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08.07.2026 à 15:31

Football : les Bleus représentent-ils la France ?

Tapiwa Seremani, Associate Professor in Business Ethics, IÉSEG School of Management
Les Bleus constituent le reflet de plusieurs réalités historiques : héritage colonial français, dynamiques migratoires et politiques de formation mises en œuvre par la FFF depuis les années 1990.
Texte intégral (1601 mots)

À chaque Coupe du monde, ce ne sont pas seulement les performances des Bleus qui sont scrutées, mais l’identité des joueurs et leurs origines. Leur présence sur le terrain ravive un débat ancien sur l’immigration, l’identité nationale et la manière dont la France se pense elle-même. Derrière la composition de l’équipe se rejoue, à chaque tournoi, la question inachevée de l’identité postcoloniale du pays et de ce que signifie être français au XXIᵉ siècle.


Lorsque le sélectionneur Didier Deschamps a dévoilé la liste des joueurs retenus pour représenter la France lors de la Coupe du monde 2026, l’une des premières questions qui lui a été posée portait sur la présence de joueurs originaires des outre-mer au sein de l’équipe. En réponse, Deschamps a souligné que la sélection nationale reflétait à la fois la société française et son histoire.

Cette déclaration a rapidement suscité de nombreux débats, notamment sur les réseaux sociaux, où il est apparu que la composition de l’équipe ne correspondait pas, pour beaucoup, à leur vision de la France. Comme nombres de ses prédécesseurs, Didier Deschamps venait en effet de constituer une sélection majoritairement composée de joueurs issus de l’immigration. Et, comme eux, il s’est retrouvé confronté à une question qui accompagne depuis longtemps l’équipe de France : les Bleus représentent-ils réellement la France et la société française ?

Lorsque la France remporte sa première Coupe du monde en 1998, les célébrations sont largement interprétées à travers le prisme de l’identité nationale. Le slogan « Black-Blanc-Beur » s’impose alors comme symbole d’une France multiculturelle. À l’inverse, lorsque les choses tournent mal pour les Bleus, comme lors du scandale de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, marqué par la grève des joueurs, les critiques sont également formulées en termes d’identité, de valeurs françaises et de ce qui constitue une représentation authentique de la nation.

Si cette question revient à chaque Coupe du monde, c’est qu’elle dépasse largement le football. Pourquoi une équipe dont la plupart des joueurs sont nés en France continue-t-elle d’être interrogée sur sa capacité à représenter la nation ? Pour répondre à cette question, il faut revenir à l’histoire longue de la France, de son empire colonial à son modèle de formation sportive.

Une équipe façonnée par l’histoire

Pourquoi les Bleus comptent-ils autant de joueurs issus de l’immigration ? La réponse réside notamment dans la rencontre entre plusieurs dynamiques historiques.

Les vagues migratoires en provenance des anciennes colonies françaises se sont souvent concentrées dans des quartiers défavorisés.

Parallèlement, l’État et la Fédération française de football ont développé, notamment à partir des années 1980 et 1990, des infrastructures sportives dans ces territoires afin d’offrir aux jeunes des activités structurantes et de lutter contre une marginalisation qui prenait parfois la forme de la délinquance chez les jeunes de ces quartiers. Le football est alors devenu un loisir accessible pour les enfants des quartiers populaires, dont beaucoup étaient originaires de familles immigrées venues des anciennes colonies.

Plus qu’un simple loisir, il est devenu pour beaucoup une voie d’émancipation, offrant une possibilité d’échapper à la pauvreté, à l’exclusion sociale et à la marginalisation. Pour de nombreux jeunes, il a constitué un espace d’intégration sociale, mais également une opportunité de mobilité économique et de sortie de la pauvreté. Il n’est donc pas surprenant que le principal vivier du football français soit aujourd’hui largement concentré dans ces territoires.

Cette réalité se reflète dans la composition de l’équipe nationale et dans de nombreux autres pays européens au passé colonial, tels que l’Angleterre et les Pays-Bas. Cependant, au sein de l’équipe de France, des questions liées à l’identité et à la représentation semblent demeurer irrésolues. La France produit aujourd’hui un nombre exceptionnel de joueurs de classe mondiale dans les banlieues françaises.

Avec 99 joueurs nés et formés sur son sol parmi les 1 248 participants à la Coupe du monde 2026, la France est le premier pays exportateur de talents du tournoi. Si 23 d’entre eux portent le maillot des Bleus, les 76 autres représentent d’autres sélections, parmi lesquelles Haïti, le Sénégal, le Maroc ou encore l’Algérie.

Le poids de l’imaginaire national

Ensemble, l’héritage colonial français, les dynamiques migratoires et les politiques de formation mises en œuvre par la Fédération française de football depuis les années 1990 ont contribué à créer l’un des systèmes de production de talents footballistiques les plus performants du monde.

Ces facteurs permettent d’expliquer pourquoi l’équipe de France présente aujourd’hui ce visage. Ils n’expliquent pas, en revanche, pourquoi cette composition continue d’être contestée. Pour répondre à cette question, il faut déplacer le regard du terrain vers les représentations de la nation.

La colonisation n’a pas seulement transformé l’identité des peuples colonisés, elle a aussi profondément remodelé celle des sociétés colonisatrices, qui continuent aujourd’hui d’en gérer les héritages et les contradictions. Dans le cas français, une tension demeure quant à ce qui représente véritablement la France.

D’un côté subsiste une vision précoloniale ou nostalgique de la nation, selon laquelle une représentation symboliquement « correcte » de la France serait celle d’une France essentiellement blanche sur le plan ethnique. De l’autre, une vision qui considère que l’histoire impériale de la France a contribué à façonner une nation multiculturelle et pluralisée par les migrations, tout en restant fondée sur les principes universalistes de la République. Ces deux visions continuent de coexister et parfois de s’opposer. Cette tension, restée largement irrésolue, resurgit à l’occasion d’événements comme la Coupe du monde, lorsque revient la question sensible de savoir qui peut véritablement prétendre représenter la France.

La compréhension des identités contemporaines nécessite de reconnaître les formes d’hybridité culturelle produites par l’expérience coloniale. La France est une société hybride : une nation façonnée par son histoire coloniale, mais qui demeure parfois mal à l’aise avec des représentations de la nation qui s’éloignent d’une image traditionnellement blanche de la France.

Ainsi, le problème semble moins résider dans l’équipe de France que dans l’imaginaire national. Celui-ci paraît parfois figé dans une représentation d’une « France blanche » précoloniale, sans pleinement reconnaître que la France contemporaine est le produit d’une histoire complexe et métissée.

Les Bleus sont-ils français ? Sans aucun doute. Représentent-ils une France marquée par son histoire coloniale ? Oui. Représentent-ils, en revanche, l’image idéalisée que certains continuent d’associer à la nation française ? Sans doute pas.

En définitive, le débat récurrent sur la représentativité des Bleus en dit peut-être moins sur ceux qui portent le maillot de l’équipe de France que sur les tensions persistantes qui opposent l’héritage colonial de la France à la persistance d’un imaginaire national fondé sur une identité blanche.


Retrouvez notre vidéo basée sur cet article


The Conversation

Tapiwa Seremani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.07.2026 à 15:31

Médias : qui décide de ce que vous lisez ? Dans les coulisses de la « mécanique de la donnée »

Cassandre Burnier, Lecturer in Communication, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Quelle place la collecte des données et les algorithmes de recommandation prennent-ils dans l’offre d’information accessible en ligne ?
Texte intégral (1870 mots)

Aujourd’hui, les médias en ligne peuvent suivre en temps réel les audiences de leurs articles et les réseaux sociaux analysent ce que vous lisez pour vous proposer d’autres contenus censés être plus en phase avec vos centres d’intérêt. Regard sur cette « mécanique de la donnée », à travers une enquête ethnographique au sein de deux groupes de presse belges.


Chaque matin, vous ouvrez l’infolettre de votre journal. Souvent, elle est la même pour tous les abonnés : une sélection et une hiérarchie d’articles décidées par la rédaction. Mais de plus en plus de journaux proposent des infolettres personnalisées, dont les articles semblent avoir été choisis à votre attention, en fonction de vos goûts et de vos habitudes.

Ce second type de sélection repose sur un algorithme qui analyse vos clics, votre temps de lecture et vos centres d’intérêt pour vous proposer les contenus jugés les plus « pertinents ».

Mais attention, cette personnalisation n’en est pas vraiment une. Un système de recommandation ne part pas de vous : il vous représente à travers des lecteurs jugés « similaires ». Vos clics et votre temps de lecture sont comparés à ceux d’autres milliers d’abonnés, puis l’algorithme vous range parmi des profils aux comportements proches.

Ce qu’il produit n’est pas le reflet de vos préférences singulières, mais une projection construite à partir de ces régularités collectives : ce que des lecteurs « comme vous » ont tendance à lire. Autrement dit, l’algorithme ne vous connaît pas : il vous classe.

C’est ce que j’appelle la « mécanique de la donnée ». Il ne s’agit pas seulement de la présence de chiffres dans les rédactions, déjà bien étudiée par des chercheuses comme Angèle Christin ou Caitlin Petre. Il s’agit de la manière dont la donnée se met à agir comme si elle parlait d’elle-même, telle une mécanique : elle automatise des tâches, quantifie ce qui ne l’était pas et fait converger des métiers longtemps tenus séparés : le marketing, la rédaction et la technique. Ce faisant, elle circule dans toute l’organisation et façonne, de proche en proche, l’information que vous recevez.

Mesurer l’audience n’est pas nouveau : la presse certifie sa diffusion depuis des décennies. Mais ses instruments restaient cantonnés à une opération bien délimitée : segmenter des profils de lecteurs pour vendre l’audience aux annonceurs.

La mécanique de la donnée, elle, ne procède plus par sondage : elle enregistre en continu le comportement de chaque lecteur et, surtout, elle change de place. La donnée circule. Elle ne se contente plus de compter les lecteurs une fois l’article publié, elle entre dans les réunions, les tableaux de bord, les décisions, et se met à peser sur ce qui sera produit, sur ce qui compte et ne compte pas. Mesure et production, longtemps distinctes, tendent à converger.

Pendant trois ans, j’ai mené une enquête ethnographique au sein de deux grands groupes de presse belges francophones. J’ai observé les réunions, suivi les professionnels de la donnée dans leur quotidien et écouté les tensions entre ceux qui fabriquent l’information et ceux qui la mettent en chiffres.

Ce que j’ai découvert, ce n’est ni le remplacement du journaliste par la machine ni un statu quo rassurant. C’est une redistribution des rôles, notamment en matière d’éditorial.

Quand un article reçoit une « note »

Lors de mon terrain, ces dispositifs n’étaient pas tous déployés : j’ai observé des mécanismes en train de s’installer. Et c’est précisément à ce stade qu’on voit affleurer les choix qui, plus tard, deviendront invisibles.

Dans l’un des groupes de presse que j’ai étudiés, un projet visait à attribuer un score à chaque article publié en ligne. Le principe (croiser la durée de consultation avec la taille de l’article) part de l’idée qu’un lecteur qui va au bout d’un long format est un lecteur engagé, donc plus susceptible de s’abonner et de rester exposé aux publicités. De cet engagement présumé, on tire une « valeur » chiffrée par article. Présenté comme un outil objectif, ce score devient un instrument de gestion.

Mais ce calcul repose sur des choix. Quelles variables retenir pour mesurer « l’engagement » ? L’équipe data et le marketing les définissent ensemble, au fil de réunions où l’on ajuste les « paramètres » : les mots du titre, sa longueur, la présence de chiffres, certains « mots forts ». Par exemple, le mot « coulisses » dans un titre appelle à cliquer ; celui-là même, vous l’aurez noté, qui ouvre cet article.

Le directeur du département data insiste pour que la rédaction soit, elle aussi, de la partie. Mais dans les faits, elle n’est représentée que par une personne, et de son propre aveu, ce qu’on lui présente reste trop abstrait pour qu’elle sache « quelles cartes [elle aurait] en main pour discuter avec les équipes ».

Reste l’usage qu’on en projette. Lors d’une réunion que j’ai observée, le directeur général reformule l’objectif : il ne s’agit plus seulement de mesurer, mais de pouvoir tenir aux rédactions un discours du type « Vous êtes censés faire autant d’articles engageants ; ce mois-ci vous en avez fait 35, vous deviez en faire 50, merci de rectifier le tir ». La donnée, censée décrire le réel, se met à prescrire ce que les journalistes doivent produire.

Au moment de mon enquête, le modèle n’était pas encore déployé : ce dialogue mensuel avec les chefs d’édition restait un horizon. Mais la mécanique était déjà inscrite dans les mots : c’est désormais au modèle de « déterminer les critères » d’un bon article, et aux rédactions de les valider.

L’infolettre de la machine et du journaliste

Un second projet, observé sur plusieurs années, portait sur l’automatisation d’une infolettre quotidienne. L’idée : remplacer la sélection manuelle des articles par un algorithme de recommandation, nourri par les traces de lecture de chaque abonné.

L’enjeu est considérable. Sélectionner et hiérarchiser l’information constitue historiquement le cœur du métier de journaliste. Confier cette tâche, ne serait-ce que partiellement, à une machine, c’est toucher à ce cœur de métier. Une analyste de la donnée résume la tension avec lucidité : « On automatise des choses qui normalement devraient être dans la main, dans le pouvoir des journalistes. Ça touche un peu à leur ligne éditoriale ».

Face à cette tension, les équipes cherchent des compromis. Le rédacteur en chef adjoint accepte l’algorithme, mais à une condition claire : la rédaction garde la main sur la hiérarchie de l’information. L’algorithme peut suggérer (« ceci devrait aussi vous intéresser »), mais ne décide pas de la structure d’ensemble. Le journaliste reste l’expert de l’actualité ; la machine gère le trafic.

Ce partage des rôles dessine deux registres de personnalisation : l’un « curatorial », fondé sur le jugement humain et la signature éditoriale ; l’autre « prédictif », fondé sur les données comportementales. Les deux coexistent, mais leur frontière est constamment négociée.

Dépossession ou redéfinition des rôles ?

Ce qui change en profondeur, c’est la nature de l’autorité éditoriale. Celle-ci ne réside plus seulement dans la personne du rédacteur en chef, mais se distribue entre des acteurs humains et des dispositifs techniques (algorithmes, métriques, tableaux de bord) qui participent tous, à leur manière, à décider de ce que vous lirez demain.

Il serait tentant de raconter cette histoire comme celle d’une dépossession, où les algorithmes remplaceraient les journalistes. La réalité est plus nuancée, sans être pour autant symétrique. Les journalistes ne disparaissent pas, mais ils négocient depuis une position de faiblesse : dans les dispositifs que j’ai observés, l’éditorial n’était souvent représenté que par une voix, face à des équipes de la donnée et marketing qui maîtrisent, elles, les paramètres du calcul.

Les professionnels de la donnée, de leur côté, ne sont pas des envahisseurs : ils se retrouvent dans un rôle de médiateur entre la rédaction et la machine, cherchant les bons réglages pour que le système fonctionne sans trahir l’esprit du journal.

Pour les travailleurs dont on automatise les tâches, l’enjeu dépasse la technique. L’un des scientifiques de la donnée que j’ai interrogés observe deux réactions chez ses collègues :

« Il y en a qui veulent se défaire des tâches monotones. Et il y en a d’autres qui avaient un peu leur fierté d’avoir ça à faire. Genre “C’est moi qui gère ça”. »

Perdre la tâche, c’est parfois perdre une part de soi dans l’organisation.

Ces transformations ne concernent pas que les rédactions. Elles touchent directement la qualité et la diversité de l’information que nous recevons. Si les algorithmes optimisent l’engagement (le clic, le temps passé), ils ne sont pas conçus pour garantir le pluralisme. Or certains sujets performent mal par construction : l’enquête locale au long cours, les matières arides mais nécessaires (un budget communal, une réforme administrative), certaines formes d’art, tout ce qui demande au lecteur un effort avant la récompense. Ce sont précisément ces angles-là qui risquent de glisser hors des radars dès lors qu’on hiérarchise l’information sur ce qui retient l’attention.

La question n’est donc pas tant de savoir si les données ont leur place dans les médias mais plutôt qui décide de ce qu’elles mesurent, valorisent et laissent dans l’ombre.

The Conversation

Cassandre Burnier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.07.2026 à 15:31

Au-delà du projet immobilier Kushner-Trump, les racines de la contestation politique en Albanie

Altin Gjeta, PhD Candidate in Political Science and International Studies, University of Birmingham
En Albanie, le projet immobilier de Jared Kushner et d’Ivanka Trump suscite un mouvement de protestation qui pourrait emporter Edi Rama, au pouvoir depuis treize ans.
Texte intégral (1423 mots)

Née de l’opposition au projet immobilier de Jared Kushner et d’Ivanka Trump sur le littoral albanais, la mobilisation, qui se déroule depuis le début du mois de juin, révèle des tensions politiques plus profondes. Elle met en lumière le rejet de la corruption et du mode de gouvernance du premier ministre Edi Rama.


Depuis plusieurs semaines, des milliers d’Albanais descendent dans les rues de leur capitale, Tirana, pour s’opposer au projet de luxueux complexe touristique porté par le gendre de Donald Trump, Jared Kushner. Celui-ci prévoit d’investir près de 4 milliards d’euros dans la construction d’infrastructures immobilières sur le littoral préservé de Zvërnec (sud de l’Albanie) et dans les zones humides environnantes.

À la tête de l’Albanie depuis 2013, le premier ministre Edi Rama vante ce projet qu’il présente comme un levier de transformation de l’économie albanaise et spécialement de son secteur touristique. Mais les riverains et les organisations environnementales y voient au contraire une menace pour des écosystèmes fragiles et dénoncent des litiges fonciers jamais résolus.

La contestation a pris de l’ampleur à la fin du mois de mai, après la diffusion d’une vidéo montrant un manifestant traîné au bord d’une falaise par des agents de sécurité sur le site du projet. Devenue virale, elle a déclenché les plus importantes manifestations qu’ait connues l’Albanie depuis plusieurs décennies — des manifestations qui ont rassemblé une société longtemps divisée autour de clivages partisans et de visions divergentes de l’héritage du communisme.

Les mobilisations se sont progressivement muées en un vaste mouvement antigouvernemental désormais connu sous le nom de « révolution des flamants roses », en référence aux oiseaux emblématiques des zones humides menacées à Zvërnec. À Tirana comme dans plusieurs villes européennes où la diaspora se mobilise, les contestataires appellent à la démission d’Edi Rama.

Une contestation qui dépasse le projet de Kushner

La colère exprimée aujourd’hui traduit un rejet de la corruption systémique qui gangrène le pays. Elle est alimentée par une succession d’affaires ayant conduit à l’incarcération de plusieurs ministres pour abus de pouvoir et faits de corruption.

Alors que la lutte contre la corruption et le crime organisé constitue l’une des principales conditions de l’adhésion du pays à l’Union européenne – les négociations ont officiellement débuté en 2024 –, Rama est accusé d’affaiblir sans cesse les mécanismes de transparence et de contrôle.

Malaise économique au cœur de la crise

Ces dernières années, le coût de la vie s’est envolé. Les prix des carburants figuraient déjà parmi les plus élevés des Balkans avant même les chocs énergétiques provoqués par les guerres en Ukraine et en Iran. Les critiques pointent la concentration du marché énergétique entre les mains de personnalités proches du pouvoir, au détriment de la concurrence. Les investisseurs étrangers peinent depuis longtemps à s’implanter en Albanie, freinés par une concurrence faussée, un système d’attribution des marchés publics empreint de corruption et une application défaillante des contrats.

Dans le même temps, la flambée des prix de l’immobilier a aggravé les difficultés d’accès au logement. Le contrôle insuffisant des transactions a favorisé l’expansion rapide du secteur immobilier. Un rapport de l’ONU suggère que la hausse des prix est alimentée par le blanchiment d’argent illégal, notamment à Tirana et sur le littoral.

Le tourisme, qui attire chaque année plusieurs millions de visiteurs, demeure l’un des principaux moteurs de la croissance du pays. Toutefois, le sous-développement de l’industrie agroalimentaire, conjugué aux défaillances des réseaux routiers et ferroviaires, prive une grande partie de la population des retombées de cette réussite.

Les jeunes se sentent particulièrement touchés par ce décalage. Ils dénoncent leur mise à l’écart des processus politiques et des opportunités économiques, dans un contexte de gouvernance jugée opaque. Plus d’un demi-million d’Albanais ont émigré vers l’Union européenne au cours de la dernière décennie, en quête de meilleures opportunités.

Quelle issue politique ?

Alors que les mobilisations se poursuivent, l’issue de la crise demeure incertaine. Les manifestants réclament non seulement la démission du gouvernement, mais aussi des réformes institutionnelles, à commencer par une refonte du système électoral. Certains demandent la mise en place d’un gouvernement de transition chargé d’engager des réformes constitutionnelles et de relancer la lutte contre la corruption et le crime organisé.

Mais le Parti socialiste dispose d’une confortable majorité parlementaire et Rama a jusqu’à présent rejeté l’éventualité d’une démission. Il a également accusé les manifestants d’agir sous l’influence de puissances étrangères, notamment de l’Iran, sans présenter d’éléments à l’appui de cette affirmation.

Pourtant, la pression sur son gouvernement s’intensifie. Le 17 juin, le Parlement européen a appelé les autorités albanaises à suspendre les travaux dans les zones protégées. Le parquet, quant à lui, a engagé de nouvelles poursuites visant des personnes soupçonnées de blanchiment d’argent dans le secteur de la construction, longtemps considéré comme un pilier du pouvoir du gouvernement.

Des signes de dissidence apparaissent parallèlement au sein du parti au pouvoir. La députée Marjana Koçeku a récemment quitté le Parti socialiste pour siéger comme indépendante, tandis que plusieurs anciens ministres ont publiquement dénoncé la gouvernance de Rama, jugée de plus en plus autoritaire.

Le mouvement de protestation, idéologiquement hétérogène, peine à trouver une traduction électorale. Il n’en constitue pas moins un défi pour l’autorité de Rama. Par son ampleur, la mobilisation populaire révèle une profonde crise de légitimité du pouvoir et une aspiration à un renouvellement de la classe dirigeante.

Le premier ministre, qui refuse de démissionner, mise sur l’essoufflement du mouvement. Mais les manifestations ont renforcé le sentiment dans la population qu’un changement politique d’envergure était désormais envisageable.

The Conversation

Altin Gjeta ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.07.2026 à 15:30

Droit et vagues de chaleur : la France n’a pas de service public de la fraîcheur, et c’est un problème

Dr Carina Bury, Chargée d'enseignement, Université Paris Nanterre
Le droit français encadre la protection face à la chaleur des personnes âgées inscrites sur un registre et des salariés. Mais rien pour les citoyens dans leur ensemble.
Texte intégral (3045 mots)

La France est entrée dans un nouvel épisode de chaleur extrême, déjà le troisième de l’année 2026. Si le droit français entend protéger explicitement deux catégories de population – les personnes âgées et/ou vulnérables inscrites sur un registre communal et les salariés –, il protège insuffisamment tous les citoyens dans leur ensemble. Le droit international, en vertu de la jurisprudence récente, comme la Constitution française, en vertu de ses principes et objectifs, commandent au législateur, qui ne s’en est pas saisi jusqu’ici, d’agir sur ce terrain.


En pleine canicule, chacun cherche – parfois désespérément – un endroit où avoir moins chaud. On parle de plus en plus de « refuges climatiques » (ou abris climatiques) pour décrire les espaces où les populations peuvent se mettre en sécurité lors des épisodes de températures extrêmes. C’est en cherchant s’il existait un tel lieu où je puisse me réfugier qu’une question s’est imposée à la juriste que je suis : où est ce lieu frais que la collectivité aurait à m’offrir ?

Après vérification, la réponse tient en deux mots : nulle part, ces refuges étant encore très peu déployés en France. Mais il ne s’agit pas simplement d’un vide juridique. Ce déficit est lié à l’architecture même du droit, qui s’inscrit dans un héritage de plus en plus inadapté aux enjeux climatiques contemporains.

Ces publics que le droit français protège… et ceux qu’il oublie

Soyons justes : la France n’a pas rien fait. Elle a même fait beaucoup, mais surtout en 2004 sous le choc des quelque 15 000 morts de l’été 2003.

La loi du 30 juin 2004 impose ainsi aux maires de tenir un registre nominatif des personnes âgées et handicapées de leur commune qui en font la demande, pour les contacter et les secourir en cas de risque exceptionnel. C’est le cœur d’un dispositif sanitaire pensé autour de deux mots : le fragile et l’exceptionnel.

Autrement dit, elle met avant tout en place un plan de gestion de crise, pas un service public de confort thermique.


À lire aussi : Canicule : Soulignons, sans état d’âme, nos progrès d’adaptation depuis 2003


Le salarié, lui aussi, est désormais protégé. Le décret du 27 mai 2025, entré en vigueur le 1er juillet 2025, a introduit dans le Code du travail un chapitre consacré aux « épisodes de chaleur intense », avec plusieurs obligations : eau fraîche près des postes, adaptation des horaires, prise en compte du risque dans l’évaluation obligatoire. Depuis 2024, la canicule ouvre même droit au chômage-intempéries dans le bâtiment.

En bref, si vous êtes âgé et inscrit sur un registre, ou salarié, le droit veille (tout du moins en théorie) sur vous. Le citoyen ordinaire, lui, n’a aucun droit comparable.


À lire aussi : Travailler en cas de forte chaleur, que dit le droit ?


Ce que dit pourtant la Constitution

Si vous êtes simplement une personne qui transpire dans son séjour pourtant orienté nord, il n’existe pour vous aucun droit opposable à un lieu rafraîchi. Il n’existe pas de service public de la fraîcheur.

Certes, certaines agglomérations peuvent décider, de façon discrétionnaire, de laisser les parcs ouverts la nuit ou d’ouvrir des refuges réservés aux publics fragiles ; il reste aussi les centres commerciaux climatisés, mais à condition d’y consommer.

L’ironie est, en réalité, constitutionnelle. Car l’article 1ᵉʳ de la Charte de l’environnement proclame :

« Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé. »

Belle phrase, mais elle ne vous procurera pas un degré de moins dans votre cuisine.

Et pourtant, en restant dans le seul droit interne (c’est-à-dire, celui en vigueur dans un État pour régir les rapports sociaux au sein de cet État), le bloc de constitutionnalité commande sur le papier bien davantage.

La protection de la santé publique, tirée du Préambule de la Constitution de 1946, est un objectif de valeur constitutionnelle. Or, la canicule en est une menace de masse par excellence. La même lecture vaut pour la possibilité de disposer d’un logement décent, elle aussi érigée en objectif de valeur constitutionnelle, qu’interroge frontalement le logement devenu « bouilloire thermique » plusieurs semaines par an.

Ces exigences dessinent, en creux, la forme d’un service public qui n’existe pas. Car la mosaïque actuelle – un parc ici, une salle climatisée là, rien ailleurs – dépend du bon vouloir de chaque commune, et l’accès à la fraîcheur se trouve ainsi distribué de façon profondément inégale selon le lieu où l’on vit. Or, si un tel service venait à être organisé, le principe d’égalité devant le service public imposerait qu’il bénéficie à tous dans les mêmes conditions. L’absence de cadre national ne fait donc pas que laisser un vide : elle laisse prospérer une inégalité géographique que la logique constitutionnelle réprouve.

Reste le nerf de l’affaire : ces exigences constitutionnelles ont une particularité : elles s’adressent au législateur, pas directement au citoyen. La santé, le logement décent ou l’environnement équilibré ne sont pas des droits que l’on peut invoquer seul devant un juge, comme on le ferait pour la liberté d’expression ou le droit de propriété. Ce sont des objectifs que la Constitution assigne à l’État, à charge pour lui de les mettre en œuvre. Autrement dit, la Constitution impose beaucoup au législateur, mais n’offre au citoyen qui suffoque chez lui – ou dans les transports – aucun droit qu’il pourrait faire valoir en justice pour réclamer un lieu frais.

L’absence de service public de la fraîcheur n’est donc pas un simple angle mort du droit. C’est la sous-réalisation, par le législateur, d’objectifs constitutionnels qui convergent pourtant vers une meilleure prise en compte de la chaleur. Ce n’est pas tant que la Constitution ne procure pas des salles climatisées accessibles à tous : c’est surtout qu’elle laisse au législateur peu d’excuses pour ne pas organiser un tel dispositif.


À lire aussi : Dans les villes, comment les citoyens peuvent participer à la lutte contre la surchauffe


Ce que le droit international ajoute

La pression ne vient plus seulement d’en bas. En 2024 et en 2025, plusieurs juridictions internationales ont, coup sur coup, fait de l’adaptation au changement climatique une obligation. Or, la chaleur en est l’application la plus directe.

En effet, l’accord de Paris ne saurait se borner à seulement fixer un objectif d’adaptation : il impose des processus de planification visant nommément les « populations, lieux et écosystèmes vulnérables ». Soit, au premier chef, les personnes âgées isolées et les ménages mal logés, exactement la population que le registre communal recense sans la rafraîchir. C’est l’analyse qu’en a fait la Cour internationale de justice dans son avis du 23 juillet 2025 : l’adaptation est une obligation juridique dont l’inexécution engage la responsabilité de l’État.

Il existe un autre précédent encore plus transposable, tant il pose littéralement la question des inégalités dans la vulnérabilité à la chaleur. Dans l’affaire KlimaSeniorinnen (Aînées pour la protection du climat) contre la Suisse (avril 2024), la Cour européenne des droits de l’homme, à la demande de femmes âgées invoquant leur vulnérabilité aux vagues de chaleur, a jugé que l’État a l’obligation positive de protéger effectivement la vie et la santé contre les effets graves du changement climatique.

En 2024, la Cour européenne des droits de l’homme a donné raison aux Aînées pour la protection du climat contre la Suisse.

Le raisonnement est immédiatement déplaçable : si l’inaction climatique méconnaît la Convention européenne des droits de l’homme, l’absence de tout dispositif de mise à l’abri lors d’une canicule prévisible et meurtrière relève également du même champ.

La jurisprudence onusienne converge dans le même sens : dans l’affaire Billy c. Australie (2022), le Comité des droits de l’homme a jugé qu’un retard à édifier des infrastructures d’adaptation violait le Pacte des Nations unies sur les droits civils et politiques. Autrement dit, un défaut d’équipement en infrastructures adaptées pour faire face au changement climatique, et pas seulement un excès d’émissions, peut être illicite au plan international.

Le mouvement s’est encore accéléré en 2025 : la Cour interaméricaine des droits de l’homme a reconnu, elle aussi, un droit autonome à un climat sain et des devoirs renforcés envers les groupes vulnérables.

Certes, ces avis ne sont pas contraignants, mais ils fixent désormais le standard. Aucun de ces textes ne crée, à lui seul, un droit individuel opposable à un local rafraîchi. Mais combinés, ils peuvent avoir des effets notables.

Recenser les personnes vulnérables à la chaleur sans organiser leur mise à l’abri ne satisfait plus à l’obligation de diligence. Protéger les seuls salariés et les seuls inscrits à une liste, en laissant la population générale sans dispositif de protection, devient un point de friction face à un standard défini par le droit international qui se durcit d’année en année.


À lire aussi : Justice climatique : la Cour internationale de justice pose un jalon historique


En France, un fossé béant entre promesses et réalité

C’est là que se creuse l’écart pour la France. Sur le papier, la France promet beaucoup : un environnement respectueux de la santé, un logement décent, l’égalité devant le service public et le respect d’engagements internationaux d’adaptation de plus en plus exigeants. Dans les faits, elle protège deux catégories de personnes et laisse le reste de la population se débrouiller. Entre ce que le droit annonce et ce qu’il organise, le fossé est béant – et il ne cesse de s’élargir à mesure que les canicules deviennent la norme.

Le débat politique, lui, est resté étonnamment court. À l’été 2025, une partie de la droite a réclamé un « grand plan d’équipement pour la climatisation ». À gauche et au centre, la climatisation est vue comme porteuse d’un risque de maladaptation et n’est admise que comme solution d’appoint, la végétalisation et l’isolation étant vues comme prioritaires – car climatiser massivement, c’est refroidir l’intérieur en réchauffant l’air extérieur, un cercle vicieux qui aggrave encore la surchauffe urbaine.

Résultat : la discussion tourne en rond autour d’une seule question, « clim ou pas clim », et rate l’essentiel. Ce débat s’est encore rejoué en juin 2026.


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S’inspirer des approches prometteuses en Espagne et au Québec

Or, on peut poser le problème autrement. D’autres pays, comme l’Espagne, l’ont fait à travers une véritable politique d’urbanisme, en mettant à disposition « des refuges climatiques » – bibliothèques, centres civiques, écoles ouvertes à tous, sans obligation de consommer ni devoir justifier d’une situation particulière. Au point qu’à Barcelone, 99 % de la population dispose désormais d’un tel lieu à moins de dix minutes à pied de son domicile.

Le parc de La Muntanyeta fait partie du réseau de refuges climatiques de Barcelone. Área Metropolitana de Barcelona, CC BY-SA

Au Québec aussi, l’accès à la fraîcheur est revendiqué comme une question de santé publique, avec un « Code de l’ombre » pour l’aménagement urbain et le soutien aux refuges climatiques. Là-bas, le débat n’est pas resté coincé sur l’appareil à installer ou non ; il a porté sur l’organisation collective de la fraîcheur. La catégorie existe donc ailleurs. Il ne lui manque, chez nous, qu’un cadre juridique et surtout un peu d’imagination institutionnelle.

Car le maire, lui, n’est pas démuni. Son pouvoir de police générale l’autorise déjà à prendre les mesures qu’exigent la sécurité et la salubrité publiques : ouvrir des salles rafraîchies, étendre les horaires des équipements frais, cartographier les îlots de fraîcheur… Paris l’a fait, avec près de 1 400 lieux recensés. D’autres communes se contentent de l’ombre des jardins privés.

L’absence de service public de la fraîcheur n’est donc pas une fatalité juridique. C’est un choix – ou un non-choix – qui repose sur une fiction de plus en plus intenable : celle d’un événement exceptionnel, alors que la chaleur extrême est devenue une donnée structurelle. Aujourd’hui encore, le droit de la canicule reste un droit de l’urgence : il lui faudra devenir un droit de l’habitude.

D’ici là, la fraîcheur, en France, demeure l’objet d’obligations sans être un droit. L’État et les communes en doivent la diligence ; le citoyen, lui, n’en tient aucune créance. En attendant que le législateur rattrape son retard, il ne reste que des expédients : une bibliothèque climatisée, une séance de cinéma où il faudra acheter sa place, la bonne volonté individuelle de veiller sur un voisin âgé. Pour l’heure, la débrouille et la solidarité suppléent à l’absence de texte, mais ce n’est pas tenable sur la durée.

The Conversation

Dr Carina Bury ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.07.2026 à 15:29

En supprimant le garant et le dépôt de garantie, le Brésil facilite la location des logements. Qui en profite vraiment ?

Fabio Shimabukuro Sandes, Enseignant Chercheur en Marketing, UCLy (Lyon Catholic University)
Au Brésil, la plateforme Quintoandar se charge du recouvrement judiciaire auprès des propriétaires en cas d’impayés des locataires. Une garantie locative privée qui arrange tout le monde.
Texte intégral (1341 mots)

Au Brésil, la plateforme Quintoandar se charge du recouvrement judiciaire auprès des propriétaires en cas d’impayés des locataires. Une garantie locative privée qui arrange tout le monde. Mais qui sont les véritables gagnants et perdants entre propriétaires, locataires et cet intermédiaire numérique ?


En 2013, deux entrepreneurs brésiliens lancent à Quintoandar, une plateforme numérique de location qui dispense le locataire de fournir un garant, une caution ou un dépôt de garantie. Douze ans plus tard, l’entreprise est valorisée à plus de 5 milliards de dollars et gère plus de 270 000 contrats dans 75 villes brésiliennes. Toutes les quatre minutes, un contrat y est signé.

En tant que chercheur du comportement du consommateur et de l’économie de l’accès dans les marchés émergents, je vois dans ce cas un paradoxe qui dépasse le Brésil. Ce mécanisme démocratisant l’accès à la location, en remplaçant le garant par une analyse algorithmique du risque, pourrait nourrir une crise déjà connue en Europe : la flambée des loyers et l’éviction des habitants. Une pression exacerbée par des acteurs comme Airbnb sur les marchés locatifs de longue durée.

Remplacer la confiance par un chiffre

Au Brésil, louer exigeait autrefois un garant. Le locataire devait trouver dans son entourage un propriétaire prêt à s’engager à payer en cas d’impayé. La procédure était longue et excluait toute personne sans proche fortuné.

Le lecteur français reconnaît le problème. Pour louer en France, il faut souvent un garant résidant en France et disposant de revenus élevés. Étudiants étrangers, expatriés, nouveaux arrivants et migrants se heurtent à ce mur. L’État a d’ailleurs créé une garantie publique, Visale, pour les salariés modestes et les jeunes sans garant : 79 % des locations conclues grâce à ce dispositif n’auraient pas eu lieu sans lui.

La plateforme brésilienne y a vu une opportunité. Elle a fait le choix de supprimer deux exigences classiques en France comme au Brésil : le garant et le dépôt de garantie. Elle les a remplacés par une analyse algorithmique du risque financier. Concrètement, en cas d’impayé, le propriétaire reçoit son loyer et l’entreprise se charge du recouvrement judiciaire. Tout le parcours client est numérique – visites en ligne, agents immobiliers attribués automatiquement, signature électronique, états des lieux photographiques validés par les deux parties.

Le changement est plus radical qu’il n’y paraît. La plateforme traite la garantie comme un problème financier et non comme une question de confiance sociale. Des locataires sans proche fortuné ont pu louer   y compris ceux qui n’ont aucune famille dans le pays. Un gain réel.

L’« Internet des propriétaires »

L’innovation produit un second effet. Lorsque la location devient un produit financier standardisé, le logement cesse d’être traité comme un lieu d’habitation. Il devient un actif. Le propriétaire ne pense plus à qui va y vivre. Il pense au rendement mensuel sur le capital investi.

Le géographe Manuel Aalbers et l’ancienne rapporteuse de l’ONU sur le logement Raquel Rolnik décrivent ce mécanisme comme la financiarisation du logement : un processus où l’habitat, jadis valeur d’usage, devient un actif financier mondial.

Au Brésil, le chercheur Lucas Batista a montré comment 760 millions de dollars états-uniens de capital majoritairement étranger ont réorganisé le marché locatif autour de cette logique. Sa conclusion : la crise du logement ne tient pas qu’au manque de logements, mais aussi à la manière dont la location est structurée et financiarisée. Le chercheur Jathan Sadowski parle d’« Internet of Landlords » – l’« Internet des propriétaires » – pour décrire ce schéma à l’échelle globale.

Parallèle avec Airbnb

C’est ici que le cas parle directement à l’expérience européenne.

Une étude montre qu’Airbnb fait pression sur les prix de la location résidentielle en retirant des unités du marché de longue durée. À Lisbonne et Porto (Portugal), une autre étude constate qu’une hausse d’un point de pourcentage de la part d’Airbnb entraîne une augmentation de 3,2 % des prix des logements. Dans les centres historiques très touristiques, les hausses atteignent 24,3 % en 2015 et 32,3 % au premier trimestre 2016 par rapport à la période pré-Airbnb.

La logique est analogue à celle qui se déploie au Brésil. En facilitant la gestion financière d’un bien, la plateformisation banalise la décision de traiter le logement comme un investissement. Paris, Barcelone, Lisbonne et Berlin en connaissent les conséquences : retrait d’unités du marché résidentiel, pression sur les prix ou éviction des habitants.

Quintoandar ne retire pas d’unités de la location de longue durée. La plateforme fait quelque chose de plus subtil : elle rend si simple le fait d’être propriétaire-investisseur qu’elle modifie le profil de ceux qui entrent sur le marché. Elle ne cause pas la financiarisation ; elle l’opérationnalise à grande échelle, et la rend accessible à n’importe quel petit propriétaire.

Une gouvernance publique de la location

Le cas brésilien pose à l’Europe une question double. Comment capter les bénéfices de la plateformisation pour celles et ceux qui en sont structurellement exclus, sans reproduire le vecteur qui a produit la crise Airbnb ?

L’Europe a deux options évidentes, et toutes deux ont un coût. Laisser les plateformes se développer sans cadre reproduit la trajectoire d’Airbnb : facilité d’accès, mais pression sur les prix et financiarisation. Les bloquer préserve les prix, mais maintient le mur qui exclut aujourd’hui six millions de personnes sans garant.

Une troisième voie existe. Elle suppose de construire des plateformes avec gouvernance publique, plafonds de rendement, transparence sur le profil des propriétaires, et mécanismes protégeant le caractère résidentiel du logement. Cela peut prendre la forme d’un cadre réglementaire imposé aux acteurs privés, ou d’une plateforme publique inspirée de Visale. Cette garantie locative gratuite par laquelle Action Logement se porte caution à la place d’un proche serait appliquée cette fois aux plateformes. Rien de tout cela n’est purement technique. Tout cela est politique.

Remplacer la confiance par un algorithme apporte un bénéfice indéniable : un accès plus large et plus démocratique. Mais ce choix peut entraîner un coût visible seulement après plusieurs années. Ce coût retombe sur ceux qui ne peuvent plus assumer les loyers des grandes villes. L’accès démocratique risque alors de n’être disponible qu’à ceux qui peuvent se le payer.

The Conversation

Fabio Shimabukuro Sandes ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.07.2026 à 15:29

Canicule et santé au travail : quelles sont les adaptations mises en place par les organisations ?

Marc Dumas, Professeur en management et gestion des ressources humaines, Université Bretagne Sud (UBS)
Bénédicte BERTHE, maitre de conférences en économie du travail et des ressources humaines, Université Bretagne Sud (UBS)
Nathalie Dedessus Le Moustier, Maître de conférences HDR en droit privé, Université Bretagne Sud (UBS)
Avec le retour des fortes chaleurs, c’est la question de la possibilité de bien travailler qui est à nouveau posée. Comment s’adaptent les entreprises ? Pourraient-elles faire mieux ?
Texte intégral (1593 mots)

Au-delà des obligations légales, comment les employeurs mettent-ils en place des mesures pour accompagner les salariés en période de forte chaleur, voire de canicule ? Une recherche portant sur plusieurs accords d’entreprises en Bretagne montre une grande hétérogénéité des dispositions effectives. Comment articulent-ils santé des salariés et continuité de la production ?


Engagée vers la neutralité carbone à l’horizon 2050, conformément à la stratégie nationale bas carbone, la France renforce progressivement les obligations environnementales des entreprises. Bilan des émissions de gaz à effet de serre, publication des émissions de CO₂, plan de vigilance environnementale sont autant de dispositifs qui les conduisent à mettre en œuvre des actions concrètes.

Depuis la canicule de 2003, les épisodes de fortes chaleurs se sont multipliés en France, entraînant un renforcement progressif du cadre réglementaire. Ainsi, le décret du 27 mai 2025 marque la reconnaissance de la chaleur comme risque professionnel. Il impose aux employeurs d’intégrer ce risque au document unique d’évaluation des risques professionnels (Duerp), d’adapter l’organisation du travail selon les niveaux de vigilance de Météo-France, que de l’eau potable soit à disposition, que la température des locaux soient adaptées aussi aux fortes chaleurs, de protéger les salariés vulnérables et de sensibiliser l’ensemble des travailleurs aux mesures de prévention.

Au niveau institutionnel, plan national canicule mis en place à partir de 2003, PNST 5 et pour les entreprises plans chaleur, accords collectifs de prévention et de gestion des canicules ou de prévention de la pénibilité et plans de continuité d’activité en cas de fortes chaleurs, les dispositifs se sont progressivement structurés.


À lire aussi : Travailler en cas de forte chaleur, que dit le droit ?


Cet article analyse la prise en compte du « risque chaleur » par les organisations comme enjeu de santé et de sécurité au travail, dans le cadre de la transition écologique, de la négociation collective et de l’adaptation des organisations du travail.

L’analyse repose sur l’étude de 64 accords d’entreprise (parmi 300 accords sélectionnés selon le critère de présence des termes chaleurs ou canicule) et des entretiens menés auprès de 49 préventeurs de l’ouest de la France (questionnaire élaboré par un groupe de travail du Comité régional d’orientation des conditions de travail, CROCT, Bretagne) dans le cadre d’une recherche sur le changement climatique, le travail et la prévention des risques professionnels.

Une logique d’abord pragmatique

Alors que toutes les entreprises interrogées ont adopté une démarche de transition écologique, celles-ci demeurent hétérogènes. Elles relèvent principalement d’une logique pragmatique, axée sur des actions opérationnelles, ou d’une logique de conformité, orientée vers le respect des exigences réglementaires à l’aide d’audits et de mises en conformité.

Les actions mises en œuvre par les entreprises se répartissent en quatre catégories :

  • les changements de pratiques (achats responsables, réduction des déchets, mobilité douce, visioconférences),

  • les dispositifs de diagnostic (audits énergétiques, études techniques),

  • les outils de structuration stratégique (plans d’action, directives),

  • et la mobilisation de ressources externes, notamment les aides publiques.

Les entreprises recherchent avant tout une réduction de leur impact environnemental et une amélioration de leur performance, via la maîtrise des coûts et l’optimisation des ressources. Les effets sur l’organisation (protection des salariés contre les aléas climatiques, recrutement de spécialistes, amélioration de la qualité de vie au travail) et l’innovation sont plus rarement mis en avant.

Le secteur plus que la géographie

Le risque lié aux fortes chaleurs est traité de façon différente dans des accords aux objets variés (temps de travail, pénibilité, négociation annuelle obligatoire, qualité de vie et des conditions de travail, télétravail, relations de travail), même si près d’un tiers des textes portent spécifiquement sur les fortes chaleurs et les canicules.

L’industrie est le principal secteur concerné par les accords, devant le bâtiment et les travaux publics (BTP), l’agriculture et les transports. Ces activités ont en commun une forte exposition à la chaleur, qu’elle soit extérieure ou intérieure.

Si les métiers de plein air sont particulièrement exposés, certaines activités industrielles le sont tout autant en raison de la chaleur générée par les procédés de production, des bâtiments et d’une ventilation insuffisante. La localisation géographique joue un rôle secondaire. La conclusion d’accords dépend davantage du secteur d’activité que du territoire. L’intensification des épisodes de chaleur contribue ainsi à généraliser le risque climatique à l’ensemble du territoire.

Les accords antérieurs au décret du 27 mai 2025 relèvent principalement de démarches de prévention de la pénibilité ou de qualité de vie au travail. Le décret relatif aux fortes chaleurs vise quant à lui à prévenir les risques liés aux épisodes de chaleur intense (vigilance jaune, orange, rouge) et à garantir la santé et la sécurité des salariés.

Le rôle clé du référent chaleur

Les accords reposent généralement sur trois types de mesures : organisationnelles (aménagement des horaires, pauses supplémentaires, travail de nuit, télétravail), matérielles (eau, ventilation, climatisation, brumisateurs) et sociales (sensibilisation, affichage, formation aux signaux de coup de chaleur).

Dans les accords, le « référent chaleur » joue un rôle central : il assure la veille météorologique, active les mesures de prévention, coordonne les dispositifs de rafraîchissement, identifie les salariés vulnérables et adapte leur organisation du travail en conséquence, notamment via le « Document unique d’évaluation des risques professionnels » (Duerp).

Des risques émergents

Les 49 répondants identifient une hausse des risques pour la santé et la sécurité des salariés ainsi qu’une dégradation des conditions de travail. Une quarantaine d’entreprises mentionnent notamment les troubles liés à la chaleur (inconfort thermique, déshydratation, fatigue, baisse de vigilance). Des disparités importantes selon les métiers sont soulignées. Quelques entreprises sont conscientes que la dégradation de la santé des salariés peut être aggravée par leurs conditions de vie, comme l’isolation de leur logement, ou leurs temps de déplacement.

Des risques nouveaux ou émergents sont plus rarement identifiés. Il en est ainsi des risques psychosociaux pour une douzaine d’entreprises qui cite la charge mentale et le stress en raison de la pression liée aux aléas climatiques, à la réorganisation des plannings, à la surcharge de travail, à la pression sur les équipes.

France 24 – 2026.

Les plus exposés sont les plus avancés

Pour s’adapter aux risques climatiques, la plupart des entreprises ont intégré la chaleur dans leur DUERP et mis en place des plans canicule ou des protocoles dédiés, avec des mesures graduées selon les niveaux de vigilance de Météo-France. Les secteurs les plus exposés, tels que le BTP, l’agroalimentaire ou l’éolien, apparaissent les plus avancés.

Les mesures les plus fréquentes concernent l’organisation du travail (aménagement des horaires, pauses supplémentaires, réorganisation des tâches, plus rarement un arrêt de la production), la mise à disposition d’eau et d’équipements rafraîchissants (fontaines, brumisateurs, gilets), ainsi que des actions de sensibilisation. À plus long terme, certaines entreprises engagent des travaux de rénovation des bâtiments afin d’améliorer leur isolation.

La prise en compte des épisodes de canicule s’impose désormais comme un levier d’adaptation au changement climatique et d’engagement dans la transition écologique. Elle met en tension les temporalités de court et de long terme. Face à des épisodes appelés à devenir plus intenses et plus fréquents, les organisations doivent concilier réponses immédiates et transformations structurelles pour garantir la santé des salariés.

The Conversation

Nathalie Dedessus Le Moustier est membre du CROCT Bretagne en tant que personne qualifiée.

Bénédicte BERTHE et Marc Dumas ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

08.07.2026 à 15:28

Peut-on apprendre la géographie française grâce aux jeux « Pokémon » ?

Amélie Soubie, Doctorante en géographie, Université Bordeaux Montaigne
Les jeux « Pokémon » mobilisent en toile de fond la géographie, l’histoire et la culture des lieux dont ils sont inspirés, avec un savant dosage de clichés et de réalisme.
Texte intégral (2958 mots)
Concept art pour *Pokémon X et Y*, présenté lors du Pokemon Center Paris, 2014. Pokémon

Qu’ont en commun les menhirs bretons, les mosaïques de Barcelone et le château de la famille royale britannique ? Tous ont été adaptés en pixels dans la série de jeux vidéos Pokémon. Les jeux vidéo, souvent dénigrés pour leur tendance à « couper les jeunes du monde réel », transforment ici les joueuses et les joueurs du monde entier en touristes numériques, et leur font découvrir de nouveaux lieux.


Depuis sa sortie en 2016, l’application mobile Pokémon Go a été amplement étudiée pour sa capacité à faire découvrir ou redécouvrir des lieux réels. À l’inverse, les jeux vidéo Pokémon se déroulent dans des régions fictionnelles, et leur plus-value géographique a été peu explorée.

Or, ces régions nommées « Hoenn », « Galar » ou « Johto », s’inspirent de territoires qui existent vraiment. Le tout premier jeu vidéo Pokémon, sorti en 1996, se déroule dans la région de « Kanto », nommée d’après la région de l’aire métropolitaine de Tokyo (Kantō). Il faut attendre 2010 pour voir apparaître la première région inspirée d’un pays occidental, les États-Unis, et 2013 pour un pays européen : la France.

Kalos, une région inspirée par la géographie française

Les jeux Pokémon mobilisent en toile de fond la géographie, l’histoire et la culture des lieux dont ils sont inspirés. Ainsi, Pokémon X et Y (2013) et Légendes Pokémon : Z-A (2025) diffusent auprès d’un public international, souvent jeune, des connaissances géographiques sur la France, même si elles sont incomplètes et parfois approximatives.

Voici la carte officielle de la région de Kalos, inspirée de la France. On constate qu’elle ne représente en réalité qu’une partie du pays : le sud est remplacé par une chaîne de montagnes et les territoires ultramarins sont absents.

Au milieu, la carte officielle de Kalos présentée par la franchise Pokémon. Autour de la carte, six captures d’écran extraites du jeu Pokémon X et Y et représentant des infrastructures, des architectures ou des lieux français reconnaissables. Entre guillemets, le nom de la ville dans Kalos. Pokémon

La France hexagonale reste pourtant reconnaissable par les contours de ses littoraux, le tracé de ses fleuves (la Loire coupe la carte en deux, la Seine traverse Paris) ou certains reliefs, comme les Alpes à l’est. La joueuse ou le joueur, en parcourant Kalos, voit également l’architecture se modifier selon les villes traversées : bâtiments haussmanniens, maisons à colombages, briques rouges, etc.

Design d’une usine dans le nord de Kalos dans le jeu, et usine reconvertie proche de Lille. Agence Nathalie Tkint/Pokémon

Tout en complétant les quêtes propres au jeu vidéo (attraper des Pokémon, gagner des combats, etc.), les joueuses et les joueurs sont immergés dans un univers qu’ils apprennent à connaître. Par exemple, on trouve à l’ouest de Kalos une péninsule sur laquelle se trouvent des alignements de rochers, faisant référence aux mégalithes de Bretagne. Les joueurs internationaux peuvent donc associer ces paysages à cette partie de la France.

Les noms de lieux participent également à la meilleure connaissance du pays. Ainsi, la route nommée « Route Menhir » débouche sur une ville dont le nom français (« Cromlac’h ») s’inspire à la fois de la ville de Carnac et de la disposition rocheuse nommée cromlec’h, tandis que le nom anglais (« Geosenge ») fait référence au site anglais de Stonehenge.

Justement, la disposition de cailloux en rond sur la carte évoque en réalité davantage Stonehenge que Carnac, dont les menhirs sont plutôt alignés. C’est là que l’on atteint la limite de la comparaison. La région de Kalos reste, avant tout, fictionnelle. La volonté de ressemblance avec la réalité est limitée par un ensemble de facteurs : les spécificités de l’univers fictionnel (rajout de statues représentant des Pokémon), le respect d’exigences propres à la franchise (création d’un désert près de Paris pour y faire vivre certains Pokémon), voire même la méconnaissance de la région d’origine.

Le directeur des jeux, Junichi Masuda, le formule ainsi dans le Point :

« Dans le jeu, on peut visiter des endroits typiquement français et ressentir une ambiance générale qui rappelle la France. Mais ce n’est pas la France, c’est un lieu imaginaire qui s’appelle la région de Kalos. »

Cela rappelle la façon qu’ont pu avoir d’autres œuvres japonaises de mobiliser un imaginaire européen fantasmé, comme les films d’animation de Hayao Miyazaki. Ainsi, les villes fictionnelles présentes dans l’adaptation de Miyazaki Le Château ambulant (2004) s’inspirent de l’architecture alsacienne. L’autrice du livre originel, Diana Wynne Jones, avait explicitement suggéré de s’inspirer de villes du sud de l’Angleterre, mais elles n'ont pas été considérées par l'équipe du film comme « suffisamment européennes » .

Dans les jeux Pokémon, les mélanges d’inspirations conduisent par exemple des fans à ne pas pouvoir s’accorder sur les lieux réels qui inspirent certaines des villes fictionnelles : Lille ou Amiens, Lyon ou Arles, etc.

Une abondance de clichés…

Cette « ambiance générale qui rappelle la France » est grandement alimentée de clichés. Pour Masuda, la France est un pays où « la beauté et l’élégance régentent la vie de tous les jours » et le nom de la région, Kalos, signifie « beauté » en grec. Kalos est une région créée par une équipe japonaise, à destination d’un public international, pas nécessairement familier de la France et de sa culture. Le jeu ne présente pas la France telle qu’elle est réellement, mais telle qu’elle est imaginée, comme souvent dans les œuvres de fictions.

Des personnages portent des bérets dans la rue, et certains combats dans un château permettent d’obtenir des titres de noblesse. Les noms de lieux sont tous liés aux parfums dans les versions anglaises et japonaises du jeu et à l’art dans la traduction française. Ainsi, le bâtiment évoquant le château de Versailles s’appelle le palais « Parfum » en anglais, et le palais « Chaydeuvre » en français.

Mais un certain réalisme

Malgré ces clichés, le jeu s’avère réaliste sur certaines représentations. Entre les deux jeux Pokémon sur Kalos, conçus à douze ans d’écart, les panneaux d’affichage des gares s’adaptent et les composteurs sont remplacés par des bornes tactiles.

Pokémon X et Y (2013) et Légendes Pokémon : Z-A (2025). Pokémon

L’attention aux détails est parfois tellement poussée qu’elle peut favoriser l’apprentissage géographique. C’est ce que l’on constate, par exemple, avec la ville de Port Tempères, au nord-ouest de la carte. La ville est qualifiée par le jeu de « station balnéaire chic, réputée pour son paysage enchanteur et son climat fort doux ». Port Tempères est une ville à deux niveaux reliés par un funiculaire : une partie basse, comprenant un port de plaisance, et une partie haute plus résidentielle. Elle est directement inspirée de la ville portuaire du Havre, en Normandie. Les maisons de Port Tempères représentent une version simplifiée de certains bâtiments du centre du Havre.

Port Tempères dans le jeu Pokémon et le centre-ville du Havre (Seine-Maritime, vue 3D de Google Maps). Pokémon/Google maps

L’équipe du jeu, avant de créer Port Tempères en pixels, réalise un « concept art » à la main, soit ici une illustration d’ensemble destinée à évoquer l’ambiance et illustrer les environs de la ville.

Capture d'écran d'un paysage du jeu.
Concept art pour Pokémon X et Y, présenté lors du Pokemon Center Paris, 2014. Pokémon

Le funiculaire est en bleu sur l’image. Les visuels à l’arrière de l’illustration évoquent le phare de la Hève (à Sainte-Adresse, Seine-Maritime) et son chapeau rouge ainsi que les célèbres falaises d’Étretat (Seine-Maritime).

Les jeux Pokémon ont donc une capacité à nous faire davantage connaître les lieux réels, qui résulte d’une volonté claire des créateurs. Masuda lui-même le présente comme un des objectifs du jeu «Pokémon X et Y :

« Lorsque nous avons créé cette région, je l’ai fait en ayant à l’esprit que si les enfants et les étudiants du monde entier pouvaient, en jouant à ce jeu, avoir l’envie de visiter la France, c’était gagné. »

The Conversation

Amélie Soubie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.07.2026 à 12:37

Pourquoi Nigel Farage démissionne de son mandat de député britannique… pour mieux se représenter

Tim Bale, Professor of Politics, Queen Mary University of London
Lone Sorensen, Associate Professor of Political Communication, University of Leeds
Parveen Akhtar, Senior Lecturer: Politics, History and International Relations, Aston University
Mis en cause pour ne pas avoir déclaré d'importants dons reçus avant son élection, le leader de la droite populiste britannique Nigel Farage a choisi de démissionner de son siège de député afin de provoquer une élection partielle dans sa circonscription.
Texte intégral (1529 mots)

Depuis le siège du parti anti-immigration Reform UK, à Londres, Nigel Farage a annoncé mardi 7 juillet 2026 qu’il démissionnerait de son mandat de député de Clacton (Essex)… pour se représenter aussitôt dans la même circonscription. L’homme politique est accusé de ne pas avoir déclaré d’importants dons reçus peu avant son élection comme député en 2024, ce qui soulève des questions sur le respect des règles encadrant les financements des parlementaires. Farage a évoqué ces accusations dans son message et assuré n’avoir « rien fait de mal ». Il semble toutefois que les autres grands partis ne présenteront pas de candidat face à lui, dans ce qui est déjà qualifié de « cirque médiatique » et de « projet d’ego ». Trois universitaires analysent les motivations de cette manœuvre.


L’apitoiement sur soi et l’obsession de soi

Tim Bale, professeur de science politique, Queen Mary University of London.

« Dans ce qui figure sans doute parmi les discours politiques les plus empreints d’apitoiement et d’égocentrisme entendus depuis les innombrables tentatives de Boris Johnson pour se justifier en 2022, Nigel Farage n’a surpris absolument personne en provoquant une élection législative partielle après avoir démissionné de son siège de député. Il affirme vouloir affronter l’establishment lors de ce scrutin en se représentant immédiatement afin de laver son honneur.

Même si la colère de Farage face à l’intrusion des médias était sincère, son message vidéo enregistré paraissait malgré tout un peu fabriqué. Et je doute que l’opinion éprouve beaucoup de sympathie pour un responsable politique qui nous explique non seulement qu’il est immensément riche grâce à toutes sortes d’activités annexes, mais aussi qu’il pourrait l’être davantage encore s’il quittait le Parlement. Quant à ses propos absurdes présentant le Royaume-Uni comme un pays « brisé » – voire « communiste » – où « les hommes ne peuvent plus porter de montre et les femmes plus porter de bijoux » dans la rue, ils visaient sans doute un public américain. Enfin, sa promotion de ses conseils en investissement, censés rapporter des rendements impressionnants, relevait de l’escroquerie opportuniste dans ce qu’elle a de plus caricatural. »

Le « faragisme » à l’état pur

Parveen Akhtar, maîtresse de conférences en science politique et relations internationales, Aston University.

« La démission de Nigel Farage de son mandat de député de Clacton, suivie de l’annonce de sa candidature à sa propre succession afin de « laisser le peuple britannique décider » de son avenir plutôt que “les médias” ou l’establishment, s’interprète sans doute le mieux à travers le prisme du faragisme. Comme le montrent mes récents travaux, le faragisme ne se réduit pas à la politique d’un seul homme : il constitue un projet politique qui construit un récit populiste présentant le Royaume-Uni comme une nation entravée par les élites politiques et des institutions sourdes aux attentes des citoyens. Dans cette logique, l’establishment est décrit comme faisant obstacle à l’expression de la volonté démocratique du peuple.

Le déroulement des événements autour de la déclaration de Farage reflète parfaitement cette stratégie. À midi, il a publié sur X : « Je ferai une déclaration sur mon avenir dans la vie publique à 14 heures. » En l’espace de deux heures, ce message avait été vu environ 4,4 millions de fois, illustrant sa capacité sans équivalent à capter l’attention du public et à imposer ses thèmes dans le débat politique.

Plutôt que de laisser les accusations dont il fait l’objet occuper le devant de la scène, Farage a cherché à présenter cet épisode comme un nouvel épisode d’un affrontement plus large contre les élites politiques et médiatiques. Il s’est présenté comme un homme prêt à assumer un coût politique personnel au nom de ce qu’il décrit comme l’intérêt national et de sa mission consistant à « réparer » un Royaume-Uni qu’il juge en ruine.

C’est une caractéristique du faragisme. Le débat politique est déplacé : au lieu de porter sur le comportement d’un individu, il est reconfiguré comme un affrontement plus vaste entre un mouvement insurgé et un establishment corrompu. Ce faisant, Farage renforce l’opposition populiste entre « le peuple » et ceux qu’il présente comme cherchant à priver ce dernier de sa légitimité politique.

Cet épisode montre également pourquoi Reform UK reste si étroitement associé à la personne de Nigel Farage. Bien que le parti soit devenu beaucoup plus professionnalisé et structuré ces dernières années, sa capacité à capter l’attention du public repose encore très largement sur l’autorité politique singulière de Farage. C’est à la fois la plus grande force de Reform UK… et sa principale faiblesse.

Une mise en récit populiste

Lone Sorensen, professeure associée en communication politique, Université de Leeds.

« Nigel Farage s’appuie sur une véritable mise en récit et a consacré une grande partie de son discours à façonner son propre personnage, celui d’une victime. Il a dénoncé la diabolisation constante dont il ferait l’objet de la part de la presse – « la manière dont j’ai été traité » – et s’est présenté comme la personnalité la plus attaquée par les médias de l’histoire contemporaine. Il a également évoqué des agressions et des menaces dont il dit avoir été victime, notamment une foule s’en prenant à sa voiture.

Dans le même temps, il s’est aussi mis en scène en sauveur : selon lui, s’il n’avait pas “fait ce qu’il a fait”, le Brexit n’aurait jamais eu lieu. En cherchant à délégitimer la position du Parti travailliste, en soulignant qu’Andy Burnham est appelé à devenir premier ministre [NDT : le député travailliste est le seul candidat déclaré au poste après la démission de Keir Starmer] sans avoir été élu à cette fonction, Farage a cherché à installer un récit manichéen opposant les « gentils » aux « méchants ».

Ce qui est particulièrement intéressant, c’est la manière dont Farage fusionne les médias traditionnels et l’establishment politique en une seule et même entité qu’il présente comme partiale. Il a déclaré : “Ce ne sont pas seulement les médias, cela vaut aussi pour les autres partis politiques”, comme si les médias constituaient eux-mêmes un parti politique. Il s’agit d’un procédé populiste bien identifié, illustré par exemple par la célèbre formule de Donald Trump sur les « fake news ». Les dirigeants populistes ont tendance à s’en prendre aux médias établis, aux médias historiques et, tout particulièrement, aux médias de service public, tout en développant leur propre écosystème médiatique, qu’ils contrôlent davantage.

En présentant les médias comme l’ennemi, tout article critique devient un argument supplémentaire au service de leur récit. Toute procédure judiciaire fondée sur les règles de droit, ou tout contrôle exercé par le Parlement à leur encontre, est alors assimilé à une attaque partisane et politiquement motivée.

Tout cela donne l’impression d’une stratégie très calculée, qu’il a probablement testée dans les sondages et sur laquelle il se sent en terrain sûr. Il continuera sans doute à présenter cette élection partielle comme une élection nationale en miniature – le peuple contre l’establishment –, à l’image de la campagne menée par Andy Burnham à la législative partielle de Makerfield. »

The Conversation

Parveen Akhtar a bénéficié par le passé de financements de l'ESRC, de la British Academy et du Leverhulme Trust.

Lone Sorensen et Tim Bale ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

08.07.2026 à 12:26

With Marine Le Pen’s sentence the judiciary is giving French citizens the final say on her political future

Luc Rouban, Directeur de recherches (CNRS) au Cevipof, Sciences Po
Marine Le Pen was found guilty of misusing EU funds, but her eligibility to stand in the presidential election remains intact. Luc Rouban, Emeritus researcher at Sciences Po’s CEVIPOF, weighs in on the verdict.
Texte intégral (1854 mots)

IN BRIEFClick here for the key takeaways Marine Le Pen has announced she will run for president for the fourth time in 2027. The Paris Appeals Court upheld the far right figurehead over misusing EU funds, but shortened her sentence and reduced her ban on holding public office. While France’s highest civil court examines Le Pen’s appeal, she will be able to campaign without an electronic tag. When the ruling is issued (unlikely to be before 2027) will determine whether Marine Le Pen will be able to see her campaign through or whether she will hand the reigns over to Jordan Bardella. Close


The leader of France’s far right party Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, was sentenced on appeal on Tuesday 7 July 2026 to three years’ imprisonment, including one year to be served without parole whilst wearing an electronic tag, and a fine of 100,000 euros in the case concerning the National Front’s parliamentary assistants.

The parliamentary RN leader in the National Assembly was also handed a 45-month ban on standing for election, 30 months of which are suspended. Having already served the fifteen months since the first-instance judgement, she is eligible to stand as a presidential candidate and confirmed her intention to do so on national television hours after the verdict. Marine Le Pen also announced that she would appeal to the Court of Cassation “to exhaust all legal remedies”.

Luc Rouban, Emeritus Research Director at the Centre for Political Research at Sciences Po (Cevipof), shares his analysis on the verdict.


The Conversation: In a press release, the Paris Appeals Court explained its ruling by stating that the disqualification from standing for election, which had been imposed, must be seen in the context of “the voter’s freedom of choice, which is a prerequisite for the exercise of democratic suffrage”. Does this amount to acknowledging that the verdict of the ballot box takes precedence over that of the courts?

Luc Rouban: No, I don’t think so, because it is clear from this case that the judges sought to distinguish between two very different spheres: legal and political. The legal sphere, recently strengthened by all manner of measures concerning transparency in public life – notably the High Authority for Transparency in Public Life – now exercises strict control over politicians and the funding of political parties. And alongside this, you have the political sphere, which has also evolved towards greater expectations of moral conduct on the part of citizens, centred on what the Romans called auctoritas, that is to say, the ability to set an example, endowed with a certain moral strength.

Ultimately, the sentencing guidelines contain provisions which, whilst certainly serving to condemn the offence, do so without direct political consequences and by transferring the political decision to the general public. And it is a sign of the judiciary’s wisdom to have separated these two spheres, particularly at a time when it is facing heavy criticism for its own failings, notably in connection with the Lyhanna case.

Marine Le Pen announced on French television that she would be appealing to the Court of Cassation, claiming that this procedure would suspend the sentence handed down. How does this decision complicate the case?

LR: The question that remains unanswered is when the Court of Cassation will hand down its ruling. The later in the campaign this ruling is issued, the more difficult it will be to issue a ruling that would invalidate Marine Le Pen’s candidacy. And if that were to happen, the campaign would already have begun, and Jordan Bardella would then simply have to see it through to the end.

It is also reasonable to assume that the Court of Cassation’s ruling will not be handed down before May 2 2027, the date of the second round of the elections. If Marine Le Pen is elected, she will be granted presidential immunity. If she is not elected, the ruling will no longer be relevant.

Can someone stand as a candidate for a party that has made integrity one of its key campaign issues whilst having been convicted of embezzling public funds? Could this decision by the Appeals Court cost her a significant number of votes?

LR: This is an argument that will be used against her, of course, but when it comes to integrity, voters tend to apply a degree of nuance. In this particular case, there was no personal enrichment, unlike, for example, in the Fillon affair. Here, it is a question of the fraudulent use of European Parliament funds to pay for assistants. Morally reprehensible, but less shocking than other cases. Marine Le Pen ultimately emerges as the winner from this legal episode, as she can demonstrate that she is pursuing her goal despite all the difficulties and trials. As she said when she appeared on television, she feels she has a mission to fulfil and is adopting a self-sacrificing stance. But this strategy is an indicator of a definite political acumen that her political opponents fear.

What we need to take into consideration here is that the 2027 election is unique and unlike any that has gone before it: it comes at a very critical juncture where the French people will have to choose between very different socio-political outlooks. The National Rally’s sovereignist, nationalist vision, focused on remembrance and identity… That of La France insoumise (LFI, led by Jean-Luc Mélenchon) and its “New France” built on diversity, direct democracy and social welfare. Post-Macronism, now championed by Édouard Philippe since his rally on Sunday, which centres on adapting to globalisation. And in a way, it doesn’t matter who espouses these visions. It is from this standpoint that Marine Le Pen is positioning herself.

Marine Le Pen explained that she would not have run for the French Presidency if she had had to wear an electronic tag. Was this a real obstacle during the campaign?

LR: Obviously, it is difficult to campaign under these circumstances, and the probation officer, in deciding on the specific terms of this sentence, would have played an important role. The ankle monitor would have served as a reminder of her conviction, but she could also have used it to her advantage, turning it into a symbol of the “chained resistance fighter” who, “from the depths of her cell”, cries out “justice for the people”. Even with her movements restricted, she could have presented herself as a victim who, though shackled, calls on the people to bring about a radical change to the socio-political system. In the current climate, marked by numerous convictions of French political figures, particularly at local council level, it seems, in any case, less shocking than if it had happened twenty or thirty years ago.

Having been touted, amid uncertainty in recent months, as the RN’s likely 2027 presidential election candidate, can Jordan Bardella resume his role as second-in-command in this campaign?

LR: Perhaps more easily than the role of frontrunner, actually. In my view, the RN’s real rival today will be Édouard Philippe, who is positioning himself as a post-Macronist with an unapologetically right wing leaning. He is, in a sense, the candidate of a somewhat authoritarian liberal right. However, Jordan Bardella, in a sort of French-style Trumpism, is also positioning himself on an authoritarian-liberal platform, but with less experience than his opponent, Édouard Philippe. He has not been prime minister, he is not the mayor of a major city, and he is unfamiliar with the workings of government… Whereas Marine Le Pen, who describes herself as neither right-wing nor left-wing but “from the grassroots” – in a sort of reverse Macronism – may well attract a section of the left-wing electorate and those who usually abstain. She is far more of a threat to Édouard Philippe than Jordan Bardella. In this scenario, France will have an opposition that will amount to little less than a class conflict…


Interview by Laurent Bainier.

The Conversation

Luc Rouban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.07.2026 à 11:58

Au-delà du bassin de Washington : sauver les lacs et les littoraux en déclin grâce aux nanobulles d’oxygène

Gang Pan, Professor of Environmental Sustainability, York St John University
Les nanobulles ne servent pas seulement à clarifier l’eau. En ciblant les sédiments où naissent les « zones mortes », elles pourraient offrir une nouvelle piste pour lutter contre l’eutrophisation des lacs et des mers.
Texte intégral (1823 mots)

Utilisées dans le bassin du mémorial de Lincoln à Washington pour rendre ses eaux limpides, les nanobulles d’ozone pourraient aussi aider à restaurer des lacs et des mers asphyxiés par le manque d’oxygène. Une technologie prometteuse, mais encore confrontée à de nombreux défis.


Pour les festivités du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, un système de nanobulles d’ozone a été utilisé pour maintenir limpide le bassin réfléchissant du mémorial de Lincoln à Washington.

Quelques mois plus tôt, le bassin avait pourtant fait l’objet d’un vaste nettoyage. Mais malgré cette opération, une prolifération d’algues avait coloré l’eau d’un vert éclatant. Pour remédier au problème, ce dispositif de nanobulles d’ozone qui a coûté 1,7 million de dollars (environ 1,5 million d’euros) a injecté des bulles microscopiques dans le bassin.

Les nanobulles sont des bulles de gaz extrêmement petites, le plus souvent composées d’oxygène, d’air ou d’ozone, capables de rester en suspension dans l’eau bien plus longtemps que des bulles classiques. Dans un bassin, les nanobulles d’ozone agissent comme un puissant oxydant : elles détruisent les algues et dégradent la matière organique.

Mais l’enjeu dépasse largement le nettoyage d’un bassin monumental. Cette technologie de pointe pourrait-elle aider à résoudre l’un des plus grands défis de la restauration des écosystèmes aquatiques : réoxygéner les profondeurs des lacs, des réservoirs et des zones côtières, où le manque d’oxygène entraîne un dépérissement progressif des milieux ?

Nettoyer le bassin Lincoln

Le célèbre bassin réfléchissant du mémorial de Lincoln, à Washington, est peu profond, doté d’un fond artificiel et dépourvu de sédiments naturels, contrairement à un lac. L’objectif, ici, est avant tout esthétique : conserver une eau parfaitement limpide. Dans ce contexte, les nanobulles d’ozone peuvent se révéler efficaces, à condition que l’eau soit brassée artificiellement et que le traitement soit appliqué en continu.

La situation est bien différente dans un milieu naturel, où les causes de la dégradation sont souvent moins visibles et beaucoup plus difficiles à traiter.

Dans un lac ou une mer eutrophisés, c’est-à-dire saturés en nutriments comme le phosphore et l’azote, les proliférations d’algues ne sont que la partie visible d’un problème bien plus profond. Lorsque ces algues meurent, elles coulent au fond. Les bactéries qui les décomposent consomment alors l’oxygène dissous. Les eaux profondes deviennent hypoxiques (pauvres en oxygène), voire anoxiques (presque totalement privées d’oxygène). Dans ces conditions, les sédiments relarguent des nutriments, qui alimentent à leur tour le processus d’eutrophisation.

À son stade le plus avancé, ce phénomène provoque d’importantes proliférations d’algues, pouvant entraîner la mort des poissons et la formation de véritables « zones mortes » dans le lac. Un cercle vicieux s’installe alors : les proliférations d’algues épuisent l’oxygène, le manque d’oxygène libère davantage de nutriments, et ces nutriments favorisent de nouvelles proliférations.

C’est pourquoi l’apport d’oxygène est si crucial. L’enjeu n’est pas simplement d’en injecter quelque part dans un lac ou une mer, mais de l’acheminer précisément jusqu’à la fine couche de sédiments située au fond, là où le phosphore est libéré, où le méthane est produit et où se déroulent de nombreux processus chimiques et biologiques.

On distingue ainsi deux grandes approches utilisant les nanobulles. La première repose sur des nanobulles dispersées dans toute la masse d’eau grâce à des dispositifs de diffusion. Cette méthode est efficace dans les réservoirs, les installations aquacoles, les stations d’épuration, les piscines ou les petits plans d’eau, où l’eau peut être brassée en permanence.

Mais dans les grands milieux aquatiques naturels, cette approche atteint rapidement ses limites. Les équipements doivent fonctionner en continu, tandis que la répartition de l’oxygène dépend d’un réseau de pompes, de canalisations et de câbles. À l’échelle d’un grand lac ou d’un bassin marin, cela se traduit par une forte consommation d’énergie, sans garantie que l’oxygène atteigne effectivement les fonds.

La seconde approche repose sur les nanobulles interfaciales d’oxygène. Celles-ci sont fixées à la surface et dans les pores de particules solides, comme des argiles modifiées ou d’autres matériaux naturels poreux. Chargées en oxygène, ces particules coulent jusqu’au fond et acheminent directement l’oxygène à l’interface entre l’eau et les sédiments, là où il est le plus nécessaire.

Mais dans les grands milieux aquatiques naturels, cette approche atteint rapidement ses limites. Les équipements doivent fonctionner en continu, tandis que la répartition de l’oxygène dépend d’un réseau de pompes, de canalisations et de câbles. À l’échelle d’un grand lac ou d’un bassin marin, cela se traduit par une forte consommation d’énergie, sans garantie que l’oxygène atteigne effectivement les fonds.

La seconde approche repose sur les nanobulles interfaciales d’oxygène. Celles-ci sont fixées à la surface et dans les pores de particules solides, comme des argiles modifiées ou d’autres matériaux naturels poreux. Chargées en oxygène, ces particules coulent jusqu’au fond et acheminent directement l’oxygène à l’interface entre l’eau et les sédiments, là où il est le plus nécessaire.

Cette méthode pourrait réduire les besoins énergétiques tout en évitant une partie des perturbations écologiques provoquées par le brassage artificiel à grande échelle.

Les bénéfices potentiels sont considérables. Si l’oxygène peut être apporté aux sédiments de surface à un coût raisonnable, il pourrait limiter le relargage interne de phosphore, freiner la production de méthane et, plus largement, rétablir des conditions plus favorables à la vie au fond des lacs et des zones côtières. Autant de mécanismes déterminants pour permettre à un écosystème aquatique dégradé de se régénérer.

Cette approche repose sur une logique d’ingénierie très différente : il ne s’agit plus d’oxygéner l’ensemble d’un lac, mais de cibler précisément la zone où l’oxygène peut avoir le plus d’effet.

En revanche, si les rejets d’eaux usées ou le ruissellement d’engrais se poursuivent, aucune technologie d’oxygénation ne pourra, à elle seule, résoudre le problème.

L’objectif de cette stratégie de restauration des lacs est d’agir sur plusieurs fronts : éliminer les algues et l’excès de nutriments présents dans l’eau, piéger ces nutriments dans les sédiments du fond, puis oxygéner la surface de ces sédiments afin d’empêcher qu’ils ne soient à nouveau relargués dans le milieu.

Le projet de la mer Baltique

L’intérêt de cette approche ciblée apparaît encore plus clairement avec l’exemple de la mer Baltique, l’un des cas les plus emblématiques au monde de « zone morte » due au manque d’oxygène.

La Baltique est naturellement vulnérable, car les échanges d’eau avec l’océan sont très limités en raison de ses détroits étroits. Elle présente en outre une forte stratification, avec des eaux profondes et des eaux de surface qui se mélangent peu. Les nutriments sont ainsi continuellement relargués par les sédiments vers la colonne d’eau, ce qui contribue à une chute spectaculaire des niveaux d’oxygène.

Ce projet, lancé en 2009, a montré à quel point il est difficile de résoudre durablement le problème.

Le pompage permet certes d’augmenter les concentrations d’oxygène, mais il nécessite des infrastructures lourdes et peut modifier l’hydrologie ainsi que le fonctionnement écologique de l’ensemble d’un lac ou d’une mer. De nombreuses questions restent par ailleurs en suspens concernant les coûts, la consommation d’énergie, la maintenance, les effets sur les écosystèmes et d’autres impacts environnementaux.

Dans un bassin artificiel peu profond dont le fond est imperméable, l’efficacité des nanobulles se mesure avant tout à la limpidité de l’eau. En revanche, les nanobulles d’oxygène fixées sur des particules poreuses pourraient devenir un nouvel outil de restauration des lacs et des mers, même si cette approche présente encore des limites.

Leur principal intérêt environnemental pourrait être d’acheminer l’oxygène jusqu’à cette fine couche de sédiments, sombre et souvent négligée, où se forment les « zones mortes » au fond des lacs et des mers. Un objectif prometteur, mais qui reste techniquement complexe et potentiellement coûteux.

The Conversation

Gang Pan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.07.2026 à 10:00

Une découverte inattendue : des traces de séismes anciens dans le Bassin parisien

Stéphane Baize, Géologue des tremblements de terre, Directeur de Recherches, ASNR
Pierre Louis Antoine, Directeur de Recherche CNRS, géoloque et géomorphologue spécialiste des paléoenvironnements du Quaternaire, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
De nouvelles observations révèlent un réseau de failles dans le Bassin parisien, qui pourraient être d’origine sismique, ce qui vient modifier la perception du risque sismique dans une région réputée stable.
Texte intégral (1778 mots)
Le site de Beauvais, où les failles ont été observées dans le niveau archéologique, se trouve à proximité de la grande structure tectonique du Pays de Bray, qui parcourt le Bassin parisien sur plus de 100 kilomètres. Stéphane Baize, Fourni par l'auteur

En 1993, lors de fouilles archéologiques préventives pour la construction d’une route à Beauvais, dans l’Oise, des géologues et des archéologues ont mis au jour un site paléolithique exceptionnel. Occupé par des néandertaliens il y a environ 60 000 ans, il révèle bien plus que des outils en silex ou des ossements d’animaux, de mammouths, de rennes et de rhinocéros laineux.

En effet, nous avons identifié un réseau de failles traversant les dépôts sédimentaires récents et les restes archéologiques associés ainsi que le substrat rocheux (ici, la craie). Dans notre étude publiée ce mois-ci dans les Comptes Rendus Géoscience, nous proposons une nouvelle interprétation à ces déformations : elles seraient d’origine sismique.

Les failles que nous observons présentent des décalages verticaux cumulés jusqu’à 25 centimètres (pour comparaison, c’est significativement plus grand que celles mesurées après le séisme de magnitude proche de 5 qui a secoué et endommagé les communes du Teil, de Viviers et Saint-Thomé en Ardèche, le 11 novembre 2019).

Ces failles ne peuvent pas être expliquées par des phénomènes comme l’effondrement liés à la dissolution de la craie (le « karst »), ni par le gel et le dégel de sols riches en glace (appelé « pergélisol », ni enfin par l’activité humaine…

C’est pourquoi l’hypothèse la plus plausible est une origine tectonique, c’est-à-dire que le déplacement soit lié aux mouvements de la croûte terrestre pendant un ou plusieurs séismes. Cette origine devra être confirmée par des études complémentaires, notamment par des explorations du sous-sol, ou la recherche d’autres indices similaires par d’autres fouilles dans la même zone.

Le site de Beauvais, où les failles ont été observées dans le niveau archéologique, se trouve à proximité de la grande structure tectonique du Pays de Bray. Celle-ci court au milieu du Bassin parisien sur plus de 100 kilomètres. Sur la figure présentée ici, on reconnaît, dans le Bassin parisien, les couches datant de l’ère Jurassique dans les tons bleus, celles du Crétacé dans les tons verts et celles du Tertiaire en jaune et orangé. Le Bassin parisien est entouré du Massif armoricain, un vieux massif constitué de roches de l’ère primaire (tons rouges, roses et couleurs foncées), et des massifs des Ardennes et des Vosges constitués de roches équivalentes. Le fond géologique est celui de la carte géologique à 1/1 000 000 du BRGM. On indique également les principaux séismes connus d’après les archives historiques (base de données SISFRANCE) et analysés par Manchuel et al. (2018). Stéphane Baize, Fourni par l'auteur

Les structures que nous avons observées sont cohérentes avec l’expression superficielle de ruptures sismiques profondes, qui seraient liées au grand pli et à la faille du Pays de Bray, une des structures géologiques majeures du Bassin parisien, qui s’enracine à plusieurs kilomètres dans la croûte terrestre.

Si les failles observées à Beauvais sur le site du lieu-dit « La Justice » sont bien liées à un séisme ancien, leur taille et leur décalage suggèrent un événement d’une magnitude d’au moins 5,5.

Pourquoi cette découverte est-elle importante ?

Le Bassin parisien est traditionnellement considéré comme une région peu sismique, avec une activité tectonique quasi nulle depuis des millénaires. On n’y connaît guère que quelques séismes historiques, comme celui de Veules-les-Roses, dans l’actuelle Seine-Maritime, en 1769 (magnitude estimée proche de 5), qui a causé des dégâts localement.

La découverte de Beauvais modifie notre perception du « danger » sismique dans la zone. Elle suggère, par l’ampleur des déformations observées, qu’il n’est pas négligeable et que des séismes forts ont pu se produire sur des failles il y a seulement 50 000 à 60 000 ans, une période géologiquement récente.

Une autre conséquence est qu’on peut maintenant considérer la faille du Pays de Bray comme potentiellement active. Ce changement d’appréciation du degré d’activité de cette faille rejoint celui qui avait suivi l’occurrence du séisme du Teil en 2019, en Ardèche, sur une faille alors inconnue pour être active.

Ces deux exemples supportent le même constat : les failles « intraplaques » (situées à l’intérieur des continents, loin des limites de plaques tectoniques) peuvent produire des séismes forts avec ruptures en surface, même dans des régions réputées stables. C’est ce qu’ont connu, par exemple, le centre du continent australien en avril dernier et le nord-est des États-Unis en 2020.

Quelles suites pour ces recherches ?

Cette découverte soulève des questions cruciales : la faille du Pays de Bray, longue de près de 100 kilomètres, est-elle toujours active et capable de causer des séismes importants dans un futur proche ? Quelle est la probabilité de séismes futurs dans cette zone densément peuplée et industrialisée, et avec quelle magnitude peuvent-ils survenir ? Comment affiner les modèles d’aléa sismique en conséquence, pour cette région comme pour les zones intraplaques comparables ?

Pour répondre à ces interrogations, il faut poursuivre les investigations sur le terrain autour du site fouillé, notamment utiliser des méthodes géophysiques de haute résolution et non invasives, pour sonder et cartographier précisément les failles enterrées, à des profondeurs allant de quelques dizaines à plusieurs centaines de mètres. Il faudrait ensuite étendre les fouilles pour dater d’éventuelles traces de séismes passés et estimer leur fréquence (ce qu’on appelle l’analyse paléosismologique).

Un autre enjeu est de renforcer la collaboration interdisciplinaire : les traces de séismes passés dans les sols sont, dans le contexte français de tectonique lente, souvent masquées ou abîmées par l’érosion ou les activités humaines. Il est donc nécessaire de combiner les approches des archéologues, des géologues et des géophysiciens.

Au-delà des recherches proprement dites, l’objectif est de mettre à jour et de compléter la base de données des failles actives et des séismes préhistoriques connus, publiée il y a bientôt dix ans.

Enfin, ces résultats seront pris en compte dans l’évaluation des risques, qui est, par exemple, périodiquement mise à jour à l’échelle de l’Europe. Cette étude souligne que, même dans des zones réputées stables, le risque sismique ne doit pas être sous-estimé, même si les causes des séismes y restent encore débattues.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui ont menées ces dernières, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

08.07.2026 à 10:00

Avec ou sans synapses ? Le singulier système nerveux des cténophores, ou comment un débat scientifique vieux de 100 ans refait surface

David Stroebel, Ingénieur de recherche hors classe CNRS dans l'équipe Récepteurs du glutamate et synapses excitatrices, Institut de biologie, École normale supérieure (ENS) – PSL
Voilà que des scientifiques ont observé un système différent, sans synapses, chez d’intrigants animaux marins, les cténophores. Une avancée qui suscite les débats.
Texte intégral (2361 mots)
Un cténophore (*Leucothea multicornis*, à gauche) et une méduse, ou cnidaire (*Aequorea sp.*, à droite), se ressemblent beaucoup mais n’ont pas – du tout ! – le même type de système nerveux. Alexander Semenov/Flickr, CC BY-NC-SA

Dans les livres de biologie, on apprend que le système nerveux se compose de neurones connectés par des synapses, indispensables à nos capacités de cognition. Jusqu’à très récemment, les synapses étaient un élément incontournable de tous les systèmes nerveux connus. Mais voilà que des chercheurs ont observé un système différent, sans synapses, chez d’intrigants animaux marins, les cténophores. Cette avancée suscite les débats chez les scientifiques.


Aux prémices de la neurobiologie moderne, au début du XXᵉ siècle, une rivalité d’anthologie opposa Camillo Golgi, médecin italien, pionnier et figure tutélaire de la microscopie cellulaire, et l’Espagnol Santiago Ramón y Cajal, génie de la neuroanatomie. L’Italien avançait que le système nerveux formait un réseau unique et continu : un syncytium. L’Espagnol y voyait plutôt un réseau discontinu, fait de cellules indépendantes se contactant par des synapses.

photos historiques
Les co-lauréats du prix Nobel de physiologie ou médecine en 1906 ont deux visions bien différentes du système nerveux des êtres vivants : Santiago Ramón y Cajal, à gauche, penchait pour un réseau avec des synapses qui connectent les neurones entre eux, tandis que Camillo Golgi (à droite) avait imaginé un système nerveux continu, le « syncytium ». Wikimédia, CC BY

Cent vingt ans après l’attribution du même prix Nobel de physiologie aux deux scientifiques, le succès de Cajal apparaît total : les synapses constituent une pièce maîtresse de notre compréhension actuelle du fonctionnement du système nerveux. De fait, ces structures submicrométriques innombrables dans le cerveau (près d’un demi-million de milliards de synapses chez l’humain) forment le support des capacités de computation, d’apprentissage et de mémorisation.

Mais si, envers et contre l’histoire de la neurobiologie moderne, Golgi avait pu aussi avoir raison ? Et si le système nerveux d’un organisme pouvait également fonctionner en syncytium ?

C’est précisément ce que des chercheurs ont découvert en 2023, en imageant un cténophore par tomographie électronique. Les cténophores sont des créatures marines translucides, familières de presque tous les environnements marins, qui se distinguent par de délicates ondulations irisées à leur surface. Certains cténophores peuvent sembler, à première vue, être de proches cousins des méduses. Cependant, l’étude publiée en 2023, dans la revue Science, révèle que la partie centrale du réseau neural de cténophore est continu, un cas sans équivalent dans le monde vivant.

Le syncytium neural de Golgi se trouvait en fait… dans les mers.

deux schémas
Un système synaptique shématique, à gauche, contenant des neurones distincts – de couleurs différentes – qui se connectent au niveau de synapses, correspondant ici à des petits renflements sphériques. Les lignes colorées représentent les axones d’autres neurones voisins. À droite, un système syncytial, sous forme de réseau continu sans synapses, schématisé d’après les images de microscopie électronique de tissu neural sub-épithélial de cténophore. David Stroebel, Fourni par l'auteur

Les cténophores n’en sont pas à leur première originalité

Contredisant leur apparente ressemblance, l’étude du génome des cténophores indiquait déjà en 2013 qu’ils sont plus éloignés des cnidaires (méduses) que ces dernières ne le sont de nous. Plusieurs études scientifiques placent désormais le groupe des cténophores comme ancêtres des animaux (on appelle le groupe des animaux les « Métazoaires »), avant même les éponges ! Mais ce classement reste encore aujourd’hui très débattu.

Pourquoi une telle querelle entre spécialistes ? Parce que l’ancestralité des cténophores chez les animaux (Métazoaires) complexifie le scénario d’émergence du système nerveux.

En effet, les classifications du vivant considéraient jusque-là que notre ancêtre commun, Eumétazaoire, a acquis un système nerveux après la séparation du groupe des éponges, qui, elles, seraient demeurées dépourvues de système nerveux. Le repositionnement des cténophores dans l’arbre du vivant bouscule complètement ce scénario : il impliquerait l’émergence multiple et séparée de systèmes nerveux potentiellement différents, couplée ou non à la disparition du système nerveux chez certaines espèces (par exemple, chez les éponges).

L’état actuel des recherches ne permet d’exclure aucun des deux scénarios. Le scénario initial a pour lui une grande simplicité (on parle de scénario « parcimonieux »), permettant aisément d’envisager un assemblage progressif de la complexité du système nerveux. Le scénario nouvellement remanié est porté par l’évolution exceptionnelle des données de séquençage de génome et des outils d’analyse bio-informatique. Ce nouveau scénario a le bénéfice et l’attrait de la nouveauté. Mais, pour convaincre, il lui reste encore à élaborer un mécanisme évolutif convaincant de formation du système nerveux.

C’est là qu’intervient la découverte de la singularité du système nerveux des cténophores, appuyant l’originalité biologique de ces discrets organismes marins parmi les animaux (Métazoaires). Si, à ce stade, elle ne permet pas formellement de trancher entre les deux théories, cette découverte offre un aperçu des possibilités insoupçonnées d’organisation du système nerveux dans le vivant. Par là même, elle ouvre les chemins des possibles évolutifs, ceux qui faisaient défaut aux scénarios complexes de co-émergence de systèmes nerveux.

Les cténophores déterrent le débat entre Golgi et Cajal

Mais revenons à l’autre débat, celui d’il y a plus de cent ans, entre Cajal et Golgi – ou, désormais transposé à la biologie marine, la distinction d’organisation neurobiologique entre cténophores et cnidaires. Que peut bien apporter une organisation neurale en syncytium par rapport à celle bien connue basée sur des synapses (et vice versa) ?

Pour l’instant, on ne sait encore presque rien du fonctionnement de ce syncytium neural des cténophores, seulement qu’il connecte les cellules excitables sensorielles et motrices de l’animal. En attendant les résultats de futures investigations, nous en sommes aujourd’hui juste réduits à spéculer sur ce qu’un tel réseau pourrait procurer : une économie d’énergie ? Un gain de rapidité de réponse ?

Le rôle des synapses, des méduses aux humains

Dans les organismes neuraux, les synapses constituent la base des capacités d’encodage complexe du signal au sein du réseau. L’importance de leur capacité d’adaptation (appelée aussi plasticité) et l’étendue de leur diversité constituent des champs d’investigation actifs de la neurobiologie actuelle. Plusieurs décennies de recherche intensive nous ont appris que, selon leur type et leur environnement cellulaire, les synapses modulent la force, la dynamique et même la nature des signaux transmis au neurone qu’elle contacte.

Ces propriétés sont vraisemblablement à l’origine des possibilités d’expansion et de complexification des réseaux neuronaux des organismes à synapses, comme chez nous autres Vertébrés. In fine, ce sont cette expansion et cette complexification qui ont permis de supporter le développement de comportements et d’apprentissages élaborés, jusqu’aux prouesses des transmissions culturelles humaines.

Embrasser la complexité du vivant

Alors, système à syncytium ou à synapses ?

Si juger (neurobiologiquement) de l’efficacité relative d’organisations si différentes n’a guère de sens, un regard sur les chiffres de population des espèces concernées révèle une profonde asymétrie. Seule une centaine d’espèces de cténophores est référencée alors qu’il existerait plus d’un million d’espèces d’animaux neuraux. Le succès évolutif des organismes à synapses – à la fois en termes de diversité que de biotopes occupés – est aussi incontestable que la postérité de Cajal.

Pourtant, après 600 millions d’années marquées par plusieurs extinctions massives, les cténophores continuent de cohabiter avec les autres espèces peuplant nos océans. La sélection naturelle n’a pas tranché entre système à syncytium et à synapses.

Et les cténophores, tels des clins d’yeux facétieux aux modèles de Golgi, persistent à tourner en dérision nos schémas simplistes, du fonctionnement neural au scénario de nos origines.

The Conversation

David Stroebel est un agent du CNRS, France. Il a reçu des financements de l'ANR (Agence Nationale pour la Recherche, France) ainsi que de la FRM (Fondation pour la recherche médicale).

08.07.2026 à 09:59

La respiration nous permet de communiquer avec nous-mêmes, avec les autres et avec les robots

Thomas Similowski, Professeur de pneumologie, directeur de l'unité de recherche UMRS1158 (Neurophysiologie Respiratoire Expérimentale et Clinique), spécialiste des interactions entre système respiratoire, système nerveux, et société, Sorbonne Université
La respiration ne sert pas qu’à nous fournir de l’oxygène. Découvrez toutes ses fonctions de communication.
Texte intégral (1873 mots)
Les œuvres d’art et les robots peuvent aussi respirer ! UMRS 1158, Fourni par l'auteur

La respiration n’a pas comme unique fonction de nous apporter de l’oxygène et d’éliminer du dioxyde de carbone. Loin de là. Elle sert aussi à communiquer de multiples manières : avec les autres explicitement ou implicitement ; avec soi-même ; et même avec des robots ou des œuvres d’art. Cette faculté est propre à la respiration : on ne communique avec son cœur ou ses tripes qu’au figuré.


Parmi les fonctions vitales, la respiration possède deux grandes particularités. La première est que nous pouvons en prendre temporairement le contrôle. Comment est-ce possible ? Parce que l’automatisme respiratoire ne vient pas des poumons eux-mêmes, comme c’est le cas pour les automatismes du cœur et de l’intestin, mais d’ailleurs : du système nerveux central. Pour respirer, il faut contracter des muscles « squelettiques » (qui font bouger des os), dont le plus connu est le diaphragme, la coupole musculaire qui sépare thorax et abdomen. Ces muscles respiratoires sont commandés par des neurones de la moelle épinière. Notre cortex cérébral y a accès pour en faire ce que nous voulons, en court-circuitant temporairement les structures automatiques qui assurent le rythme respiratoire (des oscillateurs neuronaux du tronc cérébral). Ce phénomène n’existe pour aucune autre fonction vitale.

Pour parler (ou chanter, ou siffler, ou jouer d’un instrument à vent), il faut pouvoir arrêter la respiration automatique, prendre une grande inspiration pour une voix forte ou une phrase longue, segmenter son souffle pour moduler sa prosodie. Une fois dit, cela paraît évident. Mais aviez-vous vraiment conscience que sans contrôle de la respiration, c’est le silence ?

Respirer, c’est communiquer

Deuxième particularité de la respiration : elle se voit et elle s’entend. Nous pouvons communiquer impatience, lassitude, colère, fatigue, soulagement, surprise, ou peur par des soupirs expressifs. Mais il y a plus subtil.

La respiration est branchée sur notre état physiologique (le sommeil ou l’effort), notre santé, nos émotions. Tous ces sentiments caricaturés explicitement par les soupirs appuyés, la respiration les traduit implicitement par des modifications de son amplitude et de sa fréquence, et des sons de notre « soufflet ».

Respiration lente, régulière et profonde de l’apaisé qui somnole. Respiration superficielle, rapide, monotone de la crise d’anxiété. Respiration saccadée, irrégulière de la joie et de l’excitation. Que nous en ayons conscience ou pas (plus souvent « pas », d’ailleurs), nous envoyons aux autres un flux continu d’information sur nous-mêmes par le simple fait de respirer. C’est d’ailleurs une source d’alliance : la synchronisation respiratoire, implicite ou explicite, peut créer un lien, favoriser la coopération. Nous avons même chacun notre signature motrice respiratoire : en effet, la façon dont notre poitrine se gonfle et se dégonfle nous est propre, comme l’est notre démarche.

Par ailleurs, notre cerveau est bombardé en permanence de milliers de messages qui proviennent de notre appareil respiratoire. Il se sert de ces messages comme d’un échafaudage pour coordonner des aires cérébrales impliquées dans de multiples fonctions cognitives : mémoriser ou décider, par exemple. Des recherches ont montré que nous enregistrons mieux une image si elle nous est présentée pendant l’inspiration que pendant l’expiration.

Ainsi, par la respiration, nous communiquons avec nous-mêmes. Et nous pouvons agir sur notre cerveau, en particulier l’apaiser, en changeant notre façon de respirer, une propriété largement mise à profit par la plupart des approches psychocorporelles.

Faire respirer les robots

Mais revenons à cette respiration qui se voit et qui s’entend, qui renseigne sur vous, qui dit en fait « Regarde, écoute, je suis vivant », et ce, dès notre tout premier cri, jusqu’à notre dernier souffle.

Pour savoir si quelque chose est vivant, les enfants utilisent trois indices : ça bouge ; ça respire ; ça grandit (mais celui-ci demande du temps). Donc pour savoir tout de suite si c’est vivant, même si cela ne bouge pas : est-ce que cela respire ?

Au laboratoire de physiopathologie respiratoire de l’unité de recherche UMRS 1158 Inserm-Sorbonne Université, et en collaboration avec l’Institut des systèmes intelligents et de robotique de Sorbonne Université, nous avons mobilisé ce concept pour l’appliquer à une problématique très spécifique, celle des interactions humains-robots.

Le robot Pepper animé pour donner le sentiment d’une respiration.

Est-ce qu’un robot qui « respire » est plus « engageant » qu’un robot « normal » ? Ceci avait déjà été observé par d’autres chercheurs qui avaient animé un bras mécanique de mouvements cadencés ressemblant à une respiration. Les humains, qui travaillaient avec le robot sur une chaîne de coproduction humains-machines, avaient trouvé le « bras respirant » plus « vivant », plus « humain », plus « intelligent », plus « aimable » et plus « rassurant », selon un outil d’évaluation très utilisé en robotique (le questionnaire « Godspeed »). Mais notre question s’adressait davantage à ces robots humanoïdes qui seront peut-être nos compagnons, nos interlocuteurs de demain. Faire respirer un robot déjà très attractif par sa morphologie, est-ce mieux ? Ou au contraire, est-ce dérangeant ?

Pour tester cela, nous avons programmé deux robots « Pepper » (un petit humanoïde bourré de capteurs qui ressemble à un enfant d’une dizaine d’années) pour qu’ils puissent converser avec des humains. Nous en avons animé un de petits bruits et mouvements aléatoires que l’on injecte souvent dans le comportement des robots pour les rendre plus « vivants ». Nous avons animé l’autre d’un mouvement associant redressement du torse et rotation des épaules (comme ce qui se passe lorsque nous inspirons) ainsi que d’un discret souffle. Le résultat a été probant. Alors que la plupart des participants ne réalisaient pas consciemment que l’un des deux robots respirait, ils trouvaient celui-ci « plus vivant » et « plus intelligent ».

Surtout, l’interaction changeait : les participants passaient davantage de temps à regarder la tête et le visage du robot (« temps de regard ») et l’échange durait plus longtemps. Statistiquement, deux facteurs seulement étaient significativement associés au temps de regard : la respiration du robot d’une part et le niveau de sollicitude empathique de son interlocuteur de l’autre.

Un humain s’implique plus dans une interaction avec un robot si le robot « respire ». Donc, la respiration est un vecteur de communication même avec le « non-vivant ». Une piste si l’on souhaite humaniser toujours plus robots, intelligences artificielles et autres agents virtuels ?

Quand l’art respire

Réespiration. Samuel Bianchini

C’est selon ce principe d’animéité respiratoire que notre unité de recherche s’est intégrée à une équipe multidisciplinaire, réunie par Samuel Bianchini, artiste et enseignant-chercheur à l’École nationale supérieure des arts décoratifs, équipe dont les efforts ont convergé vers la création d’une œuvre d’art respirante.

Réespiration combine création artistique, robotique souple, ingénierie mécanique, intelligence artificielle, physiologie, design textile, design sonore, et bien d’autres choses encore, en une entité qui respire comme un humain (grâce à l’entraînement d’un algorithme spécialisé et qui peut synchroniser son rythme respiratoire à celui de son spectateur, voire l’influencer. Les réactions du public et les premières données de recherche montrent qu’en présence de Réespiration, les corps se détendent, les cerveaux s’apaisent. Ils vagabondent même, en chemin vers un état modifié de conscience.

Les robots respirants en général, et Réespiration en particulier, auront-ils des applications médicales ? Apaiseront-ils l’anxiété, aideront-ils à soulager la souffrance des patients atteints de maladies respiratoires chroniques ? C’est la prochaine question…

The Conversation

L’UMRS 1158 et le projet Réespiration sont soutenus par la Fondation du Souffle, www.lesouffle.org

08.07.2026 à 09:59

Les astronomes cherchent-ils vraiment des extraterrestres ? Oui, mais pas comme dans les films

Quentin Kral, Astrophysicien à l'observatoire de Paris-PSL, CNRS, Sorbonne Université, Université Paris Cité
La recherche de vie ailleurs que sur Terre n’est pas de la science-fiction, mais un domaine très sérieux de recherche : l’exobiologie.
Texte intégral (2001 mots)

La recherche de vie ailleurs que sur Terre n’est pas de la science-fiction, mais un domaine très sérieux de recherche : l’exobiologie. Découvrez les techniques qui pourraient permettre, un jour, une rencontre du troisième type.


Sommes-nous seuls dans l’Univers ? Pendant longtemps, cette question relevait surtout de la philosophie. Chacun pouvait avoir son intuition. Kant disait même qu’il parierait toute sa fortune sur l’existence d’une vie ailleurs dans l’Univers. Il ne prenait pourtant pas un très grand risque : à son époque, il était impossible de tester cette hypothèse.

Aujourd’hui, la situation a profondément changé. Grâce aux progrès de l’astronomie, de la biologie, de la chimie et de la géologie, la recherche de la vie extraterrestre est devenue une véritable discipline scientifique : l’exobiologie. Des milliers de chercheurs tentent désormais de répondre expérimentalement à une question qui semblait encore hors de portée il y a quelques décennies.

Plusieurs approches sont explorées. L’idée est d’apprendre ce que l’on peut du cas terrestre avant d’extrapoler à d’autres mondes. Ainsi, certaines équipes cherchent à comprendre comment la vie est apparue sur Terre afin d’identifier les ingrédients indispensables à son émergence. D’autres étudient son évolution vers des organismes plus complexes.

Les astronomes, eux, s’intéressent à une autre question : si la vie existe ailleurs, comment pourrions-nous la détecter ?

Deux grandes stratégies se dessinent. La première consiste à rechercher des biosignatures, c’est-à-dire des traces laissées par des organismes vivants. La seconde vise les technosignatures, des indices qui pourraient révéler l’existence d’une civilisation suffisamment avancée pour développer une technologie détectable.

Chercher la vie dans le système solaire

La façon de rechercher la vie dépend avant tout de la distance. Dans notre système solaire, nous pouvons envoyer des sondes pour analyser directement des roches, des glaces ou des océans cachés sous la surface. Autour d’autres étoiles, en revanche, nous sommes condamnés à observer les planètes à distance et à interpréter la faible lumière qui nous parvient.

Mars reste l’une des cibles les plus étudiées. Le rover Perseverance ne cherche pas à photographier d’éventuels organismes vivants, mais à identifier des biosignatures fossiles : des traces chimiques ou géologiques qui indiqueraient qu’une vie microbienne a existé lorsque Mars possédait des lacs et des rivières il y a plusieurs milliards d’années. Les échantillons qu’il collecte devraient être rapportés sur Terre dans les prochaines décennies – sûrement avec beaucoup de retard à cause de coupes budgétaires sévères de l’administration Trump – afin d’être analysés avec les instruments les plus performants.

D’autres mondes suscitent également beaucoup d’espoir. Les lunes glacées Europe, autour de Jupiter, et Encelade, autour de Saturne, abritent un océan d’eau liquide sous leur croûte de glace. Encelade projette même dans l’espace des panaches d’eau provenant de son océan, offrant une occasion unique d’en analyser directement la composition. Les missions Europa Clipper et Juice, actuellement en route, permettront de mieux comprendre si ces océans réunissent les conditions favorables à l’apparition de la vie.

Au-delà du système solaire, cette approche directe devient impossible. Les astronomes doivent alors rechercher les traces que la vie pourrait laisser dans l’atmosphère ou à la surface des exoplanètes.

Les biosignatures : rechercher les empreintes laissées par la vie

Sur Terre, les êtres vivants modifient profondément leur environnement. Certaines bactéries produisent de l’oxygène, d’autres du méthane. Les plantes absorbent certaines longueurs d’onde de la lumière pour réaliser la photosynthèse. Toutes ces activités laissent des signatures qui pourraient, en principe, être détectées à des dizaines d’années-lumière.

On pourrait croire qu’il suffit de détecter de l’oxygène dans l’atmosphère d’une exoplanète pour conclure à la présence de vie. Malheureusement, la nature sait produire de l’oxygène sans intervention biologique. Il existe de nombreux mécanismes dits abiotiques capables d’imiter certaines signatures du vivant.

On recherche donc des indices plus subtils : des déséquilibres chimiques. Sur Terre, par exemple, l’oxygène et le méthane coexistent alors qu’ils devraient rapidement réagir entre eux pour former du dioxyde de carbone. S’ils restent présents simultanément, c’est parce que les organismes vivants les renouvellent en permanence. Une telle combinaison constitue une biosignature beaucoup plus convaincante qu’une seule molécule prise isolément.

L’actualité récente illustre parfaitement cette difficulté. En 2025, des observations réalisées avec le télescope spatial James-Webb sur l’exoplanète K2-18 b ont révélé la présence possible de molécules comme le sulfure de diméthyle (DMS), un composé qui, sur Terre, est principalement produit par le phytoplancton marin. L’annonce a suscité un immense enthousiasme, mais aussi de nombreuses réserves : les données restent limitées et les conclusions ont sans doute été tirées un peu trop rapidement. De plus, il est possible que ces molécules puissent être produites par des processus non biologiques. Cette étude rappelle qu’aucune molécule, à elle seule, ne peut aujourd’hui être considérée comme une preuve de l’existence de la vie. Il faudra réunir plusieurs indices indépendants et convergents avant de pouvoir revendiquer une détection crédible.

Une autre approche consiste à observer directement la lumière réfléchie par une planète. Sur Terre, les végétaux absorbent fortement la lumière rouge pour alimenter la photosynthèse, puis réfléchissent très efficacement le proche infrarouge. Cette transition brutale, appelée le « bord rouge » de la végétation (vegetation red edge), est visible lorsqu’on observe notre planète depuis l’espace. Si une biosphère extraterrestre exploitait elle aussi l’énergie de son étoile grâce à un processus analogue, elle pourrait laisser une signature similaire, même si ses organismes étaient très différents des plantes terrestres.

Aucune de ces observations ne suffira, à elle seule, à démontrer l’existence de la vie. Les astronomes devront croiser plusieurs indices : la composition de l’atmosphère, la présence éventuelle d’eau liquide, la nature rocheuse de la planète, son champ magnétique ou encore les propriétés de son étoile. Comme dans une enquête policière, c’est l’accumulation de preuves indépendantes qui permettra de construire un scénario crédible.

Les technosignatures : rechercher des civilisations plutôt que des microbes

On pourrait penser que les astronomes devraient concentrer tous leurs efforts sur la recherche de vie microbienne, probablement beaucoup plus abondante que les civilisations technologiques. Pourtant, les deux approches sont complémentaires.

Les biosignatures sont sans doute plus fréquentes, mais souvent ambiguës. Les technosignatures, elles, seraient probablement beaucoup plus rares, mais aussi beaucoup plus difficiles à expliquer autrement. Si nous recevions un signal radio contenant les décimales du nombre π ou une suite de nombres premiers, le doute serait permis bien moins longtemps.

Depuis les années 1960, les recherches regroupées sous le nom de SETI (Search for Extraterrestrial Intelligence) scrutent le ciel à la recherche de signaux radio artificiels. L’idée est qu’une civilisation pourrait chercher à communiquer avec d’autres ou laisser s’échapper involontairement des émissions, comme nos propres transmissions radio et télévisées fuient dans l’espace depuis près d’un siècle.

À ce jour, aucune détection n’a été confirmée. Le célèbre « signal Wow ! », enregistré en 1977 par un radiotélescope de l’Ohio State University, est une émission radio de 72 secondes très intense et de bande étroite provenant de la constellation du Sagittaire. Son caractère inhabituel a suscité de nombreuses spéculations, mais son origine demeure inconnue. Surtout, l’absence de toute nouvelle détection similaire empêche d’y voir une preuve convaincante d’une civilisation extraterrestre.

Aujourd’hui, des chercheurs explorent un éventail beaucoup plus large de technosignatures. Une planète couverte d’éclairages artificiels pourrait produire une émission lumineuse inhabituelle. Une civilisation très avancée pourrait construire d’immenses infrastructures destinées à exploiter l’énergie de son étoile, comme les sphères de Dyson, un hypothétique immense ensemble de satellites collecteurs répartis autour de l’étoile pour en récupérer une grande partie de l’énergie. Il est également envisageable de rechercher des polluants industriels impossibles à produire naturellement, des faisceaux laser utilisés pour communiquer, voire des constellations de satellites semblables au réseau Starlink.

Une quête qui ne fait que commencer

Le télescope spatial James-Webb inaugure une nouvelle ère en permettant de sonder les atmosphères d’exoplanètes avec une précision jamais atteinte. Mais les instruments actuels restent encore limités.

La prochaine révolution viendra probablement de l’Extremely Large Telescope (ELT), actuellement en construction au Chili. Avec son miroir de 39 mètres de diamètre, il pourra analyser en détail l’atmosphère de petites planètes rocheuses situées autour d’étoiles proches. Les futurs observatoires spatiaux iront encore plus loin. Ensemble, ils permettront de tester des biosignatures toujours plus subtiles et d’éliminer progressivement les explications alternatives.

La découverte d’une vie extraterrestre ne prendra probablement pas la forme d’une photographie spectaculaire ou d’un unique signal mystérieux. Elle résultera plutôt d’une accumulation patiente d’indices, confrontés pendant des années à toutes les explications possibles.

Pour la première fois de l’histoire, la question « Sommes-nous seuls dans l’Univers ? » n’appartient plus seulement à la philosophie. Elle est devenue une question scientifique. Et les prochaines décennies pourraient enfin nous apporter les premiers éléments de réponse.


Pour en savoir plus sur cette quête de la vie extraterrestre, vous pouvez consulter le livre de Quentin Kral, Les Astronomes à la recherche de la vie extraterrestre, aux éditions Ellipses, 2025.

The Conversation

Quentin Kral est l'auteur de l'ouvrage : « Les astronomes à la recherche de la vie extraterrestre » aux éditions ellipses.

07.07.2026 à 21:31

Avec cette peine prononcée contre Marine Le Pen, « l’institution judiciaire transfère la décision politique aux citoyens »

Luc Rouban, Directeur de recherches (CNRS) au Cevipof, Sciences Po
Lors de son procès en appel, Marine Le Pen a été reconnue coupable de détournement de fonds publics, mais elle peut se présenter à la présidentielle. Analyse de Luc Rouban, chercheur émérite au Cevipof de Sciences Po.
Texte intégral (1440 mots)

La dirigeante du Rassemblement national, Marine Le Pen, a été condamnée en appel, mardi 7 juillet 2026, à trois ans de prison, dont un an ferme sous bracelet électronique et 100 000 euros d’amende dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national.

La présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale écope également de 45 mois d’inéligibilité, dont 30 avec sursis. Ayant déjà effectué les quinze mois depuis le jugement en première instance, elle peut être candidate et a confirmé, le soir même, sur TF1, qu’elle se présentait à la présidentielle. Marine Le Pen a également annoncé qu’elle allait se pourvoir en cassation « pour aller au bout des voies de recours ». Luc Rouban, directeur de recherche émérite au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), analyse pour nous cette décision.


The Conversation : Dans un communiqué, la cour d’appel de Paris a expliqué sa décision en précisant que doit être rattachée à la peine d’inéligibilité, qui a été prononcée, « la liberté de choix de l’électeur, condition d’expression du suffrage démocratique ». Cela revient-il à reconnaître que le jugement des urnes est supérieur à celui des tribunaux ?

Luc Rouban : Non, je ne crois pas, car on voit bien dans cette affaire que les magistrats ont entendu séparer deux registres bien différents : le juridique et le politique. Le registre juridique, renforcé récemment par toutes sortes de dispositifs sur la transparence de la vie publique – la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique notamment –, exerce maintenant un contrôle resserré sur le personnel politique et sur le financement des partis politiques. Et parallèlement, vous avez le registre politique, qui a évolué lui aussi vers une plus grande attente de moralité de la part des citoyens, autour de ce que les Romains appelaient l’auctoritas, c’est-à-dire la capacité d’être un exemple, doté d’une certaine force morale.

Finalement, vous avez des dispositions, dans le prononcé de la peine, qui permettent certes de stigmatiser la faute, mais sans avoir de conséquences politiques directes et en transférant la décision politique aux citoyens. Et c’est une marque d’intelligence de l’institution judiciaire que d’avoir séparé ces deux registres, surtout à un moment où elle très critiquée pour ses propres défaillances, notamment à travers l’affaire Lyhanna.

Marine Le Pen a annoncé sur le plateau de TF1 qu’elle allait se pourvoir en cassation, affirmant que cette procédure suspendait la peine prononcée. En quoi cette décision complique-t-elle l’affaire ?

L. R. : La question qui reste en suspens, c’est la date de la décision de la Cour de cassation. Plus cette décision interviendra tard dans la campagne, plus ce sera délicat de rendre une décision qui invaliderait la candidature de Marine Le Pen. Et le cas échéant, la campagne aura été lancée et Jordan Bardella n’aura plus, alors, qu’à la terminer.

On peut également penser que la décision de la Cour de cassation n’interviendra pas avant le 2 mai 2027, date du second tour. Si Marine Le Pen est élue, elle bénéficiera de l’immunité présidentielle. Si elle échoue, la décision n’aura plus de portée.

Peut-on être candidate d’un parti qui a fait de la probité l’un de ses chevaux de bataille tout en étant condamnée pour détournement de fonds publics ? Cette décision de la cour d’appel peut-elle lui coûter beaucoup de voix ?

L. R. : C’est un argument qui va être utilisé contre elle, bien sûr, mais en matière de probité, les électeurs appliquent une forme de gradation. En l’espèce, il n’y a pas eu d’enrichissement personnel, à la différence, par exemple, de l’affaire Fillon. Là, c’est une question d’utilisation frauduleuse de l’argent du Parlement européen pour financer des assistants. Moralement répréhensible, mais moins choquante que d’autres affaires. Marine Le Pen sort finalement gagnante de cette séquence judiciaire, car elle peut montrer qu’elle poursuit son objectif malgré toutes les difficultés et les épreuves. Comme elle l’a dit sur le plateau de TF1, elle se sent investie d’une mission et elle adopte une posture sacrificielle. Mais cette stratégie est le signe d’un sens politique certain que redoutent ses adversaires politiques.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que cette élection de 2027 est particulière et ne ressemble pas à celles qui l’ont précédée : elle se situe à un moment très critique où les Français vont devoir faire un choix entre des visions sociopolitiques très différentes. La vision du RN, souverainiste, nationaliste, mémorielle, identitaire… Celle de La France insoumise (LFI) et sa nouvelle France de la diversité, la démocratie directe, le social. Le post-macronisme, assumé aujourd’hui par Édouard Philippe depuis son meeting de dimanche, qui s’articule autour de l’adaptation à la mondialisation. Et d’une certaine manière, peu importe qui porte ces visions. C’est dans cette perspective que Marine Le Pen se positionne.

Marine Le Pen a expliqué qu’elle n’aurait pas été candidate si elle avait dû porter un bracelet électronique. Était-ce un vrai frein dans cette campagne ?

L. R. : Évidemment, c’est difficile de faire campagne dans ces conditions et le juge d’application des peines, en décidant des conditions concrètes de cette peine, aurait eu un rôle important. Le bracelet aurait été le rappel de sa condamnation, mais elle aurait aussi pu en jouer, en faire le symbole de la « résistante enchaînée », qui, du fond de sa geôle, crie « justice pour le peuple ». Même contrainte dans ses déplacements, elle aurait pu se présenter comme une victime qui, entravée, appelle le peuple à un bouleversement du système sociopolitique. Dans le contexte actuel, marqué par de nombreuses condamnations de responsables politiques, notamment au niveau municipal, ça paraît de toute façon moins choquant que si c’était arrivé il y a vingt ou trente ans.

Présenté, pendant ces derniers mois d’incertitude, comme le probable candidat du RN à la présidentielle 2027, Jordan Bardella peut-il reprendre un rôle de numéro deux dans cette campagne ?

L. R. : Peut-être plus facilement que le rôle de numéro un, finalement. Selon moi, le véritable concurrent du RN aujourd’hui, sera Édouard Philippe, qui se positionne comme un post-macroniste à l’orientation droitière assumée. C’est en quelque sorte le candidat d’une droite libérale un peu autoritaire. Or, Jordan Bardella, dans une forme de trumpisme à la française, se positionne lui aussi sur un terrain libéral autoritaire, mais avec moins d’expérience qu’Édouard Philippe. Il n’a pas été premier ministre, il n’est pas maire d’une grande ville, il ne connaît pas l’appareil d’État… Tandis que Marine Le Pen, qui ne se dit ni de droite ni de gauche mais « d’en bas », dans une sorte de macronisme renversé, peut, elle, attirer une partie de l’électorat de gauche et des abstentionnistes. Elle est beaucoup plus dangereuse pour Édouard Philippe que Jordan Bardella. Nous aurons, dans ce cas de figure, une opposition qui sera quasiment un conflit de classes…


Propos recueillis par Laurent Bainier.

The Conversation

Luc Rouban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.07.2026 à 15:53

Comment les constellations de satellites pourraient transformer la surveillance climatique

Mustapha Meftah, Chercheur au LATMOS/CNRS/UVSQ/SU et professeur à l'UVSQ, spécialisé en physique solaire, sciences de l'atmosphère, instrumentation spatiale et missions satellitaires, Sorbonne Université
Alain Sarkissian, 11 Boulevard d'Alembert, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Philippe Keckhut, vice-président innovation, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Pour détecter et réguler les émissions responsables du changement climatique, certains phénomènes doivent désormais être suivis en temps réel, ou presque. Une solution consiste à démultiplier les instruments d’observation grâce à des constellations de satellites.
Texte intégral (2865 mots)
Les émissions de méthane peuvent varier rapidement (ici, une simulation qui montre des modifications sur douze heures), mais la fréquence de passage des satellites actuels ne permet pas encore de capturer ces évolutions. Mustapha Meftah, Fourni par l'auteur

Pour détecter et réguler les émissions responsables du changement climatique, certains phénomènes doivent désormais être suivis en temps réel, ou presque. Une solution consiste à démultiplier les instruments d’observation grâce à des constellations de satellites. Mais comment faire en sorte que ces constellations à but scientifique ne provoquent pas plus de problèmes qu’elles ne contribuent à en résoudre ?


Les satellites sont devenus indispensables pour observer le changement climatique. Ils mesurent les gaz à effet de serre, surveillent les incendies, observent les nuages et suivent l’évolution des océans.

Mais certains phénomènes évoluent plus vite que le rythme des observations spatiales, ce qui rend leur observation plus difficile. Ainsi, un incendie, un épisode de pollution ou une fuite de méthane d’origine anthropique (provenant par exemple d’infrastructures pétrolières et gazières, de mines de charbon ou de centres d’enfouissement) peuvent évoluer plus rapidement que le temps nécessaire à un satellite pour observer à nouveau une même région. Des étapes clés de leur évolution peuvent alors être manquées, retardant leur détection, leur localisation et les interventions visant à en limiter les impacts.

C’est pour cela que la fréquence des observations satellitaires devient désormais presque aussi importante que leur précision. Une des pistes explorées consiste à déployer des constellations de satellites afin d’augmenter fortement la fréquence des mesures depuis l’espace. Dans cette approche, l’objectif n’est plus seulement d’utiliser quelques satellites très performants, mais également d’observer la Terre beaucoup plus fréquemment grâce à des constellations composées de dizaines, voire de centaines de satellites.

Être précis ou être rapide : le compromis des observations satellitaires actuelles

Ces nouvelles approches s’inscrivent dans la continuité des grandes missions spatiales d’observation du climat, telles que OCO-2, GOSAT ou la famille des satellites Sentinel du programme Copernicus, qui fournissent déjà des données essentielles pour suivre l’évolution de l’atmosphère et du cycle du carbone. La plupart de ces missions reposent sur un nombre limité de satellites.

schéma représentant de nombreux satellites
Plan de travail. Fourni par l'auteur
schéma représentant de nombreux satellites
Panorama de plusieurs missions spatiales consacrées à l’observation du dioxyde de carbone atmosphérique depuis l’espace. Certaines privilégient la couverture globale, d’autres la résolution spatiale ou la fréquence des observations. Adapté de CEOS et acp.copernicus.org, Source : GeoSapient, Fourni par l'auteur

La mesure des gaz à effet de serre depuis l’espace est aujourd’hui considérée comme un enjeu majeur par les grandes organisations internationales de surveillance de la Terre, comme le Groupe d’observations de la Terre (en anglais, Group on Earth Observations, GEO) ou le Comité d’observation satellite de la Terre (Committee on Earth Observation Satellites, CEOS).

Pour répondre à ce besoin, plusieurs missions spatiales sont aujourd’hui en opération, telles que OCO-2, GOSAT ou Sentinel-5P, tandis que d’autres, comme CO2M, sont en préparation. Elles visent à mesurer les concentrations de gaz à effet de serre avec une précision toujours plus élevée. Certaines missions atteignent une précision de l’ordre de 1 partie par million (1 ppm) sur la concentration atmosphérique de CO₂, une performance nécessaire pour estimer les sources et les puits de carbone et mieux quantifier les échanges de CO₂ entre l’atmosphère, les océans et les continents.

Mais cette précision s’accompagne d’un compromis : pour obtenir des mesures très précises et une résolution spatiale élevée, les satellites observent généralement une bande de terrain de largeur limitée, ce qui augmente le temps nécessaire pour observer à nouveau une même région. C’est précisément cette limite que les constellations cherchent à dépasser en multipliant le nombre de satellites en orbite.

Le méthane réchauffe l’atmosphère bien plus rapidement que le CO₂, mais ses émissions évoluent trop vite pour les observations actuelles

Le méthane illustre particulièrement cette difficulté. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), le méthane réchauffe l’atmosphère environ 80 fois plus que le CO₂ sur une période de vingt ans. Réduire rapidement les émissions de méthane constitue donc un levier important pour limiter le réchauffement climatique à court terme. Le suivi du méthane repose sur la combinaison des observations satellitaires et des modèles de transport atmosphérique, qui permettent d’estimer la dispersion du méthane et l’évolution de ses émissions à l’échelle globale.

Simulation de la distribution atmosphérique du méthane à l’échelle globale à douze heures d’intervalle. Certaines émissions peuvent apparaître puis disparaître entre deux observations satellitaires, ce qui souligne l’importance d’une surveillance plus fréquente. Mustapha Meftah, Fourni par l'auteur

Les satellites permettent déjà de détecter certaines émissions depuis l’espace. Sentinel-5P/TROPOMI fournit par exemple une couverture quotidienne globale permettant d’identifier de grands « super-émetteurs » régionaux. D’autres instruments, comme Sentinel-2 ou certains imageurs hyperspectraux, permettent d’observer des émissions beaucoup plus localisées.

Mais certaines émissions restent intermittentes. Une fuite de méthane peut apparaître puis disparaître entre deux observations. Pour les agences environnementales comme pour les industriels, disposer de mesures plus fréquentes devient essentiel afin de localiser rapidement ces émissions et de répondre aux nouvelles exigences de surveillance et de déclaration des émissions de gaz à effet de serre (GES), dans le cadre notamment du CBAM européen.

La fréquence d’observation, grand intérêt scientifique des constellations de satellites

C’est précisément l’intérêt des constellations de satellites. Contrairement aux missions spatiales traditionnelles, qui reposent sur quelques plates-formes complexes, ces architectures utilisent plusieurs dizaines de satellites plus petits répartis sur plusieurs plans orbitaux, généralement à des altitudes comparables. L’objectif est moins de maximiser la performance de chaque satellite que de multiplier les observations au cours d’une même journée. Selon les caractéristiques des instruments embarqués, une constellation d’une vingtaine à quelques dizaines de satellites peut ainsi réduire le temps de revisite de plusieurs jours à quelques heures.

Les avancées dans la miniaturisation des satellites et des instruments rendent désormais possibles des capteurs scientifiques plus petits, plus légers et moins coûteux. Cette miniaturisation permet de développer des capteurs adaptés à des besoins d’observation ciblés, sans chercher systématiquement à maximiser les performances ni la complexité des instruments.

S’intégrer dans des constellations de télécommunications

Une autre évolution pourrait également transformer l’observation du climat : l’intégration de capteurs scientifiques miniaturisés à bord des satellites appartenant à des constellations de télécommunications. Cette approche est notamment étudiée dans le cadre des futures générations de satellites d’Eutelsat-OneWeb, qui pourraient accueillir des charges utiles auxiliaires.

Plutôt que de lancer une constellation scientifique entièrement dédiée, avec les enjeux associés en termes de débris spatiaux, d’occupation des orbites et de pollution lumineuse, il deviendrait possible d’embarquer de tels instruments à bord de ces satellites.

Ces infrastructures pourraient ainsi servir à la fois aux télécommunications et à l’observation du climat, en mutualisant les plates-formes et les lancements, ce qui pourrait réduire significativement les coûts par rapport à une constellation scientifique entièrement dédiée, tout en augmentant la fréquence des observations.

Ces nouvelles approches ne remplaceraient pas les grandes missions climatiques institutionnelles, indispensables pour garantir la stabilité et la qualité scientifique des mesures de référence. Elles pourraient en revanche compléter les infrastructures existantes grâce à des observations beaucoup plus fréquentes de la Terre.

Préparation du nanosatellite UVSQ-SAT NG avant son lancement en mars 2025. Ces satellites miniaturisés ouvrent la voie à des observations climatiques plus fréquentes depuis l’espace. Mustapha Meftah, Fourni par l'auteur

La mission française UVSQ-SAT NG, développée par le laboratoire Atmosphères, observations spatiales (LATMOS), s’inscrit dans la continuité des missions UVSQ-SAT et INSPIRE-SAT 7, deux nanosatellites démonstrateurs dédiés à l’observation du bilan radiatif de la Terre.

UVSQ-SAT NG teste de nouvelles approches de miniaturisation pour l’observation du bilan radiatif terrestre et de certains gaz à effet de serre depuis une plateforme nanosatellite. Cette mission n’est pas intégrée à une constellation de télécommunications ; elle constitue un démonstrateur technologique destiné à préparer de futures architectures de constellations scientifiques. Les données de ces missions sont accessibles librement à la communauté scientifique et au public sur la plateforme NAHLA.

The Conversation

Mustapha Meftah a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).

Alain Sarkissian a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).

Philippe Keckhut a reçu des financements de l'ANR pour le projet Compétences et Métiers d'Avenir France2030; Académie Spatiale

07.07.2026 à 15:53

Retour sur le Covid-19 : d’une crise globale à des réponses nationales, les enseignements de la France, du Brésil et du Portugal

Oumaima Omari Harake, Docteure et Enseignante-chercheuse en Sciences de Gestion -Spécialité Management Public et Management de la santé, Université de Poitiers
Une analyse de la France, du Portugal et du Brésil montre comment l’organisation des soins et la gouvernance de chaque pays ont influencé la réponse nationale face au Covid-19.
Texte intégral (2855 mots)

L’essentiel

  • Lors de la pandémie de Covid-19, les réponses apportées ont été profondément différentes selon les pays. La presse s’en est fait l’écho, la recherche l’a confirmé.
  • Une analyse comparée de la France, du Portugal et du Brésil montre comment les spécificités dans l’organisation des soins ainsi que la gouvernance au sein de chaque pays ont facilité ou contrarié l’efficacité de la réponse nationale.
  • Mais, dans les trois pays, la gestion effective de la crise s’est largement jouée au niveau du terrain, avec des professionnels de santé qui ont dû développer des solutions locales.

La pandémie de Covid-19 a confronté l’ensemble des systèmes de santé à une situation inédite, caractérisée par l’incertitude, l’urgence et la nécessité de décisions rapides.

Très tôt, des analyses publiées dans des revues médicales de référence, comme le BMJ, ont souligné le caractère exceptionnel de cette crise sanitaire mondiale ainsi que les défis majeurs qu’elle posait aux capacités de réponse des États.

Une même crise, des réponses contrastées relayées par la presse

Pourtant, face à un même virus, les réponses apportées ont été profondément différentes selon les pays, comme l’ont montré plusieurs travaux comparatifs en santé publique et en science politique.

La comparaison entre la France, le Brésil et le Portugal permet ainsi de montrer que la gestion d’une crise ne dépend pas uniquement des ressources sanitaires disponibles, mais également des modes de gouvernance, des instruments mobilisés et des dynamiques organisationnelles.

Des travaux publiés dans Global Public Health et Nature human behaviour soulignent, d’une part, le rôle des configurations institutionnelles et politiques dans la diversité des réponses nationales et, d’autre part, l’importante variation des mesures adoptées par les gouvernements face à la pandémie.

Cette diversité des réponses a également été largement documentée dans la presse grand public nationale et internationale.

En France, le Monde a montré comment la pandémie avait révélé et amplifié les fragilités anciennes de l’hôpital public.

Au Brésil, the New York Times (« Bolsonaro, Isolated and Defiant, Dismisses coronavirus Threat to Brazil ») et Folha de S.Paulo (« How Bolsonaro Is Undermining Measures to Combat coronavirus ») ont mis en évidence les tensions entre le pouvoir fédéral, les autorités sanitaires et les gouvernements locaux.

Au Portugal, une enquête de l’Université catholique, réalisée pour RTP (la radio-télévision du Portugal, ndlr) et le journal Público, a fait apparaître une appréciation globalement positive des principaux responsables et institutions impliqués dans la réponse à la pandémie. Une crise constitue ainsi un véritable test pour les capacités de coordination et de décision des États.

France : une gestion centralisée entre efficacité et rigidité

En France, la gestion de la pandémie s’est appuyée sur un pilotage fortement centralisé, reposant sur des indicateurs produits notamment par l’agence nationale de santé publique, Santé publique France. Cette approche a permis de déployer rapidement des mesures homogènes à l’échelle nationale.

Elle s’inscrit dans une organisation sanitaire où l’État et les agences nationales occupent une place structurante, dont le fonctionnement et les capacités d’action ont été mis à l’épreuve par la pandémie, comme l’a notamment analysé la Revue française des affaires sociales.

Cependant, cette centralisation a également montré ses limites. Le rapport public annuel 2022 de la Cour des comptes souligne plusieurs fragilités révélées par la crise, ainsi que la nécessité de mieux adapter les réponses aux réalités locales et de renforcer les coopérations territoriales. Une étude de la Drees publiée en juillet 2022 met, quant à elle, en évidence les fortes tensions organisationnelles auxquelles les hôpitaux ont été confrontés, notamment la surcharge de travail et les réaffectations de personnels.

La presse nationale a également relayé les critiques d’acteurs hospitaliers et territoriaux face à des décisions jugées parfois insuffisamment adaptées aux réalités locales. Le Monde a ainsi rapporté les inquiétudes de soignants, de responsables hospitaliers et d’élus locaux face à la poursuite de certains projets de restructuration et de suppression de lits malgré les enseignements de la première vague.

De son côté, LCP–Assemblée nationale a relayé les critiques concernant l’éloignement des réalités du terrain et la nécessité de mieux adapter les réponses nationales aux situations territoriales. Ces constats rejoignent les analyses académiques consacrées aux tensions entre centralisation et décentralisation, qui montrent que l’organisation de la réponse à une crise suppose d’articuler la cohérence du pilotage national avec la capacité d’adaptation aux réalités locales.

Portugal : une coordination efficace fondée sur la confiance

Le Portugal se distingue par une gestion plus coordonnée et une communication publique plus stabilisée. Les indicateurs ont été mobilisés dans une logique de transparence, favorisant l’adhésion des citoyens. Des travaux comparatifs publiés dans Health Policy and Technology mettent notamment en évidence, dans le cas portugais, l’efficacité de la coordination institutionnelle, la confiance dans la réponse gouvernementale et l’alignement politique au cours de la pandémie.

La presse portugaise a largement relayé le niveau élevé de confiance de la population dans la vaccination et dans les institutions chargées de son organisation. En avril 2021, la RTP soulignait le niveau particulièrement élevé de confiance des Portugais dans les vaccins contre la Covid-19.

Quelques mois plus tard, une enquête également relayée par la RTP faisait apparaître une évaluation très positive de la task force chargée de la vaccination, parallèlement à une forte adhésion aux vaccins.

Ces observations rejoignent des travaux menés au Portugal, qui montrent que la confiance dans l’action publique, la réponse du système de santé et les informations fournies par les autorités sanitaires est étroitement associée à l’acceptation de la vaccination, soulignant ainsi l’importance d’une communication institutionnelle claire et continue.

Brésil : une gestion fragmentée et politisée

Le Brésil offre, quant à lui, un contraste marqué, avec une gestion caractérisée par une forte fragmentation politique. Les tensions entre le gouvernement fédéral et les États ont conduit à des réponses hétérogènes. Une étude publiée dans Science montre que l’absence d’une réponse coordonnée, efficace et équitable a contribué à la propagation rapide et inégale de l’épidémie sur le territoire brésilien.

Ces tensions ont également été largement documentées par la presse nationale. Folha de S.Paulo a ainsi décrit l’opposition entre le gouvernement fédéral et plusieurs gouverneurs ayant choisi de maintenir leurs mesures sanitaires. Dans O Globo, les affrontements répétés entre la présidence, les gouverneurs et les maires autour des restrictions sanitaires ont également été mis en évidence.

Des analyses confirment que cette politisation a contribué à une gestion instable de la crise et à une perte de confiance dans les institutions.

Une réalité du terrain marquée par l’adaptation

Malgré ces différences d’un pays à l’autre, la gestion effective de la crise s’est largement jouée au niveau du terrain. Les professionnels de santé et les acteurs locaux ont dû adapter les dispositifs, réorganiser les services et développer des solutions de proximité.

En France, la plateforme Covidom, développée en Île-de-France, a permis d’assurer à distance le suivi de patients ne nécessitant pas d’hospitalisation. Au Portugal, les aires consacrées au Covid-19 dans les soins de santé primaires ont permis de différencier localement les circuits de prise en charge des patients suspects et d’adapter l’organisation aux capacités des structures territoriales.

Au Brésil, dans la favela de Paraisópolis à São Paulo, les habitants ont mis en place un système de « présidents de rue », associé à des dispositifs de premiers secours et de transport sanitaire, afin d’organiser une réponse de proximité face aux insuffisances de la prise en charge publique.

Ces expériences font écho à des observations réalisées dans d’autres contextes. En Chine, une étude menée auprès de professionnels de santé dans la province du Hubei a montré combien l’adaptation rapide des pratiques, l’apprentissage en situation et la coopération entre professionnels avaient été essentiels pour poursuivre la prise en charge dans un système soumis à de fortes tensions.

D’autres travaux menés au Royaume-Uni soulignent que les recommandations générales ne deviennent pleinement opérantes qu’à travers leur adaptation aux contextes locaux et aux contraintes du terrain.

Ces constats font écho aux analyses de François-Xavier de Vaujany, selon lesquelles les outils de gestion ne sont jamais simplement appliqués tels qu’ils ont été conçus : ils font l’objet de processus d’appropriation au cours desquels les acteurs les interprètent, les adaptent et les transforment en fonction de leurs usages et de leurs contextes d’action.

Quelles leçons pour l’action publique ?

L’analyse comparée de ces trois trajectoires permet de dégager plusieurs enseignements majeurs pour la gestion des crises sanitaires futures.

Tout d’abord, la coordination apparaît comme un facteur déterminant. La capacité à articuler les différents niveaux de gouvernance, à assurer la circulation de l’information et à aligner les acteurs conditionne la cohérence de l’action publique. Les difficultés rencontrées lorsque cette articulation fait défaut ont été largement documentées dans la presse.

En France, le Monde a ainsi relayé les critiques d’élus locaux regrettant d’être insuffisamment associés aux décisions nationales et appelant à une meilleure coordination entre l’État et les territoires. Au Brésil, the Economist a documenté les difficultés de la réponse à la pandémie dans un contexte marqué par de fortes tensions entre le pouvoir fédéral et les autorités des États et des municipalités.

Ensuite, la question de la confiance se révèle centrale. La gestion de la pandémie a montré que l’adhésion des citoyens aux mesures sanitaires dépend largement de la crédibilité des institutions et de la clarté de la communication publique. Le cas portugais illustre particulièrement bien ce point.

Par ailleurs, la crise souligne l’importance de l’adaptabilité des systèmes de santé. En France, un reportage du Monde consacré à l’hôpital Lyon-Sud montre comment les professionnels ont réorganisé les services, transformé des espaces en unités de réanimation, réaffecté les personnels et mis en place de nouvelles formes d’arbitrage collectif face à l’afflux de patients.

Au Brésil, une tribune publiée dans O Globo a mis en lumière l’exposition exceptionnelle des professionnels de santé, confrontés à la peur, à l’insécurité et à la fragilité de leurs conditions de travail.

Les travaux sur la résilience organisationnelle confirment cette analyse en montrant que la capacité à faire face à une crise ne dépend pas uniquement des structures formelles, mais également des dynamiques d’acteurs, des apprentissages collectifs et des capacités d’improvisation.

Enfin, les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) insistent sur la nécessité de renforcer les capacités de préparation des systèmes de santé, d’améliorer la coordination entre les acteurs et de traduire les orientations stratégiques en dispositifs opérationnels adaptés aux contextes nationaux et locaux (OMS, 2020). Des enjeux relayés dans la presse économique et politique, par exemple dans un éditorial du Financial Times de mai 2021.

La gestion de crise ne dépend pas que des ressources disponibles

La pandémie de Covid-19 a constitué un révélateur particulièrement puissant des modes de fonctionnement des systèmes de santé et, plus largement, des formes contemporaines de l’action publique.

La comparaison entre la France, le Brésil et le Portugal conduit à un constat majeur : la réussite de la gestion de crise ne dépend pas uniquement des ressources disponibles, qu’elles soient matérielles, humaines ou technologiques. Elle repose avant tout sur la manière dont les systèmes sont organisés, pilotés et capables d’apprendre en situation d’incertitude.

En ce sens, la crise du Covid-19 invite à repenser les modes de gouvernance en santé, en accordant une place plus importante à la coordination multiniveaux, à la flexibilité organisationnelle et à l’intégration des acteurs de terrain dans les processus décisionnels.


Oumaima Omari Harake est intervenue dans le cadre du congrès « La santé à 360° » organisé à l’Université de Poitiers du 1er au 3 juillet 2026.

The Conversation

Oumaima Omari Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.07.2026 à 15:52

Des drones à quelques milliers de dollars contre des bombardiers à 100 millions : les grandes puissances sont-elles encore à l’abri ?

Ivan Manokha, Full-time professor, Schiller Intrenational University (Paris Campus); Maitre de conférences à Sciences Po Paris, Schiller International University; Sciences Po
Les drones bon marché font des équipements coûteux des grandes puissances des cibles privilégiées.
Texte intégral (2160 mots)

Le 1er juin 2025, l’Ukraine a frappé des bombardiers russes avec des drones cachés dans les toits de structures en bois montées sur des camions. Un an après ce coup d’éclat, ces moyens précis et peu coûteux sont de plus en plus employés, quotidiennement, par les deux armées. Les fondements matériels du statut de « grande puissance » ont-ils changé ?


Le 1er juin 2025, des drones ukrainiens ont décollé non pas depuis la ligne de front, mais depuis des camions stationnés à proximité de bases aériennes russes ; selon le Monde, ils avaient été cachés dans les toits de structures en bois montées sur ces véhicules, avant d’être lancés à distance contre des appareils stationnés au sol dans quatre bases russes différentes, dont une en Sibérie, près d’Irkoutsk et du lac Baïkal, soit à plusieurs milliers de kilomètres du territoire ukrainien. Ils ont notamment visé des bombardiers stratégiques Tu-95 et Tu-22M3 ; des avions que l’on pouvait croire protégés par la profondeur territoriale russe ont donc soudain été exposés à une forme d’attaque qui avait coûté infiniment moins cher que les cibles qu’elle pouvait détruire.

Le bilan exact reste discuté : les sources ukrainiennes ont affirmé que 41 avions avaient été détruits ou endommagés, tandis que des responsables américains cités par Reuters ont donné une estimation plus basse – jusqu’à 20 appareils touchés, dont une dizaine détruits. Même si cette estimation plus prudente était avérée, un tel résultat serait notable, car la Russie ne peut pas remplacer rapidement des bombardiers conçus à l’époque soviétique et qui ne sont plus produits ; l’effet stratégique d’une frappe se mesure aussi au temps et aux capacités industrielles nécessaires pour reconstituer les pertes.

Cette opération, baptisée « Toile d’araignée », a été décrite, à juste titre, comme un raid spectaculaire ; toutefois, la réduire à une prouesse tactique ferait manquer son sens plus large, car elle indique que le rapport entre les moyens financiers et la puissance militaire – et, avec lui, une vieille certitude de la politique internationale – est en train de se modifier.

Quand l’argent faisait la puissance

Pendant une grande partie de l’époque moderne, être une grande puissance a voulu dire pouvoir s’offrir ce que les autres ne pouvaient pas : des flottes lointaines, des bombardiers stratégiques, des porte-avions, des satellites militaires et, au sommet, un arsenal nucléaire capable de survivre à une première frappe.

Le coût de ces systèmes n’était pas un détail technique ; il s’agissait d’un élément important de leur signification politique, car il séparait le petit nombre d’États capables de les entretenir de la multitude qui ne le pouvait pas.

Ces arsenaux semblaient acheter deux choses à la fois : de l’influence, parce qu’ils permettaient de frapper loin, et de la sécurité, parce qu’ils donnaient l’impression que le territoire national restait difficilement atteignable. Or la diffusion croissante de moyens précis et relativement accessibles affaiblit cette double promesse : un drone peu coûteux peut endommager un bien militaire qui vaut des millions d’euros ; l’avion, le radar ou le navire ne cesse pas d’être puissant, mais il devient aussi une cible précieuse et difficile à remplacer.

Une tendance plus large que l’Ukraine

L’examen des événements survenus dans les douze mois qui ont suivi « Toile d’araignée » permet de conclure que cette opération n’avait pas été une anomalie. Au printemps 2026, par exemple, des drones ukrainiens ont visé des raffineries, des ports et des dépôts russes ; le Monde a décrit les effets de ces frappes sur les pénuries de carburant et le mécontentement dans plusieurs régions, tandis que Reuters rapportait déjà, en mai, que plusieurs grandes raffineries du centre de la Russie (des installations représentant environ un quart de la capacité totale de raffinage du pays) avaient dû arrêter ou réduire leur production ; il ne s’agit donc pas seulement de frapper un symbole militaire, mais de perturber des infrastructures économiques qui soutiennent l’effort de guerre.

Une logique comparable apparaît sur mer : les attaques ukrainiennes ont contribué à forcer la flotte russe de la mer Noire à déplacer plusieurs bâtiments hors de Sébastopol ; la campagne maritime ukrainienne s’est ensuite élargie, selon le SBU cité par Reuters, à la « flotte fantôme » qui aide Moscou à exporter son pétrole malgré les sanctions.

Hors d’Ukraine, les houthistes du Yémen ont montré qu’un acteur non étatique équipé de drones et de missiles pouvait menacer une route maritime essentielle.

Lors de l’escalade de février 2026, quand les États-Unis et Israël ont frappé ses sites nucléaires et militaires, l’Iran a répliqué le jour même en envoyant des centaines de missiles et des milliers de drones sur des bases et des infrastructures dans toute la région, notamment dans les pays du Golfe et en Israël, illustrant ainsi le fait qu’une puissance régionale peut elle aussi saturer à faible coût les défenses d’un adversaire bien plus puissant.

La Russie, enfin, emploie elle-même massivement des drones Shahed de conception iranienne contre les villes ukrainiennes. La formule peut sembler paradoxale, mais elle résume bien le phénomène : ces moyens précis et peu coûteux arment les faibles comme les forts.

C’est ce que certains spécialistes de défense désignent par « masse de précision » : produire ou acquérir de nombreux systèmes relativement bon marché, assez précis pour imposer des coûts élevés à l’adversaire, même lorsqu’une partie d’entre eux est interceptée. Une frappe qui n’atteint pas son but n’est donc pas forcément gratuite pour le défenseur ; celui-ci doit tout de même détecter, suivre et intercepter le drone en question, puis réparer les éventuels dégâts ou déplacer des équipements visés.

Le sanctuaire nucléaire devient plus conditionnel

Ce qui est en jeu n’est donc pas seulement l’avenir du char, de l’avion ou du navire ; c’est la relation entre les moyens matériels de la puissance et le rang international des États. Qu’un drone bon marché détruise un blindé est une chose ; qu’il atteigne des bombardiers, des avions-radars ou des postes de commandement liés à la capacité stratégique d’une puissance nucléaire en est une autre, car la question touche alors à ce que les grandes puissances croyaient protéger par la distance et la dissuasion.

Il ne faut pas en conclure que « Toile d’araignée » aurait neutralisé la dissuasion russe ; une telle affirmation serait excessive. Mais l’opération a montré que le territoire d’une puissance nucléaire n’est pas un sanctuaire absolu, puisque des systèmes peuvent être introduits discrètement, assemblés localement ou guidés à distance ; la distance protège encore, mais elle ne protège plus de la même manière.

C’est précisément à ce niveau – lorsque des frappes conventionnelles peuvent toucher des éléments proches de l’infrastructure stratégique – que le danger s’accroît. Des chercheurs, comme James M. Acton, ont montré que les systèmes nucléaires et conventionnels sont souvent enchevêtrés : certains radars, satellites ou avions de commandement peuvent soutenir des opérations conventionnelles tout en jouant un rôle dans la capacité nucléaire.

Une frappe conventionnelle contre un élément de ce type peut donc être interprétée, à tort ou à raison, comme une tentative d’affaiblir la capacité nucléaire de l’adversaire. Et c’est précisément cette ambiguïté, plus encore que l’intention réelle de l’attaquant, qui rend ces opérations dangereuses : l’État visé, incapable de savoir si l’on cherche seulement à détruire des moyens conventionnels ou à aveugler sa dissuasion, peut réagir de façon disproportionnée, voire franchir un seuil que personne ne souhaitait atteindre.

Les grandes puissances ne disparaissent pas

Il serait également faux d’en conclure que les grandes puissances deviennent obsolètes, ou que le monde devient simplement plus égal.

Les États les plus riches conservent des avantages décisifs – renseignement, satellites, guerre électronique, production industrielle et accès aux composants critiques –, car un drone n’est efficace que s’il sait où aller, s’il peut contourner les défenses et si l’on peut en produire beaucoup ; les parties les plus difficiles de la puissance militaire – voir, décider, coordonner, produire et recommencer – demeurent coûteuses.

Au plus haut niveau du système international, certains chercheurs, notamment Jennifer Lind et William Wohlforth, soutiennent même que le monde revient vers une forme de bipolarité entre les États-Unis et la Chine. Leur argument n’est pas incompatible avec celui développé ici : la compétition au sommet peut se resserrer autour de deux pôles, tandis que le seuil minimal pour infliger des dommages importants s’abaisse en dessous de ce sommet. Des États moyens, de petits États et même des acteurs non étatiques n’ont pas besoin de devenir des grandes puissances pour rendre celles-ci plus vulnérables.

Compter les arsenaux ne suffit plus

La leçon de « Toile d’araignée » n’est donc pas que les drones gagnent les guerres ; ils ne les gagnent pas seuls, et l’expérience ukrainienne montre au contraire qu’ils doivent être associés au renseignement, à l’organisation et à une stratégie politique. La leçon tient plutôt au déplacement du rapport entre la dépense et l’effet militaire : acheter quelques plateformes très coûteuses ressemble de moins en moins à acheter de la sécurité si ces plates-formes peuvent être repérées et frappées par des systèmes beaucoup moins chers.

L’avantage tend alors à se déplacer vers des capacités que l’on ne peut pas faire passer en fraude dans un camion : production industrielle profonde, chaînes d’approvisionnement sûres, défenses en couches contre les essaims de drones, dispersion des actifs, redondance des infrastructures et discipline politique autour des cibles proches des forces nucléaires. En d’autres termes, la puissance dépendra moins du simple nombre de grands systèmes possédés que de leur protection, de leur capacité à survivre et de la possibilité de les remplacer rapidement.

Un an après « Toile d’araignée », l’ancienne certitude est donc plus difficile à tenir : on a longtemps répondu à la question de savoir ce qui fait d’un État une grande puissance en comptant ses arsenaux. Désormais, il convient aussi de demander ce qu’ils peuvent encore protéger, combien de temps ils peuvent survivre et à quel coût ils peuvent être reconstitués.

The Conversation

Ivan Manokha ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.07.2026 à 15:52

Chlordécone, PFAS… pourquoi le droit devrait reconnaître un « préjudice collectif sanitaire »

Marie-Pierre Camproux Duffrène, Professeure de droit privé, Université de Strasbourg
Face aux angles morts dans le traitement juridique de scandales comme celui du chlordécone ou des PFAS, la notion de « préjudice collectif sanitaire » serait précieuse.
Texte intégral (2213 mots)

Face aux expositions toxiques diffuses, le droit français sait indemniser certains malades et réparer certaines atteintes à l’environnement. Mais il peine encore à saisir l’atteinte portée à une communauté humaine entière exposée à une substance toxique. La notion de « préjudice collectif sanitaire » permettrait de combler cette lacune.


La loi du 12 juin 2026 visant à reconnaître la responsabilité de l’État et à indemniser les victimes du chlordécone constitue une étape majeure dans ce scandale sanitaire, environnemental et social qui touche durablement la Guadeloupe et la Martinique. Son article premier reconnaît la part de responsabilité de l’État dans les préjudices sanitaires, moraux, écologiques et économiques liés à l’autorisation et à l’usage prolongé de produits à base de chlordécone.

Cette reconnaissance est importante. Elle donne un nom institutionnel à un dommage longtemps minimisé, voire nié. Mais elle pose aussi une question plus large : comment réparer juridiquement les expositions toxiques diffuses, lorsque les atteintes à la santé se dévoilent au fil d’un temps plus ou moins long, touchent des communautés plus ou moins importantes, plus ou moins localisées et ne permettent pas d’identifier immédiatement toutes les personnes victimes déjà porteuses d’une maladie encore à venir ?

La notion de « préjudice collectif sanitaire », qui sera développée ici, serait utile pour combler cette lacune.

Des scandales qui se répètent

Chlordécone, amiante, pesticides, PFAS, cadmium, mais aussi distilbène, Dépakine ou Mediator… si ces affaires relèvent ponctuellement d’une mauvaise gestion d’un risque, elles révèlent surtout une difficulté structurelle de nos sociétés industrielles : des produits sont fabriqués, autorisés, diffusés puis maintenus en circulation, alors même que leur dangerosité est connue ou soupçonnée.

Pourtant, les données scientifiques fiables restent encore insuffisantes, et demandent des mises à jour constantes. Or, les acteurs à l’origine de leur production, de leur autorisation de mise sur le marché, mais également les juges tardent à les prendre en compte.

Ces expositions constituent un phénomène complexe. Elles sont diffuses, s’étalent dans le temps et leur conséquences sanitaires sont souvent différées et multifactorielles à l’image de ce que l’on nomme « effet cocktail ». Les victimes sont exposées à ces produits ou substances au travail, dans leurs loisirs ou activités familiales, à travers des vecteurs comme l’eau, les sols, l’air, les aliments, les médicaments ou les objets du quotidien. Ces substances ou produits affectent nos corps, mais aussi nos milieux de vie. Cette situation se retrouve exprimée aujourd’hui à travers un concept, celui d’« exposome », c’est-à-dire l’ensemble des expositions auxquelles une personne ou une population est soumise au cours de sa vie.


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Ce que le droit sait déjà réparer… et le « trou dans la raquette »

Le droit de la responsabilité n’est pas totalement démuni. Il permet de réparer le préjudice corporel d’une personne déterminée lorsqu’une atteinte à son intégrité physique est établie. Il reconnaît aussi, dans certaines hypothèses, un préjudice d’anxiété : la crainte, actuelle et personnelle, de développer une maladie grave en raison d’une exposition documentée.

Depuis la loi Biodiversité de 2016, le Code civil reconnaît également le préjudice écologique. Celui-ci vise l’atteinte non négligeable portée aux éléments ou aux fonctions des écosystèmes ou aux bénéfices collectifs tirés par l’être humain de l’environnement. C’est un progrès majeur, car il permet de réparer des atteintes qui ne se réduisent pas à des intérêts privés ou à des pertes économiques.

Entre le préjudice corporel individuel et le préjudice écologique, il manque pourtant une catégorie : l’atteinte portée à la santé d’une communauté humaine exposée.

Dans de nombreux cas, l’exposition est avérée, la toxicité du produit établie – ou fortement documentée – et les connaissances scientifiques permettent de dire qu’une partie de la population exposée développera, à plus ou moins long terme, des pathologies. Mais il est impossible, au moment où l’on agit en justice, d’identifier précisément toutes les personnes qui tomberont malades.

Cette situation produit une faille dans le système de responsabilité et la logique indemnitaire.

  • Si l’on attend que chaque pathologie soit déclarée, la justice intervient trop tard et laisse sans réponse le dommage collectif déjà en cours.

  • Si l’on se limite au préjudice écologique, on répare les milieux, mais pas nécessairement l’atteinte spécifique portée à la santé humaine collective qui engendrera inexorablement des maladies graves dans cette population exposée, voire à sa descendance (dans le cas du distilbène, par exemple).

Pourquoi attendre ?

Définir le préjudice collectif sanitaire

Le préjudice collectif sanitaire pourrait être défini comme l’atteinte portée à la santé d’une communauté humaine identifiable, résultant de son exposition à un ou plusieurs produits ou substances toxiques, à leurs effets cumulés, à leurs effets épigénétiques ou aux conséquences de leur fabrication et de leur usage.

Son originalité est de distinguer deux niveaux d’analyse. À l’échelle individuelle, il peut rester incertain de savoir qui développera effectivement une maladie. À l’échelle collective, en revanche, le dommage est déjà actuel et certain lorsque l’exposition est avérée et que les connaissances scientifiques établissent la probabilité – voire la certitude statistique – de conséquences sanitaires graves pour certains membres de la communauté.

Autrement dit, l’incertitude ne porte pas sur l’existence du préjudice collectif, mais sur l’identité future de certaines victimes individuelles. Cette distinction est décisive pour les expositions toxiques : elle permet d’empêcher que l’incertitude individuelle ne contrecarre l’action d’une communauté déjà exposée – et donc susceptible de développer de futures pathologies graves.

Le préjudice sanitaire est conçu comme un préjudice d’anticipation fondé sur la certitude actuelle de l’exposition d’une population et sur la probabilité, scientifiquement établie, de ses conséquences sanitaires futures pour certains individus de la population concernée.

L’exemple des PFAS

Les PFAS illustrent bien cette difficulté. Utilisées depuis plusieurs décennies dans de nombreux usages industriels et produits de consommation (mousses anti-incendie, revêtements antiadhésifs, textiles imperméabilisés, emballages alimentaires, traitements de surface) ces substances dites « polluants éternels » se caractérisent par leur très forte persistance et leur capacité à se diffuser dans les milieux.

Elles contaminent aujourd’hui les eaux, les sols, les sédiments, certains aliments, les poussières, les produits de consommation et les organismes vivants. Les travaux de Santé publique France, notamment l’étude Esteban, ont montré que l’imprégnation de la population française par plusieurs PFAS est diffuse et généralisée, le PFOA et le PFOS ayant été quantifiés chez l’ensemble des adultes et des enfants testés. Cette exposition demeure toutefois contrastée selon les lieux de vie, les usages, les milieux contaminés, les activités professionnelles, les pratiques alimentaires et les circuits d’approvisionnement.


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Dans une telle situation, les préjudices corporels individuels doivent évidemment être indemnisés lorsque des pathologies seront établies et reconnues. Mais ils ne suffisent pas à éteindre la responsabilité engendrée par l’exposition au PFAS.

Le dommage ne réside pas seulement dans les maladies déjà déclarées ni dans les dépassements ponctuels de seuils sanitaires et écologiques. Il réside aussi dans le fait qu’un collectif humain a été, en l’occurrence durablement, exposé à des substances persistantes nuisibles à la santé humaine et subit une atteinte dont les manifestations individuelles peuvent s’étendre sur une longue période et sur plusieurs générations par le biais de mécanismes épigénétiques.

Les populations exposées incorporent, au sens littéral du terme, un risque sanitaire invisible qui modifie leurs conditions d’existence, qui affecte en retour leur confiance dans les autorités publiques chargées de prévenir et de surveiller ces contaminations.

Réparer autrement

Parce qu’il est collectif, le préjudice collectif sanitaire ne peut pas donner lieu à une indemnisation dispersée entre tous les membres du collectif. Sa réparation devrait être affectée à des mesures utiles à la communauté exposée, par exemple : conservation des preuves, prélèvements, constitution de registres, suivis médicaux, notamment épidémiologiques et toxicologiques, création de structures de soins adaptées, formation de professionnels de santé, recherche sur l’exposome et les effets épigénétiques, actions ciblées pour réduire les expositions encore en cours…

Il s’agirait donc d’une réparation tournée vers l’avenir. Elle viserait à limiter, autant que possible, les effets futurs d’expositions passées ou actuelles. Elle aurait une fonction compensatoire, mais aussi préventive, probatoire et anticipatrice. Le juge pourrait ordonner une réparation en nature ou une indemnisation affectée à la mise en œuvre de ces mesures, sous contrôle judiciaire et avec des garanties de transparence.

La reconnaissance d’un tel préjudice suppose toutefois d’adapter l’accès au juge. Les titulaires de l’action pourraient, sur le modèle du préjudice écologique, être des associations de protection de la santé ou de l’environnement, des collectivités territoriales, des caisses d’assurance maladie, des agences sanitaires ou toute personne morale ayant mission ou objet de défendre les intérêts sanitaires collectifs concernés.

Cette dimension procédurale est essentielle. Les communautés exposées ne sont pas toujours organisées. Elles ne disposent pas toujours des moyens scientifiques, financiers ou juridiques nécessaires pour établir l’ampleur du dommage. Donner qualité pour agir à des acteurs collectifs permettrait de transformer une exposition diffuse en objet juridique saisissable.

Certains de ces acteurs, titulaires ou non de l’action en justice, pourraient être désignés comme fiduciaires gestionnaires des sommes affectées ou contrôler la réparation opérée par les responsables.

Nommer pour réparer

Reconnaître un préjudice collectif sanitaire ne reviendrait pas à créer une catégorie abstraite de plus. Cela permettrait de mieux articuler les réparations déjà existantes : le préjudice corporel pour les personnes malades, le préjudice d’anxiété pour certaines situations individuelles d’exposition, le préjudice écologique pour les atteintes aux milieux, et le préjudice collectif sanitaire pour l’atteinte portée à une communauté humaine exposée.

Le droit n’efface pas les scandales sanitaires. Mais il peut éviter de les aggraver par son silence. Tant qu’une atteinte n’est pas nommée, elle reste difficilement réparable. Dans les affaires d’exposition toxique, il n’est plus acceptable d’attendre que chaque corps malade vienne, isolément, prouver ce que la science et l’expérience collective permettent déjà de savoir.

Reconnaître le préjudice collectif sanitaire, c’est faire entrer dans le droit une évidence longtemps restée à la porte du prétoire : une population exposée est déjà une population atteinte.

The Conversation

Marie-Pierre Camproux Duffrène est membre de la société savante : la Société Française pour le Droit de l'Environnement (SFDE).

07.07.2026 à 15:51

La financiarisation est-elle le « remède » qui rend l’hôpital plus malade ?

Ana Carolina Cordilha, Maîtresse de conférences, Université Rennes 2
Face à la baisse des subventions, les hôpitaux publics français se sont tournés vers les banques et les fonds d’investissement. Le hic ? Ils doivent maintenant payer des intérêts.
Texte intégral (2928 mots)

L’ESSENTIELCliquez pour lire les trois points à retenir Une étude, fondée sur vingt ans de données des comptes des hôpitaux, souligne que près de 20 milliards d’euros ont quitté les hôpitaux entre 2005 et 2024 pour rémunérer des institutions financières. La santé est devenue un placement attractif à la fois peu risqué et rentable avec des revenus davantage prévisibles pour les investisseurs. La nouvelle charge des hôpitaux devient, comme les États et les entreprises privés, les intérêts à rembourser aux institutions financières. Replier


Les hôpitaux publics français affichent un déficit record de près de 3 milliards d’euros en 2024, une situation d’une « gravité inédite » selon l’Inspection générale des finances. Les conséquences sont concrètes : lits supprimés, services fermés, investissements retardés, alors même que les passages aux urgences et les séjours hospitaliers continuent d’augmenter.

Près de deux services d’urgence sur trois ont dû cesser complètement d’accueillir des patients au moins une fois durant l’été 2024. En parallèle, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) montre que les passages de patients aux urgences ont plus que doublé en vingt ans, passant d’environ 10 millions en 1996 à 21 millions en 2024.

Ces mêmes hôpitaux empruntent chaque année des centaines de millions d’euros auprès de banques et de fonds d’investissement. Rien que l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), principal groupe hospitalier de la région parisienne, a contracté l’année dernière plus de 500 millions d’euros en nouveaux emprunts, notamment auprès de banques et d’investisseurs.

Depuis vingt ans, ce recours à la dette n’a pas résolu les difficultés des hôpitaux, il les a aggravées. Près de 20 milliards d’euros ont quitté les hôpitaux entre 2005 et 2024, non pas pour financer les soins, mais pour rémunérer des institutions financières. Ce chiffre, que j’ai établi dans le cadre de mes recherches en consolidant vingt ans de données des comptes des hôpitaux, à partir des données officielles de la Drees, illustre l’ampleur du phénomène.

Retour sur la financiarisation de l’hôpital public en France, qui ronge en permanence des ressources publiques et qui reste pourtant largement méconnue.

La maladie : la crise d’investissement des hôpitaux

Jusqu’à la fin du XXe siècle, les investissements hospitaliers reposent surtout sur des ressources publiques, comme montré par le Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie (HCAAM) : subventions de l’État et des collectivités, emprunts publics à des conditions favorables et ressources propres des hôpitaux. Ce modèle est encore plus favorable dans un contexte où les recettes sont directement proportionnelles, ou du moins largement liées, aux dépenses engagées par les hôpitaux.

L’endettement reste limité et maîtrisé. Ce modèle commence à se fragiliser dans les années 1970, puis plus nettement dans les années 1990. D’un côté, la hausse des déficits pousse l’État à limiter ses propres dépenses, y compris les subventions aux hôpitaux. En 1993, le traité de Maastricht accentue la pression en faveur d’une réduction des dépenses, en fixant des limites aux déficits des États membres de l’Union européenne.

De l’autre côté, l’État encadre plus fortement le budget de la Sécurité sociale, dont provient l’essentiel des recettes des hôpitaux. Il fixe des objectifs de dépenses hospitalières et modifie progressivement la manière dont les établissements sont rémunérés, jusqu’au passage à la « tarification à l’activité » en 2004. Les recettes des hôpitaux deviennent de plus en plus insuffisantes pour couvrir leurs coûts.

Cette évolution s’accompagne d’un fort recul de l’investissement hospitalier, atteignant son point le plus bas en 1999. Entre 1994 et 1999, le taux d’investissement des hôpitaux publics – le montant investi chaque année par rapport à la valeur de leur patrimoine – passe de presque 6 % à 4,3 %. Concrètement, le rythme auquel les établissements investissent pour renouveler leurs bâtiments et leurs équipements diminue de plus d’un quart en cinq ans.

La finance comme remède

Les hôpitaux arrivent au XXIe siècle dans une position intenable. Ils doivent continuer à investir pour maintenir l’offre de soins, mais n’ont plus les moyens de le faire par les voies traditionnelles. L’État choisit une nouvelle stratégie : pousser les hôpitaux à chercher eux-mêmes des financements auprès du secteur financier. Plusieurs plans sont lancés, à commencer par le plan Hôpital 2007 en 2003.


À lire aussi : Le paradoxe de la Sécurité sociale : et si, pour faire des économies, il fallait l’étendre ?


Ces derniers facilitent l’obtention de prêts par les hôpitaux et prévoient des subventions pour aider les établissements à les rembourser, tout en maintenant des contraintes budgétaires qui leur laissent peu d’autres options. Le texte officiel du plan Hôpital 2007 prévoit que l’emprunt finance en moyenne 70 % des investissements. L’aide de l’État sert notamment à couvrir les « surcoûts des emprunts », c’est-à-dire les intérêts et les amortissements dus aux banques.

C’est un changement décisif, car les deux modèles de financement n’obéissent pas à la même logique. Le financement public, qu’il prenne la forme de subventions ou de recettes de la Sécurité sociale, n’a pas à être remboursé. Une fois reçu, il appartient aux hôpitaux. Le financement privé, apporté par des banques et des investisseurs, doit être remboursé avec des intérêts. Autrement dit, l’argent entre, mais il doit ressortir – et davantage que ce qui est entré.

La santé est très rentable

Comme le souligne le directeur de l’Assurance maladie pendant une audition au Sénat en 2024, les institutions financières sont particulièrement intéressées par la santé :

« L’émergence de ce phénomène [de financiarisation] est liée à plusieurs facteurs, dont (…) l’existence de marges et de niveaux de rémunération pouvant intéresser des acteurs financiers [et] la prévisibilité des revenus, qui, dans le cadre d’un système de financement largement public, laisse entrevoir des perspectives financières pluriannuelles stables », souligne Thomas Fatôme, directeur de l’Assurance maladie.

Autrement dit, les financements publics rendent les revenus du secteur plus réguliers et plus prévisibles pour les investisseurs.

La financiarisation s’est diffusée dans l’ensemble du système de protection sociale en France, en se développant particulièrement au sein des hôpitaux publics. La première voie de financiarisation : l’emprunt bancaire classique à partir des années 2000, sous l’impulsion des plans de l’État, dans une période où l’argent privé devient plus facile à obtenir.

Une arrivée d’investisseurs étrangers

La seconde voie, moins connue, passe par l’émission de titres sur les marchés financiers. Concrètement, un hôpital émet un titre et reçoit de l’argent en retour, tout en devant rembourser cette somme plus tard majorée d’intérêts.

Cette pratique devient courante après la crise de 2008, quand le crédit bancaire se raréfie. Au moins 24 hôpitaux publics français, comme les centres hospitaliers de Besançon, de Bordeaux, de Clermont-Ferrand ou de Toulouse, ont déjà émis des titres, individuellement ou par le biais d’émissions groupées.

Ces titres servent surtout à financer des investissements, mais aussi parfois à financer des dépenses courantes ou même à générer des gains financiers. L’argent est apporté par différents types d’investisseurs, notamment des banques et des investisseurs institutionnels comme des fonds d’investissement, qui placent de l’argent au nom de leurs clients.

Ils sont majoritairement européens, mais pas toujours français. À l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, en tête de cette pratique, près de la moitié des fonds levés par l’intermédiaire de titres provient d’investisseurs étrangers, avec une forte présence d’investisseurs allemands, norvégiens et sud-coréens – d’après la répartition géographique de la dette sous forme de titres en 2023.

C’est donc aussi vers l’étranger que repart une grande partie de l’argent au moment des remboursements.

Le poids des intérêts à rembourser

Faute de ressources suffisantes et compte tenu d’aides de l’État bien en deçà des besoins, les établissements se sont retrouvés dans une spirale d’endettement, contraints d’emprunter non seulement pour investir, mais aussi pour rembourser des dettes passées.

Comme le montre le graphique ci-dessous, la dette des hôpitaux est passée de moins de 15 milliards d’euros au début des années 2000 à environ 30 milliards d’euros en 2024-2025, soit plus du double.

Entre 2005 et 2024, ils ont versé près d’un milliard d’euros par an en intérêts, soit environ 20 milliards d’euros sur la période (en euros constants de 2024). Autant de ressources qui ne financent ni les soins ni l’investissement, mais les revenus d’acteurs financiers.

Dettes financière des hôpitaux publics et coûts du financement de 2023-22024 en milliards d’euros à prix constant de 2024. Fourni par l'auteur

Cet argent est prélevé sur les recettes des hôpitaux, largement issues de l’Assurance maladie, elle-même financée par les cotisations et les contributions sociales. Au bout de la chaîne, c’est la population qui finance ces intérêts, et par là même, des profits financiers.

Le poids des intérêts dans le déficit hospitalier reste pourtant sous-estimé. En 2024, près d’un tiers du déficit ne venait pas des soins, mais du paiement des intérêts. En même temps, l’effort d’investissement est en recul, signe de projets reportés face à la dégradation des comptes, avec des effets qu’on connaît sur l’offre de soins et les conditions de travail.

Problèmes structurels

Face à la crise de l’endettement hospitalier, l’État a présenté plusieurs dispositifs censés atténuer la situation. En réalité, ils ont créé de nouvelles formes d’endettement.

C’est notamment ce qui s’est passé en 2020 : dans le cadre du Ségur de la santé, l’État a annoncé la reprise d’un tiers de la dette hospitalière.

Ce que l’on ignore souvent, c’est que cette dette n’a pas été reprise par l’État, mais transférée à la Caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades). Celle-ci emprunte sur les marchés financiers pour la financer, puis rembourse les investisseurs qui lui ont prêté de l’argent grâce à des recettes de contributions sociales.

Cet épisode montre que la finance est devenue une solution structurelle au financement des hôpitaux, mobilisée aussi bien en temps normal qu’en temps de crise. On entend dire que la finance aide les hôpitaux à survivre. Mais on pourrait soutenir l’inverse : ce sont aussi les hôpitaux qui financent le secteur financier. Et si le problème ne venait pas seulement du manque d’argent, mais aussi de la manière dont on cherche à y répondre ?

The Conversation

Ana Carolina Cordilha ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.07.2026 à 15:50

Transition énergétique : quel est le rôle des syndicats dans les projets industriels ?

Nils Hammerli, doctorant, Université Paris Dauphine – PSL
La transition énergétique concerne aussi les salariés et leurs représentants. Quel rôle jouent les organisations syndicales ? Illustration avec le cas du site TotalEnergies de Grandpuits, en Seine-et-Marne.
Texte intégral (1975 mots)

La transition énergétique est parfois présentée comme une opportunité pour redynamiser l’économie française, tout en permettant de répondre aux défis environnementaux. Parmi les nombreux acteurs impliqués dans les projets industriels en lien avec cette transition, les organisations syndicales restent peu présentes dans les débats. Une enquête de terrain sur le projet de reconversion de la raffinerie de Grandpuits, en Seine-et-Marne, permet de mettre en avant leur rôle, et les limites de leurs marges de manœuvre.


Traditionnellement, les organisations syndicales sont très présentes dans le secteur industriel. Elles ont d’ailleurs contribué aux réflexions récentes sur le renouveau souhaitable de l’industrie dans le cadre de la nécessaire transition énergétique. Le lancement d’un plan d’actions syndicales pour l’industrie et l’environnement par la CGT, décidé en novembre 2023, en témoigne. Cette initiative a donné lieu à une journée de débats en mai 2024, à laquelle ont participé environ 700 militants ainsi que la plupart des têtes de liste aux élections européennes de 2024.

Le cas de la raffinerie de Grandpuits, en Seine-et-Marne, offre un cas d’étude intéressant sur le rôle des organisations syndicales dans un projet industriel lié à la transition énergétique. En 2020, TotalEnergies annonce la reconversion de la raffinerie en une plateforme « zéro pétrole » pour l’horizon 2024-2026. Cette nouvelle plateforme devait initialement être composée d’une usine de « biocarburants », d’une usine de « bioplastiques » élaborés à partir de biomasse d’origine végétale ou animale et d’une usine de recyclage chimique des plastiques. L’usine de « bioplastiques » a été abandonnée en juin 2023 au profit d’une usine de recyclage mécanique des plastiques et d’une unité de production de biogaz.

La reconversion amorcée en 2020 supprime plusieurs centaines d’emplois. Quel a été le rôle des syndicats lors de cette reconversion industrielle, justifiée par l’impératif de transition énergétique par TotalEnergies ? Comment se positionnent ces organisations par rapport à la justification écologique de cette reconversion industrielle ? Une enquête menée par entretiens auprès de militants des différentes organisations syndicales de la raffinerie permet d’apporter un éclairage sur ces questions.


À lire aussi : À la CGT, une écologie née dans l’usine


Une transition sans réelle concertation

Les modalités de la reconversion de la raffinerie de Grandpuits ont été décidées par la direction de TotalEnergies et, d’après plusieurs cadres interrogés, uniquement par Patrick Pouyanné, le PDG de l’entreprise. L’orientation des projets industriels et la question de l’emploi ne font pas l’objet de négociations sur lesquelles les syndicats, du site comme de l’entreprise, pourraient peser.

Plusieurs syndicats ont dénoncé l’absence de concertation sur la question de l’emploi, au vu des centaines de suppressions de postes entraînées par la reconversion, mais le sujet n’a pas été ouvert par la direction de l’entreprise. Le dialogue social lors du plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) s’est concentré uniquement sur les mesures sociales d’accompagnement (MSA), c’est-à-dire les conditions de départ des salariés qui partent de l’usine et les conditions de reclassement de ceux qui continuent à travailler à l’usine. Si la focalisation des négociations sur les mesures d’accompagnement des salariés lors d’une restructuration d’entreprise est une situation courante (1), elle n’en est pas moins regrettée par les syndicats à l’échelle locale.

Les organisations syndicales représentatives de l’usine ont dû émettre un avis écrit sur le projet de reconversion de la raffinerie, mais cet avis est purement consultatif. Toutes les organisations syndicales ont émis un avis négatif sur le projet, ce qui n’a toutefois pas infléchi les orientations de celui-ci.

Le rôle du dialogue social en question

Le cas de la raffinerie de Grandpuits interroge ainsi les modalités et le rôle du dialogue social dans les politiques de transition énergétique. Le volet économique, et par extension le volet environnemental, de la consultation des représentants du comité social et économique (CSE) lors d’un PSE laisse uniquement la possibilité pour ces derniers d’émettre des « interpellations, sans véritable droit de suite ou possibilité de suspendre le projet tant que les alternatives ne sont pas pleinement examinées ».

Par ailleurs, dans ce type de restructurations, il y a une distance importante entre les décideurs du projet et les représentants de l’employeur lors des négociations collectives. Ces derniers se retrouvent « à devoir exécuter un plan dont ils n’ont pas la maîtrise stratégique », ce qui limite d’autant plus les possibilités de négocier le contenu et les raisons d’être des projets industriels.

Une loi qui conforte l’absence de rôle des organisations syndicales

La loi Climat et Résilience du 22 août 2021, qui n’était pas en vigueur lors de la restructuration, prévoit d’introduire les enjeux environnementaux dans le domaine de compétences du CSE, instance centrale du dialogue social à l’échelle de l’entreprise. Cette transformation législative pourrait laisser supposer un renforcement de la capacité des syndicats à participer à la définition des enjeux liés à la transition énergétique dans leur entreprise. Pour autant, la loi ne prévoit « aucune dimension environnementale » pour les consultations ponctuelles liées à des restructurations ou à des PSE.

Les organisations syndicales sont ainsi dépourvues de capacités à négocier la transition énergétique à l’échelle locale. Cette dynamique s’inscrit dans un contexte plus général de faiblesse structurelle des organisations syndicales pour infléchir les négociations collectives, qui profitent bien souvent aux intérêts patronaux. Les représentants syndicaux manifestent pourtant une volonté de participer aux décisions relatives à la stratégie de l’entreprise, notamment en matière de transition énergétique, ce qui invite à regarder comment les organisations syndicales se positionnent à ce sujet malgré leur faible pouvoir de négociation.

Pluralité des positionnements syndicaux

Une élue de la CFE-CGC TotalEnergies évoque la volonté de « challenger » l’entreprise sur sa stratégie de décarbonation et de l’inciter à mettre en place des projets de transition du type de celui de Grandpuits plus rapidement. Elle le fait dans le cadre des séances du comité social et économique central (CSEC), consacrées à la stratégie de l’entreprise, dans lesquelles le rôle des syndicats est seulement consultatif.

Dans ses communications, la CFE-CGC valorise les orientations technologiques prises par celle-ci, et incite même TotalEnergies à transformer plus rapidement sa structure productive dans ce sens, bien qu’elle critique les modalités salariales de mise en œuvre de la transition énergétique de Grandpuits. De ce fait, elle rend un avis négatif sur le projet de reconversion auprès du CSEC, ce qui ne peut toutefois pas être considéré comme une opposition au projet.

Cette volonté de s’impliquer dans les orientations industrielles de l’entreprise se manifeste au niveau de la CGT Grandpuits par l’élaboration du projet de reconversion alternatif dont le cahier des charges est d’être plus écologique que celui de TotalEnergies et sans suppression d’emplois. L’élaboration de ce projet de reconversion alternatif se fait dans le cadre d’une alliance entre la CGT et des ONG écologistes, dont Greenpeace et les Amis de la Terre.

Délégitmer la communication verte

Les militants de cette alliance critiquent l’aspect non écologique des technologies employées sur la nouvelle plateforme de Grandpuits : les biocarburants émettent plus de gaz à effet de serre (GES) que les combustibles fossiles du fait d’une augmentation massive de la déforestation, les plastiques recyclés nécessitent l’incorporation de pétrole et les bioplastiques font appel à la monoculture intensive de betteraves sucrières, néfaste pour l’environnement. La critique des choix opérés par TotalEnergies sert avant tout à délégitimer la communication « verte » de la multinationale autour de la reconversion de la raffinerie. Cette mobilisation n’a pas permis d’infléchir les orientations productives du projet de reconversion.

Les positionnements de la CFDT TotalEnergies relatifs à la transition énergétique de Grandpuits sont assez peu nombreux. La majorité des tracts et des interventions médiatiques de la CFDT à propos de la reconversion de la raffinerie n’évoquent pas l’orientation industrielle du projet et traitent surtout des suppressions d’emplois, de l’absence de dialogue social sur l’emploi, la difficulté des reconversions professionnelles à venir…

Arte 2026.

Il arrive toutefois que, lors du conflit social de 2021, la CFDT TotalEnergies se soit exprimée sur les enjeux écologiques. Lorsque cela se produit, l’orientation productive de la reconversion n’est pas remise en cause, mais est considérée au contraire comme allant « dans le bon sens ». Une certaine prudence quant aux engagements écologiques de l’entreprise est toutefois formulée par l’organisation syndicale, comme en témoigne cette déclaration faite lors d’une séance du CSEC :

« Concernant l’aspect environnemental, au-delà de l’affichage zéro pétrole ainsi que la neutralité carbone d’ici 2050, la direction doit être totalement transparente sur le projet de (reconversion) et être cohérente avec cet objectif global. »

L’introuvable démocratie salariale

Les positionnements syndicaux sur l’orientation industrielle de la transition énergétique sont pluriels et variables selon l’organisation considérée : ils vont de l’adhésion à la critique, en passant par une certaine ambivalence.

Au-delà de ces divergences, cette enquête montre que les salariés et les syndicats sont pour partie fortement intéressés par les enjeux de la sortie des énergies fossiles et souhaitent prendre part aux décisions industrielles qui y sont relatives. Le cadre institutionnel du dialogue social ne leur permet pourtant pas de peser sur ces décisions, ce qui questionne le caractère démocratique de la transition énergétique.


(1) É. Béthoux, A. Jobert, A. Surubaru, « Construire des stratégies syndicales sur l’emploi dans l’entreprise : entre négociations et mobilisations collectives », dans Cécile Guillaume (dir.) La CFDT : sociologie d’une conversion réformiste, Presses universitaires de Rennes, 2014.


Cet article fait partie du dossier « Transition énergétique : le grand retour des politiques industrielles » réalisé par Dauphine Éclairages, le média scientifique en ligne de l’Université Paris Dauphine – PSL.

The Conversation

Nils Hammerli a reçu des financements de l'ADEME.

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