25.08.2026 à 16:26
Protéger les enfants en mobilité au Mali : l’angle mort des dispositifs actuels
Texte intégral (2547 mots)

L’ESSENTIEL
Au Mali, il est relativement fréquent que des enfants ayant grandi dans des villages soient envoyés dans les grandes villes, confiés aux bons soins d’adultes plus ou moins proches de leurs parents.
Ces enfants ne sont pas toujours bien traités et, quand ils travaillent, leurs revenus sont souvent partiellement ou totalement confisqués par les personnes d’accueil.
Bien que cette réalité soit connue de toutes les parties prenantes – familles, ONG ou autorités publiques—, la réponse collective n’est pas à la hauteur. Des pistes d’amélioration existent pourtant.
Dans le village de Woromana (région de Ségou, centre du Mali), l’histoire de la petite Mariam est connue de tous. Confiée à Bamako à un proche parent, elle est tombée gravement malade, jusqu’à « perdre la raison », selon les termes mêmes des habitants.
Ses parents, informés des mauvaises conditions de vie dans sa famille d’accueil, en ont parlé (et l’information a circulé dans tout le village, puis au-delà) jusque dans les villages environnants. Cette scène, recueillie lors d’une enquête menée à Ségou dans le cadre de mes travaux de doctorat, illustre un mécanisme largement ignoré des dispositifs actuels de protection de l’enfance en Afrique de l’Ouest.
Un système d’alerte informel, mais bien réel
Mon enquête ethnographique – dont les résultats complets sont présentés dans ma thèse de doctorat – menée entre 2017 et 2025 à Bamako et dans plusieurs villages de la région de Ségou met en évidence l’existence d’un mécanisme d’alerte communautaire spontané.
Si la majorité des enfants confiés en circuit urbain conservent un contact avec leur famille d’origine, certaines catégories restent structurellement plus exposées à une rupture totale de ce lien : les enfants « talibés » confiés à un maître coranique, les filles employées comme aide domestique, parfois par des intermédiaires sans lien de parenté, et les enfants ayant fui et rejoint la rue à la suite d’un confiage marqué par la maltraitance.
Lorsqu’un enfant confié à une famille d’accueil urbaine subit de mauvais traitements, l’information remonte au village par l’intermédiaire d’autres enfants, de tuteurs ou de proches et se diffuse rapidement de bouche à oreille jusqu’aux limites du village et parfois des villages voisins. Ce récit collectif devient alors, pour des parents souvent démunis face à la situation de leur enfant, une forme de parole libérée.
Ce mécanisme communautaire se double, en milieu urbain, d’un second dispositif informel : la diffusion du téléphone portable, qui a rendu possible un contact désormais rarement rompu entre l’enfant confié et ses parents d’origine. Les appels réguliers permettent de mettre en œuvre une forme de surveillance à distance qui n’existait pas il y a une génération. Ces deux mécanismes – le récit villageois par effet boule de neige et le contact téléphonique – se combinent parfois directement à travers une alerte donnée par un village voisin, ou un appel resté sans réponse rassurante, qui déclenche l’intervention d’une famille d’origine.
Le retour des enfants au village, lorsqu’il survient, n’est cependant pas non plus une simple fin heureuse. Les familles observent fréquemment un changement de comportement chez l’enfant de retour, dont le mode de vie urbain entre parfois en tension avec les réalités villageoises. Certains garçons adoptent des habitudes nouvelles pour leur communauté d’origine, allant jusqu’à des formes de délinquance rarement observées avant leur départ. C’est un signe que ce second point de rupture, largement sous-documenté, mérite une attention comparable à celle portée au départ initial de l’enfant.
Un maillon fragile : quand les intermédiaires deviennent un risque
Ce système d’alerte communautaire, aussi précieux soit-il, ne doit cependant pas être idéalisé. Mon enquête de terrain révèle qu’il reste souvent inefficace, en particulier lorsque les enfants transitent par des intermédiaires sans lien de parenté réel avec eux, par exemple des femmes originaires du village, installées à Bamako, qui hébergent temporairement des filles avant leur placement comme aide domestique dans une famille urbaine. Plusieurs cas documentés montrent que ces intermédiaires prélèvent une partie du salaire de l’enfant ou perçoivent une commission sur son placement.
Les intermédiaires ne sont cependant pas les seuls acteurs de cette captation. Mon enquête documente également des cas où les familles employeuses elles-mêmes détournent, partiellement ou totalement, le salaire dû à l’enfant au moment où celui-ci doit être versé, souvent après plusieurs mois d’accumulation. Ce détournement s’accompagne parfois d’accusations fabriquées de vol, permettant à la famille employeuse de renvoyer l’enfant sans jamais lui régler la somme due. Ce mécanisme se répète d’autant plus facilement que ces enfants, une fois ainsi dépossédés, ne disposent d’aucun recours identifiable pour faire valoir leurs droits. Cette absence de circuit de réclamation interroge directement l’effectivité de la protection légale des mineurs travailleurs.
On observe aujourd’hui, à Bamako et dans d’autres grandes villes, l’émergence de véritables réseaux informels de placement, où des femmes proposent des services d’aide domestique en captant une partie de la rémunération des enfants placées, sans le moindre contrat écrit ni supervision des services publics compétents.
L’absence de tout circuit permettant à ces enfants de faire valoir leurs droits en cas d’abus constitue une lacune majeure qui se distincte des deux mécanismes de protection informels décrits plus haut. Ni le réseau villageois ni le suivi téléphonique ne peuvent agir efficacement lorsque l’exploitation provient de l’intermédiaire de confiance lui-même.
Traiter les symptômes, rarement les causes
Ces mécanismes informels de protection et leurs limites demeurent largement absents des dispositifs institutionnels actuels. Malgré un cadre légal complet (conventions internationales ratifiées, législation nationale, interventions de nombreuses organisations non gouvernementales), le nombre d’enfants en situation de rue continue de croître de façon significative au Mali. Les données statistiques officielles restent marginales sur le sujet et les rares études disponibles proviennent presque exclusivement de rapports d’activités produits par les organisations elles-mêmes.
Mes travaux montrent que la plupart des organisations non gouvernementales interviennent pour porter assistance aux enfants déjà en situation de précarité dans la rue, sans pouvoir agir sur l’origine de leurs souffrances. Une origine que mes recherches attribuent, pour une part importante, aux nouvelles pratiques de confiage qui se sont éloignées de leur fonction protectrice traditionnelle. Autrement dit, les dispositifs actuels traitent presque exclusivement le symptôme final, quand les mères de Woromana et d’ailleurs identifient déjà, au quotidien, l’origine réelle du problème.
Le droit malien encadre pourtant plusieurs aspects de cette question. La loi d’orientation sur l’éducation n° 99-046 du 28 décembre 1999, modifiée par la loi n°2022-010 du 3 juin 2022, rend la scolarité obligatoire et gratuite pour tout enfant à partir de 6 ans, pour un cycle de 9 ans menant au diplôme d’études fondamentales.
Le Code pénal malien, entré en vigueur le 13 décembre 2024 (loi n°2024-027), sanctionne par ailleurs l’incitation d’un mineur à la mendicité (article 242-91), une disposition documentée dans des travaux de recherche menés à Bamako et Ségou. Dans la pratique, l’application de ces textes demeure inégale et un grand nombre d’enfants placés en apprentissage précoce échappent de fait à l’obligation scolaire, sans que cet écart entre le droit et la pratique ne fasse l’objet d’un suivi systématique.
Cette question se pose également à l’échelle institutionnelle. Les écoles coraniques, non reconnues dans le système éducatif formel malien, se trouvent en dehors du périmètre d’intervention défini pour les organisations non gouvernementales. Un échange avec le bureau de l’Unicef à Bamako a permis de confirmer que toute intervention structurée auprès des enfants qui y sont confiés reste conditionnée à une clarification de ce statut, actuellement non tranchée. Une situation qui laisse des milliers d’enfants hors de portée de tout accompagnement, alors même que le mécanisme d’alerte villageoise décrit plus haut pourrait, s’il était reconnu et soutenu, contribuer à documenter précisément l’ampleur de ces situations.
Ce que les bailleurs peuvent changer
Trois orientations concrètes se dégagent de ce constat pour les bailleurs et les organisations engagées sur ces questions.
D’abord, investir davantage dans la recherche ethnographique préalable, permettant d’identifier l’origine des problèmes avant d’en traiter uniquement les symptômes. Cette étape est aujourd’hui très peu valorisée dans le cycle de financement classique. Ensuite, exiger l’implication sincère de l’ensemble des acteurs concernés à chaque niveau de décision, y compris les familles elles-mêmes et les autorités traditionnelles, dont la connaissance fine des dynamiques communautaires reste largement sous-exploitée. Enfin, privilégier l’observation directe des réalités de terrain comme mécanisme d’évaluation prioritaire, plutôt que des rapports produits à distance des situations qu’ils prétendent documenter.
Un dernier constat mérite d’être posé sans détour : l’existence de textes de loi ne suffit pas à elle seule. Sans un accompagnement soutenu de leur application effective, associant État, société civile et recherche de terrain, les dispositions déjà inscrites dans le droit malien et les conventions internationales resteront, pour beaucoup d’enfants concernés par cette mobilité, une protection qui existe sur le papier davantage que dans leur quotidien.
Drahmane Fondo est membre d'organisation. Je suis fondateur et président du Réseau EnfanceAfrique.org et de l'AMAPISE, association mentionnée dans cet article, mais je ne reçois aucune rémunération financière de cette structure et n'en tire aucun bénéfice commercial.
25.08.2026 à 11:59
Left-handed people tend to be left-leaning voters
Texte intégral (1726 mots)
Political preferences are generally explained by income, age and level of education. However, our research suggests that a far more unexpected trait may also have a hand in how we vote. A survey carried out in 18 western countries has shown that left-handed people tend to identify more strongly with the political left. This findings appear to be more related to identity than biology.
Our research shows that a statistical link actually exists between being left-handed and holding left-leaning political views.
In a recent study carried out as part of our academic research, we set out to determine whether a characteristic as commonplace as which hand we write with could be linked to political views.
To find out, we surveyed 1,404 people across 18 Western countries, including France, Germany, the United States, Italy and Spain. Participants indicated their political stance on a ten-point scale ranging from right to left, as well as which hand they write with. We then compared their answers, taking into account numerous factors such as age, income, gender and level of education.
This is not a representative sample of each country: the survey was conducted online, with a high proportion of respondents from the United Kingdom. However, our results remain similar when we exclude the UK from the analysis. We chose to focus on Western countries to prevent the very negative perceptions of left-handedness, which are still prevalent in Asia and Africa, from skewing the responses.
What the data shows
First finding: people who identify as left-handed politically position themselves significantly further to the left than right-handers. The difference is far from negligible: on average, left-handers are positioned about half a point further to the left on a ten-point political scale. This may seem small, but it is more significant than the effect gender has: in our sample, women are positioned 0.4 points further to the left than men.
Our most interesting finding, however, emerges when we measure handedness in a different way. Instead of simply asking people whether they consider themselves left-handed, we observed which hand they actually use for a range of everyday activities: writing, using scissors, brushing their teeth or throwing a ball.
And here, the link with political views disappears. This finding is significant because if biology were the primary factor explaining their political stance, we would expect to see an effect when actually measuring the use of the left hand in everyday tasks. Yet this is not the case. In other words, it is not so much the fact of predominantly using one’s left hand that seems to matter, but rather the fact of perceiving oneself as left-handed.
This interpretation is reinforced by another finding: the link between being left-handed and political leaning is particularly pronounced in Latin countries such as France, Spain and Italy, where the divide between ‘the Left’ and ‘the Right’ strongly shapes the political debate. The more prominent this symbolic distinction is in public debate, the stronger the effect appears to be.
These findings therefore suggest that the observed effect stems more from identity-based and symbolic mechanisms than from profound neurological differences. It remains to be understood why perceiving oneself as left-handed might be associated with more left-leaning political views.
Why do left-handers more often describe themselves as left-wing?
Political science has long been interested in the social factors that shape voting preferences. However, more recent research suggests we should broaden our perspective: certain individual traits, linked to personality or deeper dispositions, may also help to shape political orientation. Political scientists Gerber et al. (2010) and Mondak (2010) have thus demonstrated the role of personality traits such as openness to experience or extraversion in political behaviour; while the study by Alford, Funk and Hibbing (2005) used data on twins to highlight the biologically heritable component of political ideology.
In our case, three mechanisms may help to interpret the results.
Can the word ‘left’ shape our political identity?
At first glance, the connection may seem purely linguistic: the word “left” refers both to handedness and political ideology. Nevertheless, several hypotheses suggest that such a connection could stem from psychological or biological processes.
One such mechanism is implicit egotism: we tend to unconsciously prefer things that resemble us. Studies show that people are more likely to choose professions or places whose names are similar to their own. In the United States, for example, people named “Lawrence” are more likely to become lawyers, while those named “Louis” are more likely to live in St Louis (Missouri). Similarly, consumers are more likely to choose a brand when its name begins with the same letters as their own first name.
These mechanisms are largely unconscious: people generally do not realise that these similarities influence their preferences.
Following this line of reasoning, the word “left” can create a subtle and subconscious affinity among left-handers in the political sphere. Given that they frequently use the word “left” to describe a fundamental aspect of their identity, they may feel a greater affinity toward political movements associated with the left.
From a stigmatised minority to progressive values
A second mechanism is based on the social experiences of people belonging to a minority group. Left-handers make up a relatively small proportion of the population (between 10 and 15 per cent) and have historically faced social stigma.
Until the 1970s, many left-handed children were still forced to write with their right hand at school, particularly in France. In some cultures, such as in India or the Middle East, eating with the left hand is still frowned upon today.
Language itself bears traces of this history. It is no coincidence that the French word “gauche” also refers to someone who is clumsy, and that “sinistra” means both “left” and “sinister” in Italian.
Belonging to a minority can, therefore, foster attitudes that place greater value on tolerance and the protection of minorities – values often associated with the political left.
Are left-handers’ brains different?
A third hypothesis is of a neurobiological nature. A preference for the left or right hand partly reflects the way the brain is wired, which is shaped in very early development. In left-handers, brain functions are, on average, slightly less evenly distributed between the two hemispheres, with greater communication between them. Some researchers link this organisation to greater cognitive flexibility and a greater openness to new ideas, traits often associated with left-wing political sensibilities.
However, our findings suggest that this biological explanation should be viewed in a broader context: the effect is observed when people identify as left-handed, not when we simply measure their left-handed gestures during everyday activities.
Are our political views really rational?
Of course, our study does not imply that all left-handers vote for the left, nor that simply switching hands would be enough to change one’s ideology. The fact that both Fidel Castro and Benjamin Netanyahu were left-handers shows that left-handers cannot be reduced to a homogeneous voting category.
However, this research highlights a key point: our political views are probably less rational than we think. They may also be influenced by social experiences and symbolic associations that we are totally unaware of.
And this raises a fascinating question: how many other seemingly trivial characteristics silently influence our political preferences? Researchers are beginning to identify some of these, such as the fact that having sisters makes men more conservative.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
24.08.2026 à 17:43
Comment est fabriqué un billet de banque ? Dans les coulisses de la Banque de France depuis Napoléon Bonaparte
Texte intégral (3301 mots)

Alors que la Banque centrale européenne organise un vote pour choisir sa nouvelle gamme de coupures d’euros, revenons sur la fabrication des billets, qui suit un processus bien défini avant de parvenir dans vos mains. Panorama historique et pratique des billets émis par la Banque de France, du papier à l’illustration par les plus grands artistes, en passant par l’impression sur les presses à taille-douce.
Au début étaient le papier et l’imprimerie.
Aujourd’hui, l’outil industriel de la Banque de France a la capacité d’imprimer jusqu’à trois milliards de billets par an, dans le respect des standards techniques, de qualité et de traçabilité les plus exigeants.
Plus de la moitié de la production de l’imprimerie de Chamalières (Puy-de-Dôme), celle de la Banque de France, est consacrée à l’impression de devises destinées à une vingtaine de pays dans le monde. Depuis sa création le 18 janvier 1800, ou 28 nivôse an VIII, par Napoléon Bonaparte, la Banque de France a émis plus de cent billets de banque différents.
Durant ma thèse portant sur l’histoire de la fabrication des billets de banque, j’ai découvert un secteur industriel de haute précision au service de la sécurité et de la confiance dans la monnaie.
C’est ce que je vous invite à découvrir.
Privilège d’émission
Dès la fondation de la Banque de France par Napoléon Bonaparte en 1800, l’institut d’émission fabrique ses billets de banque. Les coupures de 500 francs et de 1 000 francs représentent de fortes sommes, plus d’un an de traitement annuel d’un ouvrier ou d’un domestique !
Les billets sont échangeables « au porteur et à vue » contre des espèces métalliques à tout moment. Les billets doivent être bien sécurisés pour protéger les stocks d’or et d’argent de la banque d’émission.
En 1803, la Banque de France obtient le privilège d’émission à Paris puis le monopole est étendu à tout le pays en 1848. C’est de la loi qu’elle tire sa légitimité.
La Banque de France, bien qu’entreprise privée à ses débuts, assure un service public. Le monopole d’émission pouvait, théoriquement, lui être retiré. Elle entoure la fabrication de sa monnaie de précautions et le fait savoir pour susciter la confiance des usagers de ses billets.
Elle s’adjoint les services de papetiers et d’imprimeurs fiduciaires, une industrie graphique bien spécifique. La confection du papier, d’abord sous-traitée (avant d’être internalisée en 1875), est alors surveillée par des commissaires de la Banque de France.
Coton, ramie, chanvre… ou polymère
Un papier à billet n’est pas un papier ordinaire.
Le choix des matières premières est primordial pour obtenir les propriétés voulues du papier : le craquant, une résistance aux pliures, la solidité pour allonger la durée de vie du billet de banque, la résistance à l’humidité. Le coton et le chanvre étaient utilisés pour les plus petites valeurs faciales.
À partir de la fin du XIXᵉ siècle, la ramie, cette ortie de Chine, était employée pour les plus grosses coupures de la Banque de France. Aujourd’hui, les billets en euros sont fabriqués avec du coton venant de Madagascar.
La fabrication du papier fiduciaire s’est perfectionnée avec le temps. Des éléments de sécurité sont incorporés : le filigrane, le fil de sécurité, le fil magnétique codé, les fibrettes invisibles, mais réagissant à la lumière UV, enfin des « signes banque centrale » connus d’elle seule.
D’autres banques centrales ont fait le choix d’abandonner le papier pour du polymère et ses variantes. Ce matériau plastique offre une durée de vie plus longue que le papier et résiste mieux aux manipulations dues à la circulation fiduciaire, notamment dans les pays chauds et humides.
Papeterie fiduciaire
Au fur et à mesure des progrès des industries graphiques et de la segmentation du circuit de fabrication, la Banque de France embauche les meilleurs spécialistes de cette corporation : graveurs, imprimeurs-typographes, lithographes, photographes, chimistes, broyeurs d’encres, ingénieurs, photograveurs, galvanosplastes, conducteurs de presse, margeurs ou receveurs.
À partir de 1875, la Banque de France dispose d’une papeterie fiduciaire : l’usine de Biercy en Seine-et-Marne, fermée en 1934. D’abord louée, son achat est entériné grâce à une invention révolutionnaire de son ingénieur centralien Monsieur Dupont : la machine à papier qui porte son nom. Elle permet la fabrication feuille à feuille en continu d’un papier offrant les garanties de sécurité voulues.
Depuis lors, la Banque de France ne s’est jamais séparée d’une papeterie en propre. Celle de Vic-le-Comte dans le Puy-de-Dôme, dont la construction a débuté pendant la Première Guerre mondiale, se modernise actuellement. Elle est l’héritière de ce passé industriel.
Appel aux artistes les plus talentueux
Les billets de la Banque de France ont été conçus par les artistes les plus reconnus de leur temps.
On fait appel au graveur général des monnaies, aux experts sollicités lors de l’émission des assignats pour tirer les leçons de cet échec traumatisant, aux dessinateurs les plus talentueux. Jean-Bertrand Andrieu, Jacques-Jean Barre, Charles Normand, Charles Percier, Guillaume Cabasson, Paul Dujardin et François Flameng – auteur du plus beau billet du monde, selon les numismates français, les experts des monnaies, le 1 000 francs Flameng type 1897… – figurent parmi les artistes demandés.
Les scientifiques de renom sont également sollicités, comme le chimiste Jean-Baptiste Dumas, le physicien Claude Pouillet ou encore le chimiste Marcellin Berthelot, tous trois membres de l’Académie des sciences. Par leurs réflexions, ils ont tracé les premières grandes lignes de la protection du billet de banque : choix des encres, sélection des couleurs pour lutter contre les faux par photographie ou apposition d’un enduit gras contre le décalquage des faux par lithographie.
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Les ingénieurs formés à l’École centrale ont ensuite succédé à ces pionniers de cette industrie fiduciaire française et l’ont modernisée constamment : rationalisation du circuit de fabrication, introduction des presses à vapeur ou invention de la presse typographique quatre couleurs (en avance sur l’industrie graphique générale !).
Employer les machines les plus précises
Les presses ont été achetées chez les imprimeurs de ville. Elles ont été adaptées à l’impression des billets par les ingénieurs de la Banque de France.
À la toute fin du XIXᵉ siècle, la Banque de France commence à concevoir ses propres presses, comme la presse typographique quatre couleurs conçue par le directeur Dupont et le constructeur Édouard Lambert, une innovation importante sécurisant les billets.
Puis les agents de la Banque de France ont mis au point la presse à taille-douce dans les années 1920-1930. L’encre taille-douce est responsable du relief que l’on ressent sous les doigts, au toucher ! Autrement dit, une sécurité palpable.
De nos jours, le constructeur Giori est le leader des presses à taille-douce, et Kœnig & Bauer le leader des presses à billets, puisque 90 à 95 % des billets sont imprimés par ses machines.
Encre optique variable (OVI), comme l’encre émeraude sur les billets en euros fabriquée en Suisse par SICPA, encre qui réagit aux UV, encre qui disparaît sous infrarouges, sécurité anti-imprimantes, encre taille-douce en relief perceptible au toucher, minilettres, microlettres… la combinaison des signes fait la sécurité. La confiance est ainsi matérielle.
Contrôle qualité
L’industrialisation de la fabrication s’explique à la fois par le besoin de fabriquer la quantité nécessaire de billets et par l’indispensable standardisation de chaque coupure, et ce, afin de détecter un faux qui ne serait pas strictement identique. Autrefois, l’opération de vérification se faisait manuellement et visuellement et était un travail essentiellement féminin. Il est aujourd’hui fait par des machines qui détectent les « fautés », ces billets qui présentent un défaut.
Cette étape est indispensable à la protection des billets contre les reproductions tentées par les contrefacteurs.
Tout ce circuit de fabrication est sans cesse perfectionné pour garder une longueur d’avance sur les progrès de l’industrie générale et sur les faussaires. L’industrie fiduciaire est décidément une industrie de haute technologie au service de la confiance.
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Le nouveau centre industriel fiduciaire en cours de construction à Vic-le-Comte (Puy-de-Dôme) pour la Banque de France, prolongeant le circuit de fabrication du papier déjà situé dans cette localité, doit pérenniser cette tradition d’excellence française et, comme le fait la Banque nationale suisse, poursuivre cette émulation entre industriels du fiduciaire.
En attendant, il est possible de voter pour choisir les graphismes préférés de vos prochains euros.
Mathieu Bidaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.