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10.07.2026 à 10:59

Avant Epstein, le scandale sexuel qui a forcé la Grande-Bretagne à changer sa loi

Claire Cunnington, Research associate, University of Sheffield
Caroline Derry, Professor of Feminism, Law and History, The Open University
En 1885, des journalistes et des militantes dénoncent un réseau impliquant de riches notables dans l'exploitation sexuelle de jeunes filles. Leur enquête fait évoluer la législation britannique, mais laisse les principaux responsables à l'abri des poursuites.
Texte intégral (2611 mots)
L'enquête du « Pall Mall Gazette » fut reprise dans de nombreuses publications. Ici l'Illustrated Police News du 2 mai 1885. Royal Historic Society

Loin d'être une spécificité de notre époque, les scandales mettant en cause des hommes puissants pour des abus sexuels existaient déjà au XIXe siècle. Retour sur une affaire qui a transformé le droit britannique tout en laissant la plupart des responsables impunis.


Des médias mettent au jour un scandale : un réseau d'hommes riches et puissants abuse de jeunes adolescentes. L'indignation se propage rapidement et l'opinion publique exige des autorités qu'elles rendent les preuves publiques et traduisent les responsables en justice. Pourtant, le système protège nombre d'entre eux et rares sont ceux qui subissent de véritables conséquences. Il ne s'agit pas de Jeffrey Epstein, mais d'un scandale qui a éclaté dans le Londres victorien.

Nos recherches s'intéressent aux femmes et aux jeunes filles au cœur de cette affaire. En juillet 1885, le Pall Mall Gazette publie une série d'articles sous le titre « The Maiden Tribute of Modern Babylon » (« Le sacrifice des jeunes filles de la Babylone moderne »). Ils révèlent l'existence d'un système d'abus et de traite de jeunes filles. Dès leur publication, le scandale éclate. Le Parlement est submergé de pétitions et une immense manifestation est organisée à Hyde Park.

Les députés sont contraints de réagir en adoptant une loi qui relève de 13 à 16 ans l'âge légal du consentement des jeunes filles aux relations sexuelles. Les archives de ces événements sont conservées à la Women’s Library de la London School of Economics, dont une partie est présentée dans l'exposition actuelle, The Women’s Library at 100.

William Thomas Stead en 1881. The W.T. Stead Resource Site

Le scandale marquait l'aboutissement de plusieurs années de campagne en faveur d'un relèvement de l'âge du consentement. Jusque-là, les projets de loi allant dans ce sens étaient restés lettre morte au Parlement. Selon les rumeurs qui circulaient parmi les militants et les responsables politiques, certains députés étaient eux-mêmes coupables d'abus sur de jeunes filles. Certains opposants soutenaient même ouvertement qu'une telle réforme risquerait d'exposer leurs propres fils à des poursuites judiciaires.

Face à l'inaction des pouvoirs publics, les militants se tournèrent vers W.T. Stead, rédacteur en chef du Pall Mall Gazette. La militante féministe Josephine Butler, des responsables de l'Armée du Salut et Stead menèrent une enquête sur l'exploitation sexuelle des enfants, se rendant aussi bien dans des maisons closes que dans des foyers d'accueil. Pour démontrer que le recrutement et la traite de très jeunes filles étaient bien une réalité, Stead alla jusqu'à « acheter » une adolescente de 13 ans, Eliza Armstrong, avant de l'envoyer en France, où elle fut prise en charge par l'Armée du Salut.

Josephine Butler le résume ainsi dans une lettre à une amie : « Oh ! Quelles horreurs nous avons vues ! »

Le scandale londonien

Les articles entraînaient les lecteurs au cœur du mécanisme de recrutement et d'exploitation de jeunes filles. Ils décrivaient toute une industrie organisée autour de leur exploitation : des recruteurs et tenanciers de maisons closes, des médecins qui « certifiaient » leur virginité, ainsi que des sages-femmes chargées de soigner leurs blessures après les abus.

La série fut rapidement reprise par des journaux du monde entier sous le nom de « scandale de Londres », suscitant toutes les spéculations sur l'identité des hommes mis en cause. À New York, on racontait que de nombreuses personnalités américaines fréquentaient les établissements de la célèbre tenancière de maisons closes Mrs Jeffries. Le journal militant The Sentinel alla jusqu'à désigner certains de ses clients : des députés, des lords, des ducs, le prince de Galles et le roi Léopold II de Belgique.

Le portrait de Mrs Jeffries publié par le journal. Sheffield Gender History

Sous la pression de l'indignation populaire, les députés adoptèrent dès le mois d'août le Criminal Law Amendment Act. Outre le relèvement de l'âge du consentement des jeunes filles, cette loi créa dans l'urgence de nouvelles infractions liées au recrutement de jeunes filles à des fins d'exploitation sexuelle et à la tenue de maisons closes.

Certaines de ces dispositions eurent toutefois pour effet d'accroître la répression contre les femmes plutôt que contre ceux qui les exploitaient. Ainsi, lorsque deux travailleuses du sexe ou plus partageaient un même logement pour assurer leur sécurité, elles pouvaient être poursuivies pour tenue de maison close — une disposition toujours en vigueur aujourd'hui. Un amendement de dernière minute présenté par le député Henry Labouchere criminalisa également toute relation sexuelle consentie entre hommes. C'est sur le fondement de cette nouvelle infraction que le écrivain Oscar Wilde fut condamné une dizaine d'années plus tard.

Ironie de l'histoire, seuls Stead et plusieurs de ses collaborateurs furent finalement condamnés à l'issue de cette affaire. Ils furent emprisonnés pour l'enlèvement d'Eliza Armstrong. Pendant ce temps, les hommes accusés par les militants d'avoir exploité sexuellement des mineures ne furent ni poursuivis ni sanctionnés.

Les leçons pour aujourd'hui

Cette histoire offre plusieurs enseignements. Le premier est que certaines personnes très puissantes n'ont aucun intérêt à voir disparaître l'exploitation sexuelle des enfants, ce qui rend les réformes réellement efficaces particulièrement difficiles à mettre en œuvre. Ce n'est que sous la pression de l'opinion publique que de nouvelles lois furent finalement adoptées en 1885. Mais élaborée dans l'urgence, marquée par le conservatisme de l'époque et la volonté de préserver les intérêts des élites masculines, cette législation demeurait profondément imparfaite et empreinte de moralisme.

Le deuxième enseignement est que les victimes et les survivantes de violences sont trop souvent accusées, ignorées ou instrumentalisées à des fins politiques. La couverture médiatique du scandale du « Maiden Tribute » servit ainsi différents objectifs. En France comme aux États-Unis, elle fut présentée comme la preuve de la décadence de l'aristocratie. Quant aux jeunes filles exploitées, la bonne société les considérait comme des « filles perdues ». Comme l'affirmait le député Charles Hopwood à la Chambre des communes, les jeunes filles des classes populaires « qui se retrouvaient dans la rue […] étaient familiarisées avec ces choses dès leur plus jeune âge et étaient tout à fait capables de se débrouiller seules ».

MP Charles Hopwood
Le député Charles Hopwood affirmait que les jeunes filles des classes populaires « qui allaient dans les rues […] étaient familiarisées avec ces choses dès leur plus jeune âge et étaient parfaitement capables de se débrouiller seules ». WikiCommons

En rejetant la faute sur les victimes, l'attention se détournait des recruteurs, comme Mrs Jeffries, qui offraient aux jeunes filles une échappatoire à l'extrême pauvreté ou les attiraient avec de fausses promesses d'emplois légitimes. Les méthodes de recrutement et de contrainte décrites dans les années 1880 ressemblent fortement à celles utilisées aujourd'hui dans les réseaux de traite. Même les jeunes filles qui tiraient un bénéfice financier de leur exploitation en subissaient de lourdes conséquences sur leur santé physique et mentale.

Troisième enseignement : les institutions déploient souvent des efforts considérables pour dissimuler ce type d'abus. Dans le Londres victorien, des policiers étaient achetés, et l'un de ceux qui refusa de se laisser corrompre fut poussé vers la sortie. Plus tôt en 1885, des militants avaient engagé des poursuites privées contre Mrs Jeffries après que la police eut refusé d'aller plus loin dans l'enquête. Pendant le procès, le juge rappela à plusieurs reprises aux témoins de ne pas citer le nom des clients, et Mrs Jeffries plaida coupable avant la fin des débats, évitant ainsi que sa clientèle prestigieuse ne soit révélée. Elle s'en tira avec une simple amende au lieu d'une peine de prison. En 1887, elle fut de nouveau poursuivie en vertu de la nouvelle loi ; ses clients, eux, ne le furent jamais.

Il n'est jamais facile d'amener les puissants à rendre des comptes. Parmi les principales figures mises en cause dans le scandale du Maiden Tribute, une seule personne finit en prison : Mary Jeffries. Les hommes, eux, n'eurent jamais à répondre de leurs actes, si ce n'est à travers les rumeurs qui circulaient sur leur implication.

Cette histoire livre ainsi plusieurs enseignements pour aujourd'hui : exercer une pression constante sur les responsables politiques afin qu'ils agissent rapidement et efficacement, se méfier des dirigeants qui instrumentalisent les affaires d'abus pour conquérir le pouvoir, enquêter sans relâche sur les mécanismes de corruption institutionnelle et veiller à ce que l'argent et l'influence ne permettent pas aux auteurs de violences d'échapper aux conséquences de leurs actes. Plus que tout, il faut écouter les victimes et les survivantes, et placer leur parole au cœur de toute réponse.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

09.07.2026 à 17:27

Damanhur : pourquoi cette utopie italienne survit depuis cinquante ans. Et que peut-elle nous apprendre ?

Xavier Pavie, Philosophe, Professeur à l'ESSEC, Directeur de programme au Collège International de Philosophie, ESSEC
Damanhur est un éco-village situé à une cinquantaine de kilomètres de Turin. Comment fonctionne cet espace ? Comment le lieu a-t-il évolué depuis sa création il y a cinquante ans ? Qu’en retenir ?
Texte intégral (3402 mots)

Connaissez-vous Damnhur, dans le Piémont, une communauté italienne qui développe un mode de vie alternatif ? Que vous y souscriviez ou non, il est intéressant de se pencher sur le fonctionnement de cette microsociété. Son étude livre un éclairage, par contraste, des sociétés capitalistes.


Malgré leur longévité remarquable et leur capacité à maintenir des formes originales d’organisation collective, des communautés comme Auroville en Inde, Findhorn en Écosse, Christiania au Danemark, Tamera au Portugal ou encore Damanhur en Italie, demeurent rarement des destinations privilégiées pour les voyages d’études, les learning expeditions et autres séminaires.

Pourtant, leur résilience dans le temps invite à dépasser les jugements rapides pour comprendre les mécanismes qui assurent leur pérennité. Ces expériences ont souvent en commun une dimension spirituelle. Une spiritualité généralement détachée des religions instituées, mais qui interroge néanmoins les représentations dominantes de la rationalité moderne. Cette caractéristique peut expliquer une partie des réticences qu’elles suscitent jusqu’à parfois être accusée de dérives sectaires. D’où l’importance de se rendre sur place pour y étudier les enseignements qu’elles offrent ne se réduisent pas à cette dimension. Ils concernent autant l’innovation que la gouvernance, l’organisation du travail, les modes de décision collective, la gestion des ressources ou encore la construction du lien social.

Un industriel visionnaire

La fédération de Damanhur constitue un cas particulièrement éclairant parmi les communautés intentionnelles contemporaines. Fondée à la fin des années 1970 dans la vallée de Valchiusella, au nord de l’Italie, entre Turin et Ivrée, elle a progressivement transformé une vision philosophique et spirituelle en une communauté durable dotée d’institutions, d’activités économiques et d’infrastructures propres.


À lire aussi : Penser le monde d’après : l’utopie de la « République de l’Économie sociale et solidaire »


Son implantation dans ce territoire n’est pas anodine. La région porte l’héritage d’Adriano Olivetti, industriel visionnaire qui défendait une conception profondément humaniste de l’entreprise, articulant développement économique, culture, éducation et bien commun. Sans s’inscrire directement à sa suite, Damanhur prolonge à sa manière cette intuition selon laquelle une communauté humaine ne peut être réduite à sa seule fonction productive et doit penser conjointement l’économie, le territoire, la culture et la qualité de la vie collective.

Fourni par l'auteur

Dans un contexte marqué par les crises écologiques, sociales et politiques, Damanhur apparaît ainsi comme un laboratoire vivant de résilience collective. Son expérience offre un terrain d’observation précieux pour comprendre comment une organisation parvient à maintenir dans le temps un projet commun, à renouveler ses institutions et à concilier vision, gouvernance et pérennité.

Naissance d’une utopie

L’histoire commence avec la création du Centre Horus à Turin en 1975. Quelques années plus tard, les premiers membres s’installent dans la vallée sous l’impulsion d’Oberto Airaudi, connu sous le nom de Falco Tarassaco. Celui-ci développe progressivement une vision mêlant spiritualité, écologie et organisation communautaire, avec l’ambition de construire une société capable d’articuler développement humain, créativité et vie collective.

Dès l’origine, Damanhur constitue une expérimentation sociale à grande échelle. La communauté entend explorer de nouvelles façons d’habiter un territoire, de produire, d’apprendre et de vivre ensemble. Elle s’inscrit ainsi dans une tradition humaniste qui considère que l’économie, la culture, l’éducation et la vie collective ne peuvent être pensées séparément.

L’une des questions les plus intéressantes que soulève Damanhur est celle de sa gouvernance. Comment une communauté fondée sur un projet spirituel peut-elle préserver sa cohésion sur plusieurs décennies sans dépendre uniquement de l’autorité de son fondateur ?

La circulation des expériences

La vie collective s’organise autour de petites unités d’habitation appelées Nuclei, regroupant généralement une dizaine à une vingtaine de personnes. Les membres changent régulièrement de noyau afin de favoriser la circulation des expériences et d’éviter la formation de groupes fermés.

Au fil du temps, Damanhur a progressivement transformé l’autorité initialement incarnée par Falco Tarassaco en institutions capables de lui survivre. Sa constitution a été révisée à de nombreuses reprises et le pouvoir est aujourd’hui réparti entre plusieurs organes chargés de l’administration, de la vie spirituelle et de la résolution des conflits. Les responsables sont élus pour une durée limitée et leur action fait l’objet d’évaluations régulières.

Cette évolution illustre ce que le sociologue Max Weber appelait la « routinisation du charisme », soit le passage d’une organisation fondée sur une personnalité exceptionnelle à un système institutionnel capable d’assurer sa continuité dans le temps.

Un acteur majeur de la région

L’une des singularités de Damanhur est d’avoir construit sa pérennité en s’intégrant à l’économie locale plutôt qu’en s’en isolant. En créant des emplois, en réhabilitant des bâtiments industriels et en participant au développement du territoire, la communauté est progressivement passée du statut d’expérience marginale à celui d’acteur reconnu de la région.

Cette orientation se matérialise notamment à travers Damanhur Crea, installé dans une ancienne usine Olivetti à Vidracco. Le choix du lieu fait écho à l’héritage de l’industriel. Le site accueille aujourd’hui diverses activités liées à l’architecture écologique, à l’artisanat, au bien-être et aux services.

La communauté cherche également à renforcer son autonomie à travers l’agriculture, l’écoconstruction, la production énergétique locale et une monnaie complémentaire, le Crédito, utilisée parallèlement à l’euro. Pour les Damanhuriens, cette autonomie n’est pas une fin en soi mais une condition permettant de préserver la liberté d’expérimentation sociale et culturelle qui constitue le cœur du projet.

Des temples clandestins devenus attractions

Aucune analyse de Damanhur ne peut faire l’impasse sur les Temples de l’humanité. Creusé clandestinement dans la montagne pendant plus de quinze ans, cet ensemble souterrain constitue aujourd’hui l’emblème de la communauté. Répartis sur plusieurs niveaux et composés de différentes salles thématiques – consacrées notamment à l’eau, à la terre, aux métaux ou aux miroirs –, les temples matérialisent la vision spirituelle développée par les fondateurs.

Pour les Damanhuriens, ces espaces participent à une démarche de transformation personnelle et collective fondée sur l’idée d’une connexion entre l’être humain, la nature et les différentes dimensions du vivant. Quelles que soient les croyances que l’on accorde à cette vision, les temples jouent un rôle central dans la construction de l’identité collective de la fédération.

Fourni par l'auteur

Paradoxalement, c’est leur découverte par les autorités italiennes en 1992 qui va contribuer à la reconnaissance publique de Damanhur. Ce qui aurait pu conduire à la disparition du projet s’est progressivement transformé en un processus de patrimonialisation. Aujourd’hui, les temples attirent des milliers de visiteurs chaque année et constituent l’un des principaux vecteurs de visibilité de la communauté.

L’image de Damanhur n’est pas sans ombre. D’anciens membres, rassemblent témoignages critiques et enquêtes dénonçant conditionnement psychologique, irrégularités fiscales et manœuvres d’influence politique locale. Sur le plan judiciaire, le fondateur a fait l’objet d’accusations de fraude fiscale réglées par accord amiable avec le fisc, sans condamnation pénale. Une procédure relative au statut des travailleurs a quant à elle donné lieu à une décision de la Cour suprême italienne en 2018, imposant que les membres soient rémunérés conformément au droit du travail.

À ce jour, aucune condamnation pénale pour dérive sectaire n’a été prononcée. Ces tensions ne sont d’ailleurs pas propres à Damanhur : la plupart des communautés intentionnelles connaissent, à un moment ou un autre, leur lot de dissidences et de départs, dont les motivations mêlent souvent désillusion sincère, conflits personnels et réinterprétation rétrospective de l’expérience vécue.

Recherche, éducation et expérimentation

L’originalité de Damanhur ne réside pas uniquement dans son organisation sociale ou sa dimension spirituelle. La communauté se présente également comme un espace permanent d’expérimentation. Parmi les domaines les plus singuliers, figure le travail consacré aux relations entre l’être humain et le monde végétal. Les recherches menées autour de la « Musique des plantes » ou des dispositifs PlantTunes reposent sur l’idée que les végétaux peuvent être intégrés à de nouvelles formes d’interaction et de communication avec les humains.

Au-delà de la validité scientifique de ces travaux, leur intérêt réside dans la place qu’ils occupent dans l’imaginaire collectif de la communauté : ils traduisent une volonté constante d’explorer des voies alternatives de connaissance et de remettre en question les frontières traditionnelles entre nature et culture.

Cette ambition se prolonge à travers l’Olami Damanhur University, structure chargée de transmettre les savoirs développés au sein de la fédération. L’université propose des séminaires, des formations et des programmes consacrés notamment à la gouvernance communautaire, au développement personnel, à l’écologie ou encore à la création de communautés intentionnelles. Damanhur ne cherche donc pas seulement à expérimenter pour elle-même ; elle entend également diffuser ses apprentissages au-delà de ses frontières.

Travel with Mansoureh 2020.

L’avenir d’une utopie

Si Damanhur est née dans une vallée du Piémont, son influence dépasse aujourd’hui largement les frontières italiennes. La communauté a développé un réseau international de groupes affiliés et de sympathisants présents en Europe, en Amérique du Nord, au Japon ou encore en Australie. Cette ouverture s’appuie notamment sur le projet Vajne, destiné à maintenir les liens entre la fédération et ses membres vivant à l’extérieur, ainsi que sur sa participation à des réseaux internationaux tels que le Global Ecovillage Network.

Cette capacité d’ouverture constitue sans doute l’une des clés de sa longévité. Comme de nombreuses communautés intentionnelles, Damanhur a dû faire face aux défis du renouvellement générationnel, de l’institutionnalisation et de la disparition de son fondateur. Jusqu’à présent, elle semble avoir répondu à ces enjeux par une adaptation continue de ses institutions, de sa gouvernance et de ses modes d’engagement.

L’ambition affichée aujourd’hui dépasse la seule pérennité de la communauté elle-même. Damanhur entend contribuer, à travers ses activités éducatives, culturelles et internationales, à la réflexion sur de nouvelles formes de vie collective dans un contexte marqué par les crises écologiques et sociales contemporaines.

Que peut-on apprendre de Damanhur ?

Que l’on adhère ou non à ses croyances, Damanhur constitue un terrain d’observation exceptionnel. Alors que de nombreuses initiatives alternatives disparaissent après quelques années, cette communauté a réussi à traverser un demi-siècle d’histoire en combinant vision collective, institutions durables, activités économiques et capacité d’adaptation.

Son principal enseignement réside peut-être moins dans sa spiritualité que dans sa faculté à articuler des dimensions souvent séparées dans les organisations contemporaines : la quête de sens, la gouvernance, l’économie, l’éducation et le rapport au territoire. À ce titre, Damanhur apparaît moins comme une utopie réalisée que comme un laboratoire vivant qui interroge nos manières de faire société et d’imaginer des formes alternatives de vie collective.

Au-delà du cas de Damanhur, les communautés intentionnelles, les expériences utopiques et plus largement les formes d’organisation situées à la marge des modèles dominants constituent des sources d’apprentissage souvent sous-estimées. Qu’il s’agisse de communautés écologiques, de lieux autogérés, de mouvements contre-culturels ou d’autres formes de vie collective, ces expériences explorent des questions qui traversent aujourd’hui nos sociétés : comment renforcer la solidarité ? Comment concilier autonomie et coopération ? Comment produire et consommer autrement ? Comment redonner du sens à l’action collective ?

Expérimenter des formes inédites

Aucune de ces expériences n’est parfaite. Elles connaissent leurs tensions, leurs contradictions et parfois leurs échecs, tout comme les organisations conventionnelles. Leur intérêt réside ailleurs : dans leur capacité à expérimenter des solutions inédites et à ouvrir des espaces de réflexion que les institutions établies peinent parfois à explorer.

Damanhur. Fourni par l'auteur

Dans un monde largement structuré par les impératifs de performance, de rentabilité et d’efficacité, ces communautés offrent la possibilité d’un véritable réveil humaniste. Non parce qu’elles détiendraient les réponses aux défis contemporains, mais parce qu’elles nous invitent à réinterroger des questions fondamentales : qu’est-ce qu’une vie collective réussie ? Comment articuler liberté individuelle et responsabilité commune ? Quelle place accorder à la coopération, au sens ou encore au rapport au vivant ?

L’enjeu n’est sans doute pas de reproduire ces modèles à l’identique. Il est plutôt d’accepter de les considérer comme des laboratoires à ciel ouvert, dont les réussites comme les limites peuvent nourrir notre réflexion. Les explorer permet moins de trouver des solutions toutes faites que d’élargir le champ des possibles et de remettre en question certaines de nos certitudes sur les manières d’organiser le travail, l’économie et la vie en société.

The Conversation

Xavier Pavie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

09.07.2026 à 17:26

Avec « The Mandalorian », comprendre les enjeux derrière les métaux rares

Olivier Pourret, Enseignant-chercheur en géochimie et responsable intégrité scientifique et science ouverte, UniLaSalle
Elodie Pourret-Saillet, Enseignante-chercheuse en géologie structurale, UniLaSalle
La fiction n’invente pas autant qu’elle révèle. En imaginant un métal rare dont le contrôle influence le destin d’une galaxie entière, « Star Wars » parle de notre avenir.
Texte intégral (2888 mots)
Un détour par la fiction pour mieux comprendre les enjeux stratégiques et environnementaux de l’exploitation des terres rares. Allociné

Armures étincelantes, forges ancestrales et batailles galactiques : dans l’univers de Star Wars, le « beskar » occupe une place à part. Ce métal légendaire, au cœur de l’identité mandalorienne, est réputé presque indestructible. Il résiste aux tirs de blaster et autres pistolasers, supporte des températures extrêmes et constitue un héritage transmis de génération en génération.


Avec la sortie en salle, le 20 mai dernier, de The Mandalorian and Grogu, premier film Star Wars à retrouver les écrans de cinéma depuis l’Ascension de Skywalker en 2019, le « beskar », matériau légendaire, revient au centre du récit. Présenté comme quasiment indestructible, capable de résister aux tirs de blaster et même aux sabres laser, le beskar appartient évidemment au domaine de la fiction.

Pourtant, derrière cette invention scénaristique se cache une réalité étonnamment familière : notre monde dépend lui aussi de matériaux rares, concentrés dans quelques régions du monde, convoités par les grandes puissances et devenus indispensables au fonctionnement des technologies modernes. La galaxie de Star Wars n’est peut-être pas aussi éloignée de nos préoccupations géologiques qu’elle en a l’air.

Un métal fictif qui ressemble à nos ressources stratégiques

Dans The Mandalorian, le beskar est bien davantage qu’un simple matériau. Il est rare, convoité, difficile à extraire et étroitement associé à une région unique de la galaxie : la planète Mandalore. Sa possession confère un avantage décisif, qu’il soit militaire, politique ou symbolique.

Cette situation n’est pas sans rappeler celle de certaines matières premières que géologues et économistes qualifient aujourd’hui de « critiques » ou de « stratégiques ». Ces ressources sont indispensables au fonctionnement de technologies essentielles, mais leur production demeure concentrée dans un nombre limité de pays, créant des dépendances parfois importantes.

Les terres rares en constituent sans doute l’exemple le plus connu. Derrière ce nom se cache un groupe de 17 éléments chimiques utilisés dans les aimants permanents des éoliennes, les moteurs de véhicules électriques, les smartphones ou encore certains équipements militaires. D’autres métaux, comme le cobalt, le gallium, le germanium ou l’indium, jouent également un rôle central dans les batteries, les semi-conducteurs ou les écrans tactiles.

Comme le beskar, ces ressources se distinguent moins par leur valeur marchande que par leur importance stratégique.

Production mondiale de cobalt. Olivier Pourret, données USGS, Fourni par l'auteur
Production mondiale de terres rares. Olivier Pourret, données USGS, Fourni par l'auteur

Leur répartition géographique est également très inégale. En 2025, la Chine assure près de 69 % de la production mondiale de terres rares et domine largement leur transformation industrielle. La République démocratique du Congo fournit quant à elle près des trois quarts du cobalt extrait dans le monde. Cette concentration crée une dépendance structurelle pour les grandes puissances industrielles, à l’image de celle que connaît la galaxie fictive de Star Wars vis-à-vis du beskar de Mandalore.

Quand la géologie rejoint la science-fiction

Les créateurs de Star Wars n’ont évidemment pas conçu le beskar comme un objet géologique. Pourtant, les propriétés qu’ils lui attribuent présentent une certaine cohérence avec ce que nous connaissons des matériaux les plus performants développés par l’industrie moderne.

Le beskar est présenté comme un alliage plutôt que comme un élément pur. Ce choix est particulièrement crédible. Dans le monde réel, les matériaux aux propriétés mécaniques exceptionnelles résultent presque toujours d’associations complexes entre plusieurs éléments chimiques.

L’acier inoxydable combine ainsi fer, chrome et nickel. Les alliages de titane utilisés dans l’aéronautique incorporent de l’aluminium et du vanadium. Les superalliages employés dans les turbines aéronautiques peuvent contenir une dizaine d’éléments différents afin de résister simultanément aux contraintes mécaniques, à l’oxydation et aux températures extrêmes.

La résistance thermique du beskar évoque également certains métaux réfractaires bien connus des géologues et des métallurgistes. Le tungstène, par exemple, possède la température de fusion la plus élevée parmi les métaux connus, atteignant 3 422 °C. Le rhénium, plus rare encore, est utilisé dans les composants soumis à des températures particulièrement élevées, notamment dans l’industrie aéronautique.

Barres, cristaux et tube de tungstène. Alchemist/Wikimedia, CC BY

Quant à sa capacité à absorber des impacts sans se rompre, elle rappelle les recherches menées depuis une vingtaine d’années sur les alliages à haute entropie. Ces matériaux de nouvelle génération associent plusieurs éléments en proportions voisines, produisant des combinaisons inédites de dureté, de résistance mécanique et de résistance à la corrosion.

Bien sûr, aucun de ces matériaux ne pourrait réellement arrêter un sabre laser. Mais la logique scientifique qui sous-tend le beskar apparaît moins fantaisiste qu’il n’y paraît au premier abord.

Des ressources au cœur des rapports de puissance

La comparaison devient encore plus frappante lorsqu’on s’intéresse à la géopolitique des ressources.

Dans l’univers du Mandalorian, le contrôle du beskar constitue un enjeu de pouvoir majeur. Les conflits qui entourent son extraction, sa circulation et sa réappropriation participent directement à l’équilibre politique de la galaxie. L’histoire récente fournit plusieurs exemples comparables.

En 2010, dans un contexte de tensions territoriales avec le Japon, la Chine a temporairement restreint ses exportations de terres rares. L’événement a provoqué une forte inquiétude parmi les industriels dépendants de ces matériaux et a accéléré les réflexions sur la diversification des approvisionnements.

Plus récemment, Pékin a instauré des restrictions à l’exportation concernant le gallium, le germanium, puis d’autres matériaux stratégiques utilisés dans les semi-conducteurs et les technologies de défense.

Ces épisodes rappellent que les matières premières critiques ne constituent pas seulement des ressources économiques. Elles représentent également des instruments d’influence et de souveraineté.

Face à ces enjeux, l’Union européenne a adopté en 2024 le Critical Raw Materials Act, destiné à renforcer la sécurité d’approvisionnement en matières premières critiques, à développer les capacités de recyclage et à diversifier les sources d’importation. Les États-Unis poursuivent des objectifs similaires à travers différents programmes de soutien à l’industrie minière et métallurgique.

Face à cette dépendance, deux grandes stratégies s’offrent aux pays importateurs : diversifier les sources d’extraction ou apprendre à récupérer ce que l’on a déjà consommé. C’est cette deuxième voie, celle du recyclage, que la série illustre, sans le savoir, avec une grande précision.

Le recyclage, ou l’art mandalorien appliqué à nos déchets

L’un des aspects les plus intéressants de la série réside peut-être dans la place accordée au recyclage du beskar. À plusieurs reprises, le personnage de l’armurière récupère d’anciens fragments de métal pour les fondre et leur donner une nouvelle forme. Dans la fiction, ce geste possède une dimension culturelle et spirituelle forte : il permet de préserver un héritage tout en l’adaptant aux besoins du présent.

Cette pratique fait écho à un défi bien réel. Aujourd’hui, moins de 1 % des terres rares contenues dans les produits en fin de vie sont effectivement recyclées. Les obstacles sont nombreux : faibles concentrations dans les objets, difficultés de démontage, coûts élevés des procédés de récupération ou encore insuffisance des filières de collecte.

Pourtant, les millions de véhicules électriques, d’éoliennes et d’équipements électroniques actuellement en circulation constituent déjà un immense gisement urbain de métaux stratégiques.

De nombreux programmes de recherche européens et asiatiques cherchent ainsi à développer de nouvelles méthodes permettant de récupérer le néodyme des aimants permanents ou le cobalt contenu dans les batteries. À leur manière, ces chercheurs pratiquent eux aussi une forme de forge moderne : ils transforment les déchets technologiques d’aujourd’hui en ressources stratégiques de demain.

Ce que le beskar révèle de notre monde

Au fond, The Mandalorian ne raconte pas une histoire de métallurgie. La série parle avant tout d’identité, de transmission, de mémoire collective et de résilience culturelle.

Mais si le beskar occupe une place aussi centrale dans cet univers, c’est précisément parce qu’il matérialise ces enjeux sous une forme immédiatement compréhensible. La rareté de la ressource, la dépendance qu’elle crée et les conflits qu’elle suscite donnent une profondeur supplémentaire aux thèmes explorés par la fiction.

Comme souvent, la science-fiction agit ici comme un miroir. Elle déplace les questions dans une galaxie imaginaire pour mieux éclairer celles qui traversent notre propre société.

Les terres rares, le cobalt ou le gallium ne bénéficient pas de l’aura mythique du beskar. Leurs noms sont moins évocateurs et leurs propriétés moins spectaculaires. Pourtant, ils jouent un rôle tout aussi déterminant dans les transformations technologiques, énergétiques et géopolitiques du XXIᵉ siècle.

La fiction n’invente donc pas tant qu’elle ne révèle. En imaginant un métal rare dont le contrôle influence le destin d’une galaxie entière, Star Wars nous invite à porter un regard nouveau sur les ressources dont dépend notre propre avenir.

Ignorer cette réalité, c’est avancer dans la galaxie sans armure : vulnérable, exposé, dépendant des autres.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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