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09.08.2026 à 09:37

Marjane Satrapi, Joann Sfar, Lewis Trondheim… comment l’atelier Nawak a changé la bande dessinée

Pierre Poinsignon, Enseignant-chercheur, Burgundy School of Business
Thomas Paris, Associate professor, HEC Paris, researcher at CNRS, HEC Paris Business School
L’atelier Nawak, né dans les années 1990, a abrité des grands noms de la bande dessinée française. Retour sur ce lieu devenu mythique.
Texte intégral (1974 mots)

Dans les années 1990, un petit atelier parisien de bande dessinée réunit, presque par hasard, plusieurs auteurs devenus depuis des figures majeures : Marjane Satrapi, Joann Sfar, Christophe Blain, Emmanuel Guibert ou encore Lewis Trondheim. Comment un lieu aussi ordinaire a-t-il pu devenir l’un des symboles d’un renouvellement majeur de la bande dessinée française ?


Au début des années 1990, dans un local sombre de la rue Quincampoix, à Paris, quelques auteurs de bande dessinée partagent un espace de travail. Le lieu est modeste. Il n’a ni manifeste, ni programme esthétique, ni ambition collective clairement formulée. Il s’appelle Nawak, presque par plaisanterie, après une remarque lancée lors d’une soirée : « C’est nawak ! » (une expression familière qui signifie « n’importe quoi »).

Pourtant, quelques années plus tard, cet atelier sera associé à certains des noms les plus importants de la bande dessinée francophone contemporaine : Lewis Trondheim, Joann Sfar, Christophe Blain, Emmanuel Guibert, Émile Bravo, David B., Marjane Satrapi, Nicolas de Crécy, Frédéric Boilet ou encore Marc Boutavant.

Comment expliquer qu’un simple lieu de travail partagé soit devenu, dans les récits du secteur, l’un des berceaux de la « Nouvelle Bande dessinée » ? L’atelier Nawak a-t-il réellement produit ce renouvellement ? ou a-t-il surtout révélé, concentré et rendu visible une transformation déjà à l’œuvre ?

C’est cette question que nous avons explorée à partir d’une recherche menée sur l’histoire de l’atelier Nawak, fondée sur 17 entretiens avec des auteurs et autrices passés par ce lieu, complétés par des sources secondaires, des archives éditoriales et des documents visuels.

Un secteur très codifié

Pour comprendre le rôle de Nawak, il faut revenir à la situation de la bande dessinée française au début des années 1990. Le secteur est alors largement structuré autour de grandes maisons d’édition, comme Dargaud, Dupuis, Casterman ou Le Lombard. Le modèle dominant repose sur des formats très codifiés : albums cartonnés de 46 pages, séries à héros récurrents, narration claire, couleur, lisibilité commerciale.

Ce modèle n’empêche néanmoins pas toute expérimentation. Des revues ou maisons, comme Métal Hurlant, À suivre ou Futuropolis, ont déjà ouvert d’autres voies. Mais, pour beaucoup de jeunes auteurs, l’accès aux circuits éditoriaux reste difficile. Les projets trop personnels, trop graphiques, trop autobiographiques ou trop éloignés des codes commerciaux sont souvent jugés invendables.

Ce sentiment de décalage conduit une partie de cette génération vers des maisons indépendantes, comme L’Association, créée en 1990, ou Cornélius, créée en 1991. Ces structures offrent un espace à des formes plus libres : récits autobiographiques, noir et blanc, formats atypiques, dessin moins académique, sujets intimes ou politiques.

La « Nouvelle Bande dessinée » ne naît donc pas d’un seul lieu, ni d’un seul groupe. Elle correspond plutôt à une transformation progressive des conventions du secteur. Mais l’atelier Nawak va en devenir l’un des points de cristallisation.

Un atelier né par nécessité

L’histoire de Nawak commence en 1991, dans un ancien local de l’éditeur Guy Delcourt, situé à Paris, rue Quincampoix. Celui-ci souhaite conserver la location sans y installer sa maison d’édition. Il propose alors au scénariste et dessinateur Thierry Robin d’y créer un atelier partagé. La logique est d’abord matérielle : il faut réunir assez d’auteurs pour payer le loyer.

Une première équipe se forme : Thierry Robin, Brigitte Findakly, Lewis Trondheim, Karim Bensemane, Dominique Hérody et Laurent Vicomte. Rien ne ressemble alors à une avant-garde organisée. Le local est petit, peu confortable, parfois sombre. Mais il offre quelque chose de décisif : une table, un espace, une adresse dans Paris, et la possibilité de ne plus travailler seul chez soi.

Les auteurs ne rejoignent pas Nawak pour participer à un mouvement artistique. Ils cherchent un lieu où travailler, maintenir une routine, rencontrer d’autres auteurs, voir des planches en cours, discuter de narration, de dessin, d’édition.

L’atelier fonctionne sans règle formelle. Les arrivées se font par relations personnelles, bouche-à-oreille, disponibilité d’une place. Il ne s’agit pas d’un collectif au sens fort, encore moins d’une école esthétique. Les auteurs ont des styles, des ambitions et des trajectoires très différentes.

C’est précisément ce qui rend le cas intéressant. Nawak n’est pas un manifeste. C’est un espace de travail ordinaire, mais traversé par des trajectoires extraordinaires.

Une proximité sans programme commun

En 1995, l’atelier déménage place des Vosges. Il devient alors l’atelier des Vosges, même si beaucoup continuent à parler de Nawak. Le lieu est plus vaste, plus lumineux, plus prestigieux. Mais l’esprit reste le même : pas de règles explicites, pas de direction artistique, pas de projet collectif imposé.

Cette proximité produit néanmoins des effets. Plusieurs œuvres majeures sont conçues ou réalisées dans cette période de cohabitation. Lewis Trondheim travaille à Lapinot et à ses Carottes de Patagonie. Emmanuel Guibert et Joann Sfar collaborent sur la Fille du professeur. Marjane Satrapi réalise Persepolis, publié à partir de 2000 par L’Association.

Il ne faut pas en conclure que ces œuvres sont le produit direct de l’atelier. Les collaborations existent, mais elles restent ponctuelles. L’atelier n’est pas une fabrique collective au sens strict.

Son rôle est plus discret. Il rend visibles des manières de travailler différentes. Il permet de voir que d’autres auteurs prennent des risques, inventent des formats, s’autorisent des récits atypiques. Il crée une forme d’émulation, sans imposer de norme commune.

Quand le lieu devient un label

Le basculement se produit lorsque plusieurs auteurs passés par Nawak accèdent à une reconnaissance critique, éditoriale et médiatique. Les prix s’accumulent. Les journalistes s’intéressent au lieu. Les éditeurs viennent voir ce qui s’y passe. Des auteurs jusque-là perçus comme marginaux deviennent des figures centrales.

Le cas de Persepolis est emblématique. Publié chez L’Association à partir de 2000, le récit autobiographique de Marjane Satrapi dépasse rapidement les frontières habituelles de la bande dessinée. L’œuvre connaît un succès international et montre que des formes auparavant jugées trop singulières peuvent rencontrer un large public.

À partir de ce moment, le regard des grandes maisons d’édition change. Elles créent ou renforcent des collections plus ouvertes à l’expérimentation. Dargaud lance « Poisson Pilote » en 2000. Gallimard crée « Bayou » en 2005 sous la direction de Joann Sfar. Les formats se diversifient. Les récits autobiographiques, littéraires ou graphiquement plus libres trouvent davantage de place.

Nawak devient alors autre chose qu’un atelier. Il devient un signe. Être passé par ce lieu fonctionne comme un indicateur informel de singularité. Les éditeurs, les journalistes et les prescripteurs du secteur relisent rétrospectivement l’atelier comme le foyer d’un renouvellement esthétique.

Ce phénomène peut être appelé un effet d’éclairage. Ce n’est pas parce que Nawak se serait pensé dès le départ comme un lieu majeur qu’il le devient. C’est parce que plusieurs auteurs reconnus y sont passés que le lieu est ensuite requalifié comme important. La réussite des œuvres éclaire le lieu en retour.

Berceau ou révélateur ?

La question posée par Nawak est donc moins simple qu’il n’y paraît. A-t-il été le berceau de la Nouvelle Bande dessinée ? Oui, si l’on entend par là un espace où plusieurs auteurs majeurs ont travaillé, échangé et développé des œuvres importantes. Non, si l’on imagine un lieu fondateur, organisé autour d’un projet esthétique commun.

Nawak a surtout été un révélateur. Il a concentré, à un moment donné, des trajectoires qui participaient déjà à une transformation plus large du secteur. Il a permis à des auteurs situés à la marge des circuits dominants de se côtoyer, de se renforcer et, progressivement, d’être identifiés comme appartenant à une même génération.

Ce processus montre que les industries culturelles ne se transforment pas seulement par de grandes décisions éditoriales, des politiques publiques ou des innovations techniques. Elles changent aussi par des configurations locales, fragiles et contingentes : un local disponible, un loyer à partager, quelques auteurs qui se connaissent, des conversations quotidiennes, des œuvres qui circulent.

Une reconfiguration du secteur

L’histoire de Nawak éclaire ainsi un mécanisme plus général dans les industries culturelles et créatives. Des lieux modestes, informels, peu institutionnalisés, peuvent acquérir une importance considérable lorsqu’ils se trouvent associés à des trajectoires créatives reconnues.

Dans le cas de la bande dessinée, cette dynamique accompagne une transformation profonde : montée en légitimité du roman graphique, reconnaissance de récits autobiographiques, diversification des formats, déplacement des frontières entre bande dessinée populaire, littérature et art contemporain.

Les auteurs passés par Nawak ont contribué à rendre publiables des formes auparavant jugées périphériques. Ils ont participé à redéfinir ce qu’un éditeur pouvait accepter, ce qu’un festival pouvait consacrer, ce qu’un lecteur pouvait attendre de la bande dessinée.

L’ordinaire et le mythe

Ce que montre finalement l’histoire de Nawak, c’est le décalage entre la banalité initiale d’un lieu et la valeur symbolique qu’il peut acquérir après coup. Pour ses membres, l’atelier était d’abord un endroit où poser ses planches et travailler. Pour le secteur, il est devenu progressivement un repère, puis presque un mythe.

Cette transformation rappelle que les mondes de l’art ont besoin de récits pour comprendre leurs propres changements. Lorsqu’un secteur se reconfigure, il cherche des lieux, des noms, des moments pour donner forme à ce qui s’est passé. Nawak a rempli cette fonction.

L’atelier Nawak n’a pas été seulement un décor. Il n’a pas non plus été une cause unique. Il a été un espace d’agrégation, de visibilité et de relecture. Un lieu ordinaire devenu, par les trajectoires qu’il a réunies et les récits qui se sont ensuite attachés à lui, l’un des symboles d’une nouvelle manière de faire de la bande dessinée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

09.08.2026 à 09:36

Le Maroc, futur leader continental africain des data centers et de l’IA

Thierry Berthier, Maitre de conférences en mathématiques, cybersécurité et cyberdéfense, chaire de cyberdéfense Saint-Cyr, Université de Limoges
À travers une série de projets de data centers, le Maroc cherche à prendre une longueur d’avance sur ses voisins dans le secteur du numérique.
Texte intégral (1321 mots)

L’ESSENTIEL

  • En avril 2026, plusieurs institutions publiques marocaines ont validé le lancement d’un projet de data center à Dakhla, dans le sud du pays, qui sera exclusivement alimenté par des énergies renouvelables.

  • Ce projet s’inscrit dans les nombreux efforts du Maroc pour s’imposer comme leader régional, voire continental, dans le secteur du numérique.

  • En investissant dans de telles infrastructures, le Royaume entend mieux maîtriser l’hébergement de ses données afin de servir ses intérêts économiques et ses ambitions géopolitiques.


À Nouaceur, en périphérie de Casablanca, un consortium emmené par le Sud-Coréen Naver Cloud, l’Américain Nvidia et l’opérateur Nexus Core Systems prépare un centre de données consacré à l’intelligence artificielle (IA) évalué à 1,2 milliard de dollars (1,04 milliard d’euros). Visant à terme 500 mégawatts de capacité, soit davantage que la puissance cumulée aujourd’hui installée dans les cinq premiers pays africains du secteur, le projet résume à lui seul le pari que fait le Maroc sur les infrastructures numériques.

Le pari marocain des data centers

Le pays ne domine pas encore le classement continental. Selon le rapport « Africa’s Digital Leap », publié par Heirs Technologies, l’Afrique comptait fin 2025 environ 211 data centers actifs, très concentrés, notamment en Afrique du Sud – avec 49 centres. Le Maroc, avec huit infrastructures recensées à Casablanca, occupe la cinquième place du classement continental en 2025, derrière l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Kenya, l’Égypte, mais devant le Ghana, la Côte d’Ivoire et la Tunisie.

Sur la prochaine génération de projets, le royaume joue sa place de leader régional. Le pari se double d’un second chantier à Dakhla, où les ministères de la transition énergétique et de la transition numérique ont validé en janvier 2026 un centre de données vert de 500 mégawatts. Ce centre sera alimenté exclusivement par l’éolien et le solaire et adossé à l’institut Al Jazari, consacré à l’intelligence artificielle et à la transition énergétique en partenariat avec l’université de Dakhla. Le site Jeune Afrique évoquait en janvier jusqu’à quatre projets de cette nature pour une capacité combinée proche de deux gigawatts, à comparer au 0,500 gigawatt à peine que cumulent aujourd’hui les cinq pays africains les plus avancés du secteur.

Les fondements d’un leadership numérique régional

Cette ambition s’appuie sur des atouts géographiques dont peu de pays africains disposent. Le Maroc est le seul du continent à disposer à la fois d’une façade atlantique et méditerranéenne, raccordé à une dizaine de câbles sous-marins, dont Africa-1 et 2Africa. Ce dernier est porté par Meta, avec des temps de latence vers le sud de l’Europe inférieurs à 20 millisecondes. Cette proximité a pris une dimension réglementaire en 2023 lorsque Rabat a modifié sa loi 09-08 sur la protection des données personnelles pour la rapprocher du RGPD européen. Cela a permis à des entreprises françaises, espagnoles ou belges d’y héberger leurs données sans enfreindre leurs propres obligations.

Le marché existant reste pour l’instant concentré : Maroc Télécom, Inwi, Medasys et N+one se partagent plus de 84 % des parts selon une monographie du Conseil de la concurrence, tandis qu’Oracle multiplie ses implantations à Casablanca, qu’Orange Maroc s’associe à AWS et que Maroc Télécom a signé avec Google Cloud une convention de partenariat évalué à environ 3 milliards de dollars (soit 2,6 milliards d’euros).

Cette accélération n’efface pas certains enjeux. Le taux d’utilisation moyen des centres de données africains plafonne autour de 40 %, contre 70 à 80 % en Europe ou au Moyen-Orient, ce qui met en avant le défi du rythme d’absorption d’une telle capacité.

Des infrastructures au service de la souveraineté et d’une stratégie d’influence

Au-delà des chantiers eux-mêmes, le pari marocain ouvre des perspectives concrètes pour l’économie locale. Une part croissante des données africaines reste aujourd’hui hébergée hors du continent, privant les économies locales d’une partie de la valeur qu’elles génèrent. Rapatrier ce traitement à Casablanca ou à Dakhla permettrait de capter emplois qualifiés, recettes fiscales et savoir-faire technique sur place.

L’adossement systématique des nouveaux projets aux énergies renouvelables, à travers TAQA Morocco à Nouaceur ou l’éolien et le solaire à Dakhla, crée par ailleurs un effet d’entraînement sur la filière électrique nationale, déjà engagée dans la diversification de son mix énergétique. L’institut Al Jazari, en associant recherche en intelligence artificielle et formation universitaire, offre enfin une réponse directe au déficit de compétences cloud identifié par Heirs Technologies, et pourrait transformer une faiblesse en relais de croissance pour les ingénieurs marocains et africains formés sur place.

Les ambitions géopolitiques du Maroc s’appuient aussi sur une vision stratégique de long terme, en cohérence avec les rééquilibrages et le multilatéralisme ambiant. Le principal défi du Maroc est celui de la souveraineté et de la montée en performance. C’est aussi le défi du « trouver sa place » entre les grands acteurs-attracteurs américains et chinois. Une vision stratégique ne peut être déployée sans les efforts, sans la pugnacité, sans l’intelligence humaine. L’IA et la robotique n’ont pas encore remplacé la composante humaine dans la construction d’une stratégie à l’échelle continentale…

Cette vision stratégique du Maroc a su s’incarner par des hommes et des femmes capables d’anticiper les grands mouvements à la vitesse du progrès de l’IA et de la robotique. Une femme en particulier a choisi de consacrer son action au service de l’IA, de relever le défi de souveraineté au nom du Maroc et au nom du continent africain tout entier : il s’agit de la chargée de la transition numérique et de la réforme de l’administration, madame Amal El Fallah Seghrouchni, dont on trouvera le parcours détaillé sur ce lien. Elle porte aujourd’hui la stratégie data IA du Maroc, et notamment celle du déploiement stratégique des nouveaux data centers.

C’est sur cette convergence globale entre volontés de développement de l’innovation et esprit de compétition et de souveraineté exprimé par la jeunesse marocaine, que se construira l’IA africaine, primordiale à la stratégie marocaine.

The Conversation

Thierry Berthier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

09.08.2026 à 09:36

Équilibrer son alimentation malgré la précarité ? Enquête sur les stratégies des classes populaires

Blandine Mortain, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Lille
Faute de budget, les classes populaires sont-elles condamnées à être les victimes passives d'un système agroalimentaire qui fait la part belle aux produits ultratransformés ?
Texte intégral (1511 mots)

L’ESSENTIEL

  • Comment se nourrir sainement quand les revenus stagnent, mais que les prix en magasin ne cessent d’augmenter ?

  • Une enquête à Roubaix, dans le Nord, se penche sur les stratégies de familles à bas revenu pour contrer la précarité alimentaire.

  • La recherche révèle la charge mentale que créent ces inégalités.


Face à une offre alimentaire où se multiplient les produits sucrés et ultratransformés, comment permettre à tous de bien se nourrir ? Du fait de l’étroitesse de leur budget, les classes populaires sont-elles condamnées à en être les victimes passives ? Statistiquement, on sait que précarité économique et précarité alimentaire vont souvent de pair et que les deux ont connu de fortes hausses, en lien avec la crise sanitaire du Covid, la guerre en Ukraine et l’inflation des prix à la consommation.

Par ailleurs, il est souvent dit que les classes populaires se caractériseraient par leur indifférence, voire leur hostilité, vis-à-vis des normes nutritionnelles et diététiques d’une « bonne » alimentation émanant des classes supérieures. Il importe cependant de ne pas s’arrêter à ces constats généraux et de prêter attention à la complexité des arbitrages et à la richesse des savoir-faire que certaines fractions des classes populaires mettent en œuvre pour trouver des marges de manœuvre concernant la qualité de leur alimentation.

C’est l’apport de la recherche que nous avons engagée il y a deux ans sur les pratiques de consommation alimentaire des classes populaires, dont les premiers résultats ont donné lieu à des communications dans divers espaces académiques. Cette recherche repose sur une enquête qualitative, par entretiens approfondis et observations, menée auprès de familles vivant pour la plupart sous le seuil de pauvreté monétaire.

L’enquête a lieu à Roubaix (Nord), territoire qui, d’un point de vue alimentaire, présente plusieurs caractéristiques importantes : une pauvreté et une précarité très marquées, une offre commerciale abondante, aux prix et aux pratiques ajustées aux possibilités des habitant·e·s, mais proposant des produits dont la qualité nutritionnelle et de production est souvent faible, et un maillage associatif dense en matière d’aide alimentaire.

L’enquête montre à quelles conditions, avec quelles stratégies, et au prix de quels efforts des familles à très petit budget parviennent à s’approcher au moins un peu d’une alimentation saine et durable.

Stocker les produits, diversifier les enseignes

Pour les familles que nous avons rencontrées, il s’agit d’abord de tirer le meilleur parti possible de toute l’offre disponible sur le territoire. Cela passe par une multiplication des enseignes et lieux de distribution fréquentés (grande distribution, hard discount, marchés, épiceries solidaires, etc.), au gré des prix pratiqués, sur la base d’un calcul permanent, ce qui suppose une très bonne connaissance du tissu commercial et des possibilités de bons plans.

À cela s’ajoutent des tactiques très élaborées pour ne rien perdre (stockage, cuisine des restes, partage des surplus avec l’entourage) et optimiser le rapport qualité-prix des aliments consommés. On est loin des représentations associant précarité et surconsommation de produits ultratransformés.

Dans ces familles, on achète et on cuisine beaucoup de produits bruts, on consomme très peu de viande, au profit des légumineuses, des pommes de terre et des légumes, et ces choix contraints par l’étroitesse des budgets sont aussi valorisés comme des préférences et des savoir-faire hérités. Les femmes d’origine maghrébine, en particulier, racontent volontiers les jardins potagers des parents ou des grands-parents, au bled, et leur familiarisation avec le goût et la saisonnalité des produits naturels.

Derrière la notion un peu abstraite de consommation et la figure souvent décriée du consommateur, il y a donc en fait un véritable travail de l’alimentation, un travail de subsistance au sens que lui a donné le Collectif Rosa Bonheur dans une recherche sur les modes d’organisation du quotidien populaire aux marges de l’emploi.

Une charge mentale permanente

Ce travail de l’alimentation, qui repose essentiellement sur les femmes, mobilise d’importantes ressources non financières (du temps, des savoir-faire, un ancrage local). Il suppose également une forte autodiscipline et un travail permanent sur soi et sur son entourage, pour contenir les envies et contrôler les besoins.

Ainsi, les restrictions alimentaires quantitatives (portions réduites, petits-déjeuners sautés, dîners de café au lait et de tartines), fréquemment pratiquées par les mères au profit de leurs enfants, sont-elles souvent euphémisées par l’habitude ou les préférences. Symétriquement, celles et ceux qui sont ou se sentent un peu plus à l’aise financièrement racontent volontiers réussir à « ne pas se priver » au prix, cependant, de restrictions importantes sur le chauffage et les déplacements.

Précarité alimentaire : un Français sur cinq a du mal à se nourrir (Euronews, 2018).

La capacité de ces familles à se nourrir correctement « malgré tout » repose donc sur une charge mentale permanente et une pénibilité parfois occultées parce que cette compétence est aussi une source de respectabilité et de fierté. Les femmes rencontrées font montre d’une préoccupation remarquable pour le « bien manger », d’une bonne volonté nutritionnelle qui n’est pas uniquement liée à leur fréquentation de représentants des classes moyennes et supérieures, par exemple, par la fréquentation d’ateliers cuisine dans des centres sociaux, ou plus largement, la fréquentation du corps médical lié au fait d’être mère.

Deux autres facteurs semblent entrer en ligne de compte. Il y a dans la population enquêtée une part importante de maladies chroniques lourdes (diabète de type 1, mucoviscidose, sclérose en plaques), de handicaps physiques ou psychiques, qui produisent des effets très marqués de vigilance alimentaire, alors même qu’il ne s’agit pas, comme l’obésité ou le diabète de type 2, de maladies directement imputables à l’alimentation.

La religion joue aussi un rôle : au-delà de la question du halal, il y a chez certaines personnes pratiquantes, et pas seulement de confession musulmane, une attention prêtée à la qualité de l’alimentation et une recherche de sobriété, voire d’ascèse alimentaire, empreinte de sacré mais très largement compatibles avec les prescriptions nutritionnelles gouvernementales.

Enfin, cette bonne volonté nutritionnelle n’empêche pas chez ces femmes une conscience très aiguë des inégalités sociales et une dénonciation des discriminations vécues à travers l’alimentation.

Des enjeux politiques

Cette recherche contribue à interroger l’uniformisation [du regard porté sur les classes populaires] et montre comment certaines fractions, y compris parmi celles confrontées à la précarité économique, parviennent à tenir à distance la précarité alimentaire.

Mais le risque du populisme est aussi grand que celui du misérabilisme, et l’enjeu n’est pas de glorifier la capacité de débrouille et l’ingéniosité nées de la contrainte financière. On peut espérer en revanche que ces travaux contribuent à infléchir les politiques publiques, en prenant acte des savoir-faire déjà acquis par une fraction au moins des plus précaires, et en orientant les dispositifs d’éducation alimentaire vers la compréhension du système agroalimentaire dans son ensemble.

Enfin, il s’agit de travailler sur l’accessibilité physique, symbolique et financière d’une offre de qualité pour lequel il existe une demande latente, pour le moment non solvable.

The Conversation

Blandine Mortain est membre du Collectif Rosa Bonheur, auteur de La ville vue d'en bas. Travail et production de l'espace populaire, Ed. Amsterdam, 2019.

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