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26.08.2026 à 12:32

Les tornades sont-elles plus fréquentes qu’avant ? Peut-on les prévoir ?

Flavio Pons, Chercheur chez Science Partners; chercheur associé au LSCE au Laboratoire des Sciences du Climat et de l'Environnement (LSCE), Université Paris-Saclay
Pour former une tornade, il faut des conditions orageuses, mais aussi des vents qui changent de direction avec l’altitude, et qui finissent par former un tourbillon.
Texte intégral (2122 mots)

Lundi 24 août, le sud-ouest de la France était en vigilance orange pour orage, quand une tornade a frappé le village de Pomas, au sud de Carcassonne, dans l’Aude, faisant plusieurs blessés et touchant des centaines d’habitations.

Retour avec Flavio Pons, spécialiste des tornades et chercheur associé au Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, sur ce phénomène rare en Europe, sur les effets du changement climatique et sur notre capacité à les prévoir.


The Conversation : Qu’est-ce qu’une tornade ? Comment se forme-t-elle ?

Flavio Pons : Une tornade est définie comme un tourbillon qui est en contact avec le sol et connecté à la base d’un nuage orageux. Le diamètre et la longueur de la trajectoire d’une tornade varient considérablement. Le diamètre va de quelques mètres à plusieurs centaines, voire plus d’un kilomètre pour les tornades les plus imposantes : la plus grande tornade jamais observée à ce jour, survenue à El Reno, dans l’Oklahoma, le 31 mai 2013, a atteint un diamètre maximal d’un peu plus de quatre kilomètres.

La longueur de la trajectoire dépend à la fois de la vitesse de déplacement et de la durée du phénomène. Certaines tornades sont presque stationnaires, d’autres se déplacent à une vitesse pouvant atteindre 100 kilomètres par heure, voire plus – il s’agit ici de la vitesse de déplacement, et non de celle du vent qui tourne dans le tourbillon. Certaines ne durent que quelques secondes, d’autres plus d’une heure. La trajectoire peut donc aller de quelques mètres à plusieurs centaines de kilomètres. Tous ces paramètres ne sont pas systématiquement liés à l’intensité, à l’exception de la durée : alors que les tornades de courte durée peuvent présenter n’importe quelle intensité, celles dont la durée de vie est particulièrement longue sont, généralement, également violentes.

En règle générale, les tornades européennes ont tendance à être de petite taille et à avoir une durée de vie relativement courte, à quelques rares exceptions près.

C’est le contact avec le sol qui lui permet de générer des dégâts. Parfois, on observe des nuages en tube, qui ne sont pas en contact avec le sol, mais ce ne sont pas vraiment des tornades.

La formation d’une tornade nécessite un orage, et donc une instabilité et de l’humidité pour déclencher l’orage. En plus de ces ingrédients orageux, il faut l’ingrédient principal de la tornade : le cisaillement du vent. Il s’agit d’une variation d’intensité et de la direction du vent avec l’altitude. Cette variation génère une rotation de l’air dans l’atmosphère, que l’on appelle aussi « vorticité », qui est la propension de l’atmosphère à former des tourbillons.

Enfin, il faut des courants ascensionnels dans l’orage, qui sont capables de soulever cet air en rotation, de le verticaliser, pour créer la tornade au-dessous de l’orage.

Dans des cas comme celui de lundi 24 août, la rotation s’étend à l’ensemble de l’orage, générant ce que l’on appelle un « orage supercellulaire ». Dans ce cas, la partie de l’orage qui contient des courants ascendants tourne dans son intégralité et prend le nom de « mésocyclone », ce qui facilite encore davantage la formation d’une tornade. Les tornades peuvent se produire avec tous les types d’orages, mais les plus violentes sont toujours liées à des supercellules.

Qu’est-ce qui a permis la formation de la tornade du 24 août dans l’Aude ?

F. P. : Les conditions orageuses sont assez courantes en fin d’été : on a accumulé beaucoup de chaleur, d’humidité, qui sont autant d’énergie à disposition pour créer des orages en général. La mer Méditerranée est assez chaude et constitue un réservoir habituel en cette saison.


À lire aussi : Pourquoi il est si difficile de prévoir les orages d'été


Pour être plus précis, à l’heure actuelle, la Méditerranée affiche une température moyenne d’environ 28 degrés, avec certaines zones dépassant les 30 degrés, et un écart d’environ 2 degrés par rapport à la moyenne de 1991-2020. Nous enregistrons actuellement le record historique de température de la Méditerranée depuis le début des observations, avec une « vague de chaleur marine » persistante, allant de modérée à extrême selon les zones. Il ne s’agit pas d’un cas isolé : la Méditerranée est l’une des mers qui se réchauffent le plus rapidement, ce qui contribue à en faire un point chaud du réchauffement climatique, mais aussi à fournir une quantité toujours plus importante d’énergie disponible pour les orages et les cyclones méditerranéens, en particulier entre la fin de l’été et l’automne.

Dans ce cas en particulier, une zone dépressionnaire s’est formée sur l’océan Atlantique entre vendredi et samedi dernier juste à l’ouest du Portugal. Jusque-là rien d’exceptionnel : on a beaucoup de dépressions qui viennent de l’Atlantique, surtout en automne en général, mais en fin d’été, on commence à voir quelques épisodes dépressionnaires comme celui-ci.

La particularité dans ce cas est que cette dépression avait des caractéristiques subtropicales : elle était vraiment pleine d’air chaud et très humide, alors qu’habituellement les dépressions atlantiques ont plutôt un cœur froid. Ça, c’est une situation très particulière, même si ce n’est pas non plus la première fois qu’on voit ce type de dépression à cœur chaud.

Hier, cette dépression s’est approchée de la France, apportant de l’air chaud, humide et instable, chargé d’une grande quantité d’énergie propice au développement d’orages violents. On avait également remarqué que la disposition des vents dans le sud-est de la France, lundi 24, était particulièrement favorable aussi à une rotation au sein des orages, et donc éventuellement des tornades.

En somme, on a eu la formation d’orages très forts, dus à toute cette énergie provenant de l’Atlantique et de la mer Méditerranée, auxquels s’est ajoutée une variation verticale de la direction et de l’intensité du vent propice à la rotation dans le sud-ouest. Les ingrédients étaient réunis, dans une configuration peu typique pour la région, et c’est pour ça qu’on a pu observer une tornade d’intensité considérable pour la France.

Est-ce que les tornades sont rendues plus fréquentes par le changement climatique ?

F. P. : C’est une très bonne question, et c’est exactement mon sujet de recherche. Il est très difficile de répondre, parce qu’il y a plusieurs ingrédients qui sont requis simultanément pour former une tornade et que les changements climatiques en augmentent certains et pourraient en diminuer d’autres.

Ce que l’on peut dire avec certitude, c’est que, en général, plus l’air est chaud, plus il peut contenir d’humidité et plus il y a d’énergie disponible pour les orages. Avec le réchauffement de la mer Méditerranée, dans une région comme le sud de la France, on a en général plus d’énergie ; donc on s’attend à une fréquence plus élevée d’orages violents. On sait que le changement climatique augmente également le phénomène de la grêle dans certaines régions de la Méditerranée, notamment dans le nord de l’Italie, mais aussi dans le sud de la France.

Par contre, pour ce qui est du risque de tornades, c’est plus compliqué, principalement parce que ce sont des phénomènes assez rares en Europe – avec quelques dizaines d’événements par an en France –, et parce que nous n’avons pas vraiment de réseau d’observation efficace des tornades.

On a peu d’historiques, peu d’échantillons bien documentés, car il faut des systèmes d’observation très sophistiqués pour les tornades. Il faut que quelqu’un la voie et la signale, ou bien un réseau de radars très dense, avec des caractéristiques techniques que nous n’avons pas de façon standard dans les radars européens. Aux États-Unis, au contraire, où les tornades sont plus fréquentes, elles sont très bien documentées depuis environ les années 1950. On y a plutôt remarqué un changement de distribution spatiale des tornades, plutôt qu’une augmentation ou une diminution de leur nombre.

Donc, ce que l’on peut dire, c’est que certains des ingrédients augmentent en Europe avec les changements climatiques, mais on ne peut pas encore, à ce stade de la recherche, dire avec confiance que le risque de tornade a augmenté de manière significative.

Il est aussi difficile de savoir s’il y a plus d’événements ou si on en parle davantage parce que plus de monde est capable de les signaler sur les réseaux sociaux et de les capter en vidéo, par exemple. Ce phénomène, que l’on appelle « biais d’observation », rend difficile la distinction entre les véritables tendances et l’augmentation du nombre de signalements due aux progrès technologiques et à une plus grande sensibilisation du public.

Peut-on prévoir les tornades, et à quelles échéances ?

F. P. : Étant passionné par ce phénomène, je consulte personnellement les cartes météo, et je suis également les bulletins officiels et plusieurs autres météorologues sur les réseaux sociaux. Dans ce cas, je dirais que c’était déjà possible de dire un ou deux jours avant qu’il y avait un risque de tornade pour le lundi 24 : on peut détecter peut-être deux, trois jours à l’avance des situations qui sont favorables au développement des tornades, comme des zones orageuses. Mais si on peut dire qu’il y aura un risque d’orage très fort et une possibilité de tornade dans le sud-ouest de la France, on ne peut pas dire que dans tel ou tel ville ou village, à telle heure, il y aura une tornade de telle intensité. C’est absolument impossible aujourd’hui.

Au mieux, ce qui se fait aux États-Unis, c’est du nowcasting (que l’on pourrait traduire par « vision » en contraste à « pré-vision », ndlr). Ça veut dire qu’un météorologue suit chaque orage, grâce à des radars et à des chasseurs d’orage, et qu’il donne une alerte avec quelques dizaines de minutes d’avance, ce qui peut donner le temps aux gens d’aller se réfugier dans une cave, par exemple.

Aujourd’hui, il est complètement impossible de faire du nowcasting au niveau des prévisions nationales en Europe : on n’a pas les réseaux radar, ni les réseaux de chasseurs d’orage, ni même, je dirais, suffisamment de météorologues qui peuvent être impliqués juste pour faire du nowcasting. Ce sont jusqu’à présent des événements tellement rares qu’il est difficile d’investir dans un système de détection spécialisé. De mon point de vue, évidemment, ce serait bien d’avoir ces capacités, peut-être au niveau européen pour alléger la charge financière et coordonner les actions.


Propos recueillis par Elsa Couderc.

The Conversation

Flavio Pons ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

26.08.2026 à 12:28

Corsets, crinolines et maquillage au plomb… Quand la mode mettait la vie des femmes en péril

Naomi Braithwaite, Associate Professor in Fashion and Material Culture, Nottingham Trent University
Bien avant les débats sur les gaines sculptantes ou les talons hauts, la mode exposait déjà ses adeptes à des poisons, des radiations ou des incendies. Une histoire de l’élégance à des périodes où celle-ci pouvait se payer au prix fort.
Texte intégral (2464 mots)
La crinoline, aussi encombrante qu’inflammable, fut l’une des tendances vestimentaires les plus dangereuses de l’histoire. Musée Carnavalet - Histoire de Paris

Des crinolines qui s’embrasent aux coiffures au radium, l’histoire de la mode est jalonnée de tendances aussi spectaculaires que dangereuses. Certaines ont laissé bien plus que de simples souvenirs vestimentaires.


Suivre les dernières tendances de la mode implique parfois de sacrifier sa santé et son confort au nom du style. Les tendances actuelles, des gaines ultracompressives aux ballerines peu protectrices, en passant par les cabas surdimensionnés, ont déjà fait le malheur de nombreux adeptes de la mode. Mais elles restent bien inoffensives comparées à certaines lubies vestimentaires du passé, dont quelques-unes pouvaient même être mortelles.

Les chaussures qui donnent le vertige

Inventés dans les années 1950, les talons aiguilles ont suscité des réactions contrastées. Pour beaucoup de femmes, ils sont devenus un symbole de féminité et d’émancipation, tout en offrant quelques précieux centimètres supplémentaires. D’autres, en revanche, les jugeaient très difficiles à porter.

Très vite, des inquiétudes sont apparues quant aux risques qu’ils représentaient. En 1953, le magazine britannique de photojournalisme Picture Post consacrait un reportage intitulé « The Hazards of the Stiletto Heel » (« Les dangers du talon aiguille »), relayant les mises en garde de médecins face aux blessures que ces chaussures pouvaient provoquer, de la simple entorse aux fractures.

Des décennies plus tard, les inquiétudes concernant les effets néfastes des chaussures à talons hauts n’ont pas disparu. Des études ont mis en évidence un lien direct entre le port régulier de talons hauts et les lésions musculo-squelettiques.

Mais les talons aiguilles ne sont pas seulement dangereux pour celles qui les portent. En 2016, The Telegraph rapportait qu’ils avaient été utilisés comme armes dans des centaines d’agressions au Royaume-Uni. En 2013, l’Américaine Ana Trujillo, surnommée la « tueuse au talon aiguille », a été condamnée à la prison à vie après avoir tué son compagnon en le frappant à 25 reprises avec un escarpin bleu en daim à talon aiguille.

Mortel corset

Le corset possède une histoire longue et souvent controversée, dont les origines remontent à plusieurs siècles. À partir du XVIe siècle, ce sous-vêtement, fabriqué en fanons de baleine puis parfois renforcé d’acier, était utilisé pour sculpter la taille.

Au fil du temps, les inquiétudes concernant ses effets sur la santé se sont multipliées, notamment à cause de la pratique du tightlacing, qui consistait à serrer le corset de façon extrême afin d’obtenir une taille très fine.

Dès 1793, le médecin et anatomiste allemand Samuel Thomas von Sömmerring publiait un ouvrage dans lequel il exprimait ses inquiétudes face aux effets d’un laçage prolongé et excessif. Selon lui, cette pratique pouvait comprimer les côtes ainsi que les organes internes, et provoquer des déformations de la cage thoracique.

En juin 1890, The Lancet publiait également un article détaillant les effets dévastateurs du laçage excessif des corsets. Selon la revue, cette pratique pouvait provoquer des côtes cassées, des lésions aux organes internes, des difficultés respiratoires, des déformations du corps et, dans les cas les plus graves, entraîner la mort.

Si la mode des corsets extrêmement serrés appartient désormais au passé, les versions modernes, sous la forme de gaines sculptantes, continuent de susciter des inquiétudes. Des recherches ont montré que le port de vêtements très ajustés, comme les gaines, peut avoir des effets néfastes sur la respiration.

Robes empoisonnées

En Angleterre, l’époque victorienne se prend de passion pour une couleur aussi élégante que dangereuse : un vert émeraude très vif, prisé pour les tissus, les papiers peints, les meubles et les vêtements. Mais obtenir un tel vert était particulièrement difficile.

Pour produire cette teinte éclatante et très recherchée, les fabricants utilisaient un pigment appelé vert de Scheele, un colorant contenant de fortes quantités d’arsenic.

Le grand public n’a pris conscience de la dangerosité de ces robes chargées d’arsenic qu’en 1862, lorsque le célèbre chimiste A. W. Hofmann publia un article intitulé « The Dance of Death » (« La danse de la mort »), dans lequel il dénonçait la toxicité du pigment vert. La semaine suivante, le célèbre magazine satirique Punch réagit en publiant une caricature intitulée The Arsenic Waltz (la Valse à l’arsenic), représentant un squelette vêtu d’une robe de bal.

Caricature satirique publiée par « Punch » en 1862 : un squelette vêtu d’une robe effectue une révérence devant un autre squelette en costume
Pour obtenir cette teinte vert émeraude, les robes étaient teintes avec un colorant contenant de l’arsenic. Wellcome Collection

Porter ces robes pouvait avoir des conséquences dramatiques, notamment provoquer des ulcères, une défaillance des organes et, à terme, la mort.

Les jeunes ouvrières chargées de confectionner ces vêtements dans les ateliers étaient, elles aussi, exposées à l’arsenic. Beaucoup souffraient de plaies ouvertes, de convulsions, de vomissements et, dans certains cas, en mouraient.

Des cosmétiques toxiques

La reine Elizabeth I (1558-1603) était célèbre pour son teint de porcelaine, considéré à l’époque comme un symbole de beauté et de prestige social. Mais ce maquillage lui servait aussi à dissimuler les cicatrices laissées par la variole.

Pour obtenir cette peau d’une blancheur éclatante, la souveraine utilisait la céruse de Venise, un maquillage à base de plomb dont certains historiens estiment qu’il a contribué à sa mort.

Des recherches récentes indiquent que ce maquillage blanc était en réalité composé d’un mélange de plomb et de vinaigre blanc. Cette préparation favorisait l’absorption du plomb par l’organisme, davantage que d’autres recettes de céruse de Venise.

Comme bien d’autres tendances esthétiques, le maquillage à base de plomb possède une histoire très ancienne. La reine égyptienne Cléopâtre utilisait ainsi un khôl à base de plomb pour souligner ses yeux. Selon des recherches plus récentes, ce maquillage aurait même pu contribuer à prévenir certaines maladies.

Coiffées de plomb et de radium

Les cheveux, longtemps considérés comme un marqueur essentiel de la mode, ont eux aussi été au cœur de nombreuses tendances aux effets toxiques. Au début du XXᵉ siècle, par exemple, la coiffure Pompadour, nommée en hommage à la favorite de Louis XV, Madame de Pompadour, devait son volume à des pommades très en vogue, mais également riches en plomb et toxiques.

Le début du XXᵉ siècle a également vu apparaître une mode aussi insolite que dangereuse : les produits contenant du radium, parmi lesquels des lotions et huiles capillaires radioactives. Certains fabricants affirmaient que la radioactivité favorisait la repousse des cheveux et éliminait les pellicules.

Dans certains cas, du radium était même appliqué directement sur les cheveux afin qu’ils brillent dans l’obscurité.

Or, une exposition prolongée au radium pouvait avoir de graves conséquences sur la santé, notamment sur les os et le système sanguin, parfois des années après son utilisation.

Ces tissus hautement inflammables

En 1871, les jeunes demi-sœurs d’Oscar Wilde assistent à une soirée d’Halloween en Irlande. Figures de la bonne société, elles portent toutes deux ce qui se fait alors de plus élégant : de volumineuses robes à crinoline. Mais en dansant, leurs immenses jupes entrent en contact avec la flamme d’une bougie. Leurs vêtements s’embrasent et elles meurent toutes les deux.

Leur destin tragique était loin d’être un cas isolé. À l’époque victorienne, plus de 3 000 femmes auraient trouvé la mort dans des circonstances similaires.

Appréciée pour sa légèreté et la liberté de mouvement qu’elle offrait, la crinoline n’en demeurait pas moins encombrante et extrêmement inflammable. En 1858, le New York Times faisait état d’une moyenne de trois décès par semaine, ce qui faisait de la crinoline l’une des modes les plus meurtrières de l’histoire.

Si les tendances vestimentaires évoluent sans cesse, les risques qui les accompagnent changent eux aussi. Nous pouvons toutefois nous estimer plus chanceux que nos ancêtres : les modes d’aujourd’hui sont, dans l’ensemble, bien moins mortelles que celles d’autrefois.

The Conversation

Naomi Braithwaite ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

26.08.2026 à 12:27

Des cartes de scènes d’homicide dans trois villes anglaises bousculent nos idées reçues sur la violence au Moyen Âge

Stephanie Brown, Lecturer in Criminology, University of Hull
Manuel Eisner, Professor of Comparative and Developmental Criminology, University of Cambridge
Où risquait-on le plus de mourir dans une ville médiévale ? En reconstituant 355 scènes d’homicides survenus entre 1296 et 1398, des historiens montrent que la violence suivait les flux de population, de commerce et de pouvoir.
Texte intégral (1883 mots)
Assassinat, au VIIIᵉ siècle avant notre ère, du roi semi-légendaire Candaule de Lydie par Gygès, sur ordre de la reine. Manuscrit enluminé de *la Cité de Dieu*, de saint Augustin (Vᵉ siècle de notre ère), par Maître François (vers 1475). Author provided, CC BY-SA

Contrairement aux idées reçues, ce n’étaient pas les quartiers les plus pauvres qui étaient les plus dangereux au Moyen Âge. À Londres, à York et à Oxford, les homicides se concentraient dans les centres économiques et les espaces de prestige, où se jouaient rivalités et démonstrations d’honneur.


Un récent sondage YouGov pointait que le mot que les États-Uniens associent le plus spontanément au Moyen Âge est « violent ». Les villes médiévales sont souvent imaginées comme des lieux où la violence surgit à chaque coin de rue, où chaque ruelle peut devenir une scène de crime et où la moindre bagarre de taverne se termine dans un bain de sang. Pourtant, nos travaux récents dressent un tableau bien plus nuancé et, à certains égards, étonnamment familier.

Dans le Londres, le York et l’Oxford du XIVᵉ siècle, les homicides se concentraient dans un nombre limité de points chauds, souvent sur des tronçons de rue de seulement 200 à 300 mètres. Comme dans les villes d’aujourd’hui, la criminalité n’était pas répartie uniformément, mais se focalisait autour de certaines rues et intersections où se croisaient personnes, marchandises et enjeux de prestige social. La différence la plus surprenante est qu’au Moyen Âge, les quartiers les plus animés et les plus riches étaient aussi souvent les plus dangereux.

Caïn tuant Abel, détail d’un vitrail de la grande baie orientale de la cathédrale d’York
Caïn tuant Abel, détail d’un vitrail de la grande baie orientale de la cathédrale d’York. Author provided, CC BY-SA

Notre projet de cartographie des homicides au Moyen Âge (Medieval Murder Map) s’appuie sur les enquêtes des coroners (des investigations menées par un jury à la suite d’un décès suspect, NdT) pour localiser avec précision 355 homicides commis entre 1296 et 1398. Ces archives indiquent où le corps a été découvert, quand l’agression a eu lieu, quelle arme a été utilisée et, parfois, les querelles, rivalités ou insultes à l’origine du drame.

Les affaires recensées dans les registres des coroners ont ensuite été géocodées – c’est-à-dire que les descriptions des lieux ont été converties en coordonnées géographiques (latitude et longitude) – à partir des cartes thématiques réalisées par l’équipe scientifique du Historic Towns Trust. Il en ressort une reconstitution saisissante de la violence urbaine, rue par rue, dans les villes anglaises d’il y a sept siècles.

Les résultats font apparaître des tendances frappantes. Les homicides se concentraient autour des marchés, des grands axes de circulation, des quais et des espaces cérémoniels. Ces lieux, où l’activité était particulièrement intense, constituaient des points de rencontre entre la vie économique et la vie sociale, mais aussi des scènes où les conflits pouvaient se dérouler sous les yeux du public.

Le dimanche était particulièrement meurtrier. Après la messe du matin, l’après-midi était souvent consacré à la boisson, aux jeux et aux disputes. Les violences atteignaient leur pic au moment du couvre-feu, au début de la soirée.

Trois villes, trois réalités

Les trois villes étudiées présentaient des niveaux de violence très différents. À Oxford, le taux d’homicides était trois à quatre fois plus élevé qu’à Londres ou à York.

Cette situation n’avait rien d’aléatoire. L’université médiévale attirait de jeunes hommes âgés de 14 à 21 ans, souvent éloignés de leur famille, armés et imprégnés d’une culture de l’honneur et de la loyauté envers leur groupe. Les étudiants s’organisaient en « nations », selon leur région d’origine, et les rivalités entre étudiants du nord et du sud de l’Angleterre dégénéraient régulièrement en affrontements de rue.

Les privilèges juridiques accordés aux clercs, catégorie qui incluait les étudiants, les soustrayaient souvent aux poursuites engagées en vertu du droit commun. Cette quasi-impunité favorisait un climat dans lequel les violences les plus graves pouvaient prospérer sans grand risque de sanction.

Chaque point chaud avait sa propre dynamique. À Londres, Westcheap, le cœur commercial et cérémoniel de la ville, était le théâtre d’homicides liés aux rivalités entre guildes, aux conflits professionnels et aux actes de vengeance commis en public. À l’inverse, le très animé front de la Tamise, le long de Thames Street, voyait éclater des querelles soudaines entre marins et marchands, de simples altercations pouvant rapidement tourner au drame.

À York, l’un des secteurs les plus dangereux se situait sur Micklegate, le principal accès méridional à la ville, menant au pont d’Ouse. Plus qu’une simple porte d’entrée, ce quartier constituait un important pôle commercial et civique, bordé de boutiques et d’auberges, où se déroulaient processions et rassemblements publics. Un tel espace favorisait naturellement les rencontres entre voyageurs, marchands et habitants… mais aussi les conflits.

Un autre point chaud de York se trouvait dans Stonegate, une rue prestigieuse située sur le parcours menant à la cathédrale d’York. Ces schémas reflètent la combinaison propre à York entre activités commerciales, cérémonies et vie civique : les lieux de richesse et de représentation y faisaient aussi office de théâtre des rivalités, des vengeances et des démonstrations publiques d’honneur.

À Oxford, la concentration des homicides dans le quartier universitaire et ses environs reflétait les tensions permanentes entre étudiants et habitants, mais aussi les divisions au sein même de la communauté étudiante. Les affrontements étaient souvent alimentés par l’alcool, les insultes et la volonté de défendre l’honneur de son groupe, l’épée ou le couteau à la main.

La géographie de la violence médiévale était autant déterminée par la visibilité des lieux que par les occasions qu’ils offraient. Les rues les plus fréquentées et les marchés centraux rassemblaient le plus grand nombre de rivaux potentiels et de témoins, ce qui en faisait des scènes idéales pour régler ses comptes tout en préservant, voire en renforçant, sa réputation. Un homicide commis en public pouvait ainsi adresser un message clair à une guilde rivale, à une faction ennemie ou à l’ensemble de la communauté.

De ce point de vue, la logique urbaine de la violence au Moyen Âge fait écho aux phénomènes observés dans les villes contemporaines, où certains microsecteurs concentrent durablement une part disproportionnée de la criminalité. La différence est qu’en Angleterre médiévale la pauvreté n’était pas le principal facteur explicatif. Les quartiers périphériques les plus modestes faisaient l’objet de moins d’enquêtes pour homicide, tandis que les secteurs les plus riches et les plus prestigieux étaient souvent les plus dangereux.

La cartographie des homicides au Moyen Âge offre une occasion rare de voir la ville médiévale telle que ses habitants la vivaient : un espace où les rues elles-mêmes façonnaient les rythmes de la violence et où la richesse, le pouvoir et la promiscuité pouvaient se révéler aussi meurtriers que la pauvreté ou l’abandon. Loin d’être aléatoire, la violence médiévale obéissait à des logiques précises, inscrites dans la géographie même de la ville.

The Conversation

Stephanie Brown a reçu des financements de l'Economic and Social Research Council (ESRC).

Manuel Eisner ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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