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14.10.2026 à 16:20

Projets éoliens et vote d’extrême droite : ce que révèle une étude inédite

Sébastien Bourdin, Professeur de géographie économique, IÉSEG School of Management
Une étude inédite montre que l’implantation d’éoliennes est associée à une hausse locale du vote d’extrême droite dès le dépôt du permis, avant même la construction.
Texte intégral (1677 mots)

L’ESSENTIEL

  • Une étude inédite montre que l’implantation d’éoliennes est associée à une hausse locale du vote d’extrême droite dès le dépôt du permis, avant même la construction.

  • Cet effet est notable dans les communes où les éoliennes sont planifiées, mais il s’étend aussi sur les communes voisines.

  • Cette étude montre en creux comment la gouvernance territoriale des infrastructures influence leur réception politique.


Une éolienne peut devenir un enjeu électoral avant même de sortir de terre. Dans une recherche menée avec l’économiste Martin Faulques, nous avons suivi 34 448 communes françaises entre 2007 et 2022. Nos résultats montrent que le dépôt d’un permis éolien est associé à une progression locale du vote d’extrême droite, qui reste visible lorsque le projet se concrétise. Cet effet dépasse même les frontières de la commune d’accueil.

Pour comprendre ce qui peut lier ces deux réalités, il faut regarder comment les discours populistes de droite peuvent se faire l’écho des oppositions locales aux énergies renouvelables. En France, le Rassemblement national a, par exemple, fait de l’opposition aux éoliennes un argument de campagne, en invoquant la défense des paysages et du patrimoine rural. En se présentant comme le porte-parole d’habitants confrontés à des projets qu’il décrit comme imposés d’en haut, ce parti cherche à transformer une contestation locale en soutien électoral. Cette stratégie peut trouver un écho dans le sentiment de ne pas être entendu.

Notre étude, elle, invite à regarder ce qui se joue avant même un chantier d’éoliennes, au moment où les habitants découvrent un projet, s’interrogent sur ses conséquences et cherchent à peser sur la décision. Elle suggère que la manière de conduire la transition énergétique dans les territoires mérite autant d’attention que les infrastructures elles-mêmes.

Un signal électoral dès le permis

Pour étudier les liens entre éoliennes et vote d’extrême droite, nous avons croisé les résultats du premier tour des quatre élections présidentielles de 2007 à 2022 avec le registre des projets éoliens terrestres. Pour chaque commune concernée, nous avons repéré trois étapes : le dépôt du permis, le début de la construction et la mise en service.

Les éoliennes s’implantent surtout dans des communes rurales, dont le profil social et électoral peut différer de celui des autres communes. Comparer simplement leurs votes risquerait donc d’attribuer aux éoliennes des différences qui existaient déjà avant leur arrivée. Nous avons donc suivi le vote avant et après l’arrivée d’un projet, pour voir s’il progressait davantage dans les communes concernées que dans celles restées à l’écart. La comparaison tient également compte des tendances électorales nationales et des différences entre communes, notamment de leur profil social et démographique.

Nos estimations indiquent ainsi que, après le dépôt d’un permis éolien, le vote d’extrême droite progresse en moyenne de 0,9 point de plus dans les communes d’accueil et leurs voisines que dans les communes non concernées. Cela représente, par exemple, l’écart entre 25 % et 25,9 % des voix. Cette moyenne recouvre cependant des situations locales différentes.

Le signal apparaît dès le premier scrutin concerné par le dépôt du permis et non une fois seulement que les éoliennes sont mises en marche. La différence est importante. Avant la construction, les habitants peuvent anticiper une transformation du paysage, redouter des nuisances ou contester la procédure.

Les communes voisines sont aussi concernées

Dans les estimations principales, la corrélation est plus forte dans les communes qui accueillent directement un projet. Mais elle reste notable chez leurs voisines immédiates. Un parc éolien peut donc devenir politiquement important dans une commune qui n’héberge aucun mât.

Ce résultat invite à dépasser une lecture strictement administrative du territoire. De fait, les frontières communales ne délimitent ni le paysage regardé depuis une maison, ni les déplacements quotidiens, ni les discussions entre habitants. Les controverses peuvent aussi circuler par les associations, les médias locaux et les réseaux de voisinage. Notre analyse repère cette extension géographique.

Pour l’action publique, une question en découle : qui faut-il associer à la discussion et au partage des retombées ? Le seul périmètre de la commune d’implantation peut laisser à l’écart des habitants qui se sentent pourtant concernés. L’échelle pertinente dépend aussi de la visibilité du parc et des relations entre communes.

Derrière les oppositions une question de justice

Réduire ces tensions à un réflexe de refus « près de chez soi » (ou, en anglais, NIMBY pour Not In My Backyard) empêche de comprendre ce qui est discuté. Les recherches sur la justice environnementale invitent, elles, à poser trois questions pour comprendre ces conflits :

  • Qui bénéficie du projet et qui en supporte les contraintes ?

  • Qui peut peser sur les décisions ?

  • Quelle place est accordée à l’attachement des habitants à leur territoire ?

La première question porte sur le partage des avantages et des contraintes. Qui bénéficie des revenus, des recettes fiscales ou des investissements ? Qui voit son environnement quotidien transformé ? Un projet contribue à un objectif collectif de production électrique, mais ses conséquences sont situées.

La deuxième question concerne le pouvoir de participer. Une réunion d’information permet-elle encore de discuter de l’emplacement, de la taille du projet ou d’autres options ? Les objections reçoivent-elles une réponse argumentée ? Lorsque les choix paraissent déjà arrêtés, la consultation peut être vécue comme une formalité. Le résultat observé dès le permis invite à prendre au sérieux cette phase précoce.

Enfin, la troisième concerne la reconnaissance de l’attachement des personnes à leur territoire. Un paysage peut porter une histoire familiale, une identité collective ou une manière d’habiter. Ces dimensions se traduisent difficilement en compensation financière. Les reconnaître suppose de les intégrer à la discussion, y compris lorsque les désaccords persistent.

Ces interrogations peuvent rencontrer une défiance politique préexistante. Elles peuvent aussi offrir des prises à des partis qui promettent de défendre les habitants contre des décisions présentées comme imposées. Cette réalité ne semble pas propre à la France : en Allemagne, le chercheur en sociologie politique Bastien Fond a, par exemple, récemment analysé la stratégie anti-éolienne du parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD).

Notre étude apporte, pour sa part, un éclairage français inédit sur cette relation entre transition énergétique et vote. Elle permet surtout de préciser quand une association apparaît et jusqu’où elle s’étend.

Faire une place aux habitants avant le chantier

À l’approche des élections, certains maires préfèrent reporter les projets d’énergies renouvelables par crainte que les oppositions locales ne leur coûtent des voix. Les conflits peuvent surgir dès la campagne, alors que les bénéfices pour la commune, comme les recettes fiscales, ne deviennent souvent visibles que plus tard.

Notre nouvelle étude invite à regarder aussi les conditions dans lesquelles les projets sont discutés au-delà du seul calendrier électoral. Une première piste consiste à ouvrir le dialogue suffisamment tôt pour qu’il puisse modifier le projet, puis à rendre lisible ce qui a été retenu ou écarté et pourquoi. Une autre est d’associer les communes voisines, en discutant avec elles des conséquences paysagères et des retombées.

La participation des habitants à la gouvernance et au financement constitue également une piste. Les économistes Vincent Auffray et Romain Schweizer défendent ainsi une transition davantage appuyée sur les initiatives citoyennes. Ces démarches ouvrent une discussion sur la place des habitants dans les choix énergétiques ; elles ne garantissent pas la disparition des conflits.

Nos résultats ne font pas de l’éolien une explication générale de la progression de l’extrême droite. Ils portent sur des évolutions communales, sans identifier les personnes qui changent de vote ni leurs raisons. Ils ne démontrent pas davantage qu’un recul des ambitions climatiques réduirait ce vote. Ils montrent, en revanche, que la relation politique à un projet se construit bien avant sa mise en service. Au moment où les premiers mâts apparaissent, une partie de cette histoire est déjà écrite. Donner aux habitants une prise réelle sur les choix qui transforment leur cadre de vie mérite donc une place dès les premières étapes de la transition.

The Conversation

Sébastien Bourdin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

14.10.2026 à 16:19

Face à Donald Trump et Peter Thiel, la contre-offensive des jésuites américains aux côtés de Léon XIV

Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)
Les jésuites américains relaient l’encyclique de Léon XIV et combattent l’influence de Peter Thiel, défendant migrants, démocratie et régulation technologique.
Texte intégral (3375 mots)
Le pape Léon XIV avec les supérieurs majeurs des jésuites à Rome le 24 octobre 2025. Il est entouré d'Arturo Sosa, supérieur général de la Compagnie de Jésus, et d'Antoine Kerhuel, secrétaire de la Compagnie de Jésus à Rome. Curie jésuite

L’ESSENTIEL

  • Les réseaux jésuites américains ont joué un rôle majeur dans la diffusion de Magnifica Humanitas, première encyclique de Léon XIV, consacrée à la protection de la personne humaine à l’heure de l’intelligence artificielle.

  • Face à Peter Thiel et à l’idéologie MAGA, les jésuites défendent une autre vision du pouvoir technologique, fondée sur la dignité humaine, la régulation de l’IA, la paix et le bien commun.

  • Leur mobilisation s’étend aux grands enjeux politiques américains, de la défense des migrants à l’aide humanitaire, en passant par la limitation du pouvoir exécutif et la dénonciation du recours à la force armée.


Léon XIV, né Robert Francis Prevost, citoyen des États-Unis, a été élu pape le 8 mai 2025, trois mois après le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump. Sur la plupart des grands dossiers, les deux hommes ne sont pas sur la même longueur d'ondes, au contraire, si bien que Trump lui-même, et encore plus certains de ses alliés, au premier rang desquels le milliardaire de la tech Peter Thiel, ont tenu des propos peu amènes sur le souverain pontife, spécialement au vu du contenu de sa première encyclique, Magnifica Humanitas, publiée en mai 2026.

Dans cette lutte, les influents jésuites américains soutiennent massivement le pape.

Les jésuites américains en première ligne pour la diffusion de Magnifica Humanitas

Le monde jésuite semble avoir joué un rôle important dans l'élaboration de Magnifica Humanitas, consacrée à la protection de la personne humaine à l'heure de l'intelligence artificielle.

Même si une encyclique demeure le texte du pape qui la signe, ce type de document est toujours un travail collectif. L'étude d'Alberto Melloni parue en juillet 2026 dans Le Grand Continent insiste fortement sur son caractère composite. L'auteur relève des changements de vocabulaire, de longueur des phrases, de références, de registre théologique et même de ponctuation, qui suggèrent l'intervention de plusieurs rédacteurs ; une affirmation partagée par des vaticanistes informés.

Outre Paolo Benanti, franciscain du Tiers-Ordre régulier travaillant sur l'éthique appliquée à l'IA, l'encyclique a été préparée principalement par l'entourage du cardinal Michael Czerny, lui-même jésuite canadien, et jusqu'à peu, Préfet du Dicastère pour le Service du développement humain intégral. Alberto Melloni a aussi détecté dans les paragraphes 17-46 une troisième plume dont le vocabulaire – particulièrement l'usage répété de la notion de discernement – révèle une culture ou une appartenance à la Compagnie de Jésus. L'identification reste une hypothèse, mais la convergence est tentante.

Au-delà de la fabrication du texte, une forte mobilisation des réseaux jésuites a également été remarquée, notamment aux États-Unis, pays où leur implantation est profonde. Dans le relevé des interventions indexées sur Internet, entre le 25 mai et le 15 août 2026, pas moins de 14 prises de parole substantielles (articles, entretiens, podcasts ou interventions distinctes) émanent de jésuites basés aux États-Unis.

La Jesuit Conference of Canada and the United States consacre dès le 26 mai une publication spécifique aux réactions suscitées par le texte chez certains penseurs jésuites de premier plan, qui se montrent très élogieux sur le texte. America magazine, principale revue jésuite, a poursuivi la discussion tout au long de l'été 2026.

De la diffusion à l'action politique

Le 2 juin 2026, la Jesuit Conference of Canada and the United States adresse aux responsables du Congrès américain une lettre destinée à traduire les principes de Magnifica Humanitas en orientations de politique publique concernant l'intelligence artificielle.

Le document aborde les inégalités économiques, les droits des travailleurs, la protection des enfants, ainsi que la défense de la régulation technologique. Le père Chris Kellerman, responsable de l’Office of Justice and Ecology de la conférence jésuite, explique que l'objectif consiste à persuader les représentants et sénateurs. Magnifica Humanitas passe ainsi du statut de document pontifical commenté à celui de référence du lobbying catholique sur la politique américaine en matière d'IA. On peut donc distinguer trois fonctions successives remplies par les réseaux jésuites américains : interpréter le texte ; le diffuser dans leurs médias et institutions ; puis chercher à traduire ses principes en politique publique.

Or ces principes vont à l'encontre de l'idéologie trumpiste. Il était prévisible, dès la première présidence Trump, que les jésuites américains ne cautionnent pas la montée du mouvement MAGA. Historiquement, l'ordre n'a jamais participé à la moindre « légende dorée » américaine. La politique trumpienne a donc été dès ses commencements mise à distance, critiquée et soupesée, à l'aune de la tradition intellectuelle et théologique de sa branche états-unienne.

En revanche, les jésuites ont immédiatement épaulé les déclarations de Léon XIV, élu quelques semaines après le président. De leur point de vue, l'Église américaine se trouvait directement confrontée à plusieurs problématiques urgentes affectant les États-Unis «sous empire» Trump :la brutalisation par leur pays des relations internationales, la régression démocratique à son sommet, la mentalité affairiste et écocide du pouvoir, la collusion tentaculaire et prédatrice de la Tech et, enfin, le traitement délétère des migrants, réfugiés et autres détenteurs de visas temporaires.


À lire aussi : ICE : une chasse à l’homme contraire au droit et très lucrative pour Trump et ses amis


Affronter le démiurge

Les jésuites américains se sont trouvés en première ligne face à celui que l'encyclique Magnifica Humanitas a le plus exaspéré : Peter Thiel, le Tech-milliardaire tout puissant, transformé en oracle de l'Amérique.

En juillet 2026, Thiel affirme, lors de l'Aspen Ideas Festival, que le pape Léon XIV travaille «pour les communistes chinois», estimant que ses appels à la régulation de l'IA pénalisent l'Occident face à la Chine.

Thiel publie également un essai, avec sa jeune plume Sam Wolfe, dans la revue conservatrice catholique First Things. Fondée à la fin du XXe siècle par le prêtre converti Richard John Neuhaus, cette revue a largement ouvert ses portes à Thiel à partir de 2007, à la fois comme auteur et comme membre de son comité financier (au moins jusqu'en 2010) et vraisemblablement comme donateur indirect. L'essai intitulé The Pope and The Antichrist reprend les principaux arguments de ses conférences ou «leçons» privées, distillées de la Californie à Paris, et même jusqu'à Rome, à quelques encablures du Vatican.

En vis-à-vis, on trouve pas moins de neuf interventions jésuites critiques de la grande vision de Peter Thiel : quatre études — Antonio Spadaro à deux reprises, James Martin et Kuruvilla Pandikattu — auxquelles s'ajoutent cinq analyses publiées par America Magazine. Ces occurrences n'incluent pas toutes les reprises sur les réseaux sociaux, ni tous les textes critiquant l'écosystème Thiel-Vance-Palantir (l'entreprise fondée par Thiel).

L'opposition de Thiel aux propositions de Léon XIV est frontale, car Magnifica Humanitas fait de la régulation du pouvoir technologique une exigence essentielle de l'ordre international, au même titre que le multilatéralisme et le maintien de la paix. Dans la grille thielienne, la figure de ce pape pacificateur correspond donc presque terme pour terme à ce qu'elle définit comme l'Antéchrist. L'ironie du propos semble échapper à son auteur : Thiel prétend redouter un futur «système de gouvernance mondiale», capable de contrôler les hommes, alors qu'il est lui-même cofondateur de l'une des infrastructures privées les plus puissantes de ce type de contrôle.

Après la publication de l'encyclique en mai 2026, le réseau jésuite démultiplie ses avertissements à l'encontre de la pseudo-pensée de Peter Thiel qui se pare, qui plus est, d'un vernis chrétien capable d'abuser les crédules. L'universitaire Nathan Schneider revient sur les scénarios apocalyptiques de Thiel, qui permettent de détourner l'attention des conséquences à long terme de l'usage de Palantir sur les politiques migratoires et sur la conduite de la guerre.

De son côté, le jésuite indien Kuruvilla Pandikattu, philosophe et éthicien des sciences, s'inquiète en juin 2026 des dangers que fait courir Thiel en s'appropriant le langage religieux et en transformant la théologie en un nouvel instrument de l'architecture du contrôle.

Sauver le régime démocratique

L'autre grand combat des jésuites américains est la critique de la plupart des initiatives du gouvernement de Trump : mesures anti-immigration, politique internationale marquée par le langage de la force et de la guerre, extension du pouvoir exécutif.

Cette résistance n'est pas présentée comme partisane : elle est formulée au nom de la doctrine sociale catholique, de la dignité humaine, de la solidarité, de la paix et de la limitation du pouvoir. Dans ces combats, les jésuites ont anticipé les prises de parole de Léon XIV. Ils ont disposé de plusieurs relais, dont l’Office of Justice and Ecology de la Jesuit Conference, qui pratique explicitement l’advocacy (plaidoyer) auprès des pouvoirs publics, le Jesuit Migration Network, le Jesuit Refugee Service USA, des paroisses et d'autres institutions comme le réseau laïque Ignatian Solidarity Network.

Forts d'une déclaration nationale publiée en janvier 2025, au tout début du deuxième mandat de Trump, ce réseau use des ressources juridiques et des méthodes de la lutte civique : accompagnement devant les tribunaux et lors des convocations de l'ICE ; mise en place de centres d'aide ; manifestations et processions ; création du Pope Francis Center à San Diego ; interventions auprès du Congrès et du Sénat ; critique des détentions et des expulsions massives ; mobilisations scolaires «Faith Not Fear» ; diffusion des outils «Know Your Rights» ; et interventions en faveur du droit du sol, remis en cause par Trump.

Leur argument central consiste à refuser que les migrants en situation irrégulière soient l'objet d'une menace collective : la garantie de leur dignité impose des limites morales à l'action de l'État.

Contestation des coupes dans l'aide humanitaire des États-Unis

La suppression ou le gel d'une partie de l'aide extérieure américaine a également mobilisé le Jesuit Refugee Service USA (JRS). En février 2025, l'organisation, qui attendait environ 18 millions de dollars du Bureau of Population, Refugees and Migration du Département d'État, estimait que la suspension de ce versement allait affecter directement plus de 103 000 réfugiés et personnes déplacées de force dont elle s'occupait et indirectement près de 300 000 personnes supplémentaires, sans compter le licenciement de 400 salariés du JRS dans le monde.

Le JRS n'a cessé de défendre le principe de l'aide internationale américaine – dont l'arrêt a touché toutes les initiatives du réseau Caritas monde – au nom de la solidarité, de la paix et du bien commun, rappelant que c'est l'assistance américaine qui a le plus contribué, depuis la Seconde Guerre mondiale et plus encore les années soixante, à aider les populations en détresse. Sans compter que cette générosité a été pour le pays un formidable outil de soft power.

Dénonciation de l'emploi de la force armée par l'administration Trump

Plus largement, les essayistes jésuites dénoncent une conception des relations internationales fondée prioritairement sur la force et la puissance, critique que les prises de position de Léon XIV en faveur du droit international, du dialogue et de la négociation sont venues conforter dès son intronisation. Dans America magazine, le 8 avril 2026, le rédacteur en chef Sam Sawyer décrit l'administration Trump donnant à voir ce qu'est «un monde gouverné par la seule puissance». Il salue parallèlement la dénonciation par Léon XIV du recours à la violence et du désir de domination, qualifiés de «profondément antichrétiens».

Les auteurs de cet article ont co-rédigé « Les jésuites des États-Unis (XVIe-XXIe siècles). L'américanisation de l'Église catholique. Presses universitaires du Septentrion, 2026

La question de la guerre et l'usage démonstratif de la force par Washington radicalisent encore plus les commentaires jésuites, l'ordre ayant compté de grands théologiens de la guerre à l'âge nucléaire, comme John C. Ford (1902-1989) et Drew Christiansen (1945-2022), qui ont dénoncé tout type de bombardement indiscriminé, tout conflit préventif et, partant, le principe de la dissuasion nucléaire, perçu comme un risque majeur pour l'avenir de l'humanité.

Depuis mars 2026, Sam Sawyer a produit pas moins de quatre analyses contestant les menaces contre l'Iran, le recours croissant à la puissance militaire et l'affaiblissement des mécanismes constitutionnels limitant le pouvoir présidentiel en matière de guerre.

Opposition à l'extension du pouvoir exécutif

Cette critique débouche finalement sur celle de l'extension brutale du pouvoir exécutif. Les médias jésuites défendent l'autonomie des pouvoirs, du Congrès, des tribunaux, les libertés publiques de la presse, des universités, des associations, des Églises et plus généralement des corps intermédiaires. La pensée du grand politiste John Courtney Murray (1904-1967) est ainsi remise en avant : l'État a une responsabilité morale certes, mais il ne couvre pas la société dans son ensemble et ne peut absorber les libertés et communautés qui lui préexistent.

L'élection de Léon XIV et ses prises de parole ont renforcé la dynamique jésuite. Ses différentes mobilisations – migrants, ICE, aide internationale, Iran, Gaza, guerres, pouvoir présidentiel, défense des institutions et, aussi, critique de l'intégralisme catholique apparaissent comme les aspects d'un même objectif : empêcher que le «bien commun» tiré de la théologie catholique puisse devenir une justification religieuse favorable à la concentration de la puissance politique et technologique au détriment des populations civiles.


Cet article a été co-écrit avec Frédéric Dorel, Maître de conférences retraité; directeur pendant 20 ans du Département des Sciences humaines et sociales de l’École Centrale de Nantes. Ses publications en Europe et aux États-Unis (Presses Universitaires du Septentrion, Brill USA, Cambridge Scholars Publishing, Amnis, Revue de l’AFEA, Ellipses, etc.), portent principalement sur les activités des prêtres jésuites aux États-Unis.

The Conversation

Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

14.10.2026 à 16:19

Michel Foucault, penseur de l’actualité

Didier Fassin, anthropologue, sociologue et médecin, professeur, Collège de France
Le philosophe Michel Foucault est l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde. Il a ouvert des champs d’analyse inédits – invention de la prison, de la psychiatrie, « gouvernement » des individus et des corps. Il nous propose une démarche critique sur notre présent.
Texte intégral (2320 mots)

L’ESSENTIEL

  • Michel Foucault est né il y a cent ans, le 15 octobre 1926. Il est l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde.

  • Son œuvre a ouvert des champs d’analyse inédits – invention de la prison, de la psychiatrie, « gouvernement » des individus et des corps par les institutions (religion, justice, État).

  • Le philosophe nous a légué une manière d’interroger ce qui semble aller de soi, nos valeurs profondes. Il nous propose en somme une démarche critique.


Que Michel Foucault soit aujourd’hui l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde et que son influence continue de croître dans de nombreux domaines et disciplines, y compris sur des sujets qu’il n’a pas explorés, mérite certainement l’attention. Plus que les concepts qu’il a créés – la société disciplinaire, le pouvoir pastoral, la biopolitique, la gouvernementalité, et d’autres – ce que beaucoup retiennent, c’est une certaine manière de penser, d’interroger ce qui semble aller de soi, de remettre en cause ce que l’on croit savoir. En somme, c’est une démarche critique.

La démarche critique

Il l’exprime de la façon la plus explicite dans un texte qu’il écrit peu avant de mourir pour le 200e anniversaire de la publication de l’article célèbre de Kant « Qu’est-ce que les Lumières ? » On sait que pour le philosophe allemand, ce qui caractérise cette période de l’histoire occidentale qu’on appelle les Lumières, c’est l’entrée des individus dans une majorité intellectuelle et politique par laquelle ils s’autorisent à penser par eux-mêmes face au souverain, à la religion, et plus largement à toute forme d’autorité – ce que Michel Foucault appelle « l’âge de la critique ».

Comment le caractériser ? N’hésitant pas à s’approprier, en l’infléchissant quelque peu, l’analyse kantienne, il veut voir dans la critique un « rapport réflexif au présent » c’est-à-dire un questionnement permanent sur ce qu’il y a de contingent, voire d’arbitraire dans ce qui nous paraît comme nécessaire. Pour le dire autrement, qu’y a-t-il de singulier dans notre manière de voir le monde aujourd’hui, et comment est-elle différente de la manière dont on le voyait hier, en évitant de se demander si c’est mieux ou moins bien, pour se concentrer sur le point de savoir ce qui a changé et que nous avons peut-être perdu la faculté de reconnaître. Exercice assurément difficile puisqu’il cherche à éclairer nos points aveugles, à la manière dont Nietzsche, dans La Généalogie de la morale, appelait à nous interroger sur les valeurs de nos valeurs. On peut l’illustrer par un exemple, celui de la prison.

L’invention de la prison à l’âge moderne

Dans son livre Surveiller et punir, Michel Foucault rappelle que la prison, telle que nous la connaissons, c’est-à-dire comme la sanction qui s’impose mentalement aussi bien aux juges qu’au public lorsqu’un délit ou un crime est commis, est une création récente. Avant la fin du XVIIIe siècle, les rares personnes incarcérées l’étaient soit en attendant leur procès pour éviter qu’elles ne s’échappent, soit jusqu'à ce qu’elles aient réglé leurs dettes si elles devaient de l’argent. Les châtiments les plus fréquents étaient l’amende et le bannissement, parfois le fouet, le marquage au fer rouge ou d’autres peines encore. Spectaculaires, les exécutions étaient devenues de plus en plus rares.

Lorsque la prison est inventée, elle s’inscrit dans un discours sur l’adoucissement des peines avec la possibilité d’un réglage fin. On ne flétrit plus le corps, on ne donne plus la mort, on enferme, et la sentence peut être adaptée à la gravité de l’infraction commise. La prison se présente donc comme une peine moins cruelle et plus juste, conformément aux recommandations du grand juriste italien Cesare Beccaria. Elle semble un progrès moral et se généralise rapidement. Mais en l'étudiant au XIXe siècle, Michel Foucault établit deux faits. D’une part, la cruauté n’y disparaît pas ; la dureté des châtiments au sein de l’institution pénitentiaire est moins visible, mais elle y est omniprésente. D’autre part, la justice ne s’applique pas ; la loi et les magistrats distinguent des illégalismes populaires qu’on sanctionne sévèrement et des illégalismes bourgeois qu’on épargne.

Ainsi Michel Foucault peut-il établir ce qu’est la véritable mission de la prison – punir plus et sélectionner les individus que l’on veut punir – et ce qu’est son fonctionnement réel – un empilement de peines à l’intérieur de la peine. En somme, il lève le voile sur le mythe du progrès moral. Il ne dit pas que c’est pire que les sanctions précédentes, mais il refuse de reconnaître que ce serait mieux. La question qu’il se pose est : qu’est-ce que cela change, dans le système pénal, d’avoir inventé la prison ?

Un demi-siècle après ses recherches sur le sujet, on ne peut que constater le bien-fondé de ses analyses. Dans l’intervalle, le nombre de personnes incarcérées en France a triplé alors que pourtant la criminalité la plus grave déclinait, tandis que l’inégalité de la distribution sociale des sentences se creuse, les catégories modestes racisées étant plus lourdement sanctionnées, quand les responsables politiques et les forces de l’ordre se voient – presque toujours – dispensés d’emprisonnement. Quant à la cruauté des sanctions au sein de l’univers carcéral, l’isolement disciplinaire, qui est de loin la plus fréquente, en est l’illustration, conduisant à un taux de suicide dix fois supérieur à ce qu’il est dans les cellules ordinaires, la France étant le pays d’Europe où l’on se donne le plus la mort en prison.

Comprendre le pouvoir autrement

Ce travail que mène Michel Foucault sur le système pénal, il l’a commencé alors qu’il venait d’être élu au Collège de France. Dans son cours de 1973 intitulé « La Société punitive », il livre une réflexion remarquable de sa manière de penser, n’hésitant pas à revenir sur des propos antérieurs pour les critiquer. Le pouvoir, dit-il, je l’ai traité en termes de répression, avec la réponse policière à des soulèvements paysans, et d’exclusion, avec la création de l’institution pénitentiaire. Or, une telle approche néglige le fait que le pouvoir n’a pas seulement cette fonction négative ; il a aussi une fonction positive. Il génère des effets sur les individus et sur la société. Le pouvoir est donc productif. Ce renversement conceptuel a un impact considérable non seulement sur ses propres enquêtes mais également sur les recherches en sciences humaines et sociales. Il ne s’agit plus uniquement de comprendre le pouvoir comme ce qui opprime et supprime, mais comme ce qui transforme et normalise. Le pouvoir est à la fois une source d’assujettissement, par quoi il s’impose aux individus par la contrainte, voire la violence, et une source de subjectivation, par quoi il les constitue d’une certaine manière, leur donne des valeurs, des habitudes, des manières d’être.

L’identification de ce processus aboutit à l’idée de biopouvoir qu’il développe dans les dernières pages de son livre de 1976 La Volonté de savoir. Pendant longtemps, le pouvoir s’est manifesté par le droit souverain de distribuer la mort. À partir du XVIIIe siècle, voire un peu avant, il se donne pour objet de réguler la vie. C’est ce qu’il appelle le biopouvoir. Il en distingue deux composantes. Il y a d’un côté l’anatomopolitique, c’est-à-dire la discipline des corps, l’apprentissage de la manière dont on doit se conduire. La famille, l’école, la religion, l’armée, la manufacture, la justice, la prison sont les institutions qui ont cette mission. Et il y a d’un autre côté la biopolitique, à savoir l’administration de la population, car il ne s’agit de prendre en charge non plus seulement un territoire mais celles et ceux qui y vivent. Cette innovation procède par le développement de connaissances avec notamment l’économie politique, la démographie, qu’on appelle alors la statistique morale, et l’épidémiologie, qui n’a pas encore ce nom, et aussi par un ensemble d’actions sur cette population telles que les programmes natalistes, la protection infantile ou le contrôle des migrations.

Pour Michel Foucault, le biopouvoir est ainsi le grand bouleversement de l’histoire des sociétés occidentales, ce qu’il résume en affirmant que pendant plus de deux millénaires, l’être humain était un animal vivant doté d’une existence politique et qu’avec l’avènement de la modernité il est devenu « un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question ». La formule est brillante, et elle ouvre des champs de recherche en histoire, en sociologie, en science politique. Il faut toutefois souligner que cette vie dont il est question est la vie de l’espèce, comme il le dit. Le biopouvoir est discipline des corps et gouvernement des populations, et non politique de la vie comme l’étymologie pourrait le donner à penser. Il ne concerne pas la façon dont on traite les vies.

Mais ce qui est essentiel dans le déplacement anthropologique qu’il opère, c’est que le pouvoir produit. Là encore, cependant, il se corrige lui-même. Car dès l’année suivante, il délaisse le biopouvoir, trop monolithique, trop massif, trop lié au projet capitaliste comme il l’avait précédemment affirmé, et il avance un autre concept : celui de gouvernementalité. Il explicite plus tard comme « conduite des conduites », telle que la mettent en œuvre la religion, la justice, l’enseignement, la santé publique, l’État. Le pouvoir n’est plus ce bloc doté d’une verticalité mais un réseau ramifié dans tous les interstices de la vie en société. Il n’y a pas de relations sociales sans rapports de pouvoir.

On avait toutefois pu penser que, depuis ses premiers travaux, dans lesquels il montrait qu’il n’y avait pas de savoir qui ne soit lié à des formes de pouvoir, jusqu’à ses dernières enquêtes, portant sur les manifestations du pouvoir dans la société disciplinaire et le gouvernement des vivants, il ne s’intéressait qu’à un côté des choses : le côté de la puissance, de l’ordre, de ce qui opère sur les individus, qu’il s’agisse d’assujettissement ou de subjectivation. Dans les dernières années, il rectifie et clarifie son propos. Il n’y a pas d’exercice du pouvoir qui ne s’accompagne de l’expression de résistances. Le pouvoir se manifeste toujours de manière relationnelle, dans un affrontement. Ce qu’il exprime d’une formule : « Là où il y a pouvoir, il y a résistance ».

La démarche critique, qu’il applique à lui-même comme aux autres, repose donc sur une vigilance à l’égard des certitudes et des évidences. Mais elle ne se limite pas à l’entre-soi du monde académique. Lors des deux dernières années de son cours au Collège de France, il s’intéresse au courage de la vérité tel qu’il se déploie dans la Grèce antique, et il en prend pour exemples Socrate qui meurt pour en avoir fait preuve, et Diogène qui scandalise pour en faire un mode d’existence. Le courage de la vérité, il est de dire au pouvoir ce qu’on tient pour vrai, et ce, quel que soit le risque que l’on prenne en le disant. Telle est la dernière leçon de Michel Foucault qui est aujourd’hui, pour reprendre un mot qu’il affectionne, d’une « actualité » urgente et nécessaire.


Didier Fassin est l’auteur de Ainsi pensait Michel Foucault. Enquête sur une philosophie pour notre temps (La Découverte, 2026) et Michel Foucault retrouvé (Seuil, 2026) ; il est également le commissaire général de l’exposition « Foucault. Une aventure intellectuelle au Collège de France » qui se tient jusqu’en janvier 2027.

The Conversation

Didier Fassin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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