05.10.2026 à 14:18
Trois idées reçues sur l’adaptation au changement climatique
Texte intégral (1712 mots)

L’ESSENTIEL
En parallèle de l’atténuation des gaz à effet de serre, l’adaptation au changement climatique devient plus urgente que jamais.
Cette notion reste cependant mal comprise. On peut, par exemple, penser qu’elle n’est qu’un enjeu local ou bien qu’il faut attendre des données plus robustes pour l’implémenter.
Christophe Buffet, chercheur en adaptation à l’Agence française de développement et professeur affilié à la Paris Climate School de Sciences Po, nous propose un tour d’horizon des idées reçues auxquelles il est régulièrement confronté.
Partout sur la planète, les effets du changement climatique deviennent de plus en plus inquiétants : canicules et incendies en Europe cet été, glissement de terrain suivi d’une inondation dramatique au Népal, ou encore sécheresses en Amérique du Sud, en Afrique de l’Ouest et en Asie du Sud-Est du fait d’un phénomène El Niño particulièrement intense.
Face à ces réalités, l’atténuation des émissions de gaz à effet de serre reste primordiale mais l’adaptation n’en reste pas moins impérative, afin d’« éviter l’ingérable, mais aussi de gérer l’inévitable » pour reprendre une expression du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec).
Cependant, l’adaptation demeure parfois mal comprise. Voici quelques idées reçues qu’il serait temps de remettre en question.
Idée reçue n°1 : « L’adaptation, c’est pour les pays pauvres »
Les records de températures que l’on constate été après été le montrent bien, le changement climatique n’est plus un horizon lointain, mais une réalité concrète, et l’Europe est même une des régions du monde où le climat change le plus vite. Des chercheurs tels que le géographe Alexandre Magnan avaient beau avoir souligné, dès 2013, que tous les pays étaient bel et bien concernés, il a longtemps subsisté l’idée que l’adaptation était un enjeu principalement pour les pays les plus pauvres et que les pays développés ne devaient qu’atténuer les émissions.
Une autre idée fausse a également pu circuler : l’adaptation ne serait qu’un aveu de défaite par avance, voire un risque de distraction par rapport à l’essentiel, la transition énergétique.
Depuis lors, nombre de pays vulnérables ont développé des expertises et expériences qui peuvent éclairer les enjeux d’adaptation en France et en Europe. Parmi les exemples pourraient figurer le système de suivi, d’évaluation et d’apprentissage de l’adaptation du Sénégal ou les stratégies de réutilisation des eaux usées dans de nombreux pays du bassin méditerranéen, qui semblent à bien des égards plus avancées que ce que l’on connaît en France.
Ces deux exemples, parmi bien d’autres, sont soutenus par le programme AdaptAction de l’Agence française de développement (AFD). Malheureusement, l’aide publique au développement (APD) se retrouve aujourd’hui largement amputée au moment même où ces potentiels échanges de savoirs et d’expérience « des Suds vers le Nord » deviennent plus cruciaux.
Idée reçue n°2 : « Il faut de meilleures données pour de meilleures décisions »
Les données scientifiques sur les évolutions du climat et les impacts sur les territoires et l’économie restent des socles incontournables. Néanmoins, malgré des travaux déjà bien établis, on continue souvent de nourrir l’idée qu’il faudrait systématiquement de nouvelles données pour de meilleures décisions.
En réalité, ce qui freine aujourd’hui l’adaptation relève sans doute moins d’un déficit de données que d’un déficit de gouvernance : comment imaginer des solutions robustes à long terme, au-delà de la gestion immédiate des urgences ? La question ne se tranche pas simplement avec des projections d’impacts, mais avec de nouvelles méthodologies issues des sciences humaines et sociales. Celles-ci permettent de construire collectivement des solutions et de réduire les risques de voir une partie de la population s’adapter en laissant de côté les plus vulnérables, voire, dans les cas les plus manifestes de maladaptation, que certains s’adaptent au détriment d’autres groupes, en redistribuant les risques plutôt qu’en les diminuant.
Tout comme pour la transition énergétique – voire encore plus ? – l’adaptation devrait ainsi constituer un nouveau contrat social à établir dans un contexte inédit de dégradation de l’habitabilité des territoires. Il reste également à mieux mesurer les progrès réalisés (ou non). Là encore, les sciences humaines et sociales, en l’occurrence la géographie humaine mobilisée par Alexandre Magnan et Virginie Duvat, proposent des méthodologies qualitatives qui complètent les indicateurs quantitatifs actuellement en débat dans les COP.
Idée reçue n°3 : « L’adaptation est locale »
C’est vrai : l’adaptation est contextuelle. Elle est ancrée dans des spécificités biophysiques mais aussi socio-économique et politique de chaque territoire. Ainsi, une solution à un endroit peut se révéler inadéquate ailleurs.
D’où l’importance d’initiatives telles que le Global Adaptation Mapping Initiative (GAMI) qui a mis en commun les bibliographies de centaines de chercheurs pour mieux documenter, de manière collaborative, ce qui fonctionne, où et pourquoi ; avec désormais de nouvelles perspectives offertes par l’intelligence artificielle pour mettre en lien des dizaines de milliers de cas d’étude de langues différentes.
Néanmoins, la recherche montre de manière croissante que l’adaptation devrait aller bien au-delà des contextes locaux, en prenant plus en compte la complexité des connexions entre territoires.
De fait les risques ne connaissent pas de frontières : les dramatiques inondations qui ont affecté le Népal sont survenues à la suite de l’effondrement d’une masse considérable de roches et de glace au Tibet. Parmi les multiples leçons apprises figurent la nécessité d’un protocole d’alerte entre la Chine et le Népal.
On voit également de plus en plus de risques importés depuis des territoires lointains : la sécurité alimentaire du Sénégal, par exemple, est en partie liée à la résilience des riziculteurs d’Asie du Sud et du Sud-Est. Les effets du changement climatique se propagent ainsi d’un pays à l’autre et génèrent des risques en cascade pour les sociétés, les économies et les écosystèmes. Aussi, les stratégies nationales et les projets d’adaptation devraient désormais intégrer pleinement ces risques climatiques transfrontaliers.
Les moyens à mobiliser pour être à la hauteur de ces chantiers, que ce soit au niveau international ou en France, sont considérables. Mais ils ne sont pas que financiers : on constate partout que ce sont des ressources humaines adéquates qui font la différence. En ce sens, les initiatives existantes, depuis l’Office for Climate Education jusqu’au Least Developed Countries (LDC) Universities Consortium on Climate Change (LUCCC), en passant par la Paris Climate School lancée en septembre par Laurence Tubiana à Sciences Po, figurent parmi les plus importants catalyseurs de transformation.
Ici et là-bas, il ne s’agit pas moins que de former les futurs auteurs du Giec, mais aussi les citoyens, décideurs et entrepreneurs de l’adaptation aux climats d’aujourd’hui et de demain.
Ces idées, et bien d’autres, seront discutées et développées dans la conférence « Comment – et jusqu’où – pouvons-nous nous adapter ? » que l’AFD organise les 6 et 7 octobre à Paris et en ligne, avec plus de 15 auteurs du Giec ainsi que des décideurs et des praticiens inspirants du monde entier.
Christophe Buffet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.10.2026 à 14:17
Comment des crottes de brebis ou du crottin de chevaux sauvages peuvent modifier un paysage
Texte intégral (2364 mots)

L’ESSENTIEL
En Europe, les troupeaux d’élevage ont en grande partie remplacé les herbivores sauvages. Ce changement impacte l’ensemble des écosystèmes pâturés.
Pour le mesurer, une étude a comparé le devenir des déjections de brebis, de chevaux domestiques et de chevaux sauvages sur un même territoire en Lozère.
Des insectes bousiers interagissaient avec toutes ces déjections différentes, mais pas de la même façon ni avec les mêmes conséquences pour les écosystèmes.
Un changement majeur s’est opéré depuis la sédentarisation de l’humain : les paysages européens autrefois pâturés par des ongulés sauvages (aurochs, bison, cheval, élan, etc.) abritent désormais majoritairement des herbivores domestiques voués à l’alimentation humaine. Le fait de soumettre ces herbivores à un contrôle de la reproduction, de l’alimentation et des aspects sanitaires, a modifié de manière fondamentale le fonctionnement d’écosystèmes jadis pâturés par des herbivores libres d’exprimer tous leurs comportements. Cette modification est notable même lorsqu’on fait pâturer des élevages sur de vastes espaces et selon les règles du pastoralisme.
Mais que se passe-t-il alors lorsque les herbivores sont gérés à nouveau plus librement ? Ou lorsqu’on réintroduit des ongulés sauvages ?
Les steppes du Causse Méjean
En France, un endroit est particulièrement propice pour répondre à ces questions. Il s’agit du Causse Méjean, en Lozère, où depuis trente ans, vit une population de chevaux de Przewalski gérée par l’association Takh.
Également appelés takhi, ces chevaux vivaient à l’état sauvage en Asie centrale depuis au moins cinq mille ans avant d’être exclusivement maintenus en parc zoologique entre 1969 et 1992. Mais depuis 1993, 11 individus ont été introduits à des fins de préservation de l’espèce et de l’écosystème steppique de cette partie du parc national des Cévennes, où leurs descendants vivent aujourd’hui de façon autonome. Non loin d’eux, sur le même plateau calcaire qui culmine à 1 250 mètres, pâturent également des brebis depuis plus de mille ans et des chevaux domestiques y sont aussi élevés de manière extensive depuis une vingtaine d’années pour les courses d’endurance.
Cette situation permet donc de comparer aujourd’hui sur un même territoire, l’impact de ces différents groupes d’herbivores sur la biodiversité du Causse Méjean.
Regarder du côté des bousiers
C’est précisément ce que nous avons voulu faire, en nous intéressant notamment aux bousiers, des insectes coléoptères dits « coprophages » qui se nourrissent des déjections d’herbivores. Certains bousiers pondent leurs œufs à l’intérieur même des déjections, ou juste à côté. D’autres vont déplacer des morceaux de matière fécale et les enterrer plus loin pour que la femelle puisse pondre dedans.
Par leur activité, ces petits animaux jouent ainsi un rôle essentiel dans les écosystèmes pâturés en permettant le recyclage des matières fécales, en enrichissant le sol des nutriments qu’elles contiennent, rendus ainsi plus disponibles pour les plantes.
Originellement associés aux ongulés sauvages, les bousiers ont largement bénéficié, depuis la domestication, des ressources fécales distribuées par les races domestiques dans la plupart des paysages européens.
Des indicateurs biologiques pertinents
Toutefois, ces insectes sont sensibles à la variabilité des pratiques d’élevage. La temporalité et la pression du pâturage, la nature des espèces d’ongulés présentes et leur alimentation, sont autant de facteurs qui peuvent agir sur la diversité et l’abondance locale des bousiers, ces paramètres modulant à leur tour leurs rôles dans l’écosystème.
Par conséquent, ils constituent des indicateurs biologiques pertinents pour évaluer les effets des grands herbivores sur le fonctionnement des écosystèmes et pour mesurer les impacts des modes de gestion de ces animaux.
L’objectif de notre recherche était donc d’estimer les influences des différents modes de pâturage sur la composition des communautés de bousiers mais aussi sur leurs rôles, et en particulier sur la dégradation des déjections.
La composition des déjections
Pour cela, nous avons, dans un premier temps, analysé la composition physique et chimique des déjections de brebis, de chevaux domestiques et de takhi qui ont révélé des différences pouvant potentiellement influencer leur utilisation par les bousiers.
Les excréments de brebis sont ainsi moins humides et contiennent moins de fibres végétales non digérées, mais ils sont plus riches en azote. C’est en effet une spécificité des ruminants que de pouvoir extraire davantage de nutriments des plantes consommées grâce à leur double digestion.
Les crottins des chevaux domestiques présentent des caractéristiques opposées avec une fraction plus importante de fibres végétales non digérées. Étonnamment, c’est entre ces deux extrêmes que se placent les crottins des takhi. Si la différence entre ruminant (brebis dans notre cas) et monogastrique (chevaux dans notre cas) est bien connue, celle mesurée entre les deux types d’équidés n’était pas vraiment attendue.
La plus grande autonomie laissée aux takhi, qui ne bénéficie ni d’apport de nourriture ni de prophylaxie, pourrait bien expliquer ce résultat original. Le microbiome de ces chevaux est en effet plus diversifié que celui de leurs homologues domestiques, qui eux reçoivent apports de nourriture et soins antiparasitaires.
Or les bousiers sont sensibles à ces paramètres : alors qu’ils extraient principalement la fraction liquide des déjections, rejetant les parties fibreuses, ils vont tirer parti des nutriments, et en particulier de l’azote. De prime abord, on peut donc penser que, pour ces coléoptères, les excréments des chevaux domestiques devraient être de moindre qualité nutritive comparativement aux autres.
Quelles différences dans les espèces de bousiers présentes ?
Que peut-on maintenant constater lorsqu’on regarde les espèces de bousiers présentes ?
Malgré de légères différences, les communautés de bousiers dans les trois régimes de pâturage étudiés sont globalement constituées des mêmes espèces, même si le nombre d’espèces présentes était sensiblement moindre dans les parcours à brebis, dont les déjections semblaient pourtant plus nourrissantes. De plus, les effectifs de certaines espèces de bousiers différaient entre les modalités de pâturage, reflétant des exigences écologiques divergentes.
Comment expliquer tout cela ? En regardant d’abord la répartition des déjections dans l’espace. Les coléoptères coprophages prospectent activement leur environnement à la recherche de ressources dont la distribution est peu prédictible et la disponibilité fugace. Ainsi, la dispersion des déjections peut localement favoriser certaines espèces au détriment d’autres. Les brebis, qui défèquent volontiers après une phase de repos (après la nuit, mais aussi à la mi-journée pour ruminer), concentrent la ressource quand les chevaux, eux, défèquent tout au long de la journée. Ces derniers répartissent donc leurs crottins de manière beaucoup plus uniforme dans l’espace comme dans le temps.
Chez les takhi, qui sont socialement structurés en groupes familiaux (un étalon et de 1 à 10 juments) et en groupes d’étalons célibataires, les déjections sont aussi des « supports de communication » : les étalons déposent leurs crottins sur ceux de leurs juments ou lors de rencontres avec d’autres mâles, produisant ainsi des piles de crottins qui peuvent atteindre un mètre de diamètre. Ce comportement n’est pas observé chez les chevaux domestiques, car étalons et juments sont séparés et ne se rencontrent que lors de saillies organisées.
Ces différences affectent-elles l’utilisation des déjections par les coléoptères coprophages ?
L’impact de la dégradation des déjections
Étonnamment, nous avons observé qu’un plus grand nombre de bousiers présents dans un pâturage donné n’était pas nécessairement corrélé avec une dégradation plus rapide des déjections. Concrètement, alors que l’abondance de ces insectes était plus élevée là où pâturaient les chevaux domestiques, le niveau de dégradation de leurs crottins était pourtant bien plus faible que celui des crottes de brebis (à masses égales).
Il se pourrait bien que les crottes de brebis, plus facilement assimilables que les crottins de chevaux (pour lesquels une partie plus importante d’éléments grossiers reste au sol), soient davantage visitées par des espèces connues pour exporter rapidement les matières fécales. À l’inverse, les espèces de bousiers qui pondent directement à l’intérieur ou à l’aplomb des déjections ont été observées en plus grands effectifs chez les takhi où les piles de crottins sont plus fréquentes que chez les chevaux domestiques. La dégradation de la matière fécale des takhi est donc sensiblement différente de celle des brebis qui est davantage visitée par les espèces de bousiers prélevant des fragments de déjection sous forme de pilules pour les enterrer un peu plus loin, assurant alors un recyclage plus dispersé dans l’espace.
Au regard de ces résultats, nous pouvons tirer comme conclusion que le type d’herbivores au pâturage n’a pas un impact drastique sur la composition du cortège global d’espèces de bousiers : nous constatons une certaine plasticité vis-à-vis des déjections étudiées. En revanche, des différences dans le mode de gestion de ces herbivores et dans la nature des déjections qu’ils produisent peuvent moduler l’abondance des différentes espèces, avec un impact bien visible sur le recyclage de la matière organique.
Dans notre cas, ce n’est donc pas tant le nombre d’espèces que des variations sensibles dans les effectifs de certaines d’entre elles qui ont un impact sur le fonctionnement de l’écosystème. En termes de conservation ou de restauration des espaces naturels, il demeure ainsi important d’anticiper l’impact potentiel de l’arrivée d’ongulés sur des guildes animales et végétales impliquées dans des fonctions écologiques existantes des écosystèmes pâturés.
Plutôt que de promouvoir un seul type de pâturage ou bien seulement l’introduction d’un ongulé sauvage pour tenter de ré-ensauvager une zone et retrouver ainsi des écosystèmes anciens, il conviendrait plutôt d’encourager la cohabitation de différents ongulés et de différents modes de gestion de ces herbivores dans des paysages en parti réensauvagés. Cette diversité permet également le maintien d’une production alimentaire et une activité économique locale.
Les auteurs tiennent à adresser plusieurs remerciements. Les accès aux sites abritant les trois herbivores étudiés ont été possibles et facilités par l’association Takh pour le cheval de Przewalski, Gaëtan Lamorinière pour les chevaux d’endurance de la Fichade (à Vébron en Lozère) et Benjamin Lamorinière pour les brebis de la Fajole (à Vébron en Lozère) ainsi que le Parc national des Cévennes.
Tatin Laurent est membre de l'UICN et a reçu des financements du Ministère de l'Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l'Espace sous la forme d'un contrat doctoral pour une étudiante de l'Ecole doctorale 536 Sciences et Agrosciences de l'Université d'Avignon.
Clémentine Mutillod a reçu des financements du Ministère de l'Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l'Espace sous la forme d'un contrat doctoral de l'Ecole doctorale 536 Sciences et Agrosciences de l'Université d'Avignon.
Elise Buisson a reçu des financements du Ministère de l'Enseignement Supérieure, de la Recherche et de l'Espace, sous la forme d'un contrat doctoral pour un étudiant, de Ecole Doctorale 536 Sciences et Agrosciences d'Avignon Université.
Thierry Dutoit a reçu des financements du Ministère de l'Enseignement Supérieure, de la Recherche et de l'Espace, contrat doctoral de Ecole Doctorale Sciences et Agrosciences de l'université d'Avignon.
Pierre Jay-Robert et William Perrin ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
01.10.2026 à 14:41
Les volailles au Moyen Âge : de la poularde au pigeonneau, une diversité oubliée et une science du goût à redécouvrir
Texte intégral (2252 mots)

L’ESSENTIEL
Le poulet règne aujourd’hui de manière écrasante sur la filière volaille et sur nos tables.
Au Moyen Âge, pourtant, les ouvrages culinaires recensaient près d’une trentaine d’espèces de volailles.
Les manières de les choisir, de les préparer et de les assaisonner révèlent une étonnante science du goût.
Un four, un poulet, du sel et du poivre… voilà le classique poulet rôti du dimanche. En 2025, la volaille est devenue la viande numéro 1 des Français, avec une consommation moyenne de 31,7 kg par an et par habitant.
La filière aime vanter sa diversité : la France serait le seul pays au monde à avoir maintenu l’élevage de huit espèces – dinde, pintade, canard, caille, pigeon, oie, poulet, coquelet. Une diversité… de façade. Dans les faits, le poulet écrase tout le reste, et un poulet sur deux provient de l’étranger.
Or, il y a cinq siècles, loin de se focaliser sur une espèce, c’est en une volière entière que se déclinait la volaille : grands oiseaux de prestige (cygne, paon, grue, héron), gibier à plumes, animaux de basse-cour et une myriade de menus oiseaux. Chacun était choisi, préparé et assaisonné avec soin. Derrière cette abondance se cachait une véritable science du goût, aujourd’hui largement oubliée, qui reposait sur des théories médicales, des hiérarchies sociales et un art culinaire.
Plonger dans les livres de cuisine et d’agriculture de l’époque permet de comprendre comment nos ancêtres pensaient, classaient et savouraient ces oiseaux – tout ce que notre poulet industriel a fini par faire oublier.
Au Moyen Âge, un panel de volailles très varié
Avec plus de 25 kilogrammes par an et par habitant, le poulet domine sans partage la filière. Mais à la cinquième place des volailles les plus consommées, un intrus s’invite dans la liste des « espèces » : le coquelet. Or, le coquelet n’est pas une espèce, c’est un jeune coq de quelques semaines. Sans le vouloir, la filière avicole reproduit un réflexe vieux de plusieurs siècles : classer l’oiseau par son âge autant que par son espèce.
Ainsi, à la fin du Moyen Âge et au début de la Renaissance, le Gallus gallus se déclinait en une multitude de variantes selon l’âge et le statut de l’animal : poussin, coquelet, poularde, poulette, chapon, poule, coq, vieille poule. Et, déjà, une variante dominait toutes les autres : non pas le poulet, comme aujourd’hui, mais le chapon (coq castré), dont la chair grasse et tendre trônait sur les tables aisées et dans les livres de cuisines.
Il en va de même pour les autres espèces. Là où, aujourd’hui, nous n’achetons plus que du canard, autrefois nous avions le canard domestique, le mulard, le colvert sauvage, le canard siffleur, la sarcelle d’été, ou encore la macreuse. Un mécanisme qu’on retrouve aussi pour l’oie ou le pigeon, aujourd’hui réduits à des miettes statistiques.
Ouvrir un livre de cuisine de la fin du Moyen Âge, c’est découvrir une volière : le Viandier conservé au Vatican distingue 32 dénominations de volailles. Mais derrière cette profusion, une espèce domine déjà les autres : le Gallus gallus fournit plus des deux tiers des recettes. Et le chapon, à lui seul, un quart du corpus. Le reste se dissimule souvent derrière un mot vague, la poulaille, qui désigne toute la basse-cour.
Épices et modes de cuisson
Cent cinquante ans plus tard, le Cuisinier François, de La Varenne (Paris, 1651), ne réduit pas le nombre de préparations : on y bout, on y mitonne, on y fricasse autant qu’avant. Ce qui change, c’est la méthode : le rôt (ou viande rôtie à la broche) cesse d’être une opération parmi d’autres pour devenir une section du livre. Et à l’intérieur de ce genre, le geste s’uniformise : on blanchit sur le feu, on pique de lard, on met à la broche.
Là où le Viandier enchaînait les opérations sur une même volaille : bouillir, démembrer, faire revenir au saindoux, remettre à mijoter dans son brouet, La Varenne sépare : à chaque mode son chapitre. Notre poulet du dimanche naît de cette séparation-là.
Le goût suit, on passe du trio gingembre, maniguette, cannelle à un autre : poivre, clou de girofle, muscade, qui nous rappelle la cuisine de nos grands-parents… et surtout une sauce, la poivrade : vinaigre, sel, oignon, écorce d’orange ou de citron, poivre.
Et le sucre ? Il n’a pas quitté la cuisine, il a déménagé. Absent du rôt, rare dans les potages, il s’est replié sur les entremets et la pâtisserie, sauf pour la « Tourte de blanc de chapon sucré ». La frontière sucré/salé est en train de se tracer…
Reste la basse-cour elle-même. Le mot poulaille, qui désignait autrefois l’ensemble des volailles, a disparu. La Varenne ne connaît plus de collectif, il choisit ! On découvre le pigeonneau, mais surtout le chapon tient bon (38 % du « poulet ») et demeure la seule volaille présente dans les six sections du livre (potages, entremets, rôt, pâtisserie…). On a changé d’épices, de sauce, de cuisson, mais le chapon, lui, est resté au centre de la table !
Mais pourquoi le chapon, précisément, et pas un autre oiseau de la basse-cour ? Ce n’est pas affaire de goût individuel, c’est une construction culturelle.
Hiérarchie des oiseaux et règne culinaire du chapon
Pour comprendre l’importance du chapon, il faut remonter à un système de pensée qui organisait, en théorie, l’ensemble du vivant. Les historiens l’appellent aujourd’hui la « Grande Chaîne de l’Être », un terme forgé au XXᵉ siècle par l’historien américain Arthur Lovejoy, qui désigne une idée bien réelle et largement partagée à la Renaissance : tout ce que Dieu a créé, du minéral le plus vil jusqu’aux archanges, occupe un barreau précis sur une échelle verticale de perfection.
L’historien Allen Grieco a reconstitué la position exacte des oiseaux sur cette échelle. Au sommet : les rapaces de haute altitude, aigles et faucons (si nobles qu’on ne les mange pas), qu’on dresse pour la chasse. Juste en dessous : chapons, coqs et poulets. Plus bas encore, associés à l’élément inférieur qu’est l’eau : canards et oies.
Le chapon occupe ainsi une place stratégique : ni tout en haut, place réservée aux seuls oiseaux de chasse, ni tout en bas, associée aux palmipèdes. Une position médiane et enviable, qui explique en partie pourquoi il est si présent dans les recettes et sur les tables aisées.
Car cette hiérarchie naturelle n’est jamais qu’un miroir de la hiérarchie sociale. On pensait alors que Dieu avait organisé le monde naturel et le monde humain selon un seul et même principe. Manger un aliment, c’était donc occuper sa place.
Et cette hiérarchie ne reste jamais théorique : elle dicte jusqu’au geste précis du cuisinier. Prenez la sauce pour oie et canard rôtis… que nous avons déjà rencontrée plus haut : la poivrade. Ces volatiles d’eau sont jugés trop humides et pourraient déséquilibrer l’équilibre fragile des humeurs, présidant à la bonne santé du dîneur, d’après la pensée médicale de l’époque.
Premier geste : on les fait rôtir, pour les assécher. Deuxième geste : on les accompagne d’une poivrade noire. Mais attention, trop de chaleur est un danger à son tour, alors on ajoute au poivre qui réchauffe du vinaigre, froid et sec, pour rééquilibrer le tout. Une correction après une correction après une correction, jusqu’à l’harmonie parfaite.
Des constructions culturelles… et marketing
Cet attrait pour le chapon n’a pas totalement disparu, malgré le passage des siècles : onze mois par an, nous achetons du poulet mais en décembre, nous nous connectons au passé en remettant le chapon à l’honneur (le seul mois de décembre concentre 100 % de sa consommation annuelle !)
Le Moyen Âge nous parlait de sa chair « grasse et tendre » et aujourd’hui la gastronomie nous vend les mérites de ce chapon à la « chair généreuse, moelleuse, et pleine de saveurs ».
Cinq siècles séparent ces deux formulations et pourtant elles vantent presque la même chose : le chapon reste l’oiseau de la chair engraissée et un véritable plat de fête. À lui seul, il incarne, à travers les siècles, la permanence d’une construction culturelle… largement marketing !
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Virginie Hulet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.10.2026 à 14:40
Comment la viande de poulet a conquis le monde ?
Texte intégral (2832 mots)
L’ESSENTIEL
La viande de poulet est aujourd’hui la première viande consommée à travers le monde.
Ce succès s’explique par des raisons nutritionnelles, culturelles et économiques.
Il a été permis par l’évolution des techniques de sélection et d’élevage avicole.
Depuis 2017, la viande de poulet est la plus consommée et échangée au monde. En France, elle a également atteint cette première place en 2024.
La masse totale des poulets domestiques serait ainsi trois fois supérieure à celle de toutes les espèces d’oiseaux sauvages réunies, de sorte que le poulet serait devenu un marqueur de l’anthropocène. Comment expliquer ce succès ?
Un produit plébiscité par les consommateurs
Le poulet répond aux attentes des consommateurs pour une viande réputée saine, abordable, adaptable à tous les goûts et à toutes les cultures. Il y a un consensus sur la qualité nutritionnelle de la viande de poulet, qui contient des quantités supérieures ou égales en protéines, mais plus faibles en matières grasses, par rapport aux viandes porcines et bovines. La viande de poulet apporte aussi du fer héminique et des vitamines du groupe B, qui ne sont pas présentes dans les aliments d’origine végétale.
Ces propriétés ont conduit aux recommandations formulées dans le programme national Nutrition Santé (PNSS5, 2026-2030) au niveau français : privilégier la volaille et limiter les autres viandes (porc, bœuf, veau, mouton, agneau, abats) à 500 grammes par semaine.
Le prix de la viande de poulet est également un peu inférieur à celui de la viande de porc et nettement plus bas que celui de la viande de bœuf.
Si l’on regarde maintenant l’impact environnemental, celui-ci est souvent résumé par l’équivalent CO₂ au kilogramme. Avec cet indicateur, la viande de poulet (4,56 kg CO2e/kg) paraît également meilleure que celle de porc (6,67 kg CO2e/kg) ou de bœuf (28 kg CO2e/kg).
Les atouts du poulet sont donc nombreux, mais, en pratique, comment cette viande a-t-elle conquis le monde entier ?
Une filière de production très organisée depuis le milieu du siècle dernier
La domestication du poulet et son élevage seraient advenus il y a 3 000 à 4 000 ans en Asie du Sud, dans une région de l’actuelle Thaïlande. À la suite de quoi, il s’est distribué très rapidement sur l’ensemble de la planète. Cependant, son élevage ne s’est fortement développé et industrialisé que dans la seconde moitié du XXᵉ siècle.
Un grand changement va alors survenir. Jusque-là, la viande de poulet était un sous-produit de la production d’œufs. L’innovation, à cette époque, a consisté à séparer des races de poulets de chair destinées à la consommation de viande des races de poules pondeuses.
La production de poulets de chair spécialisés démarre aux États-Unis à la suite de l’organisation, en 1948, d’un concours par le département de l’agriculture en partenariat avec une chaîne d’épicerie, visant à identifier le « poulet de demain », et conduisant à l’émergence des premiers sélectionneurs de poulets de chair. Leur production a été le moteur d’un système agroindustriel intégré qui s’est ensuite mis en place aux États-Unis à la fin des années 1950, avant de gagner l’Europe par l’intermédiaire le Royaume-Uni.
La sélection génétique, outil majeur de progrès
Les caractéristiques biologiques du poulet de chair, le nombre élevé de descendants par reproducteur et sa précocité, permettent de réduire l’intervalle entre les générations et favorisent des progrès génétiques rapides.
Historiquement, les animaux ont d’abord été sélectionnés sur des caractères « simples », comme leur poids ou leur morphologie, afin de répondre à un marché dans lequel les volailles étaient principalement consommées sous forme de carcasse entière. La vitesse de croissance a été un caractère essentiel permettant de produire plus rapidement une carcasse au poids attendu par le marché.
À partir des années 1980, cependant, d’autres critères apparaissent :
l’efficacité alimentaire, qui indique la capacité d’un poulet à transformer ce qu’il mange en viande, car l’alimentation représente la principale dépense et la principale source d’impact environnemental des élevages ;
le rendement en filet, morceau noble de la carcasse, qui répond à la demande croissante des consommateurs en viande découpée et en produits élaborés.
Des évaluations génétiques de plus en plus précises
Dans les années 1980, les progrès de l’informatique dotent également la sélection d’une méthodologie performante d’évaluation du potentiel génétique des animaux : le Best Linear Unbiaised Prediction (BLUP), qui permet d’estimer avec précision la valeur génétique de chaque candidat à la sélection grâce à la prise en compte de l’information disponible sur l’ensemble des individus qui lui sont apparentés.
Les années 2000-2010 vont apporter un autre saut technologique avec la sélection génomique, qui rend les évaluations génétiques plus précises et plus précoces grâce à la prise en compte de l’information moléculaire. Les gains sont particulièrement appréciables pour les caractères difficiles à mesurer au niveau individuel (comme l’efficacité alimentaire) ou qui impliquent l’abattage des animaux (comme le rendement en viande).
Un rendement multiplié par deux et un secteur dominé par deux géants
Ainsi, depuis les années 1960, l’industrie du poulet de chair a réussi à réduire de moitié la quantité d’aliments nécessaire à la production de viande de poulet, avec un bénéfice fort en coût de production et impact environnemental. Le rendement en filet a été multiplié par près de deux et, s’il fallait environ soixante jours en 1957 pour produire un poulet de 2,2 kg, ce poids est aujourd’hui atteint en trente-trois jours.
Dans le même temps, les besoins d’investissement toujours plus importants dans les technologies de mesure des caractères, le génotypage et la protection sanitaire du cheptel génétique ont conduit à une concentration très forte des acteurs de la sélection avicole en grands groupes : un leader américain (Cobb) et un leader européen (EWG) concentrent l’essentiel de la sélection mondiale.
Des modes de production et d’usage standardisés
À l’échelle globale, la production s’est également standardisée. Elle reste très souvent basée sur l’élevage des poulets à croissance rapide, produits de la sélection mondialisée, s’effectue en bâtiments fermés, facilitant la maîtrise de l’ambiance, la biosécurité et le suivi technique des animaux.
Concernant l’alimentation, les poulets sont nourris avec un aliment à base de céréales (maïs et/ou blé), matières premières riches en protéines (farines de viande jusqu’en 1990, puis tourteaux de soja et/ou tournesol), minéraux et vitamines.
En France : une déclinaison du modèle mondial et des particularités
Une part importante de la production française suit ce mode « standard », avec des poulets à croissance rapide, élevés en bâtiments fermés. Cependant, les bâtiments sont de taille beaucoup plus modeste en France que dans le reste de l’Europe et du monde.
Les préoccupations relatives au bien-être de l’animal et à celui de l’éleveur gagnent, elles, en importance. Les bâtiments traditionnellement sombres et éclairés uniquement en lumière artificielle incorporent maintenant des sources de lumière naturelle. Ils évoluent pour offrir aux poulets la possibilité d’exprimer des comportements naturels de l’espèce, notamment se percher et picorer.
Comme ailleurs, la demande de produits découpés et transformés est en constante augmentation en France. Cette évolution s’est traduite par une spécialisation au sein de la production standard en poulets dits « légers » ou « lourds ». Si les premiers sont abattus avec un poids vif de 2 kg à 2,5 kg pour les marchés du poulet entier ou découpé, les seconds sont abattus plus tardivement (soixante-dix jours et jusqu’à 4 kg) et servent de matière première à l’industrie de la transformation (charcuterie de poulet, produits panés, plats préparés…).
Pour ces deux types de poulet, la demande est telle que la production domestique ne suit pas. Ainsi, la France importe actuellement plus de 50 % de sa consommation de viande de poulet et jusqu’à 80 % concernant le secteur de la restauration hors domicile. Pour l’instant, il s’agit essentiellement d’un import d’origine européenne, avec comme fournisseurs principaux la Pologne (28 %) et la Belgique (25 %).
Parallèlement au développement de ce modèle standard en France, dès les années 1960-1965, certains éleveurs soucieux de maintenir la typicité et le haut niveau de qualité de leurs volailles ont souhaité rationaliser un mode de production alternatif de type fermier.
Garanti et protégé par un label national, il s’appuie lui aussi sur une organisation en filière, encadrée par des organismes de production dont les éleveurs sont adhérents. Le Label rouge a ainsi émergé en 1965 avec, pour premier produit, le poulet jaune des Landes. À croissance lente, il est abattu à plus de quatre-vingt-un jours, après avoir eu accès à un parcours pendant la moitié de sa vie. Sa qualité gustative supérieure est reconnue et validée par l’Institut national de l’origine et de la qualité́ (INAO). Ce poulet requiert plus de 3 kg d’aliment par kilogramme de poids vif, soit deux fois plus qu’un poulet standard.
Dans les années 1990, le marché français a également vu apparaître un élevage de poulets à croissance intermédiaire entre le standard et le fermier, produits sous Certification de conformité produit (CCP) : ils respectent un cahier des charges plus strict que le poulet standard, mais moins exigeant que le fermier avec des conditions d’élevage et d’alimentation qui s’écartent de celles des systèmes standard (âge, alimentation).
Ces différents modes de production fournissent donc des produits diversifiés avec des niveaux de qualité et des prix différents, apportant aux consommateurs une offre différenciée pour des occasions plus festives.
Préoccupations européennes et perspectives globales
En France comme ailleurs, les attentes et les interrogations des citoyens et consommateurs sur leur alimentation sont nombreuses et parfois difficiles à concilier. Selon les pays, les citoyens accordent une importance particulière au bien-être animal ou à la qualité intrinsèque de la viande ainsi qu’à la durabilité globale du système de production, mais, dans tous les cas, les consommateurs choisissent avant tout en fonction du prix. Les systèmes de production pour y répondre sont assez divers au niveau européen.
Dans le cadre du projet européen INTAQT, une large diversité de produits avicoles issus de plusieurs pays européens a été comparée. Les résultats montrent que les poulets à croissance lente ou intermédiaire offrent de meilleures garanties en matière de bien-être animal et présentent une viande au profil nutritionnel plus favorable à la santé. Celui-ci se caractérise notamment par une teneur plus élevée en protéines, des teneurs plus faibles en eau et en lipides, ainsi que par des concentrations supérieures en composés bioactifs d’intérêt pour la santé, tels que le fer, les dipeptides carnosine et ansérine, qui présentent une activité antioxydante.
Les produits issus de poulets à croissance rapide de type standard présentent, eux, une plus forte prévalence de défauts musculaires qui altèrent la qualité de la viande en affectant son aspect visuel, sa texture, ses propriétés nutritionnelles et technologiques. Celles-ci ont des répercussions importantes sur les performances économiques de la filière et sur son image auprès des consommateurs.
Une nouvelle production tend à émerger, le poulet ECC (pour European Chicken Commitment), avec un cahier des charges conçu à l’initiative des ONG et combinant amélioration des conditions d’élevage des animaux (densité, lumière naturelle, enrichissements) et choix de génétiques à croissance intermédiaire. Ce modèle apparaît comme un bon compromis entre productivité, bien-être et qualité, même si la question des surcoûts engendrés par rapport à la production de poulet standard questionne sa capacité à conquérir le marché intérieur français.
Quels que soient les systèmes de production de demain, ils devront aussi répondre à différents défis associés au changement climatique. Il faudra à la fois pouvoir accéder à des souches de poulets plus robustes face aux aléas climatiques et adapter la production de matières premières pour leur alimentation aux nouvelles conditions climatiques.
D’autre part, l’expérience récente montre que les risques infectieux persistent, voire augmentent : ainsi la grippe aviaire, qui évoluait sous un mode épidémique, tend à s’établir sur un mode endémique dans de nombreux pays. Elle menace la santé des élevages, limite les échanges internationaux d’oiseaux vivants et fait l’objet d’une surveillance stricte. Pour autant, la demande mondiale et les échanges commerciaux associés ne semblent pas prêts de baisser.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Michel Duclos est vice-président de l'Association WPSA France, membre de l'Académie d'Agriculture de France (AAF). Il a été membre du conseil scientifique de l'ITAVI. Dans le cadre de ses recherches, il a reçu des financements de la Région CVL, de l'ANR, de la communauté européenne, ainsi que de partenaires privés du secteur avicole dans le cadre de collaborations conduites sous l'égide de l'Institut Carnot France Futur Elevage.
Cecile Berri a reçu des financements de l'ANR, l'Europe, la région CVL, les ministère, France 2030, etc.
Elisabeth Duval a bénéficié pour ses recherches de financements nationaux (ANR, Régions, Ministères, France 2030) et européens.
01.10.2026 à 11:10
La biodiversité commune, grande oubliée des politiques de conservation en Europe
Texte intégral (2758 mots)
L’ESSENTIEL
Les mesures de protection de la biodiversité ciblent souvent des espèces menacées emblématiques laissant de côté la biodiversité dite « commune ».
Une étude inédite réalisée à l’échelle européenne montre que ces espèces communes déclinent dans tous les scénarios envisagés pour protéger la biodiversité.
Dans le sud et l’est de l’Europe, la biodiversité commune semble particulièrement menacée du fait d’une intense pression agricole.
On néglige souvent ce qui nous paraît acquis. La biodiversité considérée aujourd’hui comme « commune » ou « ordinaire » ne fait pas exception.
C’est ce que montre notre étude fondée sur des dizaines de milliers d’observations menées pendant plus de vingt ans à travers l’Europe. Nous avons évalué, à partir des données passées, l’impact de différents scénarios de conservation de la biodiversité sur les populations d’oiseaux et de papillons communs.
Le résultat est que, même les scénarios les plus ambitieux, qui intégrent les principales politiques européennes existantes, ne suffiront pas à enrayer le déclin des oiseaux et papillons communs d’ici à 2050.
Des politiques centrées sur les espèces et les habitats menacés
Des politiques visant à enrayer le déclin de la biodiversité existent pourtant, alors comment peut-on en arriver là ? Sans doute parce que les actions de conservation mises en place depuis plusieurs décennies ciblent en priorité les espèces et les habitats menacés, avec des succès clés comme pour le milan royal ou la loutre, mais tendent à négliger les conditions écologiques des écosystèmes ordinaires qui occupent de larges pans du territoire.
Dès lors, les espèces communes d’oiseaux et de papillons échappent en partie au champ d’action des politiques de conservation. Pourtant, ces espèces jouent un rôle essentiel dans le fonctionnement des écosystèmes agricoles, forestiers et prairiaux, et elles constituent de précieux indicateurs de la santé environnementale. De fait, leur déclin, en grande partie dû à la pression de l’agriculture intensive, fragilise le fonctionnement des écosystèmes dans leur ensemble.
Face à l’aggravation des menaces pesant sur la biodiversité, des scénarios de conservation ont été élaborés, notamment en s’appuyant sur les travaux prospectifs du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) et de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (acronyme anglais, IPBES – l’équivalent du Giec pour la biodiversité). Le but de ces travaux est d’explorer les trajectoires permettant de réduire les pressions d’origine humaine sur la biodiversité jusqu’en 2050.
La trajectoire climatique et socio-économique la plus durable considérée par le Giec (la « voie verte » SSP1) sert de socle commun.
À ce socle s’ajoutent les principaux objectifs des politiques de conservation européennes (Stratégie européenne pour la biodiversité à l’horizon 2030, la Stratégie forestière 2030 ou encore la stratégie « De la ferme à la table » de la Politique agricole commune – PAC) : une réduction de 20 % des engrais azotés, une augmentation des zones protégées pour atteindre 30 % du territoire, une préservation des milieux naturels de prairies et de forêts et la plantation de 3 milliards d’arbres.
Ces objectifs ont été traduits en trois scénarios, chacun incarnant une vision différente de la nature par l’IPBES :
La nature pour la nature (Nature for Nature, NFN) La nature y est considérée comme ayant une valeur intrinsèque. On accorde de la valeur à la diversité des espèces, des habitats, des écosystèmes et des processus qui composent le monde naturel ainsi qu’à la capacité de la nature à fonctionner de manière autonome. Par exemple, la restauration des forêts se concentre dans cette vision sur les zones présentant une forte valeur écologique pour les espèces de vertébrés.
La nature pour la société (Nature for Society, NFS) Cette vision met en avant les bénéfices utilitaires et les valeurs instrumentales que la nature apporte aux individus et aux sociétés. Par exemple, dans ce cas, la restauration des forêts se concentre sur les zones présentant un fort potentiel de stockage de carbone.
La nature comme culture (Nature as Culture, NaC) Cette vision met, quant à elle, en avant les valeurs relationnelles de la nature, où sociétés, cultures, traditions et croyances sont intimement liées à la nature dans la formation de paysages bioculturels divers. Ici, si nous poursuivons sur notre exemple, la restauration des forêts ne se fait pas au détriment des paysages agricoles à forte valeur culturelle.
L’impact de ces scénarios sur la biodiversité commune en Europe restait toutefois inconnu. C’est ce que nous avons cherché à évaluer dans cette récente étude réunissant 36 auteurs issus de 38 institutions de recherche, publiée dans la revue Nature Ecology & Evolution.
Pour cela, nous sommes partis d’observations recueillies sur plus de 20 000 sites dans 26 pays européens. Dans cet immense jeu de données, issu de la participation de milliers d’observateurs bénévoles, nous nous sommes concentrés sur 265 espèces communes d’oiseaux et 144 espèces communes de papillons.
Les espèces communes d’oiseaux et de papillons servent à produire des indicateurs officiels de suivi de l’état de la biodiversité en Europe, notamment parce qu’elles sont indicatrices de l’état des milieux, mais également parce que les données de comptage issues des sciences participatives permettent d’estimer leurs populations assez précisément.
Chez toutes ces espèces, nous avons voulu analyser les effets des pressions principales sur la biodiversité : le changement climatique, l’artificialisation des sols, l’uniformisation des paysages et l’intensification agricole et forestière.
L’évolution des pressions a ensuite été calculée à partir de l’occupation des sols, de la structure des paysages et du climat modélisés dans chacun des scénarios et combinée à l’effet de ces pressions sur les espèces communes étudiées afin d’évaluer l’impact de chaque scénario sur leurs tendances en Europe d’ici à 2050.
Des résultats préoccupants pour la biodiversité commune
Aucun des scénarios de conservation évalués ne permet d’enrayer, et encore moins d’inverser, le déclin des oiseaux et des papillons communs. Au mieux, ce déclin est ralenti. Ce constat se vérifie alors même que les scénarios étudiés intègrent des politiques européennes majeures de conservation de la biodiversité.
Le déclin historique, particulièrement marqué chez les espèces des milieux agricoles et des prairies, devrait ralentir pour les oiseaux sans s’arrêter pour autant. Le déclin devrait cependant se renforcer pour les papillons qui continuent à subir une forte pression liée à l’intensification agricole et à l’abandon des terres à laquelle s’ajoutent les effets du changement climatique. Cette différence de réponse entre oiseaux et papillons nécessiterait des études complémentaires pour être expliquée, notamment avec des protocoles de suivi conjoints.
Les espèces forestières, qui ont relativement mieux résisté ces dernières décennies notamment grâce à l’augmentation des surfaces boisées, pourraient être confrontées à une intensification de l’exploitation des forêts.
La fermeture progressive des milieux (progression du couvert des arbres et de la forêt dans les zones jusqu’alors ouvertes) est également néfaste pour les papillons des milieux boisés qui peuvent dépendre de clairières et de plantes particulières durant leur cycle de vie. Ces évolutions pourraient limiter leurs habitats, y compris dans les scénarios les plus favorables à la conservation de la biodiversité.
L’effet du changement des pressions est globalement plus favorable dans la perspective « Nature pour la nature » pour les oiseaux forestiers et dans la perspective « Nature comme culture » pour les papillons avec le retour de paysages complexes présentant une mosaïque d’habitats.
Par ailleurs, les bénéfices des scénarios de conservation ne se répartissent pas équitablement à travers l’Europe. Les améliorations les plus nettes sont attendues en Europe de l’Ouest et du Nord, tandis que les effets positifs restent limités dans les régions du Sud et de l’Est, où les pressions agricoles continuent de s’intensifier comme cela peut être observé dans l’application interactive développée pour présenter les résultats de l’étude et les cartes associées.
Une nouvelle approche de la conservation est nécessaire
Ces résultats mettent en lumière un problème de fond : les politiques de conservation actuelles ne ciblent pas assez le bon état des écosystèmes ordinaires et ne remettent pas véritablement en question la demande sociétale croissante en production, notamment agricole et forestière. Il en résulte des compromis persistants entre production et espace laissé à la biodiversité et aux pratiques moins intensives. Par exemple, la part de l’agriculture intensive augmente plus que celle de l’agriculture sans pesticides ni engrais de synthèse dans tous les scénarios et la part de forêts gérées de manière intensive augmente également.
Ces résultats suggèrent ainsi que les ambitions actuelles en matière de conservation pourraient ne pas suffire à garantir l’avenir de la biodiversité commune en Europe. Pour y remédier, des trajectoires socio-économiques plus ambitieuses, intégrées et transformatrices sont nécessaires. Autrement dit, il s’agira d’équilibrer les priorités socio-économiques liées à l’usage des ressources, qui structurent aujourd’hui la plupart des politiques de conservation, avec des engagements réellement ciblés sur la biodiversité est une priorité.
Léa Tardieu a reçu des financements de l'Union Européenne (projet Horizon Europe BioAgora)
Sandra Luque a reçu des financements de l'Union européenne - Projet BioAgora
Stanislas Rigal a reçu des financements de la Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité dans le cadre du projet de recherche BEYONDS.
Maxime Lenormand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.09.2026 à 15:29
Les insectes sont-ils vraiment une nourriture de pauvre ?
Texte intégral (3549 mots)

L’ESSENTIEL
La consommation d’insectes est souvent perçue comme étant seulement un dernier recours en cas de famine ou de grande pauvreté.
Pourtant, dans les pays où ils sont habituellement consommés, les insectes sont souvent considérés comme un délice rare, voire un luxe, car les espèces appréciées peuvent être difficiles à chasser.
Dans certains cas, consommer des insectes permet également de lutter contre la prolifération des ravageurs de cultures.
Mange-t-on des insectes lorsqu’il n’y a rien d’autre à manger ? Est-ce vraiment une nourriture de pauvre ou de famine ?
En Occident, les insectes n’ont généralement pas été considérés comme des aliments, ils sont plutôt vus comme des nuisibles, des ravageurs de cultures, vecteurs de maladies ou source de désagréables piqûres, tandis que d’autres sociétés ont appris à vivre avec eux, comme le notait déjà en 1978 l’ethnobiologiste Darrell Posey au sujet de l’Amazonie.
Plus de 2 000 espèces consommées dans le monde
Quand on regarde à l’échelle internationale, l’Europe et l’Amérique du Nord constituent en fait une exception par rapport à l’Amérique latine, l’Afrique, l’Asie et l’Océanie, où plus de 2 000 espèces sont consommées par des centaines de millions de personnes.
Les ouvrages de la première moitié du XXᵉ siècle qui ont décrit la consommation d’insectes, en particulier ceux du médecin colonial Émile Bergier ou de l’entomologiste Friedrich Bodenheimer, l’ont présentée comme une pratique exotique, propre aux « peuples primitifs », mais Bodenheimer en a déjà relevé à cette époque l’intérêt nutritionnel.
Cette réalité est confirmée en 2013, dans un rapport de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) sur les insectes comestibles. Les chercheurs mandatés par l’institution développent même l’intérêt de ces aliments pour soulager la faim dans le monde. Les analyses de contenu nutritionnel des insectes démontrent en effet que leur taux de protéines est plus élevé que celui d’autres animaux, et qu’ils sont également riches en vitamines, minéraux et acides gras insaturés. Les consommateurs d’insectes seraient-ils conscients de cet apport nutritionnel ? Est-ce cela qui les conduit à cette consommation ?
Qu’est-ce qu’un insecte ?
Pour répondre à cette question, commençons par voir ce que l’on entend par insectes. Les biologistes occidentaux classent les insectes, avec les arachnides, les myriapodes et les crustacés, parmi les arthropodes, animaux invertébrés dont le corps est segmenté et les pattes articulées. En latin, insectum se réfère à ce qui est coupé, segmenté. Les insectes sont définis comme des animaux dont le corps est segmenté en trois parties, qui sont dotés de six pattes et d’une paire d’antennes, sont généralement pourvus d’ailes et subissent des mues et une métamorphose. La morphologie des autres groupes est différente. Les araignées, arachnides parfois confondus avec les insectes, alors qu’elles s’en nourrissent, ont quatre paires de pattes, mais ni ailes ni antennes.
Mais cette façon de catégoriser les insectes diffère dans de nombreuses sociétés. Même en France, au Moyen Âge, ces animaux n’étaient pas désignés par le terme générique d’« insectes », mais uniquement par leur nom propre (« cigale », « sauterelle »…).
Dans la langue ñu savi (mixtèque) du Mexique, par exemple, la catégorie « insecte » n’existe pas. Les insectes sont simplement considérés comme de « petits animaux » comme les autres, « qui naissent tous seuls » (sans intervention humaine), sauvages, que l’on « va chercher » dans la nature, au même titre que les plantes, les champignons ou le gibier. La collecte des insectes s’intègre dès lors à des pratiques de chasse ou de cueillette et s’assimile d’ailleurs à l’une ou à l’autre. Ainsi, dans la région brésilienne du Nordeste, les collecteurs de fourmis disent qu’ils les « chassent ».
Des choix alimentaires propres à chaque population
Les consommateurs d’insectes tirent donc profit de ce qui se présente dans leur environnement et choisissent de les manger, comme ils mangeraient d’autres espèces animales ou végétales. Mais cela ne signifie pas qu’ils mangent toutes les espèces disponibles. La culture guide leurs choix alimentaires. Des insectes mangés par certaines populations ne sont pas forcément consommés par leurs voisins vivant dans un environnement similaire et, dans un même pays ou une même région, certains groupes sociaux peuvent consommer des insectes, et d’autres non.
Cette consommation s’est souvent perpétuée dans des populations autochtones, marginales, plus pauvres que la moyenne des habitants, c’est pourquoi elle a été perçue comme une pratique associée à la pauvreté. Le fait que les insectes soient collectés dans la nature, plus rarement en milieu urbain, a renforcé cette perception. Dans des sociétés qui se sont urbanisées, modernisées, la chasse et la cueillette peuvent renvoyer à des pratiques archaïques.
Des préjugés associés à la pauvreté
À Natal, dans le Nordeste brésilien, l’ethnologue Julie Cavignac et moi-même avons ainsi constaté une honte à l’égard de la consommation des tanajuras, reines de fourmis Atta, mais aussi à l’égard de la chasse et de la cueillette que les habitants originaires de l’arrière-pays pratiquaient avant que cette ville et la région qui l’entoure se développent. Tout le Nordeste, qui a souffert des vagues de sécheresse à plusieurs périodes de l’histoire, a longtemps été considéré comme la région la plus pauvre du pays. Ces stigmates qui persistent jusqu’à nos jours contribuent à rejeter ce qui paraît arriéré.
Pourtant les tanajuras ne sont pas une nourriture de famine. Lorsque les habitants faisaient face à des pénuries à cause de la sécheresse, ils mangeaient plutôt des raquettes de cactus, habituellement données au bétail, des tubercules sauvages ou des fruits de palmier riches en amidon, ou encore une variété de manioc qu’il faut détoxifier pendant des heures. Les fourmis, elles, sont en fait un délice, qui n’apparaît qu’une fois par an, au moment du vol nuptial.
Manger des ravageurs ?
Comme l’avait déjà noté Bodenheimer, les insectes ont pu être une nourriture de famine dans certaines circonstances, par exemple des sauterelles ou des criquets qui, en s’abattant par nuées sur les récoltes, privent les agriculteurs de leur alimentation, néanmoins ce n’est pas la famine qui motive cette consommation.
Manger les ravageurs compense en partie les pertes agricoles et limite leurs destructions. Dans les tropiques, les charançons des palmiers (Rhychophorus spp.), qui sont considérés comme une véritable plaie dans les plantations monospécifiques, sont au contraire bienvenus pour les populations qui consomment leurs larves et contrôlent ainsi leur prolifération.
Des insectes pas assez consistants en cas de famine
Les insectes sont, en fait, rarement considérés comme une nourriture de famine, car ils ne comblent pas la faim comme le font les féculents. Ils constituent un apport nutritionnel intéressant, surtout pour des populations qui consomment peu de protéines animales ou qui ont des déficiences en vitamines et minéraux.
Cependant, des populations qui ont accès à du gibier ou de la viande d’élevage en consomment aussi, en Amazonie par exemple. Ceux qui consomment des insectes les mangent surtout par goût, comme l’avait déjà noté Bodenheimer. Les charançons des palmiers sont appréciés dans toute la ceinture tropicale, en Amérique, en Afrique ou en Asie. Il en est de même pour les sauterelles et les termites dans divers pays, les reines de fourmis Atta en Amérique latine et bien d’autres espèces.
Des mets de luxe liés aux savoirs locaux
Certaines, comme les escamoles, œufs et pupes des fourmis Liometopum, considérés comme « le caviar mexicain », sont d’ailleurs jugées si savoureuses qu’elles suscitent la prédation, qu’elles sont commercialisées et même servies dans de grands restaurants.
Les larves de charançons sont vendues tant au Cameroun qu’en Amazonie péruvienne, équatorienne, colombienne et vénézuélienne ; les chenilles mopane font l’objet d’un commerce dans tout le sud de l’Afrique ; les sauterelles se vendent par tonnes au Mexique et en Thaïlande ; des insectes qui ne sortent qu’une fois par an, au moment de l’essaimage, suscitent plus encore l’enthousiasme des collecteurs et consommateurs.
Dès lors, collecter des insectes ne signifie pas seulement tirer des ressources de l’environnement. Cela requiert des savoirs particuliers sur la faune, la flore, la météorologie, l’éthologie. Il faut connaître l’habitat des insectes, éventuellement leurs plantes hôtes, la période de l’année où on les trouve, les signes annonciateurs de leur sortie ou de leur arrivée, les conditions climatiques nécessaires à leur essaimage.
Des collectes parfois périlleuses
Cette collecte demande souvent des efforts physiques, des déplacements vers des lieux isolés, dans des conditions inconfortables, et comporte des risques (insolations, chutes dans des lieux escarpés, piqûres d’animaux venimeux). Leur préparation requiert des savoirs culinaires, souvent établis sur des décennies ou des siècles de pratique.
Pour que de tels efforts soient déployés, il faut que le jeu en vaille la chandelle. La saveur des insectes recherchés et éventuellement les revenus qu’ils peuvent générer en sont les motifs. Les insectes les plus appréciés se vendent à des prix de plus en plus élevés, bien plus que ceux de la viande non seulement dans de petits bourgs, mais aussi dans les capitales, où des immigrants de souche rurale, nostalgiques de ces mets, ont lancé leur commerce. C’est ainsi qu’ils sont apparus à Bangkok, à Mexico ou à Bogota
Expression d’une identité culturelle
Au Mexique, par exemple, où la patrimonialisation de la cuisine traditionnelle par l’Unesco a remis cette consommation au goût du jour, il faut actuellement compter au moins 50 euros pour 1 kilogramme de certains insectes, voire davantage lorsqu’ils sont vendus en petites portions ou servis dans un restaurant. La vente d’insectes apporte un revenu complémentaire à des familles rurales, mais tend aussi à les priver d’aliments nutritifs qu’ils auraient pu manger.
Des personnes de souche rurale abandonnent cette pratique lorsqu’elles émigrent en ville, tandis que, pour d’autres, la perpétuer est affirmer leur attachement au territoire, à une identité locale et à une histoire paysanne ou autochtone.
Tel est le cas des Quitu-Cara, peuple originaire de la vallée de Quito, en Équateur, amateurs de scarabées dits catzos ou des habitants du département du Santander, en Colombie, pour qui les hormigas culonas, reines de fourmis Atta, représentent un patrimoine culinaire et culturel. D’autres personnes encore, surtout urbaines, deviennent de nouveaux consommateurs, attirés par une nouvelle mode ou initiés par des amis. Et là encore, leur motivation n’est pas la nécessité, sinon le goût.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Esther Katz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.09.2026 à 12:06
Le cadmium s’attaque (aussi) aux amphibiens
Texte intégral (2436 mots)

L’ESSENTIEL
Présent partout, le cadmium est aussi un danger pour la santé des espèces sauvages et des écosystèmes.
Les amphibiens font partie des vertébrés aquatiques les plus menacés et sont particulièrement sensibles à ce polluant.
Des études récentes pointent les effets du cadmium sur ces animaux : déformation du cœur, baisse de la reproduction, modifications du comportement…
Les récentes alertes sanitaires ont remis le cadmium sur le devant de la scène. Pour nous, chercheurs, ce n’est pourtant pas un sujet nouveau. Depuis des décennies, nous étudions ce métal, naturellement présent dans l’environnement, mais dont les concentrations ont été fortement accrues par les activités humaines.
Aujourd’hui, on sait que ce métal est cancérogène et qu’il présente des effets toxiques sur plusieurs organes. Mais le cadmium ne menace pas seulement les êtres humains : il affecte une multitude d’espèces, perturbe le fonctionnement des écosystèmes et représente un risque majeur pour la biodiversité.
L’objectif de nos recherches est de mieux comprendre les effets du cadmium, particulièrement sur les écosystèmes aquatiques, en étudiant son impact sur une espèce d’amphibien. Nos travaux ont montré des effets du cadmium sur l’activité et la morphologie cardiaque, ainsi que sur la formation des têtards et sur le comportement des animaux.
Un polluant omniprésent
Le cadmium est un composé inorganique que l’on retrouve partout dans l’environnement. Il contamine aussi bien l’atmosphère, les sols que les milieux aquatiques. Utilisé depuis plusieurs décennies, il sert notamment dans les procédés métallurgiques, la fabrication de batteries et certains usages agricoles, en particulier via les engrais phosphatés qui peuvent contenir du cadmium comme impureté.
En raison de sa persistance dans l’environnement, de sa toxicité dès de très faibles concentrations, de sa mobilité dans certains types de sols et de sa capacité à s’accumuler dans les organismes vivants, le cadmium représente une menace majeure pour la biodiversité. Il affecte l’ensemble du vivant, depuis les micro-organismes du sol jusqu’aux mammifères, en perturbant le fonctionnement des écosystèmes et en altérant de nombreuses fonctions biologiques.
Parmi les groupes les plus vulnérables figurent les amphibiens. Leur peau hautement perméable, leur cycle de vie partagé entre les milieux aquatiques et terrestres et leur mode de reproduction – la fécondation ayant souvent lieu dans l’environnement, et non pas à l’intérieur de l’organisme – les rendent particulièrement sensibles à l’exposition au cadmium. Cette vulnérabilité est d’autant plus préoccupante que les amphibiens connaissent un déclin mondial marqué. Selon l’Union internationale pour la conversation de la nature (UICN), 41 % des espèces d’amphibiens sont aujourd’hui menacées d’extinction à l’échelle mondiale. En France, toutes les espèces d’amphibiens bénéficient d’un statut de protection.
Comprendre les effets du cadmium en laboratoire
Chez l’être humain, le cadmium est classé comme cancérogène certain par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC). Il est également reconnu pour ses effets de perturbateur endocrinien ainsi que pour sa toxicité au niveau du système nerveux, des reins et du système immunitaire. Plus récemment, des effets au niveau cardiaque ont aussi été démontrés. Ces effets toxiques sont également observés chez de nombreuses espèces animales, soulignant les risques que représente ce contaminant pour la santé des organismes et le maintien de la biodiversité.
Au laboratoire, notre objectif est de comprendre les effets du cadmium à travers une approche pluridisciplinaire et de l’échelle moléculaire jusqu’à celle de l’individu. Une meilleure compréhension des mécanismes de toxicité du cadmium devrait nous permettre d’en identifier les cibles, qui constituent les marqueurs spécifiques d’une exposition à ce contaminant. La nature de ces marqueurs dépend de l’échelle considérée : il peut s’agir de modifications comportementales ou de la présence de protéines particulières. Nous nous intéressons notamment à des biomarqueurs protéiques de contamination, dont les variations pourraient constituer des indicateurs précoces et spécifiques de l’exposition à ce contaminant chez les amphibiens.
Notre modèle expérimental est le xénope (Xenopus laevis). Originaire d’Afrique australe, cette espèce exotique invasive en France est utilisée depuis plusieurs décennies comme organisme modèle en biologie cellulaire, en biologie du développement et en embryologie. Elle s’est également imposée plus récemment en écotoxicologie. Son développement rapide et directement dans l’eau, ainsi que sa peau perméable, facilitant l’absorption des contaminants, en font un modèle particulièrement pertinent pour l’étude des effets des polluants environnementaux.
Baisse de la fécondité et têtards désorientés
Notre protocole expérimental se concentre sur les premiers stades du développement embryonnaire. Les embryons de xénope sont exposés à différentes concentrations de cadmium, d’un niveau analogue à celui réellement rencontré dans l’environnement jusqu’à des concentrations bien plus élevées. Nous les y exposons dès la fécondation jusqu’à la fin de la formation des principaux organes, correspondant à six jours de développement. Les têtards mesurent alors environ 7 millimètres de long, ont un intestin bien enroulé et sont capables de se déplacer. Nous réalisons ensuite des études comportementales, biométriques, morphologiques et physiologiques, notamment sur les effets cardiaques du cadmium.
On observe ainsi que chez le xénope, une trop forte concentration de cadmium entraîne une diminution significative du taux de fécondation. Le taux de survie est également impacté négativement à la suite d’une exposition. Cette trop forte mortalité nous a poussés à adapter la gamme de concentration testée, en nous rapprochant considérablement des concentrations environnementales.
À l’aide d’un logiciel de tracking, nous avons suivi des têtards sains et des têtards contaminés pour mesurer plusieurs paramètres : la vitesse de nage, la distance parcourue, et leur réponse à des variations de la luminosité ainsi qu’à des vibrations mimant un prédateur. Notre étude a mis en évidence des modifications comportementales. Les têtards parcourent notamment une distance moindre lorsqu’ils sont exposés au cadmium.
Le cœur, particulièrement touché par le cadmium
Ces têtards font aussi l’objet d’études morphologiques et biométriques. Nous mesurons en particulier leur longueur et l’écart entre leurs yeux. Là aussi, nous constatons que les têtards exposés au cadmium présentent de nombreuses malformations (œdèmes, queue tordue, intestin mal enroulé) et sont significativement plus petits et mal proportionnés par rapport à des individus non exposés. Nous avons étudié des têtards jusqu’à six jours après la fécondation, ce que nous permet le cadre bioéthique, et nous n’avons donc pas eu la possibilité de savoir s’ils atteignent l’âge adulte.
Enfin, nous avons porté une attention toute particulière au système cardiaque. La transparence du têtard nous a d’abord permis d’évaluer l’activité cardiaque en comptant le nombre de battements par minute. Cette première observation montre une tachycardie significative après une exposition au cadmium. Nous avons ensuite réalisé une étude structurelle du cœur et mis en évidence une atrophie du cœur, responsable d’un volume cardiaque plus petit, ainsi d’une architecture du myocarde modifiée. Cette désorganisation des tissus cardiaques est responsable d’une capacité du cœur à se contracter dégradée. De telles anomalies ont déjà été observées dans des cardiopathies humaines, sans pour autant avoir été reliées à une exposition au cadmium.
Enfin, nous avons mis en évidence des marqueurs protéiques propres à une contamination au cadmium qui permettent, en partie, d’expliquer les anomalies cardiaques observées.
Valider la spécificité de ces biomarqueurs
Dans de futurs travaux, nous visons à élargir ces données. D’une part, nous voulons évaluer si les biomarqueurs identifiés se retrouvent également chez d’autres organismes afin de déterminer s’ils constituent des marqueurs universels d’une exposition au cadmium, travail déjà commencé sur les embryons de poisson zèbre et de poulet. Nous souhaitons également déterminer si ces biomarqueurs sont spécifiques du cadmium, ou s’ils se retrouvent également suite à l’exposition à d’autres contaminants.
Pour cela, les biomarqueurs seront analysés après exposition à d’autres contaminants environnementaux, tels que des composés œstrogéniques. L’objectif sera de vérifier que les modifications observées sont spécifiques d’une exposition au cadmium et ne résultent pas d’une réponse générale au stress chimique.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
29.09.2026 à 16:17
En agriculture, peut-on utiliser du cuivre sans nuire à la vie des sols ?
Texte intégral (2493 mots)
L’ESSENTIEL
Nombreux sont les jardiniers amateurs qui utilisent le cuivre pour protéger des maladies leurs légumes ou leurs arbres fruitiers.
Ce métal est également utilisé en agriculture biologique, mais ses usagers n’en soupçonnent pas toujours les effets.
Qu’en est-il de ses répercussions sur l’activité biologique des sols ?
Fongicide d’origine naturelle, le cuivre est utilisé en agriculture depuis plus d’un siècle, notamment pour lutter contre le mildiou de la vigne – d’où son nom de « bouillie bordelaise ».
Son emploi s’est progressivement étendu à l’arboriculture, au maraîchage et aux grandes cultures, il est désormais utilisé aussi bien en agriculture biologique qu’en agriculture conventionnelle, où il constitue une alternative aux produits phytosanitaires de synthèse.
De la famille des métaux lourds, toutefois, le cuivre (Cu) fait l’objet de controverses en raison de ses impacts potentiels sur la santé et l’environnement. En 2025, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) a d’ailleurs réévalué les produits qui en contiennent et renforcé leurs conditions d’emploi. Mais que sait-on réellement de ses effets sur la vie des sols ?
L’origine du cuivre dans nos sols
Le cuivre est un élément trace métallique naturellement présent dans le sol, avec des concentrations variables selon la nature des roches mères dont il est issu. Il peut aussi provenir d’apports naturels, comme les dépôts atmosphériques liés à l’érosion des roches, aux éruptions volcaniques ou encore aux incendies de forêt. Des teneurs de 10 à 30 mg de Cu/kg de sol (ou ppm) sont généralement considérées comme naturelles.
À ces doses, le cuivre est un oligo-élément essentiel au bon fonctionnement des organismes vivants. Chez les plantes, il intervient notamment dans les processus de photosynthèse et de respiration ; chez les animaux, il participe à de nombreuses fonctions biologiques, telles que la bonne marche du système immunitaire et la protection contre le stress oxydatif.
Le cuivre des sols provient aussi d’activités humaines. Les secteurs industriel et minier, les transports, notamment les véhicules diesel, ainsi que l’incinération des déchets contribuent eux aussi à des retombées atmosphériques du cuivre.
Pour ce qui est des sols agricoles, en moyenne, l’épandage de déjections animales constitue la principale source de cuivre : elles représentent 53 % de la quantité totale annuelle. Cela s’explique notamment par l’usage de compléments alimentaires riches en cuivre dans certains élevages intensifs pour favoriser la croissance des animaux.
Les traitements phytosanitaires destinés à lutter contre les maladies arrivent en deuxième position, avec 34 % de la quantité totale annuelle. Concentrés sur des surfaces plus réduites, en particulier dans les vignobles, ils contribuent à des accumulations localement importantes.
Les concentrations en cuivre varient ainsi significativement selon le contexte et les pratiques agricoles mises en œuvre. Les régions les plus exposées correspondent donc aux territoires viticoles. Des concentrations supérieures à 100 ppm sont généralement interprétées comme le signe d’une contamination forte d’origine humaine.
La vigne comme indicateur
Le cuivre est un élément peu mobile dans le sol. Il tend à s’accumuler dans les horizons superficiels, où il peut persister durablement.
Les vignobles illustrent particulièrement bien ce phénomène au fil du temps. Certaines parcelles sont traitées depuis plus de cent ans. Au début du XXᵉ siècle, les apports pouvaient atteindre jusqu’à 50 kg par hectare et par an. Puis la réglementation a permis de réguler les apports. Aujourd’hui, la dose maximale autorisée est de 4 kg de cuivre par hectare et par an.
De nombreux vignerons, bien conscients de devoir préserver leur sol, parviennent à réduire les quantités appliquées. Malgré cela, il reste difficile de s’en affranchir pour maîtriser l’impact des maladies, en particulier en agriculture biologique où les produits de synthèse sont interdits.
Aujourd’hui, la concentration moyenne en cuivre dans les sols agricoles français est de 13 ppm. Pour les sols viticoles français, la valeur est proche de 70 ppm, mais les niveaux observés varient très fortement en fonction de l’historique des parcelles.
Des effets sur les vers de terre
Organisme emblématique des sols, le ver de terre fait partie des espèces étudiées pour évaluer les effets du cuivre. Une méta-analyse de 30 publications scientifiques met en évidence des impacts sur sa survie et sa reproduction, avec toutefois une très forte variabilité selon les études.
En moyenne, des troubles de la reproduction sont observés à partir de 94,6 ppm, tandis qu’une concentration de 113 ppm de sol entraîne une mortalité élevée. De tels niveaux restent néanmoins rares dans les sols agricoles, mais peuvent être observés dans certains vignobles marqués par des usages anciens ayant conduit à des accumulations importantes, au-delà de 100 ppm.
D’autres travaux consacrés aux nématodes et aux collemboles montrent que ces organismes du sol tolèrent généralement bien les apports de cuivre. Les premiers effets sur les nématodes n’apparaissent qu’à des niveaux d’exposition équivalant à environ 750 fois la dose annuelle autorisée, tandis que la reproduction des collemboles n’est affectée qu’à partir d’environ 100 fois cette dose.
À lire aussi : Les vers de terre sont-ils en déclin en France ? Et sont-ils menacés par les vers plats exotiques ?
Des microorganismes plutôt tolérants
Les micro-organismes semblent également relativement tolérants à l’accumulation de cuivre dans les sols.
Des chercheurs d’UniLaSalle ont étudié des sols agricoles provenant de prairies et de grandes cultures du nord-ouest de la France, dont l’historique était bien connu. Des échantillons de sol ont été prélevés puis utilisés tels quels, sans modifier leurs caractéristiques. Les chercheurs ont ajouté au sol du cuivre à des concentrations de 2 ppm, représentant un apport proche de la dose réglementaire annuelle, et de 200 ppm, simulant une forte contamination du sol. Ils ont ensuite suivi au cours du temps l’activité des micro-organismes du sol en mesurant certaines enzymes, indicatrices de leur fonctionnement.
Résultat : même à des concentrations élevées, l’ajout de cuivre n’a pas montré d’effet notable sur l’activité de ces micro-organismes. Les champignons apparaissent toutefois plus sensibles que les bactéries. Mais toutes les communautés fongiques ne réagissent pas de la même façon à de fortes concentrations de cuivre. C’est pourquoi il est difficile de définir une concentration unique à partir de laquelle l’écosystème est perturbé.
La difficulté de trouver un consensus sur l’effet du cuivre s’explique par le fait que la quantité totale de cuivre présente dans le sol ne correspond pas nécessairement à celle réellement accessible aux organismes. En effet, le cuivre peut se présenter sous différentes formes chimiques, plus ou moins biodisponibles, ce qui complexifie l’évaluation de ses effets sur le vivant.
Le cuivre dans tous ses états
Une partie du cuivre est fortement liée à la matière organique ou à des constituants minéraux, comme les argiles ou les carbonates, ce qui le rend stable et peu disponible. À l’inverse, le cuivre dissous dans la solution du sol, notamment sous la forme libre Cu²⁺, est potentiellement assimilable par les organismes.
Cette biodisponibilité dépend de plusieurs paramètres. Ainsi, plus un sol est acide (pH faible), plus le cuivre est mobile et plus facilement disponible pour les organismes. Par ailleurs, les sols riches en matière organique ou en carbonates tendent à immobiliser le cuivre, c’est-à-dire le rendre moins accessible. Dans ce contexte, les utilisateurs dont les sols correspondent à ces caractéristiques ont tout intérêt à agir sur ces leviers. La gestion de l’acidité, par exemple en appliquant du calcaire ou de la marne, permet de limiter la mobilisation du cuivre. De même, les pratiques favorisant l’enrichissement en matière organique, comme l’implantation de couverts végétaux, contribuent à en stabiliser une partie.
De ce fait, deux parcelles contenant une quantité comparable de cuivre peuvent avoir des effets très différents sur les organismes vivants. Pour mieux comprendre ces risques, les chercheurs se tournent vers des bio-indicateurs : des organismes capables de révéler la contamination réellement accessible au vivant. Parmi eux, l’escargot terrestre pourrait jouer un rôle précieux. En se nourrissant et en vivant au contact du sol, il accumule une partie du cuivre présent dans son environnement. L’analyse de ses tissus permettrait ainsi d’évaluer les transferts réels du cuivre dans les écosystèmes.
Des bactéries et des plantes au secours des sols contaminés ?
Depuis quelques années, des recherches explorent l’utilisation de micro-organismes pour limiter les effets du cuivre dans les sols les plus contaminés. Certaines bactéries (comme Methylosinus trichosporium ou Bacillus subtilis) sont capables de capter et de stocker le cuivre dans leurs cellules, ce qui contribue à en réduire la toxicité, on parle de bioséquestration.
Une autre approche consiste à utiliser ces bactéries pour aider les plantes à extraire le cuivre du sol, un procédé appelé phytoremédiation assistée. Par exemple, des bactéries comme Pseudomonas putida sécrètent des molécules qui rendent le cuivre plus accessible aux racines. Les plantes peuvent ainsi absorber davantage de cuivre, ce qui permet d’en retirer progressivement du sol. La bioremédiation apparaît donc comme une stratégie prometteuse pour diminuer la contamination des sols.
Les plantes peuvent également être utilisées pour limiter le transfert du cuivre vers les eaux. Les aménagements intégrant des plantes aquatiques (macrophytes) constituent une solution efficace. Grâce à leur système racinaire dense, ces plantes piègent les particules contaminées et diminuent la mobilité des métaux traces comme le cuivre dans les eaux de ruissellement, permettant de réduire jusqu’à 45 % de la pollution. Ces dispositifs végétalisés contribuent ainsi à protéger la qualité des eaux superficielles et souterraines en réduisant les polluants à la source.
Aux doses autorisées, le cuivre apparaît compatible avec le fonctionnement des sols. Si des incertitudes subsistent, liées à la diversité des situations et à la difficulté de définir des seuils universels, les effets observés restent limités dans les conditions d’usage actuelles. La vigilance porte surtout sur le long terme : en raison de son accumulation et de son comportement variable selon les sols. Une utilisation raisonnée demeure essentielle et des solutions de phytoremédiation peuvent être envisagées dans des sols où l’accumulation du cuivre atteindrait des seuils trop élevés.
Les auteurs tiennent à remercier Guillaume David, étudiant d’UniLaSalle, pour sa contribution à l’analyse bibliographique de cet article.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
28.09.2026 à 16:24
La BCE subventionne déjà les banques commerciales : pourquoi pas la transition écologique ?
Texte intégral (2470 mots)
L’ESSENTIEL
La Banque centrale européenne exerce, sans le nommer tel quel, un pouvoir de subvention, au bénéfice exclusif des banques commerciales.
Les intérêts payés aux banques commerciales atteignent 360 milliards d’euros depuis 2022.
Techniquement, rien n’empêcherait la BCE de subventionner la bifurcation écologique.
Trois cent soixante milliards d’euros ! C’est plus du tiers du besoin d’investissements additionnels dont les pays membres de l’Union européenne ont besoin selon le rapport Draghi pour « numériser et décarboner l’économie et accroître notre capacité de défense ».
C’est aussi à peu près la somme d’intérêts versés par la Banque centrale européenne (BCE) – depuis le resserrement de sa politique monétaire en 2022 après la pandémie de Covid-19 jusqu’à aujourd’hui – aux banques commerciales de la zone euro, sans rien leur demander en échange.
Près de 360 milliards d’euros d’intérêts
Il convient de rappeler que les banques commerciales ont elles aussi une banque, la banque centrale.
Sur leur compte à la banque centrale, les banques commerciales doivent toujours avoir en réserve de quoi se régler entre elles les paiements qui font suite à ceux de leurs clients déposants. Il y a une part de réserves obligatoires – égales à au moins 1 % des dépôts de leurs clients depuis 2012 contre 2 % auparavant – que la BCE ne rémunère plus depuis 2023 et des réserves excédentaires qu’elle rémunère à son taux directeur plancher, le taux des facilités de dépôts.
En 2023, la BCE remonte son taux de la facilité de dépôts jusqu’à 4 % en réponse à l’inflation. Les réserves des banques sont encore gonflées de toutes les liquidités obtenues après la crise financière et pendant la pandémie de Covid-19 – entre 3 000 milliards et 4 000 milliards d’euros environ de réserves excédentaires en 2023.
En cette année, la BCE paye aux banques commerciales de la zone euro quelque 126 milliards d’euros d’intérêts. En cumulé entre 2022 – où les réserves des banques étaient au plus haut et les taux directeurs au plus bas (0 %) – et 2026 – où les réserves excédentaires sont redescendues à 2 300 milliards d’euros environ avec un taux de la facilité de dépôts de 2,5 % –, elle verse pas loin de 360 milliards d’intérêts aux banques.
Au profit des banques
La Banque centrale européenne ne demande rien aux banques commerciales en échange ; c’est un versement sans contrepartie.
Elle n’a pas besoin de ressources préexistantes pour payer ces intérêts. De même qu’elle crée à partir de rien (ex nihilo) la monnaie qu’elle prête aux banques commerciales quand elles en ont besoin, ou celle pour payer les titres qu’elle achète quand elle estime nécessaire de soutenir le marché, elle crée aussi de la monnaie pour payer des intérêts aux banques.
Avec une différence à noter à l’actif du bilan (ce qu’elle possède) de la banque centrale :
dans le premier cas, elle enregistre un prêt à son actif que les banques lui remboursent ;
dans le deuxième cas, elle enregistre un titre, souvent des obligations publiques ;
dans le troisième cas, celui du paiement d’intérêts, rien ne vient à son actif.
Autrement dit, quand elle verse des intérêts aux banques, la BCE crée une « subvention » à partir de rien !
Bien que la BCE justifie ce versement d’intérêts en expliquant qu’il est devenu indispensable au pilotage de sa politique monétaire, il s’agit bien d’une subvention comme la qualifient Paul De Grauwe et Yuemei Ji dans les colonnes du blog CEPR/VoxEU, en 2023, « Monetary policies that do not subsidise banks ».
Pourquoi ne pas mettre ce pouvoir de créer des subventions à partir de rien au service de la collectivité en contribuant au financement de transition écologique ?
Investissements écologiques non rentables
Les investissements que requiert la transition écologique et sociale sont indispensables et, pour une part, non rentables : l’isolation thermique, la rénovation des écoles et des hôpitaux ou la création d’espaces verts dans les villes pour les adapter au réchauffement climatique.
Aucun de ces projets ne dégage de rendement financier susceptible de rembourser un emprunt. Ils ne sont pas finançables à crédit ; ils nécessitent des subventions.
Peut-il s’agir de subventions classiques allouées par l’État, financées par la dette publique ou l’impôt ? En partie seulement et à la condition de trouver des marges de manœuvre sur le marché de la dette comme des politiques spécifiques de rachat de titres – quantitative easing –, des emprunts réalisés en commun par les États de la zone euro – en émettant des eurobonds –, des réformes fiscales ou de réorienter des subventions existantes.
Mais ce ne sera pas à la hauteur des besoins pour trois raisons :
la dette publique ne peut pas continuellement augmenter sans coûter de plus en plus cher ni finir par susciter la défiance des investisseurs ;
l’augmentation des impôts est difficile à soutenir politiquement dans une société où l’injustice fiscale a érodé l’adhésion à l’impôt ;
ces deux sources classiques de financement public nécessitent un taux de croissance suffisamment élevé, sinon elles se tarissent. La Banque de France ne prévoit qu’une croissance à 0,9 % en 2027 et à 1,2 % en 2028. Et, de toute façon, peut-on concilier la quête de croissance et le respect des limites planétaires ? Probablement pas.
Une subvention ni payante ni remboursable
Une « subvention monétaire » émise par la banque centrale ouvrirait une source complémentaire de subventions qui ne pèserait pas sur la dette. Du point de vue de son émetteur, la BCE, ce mode de création monétaire viendrait explicitement compléter ceux dont elle dispose déjà – quand elle prête aux banques, quand elle achète des titres.
À lire aussi : Que se passerait-il si la BCE annulait la dette publique qu’elle détient ? Conversation avec Jézabel Couppey-Soubeyran
Du point de vue de ses bénéficiaires, un ensemble d’acteurs non bancaires – ménages, entreprises, associations, ou les collectivités locales –, la subvention monétaire ne serait ni payante – pas de paiement d’intérêt – ni remboursable. Elle n’exigerait pas non plus de céder un titre.
Ce serait de la « monnaie sans dette » adaptée au financement de l’indispensable non rentable, distincte de la « monnaie-dette » issue du crédit, qui ne finance que ce qui est suffisamment rentable pour en payer le prix et la rembourser.
Monnaie magique ?
Serait-ce de la monnaie « magique » ?
Pas plus magique que la monnaie créée par le crédit ou par des achats de titres. À chaque fois, c’est un pur jeu d’écritures comptables : la banque inscrit simultanément à l’actif de son bilan, le crédit qu’elle octroie ou le titre qu’elle achète et, à son passif, le dépôt qui en résulte pour le bénéficiaire.
Les crédits, ou les achats de titres, font les dépôts.
Techniquement, rien n’empêche une banque centrale d’émettre de la monnaie sans l’adosser à un prêt ou à un achat de titre. La preuve : celles de l’Eurosystème rémunèrent les réserves des banques sans l’adosser à un actif. L’absence d’actif en contrepartie créerait une perte au bilan de la banque centrale, mais cela ne l’empêcherait pas de fonctionner.
On peut également imaginer l’enregistrement d’un actif non exigible qui valoriserait l’impact écologique ou social de la subvention monétaire. L’émission de la subvention se ferait alors sans déséquilibrer le bilan de la banque centrale ; cette dernière poserait ainsi un premier jalon de comptabilité écologique à son bilan.
Commencer à petite échelle
Serait-ce une planche à billets inflationniste ? Absolument pas.
Ces montants seraient fléchés vers des dépenses d’investissement spécifiquement éligibles au dispositif. Ils seraient bien inférieurs à ceux des achats de titres pendant la gestion des crises financière et sanitaire – jusqu’à environ 130 milliards d’euros mensuels (pic de juin 2020) d’assouplissement quantitatif déployés par l’Eurosystème dans le cadre de ses programmes PEPP et APP.
On pourrait commencer à petite échelle, avec une émission pour l’ensemble de la zone euro de l’ordre de 0,5 % du PIB ; soit environ aussi 0,5 % de la masse monétaire. L’objectif : disposer d’un montant de subventions monétaires compris entre 10 milliards et 15 milliards d’euros par an pendant trois ans – soit environ un milliard d’euros par mois – pour un pays comme la France, et d’environ 90 milliards d’euros à l’échelle de l’Union européenne
– soit 7,5 milliards d’euros mensuels.
La lutte contre l’inflation climatique
L’inflation n’est pas qu’un phénomène monétaire, elle résulte également du dérèglement climatique qui affecte le prix des matières premières agricoles ou de notre dépendance aux énergies fossiles. De ce point de vue, la subvention monétaire aiderait à lutter contre l’inflation climatique et la fossilflation.
À lire aussi : Quand les banques centrales s’emparent de la question du climat
Un dispositif de régulation éviterait que, au fil de sa circulation, cette monnaie permanente rende la masse monétaire excessive.
Des microtaxes permettraient de faire refluer de la monnaie vers la BCE pour être détruite en cas d’inflation jugée trop élevée. Elles n’excluraient pas les instruments plus classiques de politique monétaire, comme les réserves obligatoires ou les taux directeurs, afin de ralentir la création monétaire des banques lorsque c’est nécessaire.
Création de deux institutions
Assurément, un tel pouvoir ne saurait être laissé à la seule discrétion des banques centrales ou d’une technocratie européenne. Il appelle une gouvernance démocratique et collégiale, partagée avec des représentants de la société civile – syndicats, associations environnementales, élus locaux.
Dans notre essai, le Pouvoir de la monnaie, avec Pierre Delandre et Augustin Sersiron, nous préconisons la mise en place de deux institutions :
un Institut d’émission, adossé à la BCE, chargé d’indiquer le montant de subvention monétaire à créer ;
une Caisse de développement durable (CDD) chargée d’allouer les subventions selon les critères d’éligibilité. Elle fonctionnerait en réseau, aux échelles européenne, nationale et même locale au plus près des besoins des acteurs ménages, associations, collectivités, entreprises –, porteurs de projets d’investissements indispensables mais non rentables.
Ces deux institutions partageraient le pouvoir de la monnaie avec la société civile.
En accord avec l’article 123 du TFUE
Serait-ce contraire au mandat de la banque centrale ?
La compatibilité serait nécessairement âprement discutée par les juristes de la BCE, mais il n’y a pas d’incompatibilité explicite et rédhibitoire. La subvention monétaire n’irait pas à l’État, mais au réseau de caisses de développement durable, donc n’enfreindrait pas l’article 123 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne (TFUE).
Elle irait dans le sens de la stabilité monétaire, puisqu’elle aiderait à lutter contre une source d’inflation sur laquelle le taux directeur ne peut pas agir ; elle irait aussi dans le sens de la stabilité financière en réduisant le recours à l’endettement. En somme, conformes aux missions de la BCE.
À la différence d’un programme de rachats de titres publics, qui enrichit d’abord les détenteurs de dette, la subvention monétaire n’aurait pas d’effet inégalitaire : elle ne créerait pas de rente.
La subvention monétaire offrirait une voie que la dette, seule, ne peut ouvrir. La volonté bute peut-être ici sur un manque de capacité : on ne veut que ce qu’on peut ! C’est à cette incapacité que viendrait remédier la subvention monétaire.
Jézabel Couppey-Soubeyran est membre de l'Institut Veblen
28.09.2026 à 16:24
Comment impliquer les personnes vivant à proximité des installations nucléaires dans la surveillance de la radioactivité ?
Texte intégral (2665 mots)

L’ESSENTIEL
Les zones qui jouxtent les installations nucléaires font l’objet, en France, d’une surveillance régulière par les exploitants et l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR). Cela concerne l’air, les eaux, les sols, la faune, la flore, mais aussi les aliments.
Comment s’assurer que les prélèvements effectués reflètent, en particulier pour les denrées alimentaires, les pratiques de consommation et d’autoconsommation (potagers, chasse…) d’un territoire donné ? L’ASNR a mis en place une étude participative pour répondre à cette question.
À La Hague, dans la Manche, à proximité de l’usine de traitement du combustible nucléaire et du centre de stockage des déchets radioactifs, cette étude participative a pu être menée avec succès.
En France, la radioactivité de l’environnement à proximité des installations nucléaires fait l’objet d’une surveillance régulière. Des prélèvements sont ainsi réalisés dans l’air, les eaux, les sols, la faune, la flore et les aliments. Cette surveillance, qui incombe d’abord aux exploitants nucléaires, mobilise également des scientifiques de l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR). Cette surveillance peut également être complétée par l’action d’associations de défense de l’environnement.
En plus de réglementer et de contrôler les installations nucléaires, l’ASNR effectue ses propres mesures pour assurer la surveillance régulière de la radioactivité dans l’environnement et mène également des études complémentaires si besoin. Ceci permet de suivre l’influence des rejets autorisés dans l’environnement, d’estimer l’exposition de la population et de repérer une situation inhabituelle.
Or, identifier les lieux de prélèvement et les aliments à analyser suppose de connaître les spécificités de chaque territoire, afin de les choisir judicieusement. Ces éléments sont déterminants et conditionnent ce que l’étude pourra mettre en évidence. À cette étape, la connaissance locale du terrain est indispensable.
À La Hague (Manche), où se trouvent un centre de stockage de déchets radioactifs et une usine de traitement du combustible nucléaire usé exploitée par Orano (ex-Areva), une campagne de prélèvements et de mesures consacrée aux productions alimentaires locales a fait l’objet d’une construction participative entre l’ASNR et des acteurs de terrain : membres des commissions locales d’information sur le nucléaire, producteurs agricoles et autres acteurs de la société civile habitant le Cotentin.
Une expérience réussie qui montre comment de telles approches permettent de répondre plus directement – et de façon moins institutionnelle – à des questions que se posent souvent les riverains de ces installations.
La Hague, un site nucléaire unique dans le paysage français
Entre 2018 et 2024, l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN)
– qui a depuis fusionné avec l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) pour devenir l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection (ASNR) – a mené plusieurs campagnes autour du site Orano de La Hague, dans le cadre de ses activités d’expertise et de recherche.
Ce choix ne doit rien au hasard. La Hague occupe une place particulière dans le cycle nucléaire français. Depuis plusieurs décennies, les combustibles usés du parc français, composé de plusieurs dizaines de réacteurs nucléaires, convergent vers ce site pour y être traités. Cette activité conduit notamment au rejet autorisé – mais strictement encadré – de krypton 85 (un gaz rare et donc inerte chimiquement, qui interagit peu avec l’environnement), de tritium, de carbone 14 et d’iode 129.
Au regard des quantités de combustibles nucléaires traitées, l’installation représente un enjeu majeur de la surveillance. Un bilan de l’état des connaissances en 2018 a mis en évidence que la précision des données de la surveillance variait en fonction des milieux.
Pour l’alimentation, les données disponibles concernaient principalement les poissons et les mollusques. Les mesures récentes étaient moins nombreuses pour la viande, les légumes et toute autre denrée pouvant être produite ou transformée localement, telles que le fromage.
Une question précise se posait alors : que retrouve-t-on vraiment dans les aliments produits ou collectés autour du site de La Hague ?
À lire aussi : Accord UE-Mercosur : quand la radiochronologie retrace l’histoire agricole de la Pampa en Amérique du Sud
Une campagne construite avec les acteurs locaux
Pour y répondre, un groupe de travail a réuni l’ASNR, des membres des commissions locales d’information et des représentants des exploitants nucléaires, Orano La Hague, et du centre de stockage de la Manche (CSM) de l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs (Andra).
Les participants ont échangé autour du plan de prélèvements, notamment au sujet des lieux et des modes de collecte. Ils ont également identifié les producteurs locaux, parmi lesquels des maraîchers et des éleveurs et ont contribué au choix et à la collecte des échantillons.
La campagne a porté sur des productions végétales et animales ainsi que sur le gibier chassé. Chaque type d’aliment renseigne sur une voie de transfert différente : une plante capte ce qui provient de l’air et du sol et un animal intègre ce qu’il respire, boit et mange.
Le lieu des prélèvements est, lui aussi, un élément déterminant. Pour comprendre l’origine d’un marquage radioactif, la localisation compte autant que la valeur mesurée. Ce choix a donc été décidé en tenant compte des vents dominants sur le territoire.
Les échantillons collectés ont ensuite pu être transférés vers les laboratoires de l’ASNR, qui ont procédé aux mesures et à l’interprétation des résultats.
Ce que racontent les mesures
Les aliments contiennent naturellement des radionucléides, qui les composent, comme le potassium 40. S’y ajoutent des traces de radionucléides artificiels issus des essais atmosphériques d’armes nucléaires et des accidents passés. L’ensemble forme ce qu’on appelle un « bruit de fond radiologique », dont l’ASNR a publié une synthèse nationale en 2022.
Les analyses des échantillons prélevés autour du site d’Orano La Hague témoignent de l’influence actuelle du site : le tritium et le carbone 14, présents dans ses rejets autorisés, ont été mesurés au-dessus de leur bruit de fond dans plusieurs végétaux et denrées alimentaires.
Les niveaux de radioactivité les plus élevés se trouvent surtout près de l’installation et dans l’axe des vents dominants, puis diminuent avec la distance.
Sur le littoral, certaines mesures sont plus élevées qu’à proximité du site, ce qui peut s’expliquer par le transport des embruns vers la végétation d’une partie du tritium rejeté en mer. Les ajoncs, utilisés comme bio-indicateurs – organismes vivants ou groupe d’organismes dont l’état, le comportement ou la présence permet d’évaluer la santé et la qualité de leur environnement – font apparaître ce gradient plus nettement que les aliments.
Dans les denrées alimentaires, enfin, le niveau de radioactivité d’une à cinq fois le bruit de fond, ce qui est faible. Les estimations dosimétriques associées, qui intègrent chaque radionucléide étudié, la quantité consommée et le comportement de celui-ci dans l’organisme, concluent à une exposition très faible pour les consommateurs.
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Des chiffres publics, mais surtout expliqués
Les résultats des mesures de la radioactivité, effectuées notamment par les exploitants nucléaires et par l’ASNR, sont centralisés par le Réseau national de mesures de la radioactivité de l’environnement. Or, la loi relative à la transparence et à la sécurité en matière nucléaire, adoptée en 2006, consacre le droit du public à une information fiable et accessible sur les risques et les rejets. L’ouverture des données de ce réseau répond donc à cette exigence.
Mais publier des chiffres ne suffit pas : les unités sont techniques, les résultats comportent des incertitudes et une détection ne renseigne pas directement sur la dose reçue. L’expérience participative menée autour du site Orano de La Hague, qui a associé des acteurs locaux, a permis d’identifier et de prendre en compte des productions alimentaires spécifiques et des pratiques d’autoconsommation que le dispositif habituel n’aurait pas intégrées.
Cette démarche participative est bienvenue, mais elle ne peut produire ses effets que dans un cadre transparent. En effet, un groupe de travail ne représente jamais la totalité des parties prenantes. La transparence est donc essentielle pour que chacun puisse avoir accès au protocole retenu, aux responsabilités des différents acteurs et aux éventuelles questions qui restent encore ouvertes.
Bien conduite, une démarche participative permet de prendre en compte efficacement les questions des habitants et permet aux scientifiques d’expliquer leurs résultats, mais aussi le choix de la méthode et le chemin qui ont permis de les obtenir.
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Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Vanessa Durand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.09.2026 à 16:24
Décarbonation des transports : comment éviter la compétition entre biocarburants et cultures alimentaires ?
Texte intégral (2547 mots)
L’ESSENTIEL
Les biocarburants sont essentiels pour réduire la consommation de carburants fossiles dans le secteur des transports en complément d’autres solutions, telles que l’électrification et le recours aux électrocarburants.
La première génération de biocarburants utilisée mobilise des ressources agricoles pouvant entrer en compétition avec l’alimentation humaine ou animale.
Une nouvelle génération de biocarburants dits avancés, produits à partir de déchets, notamment des résidus agricoles et sylvicoles, a été développée, mais doit désormais passer à l’échelle industrielle.
SP95-E10, E85, B7, B10 : vous avez sûrement aperçu ces sigles lors de votre dernier plein à la station-service. Ces acronymes décrivent des mélanges de carburants qui incluent une part de biocarburants, ainsi nommés car ils sont produits à partir de ressources issues de la biomasse.
Actuellement, une large part de ces biocarburants est produite à part de cultures spécifiques : maïs, blé, betteraves ou canne à sucre, par exemple. De nouveaux types de biocarburants, dits « avancés », produits à partir de déchets (résidus agricoles notamment), se développent peu à peu.
L’enjeu ? Limiter le risque de compétition entre cultures énergétiques et alimentaires. État des lieux.
Les biocarburants déjà présents en France
Commençons par un rapide panorama des biocarburants déjà disponibles à la pompe.
Les carburants SP95-E10 et E85 sont destinés aux moteurs essence. Ils sont composés d’une part d’hydrocarbures produits à partir de pétrole (carburant traditionnel), mais également d’une part d’un biocarburant – l’éthanol – à hauteur de 10 % en volume pour le SP95-E10 et de 85 % pour le E85. L’éthanol est incorporé principalement pur (molécule d’éthanol), mais peut aussi l’être sous forme d’éther éthyle tertiobutyle (ETBE).
En 2025, sur les 1,6 million de tonnes de biocarburants incorporés dans l’essence distribué en France, l’éthanol représentait 94 % du volume, dont 72 % sous forme d’éthanol pur et 22 % sous forme d’ETBE. Sur la même période, la quantité totale d’essence vendue (SP95-E5, SP98-E5, SP95-E10 et E85 confondus) était de 11,7 millions de tonnes.
En France, au cours de l’année 2025, l’éthanol a été produit essentiellement à partir de maïs (40 %), de blé (18 %), de betteraves (8 %) et de canne à sucre (4 %). Environ 50 % de ces ressources ont été cultivées en France.
Les carburants B7 et B10 sont, quant à eux, des carburants « gazole » destinés aux moteurs diesel. Aux hydrocarbures d’origine fossile sont principalement mélangés des biocarburants de type esters méthyliques d’acide gras (EMAG), à une teneur maximale de 7 % ou 10 % en volume, selon le carburant. En France, 2,3 millions de tonnes d’EMAG ont été incorporés, en 2025, dans les 2,7 millions de tonnes de biocarburants intégrés au gazole, dont la consommation totale s’élève à 27 millions de tonnes.
Ces esters méthyliques d’acide gras proviennent à environ 75 % d’huile de colza, dont un tiers issu de la production française.
À lire aussi : Poids lourds et pollution : comment accélérer l’électrification ?
Les nouveaux biocarburants produits à partir de déchets
Or, toutes ces ressources sont issues de cultures destinées également à l’alimentation humaine ou animale. Pour limiter le risque de compétition avec ces usages, l’Union européenne, par l’intrmédiaire de sa directive sur les énergies renouvelables (RED III), a limité leur taux d’incorporation à 7 % de la consommation totale d’énergie finale du secteur des transports.
L’incorporation de ces biocarburants de première génération a engagé une première étape de la transition vers des énergies non fossiles. Mais cela reste insuffisant pour atteindre la neutralité carbone que l’Union européenne s’est fixée pour 2050. Les États membres doivent encore réduire davantage leurs émissions de gaz à effet de serre, notamment dans le secteur des transports, qui représente en France environ 34 % des émissions nationales.
Pour y parvenir, les États membres peuvent soit imposer un taux plancher d’incorporation d’énergie renouvelable dans les carburants, soit imposer une réduction de l’intensité des gaz à effet de serre par rapport à une valeur de référence. La France a choisi la seconde option, avec une cible de réduction des émissions de gaz à effet de serre de 14,5 % en 2030 par rapport à 1990. Pour atteindre cet objectif, la France doit donc incorporer des carburants moins carbonés, et dont la production n’entre pas en compétition avec les cultures destinées à l’alimentation.
Les biocarburants dits avancés, ou de deuxième génération, produits à partir de déchets et de résidus agricoles et sylvicoles, répondent à ces enjeux. Ils contribueront en partie à cet objectif en complément d’autres solutions, telles que l’électrification des transports et le recours aux électrocarburants (carburants de synthèse produits à partir d’électricité).
La directive européenne RED III liste, dans son annexe IX, partie A, les ressources éligibles. Sans être exhaustive, cette liste de matières premières comprend les fractions de la biomasse correspondant :
aux déchets municipaux en mélange,
aux déchets industriels impropres à un usage dans la chaîne alimentaire humaine ou animale,
à la paille et aux coques,
à la biomasse issue des déchets et résidus de la sylviculture et de la filière bois : écorces, branches, produits des éclaircies précommerciales, etc.
Au-delà de la disponibilité de ces ressources, qui fait souvent débat, l’un des enjeux est leur approvisionnement. Ces nouvelles filières doivent être structurées pour collecter la biomasse disponible et alimenter les futures unités industrielles, qui nécessiteront chacune plusieurs centaines de milliers de tonnes de matières premières par an.
Pour renforcer cette trajectoire de décarbonation, la directive RED III fixe par ailleurs, dès 2030, une cible d’utilisation de ces biocarburants avancés. Ils devront constituer au moins 5,5 % de l’énergie fournie au secteur des transports – dont au moins 1 % de carburants renouvelables d’origine non biologique (des carburants synthétiques, essentiellement dérivés de l’électricité.)
À lire aussi : Face aux chocs pétroliers, les biocarburants ne s’improvisent pas
Ces biocarburants avancés ont une empreinte carbone réduite de 85 % à 90 % par rapport à un carburant fossile traditionnel, contre une réduction d’environ 70 % pour les biocarburants de première génération.
Ces chiffres reposent sur des analyses de cycle de vie, réalisées de la ressource jusqu’à l’usage pour chaque filière : elles permettent de quantifier les émissions de CO₂, mais aussi d’autres impacts (consommation d’eau, d’engrais, etc.).
Les technologies nécessaires
Mais la transformation de ces déchets et résidus, sous forme solide, en carburants liquides constitue un véritable défi technologique. L’expertise de l’IFPEN dans le développement des technologies de production de carburants conventionnels a été mise à profit pour développer ces nouvelles filières de biocarburants avancés.
Après dix ans de recherche et d’innovation, l’IFPEN a ainsi validé les technologies Futurol pour la production d’éthanol avancé, BioTfueL pour la production de kérosène et/ou de gazole et Jetanol, également vouée à la production de kérosène.
Après un développement à l’échelle du laboratoire, ces technologies ont fait l’objet d’unités préindustrielles, qui ont permis d’en valider les performances et d’acquérir un savoir-faire opérationnel. Elles sont aujourd’hui commercialisées dans le monde entier par Axens, filiale de l’IFPEN.
Malgré l’évolution de la réglementation, et la disponibilité de technologies éprouvées, ces solutions ne sont pas encore massivement déployées à l’échelle industrielle.
Plusieurs freins l’expliquent :
la réticence des financeurs à investir dans de premières unités à l’échelle industrielle,
le montant élevé des investissements requis (souvent entre 500 millions et 1,5 milliard d’euros par unité),
et la difficulté à trouver des acheteurs acceptant de s’engager sur le long terme et sur des volumes élevés pour des produits dont le coût de production reste encore plus élevé que les biocarburants conventionnels.
Deux projets industriels sont en cours de réalisation en France : NACRE, basé sur la technologie Futurol, et BioTJet, basé sur la technologie BioTfueL.
Pour autant, l’amélioration de ces technologies reste une préoccupation quotidienne pour l’IFPEN : mieux valoriser le carbone biogénique (c’est-à-dire le potentiel énergétique stockée par les plantes) disponible, réduire la consommation énergétique des procédés, améliorer la qualité des produits finis et développer des catalyseurs plus performants sont autant d’axes de travail pour réduire le coût des investissements et le coût de production.
La mise en production d’unités industrielles fondées sur ces technologies françaises représente, pour la France, une réelle opportunité de réindustrialisation et de souveraineté énergétique.
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Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
Jean-Philippe Héraud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.09.2026 à 09:05
L’évolution des préférences sexuelles peut-elle créer de nouvelles espèces ?
Texte intégral (3679 mots)

L’ESSENTIEL
Les parades amoureuses sont primordiales dans le règne animal.
Cependant, au sein d’une même espèce, il peut arriver que les attributs valorisés pour le choix d’un partenaire changent d’une population à une autre.
Ces différences peuvent-elles, à elles seules, faire naître de nouvelles espèces ? Les chercheurs en biologie évolutive Thomas Broquet et Basile Pajot nous expliquent comment l’on pourrait répondre à cette vaste question.
Quelque part en Europe de l'Ouest, une hirondelle venue de loin, à l'est, rencontre un mâle du coin. C'est le printemps. Elle l'observe et le jauge. Mais ce mâle arbore un plumage ventral bien trop pâle, peu attractif pour cette femelle venue d'Orient, où sont prisés les poitrails plus colorés.
Pourtant capables de très longs vols, les hirondelles de ces deux populations se mélangent donc peu. D'est en ouest, plumages mâles et préférences femelles définissent des frontières entre groupes d'individus : populations, sous-espèces, ou espèces, selon la perméabilité de ces barrières.
On sait que la différenciation des préférences sexuelles a ainsi contribué à l'extraordinaire diversité d'espèces observées aujourd'hui dans le monde animal. Mais de nombreuses questions subsistent : pourquoi cela s'incarne-t-il par exemple avec un poitrail plus clair chez une population, plus coloré chez l'autre ? Comment cet isolement sexuel entre espèces apparait-il ? Comment évolue-t-il jusqu'à dissocier complètement deux populations, ainsi devenues deux espèces distinctes ? Tâchons donc de faire le point sur ce que l'on sait et ce que l'on ignore encore.
Signal mâle, choix femelle
Chez de nombreuses espèces, les individus femelles exercent leur préférence pour les individus mâles, qui se manifestent de leur mieux afin d'être choisis.
Pour ces derniers, l'enjeu est considérable : l'abondance de leur progéniture dépend beaucoup du nombre de leurs partenaires sexuels. Il leur faut donc être les plus attractifs possible. À l'inverse, le nombre de descendants des femelles (pour l'hirondelle, le nombre d'oeufs) dépend essentiellement de leur propre fécondité. Pour elles, il s'agit donc de maximiser la qualité de leurs partenaires (qui peut s'exprimer par exemple par le soin parental apporté par le père d'une couvée, ou la qualité du patrimoine génétique transmis) plutôt que le nombre de partenaires. Ainsi dans le monde animal revient souvent aux mâles le rôle de la parade, aux femelles celui du choix.
Des exceptions riches en enseignements
Cette règle générale a bien sûr ses exceptions, d'ailleurs riches d'enseignements pour l'évolutionniste. Chez le chevalier grivelé, un petit oiseau échassier d'Amérique du Nord, les femelles pondent quatre œufs par couvée et laissent aux mâles le soin de s'en occuper jusqu'à l'éclosion. Cela leur permet de doubler, tripler, voire quintupler le nombre de nichées, avec autant de pères différents.
Chez cette espèce comme chez quelques autres qui présentent ainsi des rôles « inversés » (pensez aux mâles incubateurs chez les hippocampes), ce sont logiquement les femelles qui rivalisent pour l'accès aux mâles. Dans le cas du chevalier, elles le font d'ailleurs en s'affrontant violemment plutôt qu'à travers un processus de choix mâle.
Mais chez la plupart des animaux donc, ce sont aux mâles de s'annoncer. Par la couleur, par le chant, par l'odeur, ils s'affichent. Par la vue, l'ouïe, l'odorat, et parfois même le toucher, les femelles trient et choisissent. Chez la rainette verte par exemple, les femelles écoutent les chants et observent les couleurs pour faire leur choix au printemps. Les attributs les plus attractifs permettent à certains mâles de se reproduire avec plusieurs femelles, quand leurs compétiteurs moins heureux verront eux leur patrimoine génétique transmis moins efficacement, voire pas transmis du tout.
D'une génération à l'autre
À la génération suivante, on recommence. Si les caractères mâles ont une base génétique héritable au moins partielle, alors les fils des chanteurs attractifs chanteront également un peu mieux que la moyenne. Ce chant peut être un peu plus grave, ou plus aigu, ou plus complexe, ou précéder celui des autres de quelques millisecondes, peu importe tant qu'il est plus désirable.
Pour peu que les filles de ces chanteurs expriment des exigences également héritables qui ciblent ce type de chant, alors la boucle est bouclée : caractères sexuels mâles et préférences femelles peuvent évoluer de concert, et même aller à l'encontre de la sélection naturelle. C'est par exemple le cas quand l'avantage sexuel du mâle tonitruant et contrasté est tel qu'il surclasse le désavantage d'attirer du même coup le prédateur en maraude.
Cette coévolution entraine parfois l'apparition d'exubérances qui semblent défier l'entendement, comme la roue du paon, l'encombrant bois de l'élan qui tombe et repousse chaque année un peu plus lourd, les offrandes nuptiales de certains insectes, ou bien les arches décorées des oiseaux jardiniers australiens qui servent d'écrin à leur parade.
Le signal doit-il être honnête ?
Souvent, le signal sur lequel s'exerce le choix est honnête : la rainette la plus attractive est également celle qui transmet un patrimoine génétique de bonne qualité à ses descendants, ce qui se traduit par une croissance plus rapide des têtards. En favorisant un certain type de chant, la femelle optimise donc les chances de survie de sa progéniture.
Les modèles théoriques suggèrent cependant que ce signal ne doit pas nécessairement être indicatif de « bons gènes » (ou de « gènes compatibles » entre partenaires). Bien que cela n'ait jamais été complètement démontré dans la nature, il est fort possible que le bénéfice du choix des femelles réside parfois uniquement dans l'avantage qu'auront leurs descendants mâles quand ils devront à leur tour se montrer les plus attirants.
Des préférences qui diffèrent d’une population à l’autre
La sélection sexuelle oriente ainsi les attributs des mâles et la préférence des femelles vers le rouge, le jaune, le contraste marqué, le son plus grave, la parade élaborée, l'odeur intense ou composite. Tout ceci se passe au sein d'une population.
Mais ces critères de choix peuvent simultanément être entraînés dans une direction différente dans une autre population, peut-être un peu plus loin, peut-être isolée dans une zone restée habitable pendant une période glaciaire. Lorsque des individus de ces deux populations entreront en contact, ils ne se reproduiront pas. Mais est-ce seulement car leurs critères de séduction auront divergé ? Autrement dit est-ce que goûts et couleurs peuvent à eux seuls aboutir à la création de deux espèces différentes ?
Ou bien est-ce que ces deux populations ont déjà, avant de se retrouver, accumulé des mutations qui se révèlent incompatibles ? Dans ce cas de figure-là, le choix de partenaire se développerait alors secondairement, favorisé par l'évitement des congénères trop divergents, avec lesquels l'hybridation produit peu de descendants viables ou fertiles. On parle alors de « renforcement » du choix de partenaire.
Tester ces hypothèses avec des crustacés
Pour tester ces hypothèses génériques il nous faut des espèces observables, manipulables si possible. À la station biologique de Roscoff, nous avons opté pour de petits crustacés marins du groupe des Jaera albifrons, des espèces de cloportes minuscules qui vivent le long de nos côtes.
Chez ces espèces, les mâles brossent le dos des femelles à l'aide de petites structures filamenteuses qui ressemblent à s'y méprendre à des poils. Il s'agit de soies sexuelles, portées par certaines des sept paires de pattes de ces petits crustacés, uniquement chez les mâles, et qui n'ont d'autre rôle que la parade sexuelle.
Chez une espèce par exemple, les mâles utilisent des soies courtes et denses regroupées en brosses sur leurs deux paires de pattes les plus postérieures. Chez une autre espèce, ce sont de longues soies courbes et plus souples, portées par les quatre paires de pattes les plus antérieures. Les mâles brossent. Les femelles choisissent. Sur nos côtes européennes il y a quatre espèces de cloportes dans le groupe Jaera albifrons, souvent présentes dans le même habitat, sous les mêmes cailloux découverts à marée basse. Seules la disposition de ces soies et la technique de brossage, chez les mâles, diffèrent. Comment en est-on arrivé là ?
Une expérience inédite
Pour répondre à cette question, nous avons créé de toutes pièces des populations expérimentales. Quelques dizaines de mâles et de femelles de deux espèces, en nombres égaux, dont nous analysons maintenant la descendance. Est-ce que le succès reproducteur d'un mâle avec les femelles de sa propre espèce dépend de la qualité de ses soies ? La réponse à cette question nous renseignera sur la sélection sexuelle en cours au sein de chaque espèce. Est-ce qu'ensuite ces mêmes attributs mâles déterminent leur succès auprès des femelles de l'espèce opposée ? Cette réponse nous aidera elle à déterminer si les processus de choix se déroulant au sein de chaque espèce sont à l'origine de l'isolement sexuel actuel entre espèces.
Une grande partie de notre travail repose par ailleurs sur l'analyse de la variation génétique de ces espèces, dans le but de comprendre comment sont déterminés et évoluent ces caractères sexuels.
D'autres barrières entrent en jeu
Au-delà de l'isolement sexuel, il est également important de noter que sur nos côtes, les petits crustacés que nous utilisons pour nos travaux sont souvent mélangés, mais pas toujours. Une espèce peut, au moins dans une région donnée, préférer les galets soumis à un écoulement d'eau douce qui ruisselle de la terre ferme à marée basse, quand d'autres seront trouvées en dehors de ces zones dessalées. Une autre espèce encore peut vivre préférentiellement sur certaines algues brunes plutôt que sous les galets. Ces différences de niches écologiques peuvent également participer à l'isolement reproducteur entre individus.
En vérité pour former deux espèces bien distinctes l'isolement sexuel seul ne suffit sans doute pas. Plusieurs barrières se combinent, il en existe toute une gamme. Une spécialisation dans des habitats un peu différents, des saisons de reproduction un peu décalées dans le temps, des incompatibilités génétiques… autant de frontières semi-perméables qui, ajoutées les unes aux autres, peuvent finalement empêcher tout échange entre deux populations. Ces populations peu à peu deviennent deux espèces filles issues d'une espèce ancestrale unique.
Mais se pose alors encore et toujours la question de l'origine des espèces : quelle barrière a lancé le processus ? Si ce mystère reste difficile à élucider, une chose est certaine : l'évolution liée à cette compétition acharnée pour la reproduction a contribué fortement à la fabuleuse diversification des animaux et des plantes à fleurs.
Thomas Broquet a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).
Basile Pajot a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).
26.09.2026 à 09:05
Des tonnes de plastique s’échouent sur les plages des Seychelles : nous avons retracé leur origine
Texte intégral (2469 mots)

L’ESSENTIEL
Les plages des Seychelles, dans l’océan Indien, sont envahies par les déchets plastiques et les engins de pêche.
La majorité des engins de pêche échoués proviendrait de navires opérant dans les eaux seychelloises.
Les chercheurs appellent à mieux faire respecter les règles et à intégrer le coût du nettoyage aux futurs accords avec l’Union européenne.
Les côtes des Seychelles sont envahies par d’immenses quantités de déchets plastiques et d’engins de pêche, qui ravagent des écosystèmes fragiles et pèsent lourdement sur l’économie. On estime que les rivages de l’atoll d’Aldabra, site classé au patrimoine mondial de l’Unesco dans cet archipel de 115 îles, ont à eux seuls accumulé plus de 500 tonnes de plastique. Aujourd’hui encore, la plupart de ces déchets continuent de s’entasser sur ses plages. Leur enlèvement coûterait environ 4,68 millions de dollars américains (environ 4 millions d’euros) et nécessiterait 18 000 heures de travail.
Les petits États insulaires en développement sont particulièrement vulnérables à l’accumulation de déchets plastiques sur leurs plages. Cette pollution peut nuire au tourisme et à la pêche dans ces communautés côtières, deux secteurs essentiels à leur économie. D’autant que le coût du nettoyage est souvent prohibitif pour eux. Les poissons et d’autres espèces marines peuvent également mourir après s’être retrouvés piégés dans des déchets plastiques ou les avoir ingérés.
Impossible de s’attaquer à ce problème croissant sans savoir d’où vient cette pollution ni qui en est responsable. Dans notre récente étude, nous avons enquêté sur l’origine des déchets issus de la pêche et du transport maritime dans l’ouest de l’océan Indien, à l’aide de simulations informatiques et d’observations de terrain.
Nous avons constaté que la majeure partie de cette pollution proviendrait de navires se trouvant dans les eaux seychelloises ou à proximité. Ce résultat remet en cause l’hypothèse avancée par de précédents travaux, selon laquelle les déchets plastiques retrouvés sur les îles dérivent principalement depuis des côtes lointaines.
Nous savons que les navires de pêche perdent des filets et d’autres équipements, tandis que les navires de commerce rejettent illégalement des déchets plastiques et d’autres objets en mer. Mais pour déterminer quels navires sont responsables de cette pollution et où leurs déchets finissent par s’échouer, il fallait savoir quels navires de pêche et de commerce opèrent à proximité des Seychelles.
Nous avons donc utilisé les données de suivi par satellite de ces navires pendant cinq ans, de 2018 à 2022, afin d’estimer leur activité dans l’ensemble de la région. À partir de cette cartographie, nous avons simulé la dérive de milliards de fragments de déchets virtuels et suivi leur trajectoire jusqu’à leur destination finale.
Nous avons ainsi établi une carte indiquant dans quelle mesure la position d’un navire est susceptible de représenter un risque de pollution pour les îles des Seychelles, en distinguant les navires de pêche des navires de commerce.
En nous appuyant sur les activités de pêche passées, nos recherches montrent que la plupart des engins de pêche qui s’échouent sur les plages des Seychelles proviennent de navires opérant dans la zone économique exclusive du pays. Cet espace maritime, qui s’étend jusqu’à 200 milles marins (370 kilomètres) des côtes, est une zone dans laquelle l’État dispose de droits exclusifs sur l’exploitation des ressources marines, notamment halieutiques.
Ces eaux sont riches en thon et l’économie seychelloise dépend fortement de la pêche industrielle, qui constitue à la fois un important vivier d’emplois et une source majeure de devises étrangères.
D’où viennent les déchets ?
Il est probable qu’une partie des engins de pêche et des déchets plastiques provienne de navires européens. Les eaux seychelloises sont largement exploitées par deux types de navires de pêche européens : les senneurs et les palangriers. Ils y sont autorisés par un accord de pêche conclu de longue date entre l’Union européenne et les Seychelles. Les premiers encerclent les bancs de thons à l’aide d’un vaste filet, tandis que les seconds déploient sur plusieurs kilomètres des lignes munies d’hameçons appâtés.
De fait, un rapport présenté à la Commission des thons de l’océan Indien a révélé que 76 % des 214 dispositifs de concentration de poissons dérivants utilisés par les thoniers pour attirer les bancs de poissons dans la zone économique exclusive des Seychelles appartenaient à des armateurs espagnols. Cette industrie réalise des bénéfices considérables, tout en laissant derrière elle d’importants dégâts environnementaux.
L’accord de pêche entre les Seychelles et l’Union européenne a récemment été renouvelé pour la période 2026-2030, pour un montant annuel de 5,75 millions d’euros. Il autorise 38 navires européens à pêcher dans les eaux seychelloises. Le gouvernement des Seychelles aurait réclamé une hausse de 30 % de la contribution annuelle versée par l’Union européenne, mais se serait finalement contenté de 7 %, selon certaines sources de presse.
Alors que le nettoyage d’une seule île coûte déjà plusieurs millions, le montant de l’accord entre les Seychelles et l’Union européenne paraît bien faible au regard des dommages indirects infligés au pays.
D’autres solutions envisagées
Le transport maritime international pose d’autres difficultés. Selon notre étude, plus de 90 % des déchets plastiques issus du trafic maritime qui s’échouent sur les côtes seychelloises proviendraient de seulement cinq routes traversant l’ouest de l’océan Indien. Les ports de départ et d’arrivée situés sur ces routes correspondent aux pays mentionnés sur les étiquettes des bouteilles en plastique retrouvées sur les plages d’Aldabra.
Les déchets issus des routes maritimes internationales appellent une réponse différente. Contrairement aux flottes thonières qui pêchent dans le cadre de l’accord entre les Seychelles et l’Union européenne, il s’agit ici de navires en transit. Pour lutter contre leurs rejets de déchets plastiques, il faudrait appliquer plus rigoureusement les règles internationales qui interdisent le déversement de déchets en mer, mais aussi renforcer la coopération bilatérale entre les Seychelles et les nombreux pays dont les navires empruntent ces routes.
Même des mesures simples pourraient réduire la quantité de déchets. Par exemple, veiller à ce que les navires disposent de suffisamment d’eau potable pour limiter l’utilisation de bouteilles en plastique permettrait de diminuer le volume de déchets retrouvés sur Aldabra.
Le coût réel du nettoyage de cette pollution plastique massive est rarement supporté par ceux qui en sont responsables. Les Seychelles doivent évaluer précisément le coût des dégâts provoqués par ces montagnes de déchets afin de négocier un accord plus avantageux avec l’Union européenne à l’avenir.
Les sommes ainsi obtenues pourraient financer les opérations de nettoyage et la restauration des écosystèmes fragiles de l’archipel, afin de contribuer à leur préservation.
Noam Vogt-Vincent a reçu des financements du Natural Environment Research Council et de la National Oceanic and Atmospheric Administration.
Alex Albinski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.