28.06.2026 à 11:00
Quelles mesures sont les plus efficaces contre la dermatose nodulaire ? Ce que disent les modèles épidémiologiques
Texte intégral (2926 mots)
En 2025, de nombreux cas de dermatose nodulaire contagieuse, ou DNC, bovine ont déferlé sur les élevages français. Pour y faire face, les autorités ont alors misé sur la vaccination d’urgence et l’abattage total des cheptels touchés. Aurait-on pu gérer différemment cette épizootie, par exemple en n’abattant que les animaux malades ? Les modèles épidémiologiques permettent de répondre à cette question.
Alors que la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) bovine continue de s’étendre au sud de l’Europe, par exemple en Sardaigne, aucun nouveau cas n’a été détecté en France depuis le 2 janvier 2026. Une accalmie qui fait suite à des mesures sanitaires combinant vaccination en urgence et abattage des troupeaux contaminés.
Les premiers cas de DNC en France ont été été décelés en juin 2025 dans des élevages de bovins localisés en Savoie, puis dans la région Auvergne-Rhône-Alpes. Dès octobre 2025, les cas ont gagné d’autres régions (Bourgogne-Franche-Comté et Occitanie), faisant craindre une épizootie de grande ampleur.
Cette maladie, qui a provoqué une grave crise sanitaire dans sept pays des Balkans entre 2015 et 2017, n’avait alors encore jamais été détectée en France. Elle fait partie des cinq maladies bovines les plus graves classées catégorie A par l’Union européenne (UE) – c’est-à-dire, maladie habituellement absente de l’UE contre laquelle des mesures d’éradication immédiate doivent être prises.
La DNC est causée par un virus transmis entre bovins par l’intermédiaire d’une mouche piqueuse présente en grand nombre dans les étables, Stomoxys calcitrans. Du fait de l’interruption de leur repas sanguin par les bovins gênés par les piqûres, ces mouches peuvent piquer plusieurs bovins successivement et transmettre le virus d’un animal à l’autre. La propagation du virus au sein d’un élevage est donc très rapide et difficilement maîtrisable.
Face à cette situation, le gouvernement a mis en œuvre une stratégie de gestion combinant abattage total des troupeaux infectés (dépeuplement) et vaccination d’urgence autour des foyers. Bien qu’efficace pour maîtriser l’épizootie en quelques mois, cette approche a suscité une forte contestation du monde agricole.
Une des alternatives proposées par cette contestation consistait à réaliser un dépistage régulier de l’ensemble des bovins d’un élevage infecté, suivi de l’euthanasie des seuls animaux identifiés comme infectés.
Mais cette alternative, appelée « dépeuplement sélectif », est-elle vraiment réaliste ? Permet-elle de maîtriser efficacement la propagation du virus au sein d’un élevage ainsi qu’aux élevages voisins ? Nous avons mené des travaux de modélisation épidémiologique qui permettent de répondre à cette question.
Modéliser la transmission dans un élevage
Nous avons tout d’abord élaboré un modèle dit « mécaniste » de transmission du virus dans un troupeau de 100 bovins. Un modèle mécaniste est un modèle mathématique qui reproduit les mécanismes de transmission en les décomposant en processus élémentaires, qui sont ensuite transcrits sous forme mathématique afin de simuler la transmission de la maladie dans différentes situations.
Grâce à différents échanges avec des spécialistes de la maladie, nous avons pu mettre au point un modèle mathématique de la propagation de la DNC. Nous avons ainsi retenu les éléments suivants :
la transmission ne peut se faire que par l’intermédiaire des mouches piqueuses ;
une mouche qui pique un bovin infecté a 22 % de chances de se contaminer si le bovin est symptomatique et 0,6 % s’il est asymptomatique ;
l’infection d’un bovin survient pour environ 5 % des piqûres par des mouches contaminées ;
environ la moitié des bovins infectés finissent par développer des signes cliniques ;
enfin, les mouches peuvent piquer jusqu’à 20 bovins par jour.
La plupart de ces hypothèses sont tirées de données issues d’expériences de laboratoire reproduisant les conditions de transmission de manière contrôlée.
Les simulations réalisées à partir de ce modèle ont montré qu’une vache infectée en infectera en moyenne 19 autres, par l’intermédiaire des piqûres de mouches qui se sont nourries sur elle. Cela correspond à un « nombre de reproduction de base » (R0) de 19, soit une transmission initiale très rapide. Pour comparaison, le R0 de la Covid-19 était estimé entre 1,4 et 6,5 selon les souches.
Sans intervention, un troupeau de 100 bovins a donc 91 % de probabilité de se retrouver entièrement infecté sous environ 51 jours. Ces estimations sont cohérentes avec les quelques observations de terrain rapportées dans la littérature scientifique.
Aurait-il fallu privilégier le dépeuplement sélectif ?
Que dit ce modèle de l’efficacité des stratégies de lutte contre le virus mises en place dans les élevages ? Celles-ci ont été au cœur de la controverse : des rumeurs selon lesquelles l’abattage partiel aurait été préférable à l’abattage total mis en œuvre par les autorités se sont rapidement diffusées. Est-ce vraiment le cas ?
Afin de pouvoir conclure, nous avons ajouté à notre modèle de transmission de la DNC une stratégie de dépeuplement sélectif des animaux infectés. L’enjeu : comprendre si elle permet ou non de réduire la transmission au sein du troupeau.
Nous avons considéré que ce dépeuplement était mis en place à partir du moment où le premier animal infecté symptomatique apparaissait, ce qui, d’après les simulations du modèle, prend en moyenne 13 jours, avec une grande variabilité selon que le premier infecté du troupeau finisse par présenter des signes cliniques ou non.
Au moment de l’apparition du premier cas symptomatique, le modèle prédit qu’entre une (au minimum) et sept (au maximum) vaches sont déjà infectées et qu’entre 0 et 74 mouches sont déjà contaminées.
Le modèle a ensuite permis de simuler la mise en œuvre d’un dépistage de l’ensemble du troupeau tous les deux jours. On considère que, lors de ce dépistage, les animaux testés positifs sont immédiatement euthanasiés et retirés du troupeau. Les tests diagnostiques étant imparfaits, le modèle suppose par ailleurs qu’un animal infecté mais asymptomatique n’a qu’une probabilité de 30 % d’être détecté positif lors d’un test.
Outre les contraintes logistiques et budgétaires qu’une telle stratégie engendrerait, nos simulations suggèrent que le troupeau finirait par être intégralement infecté malgré tout. Ceci tient au délai séparant l’introduction du virus de la détection du premier cas, à la présence d’animaux asymptomatiques non détectés qui continuent à contaminer des mouches et d’un très grand nombre de mouches qui restent contaminées malgré l’abattage des bovins testés positifs.
Ces résultats ne s’appliquent toutefois qu’aux troupeaux non vaccinés contre le virus de la DNC. Dans un contexte vaccinal, la transmission du virus est réduite si les animaux ont eu le temps de développer leur immunité. Le dépeuplement sélectif pourrait-il être pertinent dans ce nouveau contexte vaccinal ?
Des travaux de modélisation sont en cours pour déterminer dans quels scénarios le dépeuplement sélectif, conjugué à la vaccination, sera suffisamment efficace pour contenir la propagation du virus. En effet, le modèle doit être complexifié pour prendre en compte de nouveaux paramètres : combien d’animaux ont été vaccinés dans le troupeau (couverture vaccinale), quelle proportion est réellement protégée (efficacité vaccinale) et combien de temps il faut pour qu’un animal vacciné soit effectivement protégé.
À lire aussi : Dermatose nodulaire contagieuse : les vétérinaires victimes d’une épidémie de désinformation
De l’intérêt des modèles pour l’aide à la prise de décision en santé animale
Cette démonstration rappelle l’intérêt des modèles épidémiologiques pour évaluer l’efficacité attendue de différentes stratégies de gestion envisagées par les autorités, dans un contexte où il n’est pas possible de tester expérimentalement chacune d’elles.
À ce titre, ils constituent un outil d’aide à la décision précieux, qui permet de simuler les conséquences probables des différentes options. Il faut toutefois garder en tête qu’ils ne proposent que des approximations de ce qui se passera en réalité, et qu’ils ne sont utiles que dans la mesure où les hypothèses qui les ont construits sont fiables.
Il est donc crucial de s’appuyer sur une collaboration entre acteurs de terrain (vétérinaires, éleveurs, administrations locales), chercheurs et laboratoires pour intégrer les principaux mécanismes de transmission du virus et reproduire le plus finement possible dans les simulations les dynamiques observées sur le terrain. C’est cette démarche qui permet d’évaluer l’impact de scénarios alternatifs de gestion de l’épizootie.
Il n’existe toutefois pas de stratégie optimale de façon universelle : le choix des mesures à mettre en œuvre dépendra à la fois des objectifs poursuivis et du contexte dans lequel l’épizootie survient.
Les objectifs peuvent consister à retrouver le plus rapidement possible le statut de pays indemne afin de rétablir les exportations, à limiter les pertes économiques ou encore à réduire le nombre d’animaux abattus. L’efficacité et la pertinence des mesures dépendront également des caractéristiques locales, telles que le type d’élevage, l’organisation de la filière ou encore les conditions environnementales, qui influencent la transmission de la maladie et les possibilités de mise en œuvre des mesures de contrôle.
À la suite des mesures mises en place, aucun nouveau cas de dermatose nodulaire contagieuse n’a été détecté en France depuis le 2 janvier 2026. En cas de réémergence, il faudra désormais tenir compte d’un nouveau contexte, marqué par une population bovine partiellement vaccinée.
À lire aussi : Dermatose nodulaire : comment faire évoluer les dispositifs de gestion sanitaire ?
Clara Delecroix a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).
Gaël Beaunée a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).
Stéphane Bertagnoli a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).
Timothée Vergne a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).
28.06.2026 à 10:59
Robin des Bois était bien plus violent que la légende ne le raconte
Texte intégral (1961 mots)

Bien avant Hollywood, les légendes anglaises mettaient en scène des hors-la-loi capables des exploits les plus héroïques… et des violences les plus extrêmes. Pourquoi Robin des Bois est-il le seul à être entré dans la mémoire collective ?
Deux événements liés à Robin des Bois ont récemment remis le célèbre hors-la-loi médiéval sous les projecteurs : la sortie le 1er juillet de On l’appelait Robin des Bois (The Death of Robin Hood en VO), avec Hugh Jackman dans le rôle-titre, et l'annonce de la disparition du « Major Oak », le chêne emblématique de la forêt de Sherwood que la légende présente comme l'une des cachettes du célèbre bandit.
Mais pourquoi Robin des Bois est-il connu dans le monde entier, alors que les noms des autres hors-la-loi du Moyen Âge sont, pour la plupart, tombés dans l'oubli ?
La première mort littéraire de Robin des Bois survient de manière assez expéditive dans A Gest of Robyn Hode, un récit de la fin du XVe siècle, lorsque la prieure de Kirklees le tue à la suite d'une tentative de saignée qui tourne mal. Cette fin a en partie inspiré la vision plus sombre du héros proposée par le réalisateur Michael Sarnoski dans On l’appelait Robin des Bois.
Si les premiers récits consacrés à Robin des Bois n'associent pas explicitement le hors-la-loi au « Major Oak » de la forêt de Sherwood, ils montrent en revanche Robin et ses compagnons se retrouvant régulièrement sous un « trystle », c'est-à-dire un arbre servant de lieu de rendez-vous. Il est facile d'imaginer comment ces légendes ont fini par se cristalliser autour d'un arbre aussi remarquable que le chêne de Sherwood.
Bien loin du Robin des Bois de Disney
Les compagnons d'infortune médiévaux de Robin des Bois sont aujourd'hui largement tombés dans l'oubli. Qui connaît encore les exploits de Fulk FitzWarin, de Hereward the Wake, d’Eustace le Moine, de Gamelyn, ou encore d’Adam Bell, Clim of the Clough et William Cloudesley ?
Si Robin des Bois a traversé les siècles, c'est en partie parce que chacun pouvait voir en lui le héros qu'il souhaitait., séduisant des publics très variés au sein de la société médiévale. Sa légende a toujours été malléable, y compris dans ses premières versions, et le héros a été réinventé à chaque nouvelle adaptation.
Le Robin des Bois des premiers récits qui nous sont parvenus diffère sensiblement de celui des adaptations modernes. On n'y trouve notamment aucune histoire d'amour avec Marianne. Le hors-la-loi est au contraire profondément dévoué à la Vierge Marie. Par amour pour elle, il refusait de faire du mal aux femmes.
Robin récompense l'honnêteté et combat la corruption, mais sans s'inscrire dans une opposition de classes aussi nette qu'on pourrait l'imaginer. Bien qu'il soit dit qu'il faisait « beaucoup de bien aux pauvres », il ne distribue pas d'aumônes aux paysans. Il prête plutôt de l'argent à un chevalier honnête mais ruiné par le mauvais sort.
Robin des Bois est aussi capable d'une violence surprenante. Si les scènes de violence des premiers récits sont souvent traitées sur un mode comique, certaines histoires révèlent une facette bien plus sombre du personnage. Après avoir affronté Guy de Gisborne, par exemple, Robin le décapite, plante sa tête au bout de son bâton d'arc et mutile son visage afin que personne ne puisse l'identifier. C'est cette version plus brutale et tourmentée de Robin des Bois que le personnage incarné par Hugh Jackman entend faire revivre.
Les hors-la-loi médiévaux tombés dans l'oubli
Il est difficile de faire l'éloge des véritables hors-la-loi de l'Angleterre médiévale, tant leur existence fut marquée par une violence qui heurte les sensibilités contemporaines. Les véritables bandes de hors-la-loi, comme les Coterels et les Folvilles du début du XIVᵉ siècle, se rendaient coupables de nombreux vols, meurtres et enlèvements, tout en pratiquant le racket et l'extorsion. La réputation des Folvilles était telle que leur forme expéditive de justice est devenue connue en Angleterre sous le nom de « loi des Folville ».
Pourtant, d'autres récits mettant en scène des hors-la-loi légendaires circulaient dans l'Angleterre médiévale. L'un d'eux, Adam Bell, Clim of the Clough and William Cloudesley, raconte les aventures de trois hors-la-loi de la forêt d'Inglewood, dans le nord-ouest de l'Angleterre. Les trois héros sont mis hors la loi pour avoir braconné, un crime qui suscitait probablement la sympathie d'une grande partie des classes populaires.
Après avoir été déclaré hors-la-loi, William Cloudesley se faufile dans la ville de Carlisle pour retrouver sa femme et leurs trois jeunes enfants. Trahi puis assiégé, il est défendu par Alice, sa « fidèle épouse légitime », qui saisit une hache pour protéger la porte d'entrée pendant que William décoche ses flèches sur les hommes du shérif venus l'arrêter. Le shérif finit par incendier leur maison, mais William parvient à retenir ses assaillants suffisamment longtemps pour permettre à sa famille de s'enfuir par une fenêtre.
Lorsque la corde de son arc est détruite par les flammes, William est finalement capturé et condamné à la pendaison, tandis que la ville de Carlisle est placée sous haute surveillance. C'est alors qu'intervient le porcher de la ville, un jeune garçon qui parvient à s'échapper pour prévenir les deux autres hors-la-loi, Adam et Clim, de la capture de William. Ceux-ci organisent un spectaculaire sauvetage au pied de la potence, digne d'une scène de Robin des Bois, prince des voleurs. Au cours de leur fuite, ils tuent ensuite 300 représentants de l'autorité.
En quête d'une grâce royale, William démontre alors son incroyable talent d'archer en décochant une flèche qui atteint une pomme posée sur la tête de son fils de sept ans, dans un final qui rappelle la légende de Guillaume Tell.
C'est donc en William Cloudesley que s'exprime le plus pleinement la fierté des archers du « Nord de l'Angleterre ». C'est à travers Alice que se dévoile le destin difficile de l'épouse d'un hors-la-loi. C'est dans le personnage du jeune porcher que s'incarnent les liens de solidarité propres au banditisme social. Et c'est enfin dans la relation entre les trois compagnons que se manifeste l'idéal d'une camaraderie héroïque, lorsque, encerclé de toutes parts par les hommes du shérif de Carlisle, William lance à ses frères d'armes : « En ce jour, vivons et mourons ensemble. »
Ces scènes sont depuis longtemps devenues indissociables de la légende de Robin des Bois. Pourtant, beaucoup d'entre elles n'y trouvent pas leur origine. Elles sont apparues pour la première fois dans les aventures de trois hors-la-loi aujourd'hui largement oubliés de la forêt d'Inglewood.
Il est peut-être temps de les sortir de l'immense ombre de Robin des Bois et, ce faisant, de redécouvrir la richesse et la diversité des récits consacrés aux hors-la-loi de l'Angleterre médiévale.
Alex Brown a reçu des financements du Leverhulme Trust dans le cadre du projet de recherche « Modelling the Black Death and Social Connectivity in Medieval England » (« Modéliser la peste noire et les réseaux sociaux dans l'Angleterre médiévale »).
28.06.2026 à 10:59
Comment une dent de chèvre éclaire enfin les secrets de l’élevage dans la Grèce antique
Texte intégral (2847 mots)

En analysant les restes de 50 moutons et chèvres découverts en Crète, des archéologues montrent que l’élevage de la Grèce antique était bien plus complexe qu’on ne le pensait. Une découverte qui éclaire le fonctionnement économique et politique des premières cités grecques.
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L’agriculture était le moteur de la prospérité de la Grèce antique. La nourriture occupait une place centrale dans la vie sociale, qu’il s’agisse des symposiums où quelques convives partageaient du vin ou des immenses festins sacrificiels réunissant toute une communauté. Dans l’Odyssée, le poème épique de la Grèce antique, le fils d’Ulysse participe à l’un de ces banquets hors normes : un gigantesque barbecue collectif où une centaine de bovins sont sacrifiés.
Les chercheurs savent depuis longtemps que l’alimentation jouait un rôle central dans l’économie, la politique et la vie sociale de la Grèce antique. Mais une question fondamentale restait sans réponse : comment les animaux étaient-ils réellement élevés pour nourrir cette société ?
Depuis près d’un siècle, les chercheurs sont engagés dans un débat sur l’organisation de l’élevage dans la Grèce antique. Deux modèles s’opposent. Selon le premier, de grands troupeaux semi-nomades parcouraient le territoire au gré des saisons à la recherche de pâturages. Selon le second, les animaux étaient élevés en petits troupeaux intégrés aux exploitations agricoles, où ils se nourrissaient des ressources locales et des résidus des cultures. En d’autres termes, l’élevage reposait-il sur un système pastoral mobile ou sur des fermes associant étroitement cultures et bétail ?
Avec une équipe pluridisciplinaire réunissant archéologues et scientifiques, j’ai analysé l’un des plus importants ensembles de restes animaux jamais mis au jour dans le monde grec antique, sur le site d’Azoria, en Crète, afin d’apporter de nouveaux éléments à ce débat. Nous avons publié nos résultats dans un article récent.
Lorsque les premiers historiens se sont penchés sur la manière dont les animaux étaient élevés et les cultures pratiquées dans la Grèce antique, le paysage grec était encore marqué par la présence de grands troupeaux de moutons et de chèvres conduits par des groupes semi-nomades. Ces troupeaux migraient des pâturages d’altitude en été vers les plaines en hiver, à la recherche de ressources saisonnières.
Dans son ouvrage The Geography of the Mediterranean Region : Its Relation to Ancient History (« La géographie de la région méditerranéenne : ses liens avec l’histoire antique », non traduit), la géographe américaine Ellen Churchill Semple fut la première à avancer que ce mode d’élevage saisonnier existait déjà dans la Grèce antique.
Une autre école de pensée défend toutefois un modèle très différent de l’économie agricole. S’appuyant sur des entretiens menés auprès de bergers et d’agriculteurs âgés, l’archéologue Paul Halstead soutient, dans plusieurs articles ainsi que dans son livre de 2014, Two Oxen Ahead. Pre-Mechanized Farming in the Mediterranean (« Deux bœufs en tête : l’agriculture méditerranéenne avant la mécanisation », non traduit), que les animaux étaient principalement élevés en petits troupeaux rattachés aux exploitations agricoles. Ils paissaient surtout sur les jachères ou les pâturages voisins, ou étaient nourris avec des cultures fourragères spécialement produites à leur intention. Dans ce modèle, cultures et élevage formaient un système étroitement intégré.
Au fil des décennies, les chercheurs se sont rangés dans l’un ou l’autre camp de ce débat. Mais jusqu’à récemment, il était impossible de mesurer directement le régime alimentaire et la mobilité des animaux de la Grèce antique, et donc de trancher la question.
Quand la science éclaire l’histoire
Le recours à l’analyse des isotopes stables – une technique qui mesure différentes formes d’un même élément chimique, appelées isotopes, dont la masse varie légèrement – offre pour la première fois aux chercheurs la possibilité de départager ces deux hypothèses à partir des restes d’animaux découverts sur des sites de la Grèce antique.
En analysant le mélange d’isotopes conservé dans les os et les dents anciens, les scientifiques peuvent reconstituer le régime alimentaire d’un animal ou d’un être humain, mais aussi obtenir des indices sur les lieux où il a vécu. En effet, les aliments et l’eau laissent des signatures chimiques qui s’enregistrent progressivement dans les tissus de l’organisme.
Les atomes d’un même élément peuvent exister sous plusieurs isotopes, qui se distinguent par leur masse en raison d’un nombre différent de neutrons. En analysant les proportions de ces différents isotopes dans les vestiges archéologiques, l’analyse des isotopes stables permet d’identifier les sources – alimentation, eau ou air – qui ont contribué à la composition chimique d’un animal (ou d’un être humain).
Les rapports entre les isotopes du carbone et de l’azote renseignent sur le type d’alimentation des animaux de l’antiquité. Ceux des isotopes stables de l’oxygène révèlent, quant à eux, les variations saisonnières enregistrées lors de la formation de l’émail des dents. En combinant ces différentes analyses isotopiques, les chercheurs peuvent s’attaquer directement au débat sur l’agropastoralisme et reconstituer le régime alimentaire saisonnier des animaux.
Les premières applications de ces techniques aux animaux de la Grèce antique n’ont toutefois fait que compliquer le tableau. En raison du coût des analyses et du nombre limité d’échantillons disponibles, seuls quelques animaux ont pu être étudiés sur des sites tels que Cnossos, en Crète, ou Argilos, dans le nord de la Grèce. Les résultats n’ont pas confirmé un modèle unique, mais mis en évidence une diversité de pratiques d’élevage. La faible taille des échantillons ne permettait cependant pas de tirer des conclusions solides, si ce n’est que les animaux de la Grèce antique étaient élevés selon une combinaison de différentes méthodes agricoles. Restait à comprendre comment cette diversité s’inscrivait dans le fonctionnement global de l’économie antique.
Notre étude, menée sur le site d’Azoria, en Crète, est la première à avoir été conçue spécifiquement pour départager ces deux hypothèses concurrentes, grâce à l’analyse isotopique des restes de 50 moutons et chèvres. ([azoria.unc.edu][1])
Mettre les hypothèses à l’épreuve
À bien des égards, Azoria constitue le site idéal pour étudier l’économie qui a accompagné les débuts des cités-États grecques. La ville a été brusquement abandonnée au tout début du Ve siècle av. J.-C., juste avant l’entrée dans la période classique (510-323 av. J.-C.). Cet abandon soudain a figé un instantané de la vie quotidienne : les habitants ont laissé derrière eux leurs déchets – notamment d’abondants restes animaux et végétaux – ainsi que leur vaisselle en céramique, trop encombrante pour être emportée. Ces ensembles de céramiques, exceptionnellement bien conservés, nous ont permis de déterminer la fonction des différents bâtiments et des pièces qui les composaient.
Au sommet de la colline se trouvent plusieurs bâtiments publics, dont un édifice destiné aux repas communautaires. C’est là que les citoyens se réunissaient régulièrement pour festoyer et débattre des affaires de la cité. Plus bas, sur les terrasses, s’élevaient les demeures des élites.
Grâce à mon analyse de plus de 200 000 restes animaux provenant de ces différents espaces, il est possible de comparer, avec un niveau de détail inédit, les repas pris dans les maisons et les grands banquets publics. J’ai constaté que les mêmes espèces d’animaux, abattus au même âge, étaient consommées aussi bien dans les habitations que dans le bâtiment des repas communautaires : principalement des chèvres, puis des moutons, des porcs et des bovins.
Plus intéressante encore, la préparation de la viande différait selon qu’il s’agissait d’un banquet public ou d’un repas domestique. Lors des festins, des bouchers professionnels – probablement des prêtres chargés des sacrifices – découpaient les carcasses à l’aide de couperets. À la maison, en revanche, la viande était simplement tranchée au couteau.
On pourrait en conclure que les mêmes animaux étaient servis dans les deux contextes. Pourtant, les analyses isotopiques racontent une autre histoire. Les valeurs des isotopes du carbone relevées sur les animaux consommés dans les foyers correspondent aux variations des isotopes de l’oxygène mesurées à différents endroits d’une même dent, lesquelles reflètent les changements de saison. Cela indique que ces animaux étaient principalement élevés à proximité des exploitations agricoles locales et se nourrissaient de plantes dont la composition variait au fil des saisons.
En revanche, les animaux consommés lors des banquets publics présentent un profil très différent. Leurs valeurs isotopiques du carbone ne suivent plus les variations des isotopes de l’oxygène, mais évoluent en sens inverse. Ce schéma est caractéristique d’une transhumance entre les pâturages d’altitude en été et les plaines en hiver. D’autres animaux affichent, au contraire, des valeurs de carbone remarquablement stables tout au long de l’année, signe probable qu’ils étaient nourris avec des cultures fourragères produites spécialement à leur intention.
Ces résultats montrent que l’économie alimentaire de la Grèce antique était bien plus complexe que ne le supposaient les chercheurs. Les deux modèles d’élevage coexistaient : certains animaux étaient intégrés aux exploitations agricoles, tandis que d’autres appartenaient à des troupeaux gérés de manière plus spécialisée et mobile. Il semble même que la cohésion politique des cités-États ait reposé, en partie, sur ces grands sacrifices publics qui fournissaient de la viande à l’ensemble des citoyens, rendus possibles par la gestion collective et spécialisée de vastes troupeaux.
Ces conclusions offrent un regard nouveau sur les communautés qui ont donné naissance aux cités-États de la Grèce antique. Elles montrent que leurs membres coopéraient pour produire leur nourriture, se nourrir mutuellement et créer les conditions matérielles des banquets comme de la vie politique. Après tout, nous sommes définis non seulement par ce que nous mangeons, mais aussi par les personnes avec qui nous partageons nos repas… et, bien sûr, par ce que notre nourriture a elle-même mangé.
Flint Dibble a reçu un financement pour les analyses isotopiques dans le cadre d'une bourse individuelle des actions Marie Skłodowska-Curie de la Commission européenne (convention de subvention n° 101026314), au titre du projet de recherche ZOOCRETE.
27.06.2026 à 16:51
« Disclosure Day » : pourquoi la (potentielle) découverte d’une vie extraterrestre ne sera pas un blockbuster hollywoodien
Texte intégral (3112 mots)

À moins qu’une soucoupe volante se pose devant la Maison-Blanche ou au pied de la tour Eiffel, il n’y aura pas de « jour de la révélation » hollywoodien proclamant la découverte d’une vie extraterrestre… Ce n’est pas ainsi que marche la science, et c’est tant mieux.
Dans son dernier film Disclosure Day, le réalisateur Steven Spielberg renoue avec une thématique qui lui est chère : la découverte de la vie extraterrestre. En règle générale, la vie extraterrestre décrite par Steven Spielberg est plutôt pacifique et curieuse à l’égard des humains. Rencontres du troisième type (1977) évoque la longue préparation à ce premier contact et l’invention d’un langage commun pour communiquer. Dans E.T. l’extraterrestre (1982), Spielberg inverse la dynamique de la menace avec un alien botaniste traqué par les humains – à rebours de l’archétype de l’envahisseur prédateur, présent par exemple dans la saga Alien inaugurée en 1979 par Ridley Scott.
Disclosure Day traite du « grand jour de la révélation, celui où nous apprenons que nous ne sommes pas seuls dans l’Univers ». Si, dans le film, l’existence d’extraterrestres est présentée comme un potentiel salut pour une humanité qui s’autodétruit, cette fiction est en phase avec une actualité bien réelle aux États-Unis, où le Congrès multiplie depuis 2022 les auditions officielles sur les phénomènes aérospatiaux non identifiés (PAN, le nouvel acronyme remplaçant celui d’ovni), tandis que le Pentagone alimente un site consacré aux photos, vidéos et témoignages d’observations de PAN. Ces documents, qui me semblent peu convaincants et ne constituent pas de preuve formelle, semblent avoir transformé la perception de Steven Spielberg, qui affirme croire aux témoignages sur la vie extraterrestre.
Avec ce film, la formidable machinerie hollywoodienne ranime un vieux fantasme collectif : celui de la révélation soudaine, globale et définitive de l’existence d’une vie extraterrestre.
Pour quiconque pratique l’exobiologie, un domaine interdisciplinaire qui cherche à comprendre comment la vie est apparue sur Terre afin de mieux orienter notre stratégie pour la rechercher ailleurs, ce scénario d’une révélation soudaine et absolue relève de la pure commodité narrative. Il ne s’agit évidemment pas ici de faire une critique du film, que j’ai beaucoup apprécié à titre personnel, mais de rappeler que, dans la réalité scientifique, il n’y aura probablement pas de « Disclosure Day » : pas de consensus immédiat, pas de conférence de presse pour mettre un point final à l’angoisse de la solitude cosmique.
La quête du vivant ailleurs dans l’Univers est un chemin de patience extrême, qui est pavé de mesures d’anomalies et de controverses acharnées, et le restera.
Le mirage des « grands soirs » : de la météorite ALH 84001 à la phosphine vénusienne
L’histoire récente regorge déjà d’annonces où la communication institutionnelle a tenté de brûler les étapes.
Souvenons-nous de l’été 1996, lorsque le président des États-Unis Bill Clinton prit la parole pour annoncer que la météorite martienne ALH 84001 recelait de possibles traces de vie fossile. Le message était évidemment prudemment ciselé, ponctué d’appels à la prudence, mais l’impact médiatique fut planétaire. Puis, loin des caméras et des médias, au gré de contre-expertises et de publications contradictoires, les structures géochimiques observées furent expliquées par des processus ne nécessitant aucune activité biologique. L’annonce ne fut pas réfutée en un jour : elle s’est lentement dissoute dans le temps long d’un travail scientifique de longue haleine.
Un scénario relativement proche s’est reproduit en septembre 2020 avec l’affaire de la phosphine, une petite molécule de formule chimique PH₃, prétendument détectée dans l’atmosphère de Vénus. Une équipe annonçait, avec l’appui d’une publication scientifique, avoir mesuré la présence de ce gaz dans les nuages vénusiens à un niveau d’abondance inexplicable par les mécanismes géochimiques ou photochimiques connus, suggérant une possible activité biologique. Accompagnée d’un communiqué de presse titré « Indices de vie sur Vénus » et saluée par un tweet enthousiaste de l’administrateur de la Nasa de l’époque évoquant « la plus grande découverte » liée à la vie extraterrestre, la nouvelle a enflammé les médias. Dans la foulée, des financements privés ont même été annoncés pour lancer l’étude d’une mission spatiale spécifique.
Quelques années plus tard, que reste-t-il de cette annonce fracassante ? Des bases singulièrement fragiles : deux études indépendantes démontraient rapidement que la bande spectrale utilisée dans le domaine des ondes radio pour la détection n’était pas significative statistiquement, tandis que des observations complémentaires dans une autre gamme de longueur d’onde (infrarouge) ne confirmaient aucunement la présence de la molécule et abaissaient la limite supérieure de détection à un niveau 100 fois inférieur à ce qui avait été avancé. Le grand public, lui, est resté sur l’émerveillement du premier jour, ignorant que la controverse avait balayé l’hypothèse fantasmée d’une preuve de vie vénusienne.
Il n’est pas question ici de reprocher à une équipe scientifique de publier un résultat qu’elle estimait, en toute bonne foi, probablement pertinent. C’est d’ailleurs le principe de toute progression scientifique : un résultat nouveau, si surprenant soit-il, à partir du moment où il est étayé, reproductible, ou si les mêmes données peuvent être expertisées indépendamment (ce qui était le cas pour cet épisode vénusien), a vocation à être présenté à la communauté scientifique pour qu’il puisse être passé au crible des avis d’autres experts indépendants. Le communiqué de presse qui a été à l’origine de l’emballement médiatique était, par contre, probablement de trop…
L’« exobiowashing » et la tentation du « bling-bling » scientifique
Plus récemment encore, c’est l’exoplanète K2-18b qui a suscité beaucoup de bruit médiatique. En 2023, puis en 2026, une équipe scientifique, interprétant des mesures de composition atmosphérique de cette exoplanète par les télescopes spatiaux Hubble et James-Webb, a évoqué la présence de diméthylsulfure (DMS), une molécule qui, sur Terre, est fortement associée au vivant.
Les deux publications scientifiques sont à chaque fois légitimes, publiées dans des revues à comité de lecture, et soumises au débat contradictoire légitime quant à la validité ou non de la détection elle-même. À nouveau, la détection du DMS ne semble pas tenir la distance face à des contre-expertises indépendantes. De plus, quand bien même la molécule serait bel et bien détectée, d’autres processus que le vivant pourraient très bien en être à l’origine.
Cependant, à chaque fois, le mécanisme est identique : ces publications sont accompagnées d’un communiqué de presse, parfois de vidéos autopromotionnelles pour le moins étonnantes. On assiste aujourd’hui à l’émergence de ce que l’on pourrait appeler l’« exobiowashing », un pendant spatial exobiologique du greenwashing. De même que l’écoblanchiment environnemental sert à valoriser l’image de marque d’une entité et à détourner l’attention de ses pratiques polluantes, l’exobiowashing utilise le vernis de la vie extraterrestre pour doper artificiellement l’attractivité d’une recherche.
L’idée derrière ce terme est que, dans un contexte académique hautement compétitif, ajouter une phrase ou deux suggérant que telle ou telle détection moléculaire fait progresser la quête de la vie extraterrestre est une assurance presque absolue de voir un projet de communiqué de presse accepté. Cela garantit une grande visibilité personnelle et institutionnelle, génère des titres accrocheurs et des clics sur les écrans de nos smartphones.
Cette stratégie pose un dilemme déontologique. La fin justifie-t-elle les moyens ? La science ne devrait-elle pas demeurer fermement ancrée dans les faits avérés, plutôt que dans la spéculation marketing ?
Le choc des temporalités : la science avance par le doute, et non par le sensationnel
Le véritable danger de cette accumulation d’annonces sensationnalistes réside dans le décalage abyssal entre la temporalité des médias et celle de la recherche.
Le public (dont je fais moi-même partie pour tout ce qui concerne les sujets extérieurs à mes domaines de recherche) consomme souvent l’actualité en scrollant rapidement, l’esprit traduisant rapidement le terme « habitable » par « habité ». On peut aussi confondre si facilement « matière organique » et « organisme vivant », tout comme on glisse sur une flaque d’eau liquide hypothétique à la surface d’une exoplanète lointaine pour l’associer à la promesse d’une forme de vie extraterrestre.
Le « Disclosure Day » aurait-il déjà eu lieu, infusé lentement à travers une succession de microfeux d’artifice médiatiques où rêves, fiction et science s’entremêlent dans une chasse au clic effrénée ? Si, dans l’esprit d’un grand nombre, la question de la vie extraterrestre est déjà réglée du fait de cette profusion d’annonces exagérées, comment pourrons-nous convaincre ce même public de la légitimité des dépenses futures indispensables pour construire les télescopes de nouvelle génération – ceux-là mêmes qui devront caractériser de manière rigoureuse la composition atmosphérique d’une exoplanète – ? Ou financer un retour d’échantillons martiens sur Terre (qui sera probablement indispensable pour savoir si la vie a un jour émergé sur notre voisine) ?
Pourtant, la communauté scientifique sait aussi faire preuve de retenue
Début 2022, la mesure par le rover de la Nasa Curiosity d’un déséquilibre isotopique intriguant du carbone 13 par rapport au carbone 12 dans le sol martien n’a donné lieu à aucune conférence de presse grandiloquente, alors que sur Terre des mesures équivalentes sont classiquement associées à la photosynthèse (c’est-à-dire la vie). Les doutes et les incertitudes de la recherche ont été partagés en bonne intelligence avec les médias. C’est cette rigueur qui s’était déjà imposée après les espoirs déçus des missions Viking dans les années 1970, dont les promesses de détection immédiate avaient fini par mettre en sommeil les programmes martiens pendant près de vingt ans.
L’exobiologie avancera, mais à son rythme. Elle s’appuie sur un postulat communément accepté mais non démontré : la vie pourrait surgir là où l’eau liquide, la matière organique et l’énergie coexistent. Démontrer, nuancer ou infirmer ce socle exige de croiser les expertises de géochimistes, géologues, chimistes, microbiologistes et d’astronomes… Une preuve de vie en dehors de la Terre ne prendra probablement jamais la forme d’un flash spécial d’information avec un signal indubitable. Elle se présentera sous la forme d’un faisceau d’indices ténus, d’une raie d’absorption contestée sur un spectre, d’une anomalie chimique que des analyses contradictoires mettront peut-être des décennies à valider ou à balayer.
À moins qu’une soucoupe volante se pose devant la Maison-Blanche, la tour Eiffel, la Cité interdite ou la pyramide de Gizeh, il n’y aura pas de « Disclosure Day » hollywoodien pour une annonce de découverte de vie extraterrestre, et c’est tant mieux. Le dialogue scientifique, avec ses disputes fécondes, ses doutes et ses réfutations, est infiniment plus passionnant que n’importe quel secret d’État éventé.
Sans renoncer à l’émerveillement des histoires extraordinaires sur grand écran, nous devons aussi apprendre à savourer le goût de la nuance scientifique plutôt que les illusions de la communication. C’est à ce prix que la science préservera sa crédibilité et que l’exploration de notre place dans l’univers restera une authentique aventure scientifique.
Pour en savoir plus sur l’exobiologie, Hervé Cottin a dirigé avec Muriel Gargaud la publication du Grand Livre de l’exobiologie, édité chez Belin Éducation (2025), et contribué à un site web pédagogique sur le sujet, avec d’autres spécialistes : AstrobioEducation.
Hervé Cottin est membre de la Société Française d'Exobiologie et préside la commission d'exobiologie de l'Union Astronomique Internationale. Ses recherches sont financées par le Centre national d'études spatiales (CNES), le CNRS, l'Agence nationale de la recherche (ANR), la région Île-de-France, la BPI ainsi que l'UPEC.
27.06.2026 à 16:46
Chercheuse, mère et précaire : une équation impossible
Texte intégral (1739 mots)
Accéder à un poste de titulaire dans l’enseignement supérieur et la recherche, c’est un parcours d’obstacles. Pour les femmes qui deviennent mères avant d’y parvenir, la route se complique encore plus. Certaines tentent de devenir des chercheuses totales, cumulant tous les rôles, mais à quel prix et pour combien de temps ?
Comment encourager les femmes à se tourner vers des carrières scientifiques ? Ces dernières années, un certain nombre d’initiatives de mentorat ou d’information ont été mises en place pour inciter lycéennes et étudiantes à étudier les maths, la physique ou encore les sciences de l’ingénieur, alors qu’elles restent sous-représentées dans ces filières. L’une des dernières actions de grande ampleur est le plan Filles et maths, lancé en 2025, incluant notamment un travail sur les biais de genre, la mise en place de « rôles modèles » ou des classes à horaires aménagés.
Ce plan suscite néanmoins des critiques : si les femmes restent sous-représentées dans certaines disciplines, elles demeurent aussi minoritaires aux postes les plus élevés de l’ensemble du monde académique, des mathématiques aux sciences sociales.
Les inégalités de genre ne se limitent donc pas à l’accès aux études scientifiques : elles traversent l’ensemble des carrières universitaires et conduisent de nombreuses femmes à quitter l’enseignement supérieur et la recherche (ESR) avant leur titularisation. Cette fuite s’explique par plusieurs facteurs parmi lesquels la maternité occupe une place importante. Une enquête menée au Danemark montre ainsi qu’une femme sur trois abandonne sa carrière scientifique après la naissance de son premier enfant, contrairement aux hommes.
L’enquête que je mène auprès de doctorantes et de docteures en sciences sociales met en lumière les difficultés rencontrées par les femmes devenues mères avant leur titularisation. Depuis les années 1980, les exigences de recrutement se renforcent : il faut rédiger une bonne thèse, publier régulièrement, participer à des événements scientifiques et s’investir dans la vie des laboratoires. Une grande partie de ce travail relève du hope labour, c’est-à-dire d’un travail non rémunéré effectué dans l’espoir d’une embauche future.
À lire aussi : Apprentissage, service civique, stages… Les politiques d’insertion des jeunes, entre promesses d’embauche et faux espoirs
Dans ce contexte, se dessine ce que l’on pourrait appeler le mythe de la « chercheuse totale ». Celui-ci repose sur une double injonction : être une scientifique productive (sans forcément percevoir de rémunération) tout en incarnant l’idéal de « la femme », à la fois professionnelle efficace, compagne dévouée et mère investie.
Or, cet idéal de la « chercheuse totale » se heurte aux conditions concrètes du travail scientifique et à celles de la maternité.
Tout concilier mais à quel prix ?
Pour devenir des chercheuses totales, les mères non titulaires réorganisent leur vie. Certaines cumulent plusieurs journées de travail en une : emploi alimentaire, enseignements en vacation, travail scientifique gratuit et charges parentales. Ce rythme contraint souvent les femmes à travailler dans l’urgence, parfois au détriment de la quantité et de la qualité de leurs travaux scientifiques.
D’autres femmes choisissent le chômage ou le congé parental et lient ainsi leur carrière à celle de leur conjoint quand il dispose de revenus suffisants. Si cette stratégie de linked career est favorable à la production scientifique quand on a un enfant, elle crée aussi une dépendance matérielle susceptible d’aboutir à des violences sexistes et sexuelles au sein du couple. Jeanne, docteure et mère d’une petite fille, témoigne ainsi :
« Je me sens parfois obligée [d’avoir des rapports sexuels]. Je me dis “Je le lui dois bien” et lui me le fait entendre aussi. »
Dans un contexte professionnel, où chaque moment doit être rentabilisé, les congés maternité, parentaux ou pour enfant malade deviennent eux-mêmes des temps de travail scientifique.
Rebecca raconte, par exemple, avoir continué la rédaction de sa thèse pendant l’hospitalisation de son fils en urgence. Cette situation nourrit un sentiment de double culpabilité : les enquêtées estiment n’être jamais à la hauteur, ni comme mères ni comme chercheuses. Joana explique :
« J’ai pris un congé parental pour bosser, mais je m’en veux de travailler quand je vois mon fils à côté de moi. »
À l’inverse, certains pères non titulaires bénéficient d’un bonus académique de paternité. La répartition genrée des tâches domestiques et parentales ainsi que l’usage des congés paternité leur permettent parfois de consacrer davantage de temps à leurs recherches. Marion rapporte à cet égard les propos de son conjoint, docteur en histoire : « J’ai bouclé près de deux articles en un mois de congé paternité ! »
Le discours du « rite initiatique »
Même lorsqu’elles réorganisent leur vie pour assurer leur activité scientifique, les mères non titulaires se heurtent à des mécanismes de disqualification de la part de leurs pairs.
Certaines remarques formulées sous couvert de bienveillance les renvoient à leur maternité : « Tu devrais passer plus de temps avec tes enfants », « Tu dois leur manquer » ou encore « Il est où ton enfant ? »
D’autres collègues, souvent des femmes titulaires, normalisent les difficultés que les mères non titulaires rencontrent pour concilier maternité et travail scientifique, en les présentant comme des épreuves inévitables. Comme le rapporte Louise, une collègue lui a expliqué :
« Ce que tu vis est normal, c’est le parcours du combattant. On est toutes passées par là. »
À travers ces discours qui se veulent réconfortants, les contraintes liées à la maternité apparaissent comme un rite initiatique obligatoire pour devenir une chercheuse totale.
Des contraintes maternelles transformées en défauts
Du fait de la concurrence croissante dans l’ESR, la maternité de certaines devient le prétexte de leur mise à l’écart par d’autres. Certaines enquêtées racontent avoir été écartées d’événements scientifiques au prétexte qu’elles avaient désormais « mieux à faire » avec leurs enfants.
Quand elles prennent la parole au cours de réunion entre précaires, leurs difficultés à concilier travail scientifique et maternité sont disqualifiées au motif qu’elles « savaient » ce qu’impliquait le fait d’avoir un enfant avant la titularisation.
Les contraintes liées à la maternité sont enfin invisibilisées derrière des critiques portant sur un prétendu manque de productivité scientifique. Celles-ci apparaissent dès la grossesse, à travers des remarques sur l’apparence physique des femmes non titulaires et sur leur supposée mauvaise gestion du stress lors d’échéances importantes pour leur carrière.
Anouk raconte qu’après une audition pour un poste de maîtresse de conférences, qu’elle a passée alors qu’elle était enceinte, une membre du jury qui disait vouloir l’aider, lui a « rappelé » que les comités recherchaient des gens « sympas avec qui discuter à la machine à café », avant de lui prodiguer le conseil suivant :
« Vous êtes enceinte ? Vous étiez pâle. Il faudrait mettre du rouge aux joues la prochaine fois pour ne pas faire mauvaise impression. »
Les reproches portent également sur les trajectoires académiques : l’absence à certains congrès organisés pendant les vacances scolaires des enfants, l’exercice d’emplois alimentaires ou le fait de ne pas développer d’autres objets de recherche que celui de la thèse sont fréquemment associés à un manque d’engagement scientifique, occultant alors les contraintes économiques et familiales auxquelles ces femmes sont confrontées.
Condamnées comme Sisyphe ?
Face à l’impossibilité d’atteindre l’idéal de la chercheuse totale, de nombreuses enquêtées finissent par intérioriser leurs difficultés comme des échecs individuels et abandonnent progressivement le milieu universitaire.
Cet éloignement résulte en réalité de contraintes structurelles qui rendent difficile la conciliation entre maternité et carrière académique. Élodie exprime à cet égard un sentiment d’épuisement :
« Je suis comme Sisyphe ! Je suis condamnée à faire un travail qui ne sera jamais reconnu, qui ne débouchera jamais sur rien parce que j’ai eu un enfant à la fin de la thèse. »
Dans ce contexte, dans l’enseignement supérieur et la recherche, ce ne sont pas des plans comme le plan Filles et maths qui suffiront à réduire les inégalités. C’est, plus largement, l’ensemble des critères de titularisation qu’il faudrait repenser.
Les exigences actuelles favorisent celles et ceux qui disposent de ressources matérielles et d’un temps suffisants, au détriment des personnes confrontées à des contraintes familiales, sociales ou économiques. Cette mise à l’écart n’est pas seulement inégalitaire : elle est néfaste pour la recherche elle-même. En se privant de certains talents, on se prive aussi de certains savoirs.
Marie Janot Caminade ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.06.2026 à 11:50
Pourquoi le CO₂ des vols influence si peu nos choix (et comment y remédier)
Texte intégral (1173 mots)
Pour qu’une information ait un impact sur le comportement d’un consommateur, il ne suffit pas de la lui donner. Encore faut-il que l’information soit communiquée de façon compréhensible pour pouvoir être facilement transformée en action. Illustration avec le choix d’un vol en fonction du nombre de kilogrammes de CO₂ consommés par ce trajet.
Vous cherchez un vol sur Internet. Deux options s’offrent à vous : l’une est légèrement moins chère, l’autre un peu plus rapide. À côté du prix et de la durée : les émissions de CO₂ du trajet, exprimées en kilogrammes. Vous hésitez, puis vous choisissez… le vol le plus polluant.
Depuis quelques années, des plateformes, comme Google Flights ou Skyscanner, affichent l’empreinte carbone des vols. L’objectif est clair : inciter les voyageurs à intégrer l’impact environnemental dans leurs décisions. Sur le papier, tout est là pour orienter les choix vers les vols les moins polluants.
Pourtant, dans les faits, cela change peu de choses. Pourquoi ? Parce que pour qu’une information environnementale influence une décision, encore faut-il qu’elle soit comprise, interprétée et jugée pertinente au moment du choix. Or, la plupart du temps, ce n’est pas le cas.
À lire aussi : Impact du transport aérien sur le climat : pourquoi il faut refaire les calculs
Le pouvoir discret des interfaces
Les sites de réservation en ligne comme Google Flights ne se contentent pas d’afficher des informations ; ils organisent les décisions. En hiérarchisant les résultats, en mettant en avant certains critères et en en reléguant d’autres, ces plateformes construisent ce que les économistes comportementaux appellent une « architecture des choix ».
Dans ce contexte, la manière dont l’impact environnemental est présenté devient déterminante. Une information visible mais difficile à interpréter peut rester sans effet. Autrement dit, il ne suffit pas de rendre l’information disponible. Il faut la rendre actionnable.
Des kilogrammes qui pèsent peu
Aujourd’hui, les émissions sont généralement affichées en kilogrammes de CO₂ par passager. Cette unité est précise, mais elle reste largement abstraite. Que représentent 800 kg de CO₂ pour un trajet long-courrier ? Est-ce beaucoup ? Est-ce peu ? Comment comparer deux ordres de grandeur proches ?
Faute de repères, cette information peine à s’imposer face à des critères plus familiers comme le prix ou la durée du vol. Elle reste en périphérie de la décision, sans réellement peser sur le choix final. Ce phénomène est bien documenté : une information trop technique ou trop éloignée de l’expérience quotidienne a peu de chances d’être intégrée dans un arbitrage rapide.
Rendre l’impact concret change les arbitrages
C’est précisément ce point que nous avons exploré dans une recherche récente. À partir de deux expériences, nous avons comparé l’effet de différentes présentations de l’information carbone lors d’un choix de vol. Dans certains cas, les émissions étaient simplement indiquées en kilogrammes de CO₂. Dans d’autres, elles étaient accompagnées d’équivalents concrets, par exemple en termes d’absorption par des arbres ou de consommation de carburant.
Le résultat est clair. Lorsque l’information est présentée de manière standard, elle n’a pas d’effet significatif sur les intentions de choix. En revanche, lorsqu’elle est rendue plus concrète, les individus sont moins enclins à sélectionner les vols les plus polluants.
Quand l’information devient saillante
Cette différence s’explique par un mécanisme simple : la saillance. Une information saillante est une information qui attire l’attention et qui est perçue comme importante dans la décision. Les équivalents concrets permettent précisément cela, puisqu’ils traduisent une donnée abstraite en une représentation plus familière, plus immédiatement compréhensible.
Dire qu’un vol correspond à « ce que X arbres absorbent en un an » ou à « X litres de carburant consommés » facilite la projection mentale. L’impact environnemental devient plus tangible, et donc plus difficile à ignorer. À l’inverse, une information exprimée uniquement en kilogrammes reste souvent trop distante pour influencer un arbitrage rapide.
Ces résultats montrent plus largement que l’effet de l’information environnementale dépend fortement de la manière dont elle est présentée. À ce titre, ils éclairent les débats actuels sur la réduction de l’empreinte climatique des transports, qu’il s’agisse de taxation, de quotas ou de dispositifs comme les « passeports carbone ».
Une question de forme
Ce constat ne se limite pas aux vols. Dans de nombreux secteurs, l’information environnementale est communiquée sous des formes techniques (grammes de CO₂, kilowattheures…) et est difficile à comprendre pour les individus. Dans l’automobile ou l’énergie, par exemple, les débats autour de l’affichage environnemental portent précisément sur la difficulté à rendre ces données compréhensibles pour les consommateurs.
Dans tous ces cas, l’efficacité de l’information repose moins sur sa présence que sur sa forme. Rendre les émissions tangibles constitue, de ce point de vue, un levier simple et peu coûteux. Sans contraindre les choix, cela modifie la manière dont ils sont perçus. C’est précisément le principe des nudges, ces incitations douces qui orientent les comportements sans les restreindre.
L’enjeu n’est donc pas seulement de mesurer l’impact environnemental des activités, mais de le rendre intelligible et pertinent au moment de la décision. Tant que le CO₂ restera une abstraction, il continuera à peser peu dans nos arbitrages.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
27.06.2026 à 11:49
Comment Grenoble pourrait tirer parti des JO 2030 sans être une ville hôte
Texte intégral (2118 mots)

C’est officiel, la « capitale des Alpes françaises » n’accueillera pas de sites des prochains Jeux olympiques et paralympiques d’hiver en 2030. N’a-t-elle pas d’autres cartes à jouer que la construction de nouvelles infrastructures ? Au final, ne sera-t-elle pas la grande gagnante parmi les villes françaises bénéficiant de cet évènement sportif planétaire ?
C’est officiel, le vendredi 29 juin, la carte des sites des Jeux olympiques et paralympiques d’hiver 2030 est présentée au grand public. Sans surprise, il n’y a pas la ville de Grenoble, dans l’Isère.
Les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina se sont achevés et le drapeau olympique a été transmis à Albertville, déjà ville olympique en 1992, en vue des Jeux de 2030. Dans le même temps, l’organisation des Jeux « Alpes françaises 2030 » suscite déjà débats et interrogations, car elle a été principalement initiée et portée par des responsables politiques, qui l’ont d’abord présentée comme un levier d’investissement et de modernisation pour les territoires de montagne.
L’argument n’est pas nouveau. En 1968 déjà, les Jeux de Grenoble étaient présentés comme un accélérateur de modernisation pour la ville. Cette fois-ci, la « capitale des Alpes » ne participera pas aux Jeux d’hiver de 2030 ; Albertville n’y sera associé qu’avec son centre média pour les Alpes du Nord.
Ce paradoxe conduit à poser une question rarement abordée : comment un territoire peut-il tirer parti d’un méga-événement auquel il ne participe pas ?
La question est d’autant plus d’actualité que les Jeux Alpes françaises 2030 ne sont pas présentés comme un levier de transformation pour une seule ville, mais comme un instrument d’aménagement d’une mosaïque de territoires partagée entre différentes régions hétéroclites.
S’approprier les valeurs de l’olympisme
Un territoire peut construire une stratégie de différenciation en se réappropriant les valeurs fondatrices de l’olympisme, non comme un discours institutionnel figé, mais comme un levier d’action.
Cette idée prolonge nos travaux relatifs à la portée éducative de ces valeurs, mises en tension avec la réalité contemporaine des Jeux olympiques, et marquées par des enjeux économiques et politiques.
Plutôt que de chercher à capter les retombées des Jeux olympiques ou à s’y opposer, certains territoires utilisent l’attention médiatique qu’ils suscitent pour rappeler les principes qui ont historiquement fondé le mouvement olympique. Dans la charte olympique, l’olympisme est défini comme une philosophie de vie reposant sur trois valeurs centrales : l’excellence, l’amitié et le respect. L’objectif initial n’était pas seulement d’organiser un spectacle sportif mondial, mais de promouvoir l’éducation, la rencontre entre les peuples et un développement harmonieux des sociétés par le sport.
Les « JO sans les JO »
Lausanne illustre bien cette stratégie. Sans avoir jamais accueilli les Jeux, la ville est devenue le siège du CIO en 1915, puis a construit son identité autour de l’olympisme : fédérations sportives internationales, musée olympique, événements culturels et éducatifs. Le titre de « capitale olympique », attribué par le CIO en 1994, consacre ainsi une ville associée aux valeurs olympiques plutôt qu’à l’organisation des Jeux.
Grenoble pourrait profiter des Jeux de 2030 pour reparler des valeurs de l’olympisme : l’éducation, la culture, le respect de l’environnement et le lien entre les peuples. Le Conservatoire observatoire laboratoire des Jeux olympiques de Grenoble (Coljog) en donne un bon exemple. Cette association fait vivre la mémoire des Jeux de 1968 grâce à des expositions, des archives, des conférences et des actions culturelles.
Elle montre qu’un héritage olympique peut continuer à exister même sans accueillir de nouvelles épreuves. L’idée n’est pas de regretter les Jeux du passé, mais de s’en servir pour réfléchir à l’avenir. La ville de Grenoble pourrait, par exemple, organiser un grand forum sur la montagne avec moins de neige, des parcours dans la ville sur l’histoire olympique et les transitions alpines, ou encore des rencontres entre chercheurs, professionnels du tourisme, sportifs et habitants. Ce serait une façon concrète de faire des « JO sans les JO » : ne pas accueillir les compétitions, mais produire des idées utiles pour les territoires de montagne.
Il existe d’autres stratégies plus classiques pour tirer parti d’un tel événement. La première consiste à adopter un positionnement pro-Jeux olympiques en organisant à l’avance les conditions permettant de profiter des retombées, ce que le spécialiste du sport et du tourisme Laurence H. Chalip a théorisé sous le nom de leveraging, puis que le professeur en management public Jean-Loup Chappelet a contribué à diffuser en Europe.
La seconde stratégie consiste au contraire à prendre ses distances avec les Jeux, en assumant un positionnement alternatif, voire contestataire, face au dispositif olympique.
Tirer parti de l’évènement
La stratégie de leveraging consiste à tenter de capter les retombées indirectes de l’évènement. Ce phénomène est souvent décrit comme un « effet de halo ». Même sans accueillir d’épreuves, un territoire peut bénéficier de la visibilité générée par l’événement, à condition de mettre en place des stratégies pour en capter les effets.
Par exemple, avant les Jeux olympiques de Londres en 2012, de nombreux territoires britanniques ont accueilli des délégations dans des camps d’entraînement pré-olympiques ou participé à l’Olympiade culturelle, organisée à l’échelle du Royaume-Uni.
De même, pour les Jeux olympiques de Paris 2024, le label Terre de Jeux et les campagnes touristiques d’Atout France visaient explicitement à associer des collectivités non hôtes et à diffuser l’attractivité des Jeux à l’échelle du pays.
Les Jeux d’hiver de Milan-Cortina 2026 s’inscrivent dans cette logique territoriale. Des initiatives comme le programme Italia dei Giochi ou les campagnes de promotion touristique de l’Agence nationale italienne du tourisme (Agenzia Nazionale del Turismo) visent à associer des villes italiennes non hôtes et à diffuser les retombées de l’événement à l’échelle nationale.
À lire aussi : JO Milan-Cortina 2026 et Alpes 2030 : qui sont les « éléphants blancs » ?
Bien que l’efficacité de cette stratégie de halo n’ait jamais été totalement prouvée, il semble qu’un certain consensus se dégage pour dire que les retombées ne résultent pas automatiquement de l’événement lui-même. Elles dépendent avant tout des dispositifs d’accompagnement capables d’organiser en amont la visibilité internationale.
La réactivation d’un récit territorial
Certains territoires préfèrent au contraire construire leur positionnement en opposition au projet olympique. Les opposants dénoncent notamment les coûts publics, l’impact environnemental et les transformations de leur territoire. Plusieurs villes européennes ont montré qu’un refus des Jeux ne signifiait pas un renoncement au développement. Les villes de Hambourg, Oslo ou Stockholm ont abandonné leur candidature aux Jeux olympiques et paralympiques, tout en poursuivant avec succès leur développement urbain de façon volontariste et positive. Le positionnement « No JO » ne crée pas forcément un modèle alternatif, mais révèle d’autres priorités territoriales : qualité de vie, maîtrise des coûts, gouvernance et distance vis-à-vis du gigantisme événementiel.
Si cette stratégie par contraste peut donner une certaine visibilité médiatique grâce aux controverses qu’elle suscite, elle reste délicate à assumer pour une collectivité. Elle peut la placer en porte-à-faux avec les acteurs régionaux ou nationaux engagés dans le projet olympique, notamment la communauté sportive.
C’est pourquoi une troisième voie consiste à ne pas se positionner contre les Jeux, mais à s’appuyer sur leur puissance symbolique pour réactiver un récit territorial différenciant.
Les Jeux olympiques de 1968 ont accéléré la modernisation de Grenoble, sans l’enfermer durablement dans une identité strictement olympique : recherche scientifique, innovation, transition environnementale… À l’heure où les Jeux de 2030 se présentent comme un projet pour l’ensemble des Alpes françaises, Grenoble peut rappeler qu’un territoire peut hériter des Jeux olympiques, s’en inspirer, mais aussi construire son avenir au-delà d’eux.
Michel Polski ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.06.2026 à 11:49
Pourquoi la négation à la sauce IA – « Ce n’est pas X, c’est Y » – est à la fois agaçante et inefficace
Texte intégral (1283 mots)
Vous avez sans doute déjà vu cette formulation sur LinkedIn : « Ce n’est pas un métier, c’est une vocation », « Ce n’est pas du marketing, c’est un mouvement » ou encore « Ce n’est pas un outil, c’est un changement de paradigme ». Mais si, au premier abord, cette tournure typique de l’IA générative peut sembler percutante, notre cerveau a du mal à la traiter.
Ce type de formulation envahit les publications sur la plateforme. C’est devenu l’un des schémas les plus reconnaissables du texte généré par IA : « Ce n’est pas X, c’est Y. »
Si vous êtes comme moi, vous trouvez cela agaçant et vous passez votre chemin dès que vous le lisez. Votre exaspération est justifiée. La négation peut être un puissant procédé littéraire lorsqu’elle est utilisée à bon escient, mais dans le cas contraire, elle sonne creux.
C’est exactement ce que fait le « slop IA » – ce contenu numérique de mauvaise qualité généré par l’intelligence artificielle, souvent avec peu ou pas de supervision humaine : il transforme des repères autrefois utiles en charabia.
À la lecture, il suffit généralement d’ignorer les tics de langage de l’IA générative. La forme négative de la « bouillie IA », cependant, n’est pas seulement agaçante : elle fausse la manière dont les gens traitent et mémorisent l’information. Avant même d’avoir eu le temps d’assimiler quelque chose de significatif, votre attention est déjà accaparée par ce qui ne l’est pas.
Comment le cerveau traite la négation
Si cette structure semble bizarre, il y a une explication. Les psychologues cognitifs savent depuis des décennies que la négation ne fonctionne pas comme le souhaitent les locuteurs. Quand quelqu’un vous dit ce que quelque chose « n’est pas », votre cerveau ne passe pas directement à l’alternative. Il traite d’abord le concept nié.
C’est ce qu’a démontré une étude de 2003. Après avoir lu une information négative, les modèles mentaux des lecteurs conservaient toujours le concept nié, même à des intervalles de traitement courts. La négation ne fonctionnait pas comme une gomme. Au contraire, le concept s’imprimait dans l’esprit du lecteur, et ce n’est qu’avec un temps de traitement supplémentaire et un soutien contextuel que celui-ci pouvait le dépasser.
Chaque fois que vous lisez « Ce n’est pas du marketing », par exemple, vous traitez le concept de marketing avant de pouvoir accéder à ce que l’auteur affirme être la réalité alternative.
Si cela n’arrive qu’une seule fois dans un texte, ça reste gérable, mais cette charge cognitive s’accumule avec la répétition.
« Ne pensez pas à l’ours blanc »
Dans une expérience classique de 1987, le psychologue Daniel Wegner a demandé aux participants de ne pas penser à un ours blanc. Ils n’y sont pas parvenus.
Ceux à qui l’on avait demandé de refouler cette idée en parlaient plus d’une fois par minute. Pis encore, les participants qui avaient d’abord tenté de refouler cette pensée ont ensuite montré un effet rebond, pensant aux ours blancs nettement plus souvent que ceux qui avaient été libres d’y penser dès le départ.
L’effort déployé pour repousser une idée ne faisait que la rendre encore plus tenace.
Lorsque votre fil d’actualité LinkedIn vous propose des dizaines de publications reposant sur la même structure de négation et de recadrage, chacune d’entre elles constitue ainsi une nouvelle consigne de ne pas penser à ce que l’auteur voulait vous faire oublier.
Les conséquences vont au-delà du simple agacement. Dans une étude de psychologie sociale de 2004 examinant la manière dont les gens encodent les informations négatives, les chercheurs ont expliqué pourquoi certaines négations échouent davantage que d’autres.
Lorsqu’une phrase négative comporte une alternative évidente et couramment déduite, les lecteurs la remplacent mentalement. Par exemple, ils peuvent substituer « non coupable » à « innocent » ou « pas froid » à « chaud ». En l’absence d’alternative, le concept d’origine reste actif, assorti d’une étiquette de négation, à l’image d’un post-it mental sur lequel serait écrit « pas ça ».
Ce post-it peut se décoller assez facilement. Dans l’étude, les participants l’ont perdu dans plus d’un tiers des cas pour les concepts ne présentant pas d’alternative claire, se souvenant à la place de la version affirmative.
Réfléchissez à ce que cela signifie pour « Ce n’est pas du marketing, c’est un mouvement ». Le marketing n’a pas de substitut tout prêt que notre esprit puisse envisager. Ce que les lecteurs retiennent, c’est « marketing » avec une étiquette qui peut ou non survivre à leur défilement vers le post suivant.
L’échelle d’un problème cognitif
Le problème, c’est l’échelle. Une étude de 2024 sur l’IA générative menée par des chercheurs en économie et en stratégie a révélé que lorsque les gens écrivent avec l’aide de l’IA, leurs productions convergent. Les textes individuels peuvent être plus soignés, mais l’ensemble des écrits devient plus homogène. Les textes rédigés avec l’aide de l’IA se sont avérés environ 10 % plus similaires que ceux écrits uniquement par des humains.
Leur étude portait sur la fiction créative, mais les résultats ont des implications évidentes pour d’autres formes d’écriture. Lorsqu’une formule rhétorique sature toute une plateforme, elle cesse d’être l’habitude stylistique d’une seule personne et devient un cadre par défaut à travers lequel les idées entrent dans le débat public.
À l’heure actuelle, ce cadre part souvent d’un déficit. Il met l’accent sur ce qu’une chose n’est pas plutôt que sur ce qu’elle offre.
L’alternative est simple. Dites ce que c’est. Dites ce que vous avez construit, ce en quoi vous croyez, ce que vous offrez. C’est une meilleure stratégie cognitive. Les lecteurs qui tombent sur « Je suis un bâtisseur de mouvement » retiennent « bâtisseur de mouvement ». Ceux qui tombent sur « Ce n’est pas du marketing » retiennent « marketing » avec un post-it qui se décolle déjà.
L’une de ces formulations donne aux gens quelque chose à retenir. L’autre leur donne quelque chose à oublier, et la psychologie suggère que cela ne fonctionne pas.
Joshua Gonzales ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
27.06.2026 à 08:39
Autour des bois, quelques arbres peuvent faire une grande différence pour la biodiversité
Texte intégral (1939 mots)

Une étude menée dans 17 pays montre que de petits fragments forestiers peuvent abriter bien plus d’espèces d’oiseaux que leur taille ne le laisse penser lorsque leur environnement est favorable.
« Les grandes surfaces abritent davantage d’espèces. » Il s’agit de l’une des lois les plus solidement établies de l’écologie, qui explique pourquoi les grands espaces naturels bénéficient généralement d’une plus forte attention dans les stratégies de conservation. Dans les paysages fragmentés, cette logique a également conduit à considérer les petits fragments forestiers comme des milieux de moindre valeur pour la biodiversité.
Mais est-il possible d’augmenter le nombre d’espèces présentes dans un fragment forestier sans en accroître la superficie ? C’est ce qu’établit notre étude, publiée dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences. Lorsque l’environnement qui les entoure est favorable, de petits fragments forestiers peuvent abriter bien davantage d’espèces d’oiseaux que ce que leur seule superficie laisserait prévoir.
Des paysages forestiers fragmentés
Les paysages forestiers transformés par les activités humaines sont composés de fragments forestiers de tailles variées, entourés d’autres types de milieux, regroupés sous le terme de matrice. Cette matrice peut être terrestre, comme les pâturages, les cultures agricoles ou les zones urbaines, ou aquatique, comme les réservoirs des barrages hydroélectriques.
Outre cette matrice, l’environnement des fragments peut également comprendre de la végétation arborée, notamment des arbres dispersés, des forêts riveraines ou d’autres fragments forestiers situés à proximité. Ensemble, la matrice et cette végétation arborée constituent l’environnement des fragments forestiers.
L’apport de l’environnement
Pour comprendre le rôle de cet environnement, nous avons rassemblé des données portant sur près de 2 000 espèces d’oiseaux recensées dans plus d’un millier de vestiges forestiers tropicaux et subtropicaux, répartis dans 50 paysages de 17 pays d’Amérique, d’Afrique et d’Asie. L’étude a comparé des fragments forestiers entourés de matrices terrestres modifiées par l’élevage, l’agriculture ou l’urbanisation à des îles forestières créées par des réservoirs hydroélectriques.
Les îles de réservoirs constituent un cas extrême de fragmentation en raison de l’hostilité écologique de la matrice qui les entoure. En les comparant à des fragments forestiers entourés de matrices terrestres, nous avons pu mesurer dans quelle mesure le remplacement d’une matrice aquatique par une matrice terrestre peut accroître le nombre d’espèces d’oiseaux dans des forêts de même superficie.
À l’aide d’images satellitaires, nous avons également mesuré la quantité de végétation arborée présente autour des vestiges forestiers à différentes distances, allant de 50 à 2 000 mètres. Cette approche nous a permis de déterminer jusqu’à quelle distance de la forêt l’augmentation de la couverture arborée exerce l’effet le plus important sur la richesse en espèces d’oiseaux.
Améliorer l’environnement augmente le nombre d’espèces
Les fragments forestiers entourés de matrices terrestres abritaient davantage d’espèces que les îles de réservoirs. Cet écart augmente à mesure que la superficie du fragment diminue. Ainsi, un fragment forestier d’un hectare peut accueillir plus de deux fois plus d’espèces qu’une île de même taille.
La quantité de végétation arborée entourant les vestiges forestiers est également déterminante. Dans les fragments comme sur les îles, une plus grande présence d’arbres dans le paysage environnant – en particulier dans un rayon de 300 mètres – se traduit par un nombre moindre d’extinctions locales. Cet effet est encore plus marqué chez les oiseaux dépendant des milieux forestiers, qui sont les plus sensibles à la fragmentation des forêts.
Comment les espèces perçoivent leur environnement
Les oiseaux qui vivent dans des fragments forestiers ne sont pas nécessairement confinés à l’intérieur de ceux-ci. Plus la matrice est accueillante et plus la végétation arborée est abondante dans les environs, plus les espèces sont susceptibles de se déplacer entre les fragments et d’exploiter les ressources disponibles dans la matrice, comme les insectes ou le nectar des fleurs.
La capacité de voler ne garantit pas aux oiseaux une libre circulation à travers la matrice ou entre les zones forestières. Certaines espèces adaptées aux sous-bois ombragés de la forêt ont tendance à éviter les milieux ouverts. De plus, de nombreuses espèces se déplacent principalement à l’intérieur de la forêt, sans avoir besoin d’effectuer de longs vols. C’est pourquoi même de simples pistes en terre peuvent limiter les déplacements des oiseaux entre des fragments voisins.
Cette mobilité est pourtant essentielle à l’échelle du paysage. Des fragments forestiers où certaines espèces ont disparu localement peuvent être recolonisés par des individus provenant d’autres fragments. Pour que ce processus de recolonisation soit possible, deux conditions doivent être réunies : les espèces doivent pouvoir traverser la matrice et disposer de fragments forestiers proches ou d’éléments arborés servant de relais le long de leur trajet, comme des arbres isolés ou des forêts riveraines, qui facilitent les déplacements entre des fragments plus éloignés.
L’environnement compte davantage pour les petits fragments
Dans les grands fragments forestiers, les espèces trouvent généralement suffisamment de nourriture, d’abris et d’espace pour se maintenir. Dans les petits fragments, en revanche, l’espace et les ressources disponibles peuvent être insuffisants pour soutenir de nombreuses populations d’oiseaux. Mais lorsque les oiseaux parviennent à exploiter des ressources situées en dehors du fragment et à rejoindre d’autres zones forestières, ils utilisent en réalité un territoire plus vaste que celui délimité par le fragment lui-même. C’est pourquoi les petits fragments bénéficiant d’un environnement favorable peuvent accueillir davantage d’espèces.
Or, la plupart des fragments forestiers sont de petite taille. Dans les régions tropicales et subtropicales, les paysages forestiers fragmentés sont constitués, dans leur immense majorité, de petits fragments. Dans la forêt atlantique d’Amérique du Sud, 80 % des fragments forestiers couvrent moins de cinq hectares. Autrement dit, la survie de la biodiversité dans les forêts résiduelles dépend largement de la qualité de leur environnement immédiat.
Des implications pour la conservation
De modestes augmentations de la couverture arborée dans un rayon de 300 mètres autour des fragments forestiers peuvent réduire de manière significative la perte d’espèces. Cela signifie que des actions locales peuvent produire des bénéfices réels pour la biodiversité : planter des arbres, restaurer les forêts riveraines, réhabiliter les zones dégradées ou développer les systèmes agroforestiers – comme les plantations de café et de cacao – peut rendre les paysages productifs plus favorables à la faune sauvage.
Dans un monde où les habitats naturels continuent de se réduire, ce constat porte un message d’espoir.
La protection des forêts et des autres habitats naturels reste, et restera, la stratégie centrale de conservation de la biodiversité. Mais notre étude montre que les efforts de conservation ne doivent pas s’arrêter aux limites de la forêt. En combinant la protection des milieux forestiers avec l’amélioration de leur environnement immédiat, il est possible d’accroître la valeur de conservation des fragments forestiers, en particulier des plus petits, qui sont les plus fréquents dans les paysages transformés par les activités humaines.
La taille est un facteur crucial, mais elle ne fait pas tout : ce qui se trouve à l’extérieur du fragment forestier contribue aussi à déterminer le nombre d’espèces qu’il peut abriter.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
26.06.2026 à 14:53
Quand les religieuses prêtaient de l’argent : l’influence méconnue des couvents sur l’économie viennoise
Texte intégral (1992 mots)

Les religieuses n’étaient pas seulement des figures spirituelles. À la fin du Moyen Âge, les couvents de Vienne géraient d’importants capitaux et finançaient ménages, artisans et institutions à travers toute la ville.
Préparer sa retraite n’a rien d’une invention moderne. Bien avant les fonds de pension et les produits d’épargne, les habitants de l’Europe médiévale échangeaient déjà des capitaux contre des revenus réguliers. À Vienne, à la fin du Moyen Âge, ce système de rentes constituait même l’un des piliers de l’économie urbaine.
Et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les principaux acteurs de cette finance d’avant les banques n’étaient pas seulement des marchands ou de riches notables. Des communautés de religieuses jouaient elles aussi un rôle central, au point de devenir parmi les gestionnaires financiers les plus fiables et les plus influents de la ville.
Les rentes existaient sous plusieurs formes, adaptées à des besoins différents. Leur principe était simple : une personne versait une somme d’argent importante en échange d’un revenu régulier, généralement garanti par un bien immobilier ou par des recettes urbaines.
Dans la Vienne médiévale – qui constitue mon domaine de recherche –, la formule la plus répandue était la rente perpétuelle. Ce type de contrat assurait un revenu annuel fixe sans date d’échéance prédéfinie et pouvait être revendu ou transmis à un tiers.
À côté de ces rentes perpétuelles existaient les rentes viagères, qui garantissaient un revenu à leur bénéficiaire jusqu’à sa mort. Elles offraient une forme de sécurité pour la vieillesse tout en facilitant la gestion des héritages. Les autorités municipales émettaient également des rentes publiques, permettant à la ville de lever des fonds en échange de versements réguliers garantis par ses recettes.
Ces différents types de rentes répondaient à une grande variété de besoins financiers. Les ménages y recouraient pour obtenir rapidement des liquidités, les investisseurs pour s’assurer des revenus prévisibles, et les institutions pour gérer leurs actifs sur le long terme. Dans des villes comme Vienne, ce système constituait l’épine dorsale de la finance urbaine. En l’absence de véritables établissements bancaires, il permettait de financer durablement l’activité économique et de faire circuler les capitaux au sein de la cité.
Des femmes au centre du système
Les recherches que j’ai menées à partir des archives municipales de Vienne offrent un aperçu exceptionnellement détaillé de ce système. Une base de données regroupant plus de 2 000 contrats de rente enregistrés dans les Grundbücher, les registres fonciers de la ville, entre environ 1360 et 1450, permet d’identifier les acteurs de ce marché et de suivre l’évolution de leurs pratiques au fil du temps.
Les femmes y apparaissent de manière particulièrement visible, aussi bien comme emprunteuses que comme prêteuses. Les épouses participaient à la gestion financière du foyer aux côtés de leur mari, les veuves administraient et réinvestissaient leur patrimoine, tandis que certaines femmes agissaient comme de véritables agentes économiques indépendantes. Loin d’être marginales, les femmes étaient pleinement intégrées au fonctionnement quotidien des marchés du crédit à la fin du Moyen Âge.
Au cours du XVe siècle, toutefois, cette situation commence à évoluer. Les femmes apparaissent de moins en moins souvent dans les transactions de rentes à titre individuel. À leur place émerge progressivement une autre figure féminine de l’activité économique : la religieuse.
L’âge et la situation familiale influençaient la manière dont les femmes participaient au marché du crédit dans le cadre juridique viennois. Les règlements de la ville définissaient les moments où elles pouvaient disposer de leurs biens, notamment lors d’un veuvage, d’une entrée au couvent ou lorsqu’elles atteignaient un âge reconnu comme celui de la maturité économique.
Les femmes apparaissent ainsi dans les archives des rentes à différents moments de leur existence. Elles interviennent parfois seules, parfois avec leur époux ou des membres de leur famille. Dans le même temps, des transformations institutionnelles plus larges modifient les circuits du crédit au sein de la ville. Les femmes demeurent une composante essentielle de ce système, même si les modalités de leur participation évoluent progressivement.
L’une des évolutions les plus marquantes de cette période est la montée en puissance des couvents féminins comme prêteurs. À mesure que les femmes apparaissent moins fréquemment dans les transactions de rentes à titre individuel, les communautés religieuses deviennent des acteurs de plus en plus actifs du crédit. Ce basculement devient particulièrement visible après 1420, lorsque la communauté juive de Vienne – longtemps l’une des principales sources de crédit de la ville – est expulsée. La contraction de ces circuits de financement ouvre alors de nouvelles opportunités. Les couvents investissent cet espace, développent leurs activités de prêt et s’imposent progressivement comme des fournisseurs essentiels de crédit urbain.
Les couvents, nouveaux acteurs du crédit
Les couvents accumulaient des ressources grâce aux dots, aux dons et aux revenus de rentes, constituant derrière leurs murs d’importantes réserves de capitaux. Ils réinvestissaient ensuite cette richesse à travers des contrats de rente, souvent sur de longues périodes, en répartissant les risques entre un large éventail d’emprunteurs.
Les responsables des couvents suivaient les paiements, négociaient les contrats et entretenaient leur réputation de fiabilité. Dans un monde où la confiance était au cœur des échanges financiers, les religieuses étaient reconnues comme des créancières sûres et fiables.
Toutes sortes d’emprunteurs venaient à elles. Les registres viennois des rentes privées montrent ainsi que des ménages, des artisans, des élites locales et des institutions se tournaient tous vers les couvents pour obtenir du crédit. Ces prêts servaient à financer des transactions immobilières, à restructurer des dettes existantes, à répondre aux besoins des foyers ou encore à réaliser des investissements. L’activité de prêt des couvents faisait alors partie intégrante du fonctionnement quotidien de l’économie viennoise.
L’étude de ces archives invite également à revoir notre compréhension de l’histoire économique des femmes. Si les femmes sont moins présentes à titre individuel dans les systèmes financiers, leur participation se déplace vers des formes plus collectives et institutionnelles. Elles continuent d’influencer la vie économique, souvent à travers des structures capables d’organiser et de renforcer les ressources dont elles disposent.
À l’heure où les questions d’inclusion financière et de stabilité économique restent au cœur des débats, l’exemple de Vienne offre plusieurs enseignements. La confiance, la capacité d’adaptation et la diversité des acteurs sont des éléments essentiels au bon fonctionnement d’un système financier. Lorsque les sources traditionnelles de crédit se transforment ou disparaissent, de nouveaux acteurs peuvent émerger pour prendre le relais et maintenir la circulation des capitaux.
Dans le cas de Vienne, ce rôle a été assumé par les communautés religieuses féminines, qui ont contribué de manière décisive à la résilience économique de la ville.
Anna Molnár a reçu des financements du Leverhulme Trust.
26.06.2026 à 14:53
Si l’IA générative favorise l’addiction, qui doit rendre des comptes ?
Texte intégral (1659 mots)
Les appels à la modération individuelle ne suffiront peut-être pas. Face aux risques d’usage compulsif de l’IA générative, chercheurs, régulateurs, entreprises et société civile pourraient devoir agir de concert.
Lorsque je discute avec mon fils, élève ingénieur, et qu’une question ou un désaccord surgit, son premier réflexe est de se tourner vers ChatGPT pour obtenir une information ou confirmer ce qu’il pense.
Il est loin d’être le seul. L’usage des outils d’IA générative s’est généralisé dans de nombreux groupes de population. Pour beaucoup, ces outils sont divertissants, instructifs et utiles. Mais ils ont aussi leur face sombre.
À ce jour, l’IA générative n’est pas officiellement reconnue comme une addiction : les preuves médicales sont encore en cours d’évaluation. Mais un nombre important d’études montre qu’un usage intensif des chatbots et d’autres systèmes capables de produire du texte, des images ou des vidéos entraîne des modifications de l’activité cérébrale et des comportements associés aux mécanismes de l’addiction.
À la lumière de la condamnation récente de Meta et de YouTube dans un procès historique portant sur l’addiction aux réseaux sociaux, il est légitime de se demander si un raisonnement similaire ne devrait pas s’appliquer à l’IA générative – et comment y répondre. La première étape consiste à déterminer qui porte la responsabilité de son usage excessif.
Le débat scientifique est loin d’être tranché et certains appellent à la prudence avant d’employer le terme d’« addiction ». Ils préfèrent parler d’« usage problématique ». Toutefois, dans un récent article scientifique, notre équipe de recherche montre que de nombreux éléments indiquent que l’IA générative possède des propriétés susceptibles de favoriser des comportements addictifs.
Parmi les exemples les plus souvent cités figurent la dépendance affective envers des compagnons conversationnels, l’engagement compulsif dans les échanges avec ces outils, ainsi que l’affaiblissement des relations et des amitiés dans le monde réel.
Un élément essentiel est que, comme pour toute addiction, ce comportement entraîne des conséquences négatives pour la personne concernée, susceptibles d’affecter aussi bien sa vie personnelle que sa vie professionnelle.
Si l’on considère que l’IA générative est susceptible de provoquer des comportements addictifs, il faut alors s’interroger sur les responsabilités. Face à un phénomène préjudiciable, les sociétés cherchent généralement à identifier les personnes ou les organisations chargées d’y répondre. Les acteurs susceptibles d’être tenus responsables sont notamment les législateurs, les autorités de régulation, les entreprises du secteur et les systèmes de santé.
Des précédents historiques
Des précédents historiques, comme celui du tabagisme, peuvent éclairer la manière dont la question de l’addiction à l’IA générative pourrait évoluer.
Les lecteurs les plus âgés se souviennent peut-être de l’époque où le cow-boy Marlboro apparaissait à l’écran avant les séances de cinéma. On a fini par découvrir que non seulement le tabac était addictif et nocif pour la santé, mais aussi que les fabricants de cigarettes en avaient connaissance. Pourtant, ils l’ont publiquement nié.
Cette situation a donné lieu à des procédures judiciaires longues et très médiatisées, qui se sont soldées par d’importantes indemnisations financières ainsi que par de profondes réformes du secteur. Parmi elles figurent l’introduction des paquets de cigarettes neutres et l’apposition de messages d’avertissement particulièrement explicites sur les produits du tabac.
Les jeux d’argent semblent aujourd’hui suivre une trajectoire comparable. Quant aux réseaux sociaux, ils pourraient être en train d’entrer, eux aussi, dans une phase similaire.
Une question centrale est de savoir si les fabricants d’un produit (qu’il s’agisse du tabac, des jeux d’argent ou des réseaux sociaux) ont connaissance de son potentiel addictif. Une autre interrogation importante est de déterminer si certaines entreprises exploitent délibérément les propriétés potentiellement addictives de leurs produits pour en tirer un avantage commercial. L’IA n’est évidemment pas le tabac, mais ces précédents offrent des parallèles qui méritent d’être étudiés.
Dans nos travaux, nous avons identifié quatre catégories d’acteurs aujourd’hui appelées à répondre aux défis que pose la possibilité d’une addiction à l’IA générative. Le premier groupe est celui des gouvernements et des autorités de régulation. Ils ont un rôle essentiel à jouer pour mettre en lumière les problèmes, définir les règles du jeu et créer des incitations afin que les autres acteurs s’emparent eux aussi de cette question.
Ils disposent pour cela de nombreux leviers : imposer un étiquetage, encadrer la publicité, engager la responsabilité juridique des entreprises, financer la recherche, ainsi que de nombreuses autres mesures. Mais les acteurs les plus déterminants pour répondre aux comportements potentiellement addictifs liés à l’IA générative sont sans doute les grandes entreprises technologiques qui développent et possèdent ces technologies – et qui en tirent des bénéfices financiers.
Ces entreprises détiennent et ont accès aux données des utilisateurs, indispensables pour identifier les fonctionnalités qui favorisent ou, au contraire, limitent les comportements addictifs. Ce sont également elles qui peuvent tirer un avantage financier d’une éventuelle addiction, en augmentant le nombre d’utilisateurs et le temps qu’ils consacrent à leurs services, deux ressources essentielles de l’économie numérique.
Aux côtés de ces deux premiers groupes, les chercheurs ont un rôle crucial à jouer. Ils sont chargés de recueillir et d’interpréter les données, ainsi que de produire les preuves scientifiques nécessaires pour identifier les phénomènes d’addiction et les caractéristiques qui les favorisent, afin d’alimenter un débat politique et juridique fondé sur des éléments factuels.
Enfin, les organisations de la société civile, comme les associations d’usagers ou de patients, peuvent contribuer en apportant un soutien aux personnes concernées, en défendant leurs intérêts et en mettant en place des dispositifs d’alerte précoce. L’enjeu est que nul ne peut relever ce défi seul. Tous ces acteurs devront travailler ensemble.
Le problème, c’est toujours celui des autres
Aujourd’hui, l’un des principaux obstacles est l’absence d’un véritable débat structuré sur les responsabilités : chacun considère que le problème relève de quelqu’un d’autre. Pourtant, de nombreux précédents montrent qu’il est possible d’obtenir une mobilisation plus forte de l’ensemble des acteurs concernés.
Dans le cas du tabac, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a mis en place la Convention-cadre pour la lutte antitabac, un traité international réunissant gouvernements, autorités de santé publique, chercheurs et organisations de la société civile afin d’évaluer les preuves scientifiques et d’élaborer des règles communes. De la même manière, l’International AI Safety Report montre que des initiatives internationales visant à construire un consensus existent déjà sur d’autres enjeux liés à l’IA.
Une part de responsabilité incombe également aux utilisateurs de l’IA, qui doivent s’efforcer d’éviter ou de maîtriser les comportements susceptibles de leur être préjudiciables. Mais l’expérience acquise avec d’autres formes d’addiction montre que les appels à la modération ou à la vigilance individuelle ne suffisent pas.
Si les effets nocifs du tabac ou de l’abus d’alcool sont aujourd’hui bien connus, nos sociétés continuent de s’appuyer sur des limites d’âge, des règles d’étiquetage et des restrictions publicitaires. L’IA générative est en train de s’intégrer au tissu même de notre quotidien. Les décisions que nous prenons aujourd’hui façonneront ce qui sera considéré comme un usage acceptable pour les années à venir.
Bernd Stahl ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.