14.10.2026 à 17:28
Comment les travaux des Nobel d’économie 2026 ont transformé notre façon de lutter contre les crises
Texte intégral (1842 mots)
L’ESSENTIEL
Le prix Nobel d’économie 2026 récompense Robert Hall et Michael Woodford pour leurs travaux sur la stabilisation des économies.
Leurs modèles montrent comment les anticipations des ménages et des entreprises influencent la consommation et l’inflation.
Leurs recherches ont transformé la communication des banques centrales, mais l’efficacité de cette approche reste débattue.
L’Académie royale des sciences de Suède a décerné cette année le prix Nobel d’économie aux Américains Robert E. Hall et Michael Woodford. Ils sont récompensés pour avoir développé des modèles macroéconomiques qui ont contribué à réduire la durée et la gravité des périodes de récession économique.
Selon l’Académie, leurs travaux de modélisation macroéconomique ont fourni aux responsables des politiques économiques de nouveaux outils pour atténuer les fluctuations de l’activité économique. Ils ont ainsi permis non seulement de limiter la gravité des récessions, mais aussi de tempérer les effets potentiellement néfastes des périodes de forte croissance.
Les économies connaissent des cycles alternant périodes de récession et de croissance, et les économistes cherchent depuis longtemps à en atténuer les fluctuations. Il y a plus d’un siècle, l’économiste britannique John Maynard Keynes a élaboré une approche de la gestion de l’économie qui allait prendre le nom de keynésianisme.
Auparavant, la doctrine classique du « laissez-faire » dominait. Selon cette conception, en période de récession, les marchés finiraient par retrouver spontanément leur équilibre et l’économie repartirait. Toute tentative des pouvoirs publics d’intervenir directement dans l’économie serait inefficace, voire risquerait d’aggraver la situation.
Keynes s’opposait à cette vision classique. Selon lui, les économies pouvaient s’enfermer dans une spirale descendante, aggravant les récessions jusqu’à provoquer de véritables dépressions économiques. Il estimait au contraire que les gouvernements pouvaient agir sur les leviers de la politique monétaire (en ajustant les taux d’intérêt) et de la politique budgétaire (en réduisant les impôts et les dépenses publiques) pour améliorer la situation économique.
Au lendemain du krach de Wall Street de 1929, les États-Unis étaient plongés dans une profonde dépression économique. Franklin D. Roosevelt remporta une victoire écrasante à l’élection présidentielle de 1932. Sa politique économique, baptisée « New Deal », était proche des préconisations de Keynes. L’économie américaine se redressa et, après la Seconde Guerre mondiale, la pensée keynésienne allait dominer les politiques économiques de nombreux pays développés.
Mais les chocs pétroliers des années 1970 ont tout bouleversé. L’approche keynésienne s’est révélée inefficace face à la faiblesse de la croissance, à la flambée de l’inflation et au chômage élevé. Ronald Reagan et Margaret Thatcher ont remporté les élections aux États-Unis et au Royaume-Uni en promettant de réduire le rôle de l’État dans l’économie, notamment par des baisses d’impôts, des privatisations et une déréglementation. Le keynésianisme devait se réinventer.
Les décisions des consommateurs et des entreprises
Hall et Woodford se sont inscrits dans le courant des « nouveaux keynésiens », apparu dans les années 1980. Leur approche consistait à élaborer des modèles prenant en compte les décisions de millions d'individus et d'entreprises, plutôt que de s'intéresser uniquement aux grandes variables macroéconomiques comme la production, l'inflation, la consommation et le chômage.
Robert Hall, de l'université Stanford, en Californie, est un spécialiste de la théorie de la consommation. Selon son « hypothèse de la marche aléatoire », les décisions des ménages en matière de consommation et d'épargne sont directement influencées par leurs anticipations concernant leurs revenus futurs et l'évolution de la conjoncture économique. Autrement dit, elles ne dépendent pas uniquement de leur situation financière du moment. La consommation représentant environ 70 % du PIB des économies avancées, ces travaux ont constitué une avancée importante.
Michael Woodford, de l’université Columbia à New York, est un spécialiste de la macroéconomie de l’offre, notamment du rôle des anticipations dans la fixation des prix et l’inflation. Dans son ouvrage publié en 2003, Interest and Prices: Foundations of a Theory of Monetary Policy, il a démontré qu’une banque centrale pouvait influencer l’activité économique en agissant sur les anticipations du public concernant l’évolution future des taux d’intérêt.
Jusque dans les années 1990, les banques centrales menaient leur politique dans une relative opacité, et leurs décisions pouvaient parfois prendre les marchés par surprise. Les travaux de Hall et Woodford ont contribué à changer cette situation. Au lendemain de la crise financière mondiale de 2008, les banques centrales de la plupart des grandes économies avancées ont adopté une approche appelée « forward guidance », ou « indications prospectives ».
Cette politique a conduit les gouverneurs des banques centrales à faire preuve d’une plus grande transparence sur leurs intentions en matière de politique monétaire. Les annonces de politique monétaire prospective présentent une évaluation claire des perspectives économiques et de leurs conséquences possibles sur l’inflation. Elles précisent également comment les banques centrales pourraient adapter leur politique en fonction de ces prévisions.
Partisans et détracteurs
Comme la plupart des approches de politique économique, les indications prospectives ont leurs partisans et leurs détracteurs. Des travaux de la Banque centrale européenne montrent qu’une communication claire des banques centrales réduit la volatilité des taux d’intérêt à court terme. Certains éléments suggèrent également qu’après la crise financière de 2008, les anticipations d’une inflation durablement faible ont contribué à maintenir les taux d’intérêt à un niveau bas. Cela a probablement stimulé la consommation et l’investissement, favorisant ainsi la reprise économique.
Les détracteurs de cette approche estiment toutefois que les indications prospectives n’ont aucun effet sur les taux d’intérêt à long terme et que leur influence sur les taux à court terme reste sujette à débat. Ils considèrent également que le fait de communiquer à l’avance sur l’évolution attendue des taux d’intérêt peut nuire à la crédibilité des banques centrales. Ce serait notamment le cas si celles-ci devaient modifier leur politique pour faire face à un choc économique imprévu.
Les conflits au Moyen-Orient et en Ukraine illustrent cette difficulté. En provoquant une hausse des prix de l’énergie et des anticipations d’inflation, ils contraignent les banques centrales à revoir leurs perspectives. Les indications prospectives de nombreux banquiers centraux laissent désormais entrevoir une inflation plus élevée et, peut-être, la nécessité de relever les taux d’intérêt.
Tout emprunteur qui doit renégocier son crédit immobilier à taux fixe, souvent à des conditions moins avantageuses, peut sans doute légitimement douter de la capacité des banques centrales à faire baisser les taux d’intérêt à court terme. Cela ne remet toutefois pas en cause le caractère révolutionnaire des travaux de Hall et Woodford. Mais les économies sont des systèmes complexes et difficiles à maîtriser, et les débats sur les politiques des banques centrales sont loin d’être clos.
Conor O'Kane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.10.2026 à 16:23
Greenwashing de type II : quand les entreprises exagèrent l’impact écologique de leurs actions
Texte intégral (2048 mots)
L’ESSENTIEL
Une entreprise peut dire vrai sur les actions qu’elle mène en faveur de l’environnement… et pourtant pratiquer le greenwashing.
Un greenwashing de type II existe. Il est moins immédiatement identifiable, car il joue d’une confusion sur le sens des mots.
Le greenwashing de type II, omniprésent dans le marketing vert et le discours de responsabilité sociétale des entreprises, demeure insuffisamment combattu. Par méconnaissance ?
Depuis le milieu des années 1990, les entreprises communiquent de plus en plus à propos de leurs engagements environnementaux. Sous la pression des pouvoirs publics, des organisations non gouvernementales (ONG), des investisseurs et du public, les normes de communication sur ces sujets, autrefois très souples, sont devenues plus strictes, poussant les entreprises à publier davantage de données, et parfois même à les faire vérifier par des tiers.
Tout pourrait donc sembler réuni pour faire reculer les pratiques dites de greenwashing (ou « écoblanchiment »), ces communications qui donnent une image trop favorable de la performance environnementale des entreprises. Nous pensons qu’il n’en est rien. En effet, une forme de greenwashing, que nous théorisons et illustrons par des exemples dans nos recherches récentes, reste largement méconnue et insuffisamment combattue par le législateur.
La question n’est pas seulement de savoir si les entreprises mettent réellement en œuvre les mesures environnementales dont elles se prévalent ni si elles le font dans les proportions annoncées. Il faut aussi se demander si ces mesures sont de nature à permettre d’atteindre l’objectif de « durabilité » qu’elles prétendent poursuivre. Or, la communication des entreprises donne souvent l’impression que certaines mesures participent bel et bien d’une logique de durabilité, alors qu’elles ne font au mieux qu’atténuer les effets environnementaux négatifs de leurs activités. C’est cette manière de masquer le décalage entre les mesures déployées et la finalité de durabilité invoquée que nous appelons le « greenwashing de type II ».
À lire aussi : Pourquoi le CO₂ des vols influence si peu nos choix (et comment y remédier)
Les deux visages du greenwashing
Le greenwashing classique est bien connu : une entreprise induit le public en erreur quant à l’ampleur avec laquelle elle met en œuvre une mesure supposément bénéfique pour l’environnement. Une compagnie aérienne peut par exemple suggérer, par le biais d’une communication délibérément vague, qu’elle utilise plus de biocarburants qu’elle ne le fait réellement : c’est le greenwashing de type I.
Le type II est plus subtil. Il consiste à présenter une mesure environnementale prise par l’entreprise comme contribuant davantage à la « durabilité » qu’elle ne le fait en réalité. Pour rester sur l’exemple précédent, une compagnie aérienne peut laisser entendre que les biocarburants, moins émetteurs en CO₂ que le kérosène classique, constituent une réponse technologique satisfaisante à long terme à la problématique des gaz à effet de serre engendrés par le secteur de l’aviation. Et ce, alors même que les obstacles à une utilisation massive de ces carburants, actuellement employés en quantités très faibles, sont bien établis. La tromperie porte alors sur l’impact écologique réel d’une mesure, et non sur la proportion à laquelle elle est adoptée : c’est le greenwashing de type II.
L’abus du mot « durable »
Il existe différents procédés discursifs par lesquels opère le greenwashing de type II. L’un d’eux consiste à qualifier une pratique ou une technologie de « durable », comme dans le syntagme « carburant d’aviation durable » (sustainable aviation fuel ou SAF, en anglais), couramment utilisé dans le secteur de l’aviation pour désigner les biocarburants mentionnés précédemment, malgré les limites avérées de cette technologie en matière de passage à l’échelle.
La même logique peut s’observer chez certains acteurs financiers lorsqu’ils emploient l’expression « finance durable » pour désigner des pratiques qui sont loin d’être à la hauteur de ce que suggère l’appellation.
Les syntagmes de ce genre sont doublement problématiques. Non seulement ils peuvent donner une image trompeuse de l’impact écologique réel des pratiques entrepreneuriales qu’ils désignent, mais ils contribuent également à affaiblir la notion de « durabilité » – notion exigeante, issue d’une longue tradition de pensée soucieuse du fonctionnement pérenne des écosystèmes dont nous dépendons.
L’abus du terme « durable » est d’autant plus difficile à détecter que ces expressions constituent ce que les analystes du discours appellent des « conventions discursives » : des habitudes de langage tenues pour évidentes, du moins dans les milieux où elles circulent. Comment, en effet, douter de la « durabilité » d’une technologie ou d’une pratique qui semble déjà l’être du seul fait du nom qui lui est donné ?
Le mésusage des objectifs de développement durable
Par ailleurs, il est devenu courant que les entreprises mentionnent les objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies dans leurs rapports de responsabilité sociétale. En 2022, près des trois quarts (74 %) des 250 plus grandes entreprises du monde déclaraient agir en faveur de ces objectifs. Ce chiffre peut inciter à l’optimisme : il donne l’impression que le monde économique œuvre désormais activement à leur réalisation.
Or, la phraséologie managériale, selon laquelle les entreprises se seraient « emparées » des ODD, « aligneraient » leur conduite sur eux et « s’engageraient » à les faire advenir, relève, en réalité, largement du greenwashing de type II.
Des études sur la manière dont les entreprises mobilisent concrètement les ODD font état d’un usage pour le moins laxiste. Dans leur grande majorité, les entreprises ne les utilisent pas conformément au rôle que leur nom suggère. Elles ne les traitent pas comme des objectifs globaux à atteindre, à partir desquels déduire des mesures adaptées à l’échelle de l’organisation. Elles les utilisent plutôt comme de grandes catégories thématiques permettant de classer, souvent a posteriori, leurs mesures environnementales, lesquelles restent loin de l’ambition affichée par la communauté internationale.
Atténuer un problème, ce n’est pas le résoudre
À y regarder de plus près, le greenwashing de type II, très présent dans les communications des entreprises et parfois relayé par les pouvoirs publics, entretient un paralogisme répandu : « Une pratique moins polluante est une pratique durable. » Il est pourtant évident qu’atténuer un problème ne revient pas à le résoudre.
Pourquoi tombe-t-on néanmoins si souvent dans cette erreur de logique ?
Un discours irréaliste, mais réconfortant ?
Cela tient notamment à la banalisation du terme « durabilité », déjà évoquée, que favorisent des lobbys ayant intérêt à en diluer le sens. Mais cela tient peut-être aussi aux vertus réconfortantes d’un langage irréaliste qui grossit la portée des mesures environnementales somme toute peu disruptives et contraignantes par lesquelles le monde des affaires prétend répondre à la crise écologique en cours.
Ainsi, face au constat que les seuls gains d’éco-efficience projetés ne suffiront pas à compenser la croissance prévue de l’aviation, quoi de plus rassurant que de se dire qu’il suffirait de remplacer le carburant classique par un carburant « durable », sans transformer en profondeur nos habitudes de déplacement ?
Comment combattre le greenwashing de type II ?
Le greenwashing de type II est problématique, car il retarde la prise de conscience du public quant à la gravité de la crise écologique que nous traversons et à l’urgence d’opérer des changements à la hauteur de cette crise. Or, malgré leur renforcement récent, les dispositifs juridiques de lutte contre le greenwashing ne prennent pas encore suffisamment en compte ce phénomène.
La directive européenne de 2024 sur le greenwashing, qui s’applique en droit national depuis le 27 septembre 2026, constitue certes une avancée bienvenue, en ce qu’elle prévoit l’interdiction d’« allégations environnementales génériques », telles que « respectueux de l’environnement », « vert » ou « écologique », si celles-ci « ne correspondent pas à une performance environnementale excellente reconnue ». Cette interdiction va dans le bon sens, car elle rend plus difficile l’exagération de l’impact des mesures adoptées par les entreprises.
Il est toutefois regrettable que la notion de « durabilité », en dépit de la place centrale qu’elle occupe dans les discours des entreprises et de l’usage galvaudé qui en est fait, ne figure pas explicitement dans la liste des allégations génériques mentionnées, et que la directive n’encadre pas davantage son utilisation.
Des progrès encourageants
Les médias, les ONG et les pouvoirs publics peuvent également contribuer à combattre le greenwashing de type II. À cet égard, il est encourageant que le guide anti-greenwashing publié par l’Agence de la transition, l’Ademe, fin 2025 invite à bannir les promesses environnementales excessives au regard des impacts réels de l’entreprise ainsi que les discours exagérant la portée d’une action par rapport aux « véritables enjeux sectoriels de l’organisation ». Le guide parle de « méta-greenwashing » à ce sujet, une notion qui reste à définir, mais qui nous semble proche de notre concept de greenwashing de type II.
En revanche, la recommandation de l’Ademe qui consiste à accompagner des formulations génériques utilisant les termes « écologique », « éthique » ou « durable » de précautions langagières, telles que « contribue à » nous paraît encore trop timide.
Finalement, les universités et les écoles de commerce ont également un rôle clé à jouer, à la fois en fournissant aux étudiants une compréhension solide de ces termes et en développant une lecture plus critique de leur usage courant.
Aurélien Feix a bénéficié d’une bourse du Fonds National Suisse de la recherche scientifique (FNS).
Moritz Gruban et Âriel de Fauconberg ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
14.10.2026 à 16:21
À Vendeuvre-du-Poitou, les féconds étés de Michel Foucault
Texte intégral (1994 mots)

L’ESSENTIEL
À Vendeuvre-du-Poitou, dans la Vienne, la maison familiale de Michel Foucault a joué un rôle particulier dans sa vie et son œuvre.
Le philosophe passait tous ses étés au « Piroir » pour lire, écrire, revoir ses textes.
Il y a notamment travaillé sur son essai le plus célèbre, Surveiller et punir.
En 1984, quelques semaines avant sa mort, Michel Foucault, né à Poitiers en octobre 1926, est revenu à Vendeuvre-du-Poitou (Vienne) pour relire les épreuves du troisième volume de son Histoire de la sexualité. À Vendeuvre, la maison de sa grand-mère puis de sa mère, située à une vingtaine de kilomètres de Poitiers, a joué un rôle particulier dans la vie et l’œuvre du philosophe.
Dans une lettre du 5 août 1963 adressée à Daniel Defert, son compagnon, il écrit :
« Arrivé à Vendeuvre, c’est le temps des feuilles de papier qu’on remplit comme des paniers de pommes. »
Pendant une trentaine d’années, il séjourne, tous les étés, dans la propriété familiale du Piroir, pour lire, écrire, revoir ses textes. Son frère Denys comme Daniel Defert témoignent « qu’il n’a jamais achevé un livre sans que la dernière main y ait été portée dans le bureau de l’autre aile de la maison », du moins à partir de 1960 où il avait écrit sa thèse sur l’histoire de la folie.
« Le Piroir », un refuge hors du temps
C’est bien là qu’il rédige entièrement son livre sur l’écrivain Raymond Roussel (1877–1933). Il le découvre en 1957 dans la librairie José Corti (Paris VIᵉ). Depuis, il garde une affection secrète pour l’auteur d’Impressions d’Afrique (1910) ou de Comment j’ai écrit certains de mes livres (1935). Les textes de Roussel contiennent un « étrange pouvoir », on peut y lire une « sourde explosion phonétique de phrases arbitraires », mais aussi découvrir les « pièges du langage ».
Michel Foucault avait l’intention d’écrire un simple article puis, pris par son sujet, il écrit presque sans discontinuer, accumule les feuillets et met un point final, à la fin de l’été, à son manuscrit qui sera publié en 1963, un mois après Naissance de la clinique : une archéologie du regard médical.
Mais son livre sur Roussel, pour lequel il s’est passionné, apparaît à part dans son œuvre. Dans plusieurs entretiens, il confie qu’il n’écrit pas aisément, qu’il n’est pas un écrivain du premier jet, il lui faut reprendre son texte, ajouter, élaguer, compléter et pourtant, confie-t-il : « C’est de beaucoup le livre que j’ai écrit le plus facilement, mais aussi le plus rapidement. »
La maison de Vendeuvre surnommée « Le Piroir », est à la fois un refuge et un espace hors du temps comme les hétérotopies, ces lieux autres que Michel Foucault a mis en lumière pour la première fois en 1966 dans une conférence radiophonique sur France Culture. Ce sont des contre-espaces qui proposent un autre découpage du temps.
Effectivement, loin de la vie parisienne trépidante et des sollicitations les plus diverses, la maison familiale apparaît bien comme un lieu autre où Michel Foucault peut sans aucune distraction, rédiger pendant des heures, deux paquets de feuillets posés devant lui, le premier correspondant à la dernière version, le second comportant toutes les ultimes corrections.
Le philosophe en son jardin
Mais « Le Piroir » est aussi un réceptacle de la vie intime, des relations avec sa mère qui lui voue une admiration sans bornes, ce dont témoigne sa correspondance, mais aussi ses neveux et ses nièces.
Sur place il s’occupe de ses rosiers, ne parle jamais ou presque jamais de ses activités intellectuelles, emmène les plus jeunes dans la ville de Richelieu (Indre-et-Loire) dont la description se retrouve dans ses cours au Collège de France ou à Loudun (Vienne), qui sera l’occasion d’évoquer le corps de la possédée.
Dans l’un de ses essais, Antoine Compagnon a fait de l’année 1966 une année mirifique et consacre des pages puissantes à Michel Foucault et à la réception de son livre les Mots et les choses, dans lequel il scrute les conditions de l’essor d’un discours scientifique, reprenant et popularisant le concept d’épistémè désignant l’ensemble des savoirs et de ce qui est tenu pour vrai à une époque. Le passage d’une épistémè à une autre n’est jamais progressif, mais constitue toujours une rupture profonde.
Cette année-là, un autre de ses textes est entièrement rédigé à Vendeuvre ; il s’agit du Discours philosophique, resté dans les cartons et publié beaucoup plus tardivement, en 2023. Dans cet essai, Michel Foucault revient sur la notion d’archive, qui n’est pas le document des historiens et historiennes, mais l’ensemble des discours en circulation à un moment donné, autrement dit l’archive-discours constitue une « couche autonome », c’est-à-dire un « espace blanc » qui sépare les formes sensibles du langage.
La déflagration « Surveiller et punir »
En 1971, Michel Foucault est élu professeur au Collège de France et s’intéresse au thème de l’enfermement, non pas celui des aliénés déjà traité dans sa thèse, mais de celles et de ceux qui ont été condamnés à une peine d’emprisonnement.
Si, à Paris il contribue à la création du GIP, le Groupe d’information sur les prisons, en février 1971, à Vendeuvre il réfléchit aux « supplices » et à la naissance de la prison. Pendant plusieurs étés, il travaille inlassablement sur le sujet. Il prend en compte le panoptique – système circulaire au milieu duquel se dresse une tour permettant de surveiller tous les détenus – que Jeremy Bentham a décrit à la fin du XVIIIᵉ siècle, et pour mieux s’en rendre compte il visite Arc-et-Senans (Doubs) avant de se rendre à Vendeuvre où il met la dernière main au manuscrit de Surveiller et punir, publié en 1975. Le livre fait l’effet d’une déflagration et demeure l’ouvrage de Michel Foucault le plus lu dans le monde.
Selon Michel Foucault, la société est passée du temps des supplices sous l’Ancien Régime au temps des prisons. Son étude se clôt vers le milieu du XIXᵉ siècle et le système carcéral s’est généralisé. Selon lui, si la prison ne parvient pas à rendre des citoyens à la société, ce n’est pas un échec, au contraire, c’est une manière de mettre à l’écart les impécunieux, les marginaux et quelques criminels endurcis.
Gilles Deleuze lui écrit :
« Michel, c’est vrai que je ne trouve pas d’autres mots que “splendeur” pour votre livre. »
Cette lettre, comme de nombreuses autres, ont été conservées à Vendeuvre, dans la chambre qu’occupait Michel Foucault, avant d’être versée au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale. Pendant l’été, il lit un scénario ; le cinéaste René Alliot lui a dit qu’il allait tourner un film à partir du dossier de Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère. Le tournage se déroule en Normandie, et il se prépare à y participer, même si les scènes ne figureront pas dans la version finale.
Reste, parmi une production foisonnante, son Histoire de la sexualité. Dans le premier tome paru en 1976, il souligne que l’on assiste moins à une répression de la sexualité qu’à une inflation des discours sur les sexualités. Son analyse porte pour l’essentiel sur le XIXᵉ siècle et plusieurs volumes sont annoncés.
Mais il doute, et à Vendeuvre, il pense qu’il ne va pas poursuivre dans la direction indiquée. Il réfléchit à un autre découpage et recompose son projet. Il lit les Pères de l’Église, échange beaucoup avec Paul Veyne (1930-2022), son condisciple du Collège de France.
Pendant l’été 1977, il glisse de la patristique vers les textes grecs et latins de l’Antiquité tardive. Son deuxième tome de l’Histoire de la sexualité, après une longue période de lectures et de réflexions, est disponible en librairie en janvier 1984 ; le troisième lui est apporté par Pierre Nora à l’hôpital, quelques jours avant sa mort. Le dernier, les Aveux de la chair, ne verra le jour qu’en 2018.
Le 29 juin 1984, le corbillard quitte La Pitié-Salpêtrière pour se rendre à Vendeuvre-du-Poitou où une cérémonie est organisée. Michel Albaric, frère dominicain et bibliothécaire du Saulchoir (Paris), que Michel Foucault a beaucoup fréquenté, célèbre la liturgie devant sa famille, quelques habitants et personnalités dont Simone Signoret.
Vendeuvre a bien été une sorte de sanctuaire où Michel Foucault pouvait se consacrer tout entier à ses manuscrits aussi bien qu’un lieu de détente. Les lettres de sa mère indiquent que les moments passés à Vendeuvre étaient essentiels, et qu’ils se situaient bien non à la périphérie, mais au cœur de son existence.
Frédéric Chauvaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.10.2026 à 16:20
Projets éoliens et vote d’extrême droite : ce que révèle une étude inédite
Texte intégral (1677 mots)
L’ESSENTIEL
Une étude inédite montre que l’implantation d’éoliennes est associée à une hausse locale du vote d’extrême droite dès le dépôt du permis, avant même la construction.
Cet effet est notable dans les communes où les éoliennes sont planifiées, mais il s’étend aussi sur les communes voisines.
Cette étude montre en creux comment la gouvernance territoriale des infrastructures influence leur réception politique.
Une éolienne peut devenir un enjeu électoral avant même de sortir de terre. Dans une recherche menée avec l’économiste Martin Faulques, nous avons suivi 34 448 communes françaises entre 2007 et 2022. Nos résultats montrent que le dépôt d’un permis éolien est associé à une progression locale du vote d’extrême droite, qui reste visible lorsque le projet se concrétise. Cet effet dépasse même les frontières de la commune d’accueil.
Pour comprendre ce qui peut lier ces deux réalités, il faut regarder comment les discours populistes de droite peuvent se faire l’écho des oppositions locales aux énergies renouvelables. En France, le Rassemblement national a, par exemple, fait de l’opposition aux éoliennes un argument de campagne, en invoquant la défense des paysages et du patrimoine rural. En se présentant comme le porte-parole d’habitants confrontés à des projets qu’il décrit comme imposés d’en haut, ce parti cherche à transformer une contestation locale en soutien électoral. Cette stratégie peut trouver un écho dans le sentiment de ne pas être entendu.
Notre étude, elle, invite à regarder ce qui se joue avant même un chantier d’éoliennes, au moment où les habitants découvrent un projet, s’interrogent sur ses conséquences et cherchent à peser sur la décision. Elle suggère que la manière de conduire la transition énergétique dans les territoires mérite autant d’attention que les infrastructures elles-mêmes.
Un signal électoral dès le permis
Pour étudier les liens entre éoliennes et vote d’extrême droite, nous avons croisé les résultats du premier tour des quatre élections présidentielles de 2007 à 2022 avec le registre des projets éoliens terrestres. Pour chaque commune concernée, nous avons repéré trois étapes : le dépôt du permis, le début de la construction et la mise en service.
Les éoliennes s’implantent surtout dans des communes rurales, dont le profil social et électoral peut différer de celui des autres communes. Comparer simplement leurs votes risquerait donc d’attribuer aux éoliennes des différences qui existaient déjà avant leur arrivée. Nous avons donc suivi le vote avant et après l’arrivée d’un projet, pour voir s’il progressait davantage dans les communes concernées que dans celles restées à l’écart. La comparaison tient également compte des tendances électorales nationales et des différences entre communes, notamment de leur profil social et démographique.
Nos estimations indiquent ainsi que, après le dépôt d’un permis éolien, le vote d’extrême droite progresse en moyenne de 0,9 point de plus dans les communes d’accueil et leurs voisines que dans les communes non concernées. Cela représente, par exemple, l’écart entre 25 % et 25,9 % des voix. Cette moyenne recouvre cependant des situations locales différentes.
Le signal apparaît dès le premier scrutin concerné par le dépôt du permis et non une fois seulement que les éoliennes sont mises en marche. La différence est importante. Avant la construction, les habitants peuvent anticiper une transformation du paysage, redouter des nuisances ou contester la procédure.
Les communes voisines sont aussi concernées
Dans les estimations principales, la corrélation est plus forte dans les communes qui accueillent directement un projet. Mais elle reste notable chez leurs voisines immédiates. Un parc éolien peut donc devenir politiquement important dans une commune qui n’héberge aucun mât.
Ce résultat invite à dépasser une lecture strictement administrative du territoire. De fait, les frontières communales ne délimitent ni le paysage regardé depuis une maison, ni les déplacements quotidiens, ni les discussions entre habitants. Les controverses peuvent aussi circuler par les associations, les médias locaux et les réseaux de voisinage. Notre analyse repère cette extension géographique.
Pour l’action publique, une question en découle : qui faut-il associer à la discussion et au partage des retombées ? Le seul périmètre de la commune d’implantation peut laisser à l’écart des habitants qui se sentent pourtant concernés. L’échelle pertinente dépend aussi de la visibilité du parc et des relations entre communes.
Derrière les oppositions une question de justice
Réduire ces tensions à un réflexe de refus « près de chez soi » (ou, en anglais, NIMBY pour Not In My Backyard) empêche de comprendre ce qui est discuté. Les recherches sur la justice environnementale invitent, elles, à poser trois questions pour comprendre ces conflits :
Qui bénéficie du projet et qui en supporte les contraintes ?
Qui peut peser sur les décisions ?
Quelle place est accordée à l’attachement des habitants à leur territoire ?
La première question porte sur le partage des avantages et des contraintes. Qui bénéficie des revenus, des recettes fiscales ou des investissements ? Qui voit son environnement quotidien transformé ? Un projet contribue à un objectif collectif de production électrique, mais ses conséquences sont situées.
La deuxième question concerne le pouvoir de participer. Une réunion d’information permet-elle encore de discuter de l’emplacement, de la taille du projet ou d’autres options ? Les objections reçoivent-elles une réponse argumentée ? Lorsque les choix paraissent déjà arrêtés, la consultation peut être vécue comme une formalité. Le résultat observé dès le permis invite à prendre au sérieux cette phase précoce.
Enfin, la troisième concerne la reconnaissance de l’attachement des personnes à leur territoire. Un paysage peut porter une histoire familiale, une identité collective ou une manière d’habiter. Ces dimensions se traduisent difficilement en compensation financière. Les reconnaître suppose de les intégrer à la discussion, y compris lorsque les désaccords persistent.
Ces interrogations peuvent rencontrer une défiance politique préexistante. Elles peuvent aussi offrir des prises à des partis qui promettent de défendre les habitants contre des décisions présentées comme imposées. Cette réalité ne semble pas propre à la France : en Allemagne, le chercheur en sociologie politique Bastien Fond a, par exemple, récemment analysé la stratégie anti-éolienne du parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD).
Notre étude apporte, pour sa part, un éclairage français inédit sur cette relation entre transition énergétique et vote. Elle permet surtout de préciser quand une association apparaît et jusqu’où elle s’étend.
Faire une place aux habitants avant le chantier
À l’approche des élections, certains maires préfèrent reporter les projets d’énergies renouvelables par crainte que les oppositions locales ne leur coûtent des voix. Les conflits peuvent surgir dès la campagne, alors que les bénéfices pour la commune, comme les recettes fiscales, ne deviennent souvent visibles que plus tard.
Notre nouvelle étude invite à regarder aussi les conditions dans lesquelles les projets sont discutés au-delà du seul calendrier électoral. Une première piste consiste à ouvrir le dialogue suffisamment tôt pour qu’il puisse modifier le projet, puis à rendre lisible ce qui a été retenu ou écarté et pourquoi. Une autre est d’associer les communes voisines, en discutant avec elles des conséquences paysagères et des retombées.
La participation des habitants à la gouvernance et au financement constitue également une piste. Les économistes Vincent Auffray et Romain Schweizer défendent ainsi une transition davantage appuyée sur les initiatives citoyennes. Ces démarches ouvrent une discussion sur la place des habitants dans les choix énergétiques ; elles ne garantissent pas la disparition des conflits.
Nos résultats ne font pas de l’éolien une explication générale de la progression de l’extrême droite. Ils portent sur des évolutions communales, sans identifier les personnes qui changent de vote ni leurs raisons. Ils ne démontrent pas davantage qu’un recul des ambitions climatiques réduirait ce vote. Ils montrent, en revanche, que la relation politique à un projet se construit bien avant sa mise en service. Au moment où les premiers mâts apparaissent, une partie de cette histoire est déjà écrite. Donner aux habitants une prise réelle sur les choix qui transforment leur cadre de vie mérite donc une place dès les premières étapes de la transition.
Sébastien Bourdin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.10.2026 à 16:19
Face à Donald Trump et Peter Thiel, la contre-offensive des jésuites américains aux côtés de Léon XIV
Texte intégral (3375 mots)

L’ESSENTIEL
Les réseaux jésuites américains ont joué un rôle majeur dans la diffusion de Magnifica Humanitas, première encyclique de Léon XIV, consacrée à la protection de la personne humaine à l’heure de l’intelligence artificielle.
Face à Peter Thiel et à l’idéologie MAGA, les jésuites défendent une autre vision du pouvoir technologique, fondée sur la dignité humaine, la régulation de l’IA, la paix et le bien commun.
Leur mobilisation s’étend aux grands enjeux politiques américains, de la défense des migrants à l’aide humanitaire, en passant par la limitation du pouvoir exécutif et la dénonciation du recours à la force armée.
Léon XIV, né Robert Francis Prevost, citoyen des États-Unis, a été élu pape le 8 mai 2025, trois mois après le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump. Sur la plupart des grands dossiers, les deux hommes ne sont pas sur la même longueur d'ondes, au contraire, si bien que Trump lui-même, et encore plus certains de ses alliés, au premier rang desquels le milliardaire de la tech Peter Thiel, ont tenu des propos peu amènes sur le souverain pontife, spécialement au vu du contenu de sa première encyclique, Magnifica Humanitas, publiée en mai 2026.
Dans cette lutte, les influents jésuites américains soutiennent massivement le pape.
Les jésuites américains en première ligne pour la diffusion de Magnifica Humanitas
Le monde jésuite semble avoir joué un rôle important dans l'élaboration de Magnifica Humanitas, consacrée à la protection de la personne humaine à l'heure de l'intelligence artificielle.
Même si une encyclique demeure le texte du pape qui la signe, ce type de document est toujours un travail collectif. L'étude d'Alberto Melloni parue en juillet 2026 dans Le Grand Continent insiste fortement sur son caractère composite. L'auteur relève des changements de vocabulaire, de longueur des phrases, de références, de registre théologique et même de ponctuation, qui suggèrent l'intervention de plusieurs rédacteurs ; une affirmation partagée par des vaticanistes informés.
Outre Paolo Benanti, franciscain du Tiers-Ordre régulier travaillant sur l'éthique appliquée à l'IA, l'encyclique a été préparée principalement par l'entourage du cardinal Michael Czerny, lui-même jésuite canadien, et jusqu'à peu, Préfet du Dicastère pour le Service du développement humain intégral. Alberto Melloni a aussi détecté dans les paragraphes 17-46 une troisième plume dont le vocabulaire – particulièrement l'usage répété de la notion de discernement – révèle une culture ou une appartenance à la Compagnie de Jésus. L'identification reste une hypothèse, mais la convergence est tentante.
Au-delà de la fabrication du texte, une forte mobilisation des réseaux jésuites a également été remarquée, notamment aux États-Unis, pays où leur implantation est profonde. Dans le relevé des interventions indexées sur Internet, entre le 25 mai et le 15 août 2026, pas moins de 14 prises de parole substantielles (articles, entretiens, podcasts ou interventions distinctes) émanent de jésuites basés aux États-Unis.
La Jesuit Conference of Canada and the United States consacre dès le 26 mai une publication spécifique aux réactions suscitées par le texte chez certains penseurs jésuites de premier plan, qui se montrent très élogieux sur le texte. America magazine, principale revue jésuite, a poursuivi la discussion tout au long de l'été 2026.
De la diffusion à l'action politique
Le 2 juin 2026, la Jesuit Conference of Canada and the United States adresse aux responsables du Congrès américain une lettre destinée à traduire les principes de Magnifica Humanitas en orientations de politique publique concernant l'intelligence artificielle.
Le document aborde les inégalités économiques, les droits des travailleurs, la protection des enfants, ainsi que la défense de la régulation technologique. Le père Chris Kellerman, responsable de l’Office of Justice and Ecology de la conférence jésuite, explique que l'objectif consiste à persuader les représentants et sénateurs. Magnifica Humanitas passe ainsi du statut de document pontifical commenté à celui de référence du lobbying catholique sur la politique américaine en matière d'IA. On peut donc distinguer trois fonctions successives remplies par les réseaux jésuites américains : interpréter le texte ; le diffuser dans leurs médias et institutions ; puis chercher à traduire ses principes en politique publique.
Or ces principes vont à l'encontre de l'idéologie trumpiste. Il était prévisible, dès la première présidence Trump, que les jésuites américains ne cautionnent pas la montée du mouvement MAGA. Historiquement, l'ordre n'a jamais participé à la moindre « légende dorée » américaine. La politique trumpienne a donc été dès ses commencements mise à distance, critiquée et soupesée, à l'aune de la tradition intellectuelle et théologique de sa branche états-unienne.
En revanche, les jésuites ont immédiatement épaulé les déclarations de Léon XIV, élu quelques semaines après le président. De leur point de vue, l'Église américaine se trouvait directement confrontée à plusieurs problématiques urgentes affectant les États-Unis «sous empire» Trump :la brutalisation par leur pays des relations internationales, la régression démocratique à son sommet, la mentalité affairiste et écocide du pouvoir, la collusion tentaculaire et prédatrice de la Tech et, enfin, le traitement délétère des migrants, réfugiés et autres détenteurs de visas temporaires.
À lire aussi : ICE : une chasse à l’homme contraire au droit et très lucrative pour Trump et ses amis
Affronter le démiurge
Les jésuites américains se sont trouvés en première ligne face à celui que l'encyclique Magnifica Humanitas a le plus exaspéré : Peter Thiel, le Tech-milliardaire tout puissant, transformé en oracle de l'Amérique.
En juillet 2026, Thiel affirme, lors de l'Aspen Ideas Festival, que le pape Léon XIV travaille «pour les communistes chinois», estimant que ses appels à la régulation de l'IA pénalisent l'Occident face à la Chine.
Thiel publie également un essai, avec sa jeune plume Sam Wolfe, dans la revue conservatrice catholique First Things. Fondée à la fin du XXe siècle par le prêtre converti Richard John Neuhaus, cette revue a largement ouvert ses portes à Thiel à partir de 2007, à la fois comme auteur et comme membre de son comité financier (au moins jusqu'en 2010) et vraisemblablement comme donateur indirect. L'essai intitulé The Pope and The Antichrist reprend les principaux arguments de ses conférences ou «leçons» privées, distillées de la Californie à Paris, et même jusqu'à Rome, à quelques encablures du Vatican.
En vis-à-vis, on trouve pas moins de neuf interventions jésuites critiques de la grande vision de Peter Thiel : quatre études — Antonio Spadaro à deux reprises, James Martin et Kuruvilla Pandikattu — auxquelles s'ajoutent cinq analyses publiées par America Magazine. Ces occurrences n'incluent pas toutes les reprises sur les réseaux sociaux, ni tous les textes critiquant l'écosystème Thiel-Vance-Palantir (l'entreprise fondée par Thiel).
L'opposition de Thiel aux propositions de Léon XIV est frontale, car Magnifica Humanitas fait de la régulation du pouvoir technologique une exigence essentielle de l'ordre international, au même titre que le multilatéralisme et le maintien de la paix. Dans la grille thielienne, la figure de ce pape pacificateur correspond donc presque terme pour terme à ce qu'elle définit comme l'Antéchrist. L'ironie du propos semble échapper à son auteur : Thiel prétend redouter un futur «système de gouvernance mondiale», capable de contrôler les hommes, alors qu'il est lui-même cofondateur de l'une des infrastructures privées les plus puissantes de ce type de contrôle.
Après la publication de l'encyclique en mai 2026, le réseau jésuite démultiplie ses avertissements à l'encontre de la pseudo-pensée de Peter Thiel qui se pare, qui plus est, d'un vernis chrétien capable d'abuser les crédules. L'universitaire Nathan Schneider revient sur les scénarios apocalyptiques de Thiel, qui permettent de détourner l'attention des conséquences à long terme de l'usage de Palantir sur les politiques migratoires et sur la conduite de la guerre.
De son côté, le jésuite indien Kuruvilla Pandikattu, philosophe et éthicien des sciences, s'inquiète en juin 2026 des dangers que fait courir Thiel en s'appropriant le langage religieux et en transformant la théologie en un nouvel instrument de l'architecture du contrôle.
Sauver le régime démocratique
L'autre grand combat des jésuites américains est la critique de la plupart des initiatives du gouvernement de Trump : mesures anti-immigration, politique internationale marquée par le langage de la force et de la guerre, extension du pouvoir exécutif.
Cette résistance n'est pas présentée comme partisane : elle est formulée au nom de la doctrine sociale catholique, de la dignité humaine, de la solidarité, de la paix et de la limitation du pouvoir. Dans ces combats, les jésuites ont anticipé les prises de parole de Léon XIV. Ils ont disposé de plusieurs relais, dont l’Office of Justice and Ecology de la Jesuit Conference, qui pratique explicitement l’advocacy (plaidoyer) auprès des pouvoirs publics, le Jesuit Migration Network, le Jesuit Refugee Service USA, des paroisses et d'autres institutions comme le réseau laïque Ignatian Solidarity Network.
Forts d'une déclaration nationale publiée en janvier 2025, au tout début du deuxième mandat de Trump, ce réseau use des ressources juridiques et des méthodes de la lutte civique : accompagnement devant les tribunaux et lors des convocations de l'ICE ; mise en place de centres d'aide ; manifestations et processions ; création du Pope Francis Center à San Diego ; interventions auprès du Congrès et du Sénat ; critique des détentions et des expulsions massives ; mobilisations scolaires «Faith Not Fear» ; diffusion des outils «Know Your Rights» ; et interventions en faveur du droit du sol, remis en cause par Trump.
Leur argument central consiste à refuser que les migrants en situation irrégulière soient l'objet d'une menace collective : la garantie de leur dignité impose des limites morales à l'action de l'État.
Contestation des coupes dans l'aide humanitaire des États-Unis
La suppression ou le gel d'une partie de l'aide extérieure américaine a également mobilisé le Jesuit Refugee Service USA (JRS). En février 2025, l'organisation, qui attendait environ 18 millions de dollars du Bureau of Population, Refugees and Migration du Département d'État, estimait que la suspension de ce versement allait affecter directement plus de 103 000 réfugiés et personnes déplacées de force dont elle s'occupait et indirectement près de 300 000 personnes supplémentaires, sans compter le licenciement de 400 salariés du JRS dans le monde.
Le JRS n'a cessé de défendre le principe de l'aide internationale américaine – dont l'arrêt a touché toutes les initiatives du réseau Caritas monde – au nom de la solidarité, de la paix et du bien commun, rappelant que c'est l'assistance américaine qui a le plus contribué, depuis la Seconde Guerre mondiale et plus encore les années soixante, à aider les populations en détresse. Sans compter que cette générosité a été pour le pays un formidable outil de soft power.
Dénonciation de l'emploi de la force armée par l'administration Trump
Plus largement, les essayistes jésuites dénoncent une conception des relations internationales fondée prioritairement sur la force et la puissance, critique que les prises de position de Léon XIV en faveur du droit international, du dialogue et de la négociation sont venues conforter dès son intronisation. Dans America magazine, le 8 avril 2026, le rédacteur en chef Sam Sawyer décrit l'administration Trump donnant à voir ce qu'est «un monde gouverné par la seule puissance». Il salue parallèlement la dénonciation par Léon XIV du recours à la violence et du désir de domination, qualifiés de «profondément antichrétiens».
La question de la guerre et l'usage démonstratif de la force par Washington radicalisent encore plus les commentaires jésuites, l'ordre ayant compté de grands théologiens de la guerre à l'âge nucléaire, comme John C. Ford (1902-1989) et Drew Christiansen (1945-2022), qui ont dénoncé tout type de bombardement indiscriminé, tout conflit préventif et, partant, le principe de la dissuasion nucléaire, perçu comme un risque majeur pour l'avenir de l'humanité.
Depuis mars 2026, Sam Sawyer a produit pas moins de quatre analyses contestant les menaces contre l'Iran, le recours croissant à la puissance militaire et l'affaiblissement des mécanismes constitutionnels limitant le pouvoir présidentiel en matière de guerre.
Opposition à l'extension du pouvoir exécutif
Cette critique débouche finalement sur celle de l'extension brutale du pouvoir exécutif. Les médias jésuites défendent l'autonomie des pouvoirs, du Congrès, des tribunaux, les libertés publiques de la presse, des universités, des associations, des Églises et plus généralement des corps intermédiaires. La pensée du grand politiste John Courtney Murray (1904-1967) est ainsi remise en avant : l'État a une responsabilité morale certes, mais il ne couvre pas la société dans son ensemble et ne peut absorber les libertés et communautés qui lui préexistent.
L'élection de Léon XIV et ses prises de parole ont renforcé la dynamique jésuite. Ses différentes mobilisations – migrants, ICE, aide internationale, Iran, Gaza, guerres, pouvoir présidentiel, défense des institutions et, aussi, critique de l'intégralisme catholique apparaissent comme les aspects d'un même objectif : empêcher que le «bien commun» tiré de la théologie catholique puisse devenir une justification religieuse favorable à la concentration de la puissance politique et technologique au détriment des populations civiles.
Cet article a été co-écrit avec Frédéric Dorel, Maître de conférences retraité; directeur pendant 20 ans du Département des Sciences humaines et sociales de l’École Centrale de Nantes. Ses publications en Europe et aux États-Unis (Presses Universitaires du Septentrion, Brill USA, Cambridge Scholars Publishing, Amnis, Revue de l’AFEA, Ellipses, etc.), portent principalement sur les activités des prêtres jésuites aux États-Unis.
Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.10.2026 à 16:19
Michel Foucault, penseur de l’actualité
Texte intégral (2320 mots)
L’ESSENTIEL
Michel Foucault est né il y a cent ans, le 15 octobre 1926. Il est l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde.
Son œuvre a ouvert des champs d’analyse inédits – invention de la prison, de la psychiatrie, « gouvernement » des individus et des corps par les institutions (religion, justice, État).
Le philosophe nous a légué une manière d’interroger ce qui semble aller de soi, nos valeurs profondes. Il nous propose en somme une démarche critique.
Que Michel Foucault soit aujourd’hui l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde et que son influence continue de croître dans de nombreux domaines et disciplines, y compris sur des sujets qu’il n’a pas explorés, mérite certainement l’attention. Plus que les concepts qu’il a créés – la société disciplinaire, le pouvoir pastoral, la biopolitique, la gouvernementalité, et d’autres – ce que beaucoup retiennent, c’est une certaine manière de penser, d’interroger ce qui semble aller de soi, de remettre en cause ce que l’on croit savoir. En somme, c’est une démarche critique.
La démarche critique
Il l’exprime de la façon la plus explicite dans un texte qu’il écrit peu avant de mourir pour le 200e anniversaire de la publication de l’article célèbre de Kant « Qu’est-ce que les Lumières ? » On sait que pour le philosophe allemand, ce qui caractérise cette période de l’histoire occidentale qu’on appelle les Lumières, c’est l’entrée des individus dans une majorité intellectuelle et politique par laquelle ils s’autorisent à penser par eux-mêmes face au souverain, à la religion, et plus largement à toute forme d’autorité – ce que Michel Foucault appelle « l’âge de la critique ».
Comment le caractériser ? N’hésitant pas à s’approprier, en l’infléchissant quelque peu, l’analyse kantienne, il veut voir dans la critique un « rapport réflexif au présent » c’est-à-dire un questionnement permanent sur ce qu’il y a de contingent, voire d’arbitraire dans ce qui nous paraît comme nécessaire. Pour le dire autrement, qu’y a-t-il de singulier dans notre manière de voir le monde aujourd’hui, et comment est-elle différente de la manière dont on le voyait hier, en évitant de se demander si c’est mieux ou moins bien, pour se concentrer sur le point de savoir ce qui a changé et que nous avons peut-être perdu la faculté de reconnaître. Exercice assurément difficile puisqu’il cherche à éclairer nos points aveugles, à la manière dont Nietzsche, dans La Généalogie de la morale, appelait à nous interroger sur les valeurs de nos valeurs. On peut l’illustrer par un exemple, celui de la prison.
L’invention de la prison à l’âge moderne
Dans son livre Surveiller et punir, Michel Foucault rappelle que la prison, telle que nous la connaissons, c’est-à-dire comme la sanction qui s’impose mentalement aussi bien aux juges qu’au public lorsqu’un délit ou un crime est commis, est une création récente. Avant la fin du XVIIIe siècle, les rares personnes incarcérées l’étaient soit en attendant leur procès pour éviter qu’elles ne s’échappent, soit jusqu'à ce qu’elles aient réglé leurs dettes si elles devaient de l’argent. Les châtiments les plus fréquents étaient l’amende et le bannissement, parfois le fouet, le marquage au fer rouge ou d’autres peines encore. Spectaculaires, les exécutions étaient devenues de plus en plus rares.
Lorsque la prison est inventée, elle s’inscrit dans un discours sur l’adoucissement des peines avec la possibilité d’un réglage fin. On ne flétrit plus le corps, on ne donne plus la mort, on enferme, et la sentence peut être adaptée à la gravité de l’infraction commise. La prison se présente donc comme une peine moins cruelle et plus juste, conformément aux recommandations du grand juriste italien Cesare Beccaria. Elle semble un progrès moral et se généralise rapidement. Mais en l'étudiant au XIXe siècle, Michel Foucault établit deux faits. D’une part, la cruauté n’y disparaît pas ; la dureté des châtiments au sein de l’institution pénitentiaire est moins visible, mais elle y est omniprésente. D’autre part, la justice ne s’applique pas ; la loi et les magistrats distinguent des illégalismes populaires qu’on sanctionne sévèrement et des illégalismes bourgeois qu’on épargne.
Ainsi Michel Foucault peut-il établir ce qu’est la véritable mission de la prison – punir plus et sélectionner les individus que l’on veut punir – et ce qu’est son fonctionnement réel – un empilement de peines à l’intérieur de la peine. En somme, il lève le voile sur le mythe du progrès moral. Il ne dit pas que c’est pire que les sanctions précédentes, mais il refuse de reconnaître que ce serait mieux. La question qu’il se pose est : qu’est-ce que cela change, dans le système pénal, d’avoir inventé la prison ?
Un demi-siècle après ses recherches sur le sujet, on ne peut que constater le bien-fondé de ses analyses. Dans l’intervalle, le nombre de personnes incarcérées en France a triplé alors que pourtant la criminalité la plus grave déclinait, tandis que l’inégalité de la distribution sociale des sentences se creuse, les catégories modestes racisées étant plus lourdement sanctionnées, quand les responsables politiques et les forces de l’ordre se voient – presque toujours – dispensés d’emprisonnement. Quant à la cruauté des sanctions au sein de l’univers carcéral, l’isolement disciplinaire, qui est de loin la plus fréquente, en est l’illustration, conduisant à un taux de suicide dix fois supérieur à ce qu’il est dans les cellules ordinaires, la France étant le pays d’Europe où l’on se donne le plus la mort en prison.
Comprendre le pouvoir autrement
Ce travail que mène Michel Foucault sur le système pénal, il l’a commencé alors qu’il venait d’être élu au Collège de France. Dans son cours de 1973 intitulé « La Société punitive », il livre une réflexion remarquable de sa manière de penser, n’hésitant pas à revenir sur des propos antérieurs pour les critiquer. Le pouvoir, dit-il, je l’ai traité en termes de répression, avec la réponse policière à des soulèvements paysans, et d’exclusion, avec la création de l’institution pénitentiaire. Or, une telle approche néglige le fait que le pouvoir n’a pas seulement cette fonction négative ; il a aussi une fonction positive. Il génère des effets sur les individus et sur la société. Le pouvoir est donc productif. Ce renversement conceptuel a un impact considérable non seulement sur ses propres enquêtes mais également sur les recherches en sciences humaines et sociales. Il ne s’agit plus uniquement de comprendre le pouvoir comme ce qui opprime et supprime, mais comme ce qui transforme et normalise. Le pouvoir est à la fois une source d’assujettissement, par quoi il s’impose aux individus par la contrainte, voire la violence, et une source de subjectivation, par quoi il les constitue d’une certaine manière, leur donne des valeurs, des habitudes, des manières d’être.
L’identification de ce processus aboutit à l’idée de biopouvoir qu’il développe dans les dernières pages de son livre de 1976 La Volonté de savoir. Pendant longtemps, le pouvoir s’est manifesté par le droit souverain de distribuer la mort. À partir du XVIIIe siècle, voire un peu avant, il se donne pour objet de réguler la vie. C’est ce qu’il appelle le biopouvoir. Il en distingue deux composantes. Il y a d’un côté l’anatomopolitique, c’est-à-dire la discipline des corps, l’apprentissage de la manière dont on doit se conduire. La famille, l’école, la religion, l’armée, la manufacture, la justice, la prison sont les institutions qui ont cette mission. Et il y a d’un autre côté la biopolitique, à savoir l’administration de la population, car il ne s’agit de prendre en charge non plus seulement un territoire mais celles et ceux qui y vivent. Cette innovation procède par le développement de connaissances avec notamment l’économie politique, la démographie, qu’on appelle alors la statistique morale, et l’épidémiologie, qui n’a pas encore ce nom, et aussi par un ensemble d’actions sur cette population telles que les programmes natalistes, la protection infantile ou le contrôle des migrations.
Pour Michel Foucault, le biopouvoir est ainsi le grand bouleversement de l’histoire des sociétés occidentales, ce qu’il résume en affirmant que pendant plus de deux millénaires, l’être humain était un animal vivant doté d’une existence politique et qu’avec l’avènement de la modernité il est devenu « un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question ». La formule est brillante, et elle ouvre des champs de recherche en histoire, en sociologie, en science politique. Il faut toutefois souligner que cette vie dont il est question est la vie de l’espèce, comme il le dit. Le biopouvoir est discipline des corps et gouvernement des populations, et non politique de la vie comme l’étymologie pourrait le donner à penser. Il ne concerne pas la façon dont on traite les vies.
Mais ce qui est essentiel dans le déplacement anthropologique qu’il opère, c’est que le pouvoir produit. Là encore, cependant, il se corrige lui-même. Car dès l’année suivante, il délaisse le biopouvoir, trop monolithique, trop massif, trop lié au projet capitaliste comme il l’avait précédemment affirmé, et il avance un autre concept : celui de gouvernementalité. Il explicite plus tard comme « conduite des conduites », telle que la mettent en œuvre la religion, la justice, l’enseignement, la santé publique, l’État. Le pouvoir n’est plus ce bloc doté d’une verticalité mais un réseau ramifié dans tous les interstices de la vie en société. Il n’y a pas de relations sociales sans rapports de pouvoir.
On avait toutefois pu penser que, depuis ses premiers travaux, dans lesquels il montrait qu’il n’y avait pas de savoir qui ne soit lié à des formes de pouvoir, jusqu’à ses dernières enquêtes, portant sur les manifestations du pouvoir dans la société disciplinaire et le gouvernement des vivants, il ne s’intéressait qu’à un côté des choses : le côté de la puissance, de l’ordre, de ce qui opère sur les individus, qu’il s’agisse d’assujettissement ou de subjectivation. Dans les dernières années, il rectifie et clarifie son propos. Il n’y a pas d’exercice du pouvoir qui ne s’accompagne de l’expression de résistances. Le pouvoir se manifeste toujours de manière relationnelle, dans un affrontement. Ce qu’il exprime d’une formule : « Là où il y a pouvoir, il y a résistance ».
La démarche critique, qu’il applique à lui-même comme aux autres, repose donc sur une vigilance à l’égard des certitudes et des évidences. Mais elle ne se limite pas à l’entre-soi du monde académique. Lors des deux dernières années de son cours au Collège de France, il s’intéresse au courage de la vérité tel qu’il se déploie dans la Grèce antique, et il en prend pour exemples Socrate qui meurt pour en avoir fait preuve, et Diogène qui scandalise pour en faire un mode d’existence. Le courage de la vérité, il est de dire au pouvoir ce qu’on tient pour vrai, et ce, quel que soit le risque que l’on prenne en le disant. Telle est la dernière leçon de Michel Foucault qui est aujourd’hui, pour reprendre un mot qu’il affectionne, d’une « actualité » urgente et nécessaire.
Didier Fassin est l’auteur de Ainsi pensait Michel Foucault. Enquête sur une philosophie pour notre temps (La Découverte, 2026) et Michel Foucault retrouvé (Seuil, 2026) ; il est également le commissaire général de l’exposition « Foucault. Une aventure intellectuelle au Collège de France » qui se tient jusqu’en janvier 2027.
Didier Fassin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.10.2026 à 16:19
Santé mentale des adolescents et mobilisations lycéennes, des causes communes ?
Texte intégral (2550 mots)
L’ESSENTIEL
À l’heure des mobilisations lycéennes, on peut s’interroger sur les liens entre les conditions de scolarité et la santé mentale des jeunes.
Des études objectivent les difficultés psychologiques que connaissent nombre de jeunes, dès le collège, les filles davantage que les garçons.
Ces données peuvent être mises en regard de résultats qui documentent leur ressenti concernant leur scolarité (pression, impact de Parcoursup, classes surchargées…).
Depuis la mi-septembre 2026, des dizaines de milliers de lycéens et étudiants se mobilisent en France pour réclamer des améliorations de leurs conditions d’enseignement : davantage de professeurs remplaçants, des emplois du temps plus adaptés à leurs besoins, un bâti en bon état, et une refonte du système d’affectation dans l’enseignement supérieur – Parcoursup, pointant les inégalités sociales au sein du système d’enseignement secondaire et à l’université.
À lire aussi : « Vous pouvez nous prendre le téléphone, mais pas la parole » : le mouvement lycéen et le sentiment de ne pas être écouté
Leurs revendications illustrent un ressenti de pression scolaire et d’anxiété, attribué à un environnement d’apprentissage peu favorable au bien-être psychologique. Que nous disent les études sur ce sujet ? Comment va la santé mentale des jeunes en France, et quels liens avec leurs conditions de scolarité ?
Des enquêtes sur les difficultés psychologiques des collégiens et lycéens
La santé mentale des adolescents est décrite depuis les années 2000 au travers des enquêtes HBSC (Health behavior in School-Aged Children) et ESPAD (European School Survey Project on Alcohol and Other Drugs), rassemblées depuis 2018 sous la forme de l’enquête EnCLass. Édition après édition, celles-ci montrent un niveau élevé de difficultés psychologiques.
L’adolescence est par définition une période de transformation psychique, corporelle, sociale et le fait qu’elle soit synonyme de difficultés psychiques pour certains et certaines jeunes est connu.
Néanmoins, les résultats du suivi populationnel construit au travers de l’enquête Enclass montrent une évolution défavorable accélérée par la pandémie de Covid-19 – si, pendant les confinements toute la population était deux fois plus anxieuse et plus déprimée qu’auparavant, les adultes sont revenus à des niveaux de symptômes plus habituels après la fin de la pandémie. Pas les jeunes.
D’après les dernières données d’EnClass recueillies en 2024, 45 % des collégiens (scolarisés en sixième, cinquième et quatrième) rapportent au moins une plainte psychologique (déprime, irritabilité ou nervosité) plus d’une fois par semaine depuis au moins six mois, 32 % déclarent ressentir de la nervosité, 29 % de l’irritabilité et 21 % un sentiment de déprime.
Ce type de difficultés psychologiques est systématiquement plus élevé chez les filles et augmente avec l’âge. Chez les garçons, les niveaux de détresse psychologique semblent être en léger recul par rapport à l’édition EnClass 2022.
Chez les lycéens, la situation s’est plutôt détériorée : 19 % des lycéens ont un risque important de dépression, 20 % déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours des 12 mois précédents, 15 % ont fait une tentative de suicide à un moment de leur vie.
Chez l’adulte, des épisodes dépressifs et troubles anxieux plus fréquents entre 18 et 29 ans
Les difficultés psychologiques peuvent persister après la fin de la scolarité dans l’enseignement secondaire. Le Baromètre de Santé publique France révèle qu’en 2024, les jeunes de 18 à 29 ans sont le groupe d’adultes le plus touché par des épisodes dépressifs caractérisés – une personne sur cinq (21 %) était concernée au cours des 12 mois précédant l’enquête, près de 7 % rapportant un épisode dépressif sévère.
De manière similaire, le trouble anxieux généralisé est aussi plus fréquent chez les jeunes de 18 à 29 ans que dans d’autres groupes de la population : 8 % sont concernés.
Enfin, les jeunes de 18 à 29 ans sont aussi le groupe déclarant le plus de pensées suicidaires (8,6 % dans les 12 mois précédant l’étude) et de tentatives de suicide (6,7 % en ont déjà fait une au cours de leur vie). Ce dernier résultat est surprenant dans la mesure où les tentatives de suicide sont cumulatives et où les taux devraient augmenter avec l’âge.
Il pourrait indiquer que les jeunes, particulièrement concernés par des gestes suicidaires, s’en souviennent mieux que d’autres groupes. Un effet générationnel pourrait aussi exister, avec des jeunes nés au début des années 2000 plus touchés par des comportements suicidaires que des générations antérieures pour des raisons multiples – dégradation de l’état de santé mentale, augmentation de la pauvreté, influence de contenus diffusés sur les réseaux sociaux – il ne pourra être confirmé qu’à plus long terme.
La santé mentale des jeunes dégradée depuis le Covid-19
Les données de recours aux soins examinées confirment une dégradation de la santé mentale des jeunes depuis la pandémie de Covid-19 : en 2024, les jeunes filles de 11-17 ans et l’ensemble des jeunes de 18-24 ans étaient les groupes au sein desquels les recours aux urgences pour des gestes auto-infligés, dont des tentatives de suicide, étaient les plus élevés, les niveaux étant relativement stables depuis 2021.
Le taux d’hospitalisations pour des gestes auto-infligés était par contre plus élevé en 2024 qu’au cours des trois années antérieures, avec des niveaux particulièrement élevés chez les jeunes filles de 11-17 ans et les 18-24 ans des deux sexes.
Santé mentale des jeunes : le Covid-19 et les inégalités socioéconomiques en cause ?
Plus de cinq ans après la fin de la pandémie de Covid-19, les difficultés psychiques des adolescents et des jeunes adultes sont donc à des niveaux élevés en France, une tendance observée également dans d’autres pays. Le contexte de conflits armés en Ukraine et au Moyen-Orient, le changement climatique, et les contenus véhiculés par les réseaux contribuent certainement à ces niveaux de mal-être.
Mais l’aggravation des inégalités sociales pourrait également jouer également un rôle : en France, le taux de pauvreté est passé de 14 % de la population en 2016 à 15,4 % en 2024, c’est-à-dire le niveau le plus élevé depuis 30 ans, un niveau élevé toutefois équivalent à la moyenne de l’Union européenne. Le groupe le plus touché par la pauvreté – 30 % des personnes – est les familles monoparentales, au sein desquelles grandissent environ 25 % des adolescents en France.
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Pression, climat en classe, réforme du bac… quels impacts des conditions de scolarité ?
À côté de ces déterminants sociétaux et macro-économiques, quel est le rôle du contexte scolaire ? Les jeunes invoquent régulièrement le stress lié à Parcoursup, le système d’affectation dans l’enseignement supérieur qui se base sur les résultats obtenus au cours des deux dernières années de lycée.
La pression scolaire, sur fond d’inquiétudes plus larges concernant l’avenir scolaire et professionnel, fait partie des facteurs de stress pouvant augmenter le risque de symptômes d’anxiété et de dépression chez les jeunes. L’étude internationale Health Behavior in School-Aged Children (HBCS) menée sous l’égide de l’Organisation mondiale de la santé en Europe (OMS), en Asie Centrale et au Canada, montre que les élèves français ne sont pas ceux qui s’en plaignent le plus.
En revanche, ils font partie de ceux qui ont connu une évolution peu favorable au cours des dernières années, surtout les jeunes filles. En 2014, 40 % des jeunes filles de 15 ans en France rapportaient une forte pression scolaire, elles étaient 60 % 8 ans plus tard.
La pression peut venir des programmes scolaires à couvrir et des modes d’évaluation. Elle peut aussi refléter les conditions d’apprentissage et la possibilité pour les élèves de recevoir le soutien dont ils ont besoin de la part de leurs enseignants.
Les adolescents français se distinguent aussi par des niveaux de confiance dans leurs enseignants plus bas que la moyenne : 35 % des élèves de 15 ans disent être soutenus par leurs enseignants, par rapport à 42 % en moyenne. En parallèle, ils sont 48 %, par rapport à une moyenne de 53 %, à déclarer se sentir soutenus par leurs camarades.
Les enquêtes PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) confirment ces résultats – en 2022, 18 % des élèves français de 15 ans indiquaient que les professeurs ne s’intéressaient pas à la réussite de chacun des élèves, par rapport à 11 % en moyenne. Par ailleurs, la moitié des élèves français se plaignaient du bruit et de l’agitation en classe, et la France figurait dans la fourchette haute des pays dont les élèves avaient tendance à avoir moins confiance en eux et déclaraient plus fréquemment avoir peur de l’échec.
Ces tendances peuvent être rapprochées de l’augmentation du nombre d’élèves par classe au lycée d’enseignement général et technologique, de 27 par classe en 1990 à plus de 30 en 2023. On peut aussi s’interroger sur l’impact de la réforme du baccalauréat de 2018 qui, en supprimant les séries, a peut-être individualisé les parcours scolaires et éclaté les groupes classes, en isolant les élèves et en rendant plus difficile la possibilité de trouver du soutien auprès de leurs camarades. Une hypothèse sur laquelle devraient se pencher de futurs travaux de recherche pour l’infirmer ou la confirmer.
Prendre aussi en compte la baisse relative des moyens de l’enseignement
La pression scolaire vient aussi de la perception de ce qui se passe après le lycée. Si, en 2024, près de huit bacheliers sur dix ont poursuivi leurs études dans l’enseignement supérieur, environ 35 % des étudiants inscrits en licence seulement décrochent un diplôme en trois ans et 55 % quittent l’université sans diplôme, ces taux étant respectivement de 45 et 40 % dans l’Union européenne.
Enfin, si la France investit en moyenne autour de 15 000 dollars US par élève (ce qui équivaut actuellement à environ 13500 euros) tout au long de sa scolarité, ce qui correspond à environ 5 % du produit intérieur brut, des montants comparables aux moyennes observées dans les pays de l’OCDE, cet investissement est resté stable entre 2015 et 2022, alors que le nombre d’étudiants a augmenté de 20 % au cours de la même période. Ceci s’est traduit par une diminution relative de la part des financements publics pour l’enseignement supérieur, passé de 80 % en 2015 à 75 % en 2022.
Cette baisse relative des moyens investis dans l’enseignement secondaire et supérieur pourrait se traduire par la dégradation des conditions d’apprentissage constatées par les élèves – professeurs non remplacés, baisse de l’attractivité des concours d’enseignants entraînant l’emploi d’enseignants contractuels peu formés, problèmes d’affectation des milliers de bacheliers faute de places dans l’enseignement supérieur.
La santé mentale des jeunes est directement liée aux environnements dans lesquels ils grandissent, physiques et virtuels, et le système scolaire dans lequel ils évoluent influe indéniablement sur leur vécu, le niveau de stress, et le sentiment d’injustice et d’inquiétude que nombre d’entre eux expriment.
Les raisons pour lesquelles les lycéens se mobilisent pourraient bien être, au moins en partie, les mêmes que celles pour lesquelles leur santé mentale s’est dégradée au cours des dernières années.
Maria Melchior est adhérente de la FCPE (association de parents d’élèves) et membre du conseil d'administration de l’Ecole des Parents et des Educateurs. Elle a reçu des financements de l’Union européenne, de l’Agence Nationale de la Recherche, et de l’Institut national du cancer.
Camille Davisse-Paturet a reçu des financements de l'Institut pour la Recherche en Santé Publique (IReSP).
14.10.2026 à 16:17
Can AI feel safer than human advice for consumers who face discrimination?
Texte intégral (1701 mots)
KEY TAKEAWAYS
A study highlights that consumers who have experienced discrimination are more likely to turn to AI-based recommendations rather than human advice.
The fear of being judged or feeling embarrassed can lead people to use AI.
If AI systems are themselves biased, they risk exacerbating the very discrimination that consumers were trying to escape.
What should you cook for dinner on a budget of 20 euros when you have a guest with a gluten intolerance? A shopper might ask a shop assistant for advice or consult, for example, Hopla, the AI-powered shopping assistant launched by French supermarket chain Carrefour. Behind this very ordinary everyday choice lies a broader question: when faced with a recommendation, who do we trust more? A human being or an AI?
Recent research – on decision-making processes, the impact of errors, etc. – has highlighted a clear and well-established trend: people tend to prefer other people (as opposed to AI systems). This phenomenon, known as “algorithm aversion”, has been widely documented, even when algorithms objectively demonstrate better performance.
However, this preference is not universal. Our research highlights that it can be reversed in a common context: in facing discrimination on platforms and offline in services ranging from car dealership to financial consultancy. More specifically, consumers who are victims of discrimination – particularly in public places – are significantly more likely to turn to AI-based recommendations rather than human advice even in a subsequent domain fully independent of the discrimination domain!
What is the emotional mechanism behind this shift? Embarrassment. When people feel socially judged or treated unfairly because of an irrelevant personal attribute, they seek refuge in systems perceived as “neutral and free from bias”.
How does this mechanism work? What does this mean for the organisations concerned? And what does it reveal about the hidden drivers behind the adoption of AI?
Implicit discrimination
Discrimination in consumer contexts is by no means rare. Studies show that certain groups face less favourable conditions than others when it comes to similar services, for example in terms of access to credit or insurance. Beyond their economic consequences, these experiences have significant psychological repercussions. They increase stress, undermine the sense of fairness, and influence future behaviour.
It is important to clarify what discrimination means in a market context. A market, in the broadest sense, refers to any setting where consumers interact with service providers, be it a car dealership, a restaurant, a bank or a healthcare platform. Within these spaces, differential treatment is not inherently discriminatory. For example, a VIP customer receiving premium service is treated differently on the basis of a relevant commercial criterion.
Discrimination, however, occurs when the factor used to differentiate is irrelevant and illegitimate, such as skin colour, ethnic origin, or gender. What makes it particularly insidious is that it can be hidden, implicit or even unintentional, whilst causing real psychological harm to those who suffer it.
An AI system ‘devoid of emotions’
As part of a field studywe conducted under real-world conditions, “agents” – who were in fact people involved in the research project (i.e. confederates) – assessed loan applications on a university campus using almost identical questionnaires; almost because one version of the questionnaire included an additional question asking participants to self-assess their skin colour (an element by design to evoke discriminatory feelings).
All applicants were subsequently rejected; those who had been asked the question about skin colour reported feeling that they had been discriminated against (phase 1). During the follow-up data collection, carried out at a later date, all participants were offered the choice between a human assessor and an AI assessor (phase 2).
A significantly higher proportion of those who felt they had been discriminated against in the first phase (compared with those who did not feel they had been discriminated against in that same phase) chose, in the second phase, to be assessed by the AI system, perceived to be “devoid of emotions and biases”.
Feeling of embarrassment
Consumers who have experienced discrimination appear significantly more likely to rely on AI-based recommendations than on human advice. In other words, aversion to algorithms can turn into a preference for them, also known as “algorithm appreciation”. This shift can be explained by a specific psychological mechanism: embarrassment. This social emotion arises when individuals feel they are being judged negatively by others.
In our experiments, participants exposed to discriminatory situations reported higher levels of embarrassment, and this emotion directly influenced their subsequent choices. The more embarrassed they felt, the more they sought to limit human interactions.
In this context, AI appears to be a safer alternative.
#AI is perceived as being more neutral
Compared to human beings, algorithmic systems are perceived as more neutral, more objective and less prone to bias or prejudice.
The reality is more complex. Algorithms can be biased, depending on the data and training they receive. Yet many people continue to regard them as neutral and objective. In this context, it is these perceptions that matter most. Opting for AI allows consumers to reduce the risk of feeling that they are once again being judged or treated unfairly. This effect depends on the context in which decisions are made. We find that it is particularly pronounced in public situations, when choices are visible to others. By contrast, when decisions are made in private, this effect (i.e. preference for AI systems vs. human ones) weakens considerably.
Previous social experiments
These findings shed new light on the adoption of AI. They suggest that the use of automated systems is driven not only by considerations of efficiency or performance, but also by psychological needs shaped by past social experiences.
For businesses, the implications are significant. In sectors where interactions may be perceived as sensitive – such as banking, healthcare, or customer service in general – offering AI-based alternatives can help some consumers feel more at ease. For these individuals, AI is not merely a technological tool; it becomes a means of escaping social judgement and regaining control following negative experiences.
At the same time, these findings come with an important caveat: if AI systems are themselves biased – trained on biased data or designed without regard for equity – they risk reproducing, or even amplifying, the very discrimination that consumers were trying to escape. Even more seriously, this type of discrimination often goes unnoticed because it is hidden and difficult to detect. The roll-out of AI as a “safe” alternative only makes sense if that safety is real, and not merely perceived.
As AI becomes increasingly integrated into everyday life, understanding these mechanisms will be essential for designing more inclusive and adaptive customer experiences.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
14.10.2026 à 12:17
Replay : les défis de la recherche en zone de conflit
Lire plus (264 mots)

Dans ce webinaire organisé par Normandie pour la Paix et The Conversation France, trois spécialistes partagent leur expérience du terrain, de l’Afghanistan à l’Ukraine, en passant par le Haut-Karabakh.
Comment mener des recherches dans ces contextes ? Comment faire face aux difficultés rencontrées sur place et au retour ? Comment maintenir les liens avec les personnes rencontrées et partager les résultats de ses recherches ?
Pour en discuter, trois spécialistes croisent leurs expériences : Pierre Micheletti, médecin, écrivain et universitaire, président d’honneur d’Action contre la Faim et président de SOS Méditerranée ; Anita Khachaturova, docteure de l’Université libre de Bruxelles et spécialiste du Caucase du Sud ; et Romain Huët, ethnographe à l’Université Rennes 2, ayant travaillé en Syrie et en Ukraine en temps de guerre.
Un webinaire animé par Grégory Rayko, chef de la rubrique International de The Conversation France.
14.10.2026 à 11:58
Et si les éléments indispensables au développement de la vie étaient présents sur Terre depuis bien plus longtemps qu’on ne le pensait ?
Texte intégral (911 mots)
L’ESSENTIEL
Depuis les années 1970, on pensait que la Terre avait connu un épisode d’apport tardif de matériel par l’intermédiaire des météorites : la théorie du « vernis tardif ».
Une nouvelle étude vient remettre en cause cette théorie.
Ce résultat permet une nouvelle vision de l’accrétion de la Terre, de la Lune et des autres planètes telluriques du système solaire.
La Terre s’est formée il y a 4,5 milliards d’années, par une succession de collisions entre des météorites. Il a été proposé dans les années 1970 que la Terre ait connu un épisode d’apport tardif de matériel par l’intermédiaire des météorites (aussi appelé « vernis tardif » ou late veneer, en anglais) à la fin de sa formation.
En effet, les scientifiques avaient alors observé que le manteau terrestre présentait des teneurs en certains éléments (les éléments hautement sidérophiles, avec une forte affinité pour le fer, tels que l’or et le platine) qui ne semblaient pouvoir être expliquées que par une arrivée tardive de météorites, une fois la planète refroidie. Cet apport de matériel afin d’expliquer les abondances en éléments hautement sidérophile du manteau terrestre a été utilisé afin de proposer que les éléments indispensables au développement de la vie tels que le carbone et l’hydrogène aient été apportés au même moment. Cette hypothèse permettait donc de résoudre deux des grandes questions de la géochimie simultanément.
Notre étude, publiée dans Science Advances, propose un autre scénario dans lequel les conditions extrêmes qui régnaient lors de la formation de la Terre permettent d’expliquer les teneurs en éléments hautement sidérophiles du manteau, sans avoir recours à un apport tardif massif de matériel. Si le vernis tardif n’a pas lieu, ou n’est pas aussi abondant que proposé précédemment, il devient difficile d’expliquer l’arrivée sur Terre des ingrédients nécessaires au développement de la vie par ce biais. Ainsi, notre étude propose, par extension, que ceux-ci aient été présents sur Terre dès le début de la formation de notre planète.
Dans cette étude, nous avons recréé au laboratoire les conditions de pressions et de températures extrêmes de la différenciation terrestre, qui sont de l’ordre de plusieurs centaines de milliers de fois la pression atmosphérique et plusieurs milliers de degrés Celsius. En effet, lors de sa formation, notre planète était couverte d’un océan magmatique d’une profondeur de plus de 1 500 kilomètres au sein duquel les éléments chimiques se sont séparés en fonction de leurs affinités pour le métal ou le magma. C’est ainsi que se sont formés les deux principaux réservoirs terrestres que sont le noyau métallique et le manteau silicaté. Cette différenciation noyau-manteau, qui a duré plusieurs dizaines de millions d’années, est fondamentale dans l’histoire de la Terre, car une fois achevée, les échanges chimiques ne sont plus possibles.
Pour reproduire les conditions de la formation terrestre, nous avons utilisé des cellules à enclumes de diamants couplées à un chauffage laser. L’analyse des échantillons synthétisés a mis en évidence le rôle prépondérant de la température sur le partage entre le noyau et le manteau des éléments hautement sidérophiles étudiés (l’or, le rhénium, le palladium, l’iridium et l’osmium). En effet, aux conditions de la formation du noyau terrestre, ces éléments sont bien moins sidérophiles, et voient leur affinité pour les silicates augmenter. En utilisant des modèles numériques de formation de la Terre, cette étude montre que les teneurs mantelliques de ces éléments peuvent être expliquées par les effets de hautes températures qui avaient lieu lors de la différenciation terrestre.
Ce résultat permet une nouvelle vision de l’accrétion de la Terre, de la Lune et des autres planètes telluriques du système solaire sans faire appel à un important vernis tardif. Il s’agit d’une avancée majeure, car le vernis tardif avait été proposé depuis plusieurs décennies comme vecteur d’éléments volatils indispensables au développement de la vie. Nous proposons donc que les éléments tels que l’eau et le carbone aient été présents très tôt dans l’histoire de la Terre, et non apportés une fois la différenciation terminée.
Ingrid Blanchard a reçu des financements de la Deutsche Forschungsgemeinschaft, de European Union’s Horizon 2020 research and innovation program
14.10.2026 à 10:57
Quand les machines apprennent à lire nos émotions, ou l’essor de l’« informatique affective »
Texte intégral (1247 mots)
Imaginez un ordinateur capable de percevoir que vous êtes fatigué, frustré ou enthousiasmé, et d’adapter son comportement en conséquence. C’est exactement ce que promet l’« informatique affective ». Ce champ de recherche désigne l’ensemble des technologies conçues pour détecter, interpréter et simuler les émotions humaines. En d’autres termes : des systèmes en mesure de capter nos états intérieurs afin de mieux interagir avec nous.
L’expression « informatique affective » est née en 1997, sous la plume de Rosalind Picard, chercheuse au MIT. Dans son ouvrage fondateur, elle pose une question simple en apparence : pourquoi les ordinateurs, si puissants pour traiter de l’information, sont-ils si maladroits face aux émotions humaines ? Picard fait le pari que des machines capables de reconnaître et d’exprimer des affects pourraient devenir de bien meilleurs partenaires pour les êtres humains.
Le mot « affective » est emprunté à la psychologie, où il désigne tout ce qui relève de l’affect, du ressenti, des états émotionnels. Accolé à « informatique », il crée une tension productive : celle d’une discipline qui cherche à mettre le calcul au service de ce qu’il y a de plus imprévisible chez l’être humain.
Comment ça fonctionne concrètement ?
Les systèmes d’informatique affective s’appuient sur plusieurs types de signaux. Le plus répandu est l’analyse des expressions faciales : des caméras capturent les micromouvements du visage, que des algorithmes traduisent en émotions supposées (joie, surprise, tristesse, colère…).
Ces catégories d’émotions « de base » ont été théorisées dès les années 1990 par le psychologue Paul Ekman, dont les travaux ont largement inspiré les systèmes actuels de reconnaissance faciale. Mais d’autres canaux sont également exploités pour analyser les émotions : le ton de la voix, le rythme cardiaque, les mouvements du corps ou encore les variations de la conductance électrique de la peau, indicateur physiologique du stress.
Ces données sont captées en temps réel à travers les capteurs intégrés à nos appareils : la caméra de l’ordinateur, le microphone du téléphone ou les capteurs physiologiques d’une montre connectée. Elles sont ensuite traitées par des modèles d’apprentissage automatique entraînés à reconnaître des configurations récurrentes associées à des états émotionnels.
Concrètement, ces modèles ont été exposés à des milliers, parfois des millions d’exemples : une position précise de sourcils correspond à de la surprise, un tremblement de voix à de l’anxiété et une accélération du rythme cardiaque à du stress. Le système apprend à associer ces configurations à une émotion, puis applique ce qu’il a appris à de nouvelles situations.
En d’autres termes, le système ne « ressent » rien : il calcule des probabilités. Il estime, à partir de signaux mesurables, que vous exprimez très probablement de la satisfaction ou que vous semblez concentré plutôt qu’ennuyé.
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Des usages déjà bien présents dans notre quotidien et des applications plus inattendues
L’informatique affective s’est glissée dans des outils que beaucoup d’entre nous utilisent au quotidien, parfois sans le savoir.
Par exemple, les plateformes de visioconférence intègrent désormais des modules capables d’analyser l’attention des participants. Certains outils de formation en ligne s’en servent pour ajuster le rythme d’un cours en fonction de l’engagement détecté chez les apprenants. Les assistants vocaux, eux, commencent à moduler leurs réponses selon le ton perçu dans la voix de l’utilisateur.
Au-delà des réunions en ligne, l’informatique affective investit des domaines plus surprenants. Dans le secteur automobile, des systèmes embarqués détectent la somnolence du conducteur à partir de l’analyse de son regard, déclenchant une alerte avant qu’un accident ne survienne (le dispositif GSR2 rend obligatoire un système de surveillance active de l’attention du conducteur dans les véhicules neufs depuis juillet 2026).
Dans le domaine culturel, des musées expérimentent des installations qui s’adaptent aux réactions émotionnelles des visiteurs. C’est le cas du musée Munch à Oslo (Norvège), qui a co-développé avec des chercheurs une expérience dans laquelle un système d’informatique affective analyse les expressions faciales des visiteurs devant les œuvres et leur remet en souvenir une carte postale visualisant leurs données émotionnelles.
Dans la santé, des outils thérapeutiques aident des patients atteints de troubles de la communication à mieux déchiffrer les signaux émotionnels de leur entourage. C’est notamment le cas pour les enfants autistes, pour lesquels des robots sociaux intégrant des technologies de reconnaissance des émotions ont été développés afin d’améliorer leurs interactions sociales.
Ce que ce terme dit de notre époque
Si l’expression « informatique affective » commence à entrer dans le langage courant, c’est parce qu’elle reflète une transformation profonde de notre rapport aux machines. Né dans les laboratoires de recherche à la fin des années 1990, le concept a longtemps circulé dans les seules sphères académiques. Pendant longtemps, le grand public considérait l’ordinateur était un outil purement logique : on lui donnait des instructions, il exécutait. Avec l’informatique affective, la machine devient un interlocuteur capable de tenir compte de notre humeur, de notre niveau de fatigue, de notre engagement.
Ce glissement dit quelque chose d’essentiel sur nos attentes vis-à-vis des technologies : nous ne voulons plus seulement qu’elles soient efficaces, nous voulons qu’elles soient attentives. L’informatique affective est le nom donné à cette ambition, celle de machines qui cherchent à s’adapter à l’humain qui se trouve en face d’elles, déplaçant une frontière que l’on croyait stable : celle qui sépare le monde du calcul du monde du ressenti.
La série « L’envers des mots » est réalisée avec le soutien de la délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture.
Charlotte De Sainte Maresville a reçu des financements de ANR dans le cadre du projet France relance 2030.