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12.10.2026 à 15:54

Exilés en Géorgie, les artistes russes anti-guerre doivent réinventer leur art et leur engagement

Yauheni Kryzhanouski, Chercheur postdoctoral à Plurielles (Université Bordeaux-Montaigne) pour le projet ANR Exilest, chercheur associé au CERCEC (EHESS) et au SAGE (Université de Strasbourg), Université de Strasbourg
Les artistes russes exilés en Géorgie y ont trouvé un espace de liberté et de création. Pour autant, leur intégration dans le pays d’accueil a été, au mieux, partielle.
Texte intégral (3203 mots)
Un tableau de la peintre russe Alisa Yoffe est brandi lors d’une manifestation pro-ukrainienne à Tbilissi, le 3 avril 2022. Jenia Filatova

L’ESSENTIEL

  • Depuis 2022, la Géorgie a accueilli plusieurs vagues d’artistes russes fuyant les persécutions, la guerre ou la mobilisation.

  • L’exil transforme leurs pratiques artistiques et professionnelles, tout en les poussant à s’engager en faveur de l’Ukraine et dans les mobilisations géorgiennes.

  • Face à la montée de l’autoritarisme en Géorgie et à la lassitude suscitée par la guerre, nombre d’entre eux cherchent désormais un nouvel ailleurs et de nouvelles formes artistiques, parfois dépolitisées.


Depuis le début de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, des milliers de Russes ont quitté leur pays, certains pour échapper aux persécutions politiques, le régime du Kremlin s’étant encore durci depuis février 2022, d’autres pour ne pas avoir à vivre dans un pays menant une guerre injuste, d’autres encore pour éviter la mobilisation. Parmi eux, bon nombre d’artistes ont choisi la Géorgie, proche géographiquement, facilement accessible et perçue comme un refuge relativement sûr pour les opposants russes, dès avant l’attaque massive contre l’Ukraine. À Tbilissi, ils ont reconstitué des réseaux, poursuivi leurs activités et parfois profondément transformé leur manière de créer.

Cet exil n’a rien d’un simple déplacement. Il bouleverse les trajectoires professionnelles et personnelles, modifie les pratiques artistiques et place ces Russes opposés à la guerre dans une position parfois paradoxale au sein de la société géorgienne. Quatre ans après l’invasion de l’Ukraine, alors que la Géorgie connaît elle-même un tournant autoritaire, certains de ces artistes envisagent déjà un nouvel exil. Leur parcours révèle ainsi les tensions et les ambiguïtés d’une émigration russe qui ne cesse de se déplacer.

De journaliste à musicien en exil

Dans les années 2010, Alexeï Ponomarev est un journaliste moscovite qui collabore avec plusieurs médias indépendants ; à ses heures perdues, il chante et compose sous le nom de Joker James, mêlant rap et rock indé. En 2021, alors que son épouse de l’époque est citée à comparaître en tant que témoin dans une affaire de haute trahison – un statut qui, en Russie, peut vite se transformer en mise en accusation –, il part avec elle en Géorgie.

Si la famille choisit Tbilissi comme destination d’émigration, c’est avant tout parce que les mesures sanitaires liées au Covid-19 y sont moins strictes que dans l’Union européenne. Alexeï continue un temps ses allers-retours en Russie, jusqu’au début de l’invasion à grande échelle déclenchée contre l’Ukraine en février 2022. Le 2 mars 2022, il quitte définitivement le pays, peu avant ses collègues du média Holod : la censure rend le journalisme indépendant difficilement envisageable.

L’exil se traduit pour Alexeï par plusieurs ruptures. Familiale, d’abord : il se sépare de son épouse, partie s’installer dans l’Union européenne. Professionnelle, ensuite : il a aujourd’hui « presque quitté » le journalisme et vit désormais de la musique, qu’il pratique en artiste à part entière et non plus en amateur. L’exil accentue enfin la politisation de son œuvre, déjà amorcée après l’annexion de la Crimée en 2014.

Privé de ses musiciens, il change de mode de production et se met à enregistrer et à jouer seul, dans l’esprit Do It Yourself (DIY). Fin 2022 sort l’album Khorochiï (Bon), clin d’œil ironique à l’expression « Bon Russe », souvent utilisée pour désigner les Russes anti-guerre.

Rempli de chansons qui dénoncent l’agression visant l’Ukraine et raillent le passé soviétique – l’une d’elles comporte une phrase en ukrainien –, l’album vaut à Alexeï une amende administrative en Russie pour « incitation à la haine » envers les « journalistes des chaînes fédérales » et envers « les Russes ». Avec ses guitares et son looper, il tourne dans les capitales de la « nouvelle émigration russe » – Vilnius, Riga, Tallinn, Belgrade, Erevan, Paris, Berlin –, où il dispose, pendant ses concerts, des urnes destinées à récolter des dons des spectateurs pour les réfugiés ukrainiens. Depuis 2025, il cherche cependant à réinventer Joker James : ses nouvelles chansons s’éloignent de la contestation frontale, le public comme l’auteur se lassant des thèmes tragiques de la guerre et de l’exil.

Alexeï Ponomarev (Joker James). Dmitry Shestakov

Bien qu’il juge la communauté exilée russe de Tbilissi plus politisée et plus pro-ukrainienne que celles de Belgrade, Erevan ou Berlin, et qu’il apprécie son « bouillon créatif » associatif et artistique, Alexeï ne s’y sent pas chez lui.

Une partie de la société géorgienne se montre réticente à l’égard des Russes, surtout parmi la jeunesse. Mais c’est surtout le tournant autoritaire du pouvoir géorgien, porté par le parti Rêve géorgien, qui complique son intégration : déjà refoulé sans explication à la frontière en 2022 avant d’être réadmis ; il se dit désormais « intérieurement prêt » à l’être de nouveau à tout moment.

Il a abandonné les cours de géorgien entamés à son arrivée, et son cercle social comme son public restent composés surtout d’immigrés russes, bélarusses et ukrainiens. Après une année passée à Berlin en 2024-2025, il envisage à nouveau de quitter la Géorgie, cette fois pour la France.

Trois vagues d’exil artistique

Le parcours d’Alexeï Ponomarev n’a rien d’exceptionnel. En 2026, dans le cadre du projet de recherche ANR Exilest, j’ai interrogé une dizaine d’artistes russes exilés en Géorgie depuis 2022 : la dessinatrice, performeuse et autrice Daria Apakhonchich, la peintre Alisa Yoffe, l’actionniste Léonid Tsoï, la légende de la scène underground pétersbourgeoise Arseny Morozov et son ancien complice des groupes Sonic Death et Arseny Krestitel (Arséni le Baptiste), le batteur Sam Twilight, ainsi que d’autres artistes ayant préféré rester anonymes. Leurs trajectoires éclairent les tensions, les ruptures et les ambiguïtés propres aux cercles culturels russes récemment exilés.

Comme les autres exilés russes, les artistes arrivés en Géorgie se répartissent en trois vagues. La première, à l’image d’Alexeï Ponomarev ou de Daria Apakhonchich, part avant même la guerre, en général pour fuir des poursuites politiques. Daria a quitté la Russie début 2021 après une arrestation (pour participation à des performances féministes et autres activités militantes, notamment l’organisation de camps d’été anti-guerre en Finlande pour des activistes russes et ukrainiens) suivie de l’attribution du statut d’« agent de l’étranger », ce qui restreignait ses activités. L’invasion de l’Ukraine rendra tout retour de ces dissidents plus improbable encore.

La deuxième vague, également politisée, suit le début de l’invasion à grande échelle, le 24 février 2022 : opposition à la guerre, peur des répressions ou refus de continuer à créer dans un pays désormais perçu comme agresseur motivent ces départs.

Comme le raconte Alisa Yoffe :

« Je comprenais que je ne pouvais pas rester là et créer mes œuvres d’art. Les exposer, dans cette situation, dans ce contexte. Je suis, disons, payée en échange. Par qui ? Et ensuite où est-ce que je verse cet argent, où vont les impôts ? En somme, toute cette chaîne alimentaire pour moi… devait être transférée avec mon corps vers un autre lieu. »

Sam Twilight, lui, ne voyait pas comment continuer à « divertir son public » en temps de guerre :

« Nous avions des groupes assez… disons… couronnés de succès dans des cercles restreints, mais nous n’avons pas jugé possible de poursuivre une quelconque activité créative dans un contexte de guerre. […] Je ne voyais pas comment il aurait été possible de continuer à faire de la création, de la musique, de l’"entertainment", dans ces réalités. »

Ces départs, souvent improvisés dans une atmosphère de fin du monde, restent dans la mémoire d’Arseny Morozov :

« Nous avons senti comme des vagues — nos amis partent, tout le monde part. […] C’était le sentiment de l’exode : le pays qui part. »

Enfin, ceux qui étaient initialement restés en Russie, y compris pour y protester, partent avec l’annonce de la mobilisation militaire « partielle » de septembre 2022 : cette troisième vague, majoritairement masculine, fuit dans l’urgence pour échapper à l’appel sous les drapeaux.

Quelle que soit la vague de départ, le choix de la Géorgie tient à plusieurs facteurs. D’un côté, les formalités y sont plus légères que dans l’UE, pour le séjour comme pour l’activité professionnelle, et le coût de la vie plus faible. D’un autre côté, en 2022, la Géorgie bénéficie de l’image d’un pays sûr pour les opposants russes. À la différence d’autres pôles de la nouvelle émigration russe comme le Kazakhstan, l’Arménie ou la Serbie, il y a peu de coopération (et donc de risques d’extradition) avec la Russie, dans un contexte marqué par l’occupation russe de deux régions géorgiennes (l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud) ; et la société géorgienne est vue comme très pro-ukrainienne.

Arseny Morozov — Moemu Pokoleniiu (À ma génération), 2023.

Une fois sur place, la plupart poursuivent leur pratique artistique. Pour certains, comme Alexeï Ponomarev, l’exil consacre une reconversion professionnelle définitive ; pour d’autres, il ouvre une rupture créative.

Arséni Morozov politise l’expression de son groupe Sonic Death, qui intègre désormais des chansons en ukrainien, puis fonde avec Alisa Yoffe le projet d’« auto-culpabilisation » Xanax Tbilisi, anglophone — « parce que je comprenais qu’on ne pouvait pas chanter en russe ».

Daria Apakhonchich abandonne performances et actions de rue pour l’écriture autobiographique : « Je ne connaissais pas le contexte géorgien, je ne pouvais pas imposer mes codes. » Elle poursuit toutefois son projet des « Lettres d’amour au ministère de la justice » russe : détournant l’obligation, propre à son statut d’« agent de l’étranger », de déclarer ses activités, elle envoie à Moscou des formulaires officiels transformés en dessins contestataires.

Pour Alisa Yoffe, la liberté retrouvée en Géorgie permet d’assumer pleinement des messages jusque-là difficilement réalisables : « Je peux écrire “La Russie tue”, je peux le dire ouvertement. »

Si les plus établis ou chanceux vivent de leur art, d’autres exercent des métiers alimentaires variés, de la gestion d’un bar à la restauration ; Daria enseigne le russe à des étudiants étrangers, tandis que Léonid Tsoï exerce aussi comme psychologue.

Simultanément, ces artistes s’engagent aussi sur le terrain militant : la plupart collaborent avec des associations d’aide aux réfugiés ukrainiens ou participent à des événements caritatifs et à des collectes de dons. Plusieurs participent également, à l’invitation d’amis géorgiens, aux mobilisations contre les réformes autoritaires du parti Rêve géorgien, notamment la loi sur les « agents de l’étranger » : Arséni Morozov y brandit des pancartes en géorgien, quand celle de Léonid Tsoï proclame « I thought I left Russia ».

Léonid Tsoï avec sa pancarte. tauragesradijas.lt

Une toile monumentale anti-guerre d’Alisa Yoffe a même été déployée devant le parlement géorgien lors de manifestations pro-ukrainiennes.

Une intégration sous tension

La position de ces exilés — engagés contre la guerre, mais d’origine russe — reste toutefois ambiguë dans la société d’accueil, entre insultes ponctuelles dans la vie quotidienne et réticences de la scène culturelle locale ; les collaborations avec des artistes géorgiens demeurent rares.

Cette méfiance, alimentée par la hausse des loyers suite à l’arrivée des exilés et le souvenir des différentes formes de domination russe qui se sont toujours accompagnées d’une « russification culturelle » – colonisation impériale, statut périphérique au sein de l’URSS, occupations territoriales actuelles –, est en général comprise par les artistes russes eux-mêmes.


À lire aussi : Géorgie : quand la dénonciation du pouvoir pro-russe actuel s’appuie sur la mémoire des répressions soviétiques


Le problème le plus sérieux tient plutôt au tournant autoritaire géorgien, qui accroît le risque d’expulsion et prive les exilés de toute perspective de résidence stable. Cette précarité pousse la quasi-totalité des artistes interrogés à partir vers une nouvelle destination ou à s’y préparer : Arséni Morozov et Alisa Yoffe vivent désormais à Paris, Daria Apakhonchich à Cologne, Léonid Tsoï à Erevan, tandis que Sam Twilight parcourt le Vietnam en quête de ville où s’installer.

Quand l’art se détache de la guerre

La dernière ambiguïté que doivent affronter les artistes en exil est l’évolution de la politisation de leur œuvre. Si, en 2022-2023, l’engagement frontal contre la guerre, y compris dans l’œuvre, semblait la seule réponse possible à l’horreur du conflit et à l’effondrement de leur cadre de vie, quatre ans plus tard les principes d’autonomie artistique et de primauté de l’esthétique reprennent le dessus.

Tout se passe comme si le temps était venu de chercher de nouvelles formes d’expression, moins immédiatement tributaires de l’abîme politique et psychologique creusé par la guerre – l’art renouant avec sa fonction de quête de vérités plus universelles.

The Conversation

Yauheni Kryzhanouski a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).

11.10.2026 à 08:52

Trump peut-il acheter les midterms ?

Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po
Donald Trump l’a promis : si les républicains gagnent les midterms, chaque citoyen adulte recevra 5 000 dollars. Une promesse risquée à bien des égards.
Texte intégral (1726 mots)

L’ESSENTIEL

  • Donald Trump a promis 5 000 dollars à chaque citoyen des États-Unis si les républicains conservent la majorité au Congrès à l’issue des élections de mi-mandat du 3 novembre.

  • Cette approche relève d’une « politique-business » propre au magnat new-yorkais : l’État est présenté comme une entreprise dont les citoyens sont les actionnaires, qui ont donc droit à un « dividende » quand l’État fait des bénéfices.

  • Or, les États-Unis affichent un déficit budgétaire colossal et le financement de cette promesse semble pour le moins douteux. D’ailleurs, les électeurs semblent peu enclins à y croire…


La scène était exceptionnelle à plus d’un titre. À Dallas, le 10 septembre dernier, Donald Trump a transformé la première convention républicaine organisée à l’occasion des élections de mi-mandat en un immense meeting à sa gloire.

À l’approche des midterms du 3 novembre, le président ne s’est pas contenté de soutenir les candidats de son parti. Il a voulu faire de cette élection un référendum sur sa propre personne. Il a même demandé aux électeurs de voter comme si son nom lui-même figurait sur le bulletin de vote. Pendant près de deux heures, le locataire de la Maison-Blanche a occupé la scène, multipliant les attaques contre les démocrates et affirmant que son bilan était exceptionnel et devait nécessairement se traduire par une victoire de sa formation.

Surtout, il a dégainé un argument massue : si les républicains conservent la majorité à la Chambre des représentants et au Sénat, chaque citoyen états-unien adulte recevra 5 000 dollars (l’équivalent de 4 500 euros).

Un dividende de 5 000 dollars

Trump a choisi un mot extrêmement révélateur pour désigner cette somme : le « dividende ».

Le terme n’est pas anodin. Un dividende est normalement une somme versée aux actionnaires d’une entreprise lorsque celle-ci réalise des bénéfices. En utilisant ce vocabulaire, le chef de l’État se place une nouvelle fois dans une posture de chef d’entreprise. Il présente les États-Unis comme une immense société dont les citoyens seraient les actionnaires, invités à reconduire l’équipe dirigeante s’ils souhaitent bénéficier d’un joli chèque.

Mais de quelle somme parle-t-on réellement ? Le pays comptant environ 260 millions de citoyens adultes, une allocation de 5 000 dollars représenterait potentiellement près de 1 300 milliards de dollars. À titre de comparaison, le budget de la défense des États-Unis, premier poste de dépense du gouvernement fédéral, sera de 1 150 milliards de dollars en 2027, un montant jamais atteint jusqu’ici.

La question du financement surgit donc immédiatement. Or Trump n’a pas expliqué précisément comment ce programme serait financé. Il n’a pas présenté de dispositif législatif détaillé, alors qu’un tel versement nécessiterait l’intervention du Congrès. Le président ne peut pas décider seul de distribuer 1 300 milliards de dollars aux citoyens. Le caractère spectaculaire de l’annonce est donc très supérieur, pour le moment, à sa traduction juridique et budgétaire.

Cette promesse rappelle surtout les précédents de la politique économique trumpienne. En 2025, l’idée d’un DOGE dividend avait déjà circulé. Le principe était alors de reverser aux contribuables une partie des économies que l’éphémère Department of Government Efficiency, dirigé pendant les premiers mois de son activité par Elon Musk, devait permettre de réaliser. Le chiffre de 5 000 dollars avait déjà été évoqué. Donald Trump avait lui-même repris l’idée, mais elle ne s’était jamais transformée en programme concret.

Vers un modèle de « politique-business »

Ce précédent est important parce qu’il permet de comprendre la mécanique politique actuelle. L’idée n’est pas simplement de distribuer de l’argent, mais de transformer des instruments de politique publique en produits politiques immédiatement compréhensibles.

Les économies réalisées par le DOGE deviennent un dividende. Les recettes douanières deviennent un remboursement. Les bons résultats économiques deviennent une prime. Et maintenant, la victoire républicaine aux élections devient la condition permettant d’obtenir 5 000 dollars.

Cette « politique-business » repose sur une conception très transactionnelle du pouvoir. La politique est présentée comme un contrat. Trump affirme qu’il apporte de la croissance, de la puissance, des investissements, des emplois ou des économies ; en échange, l’électeur lui doit sa confiance et surtout son vote.

Une promesse risquée

La question est évidemment de savoir si une telle promesse peut réellement faire pencher la balance du côté du parti républicain.

La réponse est plus complexe qu’il n’y paraît. Sur le plan psychologique, 5 000 dollars représentent une somme suffisamment importante pour attirer l’attention de millions d’électeurs. Dans une période où le coût de la vie, l’inflation et le prix de l’énergie préoccupent fortement les Américains, la promesse d’un versement direct peut avoir un impact immédiat. D’autant qu’elle permet également à Donald Trump de déplacer la campagne sur un terrain qui lui est favorable : celui de l’argent, du pouvoir d’achat et de la capacité à obtenir des résultats concrets.

Mais cette promesse comporte également plusieurs risques.

Le premier est sa crédibilité. Les électeurs ont déjà entendu parler du DOGE dividend et du tariff dividend (en novembre 2025, Trump avait promis de redistribuer aux Américains au moins 2 000 dollars par personne, ce qui représentait selon lui une partie des recettes supplémentaires provenant des droits de douane qu’il avait instaurés) sans jamais recevoir les sommes annoncées. La promesse des 5 000 dollars peut donc être reçue avec un certain scepticisme.

D’ailleurs, d’après un sondage conduit mi-septembre, seuls 21 % des personnes interrogées croient que, en cas de victoire, Trump mettra réellement cet engagement en œuvre. Et selon une autre enquête, conduite quelques jours plus tard, la promesse de Trump ne change rien aux intentions de vote de 52 % des électeurs, tandis que 32 % affirment qu’elle les rend moins susceptibles de voter en faveur des candidats républicains, et 15 % seulement reconnaissent qu’elle peut les inciter à déposer dans l’urne un bulletin du parti du président.

Le deuxième risque est budgétaire. Le gouvernement fédéral affiche déjà un déficit extrêmement important. Le Bureau du budget du Congrès américain (CBO) prévoit un déficit annuel d’environ 2 100 milliards de dollars. Verser plus de 1 000 milliards de dollars supplémentaires supposerait soit d’obtenir de nouvelles recettes, soit de réduire massivement certaines dépenses, soit d’accroître la dette. Les économistes soulignent également qu’une injection aussi importante de liquidités dans une économie déjà confrontée à des tensions inflationnistes pourrait alimenter de nouvelles hausses de prix.

Le troisième risque est politique. Juridiquement, la promesse de Trump ne relève pas d’un achat de vote au sens strict, puisque le versement serait destiné à tous les citoyens, indépendamment de leur vote individuel et ne constituerait pas une récompense pour avoir personnellement voté républicain. Mais politiquement, l’annonce place plus que jamais Trump, en sa qualité de chef de l’État fédéral, au cœur de la campagne, ce qui peut, certes, mobiliser son électorat le plus fidèle, mais aussi éloigner les indépendants et certains électeurs modérés – et galvaniser l’électorat démocrate, qui pourrait aller voter plus massivement que si le président s’était tenu à l’écart de la campagne.

Quels enjeux pour le 3 novembre prochain ?

La question des prochaines semaines ne sera donc plus seulement de savoir si Donald Trump peut promettre 5 000 dollars à 260 millions de personnes, mais combien d’électeurs américains croiront à la promesse d’un tel dividende. Jusqu’où les électeurs sont-ils encore prêts à miser sur Trump ?

Le 3 novembre, l’Amérique dira si elle est encore prête à investir dans l’entreprise politique de Donald Trump ou si elle estime désormais que le rendement promis ne justifie plus le risque.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

09.10.2026 à 17:07

Navi Pillay, Prix Nobel de la paix 2026 : le droit international contre la loi du plus fort

Chloé Maurel, SIRICE (Université Paris 1/Paris IV), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Navi Pillay, 85 ans, a derrière elle une vie de juriste nationale (dans l’Afrique du Sud de l’apartheid) et internationale de premier plan. Sa désignation est un choix fort du Comité Nobel, qui suscite déjà éloges et condamnations.
Texte intégral (2148 mots)

L’ESSENTIEL

  • En récompensant Navi Pillay, ancienne Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme et figure majeure de la justice pénale internationale, le comité Nobel place la défense des victimes et la responsabilité des États au cœur de la conception de la paix.

  • Ce choix est particulièrement significatif à l’heure où les institutions multilatérales sont fragilisées et où les crimes internationaux restent largement impunis.

  • Cette décision peut aussi être lue comme un désaveu infligé à Donald Trump, qui avait, comme l’année dernière, affirmé que le prix devait lui revenir.


Ce 9 octobre 2026, à Oslo, le Comité Nobel norvégien a attribué le prix Nobel de la paix à Navanethem « Navi » Pillay, juriste sud-africaine de 85 ans, pour son engagement en faveur de la paix et du droit international. Le président du comité, Jørgen Watne Frydnes, a salué un parcours consacré à faire répondre les États et leurs dirigeants de leurs actes, ainsi qu’à redonner espoir aux victimes de violences et de conflits. Le comité souligne notamment la contribution de la lauréate à la consolidation d’un ordre juridique international capable de poursuivre les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et le génocide.

Cette distinction dépasse largement la consécration d’une carrière individuelle. Elle pose une question centrale de science politique : comment construire la paix lorsque les rapports de force militaires, les intérêts nationaux et les calculs des grandes puissances tendent à l’emporter sur les règles communes ?

En distinguant Navi Pillay, le comité rappelle que la paix ne se réduit ni à l’arrêt momentané des combats ni à la conclusion d’accords entre dirigeants. Elle suppose aussi la justice, la reconnaissance des victimes et l’existence de mécanismes permettant de sanctionner les responsables de crimes. Le comité Nobel met ainsi en valeur les principes du droit international portés par l’ONU, laquelle n’a d’ailleurs pas manqué de se féliciter rapidement de l’attribution de la récompense à l’une de ses anciennes responsables.

Une juriste née sous l’apartheid, figure de la justice internationale

Née le 23 septembre 1941 à Durban, dans une famille sud-africaine d’origine tamoule indienne, Navi Pillay grandit sous le régime d’apartheid institutionnalisé à partir de 1948. La ségrégation raciale organise alors l’accès au logement, à l’éducation, à l’emploi et à la représentation politique. Issue d’une communauté soumise à de multiples discriminations, elle parvient à entreprendre des études de droit et à devenir avocate.

En 1967, elle ouvre le premier cabinet d’avocats dirigé par une femme dans la province du Natal. Dans l’exercice de son métier, elle défend des opposants à l’apartheid, dans un contexte où les militants politiques, les organisations de résistance et leurs soutiens sont exposés à la répression. Elle s’engage à la fois pour l’accès des femmes à des professions judiciaires dominées par les hommes, et pour la défense des droits face à un État raciste et ségrégationniste.

La transition démocratique sud-africaine, engagée au début des années 1990 et consacrée par les élections multiraciales de 1994, ouvre une nouvelle séquence. En 1995, elle est la première femme de couleur à siéger à la Haute Cour sud-africaine. Et en mai 1995, elle devient juge au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), créé par le Conseil de sécurité de l’ONU en novembre 1994, après le génocide des Tutsis qui a fait environ 800 000 morts. Par la jurisprudence qu’elle initie, elle contribue à faire reconnaître le viol de guerre comme un instrument possible de destruction collective.

Pillay préside ensuite le TPIR de 1999 à 2003. Elle rejoint la Cour pénale internationale (CPI), à La Haye, en 2003, avant d’être nommée Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme en 2008. Elle occupe cette fonction jusqu’en 2014. À ce poste, elle défend l’universalité des droits humains, y compris lorsque leur protection implique de mettre en cause des gouvernements puissants.

Son itinéraire donne ainsi une cohérence particulière à la distinction de 2026 : de la lutte contre l’apartheid aux tribunaux internationaux, la justice apparaît, avec ce prix, comme une condition de la paix durable, conformément aux principes de l’ONU.

Le Nobel de la paix : une procédure indépendante, pas un concours de popularité

Attribué depuis 1901, le prix Nobel de la paix répond à une logique particulière. Dans son testament de 1895, Alfred Nobel confie la désignation du lauréat à un comité de cinq personnes choisies par le Parlement norvégien, le Storting. Ce Comité Nobel norvégien est distinct des institutions suédoises chargées des autres prix Nobel.

Le processus de sélection s’étend sur plusieurs mois. Les candidatures doivent être soumises avant le 31 janvier. Seules certaines catégories de personnes sont habilitées à proposer des noms : parlementaires et ministres, chefs d’État, universitaires répondant aux critères, anciens lauréats ou membres du comité, notamment. Il n’est pas possible de se porter soi-même candidat. En 2026, le comité a enregistré 287 candidatures : 208 personnes et 79 organisations. La tendance récente, et louable, est en effet d’attribuer le prix à des organisations plutôt qu’à une seule personne, afin de valoriser l’engagement collectif. Ainsi, dernièrement, le prix a été attribué en 2017 à la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (connue sous son sigle anglais ICAN), en 2020 au Programme alimentaire mondial (PAM) et en 2022 à deux ONG (une ukrainienne et une russe), ainsi qu’au chef emprisonné d’une troisième ONG, bélarusse.


À lire aussi : Des médecins militant pour la prévention de la guerre nucléaire : l’IPPNW et son double prix Nobel de la paix


Après vérification de leur validité, les propositions sont examinées par les cinq membres du comité, qui établissent une liste restreinte. Des experts norvégiens et internationaux peuvent être sollicités pour éclairer les dossiers. Les délibérations se poursuivent jusqu’à la décision finale, généralement prise entre la fin de l’été et le début de l’automne. Le consensus est recherché, mais une majorité simple suffit. Les noms des candidats et les documents relatifs aux délibérations demeurent confidentiels pendant cinquante ans.

Pillay et le rapport sur le génocide à Gaza : un engagement aux implications géopolitiques immédiates

L’histoire du Nobel de la paix montre que ses choix ne sont pas exempts de controverses. L’attribution du prix à Henry Kissinger en 1973 avait provoqué de vives critiques. Des polémiques ont également accompagné les choix de Barack Obama en 2009, de l’Union européenne en 2012, du premier ministre éthiopien Abyi Ahmed en 2019 ou encore de la Vénézuélienne Corina Machado l’année dernière, opposante d’extrême droite et ultra-libérale (qui a dédié son prix à Donald Trump) – liste non exhaustive.


À lire aussi : Les prix Nobel de la paix controversés, signe d’une réforme nécessaire ?


La désignation de Navi Pillay, elle aussi, ne manquera pas de faire grincer des dents chez les plus réactionnaires. Donald Trump, ennemi de longue date des institutions de la justice internationale, avait fait de l’obtention du Nobel de la Paix un objectif politique affiché, se vantant encore le 7 octobre 2026 d’avoir « mis fin à huit guerres ». Mais en multipliant les atteintes aux droits fondamentaux aux États-Unis, tout en défendant à l’international une politique de puissance unilatérale qui va à l’encontre du droit international, que ce soit vis-à-vis du Venezuela ou de l’Iran, il ne pouvait raisonnablement prétendre au Nobel de la Paix.

L’attribution du prix a déjà fait réagir avec véhémence le gouvernement de Benyamin Nétanyahou.

En effet, de 2021 à novembre 2025, Navi Pillay a présidé la Commission internationale indépendante d’enquête des Nations unies sur le Territoire palestinien occupé, qui a publié en septembre 2025 un rapport (immédiatement rejeté par Tel-Aviv, mais aussi par Washington) concluant qu’un génocide avait été commis à Gaza et que certains hauts responsables israéliens en portaient la responsabilité.

En tout état de cause, le Nobel attribué à celle qui a été, quatre ans durant, présidente de cette commission (dirigée désormais par le juriste indien Srinivasan Muralidhar) confère une visibilité supplémentaire au travail d’établissement des faits et à la protection des civils de Gaza. Il vise à rappeler que le droit international humanitaire et la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide ne peuvent être appliqués à géométrie variable selon l’identité des auteurs présumés ou leurs alliances stratégiques.


À lire aussi : Génocide à Gaza : le mot et la chose


Un signal adressé aux grandes puissances et aux institutions multilatérales

Le choix de Navi Pillay s’inscrit dans un contexte de crise de l’ordre international. Son parcours rappelle que les institutions juridiques internationales, et notamment celles de l’ONU, constituent des espaces où des victimes peuvent faire reconnaître leurs droits, où les faits sont consignés et où les dirigeants peuvent être confrontés à des obligations qui dépassent leurs intérêts immédiats.

Soulignons également que cette récompense, la quatrième pour l’Afrique du Sud après Albert John Luthuli (1960), Desmond Tutu (1984) et le « duo » Nelson Mandela/Frederik De Klerk (1993), est la 21ᵉ attribuée à une femme, sur 113 personnes lauréates, soit moins d’un cinquième.

En distinguant une juriste qui a consacré sa vie à la lutte contre l’apartheid, aux poursuites des crimes internationaux et à la défense des droits humains, dans un monde où des dirigeants souvent autoritaires et unilatéralistes revendiquent volontiers le mérite des accords conclus par la force, le Comité Nobel rappelle que la paix se mesure aussi à la capacité collective des sociétés à faire respecter des règles communes et démocratiques, conformes au droit international – quand bien même cette notion et ses interprétations demeurent parfois controversées, comme le montrent certaines des premières réactions à l’annonce de l’identité de la lauréate…

The Conversation

Chloé Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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