02.07.2026 à 11:40
Sommes-nous entrés dans le « photographocène » ? Pour une écologie du regard à l’heure de la sixième extinction
Texte intégral (2952 mots)
Nous sommes désormais saturés d’images mettant en scène la transformation des paysages et l’effondrement de la biodiversité sous l’effet des activités humaines. Ce « photographocène », contraction de « photographie » et d’« anthropocène », façonne non seulement nos imaginaires, mais aussi nos capacités d’action. Quand bien même cette démarche entend alerter, elle tombe parfois dans l’esthétisation et tronque notre perception de la catastrophe en cours. Dans ces conditions, comment penser une véritable écologie du regard ?
À l’occasion des quatre cents ans du Muséum national d’histoire naturelle et des deux cents ans de la photographie, cet article propose de revenir sur une transformation décisive des sciences : l’entrée des images dans la fabrique des savoirs et leur appropriation par les scientifiques.
Certains parlent d’anthropocène pour décrire la période que nous vivons, même si elle n’est pas officiellement reconnue par les géologues. Il n’en reste pas moins que la période actuelle est profondément marquée par les activités humaines, qui modifient le climat, les cycles géochimiques, la biosphère (c’est-à-dire, l’ensemble du vivant) et sa composition (certaines espèces disparaissant au profit d’autres, par exemple les espèces anthropophiles).
Mais on pourrait tout autant parler de « photographocène ». Nous connaissons surtout l’anthropocène à travers des images : glaciers qui fondent, forêts en feu, mégafeux ou lumières nocturnes vues depuis l’espace, mines à ciel ouvert, marées noires, zones industrielles avec panache de fumée, constructions à perte de vue… S’y ajoutent aussi de belles images de nature et de paysages qui peuvent parfois paraître « naturels », alors qu’ils ont été considérablement transformés (agrosystèmes notamment, comme le bocage ou les prairies).
Or, nous ne vivons pas seulement la crise écologique de façon sensible. Nous la vivons aussi à travers les images. La théoricienne de la photographie Ana Peraica a proposé en 2020 le terme de « photographocène » pour décrire ce phénomène. Tandis que l’anthropocène renvoie à une période marquée par un ensemble de processus physico-biologiques, la photographocène désigne, pour sa part, le moment où ces transformations sont enregistrées, documentées, narrées et débattues par la photographie.
Le spectacle de la sixième extinction de masse
Depuis quelques dizaines d’années, on parle de plus en plus de « sixième extinction de masse » pour décrire l’accélération des disparitions d’espèces.
Les biologistes débattent encore de la définition stricte d’« extinction de masse », mais convergent sur un point : les taux actuels de disparition d’espèces et d’effondrement de populations dépassent largement les régimes connus dans les archives fossiles.
Mais cette sixième extinction est aussi devenue un événement visuel. Le projet Extreme Ice Survey du photographe James Balog, par exemple, installe des caméras sur des glaciers pour produire des time-lapse de leur recul. Largement relayées dans le National Geographic et le film Chasing Ice, ces images ont marqué les esprits.
De leur côté, le photographe Edward Burtynsky et ses collaborateurs documentent mines, décharges et infrastructures à grande échelle dans The Anthropocene Project. Ces photographies sont devenues des icônes de l’anthropocène : elles structurent ce que nous imaginons quand nous pensons réchauffement, pollution, artificialisation, etc.
Mais que regardons-nous exactement à travers ces images ? Qu’est-ce qu’on voit, et surtout qu’est-ce qu’on ne voit pas ? C’est ici qu’intervient l’idée d’une « écologie du regard ».
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Une écologie du regard pour interroger l’anthropocène
Classiquement, l’écologie étudie les relations entre les êtres vivants, avec leurs milieux ainsi qu’avec les grands cycles géochimiques et thermiques de la planète.
Par analogie, on peut parler d’écologie du regard pour désigner l’attention portée à ce qui est rendu visible – ou invisible – par les images. Quels lieux sont montrés, quelles espèces, quels corps ? Depuis quels points de vue et avec quelles conséquences sur notre compréhension des choses ? Quelles émotions sont provoquées en les voyant ?
L’expression circule dans les mondes de l’art et de l’architecture. On la retrouve par exemple dans le livre de Martine Francillon, qui relie représentations de l’arbre, écologie environnementale et « écologie mentale ».
Le directeur artistique Christophe Laloi a lui aussi utilisé l’expression dès 2007, par exemple avec une projection intitulée « Climax – Pour une écologie du regard » aux Rencontres d’Arles.
En 2020, l’historienne de l’art Bénédicte Ramade a montré comment une partie de la photographie environnementale oscille entre alerte éthique et esthétisation du désastre, au risque de produire lassitude et distance plutôt que mobilisation. De son côté, Ana Peraica parle d’« images totales » : vues satellites, orthophotographies, cartographies interactives qui donnent l’illusion d’un surplomb neutre sur la planète.
Dans ce contexte, le photographocène se confond avec l’anthropocène tel qu’il est montré dans ces images. L’écologie du regard, qui désigne une approche critique et sensible de l’observation du vivant, consiste à les interroger.
Qui est visible dans les images de la sixième extinction ?
On peut distinguer trois grandes caractéristiques du photographocène.
D’abord, le fait que les grands récits visuels de la crise mettent souvent en avant des paysages spectaculaires (glaciers effondrés, mégafeux, carrières géantes, littoraux artificialisés, inondations,etc.) et des espèces charismatiques (ours polaire, orang-outan, grands prédateurs et bien entendu les baleines et le panda).
Pendant ce temps, une grande partie de la biodiversité – insectes, invertébrés marins, microfaune du sol, plantes « ordinaires », champignons – reste quasi invisibles. Pourtant, les études montrent des déclins rapides pour beaucoup de ces groupes, que l’on sait être d’importance majeure dans le fonctionnement des écosystèmes.
Le deuxième élément tient au point de vue. Les images emblématiques de la photographocène sont souvent des vues aériennes (drone, avion, satellite) ou accélérées (time lapse). Elles rendent visibles des transformations imperceptibles à l’échelle d’une vie humaine, mais installent aussi notre regard à distance, comme si nous contemplions la Terre depuis un ailleurs abstrait – comme dans les images de la Terre vue du ciel, de Yann Arthus-Bertrand – ou comme si nous n’en faisions plus vraiment partie.
Enfin, il y a la répétition. Les mêmes motifs reviennent : incendie, iceberg, pipeline, fumées, ours blanc fatigué ou à terre, celui-ci étant devenu un véritable emblème. Les recherches en communication environnementale suggèrent pourtant que cette répétition d’images catastrophistes, sans récit d’action possible, peut conduire à une forme de fatigue du regard, voire à des formes de déni, plutôt qu’à l’engagement recherché.
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Vers une « photographie de conservation » responsable
La « photographie de conservation » offre un contrepoint intéressant au photographocène.
Popularisée notamment par le photographe américain Boyd Norton, puis portée par des artistes comme Cristina Mittermeier, cofondatrice de l’International League of Conservation Photographers, cette pratique revendique explicitement un objectif : mettre la photographie au service d’actions concrètes de protection de la nature.
Il ne s’agit plus seulement de produire de « belles images » de l’anthropocène, mais de documenter des menaces précises, ou encore de donner davantage de visibilité à des espèces ou à des communautés locales. Cela permet de nourrir des campagnes de plaidoyer, des décisions politiques, et dans certains cas, d’accompagner la recherche scientifique, par exemple en participant à des inventaires d’espèces.
Dans le cadre d’une écologie du regard, la photographie de conservation rappelle que le choix des sujets, des cadrages, des contextes peut faire basculer une image de simple symptôme à outil pour infléchir, même un peu, le cours de la sixième extinction. Il en va de même de la manière dont les photographies sont partagées avec les ONG, les scientifiques ou encore les habitants d’un territoire.
Articuler exigence scientifique et écriture visuelle
Plusieurs photographes français travaillent, chacun à leur manière, à cette écologie du regard en articulant exigence scientifique et écriture visuelle.
Le biologiste et photographe sous-marin Laurent Ballesta mène depuis plus de dix ans les expéditions Gombessa au sein d’Andromède Océanologie. Ces projets associent « mystère scientifique, défi de plongée et promesse d’images inédites », comme « des cœlacanthes à 120 mètres de fond », « 70 requins de Fakarava la nuit », selon la page du projet. Ses images, diffusées notamment par National Geographic, ne se contentent pas de montrer des espèces spectaculaires : elles construisent une immersion dans des écosystèmes méconnus, en lien direct avec des protocoles scientifiques. À la clé, un véritable récit d’exploration, où des espèces souvent minuscules sont magnifiées par la prise de vue.
On peut aussi songer au photographe animalier Vincent Munier, qui développe depuis plusieurs décennies, un travail au long cours sur les milieux froids et la faune discrète. Par exemple : chouettes harfangs, loups arctiques, grues, hiboux, ou encore les panthères des neiges au Tibet. Son film la Panthère des neiges, coréalisé avec Marie Amiguet, repose sur une esthétique de la patience et de la non-spectacularisation : beaucoup de temps passé à ne rien voir et à simplement habiter un paysage, avant que l’animal apparaisse. C’est une forme d’éloge du temps long, en regard de nos sociétés de consommation ultrarapides, y compris en termes de consommation de médias.
Le photographe Frédéric Larrey, enfin, travaille sur les littoraux, les cétacés et les grands prédateurs, avec la maison d’édition et de diffusion Regard du Vivant. Son ouvrage Littoral propose un portrait aérien des côtes françaises qui articule beauté formelle et enjeux de conservation. Dans Tibet, en harmonie avec la panthère des neiges, il s’est lui aussi intéressé au grand félin discret, en mêlant éthologie photographique et attention aux relations entre bergers et prédateurs.
Ces démarches n’utilisent pas nécessairement le vocabulaire du photographocène, mais elles incarnent très concrètement une autre écologie du regard : moins centrée sur le choc et le spectaculaire, plus attentive aux milieux, aux relations, au temps long de l’observation et aux usages concrets des images pour la conservation et la sensibilisation du public et des habitants des régions traversées.
Parler de photographocène, ce n’est donc pas simplement ajouter un néologisme de plus à la liste des mots en « -cènes ». C’est aussi rappeler une évidence que l’on sous-estime souvent : dans l’anthropocène, le destin du vivant est aussi lié à la manière dont nous le regardons.
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Trois questions pour un photographocène plus incarné
Nos photographies de la sixième extinction ne sont ni neutres ni secondaires : elles sélectionnent certains lieux, certaines espèces, certains points de vue. Mais ce faisant, elles en occultent d’autres. Elles proposent des récits de catastrophe, de nostalgie, parfois de résistance.
Une écologie du regard invite à se poser, au minimum, trois questions simples.
Que montrons-nous systématiquement – et que laissons-nous hors champ ?
Depuis quel point de vue regardons-nous la crise écologique (plongée, survol, immersion, cohabitation, regard animal, regard scientifique, images et imageries par dispositifs : microscopes électroniques, synchrotrons, lumières non conventionnelles, etc.) ?
Quels types d’images nous aident réellement à nous sentir concernés et à agir, plutôt qu’à nous résigner ?
Est-ce que les relations entre art et sciences aident à ce questionnement ? Il est probable que oui, quand ces relations co-construisent des projets narratifs où l’esthétique et la science dialoguent
Pour aller vers un photographocène plus incarné, la question ne serait plus seulement de se demander « comment représenter l’anthropocène ? », mais : quel regard voulons-nous cultiver pour continuer à cohabiter avec le vivant, à l’heure de la sixième extinction ? Cela suppose probablement de déplacer nos appareils autant que nos habitudes : vers des milieux moins visibles, des espèces moins spectaculaires, des régimes de lumière différents – y compris ceux que les autres vivants perçoivent, et que nous commençons seulement à apprendre à voir.
Romain Garrouste a reçu des financements de MNHN, CNRS, Sorbonne Université, Labex BCDiv, Labex CEBA, Institut de la Transition environnementale de Sorbonne Univ., MRAE, National Gegraphic, ANR
01.07.2026 à 17:20
Lithium et rubidium : et si l’Europe s’approvisionnait en métaux stratégiques dans la vallée du Rhin ?
Texte intégral (3339 mots)
Le sous-sol du Fossé rhénan pourrait devenir une ressource stratégique majeure pour l’Europe. Une étude récente chiffre le potentiel en lithium et en rubidium de la région, qui est très prometteur. Et cela d’autant plus que ces éléments se trouvent dans des eaux chaudes très salées du sous-sol, déjà exploitées en géothermie profonde pour la production d’énergie. Mais, d’ici là, il restera à relever plusieurs défis techniques et environnementaux.
Dans le cadre de la transition énergétique, la demande en lithium liée aux batteries des véhicules électriques est en très forte hausse et devrait encore s’accélérer. Le rubidium, autre métal stratégique, est moins connu. Rattaché à un marché de niche, il est utilisé dans des technologies avancées, telles que l’optique (certaines cellules photovoltaïques, par exemple), l’électronique et les horloges atomiques.
Comment faire face à cette demande en métaux stratégiques tout en limitant la dépendance à la Chine ? Certains envisagent déjà de rouvrir des mines en Europe, mais la première étape reste d’estimer les ressources de nos sous-sols.
Et si une piste se trouvait déjà sous nos pieds en ce qui concerne le lithium et le rubidium ? Plus précisément dans le Fossé rhénan, entre la France et l’Allemagne, dans les eaux profondes déjà utilisées pour produire de la chaleur et de l’électricité géothermales.
Dans une étude récemment publiée, nous proposons une nouvelle estimation de ce potentiel ainsi qu’une mise à jour des connaissances quant au fonctionnement du système géothermique produisant ces éléments. Les résultats sont très encourageants, même s’ils demandent encore à être confirmés. Par ailleurs, des défis technologiques et environnementaux doivent encore être relevés, ce qui sera essentiel pour gagner la confiance des politiques et des riverains.
Des ressources naturellement présentes
Contrairement aux gisements miniers classiques, ici, le lithium et le rubidium ne doivent pas être extraits des roches mais d’eaux chaudes, qui interagissent chimiquement avec les roches de leurs réservoirs géothermiques.
Dans le cas du Fossé rhénan, les saumures géothermales profondes (eaux très salées) sont issues d’un mélange entre d’anciennes eaux de mer – qui ont envahi la région par le passé et se sont fortement évaporées – et des eaux de pluie.
Ces saumures, qui se sont ensuite infiltrées dans le sous-sol, circulent aujourd’hui dans les principaux réservoirs géothermiques gréseux (Permien, Trias) et granitiques (Carbonifère) profonds.
Comment ces métaux se retrouvent dans les eaux géothermales ?
D’après leur composition chimique et isotopique, ces saumures semblent être à l’équilibre chimique avec les roches des réservoirs gréseux, mais restent en interaction avec les réservoirs granitiques.
Pour la plupart d’entre elles, les températures d’équilibre chimique sont estimées à environ 225 °C (± 25 °C), ce qui est compatible avec une provenance des saumures du centre du Fossé rhénan. En effet, les réservoirs gréseux peuvent y atteindre des profondeurs supérieures à 4 ou 5 kilomètres, avec des températures de plus de 200 °C.
Restait à comprendre pourquoi et comment ces éléments métalliques se retrouvent dans les saumures. Des analyses chimiques et isotopiques du lithium contenu dans des roches et des minéraux de forages profonds du Fossé rhénan faisaient jusqu’alors défaut. Nous avons couplé ces analyses à celles des saumures géothermales. De quoi mieux comprendre comment les saumures s’enrichissent en lithium.
Les données semblent confirmer que l’altération des micas, qui se transforment en illite (minéral du groupe des argiles, communément observé dans les processus d’altération hydrothermale), est, très probablement, le principal mécanisme qui libère le lithium et le rubidium en solution et contrôle leurs concentrations dans les saumures géothermales.
Sur la base de ces résultats et des données de la littérature, nous proposons un modèle conceptuel révisé pour décrire le fonctionnement du système géothermique qui produit ces éléments. L’explication la plus réaliste est que ces saumures géothermales, portées jusqu’à des températures de l’ordre de 225 °C, proviendraient du centre du Fossé rhénan. Leur migration vers les bordures extérieures est et ouest de ce fossé serait permise par la circulation dans les grès et le granite, à travers un réseau complexe de failles et de fractures qui reste encore mal connu.
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Chiffrer le potentiel de la région
Les saumures géothermales très chaudes (température supérieure à 150 °C) et salées, qui circulent à plus de 2 500 mètres de profondeur dans le Fossé rhénan, sont ainsi riches en lithium et en rubidium. Elles contiennent, en moyenne, environ 174 milligrammes par litre (mg/l) de lithium et 25 mg/L de rubidium. Ces concentrations comptent parmi les plus élevées du monde, ce qui fait de cette zone une candidate majeure pour une extraction de ces éléments, couplée à la production d’énergie par géothermie profonde.
À partir de différents scénarios de calcul (pessimiste, moyen et optimiste) fondés sur des hypothèses simplifiées et avec les connaissances de l’époque (comme le choix de la superficie considérée pour faire l’estimation ou bien encore l’absence de prise en compte de la contribution en lithium des saumures géothermales du socle granitique, méconnue à l’époque), le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) avait estimé, en 1991, les ressources en lithium comprises entre 0,3 million et 2,2 millions de tonnes, soit environ un million de tonnes en moyenne.
Nous avons mis à jour ces estimations en tenant compte des nouvelles données et connaissances acquises, et notamment en y ajoutant la contribution potentielle de lithium provenant des saumures géothermales du socle granitique.
Ceci a permis de réviser ces calculs à la hausse : les stocks de lithium du Fossé rhénan sont désormais évalués entre 1 million et 16 millions de tonnes de lithium, avec une estimation moyenne à 6,2 millions de tonnes. À titre de comparaison, la production mondiale, en 2023, était de 230 000 tonnes de lithium et pourrait atteindre autour de 800 000 tonnes de lithium par an d’ici à 2031. Le Fossé rhénan pourrait donc représenter une ressource stratégique majeure pour l’Europe.
Les ressources en rubidium, pour leur part, sont évaluées entre 150 000 et 2,3 millions de tonnes, pour une moyenne de 900 000 tonnes. C’est considérable : la production mondiale actuelle est estimée à un peu moins de 8 tonnes par an, ce qui pourrait renforcer l’intérêt économique à exploiter les ressources de la région.
Vers une extraction durable dans le temps ?
Un des points forts de cette approche est qu’elle repose sur un système d’exploitation déjà en fonctionnement : les centrales géothermiques. Concrètement, l’eau chaude y est pompée, exploitée pour produire de l’énergie, puis réinjectée dans le sous-sol.
Il serait possible d’y ajouter une étape d’extraction spécifique au lithium – voire au rubidium – avant la réinjection sans trop modifier le modèle initial d’exploitation.
Nos résultats sont plutôt encourageants et montrent qu’une telle exploitation pourrait être durable dans le temps, pour plusieurs raisons :
avec une vingtaine de puits géothermiques déjà en activité, on estime que 3 000 à 9 000 tonnes de lithium par an pourraient être produites. Cela correspond à 25-50 % des besoins français à l’horizon 2035, qui sont évalués à un maximum de 19 000 tonnes de lithium par an ;
à moyen terme, les différents exemples de simulation réalisés dans la littérature montrent que la production de lithium devrait rester relativement stable sur plusieurs décennies ;
à plus long terme, ces ressources ne devraient pas connaître d’épuisement rapide. L’exploitation pourrait durer plusieurs centaines, voire quelques milliers d’années.
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Premiers projets et plusieurs défis majeurs
Plusieurs initiatives industrielles, en France et en Allemagne, cherchent déjà à concrétiser ce potentiel pour produire du lithium. En Alsace, des projets pilotes ont permis de produire les premiers kilogrammes à partir d’eau géothermale de la centrale de Rittershoffen en 2022.
D’autres visent à atteindre, d’ici la prochaine décennie, des productions industrielles de plusieurs milliers de tonnes par an. L’ambition est claire : faire de la région Alsace un pôle européen du lithium « bas carbone », produit localement et en complément d’énergies renouvelables.
D’ici là, il reste plusieurs défis à relever :
d’abord des défis techniques liés à la nature du sous-sol. Pour éviter les échecs industriels, il s’agit de trouver les zones les plus productives. Pour cela, il faudra encore améliorer notre compréhension de la circulation profonde des fluides, qui peut varier fortement d’un site à l’autre du Fossé rhénan ;
puis des défis industriels. Il reste encore à améliorer les technologies d’extraction directe du lithium (DLE). La technologie en est aujourd’hui à l’étape des démonstrateurs, il s’agit, désormais, de passer à une production à l’échelle industrielle ;
les défis sont enfin d’ordre environnemental et sociétal. Le risque de séismicité induite, qui existe déjà avec la géothermie profonde, est l’un des principaux obstacles. Il sera essentiel de le maîtriser pour obtenir l’adhésion des populations locales et des autres parties prenantes.
En bref, la géothermie dans le Fossé rhénan pourrait bientôt devenir une source clé de lithium voire de rubidium en Europe, mais l’aventure ne fait que commencer.
Romain Millot, directeur scientifique de Lithium de France, et Albert Genter (Genter Geothermal), également co-auteurs de la publication scientifique décrite, ont participé à l’écriture de cet article.
Ces travaux ont été menés dans le cadre des projets ANR-GLITER, PEPR-Sous-sol et ANR-22-EXSS-0010, soutenus par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.
Bernard Sanjuan a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR) via les projets ANR-GLITER (ANR-22-CE50-0027) et PC9 - Géothermie Profonde dans le Fossé rhénan du PEPR Sous-Sol, Bien commun (ANR-22-EXSS-0010).
Catherine Lerouge a reçu des financements de l'ANR via les projets ANR-GLITER (ANR-22-CE50-0027) et PC9 - Géothermie Profonde dans le Fossé rhénan du PEPR Sous-Sol, Bien commun (ANR-22-EXSS-0010) et de l'ADEME.
Chrystel Dezayes a reçu des financements de l'ANR, de l'ADEME et de l'Union européenne
30.06.2026 à 16:50
Canicule : pourquoi le vrai coût des coupures d’électricité n’apparaît dans aucun chiffre officiel
Texte intégral (3109 mots)

Combien coûtent les coupures d’électricité provoquées par les canicules ? Si ce chiffre reste absent des données officielles, le chercheur en économie de l’énergie Jean-Baptiste Vaujour s’est néanmoins attelé à une estimation de ce coût pour la dernière vague de chaleur extrême, en agrégeant les différents chiffres disponibles. Il nous montre, à travers cet exercice, combien notre système semble voué à subir plutôt qu’à anticiper si l’on ne prend pas ce coût en compte.
Le 23 juin 2026, vers 21 heures, une explosion au poste électrique de Squividan près de Quimper, prive de courant jusqu’à 120 000 foyers du sud-ouest du Finistère. La préfecture attribue l’incident aux fortes chaleurs. La France traverse alors une canicule d’une sévérité exceptionnelle : le 25 juin deviendra la journée la plus chaude jamais relevée à l’échelle nationale depuis 1947.
Ces coupures ont des impacts directs et diffus sur la santé publique : arrêt des climatiseurs et des ventilateurs, mais aussi des machines respiratoires à domicile et généralement de tous les appareils médicaux, par exemple. Leurs conséquences contribuent à la dangerosité des épisodes caniculaires.
L’image est saisissante, mais elle pose également une question peu traitée : quel est le coût pour la collectivité de tels épisodes et, par ricochet, vaut-il la peine d’investir pour s’en prémunir ?
Un épisode, un ordre de grandeur
Lors d’un pic de chaleur, le réseau électrique est fortement mis sous pression. Ses différents composants montent à des températures importantes, ce qui peut mener à des dysfonctionnements, combustions ou même explosions pour les transformateurs. La capacité de transit du système se trouve de plus contrainte, un câble chaud dissipant moins bien la chaleur et voyant de surcroît sa résistance augmenter.
Sur la période du 19 au 27 juin 2026, un recensement de la presse régionale (La Voix du Nord, Ouest-France, Le Télégramme, Sud Ouest, La Dépêche, Le Progrès, Le Dauphiné libéré, La Provence, Le Parisien, Le Monde, France Bleu/ICI et Actu.fr, notamment) et des communiqués d’Enedis et du Réseau de transport de l’électricité (RTE) permet d’identifier une trentaine de coupures localisées d’ampleur, pour un cumul d’environ 335 000 foyers privés d’électricité au fil des incidents, et près de 50 000 au plus fort simultané, le 25 juin, quand Enedis active sa force d’intervention rapide électricité (FIRE). Ces chiffres sont une estimation basse : seuls les incidents médiatisés sont captés, et les coupures brèves ou fortement localisées échappent au décompte.
Combien cela représente-t-il en euros ? La grandeur la plus directe est l’énergie non distribuée, que l’on peut estimer à environ 2 gigawattheures (GWh) pour la période considérée, sur la base des profils-types de consommation, de la durée des coupures et du nombre de foyers concernés.
Valorisée au coût de l’énergie non distribuée (33 000 euros par mégawattheure [MWh], arrêté du 5 août 2022, sur proposition de la Commission de la régulation de l’énergie, CRE, et de RTE), elle situe le coût de cet épisode autour de 66 millions d’euros ; avec une hypothèse plus prudente (20 000 €/MWh, valeur illustrative du ministère), la fourchette descend à 40 millions d’euros. Soit un repère central de l’ordre de 60 millions d’euros.
Mais ce montant ne couvre que l’électricité non livrée. Il laisse de côté la mobilisation et les réparations d’Enedis, les pertes économiques indirectes des entreprises et des ménages, et surtout toutes les coupures diffuses non répertoriables dans le présent décompte. Le coût réel est donc significativement supérieur.
Plusieurs fois par an désormais
À partir de là, l’erreur serait de lire ces 60 millions d’euros comme un accident isolé. Depuis 2000, une vague de chaleur frappe la France quasiment chaque année, et souvent plusieurs fois : deux épisodes en 2025, trois en 2022, selon Météo-France. Le nombre de jours de vague de chaleur a doublé entre 2006–2015 et 2016–2025, et la trajectoire de référence pour l’adaptation prévoit une multiplication par cinq de tels jours, d’ici 2050.
Si l’on retient deux épisodes majeurs par an, en tendance récente, le coût visible des seules coupures atteint déjà l’ordre de 120 millions d’euros par an. S’il devait être traduit par un prix dans les factures, cela équivaudrait à une hausse de 3 euros par client par an environ. C’est un flux récurrent, non un événement exceptionnel. Et ce flux croît avec le réchauffement du climat.
La partie immergée de l’iceberg
Sous la surface, un coût diffus s’accumule toute l’année : les coupures ordinaires, brèves et dispersées, que résume le critère B. Cet indicateur mesure la durée moyenne annuelle de coupure par client basse tension suivie par la CRE. Il est considéré, jusqu’à aujourd’hui, comme une mesure de référence pour jauger de la qualité d’un réseau.
En 2025, il s’établit en moyenne nationale à environ 62 minutes par client et par an, hors événements exceptionnels (Enedis). Cet indicateur agrège les coupures liées notamment aux travaux et aux incidents, sans identifier si ceux-ci sont dus à une chute de neige abondante ou à une canicule.
Une canicule record comme celle de juin 2026 bascule justement dans la catégorie « exceptionnelle » et sort donc du périmètre du critère B. L’indicateur officiel de qualité ne verra donc presque rien d’un épisode pourtant massif. Le décompte des chocs exceptionnels se fait à part (critère B « exceptionnel », par rapport au critère B hors événements exceptionnels, dit « HIX »). Les deux mesures répondent à des questions différentes, l’une sur le quotidien du réseau, l’autre sur les chocs.
La conséquence pratique est qu’aucun chiffre public unique n’agrège la totalité des effets du réchauffement climatique. Il reste fragmenté entre une partie émergée, suivie de façon agrégée un an après, et une partie immergée, diffuse et noyée dans les agrégats.
Subir ou éviter ?
Mettons maintenant ce coût sociétal en regard de ce que coûterait de réduire le risque. Enedis porte un plan de développement de 96 milliards d’euros sur 2022–2040, dont environ 25 %, soit 1,2 milliard à 1,3 milliard d’euros par an, sont fléchés vers la résilience climatique, selon les données d’Enedis et du Sénat. Le levier le plus directement lié à la canicule est le réseau souterrain : le remplacement des câbles à papier imprégné, qui défaillent lorsque le sol dépasse 70 à 80 °C, représente plus de 5 milliards d’euros d’ici 2040. S’y ajoutent la consolidation du réseau aérien (de l’ordre de 9,4 milliards d’euros) et le renforcement des transformateurs (plus de 2 milliards d’euros).
L’enseignement tient dans la comparaison des ordres de grandeur. Le coût annuel récurrent des coupures visibles, de l’ordre de la centaine de millions d’euros, n’est plus marginal au regard de l’investissement annuel d’adaptation, autour de 1,2 milliard à 1,3 milliard d’euros. Si l’on y ajoute la partie immergée et les coûts indirects non chiffrés ici, l’investissement de résilience cesse d’apparaître disproportionné face aux dommages qu’il vise à éviter. L’arbitrage classique entre dépenser maintenant et subir plus tard se rééquilibre.
Pourquoi cet arbitrage est-il pourtant difficile ? Parce que les deux termes n’ont pas la même visibilité. Le coût subi est diffus, supporté par les ménages et la collectivité, largement hors facture. Le dédommagement réglementaire des coupures le confirme : 2 euros par kilovoltampère (kVA) par tranche de cinq heures, au-delà de cinq heures consécutives seulement, plafonné à 400 euros et hors dégâts matériels (CRE, délibération 2021-13). Il ne couvre qu’une part de la perte. À l’inverse, la dépense d’investissement est concentrée, visible et financée par l’intermédiaire du tarif d’utilisation des réseaux (TURPE), directement imputé sur la facture des consommateurs à hauteur d’environ un tiers du prix final de l’électricité. On investit donc difficilement contre un coût que l’on ne mesure pas.
Quelques pistes derrière les chiffres
La présente comparaison ne prétend pas livrer un ratio coût-bénéfice, hors de portée sur la base des données disponibles. Elle explicite une intuition : tant que chaque canicule est traitée comme un accident, l’investissement de résilience paraît lourd ; mais dès lors qu’on la lit comme une charge annuelle récurrente et croissante, à laquelle s’ajoute un coût diffus permanent, le même investissement change de statut.
Pour aller plus loin, il serait utile de refondre le calcul du critère B et sa mise à disposition du public, afin d’identifier clairement ce qui relève des aléas climatiques exceptionnels (impacts catastrophiques) et ce qui relève d’un changement de fond des conditions climatiques (impacts chroniques et diffus).
Cela contribuerait aussi à mieux informer les collectivités locales, propriétaires concédantes des réseaux de distribution, sur la vulnérabilité de leurs actifs, et à travailler avec Enedis à la priorisation des travaux et des mesures d’adaptation locales, selon le nombre de clients concernés et la criticité de la continuité de fourniture.
Derrière ces chiffres, ce sont aussi les équipes de terrain d’Enedis qui sont mobilisées dans des conditions particulièrement difficiles, voire dangereuses, et qui doivent réparer en urgence pour rétablir le courant. Au-delà des enjeux purement économiques, il y a, tant chez Enedis que chez les nombreux clients coupés, de lourds enjeux de santé publique, de sécurité et de résilience, qui ne sauraient se réduire à une approche purement économique.
Jean-Baptiste Vaujour ne possède aucun conflit d’intérêts avec les entreprises mentionnées. S'il a travaillé quatre ans à la Direction de la Stratégie d’Enedis (2012-2016) puis pour le groupe EDF (2016-2020), il n’a plus aucun lien avec ces entreprises depuis lors.