20.08.2026 à 15:03
Agir contre ses principes au travail, une souffrance psychologique encore méconnue
Texte intégral (1289 mots)

L’ESSENTIEL
La « blessure morale » apparaît lorsque des salariés sont contraints d’agir à l’encontre de leurs valeurs.
Cette souffrance psychologique, souvent invisible, peut conduire à une perte de sens, à l’isolement et, dans les cas les plus graves, au suicide.
Mieux reconnaître les risques éthiques et psychologiques au travail est devenu un enjeu majeur de santé au travail.
Lorsque de violents séismes ont frappé la Turquie et la Syrie en février 2023, plus de 50 000 personnes ont perdu la vie et des milliers d’autres ont été blessées. Un mois après la catastrophe, un employé de banque nommé Efe Demir s’est suicidé à Istanbul. Avant sa mort, il avait envoyé un courriel à ses collègues dans lequel il remettait en cause les décisions et les motivations de son employeur. Il estimait que l’entreprise accordait davantage d’importance à ses profits qu’à l’accompagnement de ses clients touchés par la catastrophe.
La banque a fermement contesté ces accusations. Mais le témoignage d’Efe Demir met en lumière un problème plus large, souvent invisible : la manière dont les pratiques des entreprises, en particulier en période de crise, peuvent provoquer une souffrance psychologique chez leurs salariés.
Parfois qualifiée de « blessure morale » ou de « souffrance éthique », cette détresse apparaît lorsque les travailleurs sont contraints d’agir uniquement dans l’intérêt du profit.
Le psychiatre Christophe Dejours, spécialiste du travail et de la santé mentale, soutient que la complexité du travail oblige les salariés à mobiliser en permanence des ressources émotionnelles et cognitives pour faire face à des dilemmes moraux.
Ces dilemmes peuvent concerner, par exemple, le bilan environnemental d’une entreprise ou ses relations avec un pays engagé dans un conflit armé. La blessure morale ne résulte pas seulement de ce que les salariés sont amenés à faire. Elle peut aussi prendre la forme d’un profond sentiment d’isolement lorsqu’un employé estime que son entreprise agit de manière contraire à ses valeurs, sans que personne ne réagisse. À terme, cette blessure morale peut se transformer en une crise profonde, dont le suicide au travail constitue l’expression la plus tragique.
Les catastrophes amplifient les blessures morales
La notion de blessure morale est le plus souvent utilisée pour décrire l’expérience de professionnels du soin, comme les médecins ou les infirmiers, dont les décisions peuvent avoir des conséquences vitales. Mais elle peut toucher de nombreux métiers, en particulier lors de catastrophes, lorsque les individus ressentent soudain une responsabilité accrue envers les autres.
Pour des salariés comme Efe Demir, le séisme en Turquie n’a pas seulement été une tragédie nationale : il a aussi constitué un moment où les valeurs de leur employeur ont été mises à l’épreuve. Parmi les griefs qu’il formulait, Demir accusait notamment la banque de ne pas avoir suffisamment soutenu les clients touchés par le séisme, notamment en matière de remboursement des prêts ou d’accès au crédit.
Ces situations sont rarement rendues publiques. Les employeurs cherchent souvent à protéger rapidement leur réputation, tandis que les collègues redoutent d’éventuelles représailles et que les familles hésitent à établir un lien entre le suicide et le travail.
Le lien est difficile, voire impossible, à établir avec certitude. Certaines recherches suggèrent toutefois que le suicide d’un salarié peut constituer une ultime tentative de dénoncer une injustice.
Le travail moderne implique souvent des pratiques qui, bien que légales, soulèvent des questions éthiques : manipuler subtilement des clients, recourir à une concurrence déloyale ou garder le silence face à des préjudices. Les salariés peuvent ainsi devenir, malgré eux, les acteurs de pratiques contraires à leurs valeurs. C’est précisément ce qui rend ces expériences si difficiles à exprimer.
Si les dangers physiques au travail sont largement reconnus, les risques psychologiques, comme les conflits éthiques ou le sentiment de perdre son intégrité, restent souvent ignorés. Une exposition prolongée à un environnement moralement ambigu peut transformer le caractère d’une personne, sa sensibilité morale et même sa perception d’elle-même. Selon Christophe Dejours, les travailleurs finissent alors par s’endurcir face à la souffrance des autres… puis face à la leur.
Dans des pays comme la France ou le Japon, les suicides liés au travail font désormais partie du débat public, notamment grâce à la mobilisation des organisations syndicales. En France, des syndicats, comme la CFE-CGC, luttent activement contre le harcèlement au travail. À l’échelle internationale, la Confédération syndicale internationale (CSI/ITUC) a fait du suicide lié au travail une priorité dans sa campagne consacrée aux risques psychosociaux.
Pour prévenir les blessures morales au travail, en particulier à une époque marquée par l’enchevêtrement des crises – environnementales, géopolitiques ou naturelles –, les recherches montrent que de nombreuses organisations devraient accorder davantage d’attention à l’intégrité éthique de leurs salariés. La dignité au travail ne dépend pas seulement des conditions d’emploi – horaires, rémunération ou statut –, mais aussi de ce que l’on est amené à produire ou à faire dans le cadre de son activité.
Cela implique également d’élargir la notion de santé et de sécurité au travail afin d’y intégrer non seulement les risques physiques, mais aussi les risques moraux et psychologiques. Il est enfin nécessaire de parler plus ouvertement des tâches éthiquement contestables que les salariés peuvent être amenés à accomplir dans le cadre de leur travail.
Si vous êtes en détresse et/ou avez des pensées suicidaires, si vous voulez aider une personne en souffrance, vous pouvez contacter le 31 14.
Ebru Işıklı ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.08.2026 à 15:02
Est-ce que vous jouez avec votre chat ou est-ce que vous êtes juste en train de l’embêter ?
Texte intégral (2719 mots)
L’ESSENTIEL
Le jeu est bénéfique à la santé des chats domestiques. Il renforce également les liens avec l’humain.
Cependant, une étude inédite montre que nous sommes nombreux à confondre le jeu avec des situations où les chats sont en détresse.
C’est l’occasion donc de faire le bilan sur les signes qui doivent nous alerter et ceux qui nous indiquent que notre chat apprécie vraiment le jeu.
Vous est-il déjà arrivé de regarder des vidéos en ligne d’humains « jouant » avec des chats et de remarquer que ce dernier n’a pas vraiment l’air de s’amuser ? Si c’est le cas, vous êtes probablement plus doué que la moyenne pour déchiffrer le langage corporel des chats.
On sait que des jeux interactifs réguliers favorisent la santé, réduit le stress et renforce le lien entre l’homme et le chat.
Mais selon notre dernière étude, ce que beaucoup de gens considèrent comme du « jeu » n’en est peut-être pas du tout. En réalité, ces interactions sont source d’agacement ou de stress pour les chats.
Quand le jeu n’en est plus
Lorsqu’ils jouent, l’humain et le chat doivent savoir distinguer les comportements qui pourraient être perçus comme menaçants dans d’autres contextes, tels que les mouvements brusques, les coups de patte ou les poursuites.
Des études montrent pourtant que les gens ont du mal à interpréter la communication féline et souvent ne remarquent pas quand un chat ne veut pas jouer. Et même lorsqu’ils s’en rendent compte, beaucoup de gens choisissent de continuer quand même.
À lire aussi : Sommes-nous les parents de nos chiens ou de nos chats ?
Afin de comprendre pourquoi certaines personnes peuvent mal interpréter ou ignorer les signes de stress chez les chats, nous avons, dans le cadre de notre nouvelle étude, analysé 1 100 commentaires laissés sous des vidéos publiées sur les réseaux sociaux (YouTube, TikTok, Instagram et Facebook) montrant des « jeux » dangereux.
Afin d’éviter que les vidéos virales n’influencent de manière disproportionnée l’analyse, seuls les 100 premiers commentaires de chaque vidéo ont été analysés. Les commentaires provenaient à la fois de propriétaires de chats et de personnes n’en possédant pas.
Les 11 vidéos sélectionnées montraient toutes des signes évidents de détresse chez les chats, tels que des sifflements, des morsures, des tentatives de fuite, des blessures visibles chez les humains et, dans certains cas, des chats subissant des violences physiques. Malgré cela, de 75 % à 93 % des commentaires sur l’ensemble des vidéos étaient positifs. Comment cela s’explique-t-il ?
Pourquoi interprète-t-on mal le comportement des chats ?
Les interprétations erronées des internautes semblaient influencées par leurs croyances préexistantes concernant les chats, les relations entre les humains et les chats, mais aussi par ce qui est considéré comme amusant ou drôle. De nombreux commentaires banalisaient ainsi les manipulations brutales, présentaient des signes de stress comme de l’excitation ou de l’affection, ou les minimisaient en les qualifiant de « mignons » ou « marrant ».
Dans de nombreux cas, les commentaires reflétaient une dissonance cognitive – ce malaise mental qui survient lorsque nos convictions bien ancrées se heurtent à des preuves contradictoires – ainsi que les mécanismes d’adaptation courants auxquels notre cerveau a recours pour l’atténuer, tels que le déni, le rejet ou l’adoption d’une attitude défensive :
« N’importe qui doté d’un minimum de bon sens peut voir que cette vidéo ne montre pas de maltraitance animale. »
Les commentaires faisaient également écho à des perceptions problématiques issues de discours sociétaux plus larges, tels que :
« Si elle n’était pas à l’aise, elle s’enfuirait. »
« S’ils étaient vraiment en colère, ton bras saignerait à flots. »
De telles déclarations présentent une ressemblance frappante avec des remarques adressées aux victimes de violences conjugales, telles que « Si c’était si terrible, pourquoi n’est-elle pas partie ? »
Les idées fausses les plus courantes
1. « Une véritable détresse ne laisse aucun doute »
De fait, les internautes pensaient souvent que si un chat n’appréciait vraiment pas une interaction, il s’enfuirait ou infligerait des blessures plus graves. S’il n’y avait pas de sang visible, si le chat restait sur place ou s’il ne correspondait pas à l’idée que l’on se fait d’un animal « en détresse », les internautes concluaient qu’il s’agissait d’un jeu.
En réalité, les chats restent souvent engagés dans une interaction ou retiennent leurs attaques afin de réduire les risques pour eux-mêmes, par le biais d’une « réaction de paralysie », ou pour éviter une escalade de la violence.
2. « Ce n’est pas du stress, c’est de l’excitation »
Les téléspectateurs interprétaient souvent à tort les signaux de détresse (oreilles rabattues, queue qui fouette, attaques violentes, grognements) comme des signes indiquant qu’un chat appréciait un « jeu » brutal. Ils citaient des comportements similaires observés chez leur propre chat comme preuve que celui-ci s’amusait.
En réalité, les jeux brutaux sont trop stimulants. Même si les chats semblent s’amuser, ils adoptent souvent une attitude défensive, et non ludique.
3. « Le chat sait que ce n’est qu’un jeu »
De nombreux internautes ont également supposé que les chats sociabilisés ou ayant tissé des liens affectifs avec l’humain étaient capables de faire la différence entre « le jeu » et « la violence ». D’autres pensaient aussi que les chats « savaient » se retenir. Cette conviction a persisté même lorsqu’une vidéo montrait un bébé blessé, les internautes continuant d’affirmer que le chat se montrait doux.
En réalité, même si les chats peuvent modérer leurs gestes lors de véritables séances de jeu, ils peuvent rapidement être surexcités, ce qui peut entraîner une détresse et des blessures par défense.
Et ils peuvent également se sentir stressés, même s’ils savent que vous jouez avec eux. De plus, si les chats peuvent se montrer plus tolérants envers une personne en qui ils ont confiance, les interactions non désirées risquent, à la longue, d’entamer cette confiance.
4. « C’est comme ça que vous gagnez leur confiance »
Plus inquiétant, encore, certains internautes encourageaient les autres à poursuivre ces interactions néfastes alors même que le chat devenait visiblement angoissé et agressif, affirmant que c’était le meilleur moyen de « gagner la confiance » d’un chat ou de s’attirer ses faveurs.
Mais si les chats expriment leur détresse, c’est pour une bonne raison : ils veulent que vous arrêtiez.
5. « C’est comme ça que les chats montrent leur amour »
Les internautes interprétaient souvent les morsures comme un signe d’affection et parlaient parfois de « morsure d’amour », et la tolérance humaine face aux blessures était alors souvent saluée comme un signe de dévouement. Certains considéraient ainsi les griffures comme un signe d’honneur et affirmaient qu’elles faisaient partie intégrante de la vie avec des chats.
En réalité, ces soi-disant « morsures d’amour » sont généralement la manière polie qu’a un chat de vous faire comprendre qu’il en a assez. Si vous êtes constamment couvert de morsures ou d’égratignures, c’est probablement que vous surstimulez régulièrement votre chat.
Comment vraiment jouer avec votre chat ?
Laissez-le choisir. Assurez-vous que votre chat a envie de jouer. Commencez en douceur, laissez-lui le choix, proposez-lui plusieurs issues et soyez attentif aux signes subtils indiquant qu’il en a assez.
Évitez les jeux de combat. Les jeux trop brutaux peuvent rapidement submerger un chat, lui apprendre à considérer les mains comme des jouets et entraînent souvent des blessures. Privilégiez plutôt l’utilisation en alternance de différents jouets à baguette et d’objets similaires qui vous permettent de rester à distance, vous protègent des blessures et réduisent le risque de causer accidentellement du stress à votre chat.
Restez curieux. Dans notre étude, de nombreux observateurs ont mal interprété le comportement des chats ou ignoré des signes évidents de stress, non par malveillance, mais parce que les reconnaître allait à l’encontre de leurs convictions ou de l’image qu’ils avaient d’eux-mêmes. Si l’idée que votre façon de jouer puisse causer du stress à votre chat vous met mal à l’aise, inspirez-vous des chats et essayez de rester curieux. Il a été démontré que la curiosité est efficace pour aider les gens à dépasser leurs propres préjugés.
Si nous restons curieux, nous restons attentifs aux moments où nos chats prennent plaisir à jouer et à ceux où ils veulent s’arrêter.
Julia Henning ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.08.2026 à 15:02
Vin, huile, profits : le véritable rôle des intendantes dans les fermes romaines
Texte intégral (2324 mots)
Longtemps décrites comme de simples gouvernantes chargées des tâches domestiques, les vilicae de la Rome antique jouaient en réalité un rôle central dans la gestion des exploitations agricoles. Une nouvelle étude montre qu’elles supervisaient notamment la production de vin et d’huile d’olive, au cœur de l’économie romaine.
Les intendantes agricoles sont là, sous nos yeux, dans les textes de la Rome antique. Elles sont mentionnées dans les lois, la littérature et les inscriptions funéraires sur une période de cinq siècles. Les historiens modernes ont pourtant généralement considéré qu’elles n’étaient seulement chargées que des tâches domestiques, et des repas du foyer, restant à l’écart des activités productives de l’exploitation.
Mon nouvel article, publié dans le Journal of Roman Archaeology, remet en cause cette idée.
Les sources montrent en effet que nombre de ces intendantes supervisaient la production de vin ainsi que d’autres activités essentielles à la production agricole et à la rentabilité des exploitations.
Une fausse piste
Le traité d’agronomie rédigé au Ier siècle de notre ère par l’écrivain romain Lucius Junius Moderatus Columella dit Columelle offre un précieux aperçu du rôle de l’intendante agricole.
Lui-même grand propriétaire terrien, Columelle énumère les responsabilités des gestionnaires de domaine, qui étaient probablement des personnes réduites en esclavage. L’intendant était appelé vilicus et l’intendante vilica, des termes dérivés de leurs fonctions au sein de la villa.
Mais de nombreux historiens ont été induits en erreur par une fausse piste. Columelle ouvre en effet son passage consacré à la vilica par une longue citation du philosophe grec Xénophon, qui écrivait à Athènes plus de quatre siècles auparavant.
Selon Xénophon, le rôle « naturel » des femmes était de travailler à l’intérieur. Dans son exposé, l’épouse idéale de la haute société est ainsi présentée comme demeurant dans sa maison en ville afin de superviser les tâches domestiques des esclaves.
Le philosophe grec ne parle pourtant pas des travailleurs agricoles. Columelle précise d’ailleurs à quatre reprises que ces idées ne sont pas les siennes, mais celles de Xénophon, qui écrivait plusieurs siècles auparavant.
Columelle attribue à la vilica d’une exploitation romaine un tout autre ensemble de responsabilités. La plus importante est la production de vin et d’huile d’olive, deux denrées de grande valeur qui constituaient la principale source de revenus des propriétaires fonciers.
Dans sa description des tâches de la vilica, il mentionne notamment l’extraction du jus des raisins pendant les vendanges, l’ajout d’aromates et de conservateurs, tels que le sel, l’absinthe, le fenouil ou le moût de raisin réduit, ainsi que la supervision de la fermentation jusqu’à l’obtention du vin.
Selon lui, la vilica dirigeait également la transformation d’autres produits agricoles afin de les rendre durables et rentables, par exemple en faisant presser des olives impropres à la consommation pour produire de l’huile d’olive destinée à la vente.
Les données de l’archéologie montrent que la production de vin ou d’huile, réalisée grâce à d’imposantes machines installées dans de vastes bâtiments, pouvait atteindre 50 000 à 100 000 litres par an, voire davantage. La vilica supervisait donc des activités de grande ampleur, indispensables au fonctionnement du domaine.
Invoquer les dieux
Les sacrifices accomplis selon les règles étaient considérés comme essentiels à la réussite de l’exploitation agricole. L’archéologie a mis au jour des autels destinés aux offrandes dans des bâtiments romains consacrés à la vinification. La production de vin dans le monde romain était un processus délicat, soumis aux aléas de la température, des bactéries ou de l’oxygénation. Le vin pouvait facilement moisir ou tourner au vinaigre.
Un aspect frappant du récit de Columelle est qu’il confie à l’intendante agricole la responsabilité d’accomplir des offrandes destinées à prévenir ce type de catastrophe.
À la recherche d’autres indices
Les autres textes ne font souvent qu’évoquer brièvement la vilica, sans en dire beaucoup plus que son existence. Mais ces mentions permettent tout de même de reconstituer quelques éléments.
Des textes juridiques consacrés aux successions, citant le juriste Trebatius au Ier siècle avant notre ère, classent la vilica parmi l’instrumentum fundi : l’ensemble de ce qui est nécessaire au travail productif de l’exploitation, à la récolte et à la conservation de ses produits, y compris la main-d’œuvre réduite en esclavage.
Un autre grand propriétaire terrien et auteur, Caton l’Ancien, qui vécut deux siècles avant Columelle, considère l’intendant et l’intendante agricoles comme des membres indispensables du personnel d’un vignoble ou d’une oliveraie.
Il ne consacre qu’un court passage aux tâches de la vilica, mais une lecture attentive montre qu’elles ne relèvent pas principalement de la sphère domestique. Caton lui attribue l’élevage de la volaille ainsi que la transformation des produits agricoles saisonniers. S’il évoque aussi la supervision du nettoyage, il peut s’agir de l’entretien des espaces de travail, comme les étables ou les bâtiments de vinification, une composante essentielle de la gestion du domaine que Columelle range également parmi les responsabilités de la vilica.
L’auteur confie également à la vilica la responsabilité d’accomplir les sacrifices destinés à assurer la prospérité de l’exploitation. Elle doit, écrit-il, déposer régulièrement des guirlandes sur l’autel « pour l’abondance ».
Une mosaïque romaine représentant les travaux du domaine au fil des saisons montre une scène d’offrande à Jupiter (sous sa forme celtique, dieu du ciel et des phénomènes météorologiques) en faveur de récoltes abondantes. On y voit une femme tenant des guirlandes, exactement comme le prescrit Caton. À ses côtés figurent une cruche destinée aux libations de vin ainsi qu’un personnage masculin.
Cette mosaïque représente peut-être la vilica et le vilicus, tous deux indispensables à la réussite des récoltes annuelles. Si les représentations de femmes dans ce contexte sont rares, une peinture murale fragmentaire découverte à Rome montre une femme supervisant des ouvriers chargés de la vinification, exactement comme le décrit Columelle.
L’ensemble de ces éléments invite à revoir une vision devenue dépassée du rôle des femmes romaines dans la production agricole, qui constituait le principal secteur économique de l’Antiquité.
Aucune vilica ne nous a laissé de récit de son travail écrit de sa propre main. Mais en examinant attentivement les sources, il est encore possible d’en percevoir l’écho.
Tamara Lewit ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.08.2026 à 15:01
Nouveaux sports : d’où vient le succès du padel ?
Texte intégral (1484 mots)
L’ESSENTIEL
Inventée en 1969 au Mexique, la pratique du padel s’est installée en France à partir des années 1990.
Le principe du jeu à quatre, la continuité entre murs et terrains en font une discipline conviviale, qui attire vers les sports de raquette un public plus large.
Aujourd’hui, le padel a rejoint la Fédération française de tennis, et il intéresse le monde de la recherche : celle-ci se penche notamment sur le caractère accessible de ce nouveau sport.
Importé du Mexique dans les années 1970, le padel est devenu en quelques années l’un des sports qui évoluent le plus vite en France. Entre croissante du nombre de pratiquants, émergence de nouveaux terrains, intérêt croissant des investisseurs et intégration au sein de la Fédération française de tennis, il s’impose à un niveau qui se situe bien au-delà de l’effet de mode. Ce sport de raquette compte désormais plus de 400 000 pratiquants, 1 240 clubs et 4 050 pistes sur l’ensemble du territoire.
Derrière ces chiffres, qu’est-ce qui explique cet engouement ? Comment ce sport s’est-il progressivement installé en France pour prendre une place de plus en plus importante dans le paysage sportif français ?
De nouvelles attentes chez les sportifs
Depuis 1945, l’État et les fédérations sportives ont joué un rôle central dans la démocratisation du sport en France, en structurant une offre institutionnelle (équipements, licences, compétitions). Cette dynamique a porté ses fruits : entre 1949 et 2023, le nombre de licences sportives délivrées est passé de 1 867 000 en 1949 à 16 500 000 en 2023, soit environ neuf fois plus. Portée par la réduction du temps de travail et la hausse du pouvoir d’achat, la pratique sportive est devenue une affaire de masse.
Pourtant, à partir des années 1980, un écart se creuse entre le nombre de pratiquants et celui de licenciés. En 1985, un sportif sur deux pratiquait hors de toute structure institutionnelle ; en 2015, c’était trois sur quatre. Le modèle fédéral, organisé et codifié, semble avoir atteint la fin de son « âge d’or ». Le sport institutionnel ne capte plus qu’une part minoritaire de l’activité physique réelle des Français.
Ce décrochage ne traduit pas un désintérêt pour le sport. Il reflète une transformation des attentes. Les pratiquants ne cherchent plus nécessairement la performance ; ils veulent de l’autonomie, du plaisir immédiat, de la convivialité et le moins de contraintes possible. Ils investissent de nouveaux espaces et adoptent des pratiques plus libres et auto-organisées, comme les sports de pleine nature ou les sports urbains. Face à ce constat, les acteurs privés ont réussi à créer un véritable marché pour répondre aux nouvelles attentes.
Conscients de cette évolution, les fédérations sportives ont progressivement cherché à se réinventer, en innovant pour tenter de reconquérir des pratiquants et d’en attirer des nouveaux. Dans le domaine sportif, l’innovation peut prendre plusieurs formes : la rénovation d’une pratique existante ; l’introduction d’un nouveau sport inspirée d’un autre secteur sportif (du surf de vague au surf de neige) ou issue de l’hybridation d’activités existantes (footgolf, kitesurf, etc.) ; ou encore la transformation d’une pratique existante par l’adaptation de ses règles, de son environnement de pratique ou de son équipement.
Le beach tennis, le padel ou encore le kitesurf illustrent cette tendance à l’hybridation et à l’adaptation, dans laquelle les fédérations cherchent à répondre aux aspirations d’une nouvelle génération de sportifs sans pour autant renoncer à leurs missions de structuration et d’encadrement.
L’institutionnalisation du padel en France
La pratique du padel s’inscrit dans cette logique et illustre ces mutations. Inventé en 1969 à Acapulco, quand l’homme d’affaires mexicain Enrique Corcuera fait aménager un terrain délimité par des murs dans sa propriété, ce sport gagne d’abord l’Espagne dans les années 1970 grâce au marquis Alfonso de Hohenlohe. Très populaire, il compte plus de 3,5 millions de pratiquants, avec une augmentation de 101 % du nombre de licenciés entre 1998 et 2011. En Argentine, il s’impose comme le deuxième sport le plus pratiqué, avec plus de 4 millions de pratiquants.
Cette nouvelle pratique répond aux nouvelles attentes des sportifs. Ses caractéristiques spécifiques – terrain réduit (20 mètres sur 10 mètres), jeu à quatre, continuité du jeu grâce aux murs, faible demande physiologique – en font une discipline accessible et attrayante pour tous.
En France, ce sont d’abord les entrepreneurs privés qui ouvrent les premières salles à la fin des années 1990, créant une offre adaptée à la demande. La Fédération française de padel est ensuite fondée en 1992 par d’anciens rugbymen du Paris Université Club, dont les frères Baigts, dans le but de structurer et développer la pratique sur le territoire national.
Pendant plus de vingt ans, le padel se développe ainsi, porté par un réseau d’acteurs privés et une fédération indépendante aux moyens limités.
Alors que la Fédération française de tennis (FFT) connaît une baisse d’effectifs, avec une perte de plus de 266 000 licenciés, elle saisit l’opportunité que représente l’essor du padel.
En 2014, un arrêté ministériel publié au Journal officiel transfère à la Fédération française de tennis la délégation de service public prévue à l’article L. 131-14 du Code du sport. Ce transfert marque le véritable point de départ de l’encadrement institutionnel du padel français : ce qui relevait jusqu’alors de l’initiative privée entre dans le giron du sport fédéral. La FFT se charge désormais de la promotion, de l’organisation et du développement de l’activité pour toutes et tous.
Un sport plus accessible ?
Le padel constitue aujourd’hui un espace en mutation, prix entre deux logiques. D’un côté, le modèle fédéral ne semble plus répondre à l’ensemble des aspirations socioculturelles contemporaines des pratiquants ; de l’autre, les acteurs privés qui investissent un marché en forte croissance font face au manque d’équipements sportifs en milieu urbain.
C’est pour comprendre ce processus d’institutionnalisation et les enjeux liés au développement du padel qu’a été lancé le projet Padel, acteurs et dynamiques d’institutionnalisation (PADIN), mené au laboratoire ACP de l’Université Gustave-Eiffel et soutenu par l’I-SITE Gustave-Eiffel.
En combinant enquête par questionnaire et entretiens semi-directifs, il vise à éclairer la manière dont les différents acteurs – institutionnels, privés, fédéraux – contribuent au développement du padel sur le territoire de l’Île-de-France. Il s’agit également de comprendre si ce sport est véritablement accessible à toutes et tous ou s’il creuse, à son tour, les inégalités d’accès à la pratique sportive.
Marine Fontaine a reçu un financement de l'I-site de l'Université Gustave Eiffel.
20.08.2026 à 10:18
Pourquoi la génération Z est tombée amoureuse de la photographie argentique
Texte intégral (1942 mots)
Après les vinyles, les cassettes VHS, les vidéoclubs et la profession de disquaire, la génération Z, née entre 1995 et 2010, ressuscite la photographie argentique. Derrière cette fascination pour certains objets ou supports se dessine une même aspiration : retrouver des expériences plus réfléchies, plus tangibles et plus collectives.
La photographie argentique connaît une véritable résurrection, portée par des adeptes inattendus : la génération Z (née entre 1995 et 2010,, ndlr). Il n’y a pas si longtemps, la photographie argentique – qui repose sur l’utilisation de pellicules et un développement chimique – était considérée comme quasiment disparue, reléguée au rang de pratique réservée à une poignée de passionnés et d’artistes professionnels.
Les appareils photo numériques avaient conquis presque tous les domaines de la production photographique. Les géants de l’industrie de l’argentique, comme Polaroid et Kodak, avaient considérablement décliné par rapport à leur âge d’or, devenant l’ombre d’eux-mêmes. Les chambres noires, où les élèves et les étudiants apprenaient à développer et tirer leurs pellicules à la main, fermaient les unes après les autres dans les lycées et les universités du pays, remplacées par des laboratoires numériques. Pour la plupart des gens, l’esprit de la photographie argentique ne survivait plus qu’à travers les filtres d’Instagram.
Mais, au cours de ces cinq dernières années, les jeunes générations se sont tournées de plus en plus nombreuses vers cette ancienne manière de pratiquer la photographie. En 2025, 35 % des 42 millions d’utilisateurs actifs d’appareils photo argentiques dans le monde avaient entre 18 et 30 ans. L’année précédente, les recherches en ligne consacrées à la photographie argentique avaient augmenté de 41 %.
Les ventes d’appareils photo jetables augmentent régulièrement depuis 2023. Le média spécialisé PetaPixel est allé encore plus loin en qualifiant 2024 de « meilleure année de l’argentique depuis des décennies ».
Face au regain de la demande, les grandes marques ont lancé de nouveaux appareils et ressuscité des modèles emblématiques. Selon une enquête réalisée en 2024 par Ilford Photo, plus de 30 % des répondants pratiquant la photographie argentique avaient entre 25 et 34 ans.
Un nombre croissant de mes étudiants en art et en design se passionnent pour la photographie argentique et je n’y vois pas une simple tendance nourrie par la nostalgie du passé, mais plutôt de jeunes adultes qui rejettent les algorithmes, cherchent à s’affranchir de l’aliénation des réseaux sociaux et réagissent à une enfance passée entre Zoom et TikTok. À travers ce choix, ils cherchent délibérément à redéfinir leur rapport à l’art, aux relations sociales et, plus largement, au monde qui les entoure.
À la recherche d’un « troisième lieu »
Dans le cadre de mes recherches en histoire de la photographie et de mon enseignement à l’Université de Californie du Sud, je demande souvent à mes étudiants comment ils prennent leurs photos : avec un appareil numérique, leur smartphone ou un appareil argentique.
Cette année, pour la première fois, certains m’ont parlé des clichés qu’ils avaient fait tirer et des albums photos papier qu’ils avaient réalisés pour conserver des souvenirs de leurs amis et de leur famille. Ils m’ont aussi expliqué qu’ils envoyaient des cartes postales, écrivaient des lettres et accrochaient des photographies aux murs de leur chambre.
Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à la manière dont une grande partie du vocabulaire des débuts des réseaux sociaux reprenait des gestes du monde physique pour les transposer dans l’univers virtuel : on « publiait » sur un « mur », on « pokait », on « identifiait » des personnes, on ajoutait des pages à ses « favoris », sans oublier le fait de « devenir amis ».
Il s’agissait d’une stratégie rhétorique des plateformes, sans doute destinée à donner aux utilisateurs le sentiment d’évoluer dans un environnement social familier. Mais leur modèle économique reposait bien davantage sur la maximisation de l’engagement et des revenus publicitaires que sur le développement de relations authentiques.
La suite est bien connue : plus les jeunes se sont connectés en ligne, plus ils ont commencé à se sentir isolés et déconnectés. Les confinements liés au Covid-19 ont encore renforcé cette bascule vers une vie sociale essentiellement numérique, et les chercheurs commencent seulement à mesurer les effets négatifs qu’a eus la combinaison d’un temps d’écran accru et de l’isolement sur la santé mentale des adolescents. En 2023, 51 % des adolescents américains déclaraient passer au moins quatre heures par jour sur les réseaux sociaux.
J’y vois une réaction à une existence vécue derrière les écrans : la photographie argentique devient un moyen de renouer avec la vie collective et de retrouver ce que les sociologues appellent un « troisième lieu ».
Popularisé par le sociologue Ray Oldenburg dans son livre de 1989, The Great Good Place, le concept de « tiers-lieu » désigne un espace distinct du domicile et du travail. C’est un lieu intermédiaire, une parenthèse qui favorise les échanges, les rencontres et la créativité. Il peut s’agir d’un café de quartier, d’un atelier d’écriture, d’une partie hebdomadaire de Magic: The Gathering (_ jeu de cartes à collectionner, ndlr_) ou encore d’une fraternité étudiante. Bref, de tout espace propice aux interactions sociales et à l’épanouissement personnel.
Ces espaces permettent aussi de lutter contre la solitude. Ils incitent les individus à sortir de leur isolement pour s’inscrire dans une communauté. Ray Oldenburg les qualifiait également de « havres de sociabilité » : des lieux où l’on peut venir seul pour rejoindre d’autres personnes, dans une atmosphère à la fois conviviale, ouverte à tous et festive.
Des communautés argentiques bien réelles
En avril 2026, la première édition d’AnalogCon s’est tenue à Los Angeles (Californie). Organisé par le Los Angeles Center of Photography, dont je suis le directeur exécutif et le commissaire en chef, le festival était entièrement consacré à la photographie argentique. Il n’a pas seulement joué le rôle de tiers-lieu pour les passionnés de photo : il a aussi montré à quel point la photographie argentique, en tant que pratique, rituel et communauté, est en plein essor.
Des exposants, des acteurs de l’industrie, des artistes et des enseignants ont participé à cet événement de deux jours, rythmé par des expositions, des tables rondes, des démonstrations et des balades photographiques guidées dans le quartier de Little Tokyo. L’enthousiasme des participants et leur envie de voir se multiplier ce type de rendez-vous étaient évidents.
La photographie s’inscrit désormais dans un mouvement plus large : celui d’une génération qui redécouvre les objets culturels et les supports physiques. Alors que le streaming représente 82 % des revenus de l’industrie musicale, les ventes de disques vinyle progressent sans interruption depuis plus de dix ans. Aux États-Unis, elles ont même dépassé le milliard de dollars (un peu moins de 863 000 euros, ndlr) en 2025.
Près de 60 % des membres de la génération Z achètent désormais des vinyles. Les cassettes VHS et les magnétoscopes connaissent eux aussi un retour aussi inattendu qu’insolite. En Californie, des boutiques comme Be Kind Video ou Videotheque proposent à nouveau la location de VHS, de DVD et de Blu-ray.
Mais au-delà de ces objets eux-mêmes, les disquaires et les vidéoclubs sont redevenus de véritables tiers-lieux. Il y a une différence fondamentale entre choisir un film à regarder en streaming depuis son lit et sortir de chez soi pour se rendre dans un magasin, discuter cinéma avec un vendeur et échanger avec d’autres passionnés.
Pensez au bruit caractéristique d’une cassette audio lorsqu’on ouvre ou referme son boîtier, aux graphismes colorés des jaquettes de DVD ou de VHS. Pensez au geste de rembobiner une cassette ou de composer une mixtape pour la personne qui vous plaît. Ces objets incarnent une époque, des rituels et une esthétique bien particuliers. Pour beaucoup de jeunes aujourd’hui, c’est une découverte : ils les expérimentent pour la toute première fois.
Imaginez maintenant le geste délicat qui consiste à charger une pellicule dans un appareil photo. Imaginez que vous choisissiez soigneusement votre cadrage avant de déclencher, parce que le nombre de vues est limité et que chacune compte. Puis imaginez l’excitation ressentie lorsque les images apparaissent enfin, matérialisées sur du papier.
À mes yeux, il s’agit de bien plus qu’un simple effet de mode. Ces pratiques traduisent une volonté de résister à une culture numérique conçue pour susciter l’envie, récompenser l’indignation et favoriser les insultes comme l’humiliation.
À la place, munis de leurs pellicules, de plus en plus de membres de la génération Z semblent tourner le dos aux fils d’actualité dictés par les algorithmes pour privilégier une manière de vivre plus réfléchie, plus personnelle et plus concrète.
Rotem Rozental ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.08.2026 à 09:40
Les plantes, aussi, ont besoin de gestes barrières : l’enjeu mondial de la biosécurité
Texte intégral (3140 mots)
Les plantes nous nourrissent, les arbres nous fournissent de l’ombre et de la fraîcheur, les forêts sont nos alliées face au changement climatique. Malgré tous ces bénéfices, la lutte contre les insectes et les maladies qui ravagent les végétaux reste une question très peu médiatisée. Pourtant, chacun de nous peut œuvrer contre ces fléaux.
On trouve à toutes les entrées du jardin botanique royal d’Édimbourg, en Écosse, un large tapis mou et mousseux que le visiteur soucieux de préserver ses souliers serait tenté de vouloir enjamber. Qu’il s’y essaie, et un panneau l’invitant à brosser ses chaussures et à nettoyer ses semelles le rappellera à l’ordre !
Le panneau explique qu’il s’agit là d’un « geste barrière ». Le produit fongicide que contient la mousse vise à protéger les plantes contre l’introduction et la propagation d’agents pathogènes.
Quand on sait que les chaussures au second plan appartiennent à une chercheuse venue participer à un atelier sur la biosécurité appliquée aux arbres urbains, et qu’elle aura pris un vol pour la Croatie en passant par Amsterdam quelques heures après que la photo a été prise, on entrevoit la nature du problème : il ne se limite pas au jardin botanique d’Édimbourg ni même à l’Écosse ou au Royaume-Uni, il est mondial.
Comment les plantes tombent-elles malades ?
Les plantes aussi tombent malades, soit parce qu’elles ne trouvent pas dans leur environnement les ressources nécessaires à leur croissance et à leur reproduction, soit parce qu’elles sont consommées tout ou partie par des insectes herbivores, soit parce qu’elles sont infectées par des microorganismes pathogènes. S’agissant des plantes cultivées pour l’alimentation (des humains ou des animaux d’élevage) ou pour l’ornement, les carences et les maladies associées peuvent être limitées en adaptant les pratiques culturales. C’est pour lever ces contraintes que l’on a recours à la fertilisation ou à l’irrigation.
Mais la situation est plus compliquée pour les insectes ravageurs et les agents pathogènes des arbres et des forêts. Face à ces fléaux, les méthodes de lutte chimique employant des pesticides sont soit interdites, soit très étroitement encadrées afin de limiter leurs effets délétères sur la santé des personnes et sur la biodiversité.
Graphiose de l’orme, argile du frêne, nématode du pin…
Les enjeux liés à la santé des plantes sont évidemment immenses pour celles qui nous nourrissent, mais ils le sont également pour les arbres et les forêts. C’est un champignon pathogène qui est responsable de la graphiose de l’orme, une maladie qui a entraîné au cours du XXᵉ siècle la quasi-disparition des ormes en Europe, en Asie et en Amérique du Nord.
C’est un insecte d’à peine un centimètre, l’agrile du frêne, qui est en train d’éradiquer les frênes sur la côte est de l’Amérique du Nord et qui est, désormais, présent en Ukraine, en Hongrie et en Slovaquie.
C’est un vers nématode qui, après avoir ravagé les forêts de pin du Portugal et de l’Espagne, a été détecté en France en novembre dernier et qui fait peser une menace sérieuse sur la filière du pin maritime.
L’enjeu de la biosécurité
Ces trois exemples – on aurait pu en citer beaucoup d’autres – ont en commun d’être le fait d’espèces exotiques envahissantes (EEE), déplacées en dehors de leur aire de répartition et causant des dommages là où elles sont introduites.
Ce type de fléau est le combat de la biosécurité qui se définit comme l’ensemble des mesures visant à prévenir l’introduction et la propagation de ravageurs et d’agents pathogènes exotiques.
Elle repose sur un continuum d’actions avant, pendant, et après l’introduction d’un ravageur ou d’un pathogène.
Prévenir plutôt que guérir
De nombreuses espèces de plantes, d’animaux ou de champignons sont, en effet, déplacées chaque année d’un continent à l’autre du fait des échanges commerciaux et du tourisme international. Toutes ne s’installent pas durablement là où elles sont introduites, mais celles qui le font peuvent devenir envahissantes : elles se développent rapidement et peuvent causer des dommages significatifs à l’environnement. D’où l’importance d’empêcher leur introduction pour prévenir les dommages.
Le transport de matériel végétal d’un pays à l’autre est en principe extrêmement réglementé. Par exemple, le bois servant à confectionner les palettes ou à caler les marchandises lors du transport doit faire l’objet d’un traitement thermique censé garantir qu’il ne transporte pas de larves d’insectes ou de spores d’agents pathogènes.
Le passeport phytosanitaire
Pour être déplacées, les plantes ou leurs graines doivent être accompagnées d’un passeport phytosanitaire, qui identifie leur provenance et certifie qu’elles ont fait l’objet d’une inspection sanitaire les garantissant exemptes de maladie au moment de leur départ du pays de production.
Mais le passeport phytosanitaire concerne les opérateurs professionnels (pépiniéristes, distributeurs, importateurs), et non les particuliers. Pourtant, ceux-ci ont également une responsabilité immense.
Nous avons tous fait la rencontre désagréable d’une larve d’insecte dans une cerise, une pomme, une châtaigne ou un poireau, sans avoir eu d’indice de sa présence avant d’y mettre un coup de dent ou de couteau.
Des maladies qui viennent souvent de nos bagages
Cela n’est guère étonnant : une grande diversité d’insectes ou de champignons pathogènes vit cachée dans les plantes ou leurs graines. En rapporter chez soi au retour d’un voyage à l’étranger pour les replanter, ou même pour les garder en pot dans un appartement, constitue dès lors un risque important pour la biosécurité, parce que ces organismes peuvent se disperser une fois les bagages défaits.
Une étude américaine a ainsi montré que, sur les quelque 725 000 espèces exotiques piégées dans les ports et les aéroports du pays entre 1984 et 2000 (essentiellement des insectes), plus de 60 % s’étaient échappées des bagages des voyageurs contre 30 % qui avaient été transportés avec le fret dans des containers. Autrement dit, le passeport phytosanitaire ne suffit pas.
Il ne s’agit pas de faire porter la responsabilité des invasions biologiques ou des épidémies chez les plantes sur les seuls voyageurs, mais de rappeler ce message de prévention simple : préservez la santé des végétaux, ne rapportez pas de plantes, de graines ou de fruits dans vos bagages !
Détecter tôt pour agir vite
Lorsque les mesures de prévention ne suffisent pas, la détection précoce reste l’ultime chance d’empêcher l’installation durable et la propagation des espèces exotiques – à condition qu’elle soit suivie des mesures d’éradication appropriées.
Parmi toutes les espèces de ravageurs et d’agents pathogènes susceptibles d’être introduites en Europe, certaines (la liste est longue) font l’objet d’une surveillance particulièrement étroite de la part des autorités aux niveaux national et européen, du fait de leur dangerosité pour les plantes, pour les services écosystémiques qu’elles soutiennent et pour l’économie.
Les organismes prioritaires de quarantaine
C’est, par exemple, le cas de l’agrile du frêne, devenu tristement célèbre depuis son introduction en Amérique du Nord, où il menace de faire disparaître les frênes, ou encore du chancre coloré du platane, qui entraîne le dépérissement rapide des arbres infectés et leur mort en l’espace de quelques années, comme on l’observe malheureusement le long du canal du Midi.
Ces espèces ont un statut d’organismes prioritaires de quarantaine au niveau européen : leur détection sur tout territoire européen déclenche une série de mesures obligatoires de surveillance puis, le cas échéant, d’éradication des foyers détectés.
Une victoire face au longicorne asiatique
L’éradication d’un foyer est parfois possible. Le longicorne asiatique Anoplophora glabripennis en est un bon exemple. Ce gros insecte de 2 cm à 4 cm de long est originaire du sud-est de l’Asie. C’est un cousin du grand capricorne que l’on connaît en Europe, comme en témoignent ses longues antennes filiformes. Son corps est noir luisant, tacheté de blanc. Sa larve creuse des galeries dans le bois de très nombreuses espèces d’arbres communs en Europe. Les arbres attaqués meurent en quelques années.
Cet insecte a été détecté à Gien (Loiret) en 2003, en Haute-Corse en 2013, puis dans l’Ain en 2016. Les arbres atteints et ceux susceptibles de l’être dans un rayon de 100 mètres ont été abattus, et la zone surveillée étroitement. En 2020, aucun autre arbre attaqué n’avait été détecté dans le secteur.
L’exemple du longicorne asiatique confirme que, lorsqu’elles sont mises en œuvre précocement, les mesures d’éradication peuvent être efficaces. Mais cette success-story est loin d’être la règle. Une récente étude a montré que, s’agissant des ravageurs des arbres et des forêts, les mesures d’éradication sont trop rarement mises en œuvre (dans 10 % des cas) et que les chances de succès ne sont que de l’ordre de 50 à 60 %, faute de pouvoir détecter les foyers et d’agir en conséquence suffisamment tôt.
Pourquoi ça coince ?
La biosécurité se heurte encore à une méconnaissance des enjeux chez le grand public, mais également chez beaucoup de professionnels. Une enquête menée auprès de 187 personnes en Allemagne (dont plus de la moitié avait un lien professionnel avec les arbres ou la forêt) a révélé une sous-estimation des risques liés aux insectes ravageurs et aux microorganismes pathogènes des arbres ainsi qu’une grande méconnaissance du cadre réglementaire associé.
En France, la Plateforme d’épidémiosurveillance en santé végétale organise la surveillance de la santé des végétaux, analyse les risques et diffuse les connaissances et les alertes sur les organismes de quarantaine. Sur le terrain, les inspectrices et inspecteurs chargés de la surveillance des organismes associent examen visuel des plantes, piégeage des insectes ou des spores de champignons et prélèvements pour détecter la présence ou vérifier l’absence d’organismes réglementés. En forêt, ce travail est accompli par les correspondants observateurs du département de la santé des forêts du ministère de l’agriculture. Il s’agit là d’un dispositif de surveillance active de la santé des plantes. Il est indispensable, mais peut ne pas suffire.
Des citoyens qui lancent l’alerte
Les particuliers peuvent également jouer un rôle clé dans la préservation de la santé des végétaux. Lorsque des symptômes étranges ou la présence d’un insecte inconnu attirent l’attention d’un promeneur ou d’un jardinier amateur, on parle d’observation opportuniste. Cela constitue une forme de surveillance passive, complémentaire de la surveillance active pilotée par les institutions.
Une étude récente a, par exemple, montré que, s’agissant des espèces exotiques envahissantes, tous types confondus, les premières observations d’une espèce sur un territoire sont souvent signalées sur des plateformes naturalistes en ligne, comme iNaturalist.org, avant même que les autorités n’aient connaissance de sa présence.
Un besoin de médiatisation
La santé des végétaux nous concerne toutes et tous. Nous mangeons des végétaux ou des animaux qui, eux-mêmes, ont mangé des végétaux. Nous utilisons le bois des arbres pour nos constructions, nos emballages et nos livres. Nous profitons de l’ombre rafraîchissante des arbres en ville. Nous apprécions les jardins fleuris et les promenades en forêt. Nous partageons de fait la responsabilité de la santé des plantes. Pourtant, les enjeux de biosécurité sont, au mieux, méconnus des consommateurs, au pire complètement ignorés.
Il existe donc un intérêt majeur à investir davantage dans la surveillance active et passive de la santé des plantes. Les médias ont un rôle à jouer, bien sûr, ne serait-ce qu’en informant le public sur les enjeux de biosécurité, mais ils ne peuvent pas tout.
Au Royaume-Uni, l’organisme en charge de la surveillance de la santé des forêts s’appuie sur un réseau de bénévoles formés à reconnaître et à signaler les symptômes des maladies des arbres. Ce dispositif complète la surveillance institutionnelle et sensibilise la population aux enjeux de biosécurité.
Hervé Jactel a reçu des financements de l'Union Européenne et du PEPR FORESTT
Bastien Castagneyrol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.08.2026 à 15:35
Réseaux sociaux, algorithmes, prison : vers l’hypersurveillance ?
Texte intégral (2194 mots)

L’ESSENTIEL
La loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans ( finalement censurée par le Conseil constitutionnel ) aurait imposé une vérification d’âge à tous les utilisateurs.
La loi Ripost prolonge jusqu’en 2030 un dispositif de vidéosurveillance algorithmique initialement limité aux Jeux olympiques de Paris 2024.
D’autres exemples (bracelet électronique, monétisation des données) illustrent les risques d’extension des outils de surveillance.
Le 21 et le 22 juillet 2026, le Parlement a adopté une loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans, imposant de fait une vérification d’âge à l’ensemble des utilisateurs. Le même mois, une seconde loi passée avec beaucoup moins d’écho médiatique, la loi de « Réponses immédiates aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens » (loi Ripost) prolongeait jusqu’en 2030, et étendait à l’intérieur des bâtiments, un dispositif de vidéosurveillance algorithmique conçu à l’origine comme strictement temporaire, pour la durée des Jeux olympiques de Paris 2024.
Deux lois, deux publics visés (les mineurs d’un côté, les foules dans l’espace public de l’autre), mais un même mécanisme : un dispositif de contrôle pensé pour une population ou une occasion restreinte qui finit par s’étendre bien au-delà de sa cible initiale.
C’est cette hypothèse, celle de ce que j’appelle l’hypersurveillance, qu’il s’agit de mettre à l’épreuve à travers quatre terrains très différents.
La prison, laboratoire historique du contrôle généralisé
Le premier terrain n’est pas le numérique, mais la prison. La surveillance électronique (au moyen d’un bracelet) a été introduite en France dans les années 1990 pour une population très circonscrite : des condamnés en fin de peine, jugés peu dangereux, à qui l’on épargnait l’incarcération. Trente ans plus tard, le dispositif s’est banalisé : longtemps stable autour de 10 000 bracelets actifs depuis 2013, leur nombre a bondi de 47 % en deux ans pour atteindre 16 200, selon les données de l’Observatoire international des prisons, sans que cette hausse s’accompagne d’une baisse équivalente de la population carcérale. Une tendance que confirment les statistiques officielles les plus récentes du ministère de la justice, qui recensent 17 600 personnes condamnées exécutant leur peine hors détention au 1er janvier 2026, en hausse de 9,8 % sur un an.
Le président de l’Association nationale des juges de l’application des peines observe lui-même un phénomène de banalisation de la surveillance électronique à tous les stades de l’exécution des peines. La criminologie anglo-saxonne nomme ce phénomène le net widening, l’extension du filet pénal : plutôt que de se substituer à l’emprisonnement, le bracelet est venu s’y ajouter, élargissant la population sous main de justice plutôt que de la restreindre.
Ce cheminement n’est pas propre à la prison. C’est l’hypothèse que je voudrais vérifier ici, sur trois autres terrains : celle d’une infrastructure technique qui, une fois posée pour un motif précis et consensuel, ne reste presque jamais cantonnée à cet objet.
Le numérique comme nouveau relais : vérifier l’âge de tous
La loi sur l’accès des mineurs aux réseaux sociaux en offre une première illustration. Pour interdire l’accès aux seuls moins de 15 ans, il faut nécessairement vérifier l’âge de l’ensemble des utilisateurs : on ne peut isoler une sous-population sans faire passer, par le même sas, la totalité de la population.
Le mécanisme retenu, recommandé par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) et repris dans le référentiel de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), repose sur un « tiers de confiance » : une entité extérieure à la plateforme vérifie l’âge (par le biais d’une pièce d’identité, d’une estimation faciale ou d’un autre moyen) et ne transmet au service qu’une confirmation binaire, sans révéler l’identité, un principe que les pouvoirs publics ont nommé « double anonymat ».
L’association La Quadrature du Net a toutefois montré que ce terme est trompeur : le dispositif n’offre pas d’anonymat à proprement parler, seulement un cloisonnement des données entre la plateforme et le vérificateur. Ce cloisonnement suppose une architecture technique parfaitement conçue, déployée et auditée pour tenir sa promesse.
Le Conseil constitutionnel vient toutefois de censurer, le 14 août 2026, l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, en relevant notamment que le dispositif ne comportait pas les garanties propres à assurer le respect de la vie privée. Cette censure ne signifie pas pour autant que la question de la protection des mineurs ou celle de la vérification de leur âge soit abandonnée : elle souligne au contraire la tension que soulève la mise en place d’un tel mécanisme à l’échelle de l’ensemble des utilisateurs.
Ce que révèle cette analyse, au fond, c’est la généralisation d’un contrôle d’identité en ligne qui concernera des dizaines de millions d’utilisateurs majeurs que la loi ne visait pourtant pas. On ne punit personne, on protège ; mais on ne protège qu’en identifiant, et la littérature en Surveillance Studies a un nom pour ce que devient une infrastructure d’identification une fois posée : le function creep, ou dérive de finalité, à savoir la tendance, documentée notamment dans le cas du fichier européen Eurodac, d’un dispositif à s’étendre progressivement à des usages que sa justification initiale ne prévoyait pas.
Nos données, nouvelle matière première
Ce mouvement ne concerne pas seulement les lois. Il est aussi, plus silencieusement, à l’œuvre dans le modèle économique des grandes platesformes elles-mêmes, ce que la sociologue Shoshana Zuboff a nommé le « capitalisme de surveillance » : nos comportements en ligne, nos déplacements, nos émotions y sont traduits en données, puis en prédictions vendues sur un marché des comportements futurs.
Je ne prétends pas que la comparaison avec le geste législatif soit d’une intention identique : que des entreprises cherchent structurellement à tout monétiser relève d’un modèle d’affaires assumé, tandis que des parlementaires, aux sensibilités politiques diverses, ne votent évidemment pas une loi de protection des mineurs dans l’intention de contrôler la population entière. Mais structurellement, au niveau de l’effet plutôt que de l’intention, les deux dynamiques se rejoignent : dans un cas comme dans l’autre, une infrastructure conçue pour un motif circonscrit (protéger, améliorer un service) en vient à faire de la population entière la matière d’un contrôle qu’aucun acteur n’avait besoin de vouloir dès l’origine pour qu’il advienne.
La rue sous algorithme : la loi Ripost
Le troisième terrain, plus feutré encore, se joue dans la rue. La vidéosurveillance algorithmique – des caméras couplées à des logiciels d’intelligence artificielle capables de détecter des mouvements de foule ou des comportements jugés suspects – avait été autorisée par la loi du 19 mai 2023 comme une expérimentation strictement temporaire, cantonnée aux grands rassemblements des Jeux olympiques de Paris 2024, et censée s’achever le 31 mars 2025.
Le bilan de cette expérimentation, dressé par un rapport du Sénat, est resté modeste au regard de l’ambition affichée : le dispositif n’a été mis en œuvre, tous utilisateurs confondus, qu’à 47 reprises, pour une trentaine de manifestations couvertes et dans une soixantaine de lieux, pour un coût budgétaire global d’environ 0,9 million d’euros. Le Conseil constitutionnel a d’ailleurs censuré, le 24 avril 2025, une première tentative de prolongation du dispositif jusqu’en 2027 : les « sages » ont jugé que cette disposition, glissée dans une loi sur la sûreté dans les transports, constituait un « cavalier législatif » sans lien avec l’objet du texte – une censure de procédure, non un jugement sur le fond du dispositif lui-même.
Cela n’a pas empêché la relance du texte, sous un autre véhicule législatif : la loi Ripost, adoptée le 21 juillet 2026, prolonge désormais l’expérimentation jusqu’en 2030 et l’étend, pour la première fois, à l’intérieur des bâtiments accueillant du public, ouvrant du même coup, pour le secteur privé de la sécurité, un marché estimé à 6 milliards d’euros – un secteur déjà en forte croissance : le chiffre d’affaires des entreprises françaises de vidéosurveillance a progressé de 7,8 % en 2024.
D’un cadre pensé pour un événement sportif fini et un périmètre restreint, on est ainsi passé, en trois ans et malgré un bilan mitigé, à un dispositif permanent, élargi, et désormais porteur d’intérêts économiques qui rendent son retrait politiquement improbable.
Une même architecture, quatre visages
Prison, réseaux sociaux, plateformes numériques, espace urbain : quatre terrains qui n’ont, en apparence, rien en commun. Mais, dans chaque cas, une séquence comparable se dessine. Un dispositif de contrôle naît pour une cible précise, dans un contexte qui rend son acceptation facile : la réinsertion des condamnés, la protection des enfants, l’amélioration d’un service, la sécurité d’un grand événement. Puis, par la force de son infrastructure technique désormais disponible, il s’étend, se prolonge, se banalise, bien au-delà de sa justification initiale. Dès lors, la question n’est plus seulement : qui surveille ? Elle est devenue : que reste-t-il d’une liberté qui exige, pour s’exercer, d’être d’abord rendue visible (un bracelet pour sortir, une pièce d’identité pour se connecter, une caméra pour circuler) ?
L’hypersurveillance désigne précisément ce processus : le moment où l’exception du contrôle devient la condition ordinaire de la liberté.
Je ne conteste aucun de ces objectifs pris isolément : protéger des mineurs ou sécuriser des rassemblements sont des préoccupations légitimes. Ce que je crois utile de nommer, c’est ce qu’ils installent ensemble et durablement. La Cnil elle-même, dans un avis de 2022, mettait en relief que ces outils ne constituent pas une simple évolution technologique, mais une modification de la nature des dispositifs, un changement de nature, donc, et pas seulement de degré, dans le rapport qu’une société entretient avec ceux qu’elle observe. C’est cette normalisation silencieuse, plus que chacune de ces lois prises séparément, qu’il convient de continuer à interroger.
Tony Ferri ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.08.2026 à 15:34
Patrimoine : faut-il faire contribuer ceux qui exploitent son image ?
Texte intégral (2478 mots)

Alors que la Cour des comptes alerte sur l’ampleur des besoins en matière de financement du patrimoine, l’image des biens culturels pourrait-elle devenir une ressource économique au service de leur conservation ?
Dans un rapport publié le 16 juin dernier, la Cour des comptes se penche sur les grands chantiers patrimoniaux du ministère de la culture conduits ces dix dernières années. Elle souligne le coût élevé de ces opérations, souvent revu à la hausse, et le nombre croissant de rénovations à conduire d’ici à 2035, qu’il s’agisse de restaurations ou de mises aux normes environnementales et sécuritaires.
Mais le constat ne s’arrête pas là : les magistrats de la rue Cambon alertent sur le financement de ces chantiers. Cette hausse des besoins de rénovation du patrimoine soulève « des inquiétudes sérieuses quant à sa soutenabilité financière ». La Cour mentionne un « effet de ciseau » entre, d’une part, l’augmentation des chantiers et, d’autre part, « des financements publics en attrition ».
Des recettes issues de partenariats avec des acteurs privés
Face à la contraction des financements publics, les opérateurs culturels diversifient leurs ressources : billetterie, mécénat, locations d’espaces, partenariats internationaux ou encore recettes publicitaires liées aux chantiers de restauration. Le partenariat avec le Louvre Abou Dhabi en constitue un exemple emblématique, ayant permis de « financer pour plus d’un milliard d’euros d’investissements au profit du patrimoine français », même si la Cour rappelle que cet accord arrive à échéance.
Les publicités apposées sur les bâches de chantier constituent également une source de financement, comme l’ont illustré les travaux de l’Opéra national de Paris.
Le droit sur l’image des domaines nationaux : un nouvel outil de financement du patrimoine
Moins connu, un autre mécanisme visant lui aussi des recettes de nature publicitaire a vu le jour il y a quelques années.
Il y a dix ans, la loi relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine (loi LCAP) a instauré une disposition venant encadrer les conditions d’utilisation commerciale de l’image de certains biens culturels. Dans ce cadre, le monument ne sert pas de support à la publicité, il en devient le sujet.
L’article L. 621-42 du Code du patrimoine prévoit que l’utilisation à des fins commerciales de l’image des domaines nationaux est soumise à autorisation préalable du gestionnaire, cette dernière pouvant être assortie de conditions financières. L’objectif était à la fois de protéger l’image de ces domaines et de la valoriser sur le plan économique.
Quels sont ces domaines nationaux ? Il s’agit d’ensembles immobiliers appartenant, au moins en partie, à l’État et présentant « un lien exceptionnel avec l’histoire de la nation ». Sont donc exclus les biens mobiliers (peintures, sculptures, dessins…) ainsi que les biens n’appartenant pas, même partiellement, à l’État, qu’ils relèvent de propriétaires privés (comme le château de Chenonceau) ou d’autres personnes publiques (comme la tour Eiffel ou le Palais des papes).
Un cadre limité aux seuls domaines nationaux
Il s’agit d’un cercle restreint de bénéficiaires. Aujourd’hui, 21 monuments disposent de ce statut à part, dont la liste comprend notamment le palais de l’Élysée, les châteaux de Versailles et de Chambord et le musée du Louvre. D’autres acteurs culturels pourraient, eux aussi, souhaiter rejoindre ce cercle.
Les usages commerciaux de l’image du patrimoine sont nombreux et la possibilité d’associer les utilisateurs à son entretien séduirait assurément un nombre important de gestionnaires culturels, en charge de mettre en œuvre l’obligation de conservation des biens dont ils ont la garde.
Une extension au profit d’autres biens culturels ?
Le périmètre des bénéficiaires fait débat depuis l’adoption de la loi LCAP. Dès les discussions parlementaires de 2016, puis dans une question au gouvernement, le sénateur Les Républicains (LR) Louis-Jean de Nicolaÿ proposait d’étendre le dispositif à l’ensemble des monuments historiques, estimant légitime que les propriétaires qui investissent dans leur restauration puissent bénéficier des recettes commerciales générées par leur image.
En 2019, la Cour des comptes relevait déjà cette limite dans un rapport consacré à la valorisation des marques culturelles . Prenant l’exemple du musée d’Orsay, elle suggérait d’étudier « la création d’un régime juridique ad hoc pour les musées les plus importants », notamment les 41 musées nationaux, dont seuls certains bénéficient aujourd’hui du statut de domaine national.
Une approche plus large en Grèce et en Italie
La France n’est pas isolée dans ces réflexions. D’autres États européens – en particulier ceux disposant d’un riche patrimoine culturel et d’une économie en grande partie fondée sur le tourisme – ont adopté des mesures similaires. Certains ont choisi de retenir un périmètre plus large. La Grèce et l’Italie ont visé les biens culturels dans leur ensemble, comprenant ainsi les biens mobiliers et immobiliers.
L’Italie en offre une illustration avec le contentieux ayant opposé la Galleria dell’Accademia de Venise à l’entreprise Ravensburger à propos de l’utilisation commerciale de l’Homme de Vitruve.
Une atteinte acceptable au domaine public ?
Que signifierait une telle extension si elle devait advenir en France ? Elle permettrait à davantage de gestionnaires de transformer les utilisateurs commerciaux de l’image du patrimoine en contributeurs à sa conservation. La philosophie derrière cette logique est louable, mais il convient de tenir compte des conséquences éventuelles d’une telle ouverture.
En principe, lorsqu’une œuvre de l’esprit entre dans le domaine public, chacun peut librement la reproduire, y compris à des fins commerciales. Soumettre certains usages à une approbation préalable et au versement d’une redevance vient en quelque sorte faire renaître un droit sur le bien, au bénéfice des gestionnaires culturels.
Cette restriction ne viserait toutefois que les usages commerciaux. Les utilisations à des fins d’information, d’enseignement, de création artistique ou de recherche demeureraient libres, conformément aux exceptions prévues à l’alinéa 3 de l’article L. 621-42 du Code du patrimoine. Le débat se concentre ainsi sur les acteurs économiques qui retirent un bénéfice commercial de l’image du patrimoine sans participer directement à son financement, situation que les économistes qualifient de « passager clandestin ».
La figure du « passager clandestin »
Cette notion, développée par les économistes, désigne la situation dans laquelle un acteur bénéficie d’une ressource sans en supporter le coût, ou du moins sans en payer le juste prix.
Dans le secteur culturel, le « passager clandestin » (free rider) peut être l’entreprise qui exploite commercialement l’image d’un monument sans contribuer à sa conservation, alors même que celle-ci repose principalement sur des financements publics correspondant in fine à l’impôt collecté auprès des contribuables.
La question est alors la suivante : peut-on faire partager la charge de conservation du patrimoine avec ceux qui tirent profit de son image ?
Dans un rapport du Conseil d’analyse économique de 2011 consacré à la valorisation du patrimoine culturel français, Françoise Benhamou et David Thesmar identifiaient déjà une forme de « passager clandestin » : les acteurs du tourisme – hôtels, restaurants ou boutiques de souvenirs – qui bénéficient de la présence de sites patrimoniaux et des retombées économiques qu’ils génèrent, sans toujours contribuer à leur entretien. Ils soulignaient ainsi que « l’investissement dans l’entretien du patrimoine est insuffisant ou laissé à la charge du contribuable » et proposaient de « faire payer le patrimoine au juste prix par ceux qui en bénéficient financièrement ».
Si la « cible » n’est pas la même, la logique du droit sur l’image est similaire : inviter les acteurs économiques utilisant l’image du patrimoine à des fins commerciales à soutenir la préservation de ce dernier.
Plus qu’un nouvel impôt, ce mécanisme poursuivrait une autre ambition : transformer et convertir les utilisateurs commerciaux du patrimoine en contributeurs de ce dernier. À l’heure où les besoins de financement ne cessent de croître, cette idée mérite peut-être d’être reposée.
Cécile Anger ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
19.08.2026 à 15:30
Un oligarque russe à l’honneur dans « The Economist » : quand les médias prêtent leur crédibilité aux acteurs des conflits
Texte intégral (2570 mots)

L’ESSENTIEL
En juillet 2026, l’hebdomadaire britannique The Economist a consacré sa couverture et plusieurs formats éditoriaux à Andreï Melnitchenko, oligarque russe toujours visé par des sanctions européennes, britanniques et américaines.
Le dossier le présente comme un possible acteur de la transformation de la Russie tandis que la souveraineté et la sécurité de l’Ukraine restent à l’arrière-plan.
Ce cas montre comment un média prestigieux peut atténuer l’effet réputationnel des sanctions en donnant à une personne sanctionnée le statut d’interlocuteur faisant autorité sur l’avenir de la Russie et de l’Europe.
À l’instar d’une banque, un grand média comme The Economist, la BBC, France 2 ou encore le Monde repose sur un capital essentiel : la confiance. En consacrant sa couverture, ses colonnes ou son antenne à une personnalité, il ne lui offre pas seulement de la visibilité : il lui prête une part de sa crédibilité.
C’est sous cet angle qu’il faut lire le dispositif consacré par The Economist à Andreï Melnitchenko : un portrait annonçant qu’« un oligarque russe de premier plan brise le silence », un éditorial le présentant comme « l’homme qui voudrait changer la Russie », une tribune où il explique pourquoi « une Russie brisée serait néfaste pour le monde » ainsi qu’un podcast consacré aux « options de Poutine », donnant une nouvelle fois la parole à l’oligarque.
Ce déploiement constitue un choix de cadrage. Pourquoi cette voix pour ouvrir la discussion sur l’avenir de la Russie et, indirectement, sur la sécurité européenne ?
Sans préjuger des intentions de la rédaction, la réponse tient à une logique journalistique identifiable : Melnitchenko s’exprime très rarement, il détient une grande puissance économique, il est un membre éminent de l’élite russe et dépeint un récit sur l’après-guerre. Homme du système qui affirme pouvoir peser sur l’évolution future de la Russie, il incarne ainsi une voie possible de l’avenir du pays.
Qui est Andreï Melnitchenko ?
Peu connu du grand public européen, Andreï Melnitchenko n’est ni un opposant politique, ni un universitaire, ni une figure de la société civile. Il est l’un des hommes les plus fortunés de Russie, à la tête d’un empire construit dans le charbon, avec la Siberian Coal Energy Company (SUEK), et les engrais, avec EuroChem.
En mars 2022, l’Union européenne l’a inscrit sur sa liste de sanctions. Il demeure aujourd’hui visé par des sanctions de l’Union européenne, du Royaume-Uni et des États-Unis. Le Conseil de l’UE rappelle qu’il a participé, le 24 février 2022, à une réunion organisée par Vladimir Poutine avec les principaux hommes d’affaires russes et le qualifie d’entrepreneur influent dans des secteurs générant des revenus substantiels pour l’État russe.
Selon Reuters, Melnitchenko s’est retiré, le 8 mars 2022, comme bénéficiaire des trusts détenant EuroChem et SUEK, son épouse devenant automatiquement bénéficiaire effective à la veille de son inscription sur la liste des sanctions de l’Union européenne. Alexandra Melnitchenko a ensuite été elle aussi sanctionnée.
En 2025, saisie par EuroChem, la Haute Cour de justice d’Angleterre et du pays de Galles a estimé que Melnitchenko conservait le contrôle de fait de la société appelée à recevoir les paiements. Elle était compétente parce que les six garanties bancaires à première demande étaient soumises au droit anglais et à la compétence exclusive des juridictions anglaises. La Cour a ainsi donné raison à Société générale et à ING : les paiements, prévus en France ou en Italie, y auraient été illégaux au regard des sanctions européennes.
Une enquête de Reuters a également révélé que des entreprises d’EuroChem avaient livré de l’acide nitrique et de l’acide acétique à l’usine Sverdlov (à Dzerzhinsk, près de Nijni-Novgorod, ndlr), qui fabrique des explosifs militaires. Reuters précise que ces substances ont aussi des usages civils et que la destination finale de chaque livraison n’a pas pu être établie. EuroChem rejette les conclusions de l’enquête et affirme ne pas appartenir au secteur de la défense.
Au-delà de ce volet industriel, le parcours de Melnitchenko depuis 2022 et ses prises de position publiques permettent de mieux situer la parole que The Economist choisit aujourd’hui de mettre en avant. Après quatorze ans passés en Suisse, l’homme d’affaires s’est installé à Dubaï à la suite du déclenchement de la guerre et de son inscription sur les listes de sanctions. À partir de 2023, il a toutefois recommencé à passer davantage de temps en Russie et, selon The Economist, vit désormais à Moscou.
Melnitchenko ne s’était pourtant pas entièrement tu. Dès mars 2022, il avait déclaré à Reuters que les événements en Ukraine étaient « tragiques » et qu’il fallait parvenir d’urgence à la paix, tout en insistant principalement sur le risque d’une crise alimentaire mondiale. En 2023, dans un entretien accordé au Financial Times, il condamnait les attaques contre les civils, mais attribuait les crimes de guerre aux deux camps et soutenait que l’identité de celui qui avait déclenché le conflit importait peu. Il présentait, par ailleurs, les sanctions occidentales comme une forme de violence économique frappant notamment les pays les plus pauvres.
À l’égard de Vladimir Poutine, sa position relevait davantage de la prise de distance que de l’opposition ouverte. En 2022, il affirmait ne pas entretenir de relation personnelle avec le président russe et ne pas avoir été informé à l’avance de l’invasion. Le portrait de The Economist rapporte cependant qu’en mai 2025 il a sollicité un entretien individuel au Kremlin afin de proposer une participation plus active à la vie publique russe. Il est donc inexact de présenter le dossier de 2026 comme sa toute première prise de parole. La nouveauté réside plutôt dans sa durée, son ambition politique et le dispositif éditorial qui transforme une parole jusque-là ponctuelle et essentiellement défensive en une vision structurée de l’avenir de la Russie et de la sécurité européenne.
The Economist rappelle les sanctions, le transfert des intérêts de Melnitchenko à son épouse, la contribution de ses entreprises à l’économie de guerre et le fait qu’il n’est ni un dissident ni un opposant déclaré à l’invasion. En revanche, le magazine ne détaille ni l’enquête de Reuters sur les livraisons à l’usine Sverdlov, ni ses déclarations antérieures renvoyant les crimes de guerre aux deux camps.
L’asymétrie tient donc moins à l’absence des faits qu’à leur hiérarchisation. Les éléments défavorables sont intégrés à un portrait globalement valorisant d’entrepreneur pragmatique et potentiellement réformateur. La souveraineté et l’éventuelle « humiliation » de la Russie occupent le centre du récit, tandis que l’intégrité territoriale de l’Ukraine, les garanties de sécurité et la responsabilité russe restent secondaires. Aucune voix ukrainienne ne bénéficie d’un espace comparable pour répondre à cette conception de la guerre.
En multipliant les formats autour de Melnitchenko, The Economist ne rend pas seulement sa parole visible : il lui confère une autorité dans la définition de l’avenir de la Russie et de la sécurité européenne.
Ce que raconte réellement « The Economist »
Dans « Why a broken Russia is bad for the world », Andreï Melnitchenko avance trois idées : une Russie affaiblie deviendrait davantage dépendante de la Chine ; une fragmentation de la Fédération créerait une instabilité mondiale ; enfin, une paix durable en Europe supposerait, à terme, que la Russie retrouve sa place dans une nouvelle architecture de sécurité.
Ces arguments reprennent plusieurs thèmes du discours stratégique russe : la guerre comme confrontation avec l’Occident, la crainte d’une Russie « humiliée » et la priorité accordée à sa souveraineté. Présentés comme des scénarios de risque, ils prennent l’apparence du réalisme stratégique. Le centre de gravité du débat se déplace alors de la guerre menée contre l’Ukraine vers l’avenir de la Russie. Les titres eux-mêmes invitent le lecteur à passer de la question « Comment mettre fin à une guerre d’agression ? » à une autre : « Quel avenir préparer pour la Russie ? »
En sciences de la communication, le cadrage ne change pas nécessairement les faits, mais la question autour de laquelle ils sont organisés. En plaçant l’avenir de la Russie au centre, le dispositif relègue à l’arrière-plan la reconstruction de l’Ukraine, le retour des enfants déportés, les responsabilités pour les crimes de guerre et les garanties contre une nouvelle agression. Les faits ne disparaissent pas ; leur hiérarchie change – et ce déplacement produit déjà un effet politique.
Quand la crédibilité devient une ressource stratégique
Dans un entretien accordé à Mediapart et relayé par Geode, le chercheur Maxime Audinet analyse un mécanisme comparable à partir de l’interview de Sergueï Lavrov diffusée sur France 2, le 26 mars 2026 : recherche de l’exclusivité, valeur symbolique de l’accès et dispositif de contradiction insuffisant.
Le cas de The Economist est différent : il ne s’agit pas d’un entretien en direct, mais d’un dispositif éditorial long, préparé et décliné en plusieurs formats.
L’influence sur le débat public ne passe pas nécessairement par le mensonge. Il naît aussi du choix des interlocuteurs et de la hiérarchie des questions. En multipliant les formats autour d’une même personne, un média ne dit pas seulement ce que cette personne pense : il contribue à établir qu’elle mérite d’être entendue comme une source autorisée. Les médias n’imposent pas les conclusions à leurs lecteurs, mais ils structurent l’agenda du débat et distribuent la crédibilité.
Les travaux consacrés aux listes de sanctions montrent que celles-ci produisent à la fois des coûts matériels et réputationnels. L’inscription sur une liste de personnes sanctionnées ne se réduit pas aux mesures patrimoniales qui l’accompagnent : elle associe publiquement un acteur à des conduites que les autorités imposant ces mesures entendent condamner. Mais cet effet réputationnel n’est ni automatique ni irréversible.
Les recherches récentes sur l’autorité épistémique des sources montrent que le journalisme construit une hiérarchie des personnes autorisées à décrire la réalité, notamment par la fréquence de leur présence et par ce qu’il leur permet d’énoncer. D’autres travaux sur l’authority signaling montrent que les interactions éditoriales peuvent activement élever certaines sources au rang d’interlocuteurs faisant autorité.
La visibilité ne produit pas automatiquement une légitimation. Tout dépend de la place accordée, du titre, de la répétition, du statut d’auteur, de la contradiction et de la vigueur de la confrontation. Dans le cas de Melnitchenko, l’accumulation des formats peut produire un contre-effet réputationnel : juridiquement, il demeure une personne sanctionnée ; discursivement, il devient un interlocuteur présenté comme pertinent pour penser l’avenir de la Russie et de l’Europe. Le dispositif ne neutralise pas les sanctions, mais peut en atténuer la portée réputationnelle. C’est ici que se situe la responsabilité éditoriale.
Le paradoxe est là : l’inscription sur une liste de sanctions produit un coût matériel et réputationnel tandis qu’un dispositif éditorial de cette ampleur peut conférer à la personne désignée une nouvelle autorité discursive. The Economist ne lève pas les sanctions visant Melnitchenko ; il lui prête cependant une part de son capital de crédibilité, jusque dans le débat sur la sécurité de l’Ukraine et de l’Europe. C’est dans ce pouvoir de relégitimation – et dans la manière dont il est exercé – que réside la responsabilité du média.
Yuliya Matvyeyeva ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.