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20.08.2026 à 15:03

Agir contre ses principes au travail, une souffrance psychologique encore méconnue

Ebru Işıklı, Postdoctoral Research Fellow in Sociology, University College Dublin
Être contraint de privilégier les intérêts de son entreprise au détriment de ses convictions peut laisser des séquelles durables. Cette « blessure morale » reste pourtant peu prise en compte dans le monde du travail.
Texte intégral (1289 mots)
Longtemps associée aux professions du soin, la « blessure morale » touche aussi de nombreux salariés confrontés à des dilemmes éthiques. KieferPix/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • La « blessure morale » apparaît lorsque des salariés sont contraints d’agir à l’encontre de leurs valeurs.

  • Cette souffrance psychologique, souvent invisible, peut conduire à une perte de sens, à l’isolement et, dans les cas les plus graves, au suicide.

  • Mieux reconnaître les risques éthiques et psychologiques au travail est devenu un enjeu majeur de santé au travail.


Lorsque de violents séismes ont frappé la Turquie et la Syrie en février 2023, plus de 50 000 personnes ont perdu la vie et des milliers d’autres ont été blessées. Un mois après la catastrophe, un employé de banque nommé Efe Demir s’est suicidé à Istanbul. Avant sa mort, il avait envoyé un courriel à ses collègues dans lequel il remettait en cause les décisions et les motivations de son employeur. Il estimait que l’entreprise accordait davantage d’importance à ses profits qu’à l’accompagnement de ses clients touchés par la catastrophe.

La banque a fermement contesté ces accusations. Mais le témoignage d’Efe Demir met en lumière un problème plus large, souvent invisible : la manière dont les pratiques des entreprises, en particulier en période de crise, peuvent provoquer une souffrance psychologique chez leurs salariés.

Parfois qualifiée de « blessure morale » ou de « souffrance éthique », cette détresse apparaît lorsque les travailleurs sont contraints d’agir uniquement dans l’intérêt du profit.

Le psychiatre Christophe Dejours, spécialiste du travail et de la santé mentale, soutient que la complexité du travail oblige les salariés à mobiliser en permanence des ressources émotionnelles et cognitives pour faire face à des dilemmes moraux.

Ces dilemmes peuvent concerner, par exemple, le bilan environnemental d’une entreprise ou ses relations avec un pays engagé dans un conflit armé. La blessure morale ne résulte pas seulement de ce que les salariés sont amenés à faire. Elle peut aussi prendre la forme d’un profond sentiment d’isolement lorsqu’un employé estime que son entreprise agit de manière contraire à ses valeurs, sans que personne ne réagisse. À terme, cette blessure morale peut se transformer en une crise profonde, dont le suicide au travail constitue l’expression la plus tragique.

Les catastrophes amplifient les blessures morales

La notion de blessure morale est le plus souvent utilisée pour décrire l’expérience de professionnels du soin, comme les médecins ou les infirmiers, dont les décisions peuvent avoir des conséquences vitales. Mais elle peut toucher de nombreux métiers, en particulier lors de catastrophes, lorsque les individus ressentent soudain une responsabilité accrue envers les autres.

Pour des salariés comme Efe Demir, le séisme en Turquie n’a pas seulement été une tragédie nationale : il a aussi constitué un moment où les valeurs de leur employeur ont été mises à l’épreuve. Parmi les griefs qu’il formulait, Demir accusait notamment la banque de ne pas avoir suffisamment soutenu les clients touchés par le séisme, notamment en matière de remboursement des prêts ou d’accès au crédit.

Ces situations sont rarement rendues publiques. Les employeurs cherchent souvent à protéger rapidement leur réputation, tandis que les collègues redoutent d’éventuelles représailles et que les familles hésitent à établir un lien entre le suicide et le travail.

Le lien est difficile, voire impossible, à établir avec certitude. Certaines recherches suggèrent toutefois que le suicide d’un salarié peut constituer une ultime tentative de dénoncer une injustice.

Le travail moderne implique souvent des pratiques qui, bien que légales, soulèvent des questions éthiques : manipuler subtilement des clients, recourir à une concurrence déloyale ou garder le silence face à des préjudices. Les salariés peuvent ainsi devenir, malgré eux, les acteurs de pratiques contraires à leurs valeurs. C’est précisément ce qui rend ces expériences si difficiles à exprimer.

Si les dangers physiques au travail sont largement reconnus, les risques psychologiques, comme les conflits éthiques ou le sentiment de perdre son intégrité, restent souvent ignorés. Une exposition prolongée à un environnement moralement ambigu peut transformer le caractère d’une personne, sa sensibilité morale et même sa perception d’elle-même. Selon Christophe Dejours, les travailleurs finissent alors par s’endurcir face à la souffrance des autres… puis face à la leur.

Dans des pays comme la France ou le Japon, les suicides liés au travail font désormais partie du débat public, notamment grâce à la mobilisation des organisations syndicales. En France, des syndicats, comme la CFE-CGC, luttent activement contre le harcèlement au travail. À l’échelle internationale, la Confédération syndicale internationale (CSI/ITUC) a fait du suicide lié au travail une priorité dans sa campagne consacrée aux risques psychosociaux.

Pour prévenir les blessures morales au travail, en particulier à une époque marquée par l’enchevêtrement des crises – environnementales, géopolitiques ou naturelles –, les recherches montrent que de nombreuses organisations devraient accorder davantage d’attention à l’intégrité éthique de leurs salariés. La dignité au travail ne dépend pas seulement des conditions d’emploi – horaires, rémunération ou statut –, mais aussi de ce que l’on est amené à produire ou à faire dans le cadre de son activité.

Cela implique également d’élargir la notion de santé et de sécurité au travail afin d’y intégrer non seulement les risques physiques, mais aussi les risques moraux et psychologiques. Il est enfin nécessaire de parler plus ouvertement des tâches éthiquement contestables que les salariés peuvent être amenés à accomplir dans le cadre de leur travail.


Si vous êtes en détresse et/ou avez des pensées suicidaires, si vous voulez aider une personne en souffrance, vous pouvez contacter le 31 14.

The Conversation

Ebru Işıklı ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

20.08.2026 à 15:02

Est-ce que vous jouez avec votre chat ou est-ce que vous êtes juste en train de l’embêter ?

Julia Henning, Researcher, School of Animal and Veterinary Science, Adelaide University
Ce que beaucoup de gens considèrent comme un « jeu » n’en est parfois pas du tout pour le chat. En réalité, ces interactions pourraient être source de stress pour lui.
Texte intégral (2719 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le jeu est bénéfique à la santé des chats domestiques. Il renforce également les liens avec l’humain.

  • Cependant, une étude inédite montre que nous sommes nombreux à confondre le jeu avec des situations où les chats sont en détresse.

  • C’est l’occasion donc de faire le bilan sur les signes qui doivent nous alerter et ceux qui nous indiquent que notre chat apprécie vraiment le jeu.


Vous est-il déjà arrivé de regarder des vidéos en ligne d’humains « jouant » avec des chats et de remarquer que ce dernier n’a pas vraiment l’air de s’amuser ? Si c’est le cas, vous êtes probablement plus doué que la moyenne pour déchiffrer le langage corporel des chats.

On sait que des jeux interactifs réguliers favorisent la santé, réduit le stress et renforce le lien entre l’homme et le chat.

Mais selon notre dernière étude, ce que beaucoup de gens considèrent comme du « jeu » n’en est peut-être pas du tout. En réalité, ces interactions sont source d’agacement ou de stress pour les chats.

Quand le jeu n’en est plus

Lorsqu’ils jouent, l’humain et le chat doivent savoir distinguer les comportements qui pourraient être perçus comme menaçants dans d’autres contextes, tels que les mouvements brusques, les coups de patte ou les poursuites.

Des études montrent pourtant que les gens ont du mal à interpréter la communication féline et souvent ne remarquent pas quand un chat ne veut pas jouer. Et même lorsqu’ils s’en rendent compte, beaucoup de gens choisissent de continuer quand même.


À lire aussi : Sommes-nous les parents de nos chiens ou de nos chats ?


Afin de comprendre pourquoi certaines personnes peuvent mal interpréter ou ignorer les signes de stress chez les chats, nous avons, dans le cadre de notre nouvelle étude, analysé 1 100 commentaires laissés sous des vidéos publiées sur les réseaux sociaux (YouTube, TikTok, Instagram et Facebook) montrant des « jeux » dangereux.

Afin d’éviter que les vidéos virales n’influencent de manière disproportionnée l’analyse, seuls les 100 premiers commentaires de chaque vidéo ont été analysés. Les commentaires provenaient à la fois de propriétaires de chats et de personnes n’en possédant pas.

Les 11 vidéos sélectionnées montraient toutes des signes évidents de détresse chez les chats, tels que des sifflements, des morsures, des tentatives de fuite, des blessures visibles chez les humains et, dans certains cas, des chats subissant des violences physiques. Malgré cela, de 75 % à 93 % des commentaires sur l’ensemble des vidéos étaient positifs. Comment cela s’explique-t-il ?

Pourquoi interprète-t-on mal le comportement des chats ?

Les interprétations erronées des internautes semblaient influencées par leurs croyances préexistantes concernant les chats, les relations entre les humains et les chats, mais aussi par ce qui est considéré comme amusant ou drôle. De nombreux commentaires banalisaient ainsi les manipulations brutales, présentaient des signes de stress comme de l’excitation ou de l’affection, ou les minimisaient en les qualifiant de « mignons » ou « marrant ».

Dans de nombreux cas, les commentaires reflétaient une dissonance cognitive – ce malaise mental qui survient lorsque nos convictions bien ancrées se heurtent à des preuves contradictoires – ainsi que les mécanismes d’adaptation courants auxquels notre cerveau a recours pour l’atténuer, tels que le déni, le rejet ou l’adoption d’une attitude défensive :

« N’importe qui doté d’un minimum de bon sens peut voir que cette vidéo ne montre pas de maltraitance animale. »

Les commentaires faisaient également écho à des perceptions problématiques issues de discours sociétaux plus larges, tels que :

« Si elle n’était pas à l’aise, elle s’enfuirait. »

« S’ils étaient vraiment en colère, ton bras saignerait à flots. »

De telles déclarations présentent une ressemblance frappante avec des remarques adressées aux victimes de violences conjugales, telles que « Si c’était si terrible, pourquoi n’est-elle pas partie ? »

Les idées fausses les plus courantes

1. « Une véritable détresse ne laisse aucun doute »

De fait, les internautes pensaient souvent que si un chat n’appréciait vraiment pas une interaction, il s’enfuirait ou infligerait des blessures plus graves. S’il n’y avait pas de sang visible, si le chat restait sur place ou s’il ne correspondait pas à l’idée que l’on se fait d’un animal « en détresse », les internautes concluaient qu’il s’agissait d’un jeu.

En réalité, les chats restent souvent engagés dans une interaction ou retiennent leurs attaques afin de réduire les risques pour eux-mêmes, par le biais d’une « réaction de paralysie », ou pour éviter une escalade de la violence.

2. « Ce n’est pas du stress, c’est de l’excitation »

Les téléspectateurs interprétaient souvent à tort les signaux de détresse (oreilles rabattues, queue qui fouette, attaques violentes, grognements) comme des signes indiquant qu’un chat appréciait un « jeu » brutal. Ils citaient des comportements similaires observés chez leur propre chat comme preuve que celui-ci s’amusait.

En réalité, les jeux brutaux sont trop stimulants. Même si les chats semblent s’amuser, ils adoptent souvent une attitude défensive, et non ludique.

Un chat noir semble peu impressionné par une peluche colorée posée sur sa tête, mais il ne semble pas en détresse
Embêter votre chat, ce n’est pas « jouer » : cela revient simplement à l’agacer. Valentin Klopfenstein/Unsplash

3. « Le chat sait que ce n’est qu’un jeu »

De nombreux internautes ont également supposé que les chats sociabilisés ou ayant tissé des liens affectifs avec l’humain étaient capables de faire la différence entre « le jeu » et « la violence ». D’autres pensaient aussi que les chats « savaient » se retenir. Cette conviction a persisté même lorsqu’une vidéo montrait un bébé blessé, les internautes continuant d’affirmer que le chat se montrait doux.

En réalité, même si les chats peuvent modérer leurs gestes lors de véritables séances de jeu, ils peuvent rapidement être surexcités, ce qui peut entraîner une détresse et des blessures par défense.

Et ils peuvent également se sentir stressés, même s’ils savent que vous jouez avec eux. De plus, si les chats peuvent se montrer plus tolérants envers une personne en qui ils ont confiance, les interactions non désirées risquent, à la longue, d’entamer cette confiance.

Un chat à la robe écaille de tortue vu de près, s’apprêtant à bondir sur une souris colorée attachée au bout d’une ficelle
Les séances régulières de jeu interactif, lorsqu’elles sont menées correctement, sont saines et bénéfiques pour votre chat. Dan Dennis/Unsplash

4. « C’est comme ça que vous gagnez leur confiance »

Plus inquiétant, encore, certains internautes encourageaient les autres à poursuivre ces interactions néfastes alors même que le chat devenait visiblement angoissé et agressif, affirmant que c’était le meilleur moyen de « gagner la confiance » d’un chat ou de s’attirer ses faveurs.

Mais si les chats expriment leur détresse, c’est pour une bonne raison : ils veulent que vous arrêtiez.

5. « C’est comme ça que les chats montrent leur amour »

Les internautes interprétaient souvent les morsures comme un signe d’affection et parlaient parfois de « morsure d’amour », et la tolérance humaine face aux blessures était alors souvent saluée comme un signe de dévouement. Certains considéraient ainsi les griffures comme un signe d’honneur et affirmaient qu’elles faisaient partie intégrante de la vie avec des chats.

En réalité, ces soi-disant « morsures d’amour » sont généralement la manière polie qu’a un chat de vous faire comprendre qu’il en a assez. Si vous êtes constamment couvert de morsures ou d’égratignures, c’est probablement que vous surstimulez régulièrement votre chat.

Un chat tigré, assis sur une clôture à l’extérieur, tendant une patte vers l’appareil photo avec curiosité
Si vous êtes constamment couvert de griffures, c’est probablement que vous stimulez trop votre chat – ce n’est pas ainsi qu’il « exprime son affection ». Julian Guttzeit/Unsplash

Comment vraiment jouer avec votre chat ?

Laissez-le choisir. Assurez-vous que votre chat a envie de jouer. Commencez en douceur, laissez-lui le choix, proposez-lui plusieurs issues et soyez attentif aux signes subtils indiquant qu’il en a assez.

Évitez les jeux de combat. Les jeux trop brutaux peuvent rapidement submerger un chat, lui apprendre à considérer les mains comme des jouets et entraînent souvent des blessures. Privilégiez plutôt l’utilisation en alternance de différents jouets à baguette et d’objets similaires qui vous permettent de rester à distance, vous protègent des blessures et réduisent le risque de causer accidentellement du stress à votre chat.

Restez curieux. Dans notre étude, de nombreux observateurs ont mal interprété le comportement des chats ou ignoré des signes évidents de stress, non par malveillance, mais parce que les reconnaître allait à l’encontre de leurs convictions ou de l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes. Si l’idée que votre façon de jouer puisse causer du stress à votre chat vous met mal à l’aise, inspirez-vous des chats et essayez de rester curieux. Il a été démontré que la curiosité est efficace pour aider les gens à dépasser leurs propres préjugés.

Si nous restons curieux, nous restons attentifs aux moments où nos chats prennent plaisir à jouer et à ceux où ils veulent s’arrêter.

The Conversation

Julia Henning ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

20.08.2026 à 15:02

Vin, huile, profits : le véritable rôle des intendantes dans les fermes romaines

Tamara Lewit, Honorary Fellow, School of Historical and Philosophical Studies, The University of Melbourne
Qui produisait le vin de la Rome antique ? Les sources suggèrent que les « vilicae », les intendantes des domaines, étaient bien plus que des gestionnaires du foyer : elles supervisaient les vendanges, la vinification, les rituels religieux et la transformation des récoltes.
Texte intégral (2324 mots)

Longtemps décrites comme de simples gouvernantes chargées des tâches domestiques, les vilicae de la Rome antique jouaient en réalité un rôle central dans la gestion des exploitations agricoles. Une nouvelle étude montre qu’elles supervisaient notamment la production de vin et d’huile d’olive, au cœur de l’économie romaine.


Les intendantes agricoles sont là, sous nos yeux, dans les textes de la Rome antique. Elles sont mentionnées dans les lois, la littérature et les inscriptions funéraires sur une période de cinq siècles. Les historiens modernes ont pourtant généralement considéré qu’elles n’étaient seulement chargées que des tâches domestiques, et des repas du foyer, restant à l’écart des activités productives de l’exploitation.

Mon nouvel article, publié dans le Journal of Roman Archaeology, remet en cause cette idée.

Les sources montrent en effet que nombre de ces intendantes supervisaient la production de vin ainsi que d’autres activités essentielles à la production agricole et à la rentabilité des exploitations.

Une fausse piste

Le traité d’agronomie rédigé au Ier siècle de notre ère par l’écrivain romain Lucius Junius Moderatus Columella dit Columelle offre un précieux aperçu du rôle de l’intendante agricole.

Lui-même grand propriétaire terrien, Columelle énumère les responsabilités des gestionnaires de domaine, qui étaient probablement des personnes réduites en esclavage. L’intendant était appelé vilicus et l’intendante vilica, des termes dérivés de leurs fonctions au sein de la villa.

Mais de nombreux historiens ont été induits en erreur par une fausse piste. Columelle ouvre en effet son passage consacré à la vilica par une longue citation du philosophe grec Xénophon, qui écrivait à Athènes plus de quatre siècles auparavant.

Une statue
Une citation de Xénophon a conduit de nombreux historiens à mal interpréter le rôle des femmes dans l’agriculture de la Rome antique. Mahmoud Amer/Pexels

Selon Xénophon, le rôle « naturel » des femmes était de travailler à l’intérieur. Dans son exposé, l’épouse idéale de la haute société est ainsi présentée comme demeurant dans sa maison en ville afin de superviser les tâches domestiques des esclaves.

Le philosophe grec ne parle pourtant pas des travailleurs agricoles. Columelle précise d’ailleurs à quatre reprises que ces idées ne sont pas les siennes, mais celles de Xénophon, qui écrivait plusieurs siècles auparavant.

Columelle attribue à la vilica d’une exploitation romaine un tout autre ensemble de responsabilités. La plus importante est la production de vin et d’huile d’olive, deux denrées de grande valeur qui constituaient la principale source de revenus des propriétaires fonciers.

Dans sa description des tâches de la vilica, il mentionne notamment l’extraction du jus des raisins pendant les vendanges, l’ajout d’aromates et de conservateurs, tels que le sel, l’absinthe, le fenouil ou le moût de raisin réduit, ainsi que la supervision de la fermentation jusqu’à l’obtention du vin.

Selon lui, la vilica dirigeait également la transformation d’autres produits agricoles afin de les rendre durables et rentables, par exemple en faisant presser des olives impropres à la consommation pour produire de l’huile d’olive destinée à la vente.

Les données de l’archéologie montrent que la production de vin ou d’huile, réalisée grâce à d’imposantes machines installées dans de vastes bâtiments, pouvait atteindre 50 000 à 100 000 litres par an, voire davantage. La vilica supervisait donc des activités de grande ampleur, indispensables au fonctionnement du domaine.

Invoquer les dieux

Les sacrifices accomplis selon les règles étaient considérés comme essentiels à la réussite de l’exploitation agricole. L’archéologie a mis au jour des autels destinés aux offrandes dans des bâtiments romains consacrés à la vinification. La production de vin dans le monde romain était un processus délicat, soumis aux aléas de la température, des bactéries ou de l’oxygénation. Le vin pouvait facilement moisir ou tourner au vinaigre.

Un aspect frappant du récit de Columelle est qu’il confie à l’intendante agricole la responsabilité d’accomplir des offrandes destinées à prévenir ce type de catastrophe.

À la recherche d’autres indices

Les autres textes ne font souvent qu’évoquer brièvement la vilica, sans en dire beaucoup plus que son existence. Mais ces mentions permettent tout de même de reconstituer quelques éléments.

Des textes juridiques consacrés aux successions, citant le juriste Trebatius au Ier siècle avant notre ère, classent la vilica parmi l’instrumentum fundi : l’ensemble de ce qui est nécessaire au travail productif de l’exploitation, à la récolte et à la conservation de ses produits, y compris la main-d’œuvre réduite en esclavage.

Une mosaïque représente des femmes travaillant dans une exploitation agricole romaine à la Villa Romana del Casale, en Sicile
Une mosaïque représente des femmes travaillant dans une exploitation agricole romaine à la Villa Romana del Casale, en Sicile. Joe Lynch

Un autre grand propriétaire terrien et auteur, Caton l’Ancien, qui vécut deux siècles avant Columelle, considère l’intendant et l’intendante agricoles comme des membres indispensables du personnel d’un vignoble ou d’une oliveraie.

Il ne consacre qu’un court passage aux tâches de la vilica, mais une lecture attentive montre qu’elles ne relèvent pas principalement de la sphère domestique. Caton lui attribue l’élevage de la volaille ainsi que la transformation des produits agricoles saisonniers. S’il évoque aussi la supervision du nettoyage, il peut s’agir de l’entretien des espaces de travail, comme les étables ou les bâtiments de vinification, une composante essentielle de la gestion du domaine que Columelle range également parmi les responsabilités de la vilica.

L’auteur confie également à la vilica la responsabilité d’accomplir les sacrifices destinés à assurer la prospérité de l’exploitation. Elle doit, écrit-il, déposer régulièrement des guirlandes sur l’autel « pour l’abondance ».

Une mosaïque romaine représentant les travaux du domaine au fil des saisons montre une scène d’offrande à Jupiter (sous sa forme celtique, dieu du ciel et des phénomènes météorologiques) en faveur de récoltes abondantes. On y voit une femme tenant des guirlandes, exactement comme le prescrit Caton. À ses côtés figurent une cruche destinée aux libations de vin ainsi qu’un personnage masculin.

Offrande représentée sur une mosaïque
Une femme devant un autel, tenant une offrande de guirlandes. À ses côtés se trouvent une cruche destinée aux libations de vin et un personnage masculin. Carole Raddato/Musée d’archéologie nationale, Saint-Germain-en-Laye/Flickr, CC BY

Cette mosaïque représente peut-être la vilica et le vilicus, tous deux indispensables à la réussite des récoltes annuelles. Si les représentations de femmes dans ce contexte sont rares, une peinture murale fragmentaire découverte à Rome montre une femme supervisant des ouvriers chargés de la vinification, exactement comme le décrit Columelle.

L’ensemble de ces éléments invite à revoir une vision devenue dépassée du rôle des femmes romaines dans la production agricole, qui constituait le principal secteur économique de l’Antiquité.

Aucune vilica ne nous a laissé de récit de son travail écrit de sa propre main. Mais en examinant attentivement les sources, il est encore possible d’en percevoir l’écho.

The Conversation

Tamara Lewit ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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