27.08.2026 à 15:40
Quand la polarisation internationale s’invite dans la présidentielle brésilienne
Texte intégral (1944 mots)
L’ESSENTIEL
La présidentielle brésilienne, en octobre prochain, se jouera sans aucun doute entre le sortant Lula (centre gauche), en lice pour un dernier mandat, et Flávio Bolsonaro, fils de Jair et, comme ce dernier, représentant de la droite dure.
Ce duel est suivi avec la plus grande attention dans de nombreux pays du monde, à commencer par les États-Unis.
Dans un scrutin qui s’annonce très serré, les soutiens étrangers (ou l’exaspération qu’ils peuvent susciter au sein de l’électorat brésilien) pourraient contribuer à faire pencher la balance en faveur de l’un ou l’autre candidat.
La campagne électorale brésilienne a officiellement commencé le 16 août. Le premier tour aura lieu le 4 octobre et le second, si nécessaire, le 25.
Derrière le duel entre les deux principaux candidats – le président sortant Lula et Flávio Bolsonaro, fils de son prédécesseur Jair Bolsonaro (condamné il y a quelques mois à vingt-sept ans de prison pour son rôle dans la tentative de coup d’État de décembre 2023 et autorisé depuis mars dernier à purger sa peine à son domicile pour raisons de santé) – se joue une bataille de réseaux politiques, médiatiques et diplomatiques internationaux.
Le camp Bolsonaro bénéficie de soutiens visibles au sein de la droite et de l’extrême droite internationales, tandis que Lula dispose de relais importants au sein des forces progressistes et de plusieurs gouvernements étrangers.
Alexandre de Moraes, cible du camp Bolsonaro… et de Washington
Cette internationalisation a commencé à prendre forme en 2025, lorsque le frère cadet de Flavio Eduardo Bolsonaro, alors député fédéral de l’État de São Paulo depuis 2015 (il a depuis perdu son mandat en décembre 2025, à la suite d’une décision de la Chambre des députés), s’est installé aux États-Unis.
Selon The Guardian, Eduardo Bolsonaro aurait essayé de convaincre les responsables de l’administration Trump d’imposer des sanctions à Alexandre de Moraes, le juge de la Cour suprême chargé de l’enquête visant son père. Depuis mai 2025, Eduardo était aussi lui-même visé par la justice brésilienne, et a d’ailleurs été condamné en juin 2026 – en son absence puisqu’il se trouve toujours sur le territoire états-unien – à quatre ans de prison : il lui est reproché d’avoir cherché à obtenir de la part de Donald Trump qu’il prenne des sanctions économiques contre le Brésil afin de faire pression sur la justice brésilienne et de favoriser son père dans le cadre de son procès.
Or, Moraes se trouvait déjà dans le collimateur de l’entourage de Donald Trump pour avoir ordonné, en 2024, la suspension de Twitter/X au Brésil à la suite du refus de la plateforme de se conformer à des décisions judiciaires lui ordonnant notamment de bloquer certains comptes accusés de diffuser de fausses informations des discours haineux, et refusé de nommer un nouveau représentant légal. Elon Musk avait alors dénoncé une entrave à la « liberté d’expression ».
En février 2025, l’entreprise de médias de Donald Trump (Trump Media & Technology Group) et la plateforme vidéo Rumble ont déclenché des poursuites contre Moraes aux États-Unis, contestant ses décisions de blocage de comptes et de contenus. Le dossier brésilien se retrouvait ainsi directement lié à l’écosystème politique et technologique de Trump, rapprochant deux intérêts jusque-là distincts : la volonté des Bolsonaro de faire pression sur la justice brésilienne et celle des plateformes de contester les règles imposées à leurs contenus.
En juillet 2025, l’administration Trump a sanctionné Alexandre de Moraes au titre du Global Magnitsky Act, l’accusant notamment de violations des droits humains et de répression de la liberté d’expression.
Ces sanctions ont été levées en décembre après un rapprochement entre Donald Trump et Lula. Toutefois, l’administration Trump étudierait actuellement l’opportunité de promulguer de nouvelles sanctions contre le juge.
Chacun compte ses soutiens
Entre-temps, le 26 mai, Flávio et Eduardo Bolsonaro ont rencontré Donald Trump à la Maison-Blanche.
Depuis juillet 2026, Washington a progressivement renforcé la pression sur le gouvernement de Lula par des mesures commerciales et diplomatiques afin, selon le Washington Post, de le contraindre à mettre fin aux poursuites contre Jair Bolsonaro. Ces tensions commerciales se sont poursuivies en août, lorsque le Brésil a à son tour ouvert une procédure de réciprocité contre la hausse des droits de douane décidée par Washington.
Lula et Flávio Bolsonaro se sont mutuellement accusés d’être responsables des tensions avec Washington, mais selon une enquête de l’institut de sondages Datafolha, la majorité des Brésiliens estiment que les droits de douane imposés par Donald Trump visent à aider Flávio Bolsonaro dans sa campagne présidentielle.
Les deux camps brésiliens disposent désormais de relais internationaux. Mais ce relais international se déroule sous des formes distinctes. Le camp Bolsonaro s’appuie sur des soutiens individuels de dirigeants étrangers : Javier Milei était présent en personne au lancement de la campagne et Benyamin Nétanyahou est intervenu par vidéo, tandis que Lula s’inscrit dans un réseau plus institutionnel de gouvernements et de mouvements progressistes.
En avril, il a participé, à Barcelone, à la Global Progressive Mobilisation, aux côtés notamment du premier ministre espagnol Pedro Sánchez, de la président mexicaine Claudia Sheinbaum et du président sud-africain Cyril Ramaphosa, lors d’un rassemblement consacré à la lutte contre la montée de l’extrême droite.
La polarisation internationale s’impose aux campagnes nationales
C’est dans ce climat que s’amorce la campagne électorale. La légère avance de Lula sur Flávio Bolsonaro dans les sondages s’est réduite, et les deux hommes sont désormais au coude-à-coude. Il est possible que, ces prochaines semaines, les déclarations et actions de l’administration Trump joueront un rôle déterminant dans l’issue du scrutin.
Le cas brésilien pourrait ainsi devenir un laboratoire d’une nouvelle géographie de la polarisation politique, dans laquelle les conflits électoraux nationaux sont de plus en plus connectés à des réseaux transnationaux. Pour la France et pour l’Europe, la question est peut-être moins de savoir si cette dynamique existe déjà que de comprendre jusqu’où elle pourrait s’étendre à nos propres démocraties.
Jorge Jacob ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.08.2026 à 15:39
Internet, réseaux mobiles : nos télécommunications sont-elles à bout ?
Texte intégral (1682 mots)
Au fil des décennies, nos réseaux de communications se sont toujours plus complexifiés afin de monter en puissance. Mais ce chemin ne sera pas viable éternellement. Allons-nous bientôt devoir changer d’approche ?
Pendant des décennies, ingénieurs et chercheurs en télécommunications ont poursuivi un seul objectif : transmettre plus d’information, plus vite et avec le moins d’erreurs possible. Qu’il s’agisse d’un appel vocal, d’une vidéo, d’un message ou même de la mesure d’un capteur, toutes ces données sont encodées numériquement en suites de 0 et de 1, qu’on appelle des bits. Cette suite est elle-même convertie en signaux électromagnétiques transmis par des ondes radio. Dit simplement, les réseaux actuels ne transportent pas le sens d’un message, mais une représentation binaire.
Cette logique a été extraordinairement efficace. Elle a permis l’avènement de la 2G et des SMS, de la 3G avec l’Internet mobile, de la 4G et la vidéo en ligne, puis de la 5G, qui améliore les débits, diminue la latence et permet de connecter de nombreux objets. Mais elle rencontre aujourd’hui une limite : continuer à gagner en performance exige toujours plus de bande passante, d’antennes, de calcul, d’énergie et d’infrastructures, dans un monde pourtant limité. Voyons-nous le bout de notre modèle ?
Optimiser, mais jusqu’à un certain point
À partir des années 1950, une grande partie de l’ingénierie des télécommunications s’est construite autour d’une question fondamentale : quelle quantité d’information peut-on transmettre par seconde et de manière fiable ? La principale difficulté est qu’une transmission subit toujours des perturbations extérieures, ce qu’on appelle le bruit. Ce bruit peut avoir de nombreuses causes : la chaleur des composants électroniques, les interférences avec d’autres communications, les réflexions sur les bâtiments, l’absorption par les murs, les obstacles…
Mis en équation, ce problème donne le théorème de Shannon–Hartley. Il a été formulé après à la fin des années 40 dans le prolongement des travaux de Claude Shannon, et donne une réponse fondamentale à cette question pour un cas idéal. Le débit maximal fiable dépend alors principalement de deux facteurs : la largeur de bande passante disponible, c’est-à-dire l’ensemble des fréquences que l’on peut exploiter pour communiquer, et le rapport entre le signal reçu et le bruit ambiant. Notons que, pour établir cette limite théorique, Shannon suppose un bruit « idéal » : il est aléatoire, indépendant du signal transmis et ses variations suivent une courbe statistique appelée loi normale (ou loi gaussienne). Cette hypothèse représente assez bien de nombreuses sources de bruit physique, sans rendre compte de toutes les perturbations observées dans les réseaux réels…
Pour bien comprendre ce théorème, on peut comparer la télétransmission des 0 et des 1 (les bits) au passage de véhicules. La bande passante peut se comprendre comme la largeur d’une route : plus elle est large, plus on peut faire circuler de véhicules en parallèle. Le rapport signal/bruit indique, lui, à quel point le récepteur distingue clairement le signal utile des perturbations. Il peut être comparé à la visibilité sur la route : avec une bonne visibilité, on peut mettre les véhicules plus proches et les faire circuler plus vite. Lorsque le signal est plus propre, on peut utiliser des codages plus efficaces et transmettre davantage de bits.
Mais ce gain n’est pas illimité ! Au-delà d’un certain point, améliorer encore la qualité du signal rapporte de moins en moins, tout en coûtant de plus en plus. On pourrait dire qu’une fois que la visibilité est bonne, il faudrait rajouter des radars et des instruments de télémétrie, ce qui est plus complexe et coûteux.
Plus de fréquences, plus d’antennes, plus de complexité
C’est cette stratégie qui a porté les générations successives de réseaux mobiles. Pour augmenter le débit, les chercheurs, les opérateurs et les industriels ont mobilisé davantage de fréquences, densifié les réseaux et utilisé des antennes et des algorithmes toujours plus sophistiqués. La 5G s’inscrit pleinement dans cette trajectoire.
Plusieurs technologies illustrent cela. Une onde radio ne suit pas toujours un trajet direct : elle peut rebondir sur une façade, contourner un obstacle, arriver avec un léger retard ou depuis plusieurs directions. Pour résoudre ce problème, une solution est d’utiliser plusieurs antennes à l’émission et à la réception, afin que le réseau puisse exploiter des trajets multiples. Il peut renforcer le signal vers un utilisateur, réduire certaines interférences ou transmettre plusieurs flux de données en parallèle lorsque l’environnement le permet.
Une autre technologie, qu’on appelle le beamforming, repose sur la même logique : coordonner plusieurs antennes pour concentrer l’énergie radio dans une direction donnée, plutôt que de l’émettre dans toutes les directions. Cela améliore la réception, mais suppose de mesurer l’état de la communication, de suivre les déplacements des utilisateurs, de choisir les bons faisceaux et d’adapter en permanence les paramètres de transmission. La performance augmente, mais la complexité matérielle et logicielle aussi.
Cette complexité devient encore plus visible lorsque l’on utilise des fréquences plus élevées, ce qui est pourtant intéressant. Monter en fréquence permet d’accéder à des bandes plus larges, donc potentiellement plus de débit. Cependant, plus la fréquence augmente, plus les pertes augmentent, la pénétration dans les bâtiments diminue et la sensibilité aux obstacles s’accroît. Pour regagner en qualité de signal et en robustesse, il devient alors nécessaire d’installer les antennes plus près des usagers et de diriger l’énergie radio avec des faisceaux plus intelligents.
Cela signifie, très concrètement, plus d’équipements réseau, plus de capacité de calcul, et donc des coûts plus importants et plus de consommation de ressources. On améliore certes les performances, mais au prix d’une complexité matérielle et logicielle croissante et d’un gain d’efficacité énergétique moindre.
Pour la 6G, une approche nouvelle et moins lourde ?
Est-ce pour autant la fin du théorème de Shannon-Hartley ? Non : les limites physiques de la transmission demeurent. Aucun réseau, même « intelligent », ne supprimera le bruit, l’atténuation ou les interférences. En revanche, la stratégie dominante consistant à chercher toujours plus de débit brut fait face à des rendements décroissants. On peut continuer à améliorer les réseaux, mais chaque amélioration devient plus coûteuse en énergie, en infrastructures et en coordination que les précédentes.
C’est dans ce contexte que les recherches sur la 6G posent une question différente. La 6G ne supprimera pas les 0 et les 1. Elle ne s’affranchira pas non plus des lois physiques de la transmission. Mais si l’on continue à raisonner uniquement en termes de bits transmis, ne risque-t-on pas de construire des réseaux toujours plus puissants, mais aussi toujours plus lourds ? L’enjeu n’est plus de se demander « combien peut-on transmettre ? », mais plutôt « qu’est-il réellement utile de transmettre pour atteindre l’objectif ? »
C’est justement le changement de paradigme proposé par ce que l’on nomme les communications sémantiques. Au lieu de chercher à transmettre fidèlement tous les bits d’un message, ces approches visent à transmettre uniquement le sens utile pour accomplir une tâche. Concrètement, l’émetteur et le récepteur partageraient des modèles leur permettant, grâce à de l’IA, de reconstruire l’information pertinente sans échanger toutes les données brutes.
L’objectif est de réduire les besoins en bande passante, en énergie et en calcul, tout en améliorant l’efficacité pour une grande diversité d’usages, comme les robots collaboratifs ou les véhicules connectés. Cette approche est aujourd’hui explorée dans plusieurs projets 6G, mais elle soulève encore des défis majeurs concernant la définition du « sens », la façon d’évaluer la qualité de la transmission, ainsi que le fait d’adapter les modèles d’IA nécessaires à cette technologie à l’ensemble des systèmes qui en auraient l’usage.
Cet article a été rédigé avec l’aide du Dr Quentin Lampin, chercheur senior et co-directeur du laboratoire commun Orange-CEA « AI-Native Communications ».
Ce travail (ou une partie de ce travail) a été réalisé avec le soutien du projet 6GARROW, financé par la Smart Networks and Services Joint Undertaking (SNS JU) dans le cadre du programme-cadre de recherche et d’innovation Horizon Europe de l’Union européenne (convention de subvention n° 101192194), ainsi que par une subvention de l’Institute for Information & Communications Technology Promotion (IITP) financée par le ministère coréen des Sciences et des Technologies de l’Information et de la Communication (MSIT) (référence n° RS-2024-00435652)
27.08.2026 à 11:59
Pourquoi il faut en finir avec le mythe de la forêt salvatrice
Texte intégral (3626 mots)
L’ESSENTIEL
Face au changement climatique, les forêts sont souvent présentées comme de salvateurs « poumons verts ». Pourtant, de plus en plus de forêts françaises émettent plus de CO₂ qu’elles n’en séquestrent.
Pour le comprendre, il faut savoir faire la distinction entre stocks et flux de carbone, mais également regarder la forêt dans son ensemble, au-delà des arbres qui la constituent.
Selon les essences présentes, le mode de gestion, l’utilisation faite du bois prélevé, les forêts peuvent être plus ou moins résilientes face au changement climatique.
Face au changement climatique, les forêts vont-elles pouvoir nous sauver ? L’idée est rassurante, mais elle repose sur une mauvaise compréhension du cycle du carbone et de ce qu’est véritablement une forêt, au-delà des arbres qui la constituent.
Le contexte actuel plus qu’inquiétant doit de fait nous obliger à remettre en cause ce mythe de la forêt salvatrice, voici pourquoi.
Qu’est-ce que la fixation de CO₂ ?
Commençons tout d’abord par démythifier une première chose : si les forêts et toutes les plantes de la planète peuvent stocker du carbone, ce n’est rien comparé aux océans et aux eaux de surface qui capturent chaque année 29 000 gigatonnes (Gt) de CO₂, contre 2 000 Gt pour les organismes photosynthétiques, dont beaucoup, soit dit en passant, vivent dans l’eau.
Quant à la photosynthèse, parlons-en. Cette faculté des végétaux chlorophylliens est souvent mal comprise. Elle permet aux plantes de produire des sucres nécessaires à leur développement en utilisant pour cela à la fois des molécules d’eau principalement puisées dans le sol par les racines et des molécules de CO₂ captées dans l’air par les feuilles.
Une photosynthèse intermittente
Ce processus n’est pas permanent : il peut fortement diminuer et même s’arrêter, notamment en période de sécheresse quand l’eau vient à manquer, la nuit lorsqu’il n’y a plus de lumière, en période de canicule (en été) ou de gel (en hiver) quand la température trop haute ou trop basse empêche l’activité métabolique.
Enfin, quand certains arbres perdent leurs feuilles à l’automne, ils perdent du même coup, la voie d’entrée du CO₂.
Fixation et séquestration du carbone
Une autre confusion est fréquente : la photosynthèse permet l’entrée du carbone dans la plante, c’est ce qu’on appelle la fixation du carbone. Ce n’est pas la même chose que la séquestration du carbone, qui s’inscrit dans la durée.
Pour que les forêts puissent être des auxiliaires à l’heure du changement climatique, il faut que, dans la durée, elles séquestrent davantage de carbone qu’elles n’en émettent. On pourra alors les qualifier de puits de carbone.
Les émissions de CO₂ de l’arbre
Ici, certains fronceront peut-être les sourcils. Comment ça, une forêt émet du CO₂ ? Tout à fait. Pour comprendre comment, il faut regarder ce qu’il se passe après la photosynthèse.
Ce processus permet donc à l’arbre de produire des sucres grâce à du CO₂ capté dans l’air et de l’eau puisée dans le sol. Ces sucres sont ensuite oxydés (grâce à l’oxygène O₂ de l’air) pour fournir l’énergie et fabriquer les tissus, nécessaires à sa croissance et à son développement, c’est ce qu’on appelle la respiration.
En consommant ces sucres, l’arbre rejette alors de l’eau et du CO₂. Dans certaines situations, l’hiver ou la nuit par exemple, un arbre continuera de respirer mais arrêtera sa photosynthèse, il émet donc plus de CO₂ qu’il n’en fixe.
PHOTOSYNTHÈSE ET RESPIRATION : DE QUOI PARLE-T-ON ?
- Schématiquement, la photosynthèse chez les plantes est le processus qui utilise l’énergie solaire pour casser des molécules d’eau H₂O puisées dans le sol, en récupérer les atomes d’hydrogène (H) pour les fixer à des molécules de dioxyde de carbone (CO₂) captées dans l’air (en se débarrassant des atomes d’oxygène de l’eau sous forme d’oxygène, O₂) et, ainsi, produire des sucres CHO, base de la matière organique. Elle est réalisée par tous les organismes possédant de la chlorophylle : les plantes et les cyanobactéries.
- Inversement, la respiration qui concerne tous les organismes vivants (à l’exception de quelques bactéries capables de se passer d’oxygène, chez qui la respiration est remplacée par la fermentation), y compris les plantes, correspond à la dégradation de la matière organique par oxydation, qui libère du CO₂, de l’eau et de la chaleur.
Le carbone stocké par l’arbre n’est pas éternel
Cependant, la part de CO₂ captée lors de la photosynthèse qui est respirée par l’arbre lui-même est faible. La plus grande partie du carbone puisé dans l’atmosphère est incorporée dans l’amidon, la cellulose, la lignine (constituant fondamental du bois, ndlr), les racines, le tronc, les branches, les feuilles et les fruits de l’arbre.
Ce carbone-là sera donc stocké dans l’arbre tant que celui-ci sera en vie. Mais si ce dernier brûle, le CO₂ sera relargué dans l’atmosphère.
Si l’arbre meurt de maladie ou autre, il sera décomposé lentement, ce qui libérera également une grande partie du carbone sur le long terme.
Le rôle crucial de la biodiversité des sols
Mais si l’arbre pousse dans un écosystème en bonne santé, alors bactéries, champignons, vers de terre et autres organismes décomposeurs pourront également se nourrir du bois mort et incorporer une partie de son carbone dans la matière organique des sols et dans leur propre biomasse. Eh oui, en forêt, tous les organismes participent au stockage du carbone, pas seulement les arbres, d’où l’intérêt d’une biodiversité élevée.
C’est également ce qu’il se passe quand une feuille ou une branche morte tombe. Le sol forestier constitue ainsi souvent un stock de carbone bien plus important que la partie aérienne des arbres.
Quand une forêt devient source de carbone
Mais si une forêt brûle, si elle subit une sécheresse trop longue ou que trop d’arbres dépérissent à la suite d’attaques de pathogènes, elles peuvent se retrouver à être dans la durée une source de carbone, et non plus un puits.
C’est un phénomène inquiétant que l’on observe de plus en plus. On peut le constater, par exemple, en voyant le jaunissement des feuilles et leur chute en plein été ou les branches supérieures des arbres qui meurent : c’est du même coup la surface photosynthétique de l’arbre qui est réduite.
Un cercle vicieux qui s’installe
Affaiblis, les arbres deviennent également plus vulnérables aux infections et aux attaques de ravageurs, ce qui en accroît le taux de mortalité. Le cercle vicieux peut encore continuer : la surmortalité des arbres en forêt entraîne de facto une accumulation de combustible au sol et dans les airs. Par temps chaud et sec, même les végétaux vivants se dessèchent, ce qui en augmente l’inflammabilité.
En sachant cela, que peuvent donc les forêts et leurs sols à l’heure du changement climatique ? Celui-ci impose de réduire la quantité de CO₂ atmosphérique, le principal gaz à effet de serre. Pour cela, il faut nécessairement réduire les sources d’émissions de CO₂.
En parallèle, on peut également séquestrer durablement le CO₂ en favorisant la photosynthèse tout en préservant les stocks de carbone organique.
Comment favoriser la photosynthèse ?
La première question que l’on peut alors se poser est la suivante : comment favoriser la photosynthèse ? On ne peut pas augmenter le rendement de celle-ci, mais on peut augmenter la surface photosynthétique.
C’est l’objectif des politiques de reforestation et de lutte contre la déforestation, qui concernent surtout les forêts tropicales.
Les bienfaits des forêts stratifiées
On peut également agir sur la surface photosynthétique sans modifier la surface forestière en s’intéressant à la stratification de la végétation. Ainsi, un hectare de forêt avec une strate arborescente, une strate arbustive et une strate herbacée, a fortiori lorsqu’on privilégie les mélanges d’espèces aux caractéristiques morphologiques et physiologiques complémentaires (par exemple, de petits arbres d’ombre sous une canopée de grands arbres de lumière, avec un mélange feuillus-résineux), permet d’atteindre un rendement photosynthétique bien plus important qu’une plantation où tous les arbres sont de la même espèce et du même âge, surtout s’il s’agit d’un résineux exotique qui empêche le développement de strates arbustives et herbacées dans son sous-bois.
La stratification et la biodiversité des espèces arbustives permet ainsi de séquestrer jusqu’à 40 % de carbone en plus, tout en favorisant la biodiversité aérienne et souterraine.
De même, plus on diversifie les espèces d’arbre et plus on laisse de bois mort au sol, plus la diversité en espèces végétales, animales ou microbiennes sera élevée et plus le stockage de carbone dans les sols sera important.
Si on associe cette gestion des forêts à une restauration des zones humides, on multiplie les effets biodiversité, stockage de carbone et solutions anti-incendie.
Le stock de carbone et la filière bois
Le carbone séquestré par les arbres peut également avoir une seconde vie lorsque la forêt est exploitée pour produire diverses ressources à partir du bois. Le carbone peut alors être stocké durant plus ou moins longtemps selon la durée de vie des ressources produites.
C’est selon cette logique que les politiques publiques ont favorisé le matériau bois : parce que le bois de construction représente en théorie une forme durable de stockage de carbone organique. Ainsi, à l’heure du réchauffement climatique global, la forêt est présentée comme salvatrice : non seulement elle peut être un puits de carbone, mais elle stocke une partie du CO₂ séquestré dans un matériau qui peut se monnayer.
Pourtant, l’actualité nous montre que la réalité est tout autre et que le puits de carbone qu’elle était devient de plus en plus souvent une source.
Des plantations commerciales au bilan carbone questionnant
De fait, la volonté d’avoir des forêts résilientes face au changement climatique et rentables d’un point de vue économique génère le développement d’un certain modèle : celui de plantations commerciales d’arbres supposément mieux adaptés aux sécheresses, car provenant de zones du monde plus arides. La plantation de ces espèces (surtout des résineux, comme le cèdre de l’Atlas, le pin de Monterey, le pin à encens, etc.) nécessite un travail mécanique du sol accompagné d’une fertilisation et, parfois, de traitements herbicides.
Ces pratiques empruntées à l’agriculture sont évidemment dévastatrices pour l’écosystème, l’environnement et in fine le climat, d’autant plus qu’elles font appel à de lourds engins forestiers très émetteurs de CO₂ et d’autres polluants et provoquent un déstockage massif du carbone des sols – bien plus important que celui lié au dépérissement lui-même.
Des monocultures très fragiles
Plus grave, ces monocultures sont beaucoup plus vulnérables aux attaques de ravageurs, aux sécheresses et aux incendies, qui provoquent le relargage brutal du CO₂ stocké dans cette biomasse. Ce non-sens écologique est souvent un non-sens économique, puisque le taux de succès des plantations est souvent faible, les épisodes récurrents de sécheresse et de canicule tuant massivement les jeunes plants qui n’ont pas eu le temps de développer suffisamment leurs racines.
De plus, les jeunes plantations étant très attractives vis-à-vis des ongulés, les rares survivants échappent difficilement à la dent des herbivores en l’absence de coûteuses protections. S’ensuit un retour très lent de la forêt, qui mettra souvent plus de quinze ans à redevenir un puits plutôt qu’une source de carbone.
Ainsi, d’un cercle vicieux où la forêt dépérissante aggrave l’effet de serre plutôt que de le réduire, on passe très vite à une spirale infernale quand il s’agit d’intensifier la sylviculture et d’artificialiser la forêt pour tenter d’adapter la production de bois rémunérateur dans une périlleuse fuite en avant, sans recul sur l’écosystème forestier et ses fonctions climatiques.
L’utilisation du bois : un facteur déterminant
Le devenir du bois issu des forêts pose aussi question. Sur les 57 millions de mètres cubes de bois récoltés chaque année en France hexagonale, 39 millions (68,4 %) sont utilisés comme bois-énergie (en autoconsommation ou commercialisé comme tel ou sous forme des déchets des usines de première et seconde transformation).
Le carbone stocké de ce bois sera donc immédiatement relargué dans l’atmosphère dès qu’il sera brûlé. Dix autres millions (17,5 %) partent dans l’industrie du papier, carton panneaux, etc., ce qui représente un stockage de court-moyen terme. Donc finalement, la proportion du bois prélevé qui continue de stocker durablement le carbone (bois d’œuvre) est relativement faible (14 %).
Des rotations qui s’accélèrent
Les politiques extractivistes ont également favorisé le racourcissement des rotations des plantations forestières en arguant du fait que les jeunes arbres en pleine croissance séquestreraient davantage de CO₂. Ce n’est pas faux, mais cela occulte le fait que le rajeunissement favorise aussi le déstockage massif des peuplements plus âgés et des sols malmenés par l’exploitation et la replantation.
De plus, l’argument des adeptes de la sylviculture intensive selon lequel une forêt âgée – dont les arbres ont dépassé l’âge d’exploitabilité – ne séquestreraient plus de carbone, mais émettraient autant de CO₂ qu’elles en fixent, a déjà été largement infirmé par la recherche scientifique.
Bien sûr, le fait que l’essentiel du stock de carbone se trouve dans le sol forestier est également passé sous silence dans cette même logique, puisque les pratiques d’exploitation, de replantation et d’entretien provoquent son érosion.
Le bénéfice mensonger des arbres à croissance rapide
Une autre idée reçue est que les espèces d’arbre à croissance rapide seraient beaucoup plus efficaces à séquestrer le CO₂ que celles à croissance lente, un prétexte trompeur pour délaisser chênes, hêtres, sapins et autres essences spontanées de nos forêts au profit de résineux indigènes (comme le pin maritime « amélioré » génétiquement) ou exotiques (comme le sapin Douglas) et de feuillus à bois tendre (par exemple, les peupliers hybrides, les eucalyptus ou encore l’arbre « magique » Paulownia tomentosa).
Effectivement le volume de bois accumulé par ces arbres en quelques années est souvent impressionnant, mais il s’agit de bois « tendres », c’est-à-dire à densité très faible. Pour un même volume de bois, une espèce à croissance lente stocke donc une quantité de carbone bien plus importante. Il n’y a même aucun lien entre la quantité de carbone séquestrée et la vitesse de croissance d’un arbre, puisque c’est la longévité de l’arbre qui importe.
Quelles forêts pour demain ?
Que conclure de tous ces constats ? Il ne s’agit évidemment pas de remettre en cause le rôle de puits de carbone de la forêt française : il est crucial. Mais pour que la forêt continue d’assurer ce rôle, il est urgent de préserver les forêts (notamment les forêts anciennes et les forêts humides), de restaurer les écosystèmes dégradés (en favorisant le reboisement naturel), de favoriser l’économie circulaire et la réutilisation du matériau bois, d’éviter le greenwashing en améliorant les certifications sur des critères réactualisés à l’aune des données scientifiques et en mettant en place des bilans carbone complets des filières. La forêt est un écosystème complexe qui ne saurait être réduit à ses arbres.
Aujourd’hui, le défi est d’en accroître la résilience face aux changements climatiques, ce qui suppose d’inventer une nouvelle ingénierie forestière. Comme toute ingénierie, elle doit s’appuyer sur des bases scientifiques solides et actualisées, et suppose la confrontation de différents savoirs.
Face à la complexité, toute solution simple serait un leurre. Les arguments environnementaux de la « lutte contre l’effet de serre et les changements climatiques » ne devraient plus servir de caution écologique aux politiques publiques qui promeuvent le retour brutal d’une vision productiviste et non durable de la forêt, qui sert uniquement les intérêts des lobbies industriels et économiques, au détriment des autres usagers de la forêt.
Ils doivent au contraire intégrer les dimensions « écosystémique » et sociale de la forêt, même si les institutions détestent la complexité et que les politiques publiques procèdent toujours par simplification des enjeux qu’elles visent à réguler. Tout l’enjeu pour les scientifiques est d’éclairer les débats autour des politiques climatiques et économiques de la gestion forestière et de la filière bois.
Francois Criscuolo est membre du collectif des riverains de la scierie SIAT à Oberhaslach, qui a mené entre 2021 et 2023 un dialogue avec l'entreprise pour réduire les nuisances sonores et liées à la pollution.
Guillaume Decocq ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.