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06.04.2026 à 09:29

Politiques climatiques : comment convaincre les électeurs centristes et obtenir des majorités ?

Loïc Berger, Chercheur CNRS, LEM (UMR 9221), IÉSEG School of Management
Thomas Epper, Professeur, University of Zurich
Uyanga Turmunkh, Associate Professor in Economics, IÉSEG School of Management
Mesures climatiques : 33 % des électeurs européens n’y sont ni favorables ni opposés par principe. Leur soutien dépend de la manière dont les politiques sont conçues et peut faire basculer les majorités.
Texte intégral (2345 mots)
Une interdiction pure et simple des voitures à moteur thermique est rejetée par les électeurs pivots. En revanche, elle est plutôt soutenue si elle est associée à certaines conditions. Sur l’image, le périphérique parisien, le 25 janvier 2026. Yann Vernerie/Shutterstock

En Europe, les débats sur le climat opposent souvent deux camps. Pourtant, une vaste enquête menée dans 13 pays européens raconte une autre histoire. Entre soutien et rejet existe un groupe décisif : un tiers des électeurs, dont l’adhésion dépend surtout de la manière dont les politiques sont conçues.


Nous avons interrogé près de 19 000 adultes dans 13 pays de l’Union européenne (UE) sur 15 propositions de politiques climatiques. Nos résultats montrent que l’opinion publique n’est pas divisée en deux blocs figés « pour » et « contre ». Une part significative de la population se situe au centre, dans ce que nous appelons le « milieu conditionnel ». Ces électeurs ne sont ni apathiques ni désengagés. Leurs opinions évoluent en fonction de la conception des politiques, de leur équité perçue, de leurs coûts réels, et de leur degré d’intrusion dans leur quotidien. Comme ce groupe du « milieu conditionnel » représente 33 % des électeurs, et son soutien peut faire basculer une politique vers (ou hors de) l’obtention d’une majorité.

Trois leçons pour convaincre les électeurs pivots

Si l’objectif est de construire des majorités durables pour l’action climatique, la solution n’est pas d’éviter les politiques difficiles. C’est de bien les concevoir. Trois leçons pratiques se dégagent :

  • Mettre en avant les bénéfices individuels. Les électeurs réagissent fortement à la façon dont les politiques climatiques sont conçues et à la question de savoir qui paie et qui bénéficie (et si le soutien aux groupes vulnérables est crédible). Une mesure sera plébiscitée si elle est perçue comme avantageuse pour eux, et rejetée si elle menace leur pouvoir d’achat ou semble compliquer leur quotidien.

  • Concevoir les instruments politiques comme des leviers d’acceptabilité. Les taxes, interdictions, subventions ou exemptions ne sont pas de simples outils techniques : leur conception détermine si une politique sera perçue comme juste, flexible ou contraignante, et si elle obtiendra un soutien.

  • Ne pas confondre opposition bruyante et opinion publique. Une large part des Européens ne sont pas des opposants endurcis. Si les électeurs pivots sont souvent silencieux, ils peuvent faire basculer une majorité.

Ce qui influence le milieu conditionnel : les coûts, les contraintes, et l’instrument politique lui-même

Ce groupe agit avant tout selon une logique individuelle de coût-bénéfice. Nos résultats) le confirment : la conception des politiques et leurs impacts perçus (sur le pouvoir d’achat, le bien-être ou l’économie nationale) sont les principaux déterminants de leurs préférences, bien plus que leur pays d’origine, leurs attitudes ou leur profil sociodémographique. En d’autres termes : ils ne suivent pas une idéologie, mais leur portefeuille. Pour les rallier, il faut donc privilégier des mécanismes concrets perçus comme équitables, plutôt que des arguments moraux ou collectifs.

Prenons l’exemple des politiques automobiles : une interdiction pure et simple des nouvelles voitures à moteur thermique après 2035 rencontre une forte résistance parmi les électeurs pivots, avec seulement 15 % de soutien. Mais l’ajout d’une exemption pour les carburants synthétiques, une alternative perçue comme moins contraignante, fait bondir ce soutien à 42 %. Cet exemple révèle une logique clé : ce groupe réagit moins à l’objectif final d’une politique qu’à la manière dont elle s’applique concrètement à leur situation.

Certaines politiques sont systématiquement plus faisables que d’autres

Parmi les 15 propositions que nous avons étudiées), les niveaux de soutien varient considérablement. Les mesures imposant des coûts visibles et directs aux consommateurs (taxes ou interdictions de consommation) ont tendance à rencontrer des difficultés.

À l’inverse, les politiques présentées comme des investissements partagés, des subventions, ou des règles accompagnées de protections pour les ménages vulnérables obtiennent de meilleurs résultats.

Par exemple, la création d’un fonds ferroviaire européen, destiné à étendre le réseau ferroviaire et à réduire le coût des billets de train, recueille un large assentiment avec 77 % de soutien, perçue comme un investissement collectif porteur de bénéfices partagés. À l’inverse, l’idée d’une taxe sur la viande bovine, bien que visant à encourager des modes de consommation plus durables, ne convainc que 11 % des répondants, jugée trop onéreuse sur le plan individuel et difficilement acceptable dans le contexte économique actuel.

Ce graphique représente la proportion moyenne de répondants, tous pays confondus, qui soutiennent chacune des 15 politiques (en vert), ainsi que la proportion de répondants appartenant au groupe « Conditionnel » ayant répondu « neutre » à chaque politique
Ce graphique représente la proportion moyenne de répondants, tous pays confondus, qui soutiennent chacune des 15 politiques (en vert), ainsi que la proportion de répondants appartenant au groupe « conditionnel » ayant répondu « neutre » à chaque politique (en jaune). Climate Policy Feasibility across Europe Relies on the Conditional Middle, Fourni par l'auteur

Comment ce groupe peut faire basculer les majorités

Les personnes appartenant au groupe du « milieu conditionnel » représentent un poids électoral décisif : 71 % d’entre elles ont participé aux élections européennes de 2024, ce qui souligne leur engagement dans le processus démocratique. Leur influence s’étend particulièrement au sein des partis centristes, qui jouent un rôle clé dans la constitution des majorités politiques.

Si ces électeurs pivots, actuellement neutres, basculaient en faveur des politiques climatiques, le nombre de mesures soutenues par une majorité augmenterait substantiellement, passant de 4 à 10 sur 15. Ainsi, à la situation actuelle où une majorité de répondants soutient le fonds ferroviaire européen, l’interdiction des avions privés, les normes d’isolation obligatoire et la taxe sur les profits des entreprises de carburants fossiles, s’ajouterait un soutien à :

  • un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM),

  • l’interdiction des publicités pour les produits très polluants dans l’UE,

  • l’extension du système d’échange de quotas d’émission (EU ETS) aux transports, à l’agriculture et au chauffage,

  • l’interdiction des ventes de véhicules à moteur thermique avec exemptions pour les carburants synthétiques.

En Europe, cinq pays supplémentaires verraient alors une majorité de leurs citoyens soutenir au moins 7 des 15 politiques climatiques étudiées.

Carte
Climate Policy Feasibility across Europe Relies on the Conditional Middle, Fourni par l'auteur

Où doit aller l’argent du climat ?

Les électeurs pivots affichent des préférences nettes quant à l’utilisation des revenus climatiques (ceux issus du système d’échange de quotas d’émission de l’UE, par exemple). Ils privilégient avant tout les projets d’adaptation comme les investissements dans les technologies vertes ou les transports bas carbone, perçus comme des bénéfices concrets et collectifs. Le soutien aux ménages les plus vulnérables, sous forme de mesures de compensation, arrive en seconde position, car il atténue les inégalités et renforce la légitimité sociale de ces financements. En revanche, les aides aux travailleurs des secteurs fossiles menacés par la transition sont jugées bien moins prioritaires.

Pour maximiser l’adhésion du groupe du « milieu conditionnel », il est crucial que ces revenus soient affectés à des usages perçus comme légitimes et utiles à tous. La communication joue ici un rôle clé : elle sera plus efficace si elle est transparente, concrète et centrée sur les bénéfices individuels ou locaux (services publics, infrastructures). Par exemple, un message comme « votre contribution finance des digues pour protéger votre région des inondations » aura un impact bien supérieur à une formule générique telle que « votre taxe soutient la transition écologique ». Il s’agit de montrer comment la mesure améliore directement le quotidien, et non simplement d’en décrire la finalité environnementale ou sociale.

Alors que l’UE finalise de nouvelles mesures climatiques pour 2040, notre étude montre que la transition écologique n’est pas une question de conviction idéologique, mais de conception. En Europe, une majorité silencieuse est prête à agir, à condition qu’on lui propose les arguments auxquels elle sera sensible.

The Conversation

Loïc Berger a reçu des financements de l'Union Européenne sous le programme Horzon (projet CAPABLE, n° 101056891)

Thomas Epper a reçu des financements de l'Union Européenne sous le programme Horizon (projet CAPABLE, n° 101056891) et l'Agence nationale de la recherche (projet WIASSS, ANR-25-CE26-4698).

Uyanga Turmunkh a reçu des financements de de l'Union Européenne sous le programme Horizon (projet CAPABLE, n° 101056891) et l'Agence nationale de la recherche (projet ENDURA, ANR- 21-CE03-0018).

06.04.2026 à 09:28

From cowboy to crusader: how Trump distorts American mythology in the conflict with Iran

Jérôme Viala-Gaudefroy, Spécialiste de la politique américaine, Sciences Po
Donald Trump’s communication style, especially since the start of the US military campaign against Iran has revived several old myths that are engrained in the American psyche.
Texte intégral (2295 mots)

The United States’ Operation Epic Fury against Iran does more than mark a military escalation. It shows how Trump revives old national myths: the American frontier, the cowboy, regenerative violence, and Providence – while stripping them of their civic dimension and turning them into narratives of domination.

That is what distinguishes him from earlier presidents: he does not draw on these myths to celebrate collective effort or democratic purpose, but to stage domination, purification, and personal omnipotence.

A conflict fuelled by myths

Since the start of the war on Iran, Trump has sounded less like a President than a conqueror. He demands Tehran’s “unconditional surrender,” promises that “bombs will be dropping everywhere,” and evokes the selection of “great, acceptable leaders” for the postwar period.

This language is more than the language of military necessity: it reactivates an old grammar of American power in a brutally hardened form.

In Republics of Myth (2022), Hussein Banai, Malcolm Byrne and John Tirman argue that conflict with Iran is driven not only by strategic interests but also by two incompatible national narratives, each of which turns every new crisis into confirmation of older humiliations, fears, myths, and hostilities.

On the American side, that narrative remains deeply shaped by, the myth of the frontier: a space to tame, “savages” to defeat, and a mission to fulfil. Applied to the Middle East, that framework casts Iran as an external frontier to be subdued. Trump did not invent this narrative. He radicalised it.

The Frontier: from expansion to predation

In his inaugural address on January 20, 2025, Trump presented the frontier as one of the nation’s central founding myths. The United States, he said, must once again become “A growing nation – one that increases our wealth, expands our territory,” and pursues its “manifest destiny.” He added that “the spirit of the frontier is written into our hearts.” Here, the frontier is no longer a metaphor for collective progress. It becomes, once again, a language of power and appropriation.

Nor did this rhetoric remain abstract. In the first weeks of his second term, Trump repeatedly said that Canada should become the 51st state and declared of Greenland:

I think we’re going to get it one way or the other.”

This narrative is rooted in a Puritan imaginary of mission in the wilderness, of a “New Jerusalem,” and of the violent conquest of a territory populated by figures deemed as “barbaric savages.” Republics of Myth also shows how this grammar was projected from Latin America to the Middle East.

Trump is therefore not simply reusing an old American image; he is reactivating its most expansionist version. The same mechanism operates home. At the southern border, Trump speaks of “invasion,” “migrant occupation” and, again, “savages.” Abroad, he applies the same logic to Iran, describing it in apocalyptic terms as a force of “evil” that must be crushed and as an imminent existential danger. In both cases, the point is less to protect a border than to stage a reconquest through a moral narrative of good versus evil.

The cowboy becomes a cult of the leader

The second myth is that of the individualistic cowboy, as analysed by Historian Heather Cox Richardson: the ideal of the “real” American, typically white who acts alone, expects nothing from government, protects his own, and imposes his will by dominating others.

Richardson shows that this myth, reworked in the modern era by Barry Goldwater and later mainstreamed by Ronald Reagan, has become central to Republican political culture. Under Trump, it is taken to an extreme. One sentence, spoken when he announced the opening of strikes against Iran on February 28, captures the logic:

“No president was willing to do what I am willing to do tonight.”

The cowboy is no longer a figure of popular autonomy. He becomes the exceptional man, the one who dares alone, above institutional caution.

Trump folds the myth into his own person. With the alleged Iranian plot to assassinate him during the 2024 campaign in mind, he even frames the death of Ayatollah Ali Khamenei as an O.K. Corral-style duel:

“I got him before he got me.”

Where earlier presidents could use frontier imagery to narrate a national effort, Trump turns the cowboy into a template for the charismatic, transgressive leader. The hero no longer stands for a collective order. He externalises conflict, polarises the world into good and evil, and justifies himself only through his ability to win. This pattern is not without precedent. From Reagan’s “evil empire” to George W. Bush’s “axis of evil,” American presidents have often opposed a virtuous “us” to a threatening “them.” But under Trump, the moral narrative no longer primarily serves to defend values or the “free world.” It serves to magnify a leader whose legitimacy rests on his capacity to prevail. Yet, Trump also undermines the very binary he deploys: even after branding an adversary as evil, he may pivot the next day and embrace the idea of a deal with the enemy. The rhetoric is therefore not only harsher than before; it is also more unstable, more transactional, and more theatrical.

Violence as regeneration

The third myth is that of regenerative violence, long identified by historian Richard Slotkin. He has shown the idea that violence can purge disorder and restore a lost order runs through modern American political mythology.

Violence is not an accident of the frontier; it is its symbolic engine. It destroys the obstacle, repairs humiliation, for example, the humiliation left by the 1979 hostage crisis, which Trump invoked in his February 28, 2026 address – purifies space, and regenerates the community.

As early as 2017, Trump’s inaugural address invoked “American carnage” painting a portrait of a ravaged country that had to be restored through rupture, a narrative drawn from the rhetorical tradition of the Jeremiad.

In 2025–2026, that logic extends to foreign policy. At West Point, addressing graduates of the US military academy, Trump said he wanted to refocus the military on “crushing America’s adversaries, killing America’s enemies,” and on the ability to “dominate any foe and annihilate any threat.”

Since the start of his second term, that myth has been dramatised even more explicitly through the fusion of entertainment and reality, as in a White House video that mixed images of the strikes on Iran with scenes from Hollywood films and video games under the slogan “American Justice.”

Trump promises his enemies “certain death” and links destruction to a supposed political liberation. Violence, then, is no longer simply a means. It becomes the condition of renewal. This is where Trump departs most clearly from a more conventional presidential use of power.

Where his predecessors tied violence to an explicit project of political transformation – democratisation, state-building, regional redesign, Trump expresses a more radical belief: power itself becomes a virtue, and crushing the enemy its most dazzling proof. Violence no longer prepares a new order. It becomes an end in itself, as though the demonstration of power alone could produce a political solution.

Under Trump, the old American myth of violence is stripped of its universalist trappings. What remains is destruction as proof of power.

Providence and the leader’s mission

The fourth myth is religious. From the outset, the American frontier was bound up with a providentialist imagination: a mission in the wilderness, a chosen people, a direct Protestant relationship to God. Trump takes up that tradition, but shifts it onto himself. In his 2025 inaugural address, he said that his “life was saved for a reason” and that he was “saved by God to make America great again. At the National Prayer Breakfast he again declares that God has "a special plan and a glorious mission for America.”

Here too, the original myth is distorted. Providence is no longer invoked to recall the nation’s collective vocation. It is used to sacralise the president himself in a quasi-messianic role. Trump’s supporters intensify this drift: part of evangelical Trumpism cast him in the language of anointing, prophecy, or a war between good and evil. Religion does not replace strategy here; it sacralises force.

US Defense secretary Pete Hegseth is a particularly revealing embodiment of that dynamic. A modern crusader figure, he fuses nationalist Christianity, martial virility, and the sacred legitimisation of force, with a vision of violence largely unbound by restraint. He invokes divine purpose before troops to justify war.

What the conflict against Iran really reveals

The war against Iran throws all of this into sharp relief. It shows how old American myths are not just reused, but hardened and distorted. The frontier becomes predation, the cowboy – a cult of the leader, violence - redemptive crushing, religion – the sacralisation of the leader.

Trump does not simply inherit the US presidential tradition. He radicalises its darkest impulses, draining these narratives of their civic, moral, or universalist content and leaving only their most brutal core: conquest, force, divine right, and the annihilation of the enemy. That is also part of what makes them appealing to many Republican sympathisers.


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The Conversation

Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

05.04.2026 à 16:37

Corps vieillissants, désirs vivants : une révolution discrète se joue sur les écrans

Manon Cerdan, Doctorante chercheuse, Vieillesse et Médias, Université Paris-Panthéon-Assas
La vie sexuelle et affective des seniors est de plus en plus représentée sur nos écrans, en France comme à l’international.
Texte intégral (1781 mots)
*Au Bain des Dames*, César 2026 du meilleur court-métrage documentaire, de Margaux Fournier. Caviar Paris/Les films de Nout

Entre renouvellement des imaginaires, persistance de stéréotypes et émergence de nouvelles formes de narration, les représentations de la sexualité des personnes âgées au cinéma et dans les séries révèlent l’évolution de notre rapport collectif au vieillissement et au désir.


La saison des cérémonies de récompenses se termine, et en regardant dans le rétroviseur, une tendance se dessine : la vieillesse a désormais sa place au cinéma, y compris dans les œuvres primées.

Amy Madigan est couronnée à 75 ans pour son rôle de vieille femme terrifiante dans Évanouis de Zach Cregger ; le César du meilleur court-métrage documentaire a été attribué au Bain des Dames, de Margaux Fournier. Sans oublier le succès du film Maspalomas, de Jose Mari Goenaga et Aitor Arregi aux Goya – marqué notamment par le prix du meilleur acteur pour José Ramon Soroiz, lui aussi âgé de 75 ans.

Mais cette visibilité nouvelle ne se limite pas à une simple reconnaissance des personnes âgées : elle révèle un déplacement plus profond des représentations. Dans Au Bain des Dames ou Maspalomas, c’est en effet la sexualité de personnes de plus de 70 ans qui est mise en scène, sujet longtemps relégué aux marges, voire frappé d’invisibilité. La production audiovisuelle apparaît ainsi comme un espace privilégié pour interroger les normes sociales, bousculer les tabous liés à l’âge et redéfinir les contours de l’intimité à un âge avancé.

La sexualité des vieux : un impensé et un « in-montré » jusqu’à la fin des années 2000

Aborder la question du vieillissement impose souvent de définir une catégorie d’âge. Exercice de haute voltige tant la vieillesse – comme la jeunesse – est une période de la vie, d’une part relativement longue, et, d’autre part vécue différemment par les individus. Comment peut-on créer des catégories figées là où il semble qu’il y ait plus quelque chose de l’ordre du continuum ponctué de moments de bascule ? Comment passe-t-on du jeune retraité dynamique au résident d’Ehpad ? Les fictions s’embarrassent rarement de ce type de précision et s’appuient sur un certain nombre de symboles – et thématiques – pour caractériser la vieillesse du personnage.

Pendant longtemps, jusqu’à la fin des années 2000, la sexualité n’apparaît pas comme l’une de ces thématiques. Elle est plutôt un « impensé » de la vieillesse, comme le dit la sociologue Rose-Marie Lagrave, constatant que « la sexualité des vieux reste honteuse, cachée, réprimée et reléguée dans les coulisses de la société ». Elle poursuit sa réflexion en considérant que « seules les fictions romanesques semblent ménager un espace transgressif à des aveux impossibles ».

Peut-être pourrait-on élargir son propos aux fictions audiovisuelles. Ainsi, en 2012, la chercheuse en sciences de l’information et de la communication Ariane Beauvillard, dans son livre sur la vieillesse dans les films et séries françaises, note dans sa conclusion une « nouveauté qui apparaît depuis ces dernières années : quasiment absente ou cantonnée à quelques références et légères suggestions, la sexualité du troisième âge s’insère progressivement dans les films qui traitent de la vieillesse ». Elle cite alors plusieurs films français, dont Ensemble, c’est tout, de Claude Berri (2007), Faut que ça danse !, de Noémie Lvovsky (2007), les Invités de mon père, d’Anne Le Ny (2010), ou encore les Petits Ruisseaux, de Pascal Rabaté (2009). Elle ne fait pas mention du cinéma international mais, à ce moment-là, sont également sortis le film sud-coréen Trop jeunes pour mourir, de Park Jin-pyo (2002), et le film allemand Septième Ciel, d’Andreas Dresen (2008).

Si désormais les jeunes retraités ne surprennent plus vraiment lorsqu’ils vivent des histoires d’amour et de désir, la génération des plus de 70 ans, elle, s’impose à son tour sur le terrain de l’intime.

Un renouveau des représentations de la sexualité dans le bel âge

Depuis 2010, de nouveaux exemples de films montrant la sexualité des plus âgés, notamment des femmes, émergent tant dans le cinéma français – Elle s’en va, d’Emmanuelle Bercot (2013), avec Catherine Deneuve à l’aube de ses 70 ans ; Rose, d’Aurélie Saada (2021), avec Françoise Fabian âgée de 86 ans ; les Jeunes Amants, de Carine Tardieu (2022), avec Fanny Ardant âgée de 70 ans – qu’international – citons Mes rendez-vous avec Leo, de la Britannique Sophie Hyde (2022), ou Mon gâteau préféré, des Iranien·es Maryam Moghadam et Behtash Sanaeeha (2025).

Les séries télévisées ne sont pas en reste, sans toutefois que le sujet y soit le thème principal. Si la série HBO Tell me you love me (2007) ouvrait la voie et montrait frontalement la sexualité de différents couples, dont un couple de septuagénaires, Netflix a également investi la thématique avec l’emblématique Grace &amp ; Frankie (2015-2022) interprétée par Jane Fonda et Lily Tomlin, ou la Méthode Kominski (2018–2021) avec Michael Douglas. Citons aussi la série multirécompensée HBO Hacks (2021-) dans laquelle on suit la vie sexuelle du personnage principal, Deborah Vance, humoriste vieillissante qui doit se réinventer.

De l’intérêt de montrer la sexualité avec des personnages âgés

Enjeux amoureux, quête intime et individuelle, parcours initiatique, questionnement des normes, relations de pouvoir… La sexualité offre des possibilités narratives variées. Lorsqu’elle est mise en scène à travers des personnages âgés, elle permet de revisiter, sous un angle renouvelé, des peurs à la fois intimes et universelles, souvent associées à la « première fois » ou à la redécouverte du plaisir. Ainsi, dans Rue Málaga (2026), de Maryam Touzani, lorsque Carmen Maura évoque un plaisir qu’elle croyait perdu après des années d’abstinence, l’identification ne passe pas tant par l’âge du personnage que par sa position de « débutante » : une expérience à laquelle chacun peut se rattacher, quel que soit son âge.

La vieillesse enrichit la représentation de la sexualité en ouvrant de nouvelles perspectives narratives. C’est notamment le cas dans la série Septième Ciel (2023), d’Alice Vial, créée par Clémence Azincourt, où Jacques et Rose, résidents en maison de retraite, se libèrent des injonctions de performance. Leur relation laisse davantage de place à la sensualité, à la lenteur et à des formes de plaisir qui dépassent la seule pénétration.

L’âge devient ainsi un levier pour renouveler le traitement de la sexualité et interroger les normes qui encadrent à la fois la vieillesse et la sexualité. On peut établir un parallèle avec les Teen Series, qui peuvent participer de l’éducation sentimentale et sexuelle – comme l’a montré la chercheuse Dominique Pasquier à propos de Hélène et les Garçons. Ces fictions, qui mettent en scène des sexualités maladroites, imparfaites, parfois drôles ou non hétérosexuelles, ne s’adressent pas uniquement aux adolescents. Elles attirent un public plus large, en quête de représentations diversifiées et moins normatives, permettant de redéfinir ce qui est perçu comme « normal », « acceptable » ou simplement possible.

Les réalisatrices semblent s’emparer avec une attention particulière de cette thématique, en mettant en scène des femmes qui vieillissent sans renoncer au désir, comme en témoignent les exemples cités. Ce mouvement est particulièrement visible dans les séries. Toutefois, réduire cet élan vital à la seule dimension de la sexualité serait insuffisant. Le renouvellement des représentations passe aussi par la mise en avant de trajectoires professionnelles et sociales actives.

Des séries comme les Enquêtes de Vera, Harry Wild ou Céleste, illustrent cette évolution : leurs héroïnes, loin des figures stéréotypées de la vieillesse, continuent de travailler et de s’inscrire pleinement dans le monde. En somme, les fictions contemporaines contribuent à redéfinir les contours du vieillissement féminin, en montrant qu’une femme d’un âge avancé ne se résume plus à une figure de grand-mère isolée, mais peut incarner une pluralité de rôles, de désirs et de possibles.

The Conversation

Manon Cerdan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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