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16.10.2026 à 14:09

Comment fonctionne le Veoza, un médicament contre les symptômes de la ménopause ? Et en quoi est-il différent du traitement hormonal ?

Robyn Brown, Associate Professor and Head, Behavioural Neuropharmacology Laboratory, The University of Melbourne
Leigh Walker, Senior Research Fellow, Florey Institute of Neuroscience and Mental Health
Le Veoza, un traitement non hormonal de la ménopause, permet de réduire les bouffées de chaleur et les sueurs nocturnes. Comment agit-il, quelle est son efficacité et peut-il remplacer les traitements hormonaux ?
Texte intégral (1952 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le Veoza est un nouveau médicament qui a montré une certaine efficacité contre les bouffées de chaleur liées à la ménopause.

  • Parce qu'il agit au niveau du cerveau, sans recourir aux hormones, il pourrait constituer une alternative, ou un complément, au traitement hormonal de la ménopause.

  • Mais en France, Veoza a été mis sous surveillance par l'Agence du médicament car des lésions hépatiques graves ont été observées.


Les bouffées de chaleur et les sueurs nocturnes, regroupées sous le terme de « symptômes vasomoteurs », figurent parmi les manifestations les plus fréquentes et les plus gênantes de la ménopause. Elles touchent près de 40 % des femmes pendant la période qui précède la ménopause, appelée périménopause.

Jusqu’en 2024, les possibilités de traitement se limitaient essentiellement au traitement hormonal de la ménopause (THM). Celui-ci est très efficace pour de nombreuses femmes. Mais certaines ne peuvent pas y recourir en raison d’effets secondaires importants ou de certains problèmes de santé.

Le Veoza (fézolinétant) est un médicament spécifiquement autorisé (notamment par l'Agence européenne du médicament, ndlr) pour traiter les symptômes vasomoteurs de la ménopause. Contrairement au traitement hormonal, il ne vise pas à compenser la baisse naturelle des hormones. Il agit en bloquant certains signaux dans le système de régulation de la température corporelle situé dans le cerveau, dont l’activité devient excessive pendant la ménopause.

Comment agit-il ?

Les œstrogènes participent à la régulation de la température corporelle, qu’ils contribuent généralement à abaisser. Pendant la périménopause, la baisse du taux d’œstrogènes entraîne l’activation d’un groupe de cellules nerveuses situées dans l’hypothalamus, appelées neurones KNDy (prononcé « candy » en anglais).

Lorsqu’ils sont activés, ces neurones libèrent une molécule de signalisation appelée neurokinine B. Celle-ci stimule excessivement le système de régulation de la température du cerveau, provoquant des bouffées de chaleur et des sueurs nocturnes.

Le Veoza bloque le récepteur de la neurokinine 3 (NK3), empêchant ainsi la neurokinine B de s’y fixer. Celle-ci ne peut donc plus transmettre son signal, ce qui permet de réduire l’activité excessive du système de régulation de la température corporelle.

Comment est-il utilisé en Australie ?

Le Veoza a été autorisé en Australie en mars 2024, à raison d’un comprimé de 45 mg par jour.

Il n’est pas pris en charge par le Pharmaceutical Benefits Scheme (PBS), le système public australien de remboursement des médicaments. Les femmes doivent donc débourser entre 75 et 80 dollars australiens par mois pour leur traitement.

À l’heure actuelle, aucune durée maximale de traitement n’est fixée.

Quels sont ses effets et ses limites ?

Les bouffées de chaleur et les sueurs nocturnes ne se limitent pas à des variations de température corporelle : elles peuvent aussi perturber le sommeil, affecter l’humeur et gêner les activités quotidiennes. Ainsi, même si le Veoza cible spécifiquement les symptômes vasomoteurs, il pourrait également avoir des effets bénéfiques sur d’autres symptômes.

Mais la ménopause ne se résume pas aux bouffées de chaleur et aux sueurs nocturnes. Comme le Veoza ne compense pas la baisse des hormones telles que les œstrogènes, il ne traite pas la plupart des troubles de l’humeur, la sécheresse vaginale, la diminution de la densité osseuse ni les autres conséquences de la carence en œstrogènes.

Le traitement hormonal de la ménopause (THM) reste le traitement privilégié lorsque les femmes présentent ces symptômes plus larges. Il compense la baisse des œstrogènes (et généralement de la progestérone) liée à la ménopause, ce qui permet de soulager de nombreux symptômes tout en contribuant à préserver la santé osseuse.

La possibilité d’associer le Veoza à un traitement hormonal dépend de la situation de chaque patiente et doit être discutée avec son médecin. À ce jour, la plupart des études cliniques ont évalué le Veoza comme une alternative au traitement hormonal plutôt que comme un traitement complémentaire.

Pourquoi choisir un traitement non hormonal ?

Le Veoza repose sur une approche non hormonale et constitue une alternative intéressante pour les femmes qui ne peuvent pas suivre de traitement hormonal en raison d’effets secondaires ou de certains cancers hormonodépendants.

Une vaste enquête menée en Europe, au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Japon a révélé que, parmi les femmes présentant des symptômes vasomoteurs, une sur dix ne pouvait pas recourir à un traitement hormonal, ce qui souligne la nécessité de disposer d’autres options thérapeutiques. Le Veoza peut également constituer une option intéressante pour les femmes dont la principale préoccupation est de soulager les symptômes vasomoteurs.

Quelle est l’efficacité du Veoza ?

Le Veoza est efficace chez de nombreuses femmes, mais il ne fait pas complètement disparaître les symptômes. Son efficacité et sa sécurité ont été évaluées dans trois études portant sur plus de 3 000 femmes présentant des symptômes vasomoteurs modérés à sévères.

Dans deux grands essais cliniques, trois mois de traitement ont permis de réduire la fréquence des symptômes, qui est passée d’environ 10 à 12 épisodes quotidiens de bouffées de chaleur ou de sueurs nocturnes modérées à sévères à 4 ou 5 chez les femmes prenant du Veoza, contre 6 ou 7 chez celles recevant un placebo (un comprimé sans principe actif).

Un autre essai clinique a montré que le Veoza réduisait également les troubles du sommeil et améliorait la qualité de vie des femmes pour lesquelles un traitement hormonal n’était pas adapté.

Toutefois, un essai mené en Asie de l’Est a révélé que la dose plus faible de 30 mg était sûre et bien tolérée, mais pas plus efficace qu’un placebo.

Dans l’ensemble, le Veoza semble donc apporter un soulagement significatif, sans toutefois faire complètement disparaître les symptômes.

Quels sont les effets secondaires et les autres risques ?

Les effets secondaires les plus fréquemment signalés comprennent les maux de tête, les nausées, les douleurs abdominales et l’insomnie.

De rares cas de lésions du foie ont également été rapportés. Les autorités sanitaires australiennes et internationales recommandent désormais de réaliser un bilan hépatique avant de commencer le traitement, puis d’effectuer une surveillance régulière de la fonction hépatique pendant les neuf premiers mois.

(En France, Veozia est disponible sur prescription médicale. Mais depuis 2025, il a été mis sous surveillance par l'Agence nationale du médicament (ANSM) car des lésions hépatiques (au niveau du foie) graves ont été observées. Si certains symptômes apparaissent -fatigue, prurit, ictère, urine foncée, selles claires, nausées, vomissements, diminution de l'appétit et/ou douleurs abdominales-, il est recommandé de consulter immédiatement un médecin, ndlr)

Le Veoza peut également interagir avec d’autres médicaments, ce qui peut modifier leur efficacité ou celle du Veoza lui-même. C’est notamment le cas de la fluvoxamine, un antidépresseur.

Le Veoza n’a pas d’effet contraceptif. Les femmes encore fertiles peuvent donc avoir besoin de continuer à utiliser une contraception.

Quelles perspectives pour ces médicaments ?

Les essais cliniques ont désormais démontré que le Veoza réduit efficacement les bouffées de chaleur pendant une période allant jusqu’à un an.

Mais les chercheurs continuent d’évaluer son efficacité en conditions réelles d’utilisation, notamment au-delà d’un an de traitement. Ils cherchent également à mieux connaître sa sécurité à long terme, ses effets secondaires rares et son efficacité chez les femmes présentant des problèmes de santé complexes, souvent exclues des essais cliniques.

De nouveaux médicaments, potentiellement plus sûrs, font également leur apparition, notamment le Lynkuet (élinzanétant). Celui-ci cible à la fois les récepteurs NK1 et NK3 et a été autorisé en septembre 2025 pour traiter les symptômes vasomoteurs associés à la ménopause.

Des essais cliniques menés auprès de plus de 1 500 femmes ont montré que le Lynkuet réduisait les symptômes vasomoteurs et les troubles du sommeil, tout en améliorant la qualité de vie, y compris chez les femmes ne pouvant pas suivre de traitement hormonal. Le Lynkuet semble également présenter moins de risques pour le foie que le Veoza.

À l’avenir, ces médicaments pourraient également être utilisés chez d’autres catégories de patients, lorsqu’il est nécessaire d’agir sur le système des neurokinines.

Jusqu’à 80 % des hommes suivant un traitement par privation androgénique contre le cancer de la prostate souffrent de bouffées de chaleur. Des essais cliniques sont en cours pour évaluer l’efficacité du Veoza contre les bouffées de chaleur associées à ce traitement.

The Conversation

Robyn Brown a reçu des financements du National Health and Medical Research Council (NHMRC).

Leigh Walker bénéficie de financements du Conseil national australien de la santé et de la recherche médicale (NHMRC), du Conseil australien de la recherche (ARC), de la Fondation CASS et de la Fondation pour la recherche sur le cerveau et le comportement (BBRF).

16.10.2026 à 14:07

Haro sur le « gouvernement des juges » : ces menaces que les politiques font peser sur le Conseil constitutionnel

Nicolas Pauthe, Maître de conférences en droit public, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Le Conseil constitutionnel est critiqué par des responsables politiques. Marine Le Pen veut la démission de son président Richard Ferrand tandis que ses propositions de réforme et celles de B. Retailleau, d’E.  Zemmour ou de L. Wauquiez pourraient affaiblir cette institution.
Texte intégral (3041 mots)
Le Conseil constitutionnel est composé de neuf membres et présidé par Richard Ferrand (au premier rang, au centre). Conseil constitutionnel

L’ESSENTIEL

  • Le Conseil constitutionnel est attaqué par des responsables politiques. Marine Le Pen va jusqu’à demander la démission de son président Richard Ferrand.

  • Le contrôle des lois fondé sur le préambule de la Constitution (portant sur les droits et libertés fondamentaux) est l’objet des principales critiques.

  • Les réformes proposées par certains candidats à la présidentielle pourraient mettre en péril des évolutions majeures dont a bénéficié de l’État de droit.


Le 14 août 2026, le Conseil constitutionnel a censuré l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans. « De quel droit ? », s’est alors interrogée la présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse, soufflant sur les braises du mécontentement ambiant. L’idée est en effet répandue selon laquelle les juges constitutionnels, nommés par le pouvoir politique, n’auraient aucune légitimité pour censurer le travail effectué par les députés, élus, eux, directement par les citoyens.

Le droit constitutionnel organise pourtant cette compétence. L’article 61 de la Constitution prévoit par exemple que les lois puissent être déférées au Conseil qui se prononce sur leur conformité à la Constitution. L’article 62 ajoute qu’une « loi déclarée inconstitutionnelle sur le fondement de l’article 61 ne peut être promulguée ni mise en application ».

Candidat déclaré à la prochaine élection présidentielle, Bruno Retailleau (Les Républicains, LR) fustige quant à lui le fait que « les lois [soient] vidées de leur substance par les juges ». Il considère que « le juge ne peut pas se substituer au législateur ».

En général, les lois invalidées le sont toutefois en partie seulement, et concernent des textes législatifs souvent mal rédigés, dont la censure aurait pu être évitée si les parlementaires avaient davantage pris en considération le droit constitutionnel dans leur raisonnement.

À titre d’exemple, la décision de censure partielle prise contre la première loi Duplomb, en 2025, reprochait au législateur de ne pas avoir suffisamment précisé les cas dans lesquels une dérogation à l’interdiction de certains néonicotinoïdes pouvait être autorisée.

La seconde loi Duplomb a, par la suite, apporté les précisions nécessaires, ce qui a conduit le Conseil à la valider en août 2026. On est loin ici d’un « gouvernement des juges », censeur à tout crin du travail parlementaire.

Se battre contre le « gouvernement des juges » ?

Cette expression, que l’on retrouve en 1921 sous la plume de l’universitaire Édouard Lambert, sert à fustiger une situation dans laquelle les juges, par leurs décisions, sortiraient supposément de leur rôle pour décider à la place du pouvoir politique.

Pour Éric Zemmour, président du parti d’extrême droite Reconquête, le travail du Conseil constitutionnel repose même depuis près d’un demi-siècle sur un « coup d’État de droit ».

Pourquoi un demi-siècle ? Parce qu’en 1971, le Conseil devait contrôler la constitutionnalité d’une loi visant à réformer la procédure de création d’une association. Jusqu’alors, une simple déclaration à l’administration suffisait. La loi votée à l’époque par le Parlement subordonnait la création des associations à un contrôle de légalité préalable par l’autorité judiciaire et rendait donc la création d’une association plus complexe.

Le dilemme face auquel était placé le Conseil pour statuer sur ce cas mérite d’être rappelé.

Il lui était possible de considérer que son contrôle se restreignait à vérifier que les lois respectent uniquement les articles de la Constitution, et donc la seule séparation des pouvoirs, puisque lesdits articles se limitent à les organiser.

Le Conseil pouvait aussi considérer que non seulement les articles de la Constitution, mais également son préambule, faisaient partie du bloc de constitutionnalité. Prenant quelque distance avec l’intention des rédacteurs du texte de 1958, le Conseil reconnaissait alors une valeur constitutionnelle aux textes auxquels le préambule renvoie, notamment la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et le préambule de la Constitution de 1946.

Cette seconde interprétation a été retenue. Après de véritables débats au sein du Conseil, la loi a été censurée en raison des atteintes qu’elle portait à la liberté d’association à laquelle le Conseil reconnaît une valeur constitutionnelle en tant que « principe fondamental reconnu par les lois de la République » (PFRLR), expression qu’il emprunte au préambule de 1946.

Le prétendu coup d’État résiderait dans l’audace interprétative déployée par le Conseil lors de cette décision du 16 juillet 1971, qui a précisé son propre rôle et donné naissance au bloc de constitutionnalité.

Depuis cette date, le Conseil ne vérifie donc plus seulement que les lois respectent les articles de la Constitution : il contrôle également leur conformité au préambule et, à travers lui, aux droits et libertés constitutionnellement reconnus. Pour ce faire, il dresse lui-même la liste des PFRLR en les déduisant des textes adoptés sous les Républiques précédentes.

C’est précisément cette extension de son rôle qui nourrit les critiques dont fait l’objet le Conseil constitutionnel. En donnant une portée constitutionnelle aux droits et libertés, la décision de 1971 a, en effet, élargi le champ de son contrôle.

Le rôle du Conseil constitutionnel a été validé et renforcé par le pouvoir constituant

Les détracteurs de l’intégration du préambule au bloc de constitutionnalité oublient un peu vite que le Conseil n’a pas fait cavalier seul en empruntant cette voie, comme le montrent les évolutions successives intervenues à la suite de cette décision de 1971.

L’article 89 de la Constitution organise en effet la procédure pour réviser le texte suprême. Le pouvoir constituant dérivé est celui que la Constitution reconnaît compétent pour en modifier la teneur. Ainsi, l’initiative de la révision appartient au président de la République, sur proposition du premier ministre, ou aux membres du Parlement. Le texte doit ensuite être adopté par l’Assemblée nationale et par le Sénat en termes identiques, puis validé soit par référendum, soit par le Parlement réuni en Congrès à la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés.

En 1974, le président Giscard d’Estaing a utilisé cette procédure, dans sa forme congressionnelle, pour renforcer le rôle du Conseil constitutionnel tel qu’il l’avait lui-même précisé dans sa décision de 1971. Saisir le Conseil est depuis possible pour 60 députés ou 60 sénateurs.

En 2004, le président Chirac a, lui aussi, agi en ce sens pour faire adopter la charte de l’environnement et l’inclure dans le bloc de constitutionnalité, plaçant sous le régime protecteur du Conseil de nouveaux droits, comme celui de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé.

En 2008, il en a été de même du président Sarkozy, permettant aux justiciables de solliciter l’intervention du Conseil à l’occasion d’un procès, à travers le mécanisme de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC).

À rebours de ces évolutions, le Rassemblement national (RN) a déposé en 2019 une proposition de loi constitutionnelle visant à exclure les droits et libertés des normes de référence du contrôle de constitutionnalité des lois, en limitant celles-ci aux seuls articles de la Constitution. Si ce texte venait à être adopté un jour, la protection des droits et libertés, découlant du préambule, échapperait au contrôle du Conseil. L’intention est de limiter ses interventions à des considérations formelles, tenant aux seules règles de compétence et de procédure.

L’adoption d’une telle proposition anéantirait la plupart des grandes évolutions dont a bénéficié l’État de droit ces cinquante-cinq dernières années.

Car elle reviendrait non seulement sur le choix interprétatif opéré par le Conseil en 1971, mais elle rayerait aussi d’un trait de plume les avancées constitutionnelles de 1974, de 2004 et de 2008. À quoi bon en effet saisir plus facilement le Conseil et reconnaître de nouveaux droits et libertés si le Conseil est contraint de limiter à des considérations formelles le contrôle qu’il réalise sur les lois ?

Quant à l’appel à la démission, formulé le 15 octobre 2026 par Marine Le Pen à l'encontre du président du Conseil constitutionnel, il semble difficile à justifier. À l'origine de son mécontentement, les déclarations de Richard Ferrand n'ont fait que rappeler que seule la procédure prévue à l'article 89 est possible pour réviser la Constitution. C’est en effet l’unique article que contient le titre XVI intitulé « De la révision ». La promesse du RN d’organiser un référendum constitutionnel, sur le fondement de l’article 11 prévu pour faire adopter des lois ordinaires, serait donc juridiquement impossible à réaliser, s’il ressortait vainqueur des prochaines échéances électorales.

Bruno Retailleau propose… ce que prévoit déjà l’article 89 de la Constitution

L’utilisation de la procédure prévue pour réviser la Constitution a donc déjà eu pour incidence de renforcer la décision de 1971.

Une telle procédure peut être également un moyen pour le pouvoir politique d’invalider et de surmonter une décision du Conseil. Si dernier mot il y a, c’est bien au pouvoir constituant qu’il appartient. En toute circonstance, le pouvoir politique conserve donc la main.

Ainsi, en 1993, la loi Pasqua sur l’immigration a été censurée par le Conseil. En conséquence, les débats parlementaires qui ont suivi à l’époque ont porté en partie sur la nécessité de modifier les attributions du Conseil. Cette possibilité a été écartée, et l’article 89 a été utilisé pour insérer un nouvel article 53-1 dans le texte constitutionnel. Écartant alors l’idée d’une réforme en profondeur du Conseil constitutionnel, le pouvoir constituant s’est attaché à régler la difficulté soulevée par la décision de celui-ci en matière de droit d’asile.

L’article 53-1 a permis notamment de faire coexister l’exigence constitutionnelle du droit d’asile, découlant du préambule de 1946 inclus dans l’actuel bloc de constitutionnalité, et la possibilité prévue par la loi de répartir entre États européens la responsabilité de l’examen des demandes d’asile. Cet article fonde ainsi constitutionnellement une telle répartition, et préserve la possibilité pour la France d’accorder l’asile.

De manière inédite, cette réforme constitutionnelle a conduit à contourner la censure des dispositions de la loi Pasqua qui avait été faite par le Conseil.

C’est à la lumière de cet exemple qu’il convient d’apprécier la proposition de Bruno Retailleau. Celui-ci veut en effet créer « une nouvelle procédure qui donne au peuple français, ou à ses représentants, le dernier mot ». S’il remportait la présidentielle de 2027, il s’engage

« lorsque le Conseil constitutionnel censurera une loi votée par le parlement, [à ce que] le président de la République [puisse] donner la parole au peuple français pour censurer la censure. Soit par référendum, soit en réunissant le Parlement en congrès ».

Proche d’une autre déjà verbalisée par Laurent Wauquiez (LR), cette proposition ressemble à s’y méprendre à la procédure de l’article 89, utilisée en 1993 pour surmonter une décision du Conseil. On peine alors à en apprécier l’apport, si ce n’est, a priori, qu’un référendum pour lequel la réunion du Congrès pourrait avoir lieu sans l’intervention préalable de chacune des assemblées parlementaires. La différence avec ce que prévoit l’article 89 paraît cependant trop fine pour opérer une véritable révolution juridique.

Cette « nouvelle procédure » se révèle même incomplète au regard de l’objectif affiché. Avec celle-ci, Bruno Retailleau entend en effet « rendre la parole » au peuple, et « en finir avec la confiscation démocratique ».

On peut alors s’étonner qu’elle se limite aux cas où le Conseil censurerait une loi. Même si pour cela il a fallu recourir à l’article 49 al. 3, la dernière réforme des retraites a bien été votée par le Parlement, avant d’être validée par le Conseil. Au vu du mécontentement qu’elle a suscité, n’aurait-elle pas mérité de faire elle aussi l’objet d’un référendum ?

Le pouvoir en place ne l’a pas souhaité, et ce cas de figure ne semble pas inclus dans le raisonnement de M. Retailleau.

De même, et de manière historique, une pétition pour s’opposer à la première loi Duplomb avait réuni plus de 2 millions de signatures, sans parvenir à influer sur le processus législatif. La proposition formulée ne fait, là non plus, aucune considération d’une telle situation d’opposition à une loi quelques jours seulement après son adoption au Parlement.

La campagne présidentielle commence à peine. Elle recentre malgré lui le Conseil constitutionnel au cœur de l’arène politique. De sa capacité à faire face dépendra la préservation de l’État de droit.

The Conversation

Nicolas Pauthe est membre de CURAPP-ESS et de la SFDE.

16.10.2026 à 11:43

Plus de 80 % des femmes ressentent les symptômes de la ménopause, mais le monde du travail les ignore

Lidia de la Iglesia Aza, Professor of Labour Law and Social Security, Universidade de Santiago de Compostela
La moitié de la population mondiale est confrontée à un « second plafond de verre », souvent au sommet de sa carrière.
Texte intégral (1589 mots)
Les symptômes de la ménopause peuvent affecter les conditions de travail et freiner la carrière des femmes, faute d’une prise en compte suffisante par les employeurs. Roman Samborskyi/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • Plus de 80 % des femmes connaissent des symptômes de la ménopause, qui peuvent perturber leur vie professionnelle.

  • La ménopause peut freiner les carrières, poussant certaines femmes à réduire leur activité ou à quitter leur emploi.

  • Des aménagements simples des conditions de travail permettraient de mieux accompagner les salariées.


La ménopause a longtemps été considérée comme une affaire privée, mais le silence qui l’entoure est de plus en plus en décalage avec la réalité démographique. Dans de nombreux pays, les femmes de plus de 50 ans constituent la catégorie de salariés dont les effectifs augmentent le plus rapidement, et la plupart connaîtront la ménopause au cours de leur vie professionnelle.

Pourtant, le monde du travail, les politiques publiques et la recherche continuent de considérer la ménopause comme une question individuelle plutôt que comme un enjeu structurel. Il en résulte un profond décalage entre ce que vivent les femmes et les conditions dans lesquelles elles travaillent.

Sur le plan médical, la ménopause est une étape naturelle de la vie qui marque l’arrêt des règles en raison de la cessation de l’activité ovarienne. La période de transition qui la précède, appelée périménopause, peut durer de deux à huit ans. Les symptômes varient considérablement d’une femme à l’autre. Certaines ne ressentent que peu de changements, tandis que d’autres souffrent de bouffées de chaleur, de sueurs nocturnes, d’insomnies, de douleurs articulaires, de sautes d’humeur, d’irritabilité, d’anxiété, de troubles cognitifs ou encore de fatigue.

Plus de 80 % des femmes présentent des symptômes, qui sont sévères pour environ un tiers d’entre elles. Ces manifestations peuvent persister pendant des années et perturber considérablement la vie quotidienne, notamment les capacités professionnelles, la concentration et le bien-être psychologique.

Le « second plafond de verre »

L’ampleur du phénomène est considérable. Dans le monde, 657 millions de femmes ont entre 45 et 59 ans, et près de la moitié d’entre elles sont actives. Dans les seuls pays du G7, les femmes en âge d’être ménopausées représentent 11 % de l’ensemble des travailleurs. La Commission européenne a ouvertement reconnu qu’« il n’existe aucune collecte de données à l’échelle de l’Union européenne sur cette question » et que les recherches restent fragmentaires.

Les données dont nous disposons sont préoccupantes. En Europe, l’écart entre les taux d’emploi des femmes et des hommes se creuse avec l’âge. Des études suggèrent que les symptômes de la ménopause conduisent certaines femmes à réduire leur temps de travail, à changer de poste ou à quitter définitivement le marché du travail.

Les répercussions de la ménopause sur la vie professionnelle sont bien documentées. Une étude de 2021 a ainsi révélé que près d’un million de femmes au Royaume-Uni avaient quitté leur emploi en raison des symptômes de la ménopause. Or, cette période coïncide souvent avec l’apogée de leur carrière, au moment où elles pourraient accéder à des postes de direction. Certains chercheurs ont ainsi qualifié ces départs massifs de « second plafond de verre ».

Les conditions de travail

Dans tous les secteurs d’activité, les femmes témoignent de conditions de travail qui aggravent souvent leurs symptômes. Une mauvaise ventilation, des températures élevées, des uniformes en matières synthétiques, un accès insuffisant à l’eau fraîche, des horaires rigides, le travail posté et une autonomie limitée accentuent leur inconfort.

Se met alors en place un cercle vicieux : les symptômes s’aggravent, le travail devient plus difficile, le stress augmente, ce qui accentue encore les symptômes. Ces facteurs poussent de nombreuses femmes à réduire leur temps de travail, à changer d’emploi ou à prendre une retraite anticipée. Il ne s’agit pas d’une défaillance individuelle, mais d’un problème structurel.

Certains gouvernements nationaux ont pris des initiatives similaires. Au Royaume-Uni, par exemple, le Parlement a lancé plusieurs enquêtes sur les discriminations liées à la ménopause, l’une en 2019 et l’autre en 2021.

En Islande, une association consacrée à la ménopause a été créée dès 2013 et figure sur le site officiel du gouvernement. La prise de conscience progresse également dans les pays nordiques.

En Irlande, la question fait l’objet de recommandations dans les politiques publiques, tandis qu’en France, elle a récemment bénéficié d’une attention médiatique à l’échelle nationale.

Des protections concrètes pour les salariées

Si les recommandations et l’attention médiatique constituent des avancées, elles ne remplacent pas des protections inscrites dans la loi et garanties à l’ensemble des salariés. À quoi pourraient donc ressembler des mesures réellement efficaces pour les femmes confrontées à la ménopause dans leur vie professionnelle ?

Avant tout, les entreprises devraient intégrer la ménopause dans l’évaluation des risques professionnels. Concrètement, cela suppose de veiller à une température adaptée et à une bonne ventilation des locaux, de fournir des tenues de travail respirantes et de permettre des aménagements d’horaires. Cela implique également de former les responsables hiérarchiques et de favoriser une culture d’entreprise où l’on puisse parler ouvertement de la ménopause, sans crainte d’être stigmatisée.

Ces changements sont simples et peu coûteux, mais ils nécessitent une prise de conscience et une réelle volonté d’agir.

En définitive, la prise en compte de la ménopause au travail ne relève pas seulement de la santé. C’est aussi une question d’égalité, de dignité et de justice. Les femmes ne devraient pas avoir à choisir entre leur santé et leur carrière. Les entreprises ont elles aussi tout à y gagner : en accompagnant les salariées pendant la ménopause, elles peuvent conserver des collaboratrices expérimentées, des compétences précieuses et des talents capables d’exercer des responsabilités.

Alors que la population vieillit et que les carrières s’allongent, il n’est plus possible d’ignorer la ménopause. Il est temps de briser le silence et de faire évoluer le monde du travail pour qu’il tienne compte des réalités vécues par la moitié de la population.

The Conversation

Lidia de la Iglesia Aza a reçu des financements de l'Instituto Sindical Europeo (ETUI).

16.10.2026 à 11:07

Aux États-Unis, la ménopause reste largement absente des dossiers médicaux (et c’est un problème)

Audrey Hendricks, Associate Professor of Biomedical Informatics, University of Colorado Anschutz
Nanette Santoro, Professor of Obstetrics and Gynecology, University of Colorado Anschutz
Une étude portant sur près de 240 000 dossiers médicaux aux États-Unis révèle que la ménopause y est rarement mentionnée. Ce manque de données freine la recherche et l’amélioration du suivi des femmes.
Texte intégral (1387 mots)

L’ESSENTIEL

  • Sur près de 240 000 dossiers médicaux de femmes états-uniennes, seuls 12 % mentionnent la ménopause.

  • Ce manque de données freine la recherche sur ses conséquences pour la santé.

  • Un simple questionnaire en consultation pourrait améliorer le suivi des patientes.


Toute personne ayant des ovaires connaîtra la ménopause si elle vit suffisamment longtemps. Bien qu’il s’agisse d’une transition naturelle au milieu de la vie, la ménopause peut avoir des répercussions importantes sur la qualité de vie, ainsi que sur le risque présent et futur de maladies cardiovasculaires, d’ostéoporose et d’autres problèmes de santé. On pourrait donc penser que le dossier médical d’une personne précise si elle traverse cette transition ou si elle est déjà ménopausée.

Pourtant, lorsque nous avons examiné, avec nos collègues, les dossiers médicaux électroniques de près de 240 000 femmes états-uniennes, seuls 12 % mentionnaient la ménopause, alors que plus de la moitié de ces femmes avaient déclaré, dans un questionnaire distinct, qu’elles traversaient cette transition. Nos résultats, publiés dans la revue Menopause, révèlent une lacune majeure dans la manière dont les professionnels de santé consignent des informations fondamentales sur la santé des femmes.

Les femmes ménopausées que nous avons étudiées font partie d’un groupe plus large de 400 000 personnes participant au programme de recherche All of Us. Cette étude nationale, menée par les Instituts nationaux de la santé américains (NIH), vise à recueillir un large éventail de données de santé auprès d’au moins un million d’Américains. Nous avons examiné la manière dont les informations sur la ménopause étaient consignées dans les dossiers médicaux électroniques et les différences observées selon des caractéristiques comme l’âge, le niveau d’études, l’origine raciale et les revenus.

Les personnes participant à l’étude ayant rempli des questionnaires de santé lors de leur inscription, nous avons pu repérer les écarts entre ce qu’elles déclaraient au sujet de leur ménopause et les informations figurant dans leur dossier médical. L’âge à la ménopause et les symptômes, comme les bouffées de chaleur ou les troubles du sommeil, étaient eux aussi largement absents des dossiers médicaux et du questionnaire.

Des connaissances encore lacunaires

De nombreux aspects de la ménopause, ainsi que la diversité des expériences vécues par les femmes, restent mal compris.

Par exemple, l’âge auquel survient la ménopause et l’intensité des désagréments causés par ses symptômes peuvent varier considérablement. Certaines femmes souffrent de fortes bouffées de chaleur, de troubles du sommeil et de brouillard mental, tandis que d’autres n’en souffrent pas. Une femme peut être naturellement ménopausée à 45 ans, une autre à 54 ans. Ces deux âges se situent dans la normale, mais cette différence peut avoir des conséquences distinctes sur leur santé présente et future.

Les dossiers médicaux électroniques offrent une occasion sans équivalent de combler ces lacunes, en permettant aux chercheurs d’étudier l’expérience de centaines de milliers, voire de millions de personnes à partir de données recueillies dans le cadre des soins courants.

Ces études à grande échelle pourraient éclairer l’évolution des symptômes de la ménopause au fil du temps et identifier les personnes les plus susceptibles d’en souffrir. Elles pourraient aussi aider à comprendre comment les indicateurs de santé cardiovasculaire, osseuse ou mentale évoluent en lien avec la ménopause, ou encore comment les déterminants sociaux de la santé, comme l’origine ethnique et l’accès aux soins, influencent la manière dont cette transition est vécue. Et apporter des réponses à d’innombrables autres questions encore en suspens.

Combler le manque de données

Notre étude n’est pas la première à souligner à quel point la consignation du statut ménopausique et des symptômes varie dans les structures de soins et les dossiers médicaux électroniques. Mais elle met systématiquement en évidence l’ampleur de cette lacune, en montrant que, bien souvent, la ménopause ne fait l’objet d’aucune mention.

On ne sait pas précisément pourquoi la ménopause est si rarement documentée dans les dossiers médicaux électroniques. Cela tient peut-être au fait qu’elle n’est pas une maladie : les professionnels de santé ne pensent donc généralement pas à lui attribuer un code. Son identification ou son évaluation peuvent leur sembler aller de soi, ou présenter peu d’intérêt. Il est également possible que les patientes elles-mêmes n’abordent souvent le sujet que lorsque leurs symptômes sont sévères. Les professionnels de santé interrogent régulièrement les patientes d’âge moyen sur leur santé reproductive, par exemple sur la date de leurs dernières règles, mais ces informations sont rarement consignées dans le dossier médical électronique.

À nos yeux, ne pas recueillir ces informations revient à laisser passer une occasion majeure de faire avancer des recherches essentielles et de mieux personnaliser les soins. Notre équipe élabore un questionnaire court et simple sur le statut ménopausique et les symptômes, que les patientes pourraient remplir à leur arrivée en consultation. Leurs réponses pourraient ensuite être intégrées à leur dossier médical, pour être utilisées à la fois par l’équipe soignante et par les chercheurs. Nous développons également une méthode informatique permettant de déduire des informations sur la ménopause à partir d’autres données du dossier médical ou des données génétiques d’une femme.

Enfin, nous explorons les données du programme All of Us afin de repérer des différences systématiques qui pourraient être liées à la présence ou à l’absence d’informations sur la ménopause dans les dossiers médicaux. Ces différences pourraient concerner, par exemple, le milieu culturel ou le niveau de revenus des patientes, les pratiques propres aux différents systèmes de soins, ou encore le fait de vivre en ville ou à la campagne. Les liens ainsi mis en évidence pourraient permettre de cibler les actions à mener pour encourager le recueil de ces informations.

Impossible d’étudier et de prendre en charge ce que l’on ne mesure pas. Consigner les informations sur la transition ménopausique est une étape essentielle pour améliorer les soins apportés aux femmes au milieu de leur vie.

The Conversation

Audrey Hendricks a reçu des financements des NIH et de la Foundation for Women's Health.

Nanette Santoro est membre des comités scientifiques consultatifs d’Amazon (Project Ember), d’Astellas, de Bayer, d’Eli Lilly, de Menogenix, de Novo Nordisk et de Perrigo. Elle est consultante pour Ansh Labs. Ses recherches bénéficient de financements des Instituts nationaux de la santé américains (NIH) et de la Fondation Cohen. Elle est actuellement présidente de l’Endocrine Society.

16.10.2026 à 10:46

Mieux vivre la ménopause au travail : s’appuyer sur les compétences des femmes pour répondre à leurs besoins

Camilla Quental, Professeure associée en études des organisations et éthique, EM Normandie
Céline Del Bucchia, Professeur, Audencia
Pilar Rojas Gaviria, Professor of Marketing, Kedge Business School
Au travail, les femmes qui souffrent de symptômes de la ménopause doivent développer des stratégies pour y faire face, sachant que l’organisation des entreprises complique aussi la situation.
Texte intégral (2429 mots)

L’ESSENTIEL

  • Au travail, les femmes qui souffrent de symptômes de la ménopause doivent développer des stratégies pour y faire face en toute discrétion.

  • Stress, horaires rigides, installations insuffisantes, encadrants peu soutenants… l’organisation des entreprises compliquent l’expérience de la ménopause.

  • Une approche collaborative propose de mettre à profit les compétences et l’expérience des femmes pour répondre au mieux à leurs besoins.


Au travail, essayez de vous souvenir de la dernière fois que vous avez entendu parler de ménopause ouvertement lors d’une réunion d’équipe, d’un entretien d’évaluation ou dans un document de politique d’entreprise. Pour la plupart des gens, la réponse est : jamais. Ce silence cause de véritables dommages, non seulement aux femmes concernées, mais aussi aux organisations dans leur ensemble.

En 2024, la publication d’une série sur la ménopause dans la revue médicale de référence The Lancet marque un tournant important : la ménopause est désormais reconnue comme un enjeu de travail à part entière, qui façonne les environnements organisationnels et qui est façonnée par elle.

De manière convergente, nos publications sur ce sujet, dont l’une est parue en 2026, invitent à repenser entièrement la ménopause. Plutôt que de la traiter comme un problème médical individuel que les femmes doivent gérer discrètement, nous soutenons que les organisations doivent la prendre au sérieux. Non par pitié, bien sûr, mais parce que l’ignorer est à la fois injuste et contre-productif.

À noter que nous utilisons le terme « femmes », conformément à la littérature actuelle. Toutefois, nous considérons dans nos recherches des questions liées à la ménopause qui sont également associées au vécu des femmes transgenres.

Le récit médical qui nous est imposé

Pendant des décennies, la ménopause a été racontée comme une histoire médicale. En effet, depuis le milieu du XXᵉ siècle, la fin des menstruations a largement été réduite à une déficience hormonale, comme une défaillance qui nécessiterait une réparation, en général par le biais d’un traitement hormonal substitutif (THS). Cette perspective reflète une longue histoire d’autorité médicale sur le corps et la vie reproductive des femmes (Lock &amp ; Kaufert, 2001). (Désormais appelé traitement hormonal de la ménopause [THM], ce traitement peut être proposé par le médecin traitant ou par le gynécologue, en l’absence de contre-indication et si le bénéfice de ce traitement est estimé important, précise l’Assurance-maladie, ndlr.)

Cette vision médicalisée ne devrait pas être totalement écartée. L’accès à de bons soins médicaux, y compris le traitement hormonal, peut vraiment changer la qualité de vie d’une femme. Par ailleurs, à la ménopause, il faut savoir que certains facteurs de risque augmentent, notamment cardiovasculaires.


À lire aussi : Au-delà des bouffées de chaleur, les femmes doivent s’inquiéter des effets de la ménopause sur leur cœur


Le problème commence lorsque la médecine devient la seule grille de lecture de la ménopause. Quand c’est le cas, la conversation s’arrête aux corps individuels et n’atteint jamais le monde plus large dans lequel ces corps évoluent au quotidien : le bureau, l’atelier, la salle de classe, l’hôpital, etc.

Traiter la ménopause comme une question purement privée a eu une conséquence prévisible dans les organisations : le silence. Certaines recherches appellent cela le « tabou de la ménopause » – une règle amplement répandue, souvent tacite, selon laquelle les femmes qui traversent la ménopause doivent gérer leurs symptômes discrètement et invisiblement.

Des symptômes, comme les bouffées de chaleur, les saignements irréguliers, les troubles du sommeil, le brouillard mental, les variations d’humeur – rien de tout cela n’est censé perturber l’exigence qu’une professionnelle soit toujours de bonne composition, en maîtrise d’elle-même et productive.

Ce travail organisationnel invisible dont personne ne parle

Le coût de ce silence sur la ménopause est énorme, et les femmes en assument seules la majeure partie.

Puisque les entreprises aménagent rarement les conditions de travail en fonction des symptômes de la ménopause, les femmes mettent en place elles-mêmes des stratégies élaborées pour y faire face : elles portent des vêtements superposés pour dissimuler la transpiration ; elles gardent un ventilateur portable à portée de main ; elles minutent soigneusement leurs passages aux toilettes ; elles se retirent des réunions ou évitent les situations où un symptôme pourrait devenir visible ; elles surveillent leur corps en permanence, tout en détournant leur énergie mentale du travail pour lequel elles sont rémunérées.

Des études qualitatives documentent précisément comment ces corps « dérangent », si l’on peut dire, les idéaux de non-vulnérabilité professionnelle). C’est ce que certaines recherches appellent le « travail organisationnel invisible » : un travail réel, effectué sans reconnaissance ni compensation, simplement pour maintenir l’apparence d’une employée dite « normale » et parfaitement en maîtrise de soi.


À lire aussi : « Vous souffrez de bouffées de chaleur ? » La ménopause, ce tabou qui creuse les inégalités au travail


Et les choses peuvent s’aggraver encore : l’environnement physique et organisationnel de nombreuses entreprises peut considérablement compliquer l’expérience de la ménopause au travail. Des recherches montrent que les environnements de travail peu soutenants ne relèvent pas du hasard. Ils prennent forme dans l’aménagement des espaces, l’organisation des temporalités et les pratiques managériales, qui peuvent contribuer à accentuer les difficultés rencontrées par les femmes qui expérimentent cette transition.

Le stress élevé, les horaires rigides, les installations insuffisantes et l’encadrement peu soutenant intensifient tous les symptômes de la ménopause. Quand les entreprises offrent de la flexibilité et un décloisonnement de la parole sur le sujet, les symptômes deviennent plus facilement gérables. Dans le cas contraire, les femmes souffrent davantage, et commencent souvent à envisager de partir.

Passer du « prendre soin de » au « prendre soin avec »

Que doivent donc faire concrètement les entreprises ? Nous établissons ici une distinction importante et subtile, qui mérite attention.

Lorsque les entreprises décident d’aborder la ménopause, elles tombent souvent dans des pièges connus. En général, elles proposent des politiques génériques, envoient les managers suivre une formation d’une heure sur la sensibilisation ou alors affichent une note bienveillante dans la salle de pause. Les intentions sont souvent bonnes, mais ce type de « prise en charge » top down peut facilement être contre-productif.

Pourquoi ? Parce que les soins qui circulent des personnes en position de pouvoir vers celles perçues comme « vulnérables » finissent par renforcer le problème qu’ils cherchent à résoudre. Ils positionnent fréquemment les femmes ménopausées comme des fardeaux, des problèmes à gérer, plutôt que comme des professionnelles expérimentées et talentueuses. Ils confient l’autorité aux services chargés des ressources humaines ainsi qu’aux experts médicaux, en marginalisant les femmes elles-mêmes. Les politiques uniformes effacent donc les énormes différences dans la façon dont les femmes vivent la ménopause, selon leur âge, leur type de poste, leurs antécédents de santé et bien d’autres facteurs.

Nous proposons un modèle différent) : le « prendre soin avec » (caring with). Il s’agit d’une approche collaborative dans laquelle les femmes sont traitées comme des participantes actives à la définition des réponses à leurs besoins, et non comme des bénéficiaires passives d’un soutien venu du haut de la hiérarchie. Cela signifie des conversations, pas des affichages. Cela signifie aussi interroger, et non présupposer. Cela signifie également reconnaître que les femmes qui traversent la ménopause en entreprise sont aussi celles qui comprennent le mieux ce dont elles ont besoin.

Ce que personne n’attend : l’énergie qui vient avec la ménopause

Au-delà des difficultés, nous attirons l’attention sur quelque chose qui apparaît rarement dans les conversations sur la ménopause dans le milieu professionnel : l’énergie, la confiance et la clarté que de nombreuses femmes disent ressentir lors de cette transition et après. L’anthropologue Margaret Mead a été l’une des premières à nommer ce phénomène.

En s’appuyant sur sa propre expérience et ses recherches interculturelles, elle a décrit ce qu’elle appelait le postmenopausal zest : un sentiment de vitalité renouvelée, de liberté intellectuelle et d’énergie créative une fois les années reproductives derrière soi. Sur cette base, nous avons développé le concept de « dialectique du zest » : plutôt que d’opposer déficit et épanouissement, l’idée serait de mettre en lumière les tensions et les contradictions au sein de l’expérience de la ménopause. En faisant référence au « zest », les femmes rapportent une confiance accrue, une plus grande disposition à remettre en question les normes, une moindre tolérance à l’inauthenticité et une liberté nouvelle vis-à-vis des pressions à se conformer.

Cela ne veut pas dire que la ménopause est facile ni qu’on doit minimiser ses difficultés. Les mêmes femmes qui décrivent cette « énergie du zest » font peut-être face à des symptômes perturbateurs, à la stigmatisation et à des milieux professionnels qui compliquent leur situation. L’essentiel est que ces deux réalités peuvent coexister. Et pour l’instant, on n’entend souvent que la moitié de l’histoire.

Considérer les femmes qui traversent la ménopause comme des « charges à gérer » n’est pas seulement injuste ; c’est inexact. Ce sont des professionnelles expérimentées qui, dans un environnement favorable, ont un potentiel de contribution considérable et précieux.

Toutes les expériences de la ménopause ne se valent pas

L’un des éléments principaux de notre recherche est de ne pas traiter la ménopause comme une expérience uniforme partagée également par toutes les femmes.

Qu’une femme puisse accéder à des soins médicaux en fonction des symptômes qui lui sont propres, que son lieu de travail soit flexible, qu’elle se sente en sécurité pour divulguer sa situation – tout cela dépend de facteurs tels que son revenu, son type de contrat, son origine, sa profession, sa situation géographique et bien d’autres encore.

Présenter la ménopause comme une question d’autonomisation individuelle – le récit du « prenez votre ménopause en main », qui est si populaire sur les réseaux sociaux – rate l’essentiel. Ce cadrage individualiste détourne l’attention des mécanismes structurels qui marginalisent les femmes ménopausées. Une approche intersectionnelle est donc indispensable.

Les effets négatifs du silence des organisations sur les carrières des femmes

Nous soutenons que la sensibilisation ne suffit pas. Des données récentes montrent que le silence organisationnel autour de la ménopause est directement lié à des effets négatifs sur les carrières, des sorties prématurées de l’entreprise et des arbitrages forcés, entre secret et transparence. Les impacts à long terme sur les trajectoires professionnelles et sur la sécurité économique en fin de carrière restent encore largement inexplorés.

Le silence autour de la ménopause au travail est le symptôme d’une culture organisationnelle plus large qui a longtemps traité la réalité complète de la vie des femmes comme encombrante, peu professionnelle ou tout simplement invisible. Briser ce silence – avec force, collectivement et avec un engagement structurel – est plus qu’urgent.

The Conversation

Céline Del Bucchia est membre du programme de recherche Kosmogonia sur les bascules socioécologiques

Camilla Quental et Pilar Rojas Gaviria ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

16.10.2026 à 09:44

Comment se décomposent nos cadavres ?

Damien Charabidzé, Professeur en Biologie, Université de Lille
Contrairement à la croyance populaire, les corps enterrés dans des cercueils ou des caveaux ne finissent pas « mangés par les vers ». Que deviennent-ils en réalité ?
Texte intégral (3551 mots)

Que deviennent nos corps après notre décès ? Dans des sociétés où la mort est de plus en plus invisibilisée, comment ont évolué nos rites ? Demain, à quoi ressembleront les cimetières ? L’enterrement ou la crémation seront-ils remplacés par d’autres méthodes ? Comment le numérique transformera-t-il nos pratiques funéraires ?

Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, nous vous proposons une série de six articles sur le thème « Le corps après la mort », rédigés par des experts et illustrés par le dessinateur Vito.

Dans ce quatrième épisode, il est question de thanatomorphose, autrement dit des processus de décomposition qui surviennent après le décès. Comment se mettent-ils en place ? Qu’est-ce qui les influence ? Et comment les interpréter pour faire « parler » les cadavres ? Sur ce dernier point, un médecin légiste partage avec nous sa pratique et ses réflexions à l’aide de trois exemples.


L’ESSENTIEL

  • Température, présence ou absence d’oxygène, d’insectes, d’animaux… de nombreux facteurs influent sur la façon dont les cadavres se décomposent.

  • Lorsqu’un corps se décompose, de nombreux composés chimiques se forment, dont certains, comme l’adipocire, modifient le devenir du cadavre.

  • Enterrer des corps a aussi des conséquences pour l’environnement, comme en témoigne la dénaturation des sols des cimetières, qui pourrait en outre ralentir la décomposition des corps.


Chaque jour, en France, 2 000 décès surviennent. En conditions naturelles, la décomposition des cadavres animaux est majoritairement due à l’action des charognards (renards, vautours, sangliers, etc.) et des insectes nécrophages (qui se nourrissent de cadavres). Il en va de même pour les corps humains exposés à l’air libre.

Dans la majorité des cas, cependant, nos dépouilles mortelles font l’objet de procédés funéraires qui les isolent des cycles de décomposition naturels. Il peut s’agir de la crémation, qui détruit les corps par le feu et la chaleur, ou de l’enterrement.

Ce second cas, qui concerne actuellement environ 50 % des défunts, recouvre une grande diversité de pratiques. Les enterrements peuvent, par exemple, se faire en pleine terre ou en caveaux, avec différents types de cercueils, et des soins visant à conserver le corps (thanatopraxie) peuvent être pratiqués.

Ces conditions vont influencer les processus de décomposition – on parle de thanatomorphose – et, in fine, la durée de réduction du corps en ossements.

La décomposition naturelle

Rappelons quelques ordres de grandeur : le corps d’un adulte de 70 kg contient environ 43 kg d’eau, 11 kg de protéines, 10 kg de graisses et 4 kg de sels minéraux, ces derniers étant notamment présents dans les os.

Après le décès, ces différents éléments subissent des processus de décomposition inéluctables et irréversibles. Certains sont immédiatement visibles, tandis que d’autres sont lents et difficilement perceptibles.

Un cadavre « jeune » est généralement décrit comme « frais » : le corps n’a pas encore refroidi, et présente encore l’aspect du vivant. Dans les heures suivant le décès apparaissent les rigidités cadavériques – autrement dit le raidissement des membres – et les lividités. Ces colorations violacées à rougeâtres apparaissent dans les zones basses – comme la nuque, le bas du dos ou la face postérieure du corps si le corps est allongé sur le dos –, hormis au niveau des points de pression. Elles sont dues à l’accumulation du sang par gravité et deviennent fixes environ douze heures après le décès. Rigidité cadavérique et lividités disparaissent ensuite en un à deux jours, à mesure que les tissus commencent à se décomposer.

Les premiers signes visibles de putréfaction (la décomposition des protéines par les bactéries) sont l’évolution de la couleur cutanée, qui prend en quelques jours une teinte verdâtre, et le gonflement de l’abdomen.

Ils sont dus à la prolifération des bactéries issues du tube digestif, qui s’étendent et produisent des gaz de décomposition. Pour les cadavres exposés à l’air libre, l’activité des insectes devient rapidement visible, avec la présence de mouches et de masses d’asticots. Leur développement dépend de la température : en été, quelques jours peuvent suffire pour transformer le corps en une masse grouillante.


À lire aussi : Les asticots, unis face à la mort


L’étape suivante est la putréfaction avancée, qui correspond à la liquéfaction des organes (et, pour les corps exposés, à la succession de différentes espèces d’insectes nécrophages). Durant la phase de dessèchement, le corps perd ensuite progressivement son eau et ses chairs. Enfin, les tissus secs (peau et restes de muscles) et la matière organique des os finissent par se décomposer. C’est la squelettisation.

L’enchaînement de ces différentes séquences dépend de la température, du climat (humidité, ensoleillement, etc.) et de la faune nécrophage.

Six pieds sous terre, mangés par les vers ?

L’enterrement modifie radicalement les processus de décomposition. La mise en cercueil puis l’enterrement isolent, au moins dans un premier temps, le cadavre de son environnement.

En France, un minimum de 1 m de terre est exigé entre le couvercle du cercueil et la surface du sol (soit des tombes de 1,50 m de profondeur environ). Dans le cas de l’usage de caveaux, utilisés pour environ 50 % des inhumations, un vide sanitaire de plusieurs mètres cubes entoure le corps, fermé par un couvercle hermétiquement scellé.

Ces dispositions créent des conditions de décomposition spécifiques, en raison de l’absence de charognards et d’insectes, des basses températures, ainsi que du manque d’oxygène. Contrairement à la croyance populaire, les corps enterrés ne sont donc pas « mangés par les vers ».

La règle dite de Casper (Casper, 1861), bien que très approximative, résume bien cette lente décomposition souterraine :

« À une température moyenne similaire, le niveau de putréfaction d’un corps après une semaine (ou mois) de repos à l’air libre correspond à celui d’un corps dans l’eau durant deux semaines (ou mois) ou en terre pendant huit semaines (ou mois). »

Pour en savoir plus, des chercheurs ont suivi durant un an la décomposition de 16 cadavres humains : 14 gisant au sol et 4 enfouis à 45 cm de profondeur. Ils ont observé que des populations microbiennes, le « nécrobiome », évoluent tout au long de la décomposition. Par ailleurs, tandis que certains groupes de bactéries semblent toujours présents, d’autres sont caractéristiques des milieux anoxiques, c’est-à-dire dépourvus d’oxygène.

La disponibilité en oxygène est en effet un paramètre fondamental des processus de décomposition. Plus les cadavres sont enterrés profondément, moins l’oxygène est disponible. Les microorganismes (bactéries, levures et champignons) présents sur et dans le corps l’épuisent rapidement, créant des conditions favorables pour leur remplacement par des microorganismes anaérobies – c’est-à-dire qui préfèrent les milieux dépourvus d’oxygène – issus du cadavre et du sol.

Dans le cas des caveaux, qui sont aujourd’hui maçonnés en béton, les populations microbiennes proviennent presque exclusivement du corps du défunt ou de ceux des précédents occupants des lieux, et l’absence de ventilation est favorable aux micro-organismes anaérobies.

Les cadavres de cire

Dans certaines conditions d’enfouissement avec de faibles niveaux d’oxygène et une forte humidité, les tissus gras peuvent également subir une transformation très spécifique : la formation d’adipocire. Cette substance pâteuse et grise est issue de réactions chimiques naturellement associées à la putréfaction.

Les scientifiques ont longtemps expliqué la formation d’adipocire par une saponification provoquée par l’ammoniac issu de la décomposition des muscles. Si ce procédé existe bel et bien en milieu aquatique, la présence d’adipocire est en fait le plus souvent due au déplacement des graisses à l’intérieur du corps sous l’action de la putréfaction). Les enzymes bactériennes transforment ensuite ces acides gras insaturés en acides gras saturés, ce qui entraîne une élévation du point de fusion : les graisses ne sont plus liquides. Elles se figent et durcissent, comme lorsque l’on éteint une bougie. D’où le surnom de « cadavres de cire ».

Dans cet état, les corps conservent leur apparence anatomique durant des années, voire des décennies, ce qui peut compliquer les reprises de concessions dans les cimetières.

Enfin, les os et les dents se décomposent sur des échelles de temps beaucoup plus longues, pouvant facilement s’étendre sur des siècles, expliquant l’apport de ces éléments sur le plan archéologique.

Leur dégradation repose sur une fragmentation physique : les os « cassent » en raison de la perte progressive de leur fraction organique qui, chez le vivant, leur confère une certaine souplesse (le collagène, qui représente environ un tiers du poids de l’os). Ne reste plus qu’une partie minérale (phosphate de calcium), plus fragile aux changements climatiques, aux actions physiques (gel, racines) et à la dissolution chimique dans les sols ou les eaux acides.


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Parfums de décomposition

Les résidus provenant de la décomposition se présentent pour partie sous forme liquide : il s’agit des fluides cadavériques, c’est-à-dire les jus issus de la dégradation des chairs, et des lixiviats, les liquides résultant de la percolation de l’eau de pluie ou de ruissellement dans le sol où a été enterré le corps.

À ces liquides de décomposition s’ajoutent des dégagements gazeux. Durant la décomposition cadavérique, la dégradation des différents composants du corps produit plus d’une cinquantaine de composés volatils. Les odeurs qui en résultent évoluent au fil de la décomposition, certaines protéines étant dégradées plus tardivement que d’autres. Il n’existe donc pas une, mais des odeurs de cadavre. Pour cette raison, un praticien un peu habitué sait ainsi estimer « à vue de nez » l’état du corps, avant même de franchir les portes de la salle d’autopsie…

Par ailleurs, à la manière des cochons truffiers, des chiens spécialement entraînés à la recherche de corps (les cadaver dogs, en anglais) savent repérer les composants de ce riche bouquet olfactif : sulfure d’hydrogène, ammoniac, acides carboxyliques, putrescine et cadavérine, méthane, alcènes, etc.

Outre cette dimension olfactive, les gaz de décomposition sont aussi à l’origine des « feu-follets » parfois aperçus au-dessus des cimetières. Ces phénomènes sont donc une manifestation très concrète de la présence des défunts, même si la croyance populaire en fait une interprétation plus mystique.

Les enterrements et la pollution des sols

La plupart des microorganismes décomposeurs utilisent l’azote présent dans les protéines des cadavres comme source d’énergie. Cet azote est ensuite libéré sous forme d’ammoniac.

En conditions favorables, la transformation de l’ammoniac donne des nitrites, puis des nitrates. Cette réaction de nitrification se produit normalement au-dessus de la surface du sol, dans la zone du sol où la matière organique et l’oxygène sont abondants. Mais dans une sépulture de plus d’un mètre de profondeur, là où l’oxygène est rare, ces réactions sont inhibées.

L’ammoniac et les autres résidus de décomposition s’accumulent alors dans le sol et peuvent contaminer les eaux souterraines. À ces composés organiques issus de la décomposition s’ajoutent des intrants comme ceux utilisés pour la conception des cercueils (colles et vernis, visseries, capitons, etc.) et la conservation des corps (formol). Même si les pratiques ont évolué en faveur d’une approche plus « verte », nombre de ces produits sont encore employés et d’autres, bien plus anciens, continuent leur lente dégradation souterraine.

On observe ainsi la présence de plomb autrefois utilisé pour étanchéifier les cercueils ou d’arsenic, censé conserver les corps et massivement utilisé au XIXᵉ siècle. Cette dénaturation des sols pourrait être responsable d’un ralentissement de la décomposition des corps : c’est en tout cas l’hypothèse avancée par des chercheurs portugais pour expliquer la persistance de cadavres non décomposés après plusieurs décennies passées sous terre.

Cette hypothèse reste à vérifier, cependant si elle s’avérait juste, cela n’aurait rien d’étonnant : chez la souris , des études ont montré que la décomposition était deux à trois fois plus rapide dans des sols vivants que dans des sols stériles. Des études sont en cours pour réaliser un diagnostic du sol des cimetières français, et mieux comprendre ce qui se cache sous le granit de nos stèles funéraires…

Réflexions d’un médecin légiste confronté aux corps en état de putréfaction,

par Erwan Le Garff, médecin légiste au centre hospitalier de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais).
En tant que médecin légiste, la confrontation au décès constitue le quotidien de notre pratique, tout comme la mort violente. La rencontre avec des corps en état de putréfaction s’inscrit également dans cette réalité ordinaire.

Elle revêt cependant toujours une dimension particulière, dans la mesure où, selon le degré de dégradation atteint, le corps ne présente plus les caractéristiques d’un être vivant, mais s’apparente davantage à autre chose : un être humain, certes, mais qui ne relève plus de l’humanité vivante.

Au-delà de cette réalité objective, en tant qu’être humain, la confrontation à un corps en état de putréfaction mobilise des stimulations sensorielles multiples : visuelles, auditives et olfactives. L’ensemble de ces perceptions est hautement variable selon l’état de dégradation du corps, mais également selon les conditions dans lesquelles celui-ci a été conservé.

Ainsi, pour une même durée de conservation d’un cadavre en terre, les résultats peuvent différer considérablement selon que des soins funéraires au formol ont été pratiqués, selon les conditions de température et d’hygrométrie ou encore selon le caractère imperméable ou non du cercueil. L’aspect visuel, l’odeur dégagée et, lors des opérations d’autopsie, la résistance du corps sous les doigts lors de la manipulation au scalpel ou à la pince varieront sensiblement d’une situation à l’autre.

Ces éléments doivent toujours être intégrés à l’évaluation du praticien, qui doit maintenir une distance suffisante face à ce cortège de perceptions peu appétissantes, voire franchement repoussantes. Il convient néanmoins de savoir exploiter ces signaux, qui constituent autant d’indices permettant d’appréhender la dynamique de dégradation cadavérique, d’estimer l’ancienneté du décès, et parfois même d’en identifier la cause.

Les trois exemples ci-dessous illustrent la grande variabilité des situations auxquelles peut être confronté un médecin légiste dans le cadre de l’examen de corps en état de putréfaction. Ils permettent de mettre en perspective à la fois la nature de notre rôle et notre appréhension des phénomènes de dégradation cadavérique dans la pratique médico-légale.


Remerciements

- Les planches de la bande dessinée ont été réalisées par Victor Locuratolo (@Vito) ;
- Le scénario a été coécrit par Victor Locuratolo et Damien Charabidzé, l’initiateur de cette série d’articles ;
- Cette publication a été rendue possible grâce à un financement de l’Union du Pôle funéraire public (UPFP), structure réunissant les acteurs publics du funéraire afin de défendre et promouvoir leurs services, tout en garantissant un accompagnement digne, éthique et accessible à tous les citoyens. Elle a également bénéficié d’un financement de la Direction culture de l’Université de Lille, dans le cadre de son soutien aux projets de recherche et de diffusion associant arts et sciences.

The Conversation

Damien Charabidzé a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche, du CNRS, de l'Union du Pôle Funéraire Public et de l'Université de Lille. Aucun de ces acteurs n'a participé à la rédaction ou à la relecture de ces articles et ne tire profit de cet article.

15.10.2026 à 16:56

Mouvement lycéen : au-delà des revendications matérielles et de Parcoursup, un appel à rompre avec le « monde d’hier »

Romain Huët, Maitre de conférences en sciences de la communication, Chercheur au PREFICS (Plurilinguismes, Représentations, Expressions Francophones, Information, Communication, Sociolinguistique), Université Rennes 2
Au-delà d’un manque de moyens, les lycéens dénoncent la pression d’un système toujours plus compétitif. Ce désir de « renverser la table » révèle l’urgence de repenser le dialogue démocratique.
Texte intégral (1845 mots)

Le mouvement lycéen frappe par son ampleur, touchant des établissements jusqu’ici peu mobilisés. Au-delà d’un manque de moyens dans l’éducation, les manifestants dénoncent la pression d’un système toujours plus compétitif. Ce désir de « renverser la table » révèle l’urgence de repenser le dialogue démocratique, souligne le sociologue et ethnographe Romain Huët. Entretien.


The Conversation : Le mouvement lycéen amorcé fin septembre 2026 a été qualifié d’inédit par nombre d’observateurs. Qu’est-ce qui le distingue de précédentes mobilisations de la jeunesse ?

Romain Huët : Le premier point à signaler, c’est le caractère assez massif du mouvement. Des établissements qui, jusqu’à présent, n’avaient jamais fait l’objet de perturbations sont touchés. On a ainsi vu des universités ou des écoles privées où les conditions matérielles sont tout à fait satisfaisantes se mobiliser par solidarité.

Cela montre que l’enjeu va au-delà d’exigences matérielles (rénovation de bâtiments, recrutements…), aussi importantes soient-elles. On est face à une jeunesse qui témoigne d’une « saturation psychique », parce que constamment mise sous pression, notamment à travers les plateformes d’inscription et de sélection dans le supérieur, de Parcoursup à Mon Master.

À étapes régulières, au fil des procédures d’orientation, on oblige les jeunes à définir une sorte de projet d’avenir professionnel, exercice dans lequel il faudrait exceller pour pouvoir effectivement concrétiser le vague but qu’on peut avoir à l’âge de 14 ans. C’est assez curieux de leur demander de se déterminer aussi précisément dans un monde qui est profondément incertain.


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À cette tension difficile à gérer s’ajoute la précarité que la période du Covid a contribué à mettre en lumière – rappelons-nous des longues files d’attente d’étudiants devant les épiceries solidaires.

Enfin, ce qui me paraît assez clair, c’est qu’il y a une contestation très forte contre le « monde d’hier », comme un appel à l’arrêt du système tel qu’il fonctionne et qui ne suscite plus beaucoup de désir chez les jeunes, entre crise écologique et guerres à l’horizon.

Il n’y a pas juste une liste de demandes qu’il suffirait d’établir et de présenter au pouvoir. Je crois qu’il faut peut-être oser le mot : il y a une intention un peu « révolutionnaire » dans ce qui est en train de se passer. Il y a cette intention de rejouer Mai-68, de rejouer les gilets jaunes, de renverser la table. Ça ne veut pas dire qu’il y a derrière cette idée un projet politique très clairement défini, mais ça veut dire, en tout cas, qu’il y a un appel évident à la rupture.

La spécificité de ce mouvement a-t-elle été entendue ? Que dire du traitement politique et des réactions médiatiques à la mobilisation ?

R. H. : À chaque mouvement, il y a toujours la même façon de calquer des interprétations toutes faites pour ne surtout pas observer ce qui est en train de se passer. Supposer d’emblée que les jeunes seraient manipulés, ce n’est ni plus ni moins qu’un âgisme. C’est dire qu’ils ne seraient pas capables de penser par eux-mêmes. Or qui, mieux que les jeunes, peut savoir les conditions d’existence scolaire ? Que des forces politiques tentent de coïncider avec leurs aspirations, c’est parfaitement normal. Mais pourquoi donner à La France insoumise (LFI) tant de pouvoir d’instrumentalisation, alors que c’est la fonction même des partis que d’essayer d’être au plus près de la société ?

Rapidement, on va aussi avoir un discours qui dénonce la violence supposée des manifestants, en l’opposant, par symétrie, aux violences policières qui n’ont pas la même intensité, et ne produisent pas les mêmes dégâts. Là aussi, on reste à côté du phénomène en occultant la première question, qui est de comprendre ce qu’elles traduisent comme empêchements ou comme aspirations politiques, même désordonnées.

Cela ne veut pas dire que le débat de la violence n’est pas intéressant. Mais il me paraît secondaire par rapport à l’interpellation très directe de notre société par les lycéens et les étudiants.

« La mobilisation lycéenne, entre reprise des cours et blocages » (France 24, 7 octobre 2026).

Pour Hannah Arendt, la communication sociale, c’est une pluralité d’êtres qui se rassemblent et qui font valoir leurs perspectives sur le monde. Dans cet esprit, se priver de la perspective du lycéen qui raconte ce qu’il vit, c’est se priver de la compréhension d’une partie du monde et de notre intelligence collective. Il ne s’agit pas de dire que chaque mouvement social doit être considéré avec un a priori positif, mais d’oser se demander ce qu’il révèle sur l’état de notre société, sur l’humeur de l’époque, sur ses aspirations.

En manifestant, s’agit-il pour les lycéens de prendre une parole qu’on ne leur donne pas ?

R. H. : Les adultes auraient une expérience du monde qui leur permettrait de décider par avance et pour tous des horizons de liberté envisageable. Il y a là un rapport de complète domination : à partir du moment où l’autre ne s’exprime pas dans les catégories que j’attends de lui, je le fais taire par un « tu dois », je lui impose mes voies d’émancipation. Sur ces questions d’âgisme et d’infantisme, on peut lire les travaux du philosophe Sébastien Charbonnier.

À la suite des manifestations le gouvernement a annoncé des « temps de discussion à l’école » et ouvert une plateforme en ligne. Est-ce un geste vers plus de démocratie scolaire ?

R. H. : Le manque de communication avec le pouvoir ne date pas d’aujourd’hui. Je vois très clairement une filiation directe avec le mouvement des gilets jaunes, même si ça ne concerne pas les mêmes personnes, etc. Dans les deux cas, on se trouve face à une série de revendications lucides, de plaintes légitimes. Collectivement, on reconnaît que quelque chose ne va pas. Mais on se heurte à des structures de pouvoir qui inhibent tout cela ou n’y répondent pas. On ouvre un espace de parole, comme s’il y avait un but thérapeutique et qu’on irait mieux une fois qu’on aurait raconté sa doléance. Dans la vie démocratique, il ne suffit pas de parler ou d’être écouté. Il faut encore que la parole produise des conséquences.

On voit bien que dans la résolution d’un mouvement social, c’est toujours à peu près la même chose : on se cherche des interlocuteurs, on cherche à isoler des plaintes auxquelles on pourra effectivement répondre avec les moyens qu’on a. Or, là, même donner une enveloppe budgétaire pour l’éducation, ce qui ne serait déjà pas si mal, ne sera pas suffisant.

Vous avez noté chez les jeunes une joie d’aller manifester qui « accuse la pauvreté de ces journées qui se répètent ». Que vouliez-vous dire par là ?

R. H. : C’est à relier avec cette idée d’attente d’une densité existentielle. Ce plaisir de l’interruption de la vie ordinaire, il montre que ce quotidien, très probablement, ne présente pas tellement de fulgurances et pourrait se passer tout à fait autrement, de manière plus bienveillante, plus collective. Il s’agit justement de voir comment l’école contribue à la formation de subjectivités démocratiques, c’est-à-dire ouvertes à la discussion, dans lesquelles il y a aussi une forme de bienveillance mutuelle, de soins. D’ailleurs, l’école ne soigne pas très bien, il suffit de penser au faible nombre de personnels psychologues ou infirmiers dans les écoles. Et les lycéens pointent ce sous-encadrement.

La question que j’essaie de poser, c’est celle du commencement : comment permet-on à une génération de commencer quelque chose de nouveau ? Bien sûr, on hérite d’un passé, on s’inscrit dans une histoire. Mais il s’agit d’accepter que quelque chose vienne interpeller très frontalement la façon dont une société a pris pour habitude de se constituer, d’imaginer son cadre scolaire, de fonctionner tout simplement. Il s’agit d’accepter la puissance d’altération d’un mouvement dont la société ne sortira pas indemne.

Historiquement, au cours de ce mouvement, quelque chose d’irréversible est en train de se passer, et il faut affronter la situation sociale beaucoup plus directement qu’en attendant simplement que ça passe.

Notre société, en fait, ne pourra plus se rapporter à la jeunesse comme elle avait l’habitude de le faire. Peut-être que tout le monde le savait, mais on n’en faisait pas tellement débat. On est obligé de se pencher sur les aspirations et puis sur les conditions concrètes de ce que c’est qu’être lycéen en 2026.


Propos recueillis par Aurélie Djavadi.

The Conversation

Romain Huët ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.10.2026 à 16:55

Lecture : où sont les hommes ?

Claude Poissenot, Enseignant-chercheur à l'IUT Nancy-Charlemagne et au Centre de REcherches sur les Médiations (CREM), Université de Lorraine
C’est un fait : les hommes lisent bien moins que les femmes. Comment expliquer ce désinvestissement ? Et pourquoi faut-il y remédier ?
Texte intégral (2292 mots)

L’ESSENTIEL

  • Dans les discours de déploration sur la lecture, les jeunes font figure de cibles privilégiées.

  • Pourtant, il est une autre catégorie qui se distingue par des pratiques de lecture en berne : les hommes.

  • Comment expliquer ce désinvestissement ? Et pourquoi les femmes s’intéressent-elles bien davantage à la lecture ?


Un rapport de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche, publié en octobre 2025, fait le point sur les études montrant la faiblesse des performances des garçons en lecture par rapport aux filles.

Et l’enquête PISA récemment publiée confirme la faiblesse du niveau de compréhension de l’écrit des garçons de 15 ans par rapport aux filles de même âge. Notons que ce résultat vaut pour les 38 pays de l’OCDE. Et quand on observe les pratiques de lecture de loisirs des jeunes Français dans l’enquête du Centre national du livre (CNL) de 2026, on constate une baisse entre 7 ans et 19 ans, mais qui touche encore plus les garçons que les filles.

Cette situation se prolonge après le temps de la jeunesse. Si, bien sûr, il existe des hommes lecteurs, dans l’enquête CNL de 2025 sur les 15 ans et plus, ceux-ci se définissent moins que les femmes comme lisant beaucoup, ils ont moins souvent lu au moins un genre de livre, disent nettement moins lire tous les jours et déclarent un nombre de livres lus moins élevé.

Cet écart n’est pas nouveau puisqu’il avait déjà été repéré par l’enquête Pratiques culturelles des Français de 1988. Mais il s’est approfondi depuis : entre 1988 et 2018, la part de lecteurs parmi les hommes a baissé de 27 % (71 % en 1988 contre 52 % en 2018) et celle des lecteurs intensifs (20 livres et plus par an) de 50 % alors que les évolutions sont respectivement de – 8 % et – 21 % chez les femmes. De leur côté, les données du CNL établissent la persistance voire l’accroissement de cet écart entre 2018 et 2025.

Qu’est-ce qui alimente l’attrait de la lecture pour les femmes ?

Est-ce la socialisation de genre qui pousse les femmes à se construire grâce à la lecture ? Les sociologues Gérard Mauger et Claude F. Poliak reprennent le découpage proposé par le sociologue Émile Durkheim entre « monde des choses matérielles » et « monde humain ». Le premier est socialement assigné aux hommes tandis que le second l’est aux femmes. Et il est vrai que, même si l’on note certaines évolutions, dans le monde professionnel, on trouve davantage de femmes dans les métiers du care et davantage d’hommes dans ceux de la production (industrie, construction, etc.).

Au sein du foyer, la même répartition s’observe toujours aujourd’hui avec les hommes davantage consacrés à l’entretien de la maison, de la voiture ou du jardin et les femmes assignées à la prise en charge matérielle et éducative des enfants ou au soin des parents âgés. Cette structuration du monde façonne celle de la lecture, selon les deux sociologues.

Les femmes, plus socialisées à se préoccuper des autres, acquièrent tôt des compétences et des expériences dans la prise en charge des relations humaines. Les romans (qu’elles lisent nettement plus que les hommes dès l’adolescence : 55 % contre 39 % chez les 7-19 ans) y contribuent, les confrontant à des situations, des émotions, des relations et des enjeux qu’elles peuvent rencontrer au quotidien. En quelque sorte, elles auraient de l’intérêt pour la lecture, car elles y auraient intérêt.

Cette interprétation est intéressante, mais n’est pas exclusive d’une autre. La féminisation de la lecture peut aussi être vue comme le produit de la revendication d’un ordre social renouvelé. Les femmes ont porté l’émergence de la deuxième modernité c’est-à-dire le passage d’une société d’individus abstraits à une société d’individus concrets et autonomes. Des individus qui ne veulent pas être réduits à des statuts. Par exemple, dans la famille se nouent des liens personnels, et cela se voit dans la préparation des repas où celle ou celui qui s’en charge prend en compte (au moins en partie) les goûts (et dégoûts) de chacun.

Les vagues féministes ont exprimé et revendiqué cette aspiration. Plutôt que d’être réduites au statut d’épouses et/ou de mères, elles ont revendiqué (et obtenu) d’être définies comme des personnes avec leurs propres avis, envies, sensibilités, activités, relations, etc. Même si de nombreux combats de fond restent à mener – entre autres sur les inégalités économiques, la lutte contre les violences sexistes et sexuelles – la lecture, comme l’écriture d’ailleurs, était et reste une alliée des femmes, autant dans l’affirmation de leur autonomie que dans la diffusion de leurs combats.

D’abord, elle forme une compétence nécessaire à la réussite scolaire et donc à l’accès au marché du travail. Les filles en prennent tôt conscience : à partir de 1965, elles obtiennent systématiquement de meilleurs résultats que les garçons. Elles ont sans doute été sensibilisées par les femmes de leur entourage (et leurs mères en particulier, dont on sait qu’elles jouent un rôle plus important dans l’éducation et la transmission de la lecture que les pères).

La lecture apparaît ensuite comme un point d’appui dans ce mouvement d’émancipation. Elle leur permet de fabriquer et de maintenir un monde qui leur est propre y compris imaginaire. La lecture constitue aussi une échappatoire à la vie ordinaire.

Family Group Reading, Mary Cassatt, 1901. Philadelphia Museum of Art

Lire, c’est aussi prendre du temps pour soi, et pour les femmes cela prend un sens particulier, car ce temps se situe en dehors des rôles de mère, d’épouse ou de travailleuse. Par ailleurs, les livres peuvent être synonymes d’émancipation et de sororité : la lecture est aussi un support de socialisation féminine. C’est bien sûr le cas des clubs de lecture, mais aussi des échanges entre amies ou entre mères et filles.

Enfin, le contenu même des livres peut porter des figures identificatoires attachées à leur liberté. Par exemple, le succès de la série Millénium (2005-2007) repose très probablement sur ce personnage féminin de Lisbeth Salander et sa capacité à répliquer aux situations de domination masculine.

Pourquoi les hommes lisent-ils moins ?

Pour les hommes, la pratique de la lecture semble a priori moins nécessaire pour faire face aux situations auxquelles ils sont aux prises dans le cadre professionnel.

L’orientation des élèves révèle très clairement ce partage genré des univers d’investissement. Pour le bac 2025, 59 % des garçons ont choisi la spécialité Mathématiques et 39 % la Physique-Chimie, et cette tendance s’est accentuée depuis 2021. Près de 30 % des garçons ont opté pour la combinaison Mathématiques, Physique-Chimie contre 15 % des filles. La lecture de livres n’apparaît donc pas comme au cœur des enjeux des hommes en formation. Et le domaine scientifique est socialement valorisé, dévaluant mécaniquement la pratique de la lecture.

Par ailleurs, l’identité masculine, telle qu’elle est classiquement définie dans le cadre d’une société patriarcale, accorde peu de place à la dimension relationnelle de l’existence et à la réflexivité sur le sujet. Les livres et leur capacité à fournir des expériences sur les rapports humains occupent dès lors une place moins importante. Pas étonnant alors que les hommes soient trois fois plus nombreux que les femmes à ne pas aimer du tout ou ne pas trop aimer lire (24 % contre 8 %) selon l’enquête CNL 2025.

Enfin, comme l’avait justement repéré la sociologue Sylvie Octobre, les femmes sont largement surreprésentées parmi le personnel en charge de la médiation du livre : enseignants du primaire puis de français, professeurs-documentalistes, bibliothécaires, libraires sont très majoritairement des femmes. Et c’est bien compréhensible, car elles trouvent probablement dans ces activités un prolongement d’un goût personnel – même si ce goût est socialement construit, comme nous l’avons vu plus haut.

Mais, en contrepartie, cela ne fait que conforter les garçons (futurs hommes) dans l’idée que la lecture relève davantage de la féminité que de la masculinité.

Être ensemble par la lecture

Parce que les livres nous donnent accès à des points de vue différents, ils augmentent notre capacité d’empathie. La fiction nous ouvre à l’altérité et donc aux relations humaines. On peut découvrir comment celle/celui qui n’est pas moi perçoit le monde ou le subit. La lectrice ou le lecteur devient un peu autre, et c’est ce qui lui permet de ne pas s’enfermer dans une identité aveugle à l’altérité. Elle est une fenêtre vers un universalisme concret.

En outre, par l’accès qu’elle fournit à un autre monde sensible, la lecture est indissociable de la réflexivité. On peut, grâce à elle, interroger sa manière d’être au monde et avec les autres. Cela fournit un temps de recul propice à l’apaisement et à la communication. Et la sociologie du couple a montré que les femmes, dans le cadre du couple hétérosexuel, aspirent à des relations conjugales nourries de ces échanges.

Enfin, la lecture des hommes constitue un enjeu collectif parce qu’elle permet de bâtir une « République des lecteurs » à la fois attentive aux autres, sensible à l’information vérifiée et à même de forger un récit commun.

Un monde de lecteurs autant que de lectrices serait donc sans doute profitable à toutes et à tous, à chacune et à chacun.

The Conversation

Claude Poissenot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.10.2026 à 16:55

Pour mieux taxer les plus riches, il est nécessaire de mieux définir le revenu

Guillaume Allègre, Économiste au département des études de l'OFCE, Sciences Po
Xavier Timbeau, Économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Sciences Po
Les débats sur l’imposition des plus riches passent peut-être à côté de l’essentiel : la définition des contours du revenu. Avec une question aussi délicate qu’essentielle : comment et quand taxer les plus-values ?
Texte intégral (2171 mots)

L’ESSENTIEL

  • Tous les revenus devraient être imposés de la même façon. Derrière l’évidence se cache un problème épineux : la définition de ce qu’est un revenu.

  • Un revenu tend à être oublié, par le débat public et par le système fiscal qui les exonère ou les efface : les plus-values.

  • Des solutions existent qui, en tenant compte des vrais revenus, contribuerait à la fois à la neutralité fiscale et à accélérer la sortie de l’héritocratie qui s’est mise en place à bas bruit.


« À revenu égal, impôt égal » : personne ne conteste le principe, mais encore faut-il pour l’appliquer se mettre d’accord sur une définition du revenu. Un salarié paie l’impôt sur chaque euro qu’il gagne. Le donateur et l’héritier d’un portefeuille dont la valeur a triplé peuvent n’en payer aucun. Définir ce qu’est un revenu et à qui l’affecter est donc essentiel.

Selon la définition classique des économistes (Haig, Simons, Hicks), le revenu d’une année est ce que l’on peut dépenser sans être moins riche à la fin de l’année qu’au début. Autrement dit, si votre patrimoine a pris de la valeur, ce gain fait partie de votre revenu, même si vous n’avez rien vendu. Il comprend donc, en plus des revenus du travail, du patrimoine et des transferts, l’enrichissement dû à la hausse de la valeur du patrimoine (hors inflation), même si aucune vente n’a eu lieu.

Plus-values latentes

Cette définition est séduisante, mais difficile à retenir en matière fiscale : elle supposerait d’évaluer chaque année des actifs qui ne s’échangent pas, et d’imposer des gains qui n’ont pas été encaissés. C’est pour cela que les plus-values latentes ne sont pas considérées, avec raison, comme un revenu par le Code fiscal. En revanche, imposer les plus-values lors de la vente permet de payer l’impôt avec les liquidités qui en découlent et de connaître le gain de façon certaine.

Pour autant, le système fiscal actuel n’impose pas non plus correctement toutes les plus-values réalisées. C’est le cas pour l’immobilier, et tout particulièrement pour les résidences principales, totalement exonérées. Si vous vendez pour acheter, il n’y a pas de liquidité et pas vraiment de gain certain, puisque vous échangez des mètres carrés contre d’autres mètres carrés, et taxer les plus-values à ce moment pourrait réduire la mobilité… mais l’exonération vaut même lorsqu’il n’y a pas de rachat immobilier. Les résidences secondaires et les logements destinés à la location bénéficient quant à eux d’abattements pour durée de détention : exonération totale après vingt-deux ans, trente ans pour les prélèvements sociaux (au taux global de 17,2 %).

Un mécanisme d’effacement fiscal

Il y a aussi une exonération lors des transmissions à titre gratuit (donations et successions). Celles-ci sont soumises aux droits de mutation à titre gratuit, mais les plus-values sont alors effacées pour éviter une « double imposition ». Lorsque les héritiers revendent, la plus-value est calculée à partir du prix (déclaratif) utilisé lors de la transmission, et non du prix initial d’acquisition par le donateur. Si un actif est acheté 300 000 euros en l’an 2000, transmis à une valeur de 1 million d’euros en 2025 et revendu 1 million d’euros en 2026, du point de vue fiscal, il n’y a pas de revenus. Les 700 000 euros de plus-values ne seront jamais taxés au titre de l’impôt sur le revenu.

Ce mécanisme fiscal d’effacement peut s’expliquer du point de vue des héritiers : il est équivalent d’hériter d’un million avec la moitié en plus-value ou d’hériter d’un million sans plus-value. De ce point de vue, il faudrait imposer la valeur de l’actif transmis et non la plus-value. Cet argument aurait sa cohérence si le système fiscal français imposait bien les actifs transmis, mais, en pratique, les droits de succession ne pèsent en moyenne que 5 % de la valeur des actifs transmis, 3 % en ligne directe. Souvent, cela conduit à une double non-imposition (la plus-value n’est pas imposée, et la transmission non plus : en ligne directe, 85 % des successions sont exonérées).

De plus, ce système n’est pas neutre du point de vue des incitations des parents, qui ont intérêt à capitaliser des profits dans des sociétés, holdings familiales ou ETF (Exchange Traded Fund, en français fonds indiciel coté) en capitalisation, plutôt qu’à se verser des salaires, des loyers ou à percevoir des dividendes. Si l’objectif est la neutralité fiscale, alors le système doit tenir compte des possibilités de contournement fiscal des parents.

Pour illustrer la double non-imposition, prenons un couple avec deux enfants ayant des actifs financiers (en capitalisation) qui valent aujourd’hui 1 million d’euros, achetés il y a vingt-cinq ans pour 300 000 euros (constants). Si les parents sont bien organisés, ils ont divisé ce patrimoine en un portefeuille d’actions (400 000 euros) et une assurance-vie (600 000 euros). À leur décès, leurs deux enfants reçoivent en franchise de droits le portefeuille grâce aux abattements (100 000 euros par parent et par enfant) et l’assurance-vie hors succession (152 500 euros par bénéficiaire et par assuré).

S’ils revendent ensuite ces actifs pour 1 million d’euros, il n’y a pas de plus-value. Les 700 000 euros de plus-values réelles n’auront ainsi jamais été imposés, ni à l’impôt sur le revenu ni à celui sur les successions. À une exception près. Depuis 2010, les prélèvements sociaux (17,2 %) sont dus au décès sur les gains en capitaux des assurances-vie (en capitalisation), au nom de la neutralité fiscale entre les contrats en capitalisation et les contrats versant des revenus.

Le problème dépasse donc largement celui, médiatisé, des holdings et concerne toutes les stratégies limitant le versement d’intérêts et de dividendes.

Démembrer pour optimiser

À l’assurance-vie et aux abattements s’ajoutent la possibilité de démembrement, qui dissocie la nue-propriété et l’usufruit, et le pacte Dutreil, qui exonère à 75 % la transmission des biens professionnels familiaux. Transmettre la seule nue-propriété permet de garder le contrôle et l’usage des actifs avec une forte décote (si le donateur a entre 61 et 70 ans, la nue-propriété vaut 60 % de la valeur du bien).

Liliane Bettencourt a ainsi transféré la nue-propriété de ses actions L’Oréal à ses héritiers en 1992, à 69 ans, vingt-cinq ans avant son décès. Entre 1992 et 2017, l’action L’Oréal est passée de 11 à 185 euros. Le flux successoral mesuré en 1992 est ainsi bien plus faible que s’il avait eu lieu en 2017, alors même que Liliane Bettencourt a gardé entre-temps le contrôle de sa fortune.

L’effacement de plus-value crée ainsi un trou béant en matière d’assiette fiscale en l’absence de droits de succession conséquents. Pour des raisons de neutralité fiscale (« À revenu égal, impôt égal »), il est souhaitable que ces revenus soient imposés au même titre que les revenus du travail et les autres revenus du capital.

C’est pourquoi nous proposons d’imposer les plus-values réelles (tenant compte de l’inflation), y compris sur la résidence principale, lors des mutations (vente, donation, succession) et d’évènements rendant la plus-value « certaine » (sortie du territoire, mise en collatéral lors d’un prêt lombard). Ce mécanisme a deux objectifs :

  1. taxer in fine l’ensemble des plus-values ;

  2. ne pas reporter le paiement de l’imposition indéfiniment ou trop longtemps afin de garantir des recettes. Prendre pour assiette un revenu plutôt que la valeur de transmission permet de reporter plutôt que d’exonérer l’impôt pour certains biens : la maison à usage familial, l’entreprise « familiale » et le rachat d’une résidence principale (en proportion des sommes réinvesties).

Être riche de mètres carrés

Tant que la maison de famille reste dans la famille, comme résidence principale ou secondaire, on estime qu’il n’y a pas de plus-value certaine. Si son intention est de conserver l’usage de la maison, la famille n’est riche que de mètres carrés ; elle n’est pas rendue plus riche par la hausse des prix de l’immobilier. Mais si ce logement est loué, vendu ou sert de garantie à un emprunt, il est « marchandisé », et la plus-value (compte tenu de l’inflation et des améliorations apportées au bien) apparaît certaine. L’impôt serait dû à ce moment, ce qui évite le report infini.

Arte, 2026.

Pour les entreprises, il est plus difficile de définir l’usage familial, non marchand. L’idée est de reporter l’impôt lors de la transmission familiale d’une « petite » entreprise, un salon de coiffure, par exemple, mais pas sur celle de L’Oréal : par exemple, avec un seuil de 20 millions d’euros (en chiffre d’affaires ou valeur nette) ou en créant au-delà une dette fiscale sur laquelle les héritiers paieraient des intérêts (ce qui les obligerait à sortir des liquidités de l’entreprise).

Sans report, les héritiers devraient vendre pour payer l’impôt : c’est admis par le Conseil constitutionnel lors des mutations, comme l’illustre le taux marginal de 45 %. C’est également conforme à la neutralité fiscale : si le fondateur vend ses actions et lègue du cash, il paie un impôt sur les plus-values. En fait, c’est le système actuel qui incite à léguer les entreprises à ses enfants, plutôt qu’à vendre et à transmettre des liquidités ou un portefeuille diversifié.

Une sortie de l’héritocratie ?

Cette glorification du « capitalisme d’héritiers », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Thomas Philippon, est à la fois inéquitable et inefficace. L’héritocratie promeut la reproduction sociale plutôt que la direction par les plus compétents. Le système actuel impose très peu les successions et les plus-values, mais incite fortement, par des taux marginaux élevés qui ne s’appliquent que rarement, à la transmission intrafamiliale et à la rétention des actifs jusqu’au décès. Le système fiscal actuel cumule une faible imposition effective du patrimoine accumulé et une forte incitation à la rétention et à la reproduction, tout en frappant fort ceux qui sont contraints de bouger ou de vendre des actifs pour un besoin ponctuel.

La modernisation de l’imposition s’est appuyée au XXᵉ siècle sur l’imposition des revenus plutôt que sur celle des signes extérieurs de richesse (les portes et fenêtres). L’assiette « revenu » est plus proche du concept de capacité contributive. Il correspond à un flux et donc, la plupart du temps, à de la liquidité. Il est important, aujourd’hui, à la fois du point de vue de l’équité et des recettes fiscales, de taxer l’ensemble des revenus, y compris ceux dont l’illiquidité est temporairement ou indéfiniment organisée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

15.10.2026 à 16:54

« Notre salut » : quand le management et la gestion s’invitent à Vichy

Pierre Lescoat, Professeur Assistant, Neoma Business School
En 1940, Henri Marre mit en pratique sa vision de la gestion exposée dans son essai « Notre salut », celle d’un monde rationalisé fondé sur l’autorité.
Texte intégral (1840 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le deuxième film d’Emmanuel Marre décrit l’ascension d’un ingénieur ambitieux, son propre arrière-grand-père Henri, au sein du régime de Vichy.

  • En 1940, Henri Marre met en pratique sa vision de la gestion, exposée dans son livre Notre salut, publié la même année, celle d’un monde rationalisé fondé sur l’autorité.

  • Plongée dans les techniques de management de la France des années 1940 et des théories en sciences de gestion qui inspirèrent Henri Marre.


Spoiler alerte : il faut voir le film avant de lire cet article.

Sorti le 3 octobre 2026, Notre salut décrit l’ascension de l’ambitieux Henri Marre (joué par l’acteur Swann Arlaud), ingénieur endetté et aïeul du cinéaste. L’antihéros se rend à Vichy pour trouver un emploi au sein du gouvernement pétainiste tout juste constitué. Une ambition qui le conduit à diriger la section limousine du Commissariat à la lutte contre le chômage et à orchestrer le pire.

Dans son essai Notre salut, toujours disponible à la Bibliothèque nationale de France, Henri Marre propose d’appliquer les concepts et les outils du management – ce qui s’apparente davantage à du contrôle de gestion – au régime de Vichy. Concrètement, comme il l’écrit dans son livre, il souhaite renforcer l’« esprit d’initiative » par la « décentralisation », mettre en place des « tableaux de bord » afin de « restaurer les principes d’autorité et de liberté » en France.

Un ouvrage qui relève plus du pamphlet que du manuel de gestion. Impossible de savoir sur quels textes ou quelles données empiriques Henri Marre se base. C’est donc ce livre, tiré à 400 exemplaires en 1940, qui donne son titre au film.

Management et régime autoritaire

La recherche d’un lien entre « management » et régime autoritaire, voire nazi, n’est pas nouvelle.

C’est ce que Johann Chapoutot cherchait à démontrer dans Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui (2020). Selon l’historien, il existait une systématisation d’un management par objectifs au sein de l’administration nazie dont l’évolution serait le management contemporain.

Une thèse remise en cause par des historiens spécialistes de sciences de gestion. Le chercheur Aurélien Rouquet rappelle notamment que le management par objectifs est appliqué au sein des organisations bien avant que l’administration nazie s’en empare. Un débat qui n’est pas prêt de se terminer. Revenons au film.

Techniques comptables politiques

Pour comprendre les références de Notre salut aux techniques de management de la France des années 1940, plongeons-nous dans la genèse des sciences de gestion avec l’article « Accounting and the Construction of the Governable Person » (1987) de Peter Miller et Ted O’Leary. Ces deux auteurs rappellent l’importance de textes fondateurs du début du XXᵉ siècle tels que :

Ces ouvrages décrivent des techniques novatrices pour l’époque. On y trouve par exemple la comptabilité en coûts standards. Elle consiste à fixer un coût d’achat de matière première à l’avance et à le comparer au coût initialement négocié, ce afin d’évaluer le… négociateur.

Le point commun de tous ces outils ? Analyser et comparer les individus par rapport à une norme, dans le but d’évaluer l’efficience ou l’efficacité de chacun. Pour Peter Miller et Ted O’Leary, ces textes ne se bornent pas à donner une description technique précise ; ils participent d’un discours politique autour de l’efficience de la nation qui se diffuse spécifiquement au Royaume-Uni et aux États-Unis.

Compter pour fermer les yeux

Cette rationalisation par la norme est scrutée de près par la caméra d’Emmanuel Marre.

Une scène glaçante oppose Henri Marre avec l’un de ses employés, sommé de justifier une dépense jugée « anormale ». Chargé de surveiller sur place les trains qui emportent les déportés dans des conditions indignes vers ce qu’on devine être les camps d’extermination du régime nazi, il a décidé de leur acheter de la paille et des pots de chambre. La récompense à cette initiative : Henri Marre lui inflige un blâme.

La quantification comptable, parce qu’elle simplifie forcément le réel, fournit à Henri Marre un discours « rationnel » pour justifier la collaboration. C’est oublier une des fonctions principales des systèmes comptables : celle de rendre compte à soi, aux autres et à la société.

L’évaluation agit sur les corps

Un des intérêts de la fiction audiovisuelle : donner à voir ce qui est difficile à capturer par une recherche empirique.

Le héros du film assis sur une chaise devant des baraquements
Comptabiliser des travailleurs devant des baraquements en pleine campagne limousine, dans les années 1940, en France n’est pas qu’affaire de chiffres. Condorfilms

C’est ainsi qu’une autre séquence montre la visite médicale de chômeurs qui devront aller travailler dans des camps de travail forcé. Henri Marre supervise ce contrôle ; il veut lui-même évaluer leurs « compétences » avec les outils de gestion qu’il teste. Chaque travailleur se voit attribuer une note de A à E en fonction de ses qualités. Un management qui agit sur les corps.

Cette scène expose la façon dont le savoir, la notation et le pouvoir s’articulent pour rendre la gestion des chômeurs plus « efficiente » avec une meilleure répartition dans les camps de travail. Elle peut faire penser à ce que le philosophe Michel Foucault met en lumière sur la relation entre savoir, pouvoir et enfermement dans Surveiller et punir (1975).

Un film qui décrit notre présent ?

Comme toute organisation, les nazis et le gouvernement de Vichy ont dû s’organiser et mettre en place des techniques de gestion, fussent-elles au service de l’horreur.

Si le film trouble, c’est peut-être que le pouvoir politique, libéral ou autoritaire, n’a jamais cessé d’agir – à distance – sur la vie économique de ses citoyens et que les outils de gestion en sont encore le relais. Une quête de l’efficience encore présente dans le monde de l’entreprise et politique.

Lorsqu’un film avec un tel succès public et critique décrit de manière aussi précise le « management », il apparaît dommage de ne pas lui accorder ne serait-ce qu’un peu d’attention.

The Conversation

Pierre Lescoat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.10.2026 à 16:54

Protestations lycéennes, gilets jaunes, ces mouvements qui défient l’ordre politique

Magali Della Sudda, Politiste et socio-historienne, Sciences Po Bordeaux
Laurent Bonelli, professeur de science politique, Université Paris Nanterre
Le mouvement lycéen et celui des gilets jaunes s’auto-organisent et ont de nouveaux modes d’action. Les autorités les perçoivent comme une menace à domestiquer.
Texte intégral (2296 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le mouvement lycéen et celui des gilets jaunes se caractérisent par des actions directes (blocages, occupations des ronds-points) et une organisation horizontale.

  • Ces mouvements peuvent être qualifiés de « féraux » au sens de non domestiqués – la féralité faisant référence aux plantes et aux animaux domestiques retournés à l’état sauvage.

  • Les autorités les considèrent comme une menace à contenir, à travers une répression policière, mais aussi par l'usage de plateformes « participatives ».


Il n’est jamais possible de prédire l’étincelle qui embrase le conflit social. Mais les conditions de possibilité de la mobilisation lycéenne et étudiante sont patentes. Depuis deux décennies, la gestion de la pénurie se fait jour : réforme des rythmes scolaires à moyen constant, réforme du lycée (2018), sélection pour l’accès à l’enseignement supérieur – APB puis Parcoursup (2018) –, à quoi s’ajoute aujourd’hui la hausse des droits d’inscriptions.

Dans les choix budgétaires, la jeunesse a été mise de côté. Elle a pourtant protesté : en 2025-2026, les universités ont connu des « blocus » perlés. Dans les écoles, les accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH) ont alerté sur le sort réservé à ces derniers et sur leur grande précarité. Dans les établissements scolaires et secondaires, les parents d’élèves et les communautés éducatives se sont mobilisés contre les fermetures de classe et pour un meilleur accueil des élèves. Depuis dix ans, les médias nationaux, pas plus que les gouvernements successifs, n’en ont fait cas.

Parallèlement, la conflictualité sociale s’est renouvelée depuis les oppositions à la libéralisation du marché du travail (loi Travail 2016) et aux projets d’aménagements délétères pour l’environnement (ZAD de Notre-Dame-des-Landes). Les gilets jaunes ont marqué une étape supplémentaire par l’[atomisation de la contestation] sur l’ensemble du territoire, y compris dans les outre-mer. Elle se caractérise par la multiplication des lieux d’action et leur relative autonomie dans la prise de décision.

Ces conflits sociaux combinent des modes d’action classiques – manifestations, pétitions – à des modes d’action directe – blocages, occupations des ronds-points. Nous désignons cette évolution par le terme de « féralisation ». Ce terme désigne les êtres vivants – plantes et animaux domestiques – retournés à un état non domestiqué. Entre le XVIIIᵉ siècle et le siècle dernier, il s’appliquait aussi aux enfants élevés dans la nature, reflétant les débats sur les comportements innés ou acquis.

Quand on parle de « mouvement social féral », il ne s’agit nullement d’un « ensauvagement » pour deux raisons. Premièrement, la connotation péjorative du terme « sauvage » participe d’une disqualification de l’action collective. Or juger n’est pas comprendre. Deuxièmement, les contestataires ne sont pas des « sauvageons » : ce sont des citoyennes et des citoyens en devenir à part entière.

Notons que les dégradations matérielles et atteintes aux personnes commises en marge de la contestation ne sont pas caractéristiques des mouvements sociaux féraux. Ainsi, l’enquête « Jaune vif » menée auprès des gilets jaunes, fait apparaître un taux de réponse très faible à la question de l’usage des dégradations matérielles pour exprimer des revendications : 5 % des répondants affirment avoir pratiqué ou être prêts à pratiquer ce mode d’action.

Par ailleurs, la dégradation, plus rarement, l’atteinte aux personnes ou certains illégalismes sont des modes d’action habituels de certaines protestations sectorielles, comme les agriculteurs ou les marins-pêcheurs. Comme l’explique M. Didier Lallement, ancien préfet de Paris lors des manifestations de gilets jaunes en 2018-2019 :

« En matière de maintien de l’ordre, on a très longtemps considéré que la destruction de voitures ou de vitrines, c’était la “part des anges”. Cela faisait partie du rituel. Ce n’était pas si grave que ça… L’info en continu a radicalement modifié cette perception. C’est devenu le sujet essentiel. »

Une organisation horizontale

Les formes traditionnelles et convenues de l’ordre contestataire, telles que les grèves ou les manifestations au parcours déclaré et négocié, co-construites par des organisations (syndicats, partis) avec les autorités politiques, sont donc remises en question par la féralisation.

En un sens, le mouvement social lycéen hérite de celui des gilets jaunes avec sa prise de décision horizontale, largement décentralisée, atomisée, liée à une organisation en assemblées générales et sur les réseaux sociaux.

Il s’en distingue pourtant, en raison du rôle qu’y tiennent les organisations syndicales. En ce sens, il relève davantage d’un conflit social classique, avec ses porte-parole légitimes, alors que les gilets jaunes refusaient la représentation par des porte-parole institués. Les manifestations sont, par ailleurs, encadrées par des services d’ordre, les parcours sont déposés en préfecture dans la plupart des grandes villes, Paris faisant exception avec des cortèges classiques et des « manifestations sauvages » relevant de la féralisation.

Domestication par la répression policière

Cette foule protestataire « férale » est perçue par les autorités comme une menace à prévenir, à contenir, à dompter et à domestiquer à travers deux types de réponses.

La première passe par un choix délibérément répressif. Au 5 octobre 2026, après seulement deux semaines de mobilisation, plus de 6 000 personnes ont été placées en garde à vue, dont 87 % de mineurs : un chiffre sans commune mesure, sur une durée aussi courte, avec les grandes mobilisations sociales des dernières décennies.

Cette massification de l’interpellation ne constitue pas seulement une réponse aux infractions commises. Elle participe d’une stratégie de neutralisation de la mobilisation : arrêter, placer en garde à vue, déférer éventuellement, c’est aussi retirer temporairement de la rue, intimider et renchérir le coût individuel de l’engagement. Elle prolonge une transformation plus ancienne du maintien de l’ordre français, dans lequel l’arrestation, autrefois marginale dans la gestion des manifestations, est devenue un objectif à part entière. Les procureurs autorisent désormais des interpellations préventives et organisent leurs services pour traiter dans l’urgence les personnes arrêtées. Cette judiciarisation accompagne une brutalisation des pratiques policières.

Depuis une vingtaine d’années, des unités issues de la police urbaine – compagnies d’intervention, BAC puis BRAV-M – occupent une place croissante dans les manifestations. Leur logique d’action diffère de celle des unités spécialisées traditionnelles : il ne s’agit plus seulement de contenir une foule ou de la disperser, mais d’« aller au contact », de « percuter » les groupes jugés hostiles et d’interpeller au cœur même des cortèges. Or les charges et les gaz ne sont guère sélectifs. Ils frappent aussi les personnes les moins aguerries, provoquent incompréhension et colère, tandis que ces unités, plus facilement mises en difficulté au milieu des foules, recourent plus volontiers aux grenades de désencerclement et aux lanceurs de balles de défense.

Les conséquences sont bien connues : blessures, parfois graves, arrestations musclées, brimades et humiliations. Elles tiennent aussi aux catégories à travers lesquelles les policiers engagés dans ces unités appréhendent ceux qu’ils ont face à eux. Leur expérience professionnelle ordinaire est celle de la lutte contre la délinquance, les trafics ou les « violences urbaines », terme qui s’impose dans les années 1990 pour qualifier la délinquance commise dans l’espace public par des personnes issues de quartiers populaires. Ils sont dès lors moins disposés à voir dans les lycéens et les étudiants des citoyens momentanément engagés dans une protestation que des délinquants – ou leurs complices – qu’il faut identifier, poursuivre et arrêter.

Ce transfert de pratiques n’est pas inédit : lors des gilets jaunes, en décembre 2018, les images des lycéens de Mantes-la-Jolie (Yvelines) agenouillés, mains derrière la tête, avaient choqué précisément parce qu’elles rendaient visibles dans un conflit scolaire des techniques depuis longtemps banalisées dans certains quartiers populaires.

Il y a enfin un effet proprement politique de cette brutalisation. La force ne se contente pas de mettre fin à des désordres : elle contribue à déterminer leur niveau. Les interpellations massives, les charges, les gaz et les LBD peuvent ainsi produire ce qu’ils prétendent prévenir : peur, humiliation et colère, mais aussi durcissement des modes d’action. La domestication par la force présente donc un paradoxe : en cherchant à ramener la contestation dans le rang, elle contribue à défaire un peu plus cet « ordre manifestant » dans lequel l’expression du conflit demeurait compatible avec la négociation politique.


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Domestiquer par la consultation

Cela est moins évident, mais la domestication passe aussi par le recours à d’autres acteurs que les forces de l’ordre : le recours à des plateformes et à des entreprises de la « civic tech » pour canaliser le conflit social.

Cette domestication est constituée d’entreprises de conseil et d’ingénierie qui participent désormais du rétablissement de l’ordre à travers la technologie de plateforme. Ainsi, en réponse aux gilets jaunes, Emmanuel Macron avait-il souhaité un « Grand débat national ». Symptôme de la dépossession des agents et des compétences de l’État au profit des cabinets de conseil, le pilotage du grand débat national fut délégué à des opérateurs privés pour plusieurs millions d’euros. La synthèse produite à la hâte en 2019, fondée sur des données mal traitées, ne fut même pas prise en considération par les initiateurs du dispositif, laissant plus de 225 000 contributions inaudibles. Certes, des citoyennes et des citoyens, des équipes de recherche publique, des collectivités locales et une parlementaire ont eu à cœur de les écouter, de les lire, de les analyser et de les publiciser. Mais l’exécutif n’en a rien fait.


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Aujourd’hui, pour contenir et canaliser les revendications insatisfaites des élèves, l’actuel ministre de l’éducation nationale, Édouard Geffray, n’ouvre pas de réelles négociations avec les syndicats lycéens et étudiants. Les autorités recommandent plutôt de participer sur Agora, une plateforme en ligne. Mais, cette proposition technique pourra difficilement satisfaire les demandes exprimées par les lycéens et les étudiants, qui convergent avec celles portées par les personnels de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur et de la recherche : la suppression de la gestion des parcours étudiants par les plateformes Parcoursup et Mon Master, des moyens, des agents en nombre suffisant, des locaux adaptés et de la considération.

La substitution des technologies répressives ou consultatives à la négociation semble atteindre ses limites. Le gouvernement agissant ainsi produit l’érosion même de son autorité politique et, in fine, obère sa capacité à trouver une issue satisfaisante aux revendications légitimes d’accès à l’éducation qui s’expriment actuellement dans la rue.

The Conversation

Magali Della Sudda est membre du Conseil de surveillance de la Fondation de l'Ecologie politique.

Laurent Bonelli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.10.2026 à 16:46

Rhinocéros de Sumatra et de Java, une course contre la montre pour éviter leur extinction

Michelle Campbell-Ward, Associate Professor, Wildlife and Avian Medicine, University of Sydney
Le dernier rapport sur l’état des rhinocéros dans le monde révèle la situation alarmante des populations de rhinocéros de Java et de Sumatra.
Texte intégral (2033 mots)
Le rhinocéros de Sumatra (*Dicerorhinus sumatrensis*) est en voie critique d’extinction. Izullkifli/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • Il ne reste que quelques dizaines de rhinocéros de Sumatra en vie et environ 50 rhinocéros de Java, tous en Indonésie.

  • Le braconnage et la fragmentation des populations menacent leur survie.

  • Les naissances obtenues en sanctuaire redonnent espoir, mais la sauvegarde de ces espèces reste fragile.


Petit, poilu et doté d’un charme irrésistiblement espiègle.

Voilà les mots qui me sont venus à l’esprit lorsque j’ai rencontré pour la première fois un rhinocéros de Sumatra (Dicerorhinus sumatrensis), après avoir parcouru un dédale de passerelles en bois dans un centre de conservation niché au cœur des forêts denses et humides de la partie malaisienne de Bornéo.

C’était en 1998 et j’étais alors un étudiant enthousiaste, bénévole dans ce centre. À l’époque, on estimait qu’il restait 300 rhinocéros de Sumatra dans le monde.

Je voyais dans cette femelle rhinocéros un symbole d’espoir pour la conservation de l’espèce. Mais aujourd’hui, selon le rapport 2026 sur l’état des rhinocéros dans le monde, publié par l’International Rhino Foundation, il reste moins de 50 rhinocéros de Sumatra, tous présents en Indonésie. Le rhinocéros de Java (Rhinoceros sondaicus) est tout aussi rare.

Même si ces chiffres reposent sur des estimations, la tendance est alarmante.

Des mammifères majestueux

Dans la culture contemporaine, les rhinocéros symbolisent la force, la puissance et la sécurité. Ils servent de mascottes à des équipes sportives et leur image se retrouve partout, des logos automobiles aux marques d’équipements de sécurité.

Leur omniprésence dans la culture populaire peut nous conduire à sous-estimer la gravité de leur situation. Les espèces utilisées comme emblèmes publicitaires sont souvent perçues comme plus répandues qu’elles ne le sont réellement.

Il existe aujourd’hui cinq espèces de rhinocéros. J’ai eu le privilège d’en côtoyer quatre au cours de ma carrière de vétérinaire spécialiste de la faune sauvage, dans des zoos, des sanctuaires et en milieu naturel.

L’Afrique abrite les rhinocéros blancs et noirs, dont les populations ont considérablement fluctué au fil de l’histoire. Le rhinocéros indien, qui ne possède qu’une seule corne et affectionne les milieux aquatiques, vit en Inde et au Népal. Après avoir frôlé l’extinction au début du XXe siècle, ses effectifs se reconstituent progressivement. Ces trois espèces sont présentes dans les zoos et bénéficient généralement de la plus grande attention du public.

Comparés à leurs cousins africains et indiens, les rhinocéros de Sumatra et de Java passent généralement inaperçus. Pourtant, leur classement parmi les espèces en danger critique d’extinction témoigne de l’urgence d’agir pour les protéger.

Les rhinocéros les plus rares au monde

Selon le dernier rapport sur l’état des rhinocéros dans le monde, l’avenir du discret rhinocéros de Java et du petit rhinocéros de Sumatra, reconnaissable à sa pilosité, est aujourd’hui particulièrement incertain. Leur répartition géographique explique en grande partie cette situation.

Il ne reste qu’une cinquantaine de rhinocéros de Java. Tous vivent dans une seule aire protégée, le parc national d’Ujung Kulon, sur l’île de Java. Situé à proximité de plusieurs plaques tectoniques qui convergent, ce parc est exposé aux tremblements de terre et aux tsunamis. Une seule catastrophe naturelle pourrait suffire à anéantir toute la population de rhinocéros de Java.

À l’inverse, les quelques dizaines de rhinocéros de Sumatra encore en vie sont dispersés en de nombreuses sous-populations réparties sur deux îles. Les chances qu’un individu sauvage rencontre un congénère sont donc infimes, voire nulles. Sans possibilité de trouver un partenaire avec lequel se reproduire, ces animaux isolés sont condamnés à être les derniers représentants de leur lignée génétique.

À la recherche d’un refuge

Pour protéger cette population fragmentée, l’International Rhino Foundation a créé en 1996 le sanctuaire des rhinocéros de Sumatra. Il se trouve dans le parc national de Way Kambas, sur l’île de Sumatra.

Le sanctuaire accueille actuellement dix rhinocéros de Sumatra vivant en semi-captivité et faisant l’objet d’un suivi particulièrement étroit. Ces animaux évoluent dans de vastes espaces naturels de forêt tropicale. Ils bénéficient d’une alimentation adaptée, d’une protection contre les menaces extérieures et de soins vétérinaires réguliers.

Augmenter les effectifs de rhinocéros grâce à la reproduction naturelle ou assistée demande de la patience. Après une gestation d’environ 16 mois, les femelles donnent naissance à un seul petit. Plusieurs années peuvent s’écouler avant qu’elles ne se reproduisent à nouveau. L’infertilité est également un problème connu chez certains rhinocéros.

Le sanctuaire a néanmoins enregistré quelques succès, obtenus de haute lutte. Entre 2012 et 2023, cinq rhinocéros de Sumatra y sont nés, notamment grâce à une gestion et à un suivi rigoureux de la reproduction. Et, nouvelle encourageante, les autorités viennent d’annoncer deux nouvelles gestations.

Des images prises par des pièges photographiques ont également confirmé la naissance de cinq petits rhinocéros de Java au maximum dans le parc d’Ujung Kulon ces dernières années. Ces naissances précieuses contribuent, à leur échelle, au rétablissement des populations de ces deux espèces.

Les ravages du braconnage

Le braconnage reste une menace permanente pour toutes les espèces de rhinocéros. Fait inquiétant, la demande mondiale de cornes de rhinocéros augmente, notamment en Chine et au Vietnam. Outre son utilisation ancienne dans la médecine traditionnelle, la corne de rhinocéros est désormais un symbole de richesse et de statut social, particulièrement dans les milieux d’affaires. Entre 2019 et 2023, les braconniers auraient tué jusqu’à 26 rhinocéros de Java.

Parmi les stratégies de lutte contre le braconnage figurent les campagnes visant à faire évoluer les comportements, notamment en rendant l’achat et l’utilisation de cornes de rhinocéros socialement et culturellement inacceptables. Les gouvernements peuvent également s’appuyer sur des opérations policières fondées sur le renseignement et sur le démantèlement des grands réseaux criminels pour combattre le braconnage. Mais si les condamnations et les peines prononcées contre les braconniers se multiplient, notamment en Indonésie, cela ne suffit pas à assurer la survie des rhinocéros dans le monde.

Des mesures préventives, comme la protection et la restauration des habitats adaptés à chaque espèce, sont indispensables au rétablissement des populations de rhinocéros. C’est d’autant plus important que les activités humaines empiètent toujours davantage sur les espaces naturels.

Quelles perspectives pour l’avenir ?

La translocation, qui consiste à capturer des animaux pour les relâcher dans un nouvel environnement, est l’une des solutions envisageables pour protéger les rhinocéros. Une étude récente s’est penchée sur la possibilité de recourir à cette stratégie pour réintroduire les rhinocéros de Sumatra et de Java dans les régions d’Asie du Sud-Est où ils vivaient autrefois. Les responsables de la conservation peuvent tirer les leçons des précédentes opérations de translocation de rhinocéros africains, qui montrent que le choix d’un habitat adapté, la protection contre le braconnage et une planification rigoureuse sont essentiels à la réussite de ces initiatives.

Plus largement, la protection des rhinocéros nécessite de mobiliser un grand nombre de personnes. Les communautés locales doivent tirer des bénéfices concrets de leur cohabitation avec ces animaux, par exemple grâce à la création d’emplois et au partage des revenus de l’écotourisme. Même à distance, chacun peut contribuer à leur sauvegarde en soutenant les organisations de conservation et en évitant d’acheter des produits qui participent à la déforestation tropicale.

Des financements pérennes et un engagement politique fort sont indispensables pour protéger les derniers rhinocéros d’Indonésie. Mon souhait est que les jeunes générations, notamment mes futurs étudiants, aient à leur tour le privilège de rencontrer ces petits rhinocéros poilus.

The Conversation

Michelle Campbell-Ward ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.10.2026 à 16:43

La refondation de Democratic Socialists of America

Mathieu Bonzom, Maître de conférences en anglais à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre du Centre Européen de Sociologie et de Science Politique (CESSP, UMR 8209), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Retour sur les années 2017-2018, période décisive dans l’histoire des Democratic Socialists of America, formation située très à gauche sur l’échiquier politique états-unien, qui entretient une relation complexe avec le Parti démocrate.
Texte intégral (1643 mots)

À l’approche des élections de mi-mandat, le Parti républicain concentre ses attaques sur l’aile gauche du Parti démocrate, dont les figures de proue sont aussi bien des politiciens chevronnés présents sur la scène publique depuis des décennies, comme Bernie Sanders ou Elizabeth Warren, que des personnalités plus jeunes, telles qu’Alexandria Ocasio-Cortez ou Zohran Mamdani. Dans Solidarity Forever. Une histoire de la gauche aux États-Unis, qui paraît ce 16 octobre aux éditions Divergences, le politiste Mathieu Bonzom (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) analyse les principes et la trajectoire de ce mouvement qui ne cesse de gagner de l’ampleur dernièrement. Extrait du chapitre 8, qui nous replonge en 2017, juste après la première campagne présidentielle victorieuse de Donald Trump.


Celles et ceux qui ont cru en Bernie soutiennent que lui seul aurait pu battre Trump. Cette campagne a changé leur vie, mais Sanders se contente de pérenniser son équipe de campagne pour soutenir d’autres candidatures, sans créer un mouvement politique militant.

Cependant, il y a bien une organisation qui va capitaliser sur la vague de politisation à gauche créée par la campagne Sanders qui redouble face à Trump : Democratic Socialists of America (DSA). Sanders n’a jamais été membre de ce fragment de la gauche, né de la fusion entre l’un des derniers courants héritiers du SPA [NDLR : le Socialist Party of America, actif de 1901 à 1972] dirigé par un intellectuel public proche de Bayard Rustin, Michael Harrington), et un groupe issu de la « New Left », à laquelle appartient notamment l’autrice Barbara Erhrenreich. Jusque-là, en théorie, l’organisation travaille au « réalignement » à gauche du Parti démocrate, sans grand résultat. Cependant, au fil de l’année 2016, DSA voit affluer des milliers de membres et va se refonder.

DSA tient en 2017 le plus grand congrès de son histoire (800 délégué·e·s), et y prend un tournant politique : rupture avec l’Internationale socialiste (désormais sociale-libérale à l’instar du PS français), prise de position antisioniste, formation d’une nouvelle direction. DSA porte un socialisme plus tourné vers le grand public que l’extrême-gauche qui emploie le terme, rénové par rapport à certaines impasses politiques du Socialist Party d’antan, et du social-libéralisme de la veille. Si les révolutionnaires auto-proclamés y voient un nouveau courant démocrate maquillé en petit parti de gauche, sa force militante autonome, son programme et ses conflits avec les centristes évoquent plutôt une forme de réformisme radical, cherchant à composer avec les réalités électorales du pays pour avancer vers une gauche de plus en plus large.

En effet, l’un des grands débats militants dans cette gauche est désormais celui de la participation aux primaires démocrates dans l’espoir de faire élire des socialistes. Est-ce encore une façon de rester sous l’emprise du Parti démocrate, cimetière de la gauche et des mouvements sociaux depuis plus d’un siècle ?

Quelques précisions s’imposent. Aux États-Unis, les primaires ressemblent au premier tour des élections. Elles sont organisées non par des instances dirigeantes des partis mais par l’État. Celui-ci enregistre le parti des électeurices inscrit·e·s, alors automatiquement autorisé·e·s non seulement à voter aux primaires mais à y concourir sur le programme de leur choix. De plus, en partie en conséquence de la défaite historique de la gauche et de la persistance des deux grands partis capitalistes regroupant les « élites » locales, la sclérose démocratique est totale. La vie partisane de base est inexistante, la participation électorale faible, surtout aux primaires. La géographie partisane est extrême, consacrant souvent un quasi-parti unique local. Ne pas participer à une primaire démocrate dans la ville de New York, par exemple, revient à ne pas participer aux élections, ou alors sans espoir d’être largement entendu et sans prétendre gagner. À l’inverse, même si l’étiquetage démocrate peut avoir des inconvénients (envers les déçus de la politique, par exemple), il ne donne pas un contrôle direct du parti sur un·e candidat·e socialiste, qui peut avoir une réelle autonomie.

Après Sanders, DSA soutient de plus en plus de candidat·e·s socialistes dans des primaires. Il ne croit plus au « réalignement » à gauche d’un parti tenu par ses riches donateurs : il s’agit d’attirer à gauche une partie de la base démocrate (et à terme, l’électorat populaire républicain ou indépendant) jusqu’à ce que le lancement d’un parti de gauche à vocation majoritaire soit possible.

Une brèche électorale

Les élections de mi-mandat, en 2018, sont un premier test. L’une des plus grandes réussites est celle d’une candidate de 28 ans, Alexandria Ocasio-Cortez. Issue d’une famille portoricaine du Bronx, elle mène de bonnes études et fait même un stage auprès du Sénateur Ted Kennedy. Diplômée, elle doit cependant devenir serveuse pour aider sa mère (conductrice de bus scolaire et femme de ménage) à rembourser un prêt immobilier. Elle milite pour Bernie Sanders en 2016, puis se rend à Standing Rock, impressionnée par le mouvement #NoDAPL [NDLR : mouvement social d’opposition à la construction de l’oléoduc Dakota Access, dont le tracé menaçait les sources d’eau potable ainsi que des terres sacrées et des sépultures de la réserve indienne de Standing Rock].

En juin 2018, « AOC » devient célèbre du jour au lendemain en éliminant l’un des leaders démocrates de la Chambre fédérale, Joe Crowley, à la primaire démocrate de sa circonscription entre le Queens et le Bronx. Loin d’être une professionnelle de la politique, elle ressemble à beaucoup des jeunes de sa génération qui subissent crise sociale, racisme et patriarcat, et qui se politisent à gauche. Son programme rappelle celui de Sanders.

DSA joue un rôle décisif en organisant une véritable campagne de terrain, mobilisant efficacement des bénévoles et accumulant un précieux savoir-faire. Crowley ne fait aucune campagne de cet ordre. Il ne vient même pas débattre avec la jeune candidate, habitué à gagner depuis vingt ans quasiment sans opposition, grâce à des spots publicitaires payés par la finance, l’immobilier, les grandes entreprises, ou encore l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC, lobby pro-israélien traditionnellement important dans le jeu électoral états-unien), le tout dans la démobilisation générale. Mais pas cette fois.

AOC est la première surprise de sa victoire, qui est sans appel. Dans les 24h, DSA connaît un spectaculaire pic d’adhésions dans tout le pays. Au pied d’une forteresse antidémocratique plus que bicentenaire, la gauche aurait-elle trouvé une brèche ?

Au même moment, un scénario similaire donne la victoire à une candidate socialiste d’origine palestinienne, Rashida Tlaib, dans la périphérie de Detroit qui abrite une importante population d’origine arabe. En 2019, la Chambre compte donc deux élues socialistes. Ilhan Omar, qui vient d’être élue à Minneapolis, est musulmane comme Tlaib, et défend des positions assez proches. Au fil des années, une aile gauche de la Chambre se dessine autour de ces nouvelles élues racisées, souvent regroupée par la presse par un surnom collectif : le « Squad », l’équipe de choc.

DSA soutient aussi des candidatures victorieuses dans des conseils municipaux et des assemblées d’État. Pour la première fois depuis longtemps se pose la question du contrôle des élu·e·s après leur élection par cette gauche renaissante. Si DSA joue un rôle déterminant dans les campagnes électorales, ses candidat·e·s en ont moins besoin une fois en poste, tandis que le Parti démocrate concentre le pouvoir et peut les attirer ou les mettre sous pression. DSA développe alors localement des commissions pour réunir régulièrement ses élu·e·s et tenter de tenir un cap défini collectivement. À terme, son ambition est de développer suffisamment ses forces pour lancer ses propres militant·e·s comme candidat·e·s.

Ocasio-Cortez ne perd pas de temps pour contribuer à polariser le débat politique autour de propositions de gauche : une semaine après son élection elle se joint aux écologistes du Sunrise Movement pour occuper les bureaux de Nancy Pelosi, chef de file des Démocrates à la Chambre, en faveur d’un projet de « Green New Deal ». Ce nom évoque la nécessité de dépenses publiques environnementales au moins aussi massives que celles du New Deal face à la Grande Dépression, et son contenu repose sur l’articulation entre d’ambitieuses mesures environnementales pour la décennie à venir et une dimension sociale permettant de créer des emplois de qualité, pour une société plus juste et un large soutien populaire à cette politique.

À la fin d’une décennie mouvementée pour le pire et le meilleur, les nouvelles et nouveaux socialistes se projettent au-delà de leurs forces actuelles grâce à la popularité de leurs idées qui met en difficulté les deux partis.

The Conversation

Mathieu Bonzom ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.10.2026 à 16:41

Transplantation cardiaque : Comment augmenter le nombre de greffons disponibles ?

Patrick Nataf, PU-PH, chef du service de chirurgie cardiaque à l'hôpital Bichat (AP-HP) ; co-directeur équipe Biomatériaux et technologies immersives INSERM 1148. LVTS ; vice-président Innovation Pédagogique, Université Paris Cité
La transplantation cardiaque sauve des vies, mais sa portée est limitée par le manque de greffons. Plusieurs pistes permettraient d’améliorer la situation et de sauver davantage de patients.
Texte intégral (3398 mots)

L’ESSENTIEL

  • Chaque année, des patients en attente de greffe cardiaque meurent faute d’avoir pu recevoir un greffon.

  • Plusieurs pistes permettraient d’améliorer la situation : modifier les modalités de prélèvement, mieux évaluer les cœurs disponibles, améliorer le repérage des donneurs potentiels…

  • L’emploi de l’IA ou de cœurs provenant d’autres espèces n’en sont qu’à l’état de preuve de concept, mais pourraient, à l’avenir, participer à relâcher la tension en matière d’approvisionnement en greffons.


Chaque année, la transplantation cardiaque sauve les vies de centaines de patients atteints d’insuffisance cardiaque terminale. Sa portée demeure néanmoins limitée par une ressource rare : les greffons.

En 2025, 421 transplantations cardiaques ont été réalisées en France, contre 414 en 2024. Une progression réelle, mais encore insuffisante : 581 nouveaux patients ont été inscrits sur la liste d’attente cette même année. L’Agence de la biomédecine considère ces nouvelles inscriptions comme l’expression des besoins identifiés par les équipes de greffe, tout en précisant qu’elles ne reflètent probablement pas la totalité de la demande réelle…

Le décalage entre les besoins et le nombre de greffons disponibles se mesure aussi pendant l’attente. En 2024, parmi les 942 candidats à la greffe cardiaque déjà présents sur liste d’attente ou nouvellement inscrits durant l’année, 73 sont décédés ou ont été retirés de la liste en raison d’une aggravation de leur état le rendant incompatible avec une greffe.

Pour améliorer les choses, plusieurs pistes existent : mieux repérer les donneurs, réduire les pertes liées à l’organisation, et évaluer plus justement des cœurs aujourd’hui écartés.

Les donneurs et le cadre du prélèvement cardiaque en France

Avant d’examiner comment augmenter le nombre de greffes, il faut préciser d’où proviennent les greffons cardiaques et dans quel cadre ils peuvent être prélevés.

En France, un cœur destiné à la transplantation provient d’une personne décédée, dont la mort a été dûment constatée. Deux situations doivent être distinguées : le décès en état de mort encéphalique, qui demeure la voie principale, et le décès après arrêt circulatoire contrôlé, appelé Maastricht III, dont l’utilisation pour le prélèvement cardiaque est récente en France.

La mort encéphalique correspond à la destruction complète et irréversible des fonctions du cerveau. La personne est médicalement et juridiquement morte, même si la ventilation artificielle maintient temporairement l’oxygénation des organes et permet au cœur de continuer à battre. Le diagnostic repose d’abord sur trois constatations cliniques : l’absence totale de conscience et de mouvements spontanés, l’abolition de tous les réflexes du tronc cérébral et l’absence de respiration spontanée.

Un examen paraclinique, mené par électroencéphalogramme ou par imagerie (angiographie ou angioscanner cérébral), est ensuite obligatoire pour confirmer le caractère irréversible de la destruction encéphalique. La loi impose en outre que les médecins qui constatent la mort et ceux qui réalisent le prélèvement ou la greffe appartiennent à des unités ou à des services distincts.

Par ailleurs, le prélèvement ne peut pas être réalisé dans n’importe quel hôpital. Les services d’urgences et de réanimation jouent un rôle essentiel pour repérer et signaler les donneurs possibles, mais l’intervention a lieu dans un établissement spécifiquement autorisé, disposant du personnel, des équipements et d’une coordination hospitalière formée. Celle-ci vérifie l’absence d’opposition, accompagne les proches, organise l’évaluation médicale du donneur et coordonne, avec l’Agence de la biomédecine (qui assure le suivi national détaillé des patients inscrits pour une greffe), l’attribution des organes et toute la logistique du prélèvement.

Don d’organe : consentir ou refuser En France, le consentement au don après la mort est présumé : une personne est considérée donneuse par défaut, sauf si elle a exprimé son refus de son vivant. Le moyen le plus sûr de formaliser ce refus est l’inscription au Registre national des refus, obligatoirement consulté avant tout prélèvement. L’inscription, possible en ligne ou par courrier à partir de 13 ans, peut concerner tous les organes ou seulement certains d’entre eux. Elle peut être modifiée ou annulée à tout moment.

Pendant longtemps, le prélèvement cardiaque a été associé presque exclusivement à la mort encéphalique. Depuis 2014, un autre programme a été engagé en France, basé sur la classification internationale dite de Maastricht III.

Cette dernière définit les circonstances dans lesquelles on peut déclarer en arrêt circulatoire, et donc mort, un patient hospitalisé pour lequel une décision de limitation ou d’arrêt des traitements de maintien en vie a été prise, parce que leur poursuite est devenue inutile ou disproportionnée.

Concernant initialement les reins, le foie et les poumons, ce programme s’est vu ouvrir, par un arrêté du 6 mars 2026, la possibilité du prélèvement cardiaque.

L’intérêt est majeur : des cœurs qui n’entraient pas dans le parcours classique du don après mort encéphalique pourraient devenir transplantables. Les expériences britannique, australienne, espagnole et américaine montrent que cette source peut augmenter l’activité sans dégradation évidente des résultats à court terme lorsque les protocoles sont rigoureux. Le bénéfice français devra être démontré par le pilote national, puis confirmé en vie réelle.

Un défi éthique, psychologique et culturel

Concrètement, comment se passent les choses dans le cas d’un prélèvement Maastricht III ? Il faut avant tout distinguer ici deux décisions qui ne doivent jamais être liées. La première est la décision médicale d’arrêter les traitements : elle relève exclusivement de la prise en charge de fin de vie, doit être prise dans le seul intérêt du patient et serait identique même si aucun don d’organes n’était possible. Elle doit être collégiale, tracée et indépendante des équipes de prélèvement et de transplantation.

Ce n’est qu’une fois cette décision définitivement arrêtée qu’une seconde démarche peut être envisagée : vérifier la volonté du patient et, si les conditions sont réunies, organiser un éventuel prélèvement. La possibilité du don ne doit donc jamais être la cause de l’arrêt des traitements ni en modifier les modalités.

Après l’arrêt des traitements, le décès est constaté lorsque cinq minutes d’arrêt circulatoire continues sont observées sans aucune intervention. Ce n’est qu’à ce moment que sont effectués les gestes destinés à préserver les organes.

Deux stratégies peuvent être utilisées. La première consiste à prélever rapidement le cœur après le constat du décès, puis à le remettre en fonctionnement et à l’évaluer hors du corps sur une machine de perfusion normothermique. La seconde consiste à rétablir une circulation oxygénée limitée au thorax et à l’abdomen dans le corps du donneur (circulation régionale normothermique thoraco-abdominale), qui permet au cœur de recommencer à battre et d’être évalué avant son prélèvement. Dans les deux cas, toute circulation vers le cerveau doit rester impossible.

Le défi auquel fait face ce type de prélèvement est triple : à la fois éthique, psychologique et culturel.

  • Éthique, parce que le manque de greffons ne doit jamais influencer la décision de fin de vie et qu’aucun geste ne doit provoquer ou accélérer le décès.

  • Psychologique, parce que les proches vivent une séquence très rapide, au cours de laquelle le temps du deuil rencontre l’urgence de la préservation des organes. Le temps constitue en effet une contrainte majeure du prélèvement cardiaque : au-delà de trois ou quatre heures après le prélèvement, le risque de dysfonctionnement du greffon augmente progressivement.

  • Culturel, enfin, parce que le cœur reste dans l’imaginaire collectif le symbole de la vie : voir un cœur reperfusé et recommencer à battre après le constat du décès peut être difficile à comprendre. Il faut donc expliquer clairement que la circulation n’est pas rétablie vers le cerveau et que la remise en fonction d’un organe ne signifie pas le retour à la vie de la personne.

Cette procédure peut également susciter chez les soignants un malaise ou une crainte de confusion entre l’accompagnement de la fin de vie et le projet de don. Elle exige des équipes formées, une séparation stricte des responsabilités, une traçabilité complète et un temps d’information adapté aux proches. La confiance ne repose pas seulement sur le respect du protocole, mais sur la compréhension de chaque étape par tous les acteurs.

Mieux utiliser les cœurs disponibles

Le prélèvement cardiaque après arrêt circulatoire constitue un premier moyen d’augmenter le nombre de cœurs susceptibles d’être prélevés. Mais l’augmentation du nombre de transplantations dépend d’un second levier, complémentaire : mieux utiliser les cœurs qui sont déjà proposés, qu’ils proviennent de donneurs en mort encéphalique ou après arrêt circulatoire.

Certains de ces greffons sont aujourd’hui écartés non parce qu’ils sont certainement inutilisables, mais parce que leur qualité ou leur fonctionnement restent difficiles à apprécier avec suffisamment de précision.

L’enjeu n’est pas d’abaisser les exigences de sécurité, mais de mieux caractériser le risque afin de distinguer les greffons réellement impropres à la transplantation de ceux qui pourraient être utilisés après une évaluation plus précise. Des techniques telles que l’échocardiographie répétée, l’analyse hémodynamique et l’imagerie coronaire peuvent y aider.

Les progrès des techniques de conservation améliorent aussi la situation. Les machines de perfusion ex situ, qui maintiennent le greffon hors du corps du donneur, permettent de mieux le préserver, de prolonger le temps disponible pour le transport et l’organisation, et de recueillir des informations susceptibles d’éclairer la décision de transplantation. Elles peuvent aussi montrer la récupération d’une anomalie réversible, mais il faut rester prudent : une machine peut limiter certaines lésions ou laisser récupérer une sidération transitoire ; elle ne répare pas une atteinte irréversible.

Une question particulière se pose pour les greffons dits « limites » ou « à critères élargis ». Cette expression ne désigne pas des cœurs nécessairement impropres à la greffe, mais des organes qui s’écartent des critères traditionnellement retenus : donneur plus âgé, fonction cardiaque initialement altérée, mais potentiellement réversible, hypertrophie, facteurs de risque coronarien, arrêt circulatoire ou durée de transport prévue trop longue.

Leur refus systématique prive des patients d’une possibilité de transplantation ; leur acceptation sans évaluation suffisante peut, à l’inverse, exposer à une défaillance précoce du greffon.

Xénogreffe : où en est-on ? La xénogreffe consiste à transplanter chez l’être humain un organe provenant d’une autre espèce. On privilégie aujourd’hui les cœurs de porcs génétiquement modifiés pour limiter les rejets. Deux patients ont reçu de tels cœurs porcins à l’University of Maryland Medical Center, à Baltimore, le 7 janvier 2022 puis le 20 septembre 2023. Ces interventions avaient été autorisées exceptionnellement, faute d’autre solution. Les deux receveurs ont survécu respectivement soixante et quarante jours.

Ces expériences ont démontré qu’un cœur animal pouvait assurer temporairement la circulation humaine sans rejet hyperaigu immédiat. Si elles n’ont pas établi d’efficacité durable, d’autres essais cliniques sont en cours. En mai 2026, un premier protocole d’essai clinique de xénogreffe cardiaque a reçu une autorisation américaine. La xénogreffe pourrait constituer, un jour, une source complémentaire d’organes pour les patients en attente, mais ce n’est pas le cas pour l’instant.

Le cas particulier de la transplantation cardiaque partielle pour les enfants

À côté de la transplantation de cœur entier figure, il existe un autre type de transplantation cardiaque, la transplantation cardiaque partielle. Elle répond à un problème différent : il s’agit uniquement de transplanter des valves et une partie des gros vaisseaux provenant d’un cœur donneur, tout en conservant le muscle cardiaque du receveur.

L’objectif est de fournir à un nourrisson des tissus vivants capables de grandir avec lui, contrairement aux prothèses et aux homogreffes conventionnelles qui deviennent souvent trop petites ou se détériorent et imposent de nouvelles opérations.

La première intervention a été réalisée à Duke University Hospital, en Caroline du Nord, en avril 2022. Les valves aortique et pulmonaire transplantées ont fonctionné et grandi avec l’enfant. Une série publiée en 2025 a rapporté les 19 premiers patients opérés dans ce centre entre avril 2022 et décembre 2024.

Cette stratégie nécessite une immunosuppression et reste limitée à quelques indications de chirurgie cardiaque congénitale. Elle pourrait cependant améliorer l’utilisation des dons : certaines valves peuvent provenir de cœurs impropres à une transplantation complète ou de cœurs explantés lors d’une autre greffe.

Elle n’augmente donc pas directement le nombre de cœurs entiers disponibles pour l’adulte, mais illustre la possibilité de tirer un bénéfice thérapeutique supplémentaire d’un même don.

Quel rôle pour l’intelligence artificielle ? Pour l’instant, les preuves de l’intérêt de l’IA sont limitées, mais les espoirs sont que, dans les prochaines années, elle pourrait, par exemple, aider à repérer plus tôt les patients, actualiser le risque de décès pendant l’attente, estimer le bénéfice attendu pour chaque couple donneur-receveur, anticiper les contraintes logistiques ou détecter plus précocement une complication après la transplantation…

Le risque est de transformer un outil de prévision en instrument d’exclusion. Un algorithme entraîné à maximiser la survie à un an pourrait favoriser les receveurs les moins graves et les cœurs les plus favorables. L’IA pourrait aussi reproduire les décisions passées : si les patients complexes ou les greffons âgés ont souvent été refusés dans les jeux de données utilisés pour l’entraîner, elle pourrait ériger cette prudence historique en vérité médicale… Le rôle d’un tel outil devrait être d’éclairer une décision médicale collégiale, pas de la remplacer.

Mieux repérer les donneurs

Le premier réservoir de greffons supplémentaires se trouve probablement dans les hôpitaux eux-mêmes. Tous les donneurs potentiels ne sont pas identifiés, signalés ou évalués avec la même efficacité. Le repérage du don doit devenir une mission hospitalière structurée, et non une tâche ajoutée à une équipe déjà sous tension. En pratique, une organisation efficace doit fonctionner à trois niveaux.

Dans chaque hôpital susceptible d’accueillir un donneur, une coordination médicale et infirmière identifiée doit disposer de temps protégé, d’un accès direct aux urgences et aux réanimations et d’une permanence permettant un signalement immédiat. Elle doit rechercher activement les situations compatibles avec un don, plutôt que d’attendre un appel tardif, puis accompagner les proches et déclencher sans délai l’évaluation médicale et logistique.

À l’échelle territoriale, des équipes de référence et, si nécessaire, des équipes mobiles doivent pouvoir soutenir les établissements moins expérimentés, se déplacer pour l’évaluation ou le prélèvement et organiser l’accès au bloc, aux examens biologiques et au transport.

Enfin, à l’échelle nationale, l’Agence de la biomédecine doit assurer des règles communes, une régulation disponible en permanence et un retour d’information à chaque établissement.

Pour terminer, rappelons qu’en 2025, le taux national d’opposition au prélèvement a atteint 37,1 %. Le réduire ne signifie pas convaincre à tout prix. Il s’agit de permettre une décision fidèle à la personne décédée : information régulière du public, apprentissage du sujet à l’école, invitation à en parler en famille, formation des soignants à l’annonce de la mort et à l’entretien sur le don, temps et lieux adaptés pour les proches.

The Conversation

Patrick Nataf ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.10.2026 à 16:40

Bienvenue dans une nouvelle astronomie : comment marchent les détecteurs géants de neutrinos, et ce qui vient après le Nobel

Pierre-Alexandre Duverne, Postdoctorant en astronomie, Université Paris Cité
Certains neutrinos ont des énergies considérablement plus grandes que celles produites dans les accélérateurs de particules les plus puissants, et permettent d’explorer le cosmos.
Texte intégral (2609 mots)
Au pôle Sud, l’observatoire neutrino IceCube regarde sous la glace pour comprendre le cosmos. Benjamin Eberhardt/IceCube/NSF, CC BY-NC-SA

L’ESSENTIEL

  • Le 6 octobre dernier, la fondation Nobel a récompensé Francis Halzen pour ses contributions à la création de l’observatoire IceCube, en Antarctique, et à la découverte des neutrinos de haute énergie d’origine astrophysique.

  • Certaines de ces particules ont des énergies considérablement plus grandes que celles produites dans les accélérateurs de particules les plus puissants. Grâce à IceCube, nous avons une fenêtre pour comprendre où et comment elles sont produites.

  • L’astronomie neutrino ne s’arrête pas là, avec des détecteurs en cours de construction dans la Méditerranée et en Chine et la possibilité de croiser les observations avec celles d’autres champs de l’astronomie, comme les ondes gravitationnelles.


Les neutrinos sont des particules élémentaires qui ont la particularité de ne presque jamais interagir avec la matière. Leur existence a été prédite dans les années 1930 par Wolfgang Pauli, et ils ont été observés en 1956 par Frederick Reines et Clyde Cowan en étudiant un réacteur nucléaire.

Mais alors, si les neutrinos sont des particules connues et observées, que récompense donc le prix Nobel de physique de 2026 ?

On connaît à ce jour différentes sources produisant en grand nombre des neutrinos. Certains, les « neutrinos solaires », sont émis par le Soleil lors des réactions de fusion en son cœur. Les « neutrinos atmosphériques » sont, quant à eux, émis lorsque des rayons cosmiques interagissent avec les molécules de la haute atmosphère de la Terre – des interactions similaires à celles qui produisent les aurores boréales. Enfin, les « neutrinos d’origine astrophysique », qui sont émis lors de différents phénomènes violents et très énergétiques dans l’Univers.

Ce sont ces derniers, les neutrinos astrophysiques, qui ont valu le prix Nobel à Francis Halzen après qu’ils ont été détectés en 2013 avec l’observatoire IceCube.

Comment IceCube détecte les neutrinos

Francis Halzen a été récompensé pour avoir imaginé dans les années 1980 ce qui deviendrait le détecteur IceCube, dans le but d’observer les neutrinos de haute énergie d’origine astrophysique.

La construction d’IceCube au pôle Sud a débuté en 2005 et s’est terminée à la fin de l’année 2010.

Le détecteur est constitué de 86 lignes verticales qui plongent dans les profondeurs de la glace antarctique : sa base est située à 2 450 mètres de profondeur et IceCube occupe un volume de près d’un kilomètre cube de glace.

Cette taille colossale est nécessaire pour pouvoir détecter les neutrinos de haute énergie. En effet, les neutrinos interagissent si peu que la plupart peuvent traverser la Terre entière comme si elle était transparente. Le volume énorme du détecteur permet ainsi d’augmenter les chances qu’un neutrino interagisse avec la glace, et donc la probabilité d’en détecter.

En fait, IceCube n’observe pas directement un neutrino, mais le produit de son interaction avec les molécules de la glace, le plus souvent une autre particule appelée « muon ». Les muons produits par les neutrinos sont tellement énergétiques qu’ils produisent une lumière bleutée caractéristique : le rayonnement Tcherenkov. C’est le même phénomène qui est observé dans les piscines de stockage du combustible nucléaire dans les centrales.

C’est ce rayonnement Tcherenkov que détectent les capteurs suspendus aux lignes verticales d’IceCube.

schéma
Schéma du détecteur IceCube dans sa forme actuelle. Chaque ligne est mise sous la glace polaire à une profondeur d’environ 2 km et reliée au laboratoire de surface. The IceCube Neutrino Observatory : Instrumentation and Online Systems, IceCube collaboration, 2016, CC BY-NC-SA

Ce que les observations d’IceCube ont démontré

La construction de cet observatoire géant a été motivée par plusieurs objectifs scientifiques. L’objectif principal était l’étude des rayons cosmiques de haute énergie et les mécanismes permettant de les produire, qui restent encore mal connus. Les rayons cosmiques sont des particules sillonnant l’Univers à une vitesse proche de celle de la lumière. Certaines de ces particules ont des énergies considérablement plus grandes que celles produites dans les accélérateurs de particules les plus puissants… mais nous n’avons pas encore pu trouver où et comment elles sont produites.

Le premier résultat d’importance a été obtenu par les équipes d’IceCube en 2013. En se basant sur les deux premières années de fonctionnement de l’observatoire, 28 neutrinos cosmiques ont été identifiés parmi les données. Les sources les ayant produits n’ont pas pu être identifiées.

Mais même sans cela, ces 28 observations ont constitué l’une des premières preuves de l’existence de ces neutrinos d’origine cosmique. Cela a marqué une étape importante dans l’étude de l’astrophysique des particules, ou astroparticules, et a ouvert une nouvelle fenêtre sur l’Univers : « l’astronomie neutrino ». C’est ce qui a été récompensé le 6 octobre dernier : l’astronomie neutrino est actuellement l’un des domaines de recherche des astroparticules les plus actifs et féconds.

Une autre observation faite par IceCube un peu plus tard a commencé à démêler les sources de ces neutrinos cosmiques. En effet, en 2017, IceCube a détecté un neutrino dont la direction d’arrivée est compatible avec un blazar, un type de noyau de galaxie très particulier puisqu’il émet un jet de matière collimaté. Ce jet accélère de nombreuses particules chargées qui, en interagissant avec le milieu intergalactique, produisent des neutrinos qui ont finalement été observés par IceCube. De plus, TXS 0506+056 est une source connue depuis longtemps dans le domaine électromagnétique faisant de cette observation conjointe entre des rayons électromagnétiques et des des neutrinos une découverte majeure et constitue un exemple d’observation dite multimessagers.

Représentation d’artiste d’un blazar et de son jet émettant de nombreuses particules, dont des neutrinos qui peuvent être détectés ensuite sur Terre avec IceCube. IceCube/NASA, CC BY-NC-SA
Représentation du neutrino émis par TXS 0506+056 détecté en 2017. Le muon créé par le neutrino est arrivé par la gauche, là où les modules sont en vert, en direction des modules en rouge. IceCube Collaboration, CC BY-NC-SA

Le paysage actuel et futur de l’astronomie neutrino

De nombreuses thématiques de recherche sont touchées par les possibilités offertes par cet observatoire, telles que la recherche indirecte de la matière noire ou des neutrinos associés à des sursauts gamma, ces jets de matière émis lors de la mort d’étoiles massives ou lorsque les restes de deux étoiles fusionnent.

Depuis le début des années 2020, le paysage de l’astronomie neutrino est aussi occupé par un nouveau détecteur en cours de construction, KM3NeT.

Contrairement à IceCube, KM3NeT est plongé dans les eaux de la Méditerranée, à 2 500 mètres de profondeur. Il y a un an, KM3NeT a annoncé, dans le journal Nature, l’observation du neutrino le plus énergétique jamais observé. Cette découverte majeure a suscité autant d’enthousiasme que de questions, en particulier sur la source capable de produire des particules d’une telle énergie.

Dans les prochaines années, le champ de l’astronomie neutrino va continuer à s’étendre et se développer. D’une part, IceCube va être agrandi par l’ajout de nouvelles lignes dans le détecteur pour atteindre un volume de près de 8 kilomètres cubes augmentant ainsi à la fois sa sensibilité et le taux de détections de neutrinos.

Pour KM3NeT, le déploiement va se poursuivre jusqu’en 2030 pour atteindre sa configuration finale et sa sensibilité nominale. Cela permettra à KM3NeT d’étudier à la fois les propriétés de neutrinos et de poursuivre l’étude de l’Univers.

D’autre part, d’autres détecteurs sont aussi en projet, notamment en Chine, avec les observatoires TRIDENT, NEON et HUNT. Là aussi, leur énorme volume permettra de nouvelles découvertes.

Par ailleurs, une autre perspective que l’on peut entrevoir avec IceCube et KM3NeT dans les prochaines années pourrait se trouver dans l’astronomie multimessagers, en combinant les données neutrinos avec celles d’autres instruments, comme pour TXS 0506+056 en 2016. On peut penser ici en particulier aux interféromètres LIGO et Virgo qui observent les ondes gravitationnelles et dont une observation conjointe avec IceCube et KM3NeT amènerait aussi à une moisson de résultats fondamentaux pour l’étude de l’Univers.


À lire aussi : Ondes gravitationnelles : cinq ans après leur détection, des outils toujours plus performants


Avec ces détecteurs de plus en plus sensibles, l’astronomie neutrino a encore de l’avenir devant elle et promet de nouvelles découvertes fascinantes, construites sur les fondations établies par Francis Halzen durant les dernières décennies.

The Conversation

Je suis membre des collaborations KM3NeT et LIGO-Virgo-KAGRA.

15.10.2026 à 11:38

France’s student uprising and young people’s mental health – what are the common causes?

Maria Melchior, Epidémiologiste, Directeur de recherche, Inserm; Sorbonne Université
Camille Davisse-Paturet, Chercheure contractuelle, Inserm; Sorbonne Université
Two researchers explore the connections between France’s ongoing student movement and mental health related to academic pressure and conditions in secondary and higher education.
Texte intégral (2379 mots)

KEY TAKEAWAYS

  • Links between conditions in schools and higher education institutions in France and young people’s mental health are up for debate amid the student protest movement.

  • Studies objectify the psychological difficulties experienced by many young people, from middle school onwards, more frequent among girls than boys.

  • This data can be compared to results documenting their feelings about their schooling: pressure, impact of Parcoursup (the French national admissions platform for first-year higher education programs), overcrowded classrooms…


Since mid September 2026, tens of thousands of high schoolers and students have been taking action across France to demand better teaching conditions: more supply teachers, timetables that better suit their needs, well-maintained buildings and an overhaul of Parcoursup, the national higher education admissions program, pointing out social inequalities within the secondary education system and at university.

Their demands illustrate widely felt pressure at school and anxiety, attributed to a learning environment that is not conducive to psychological wellbeing. Can studies shed any light on the subject? What is the state of young people’s mental health in France and what are the links with conditions in schools?

Surveys on middle and high school students’s psychological difficulties

Since the 2000s Adolescent mental health has been determined by the HBSC (Health behavior in School-Aged Children) and ESPAD (European School Survey Project on Alcohol and Other Drugs) surveys along with France’s own national EnCLass survey, since 2018. Edition after edition, they have shown a high level of psychological difficulties.

Adolescence is, by definition, a period of emotional, physical and social transformation, and the fact that it is synonymous with psychological difficulties for some young people is common knowledge.

Nevertheless, the results of the population monitoring carried out in the Enclass survey show an adverse trend accelerated by the Covid-19 pandemic – if during lockdowns the entire population was twice as anxious and more depressed than before, adults returned to more usual symptom levels after the pandemic ended, which wasn’t the case for young people.

According to the latest EnClass data collected in 2024, 45% of middle school students (enrolled in 6th, 5th and 4th grades) reported experiencing at least one psychological complaint (depression, irritability or nervousness) more than once a week for at least 6 months, 32% reported feeling nervous, 29% irritable and 21% depressed.

Source: EnCLASS – Mental Health (don’t forget to activate English dubbing/subtitles), April 2024.

These types of psychological difficulties are systematically higher among girls and increase with age. In boys, levels of psychological distress appear to be slightly lower compared to the 2022 EnClass survey.

Among high school students, the situation has considerably deteriorated: 19% of high school students are significantly prone to depression, 20% reported having had suicidal thoughts in the previous 12 months, with 15% having attempted suicide at some point in their lives.

In adults, depressive episodes and anxiety disorders are more frequent between 18-29

Psychological difficulties may persist after the end of schooling in secondary education. France’s Public Health Barometer – Santé publique France revealed that, in 2024, young people aged between 18-29 are the adult group most affected by episodes of severe depression – one in five (21%) were affected during the 12 months preceding the survey, nearly 7% reporting a severe episode of depression.

Similarly, generalised anxiety disorder is also more common among young people aged 18 to 29 than among other age groups: 8% are affected.

Finally, young people aged between 18-29 also emerge as the age range who report the most suicidal thoughts (8.6% in the 12 months preceding the study) and suicide attempts (6.7% had already attempted suicide in their lifetime). The latter result is surprising, given that suicide attempts are cumulative and rates are expected to increase with age.

It could indicate that young people, particularly affected by suicidal acts, remember it better than other groups. There could also be a generational effect, with young people born in the early 2000s more affected by suicidal tendencies than previous generations for multiple reasons – deteriorated mental health, an increase in poverty, the influence of content diffused on social networks – it can only be confirmed in the longer term.

Young people’s mental health has deteriorated since Covid-19

Data from Santé publique France on young people seeking medical help confirms a deterioration in young people’s mental health since the Covid-19 pandemic: in 2024, girls aged 11-17 and all 18-24-year-olds were groups being admitted to accident and emergency rooms for self-inflicted acts, including suicide attempts, with levels relatively stable since 2021.

The rate of hospitalisations for self-inflicted acts was higher in 2024 than in the previous three years, with particularly high levels among girls aged 11-17 and among young people aged 18-24 of both sexes.

Young people’s mental health during Covid-19 and socioeconomic inequalities

More than five years after the end of the Covid-19 pandemic, the level of mental health problems among adolescents and young adults in France is high, a trend also observed in other countries. The context of armed conflicts in Ukraine and the Middle East, climate change and content circulating on networks certainly contribute to these levels of “unease”.

But the worsening of social inequalities could also play a role: in France, the poverty rate rose from 14% of the population in 2016 to 15.4% in 2024, which is the highest level in 30 years, and a high level that tallies with the European Union average. The group most affected by poverty – 30% of people – are single-parent families, in which about 25% of adolescents in France grow up.

Pressure, the classroom environment, baccalaureate reform… How are conditions in schools affecting students?

Alongside these societal and macroeconomic determinants, what role does the schooling environment play? France’s youth is regularly vocal about stress surrounding Parcoursup, the higher education admissions system that is based on results from the final two years of high school.

School pressure, against a backdrop of broader concerns about the academic and professional future, features among the stressors that can increase the risk of anxiety and depression symptoms in young people. Meanwhile, the international study Health Behavior in School-Aged Children (HBCS) conducted under the auspices of the World Health Organization in Europe (WHO), in Central Asia and Canada, shows that French students are not the ones who complain the most.

On the other hand, French students are among those who have experienced an unfavourable evolution in recent years, especially young girls. In 2014, 40% of 15-year-old girls in France reported they had experienced a high level of school-related pressure, while eight years later, 60% of them did.

The pressure can come from school curricula to cover and assessment methods. It can also reflect learning conditions and how much students are receiving the support they need from their teachers.

French teenagers are also distinguished by lower than average levels of trust in their teachers: 35% of 15-year-old students say their teachers support them, compared to 42% on average. At the same time, 48% of them, compared to an average of 53%, said they felt supported by their peers.

The Pisa Surveys (International Program for Monitoring Student Achievement) confirm these results, as has outlined the findings of the CNAM and the French Centre for Educational Systems Studies. In 2022, 18% of 15-year-old French students reported that teachers were not interested in each student’s achievement, compared to 11% on average. Half of French students additionally complained about noise and unrest in the classroom, and France features in the high end of countries where students tended to be less self-confident and more likely to report fear of failure.

These trends can be compared to the increase in class sizes in general and technological (vocational) high schools and colleges, from 27 per class in 1990 to more than 30 in 2023.

The impact of France’s baccalaureate reform in 2018 must also be taken into consideration, which, by removing certain fields of study, may have individualised educational pathways and split class groups by isolating students and making it more difficult for them to find support from their peers. This is a hypothesis that should be examined in future research in order to prove it right or wrong.

School pressure also comes from students’ perception of what comes next after high school. If, in 2024, nearly eight out of ten baccalaureate students continued their higher education studies, only about 35% of students who enrolled in undergraduate studies obtain a degree within three years, while 55% leave university without a degree, in comparison with 45 and 40%, the respective rates in the European Union.

Finally, if France invests, on average, around 15,000 US dollars per student (which is currently equivalent to about 13,500 euros) throughout their schooling and corresponds to about 5% of gross domestic product, and is comparable with the averages observed in OECD countries, investment in higher education remained stable between 2015 and 2022, while the number of students increased by 20% during the same period. This translates into a relative decline in the share of public funding for higher education, from 80% in 2015 to 75% in 2022.

This relative decline in the resources invested in secondary and higher education could result in the deterioration of learning conditions from a students’ point of view – teachers are not replaced, a decrease in the attractiveness of France’s exam process for becoming a certified teacher in France, resulting in the employment of poorly trained contract teachers, and problems affecting admissions for thousands of baccalaureate holders due to a lack of places in higher education.

Young people’s mental health is directly linked to the environments in which they grow up, both physical and virtual, and the school system that they are part of undeniably influences their individual experiences, their stress levels and the sense of injustice and concern that many of them express.

The reasons why high school students are taking action today may well be, at least in part, for the same reasons why their mental health has deteriorated in recent years.


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The Conversation

Maria Melchior is part of the FCPE (parents of pupils' association) and a board member of at the Ecole des Parents et des Educateurs. She received funding from the European Union and France's National Research Agency, and France's Institut national du cancer.

Camille Davisse-Paturet received funding from France's Institut pour la Recherche en Santé Publique (IReSP).

15.10.2026 à 10:56

Entre lumière et ténèbres, comment la profondeur et l’alternance jour nuit organisent la vie dans l’océan

Laureline Dalaut, Post-doctorante en écologie marine, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Les proies reviennent en surface la nuit pour se nourrir, souvent au risque d’être mangées par leurs prédateurs. Une organisation fragile que le changement climatique chamboule.
Texte intégral (1767 mots)

L’ESSENTIEL

  • La profondeur façonne les conditions de vie dans l’océan. De la surface aux abysses, il existe plusieurs étages, auxquels se sont adaptées toutes sortes d’espèces.

  • Mais la profondeur influence aussi les relations entre prédateurs et proies : ces dernières reviennent en surface la nuit pour se nourrir de plancton, souvent au risque d’être elles-mêmes mangées.

  • Le changement climatique menace désormais cet équilibre fragile, en dégradant les habitats des espèces et en modifiant leurs comportements alimentaires.


Dans l’océan, des organismes remontent chaque nuit des profondeurs pour se nourrir en surface. Ce phénomène, loin d’être exceptionnel, concerne des millions d’animaux marins, qui effectuent ce voyage quotidiennement.

Pour comprendre le fonctionnement des écosystèmes marins, il faut donc cesser d’imaginer l’océan comme une simple étendue horizontale : c’est aussi un monde vertical, organisé par la lumière, la température, l’oxygène et la disponibilité de la nourriture, autant de conditions essentielles à leur survie.

Cette organisation verticale a une conséquence importante : elle structure les interactions entre les espèces. Ainsi, deux espèces peuvent vivre la plupart du temps à des profondeurs différentes, mais se retrouver dans le même environnement quelques heures par jour, le temps que l’une puisse manger l’autre.

Les migrations verticales modifient ainsi non seulement la position des individus, mais aussi les possibilités de rencontre entre prédateurs et proies, influençant toute la chaîne alimentaire. Connaître uniquement la répartition horizontale des espèces ne suffit donc pas : il faut également savoir à quelle profondeur et à quel moment elles se trouvent.

Mes travaux de thèse, consacrés à l’étude de ces écosystèmes, ont récemment abouti à la publication d’un article de recherche.

L’océan, du premier au dernier étage

Commençons par décrire l’organisation de l’océan en étages.

  • Les 200 premiers mètres de profondeur constituent la zone éclairée, appelée « zone épipélagique ». La lumière y permet notamment la production primaire, c’est-à-dire la production de matière organique par photosynthèse, alimentant ainsi une grande partie des réseaux trophiques marins, soit l’ensemble des chaînes alimentaires entre les êtres vivants d’un écosystème.

  • Sous la zone épipélagique, on retrouve la zone mésopélagique, parfois appelée « zone crépusculaire », qui peut atteindre environ 1 000 mètres de profondeur. La lumière y devient progressivement plus faible jusqu’à presque disparaître.

  • Plus bas se situent ensuite les zones bathypélagique (de 1 000 à 4 000 mètres de profondeur), abyssopélagique (4 000 à 6 000 mètres) puis hadopélagique (au-delà de 6 000 mètres, pour les fosses océaniques les plus profondes).

Mais la lumière n’est pas le seul facteur à considérablement varier avec la profondeur. C’est également le cas de la température, de la disponibilité en oxygène et des ressources en nourriture.

Ces différences créent des habitats distincts au sein d’un même océan. Ainsi, deux espèces présentes dans la même zone géographique peuvent vivre dans des mondes très différents, simplement parce qu’elles n’occupent pas la même profondeur.


À lire aussi : À plus de 1 000 mètres sous l’eau, des observatoires pour étudier la richesse de l’océan profond


La surface, une zone de nourrissage à haut risque

La nourriture est généralement plus abondante dans les eaux proches de la surface. C’est là que se concentre une grande partie du plancton, qui constitue la base de la chaîne alimentaire.

Toutefois, cette zone éclairée expose fortement les proies à leurs prédateurs, qui chassent à vue. Pour une proie, rester près de la surface permet donc de se nourrir, mais fait courir aussi davantage le risque d’être mangée.

Descendre dans les profondeurs peut alors constituer une stratégie de survie, en permettant de se cacher des prédateurs grâce à l’obscurité. Cette stratégie implique toutefois de se déplacer sur plusieurs centaines de mètres, là où les ressources alimentaires sont moins abondantes. Choisir la profondeur adéquate devient ainsi un compromis permanent entre se nourrir et se protéger des prédateurs.

Ce compromis explique l’un des phénomènes les plus spectaculaires de l’océan : les migrations verticales quotidiennes, durant lesquelles des organismes marins remontent à la surface au crépuscule pour se nourrir, puis retournent se réfugier en profondeur au lever du jour.

Un gigantesque ascenseur biologique

Ces déplacements concernent non seulement le zooplancton (qui se nourrit de phytoplancton), mais aussi des poissons, comme plusieurs espèces de la famille des poissons-lanternes. À l’inverse, certains prédateurs vivant principalement près de la surface peuvent plonger plusieurs centaines de mètres dans les profondeurs pendant la journée pour y rechercher leurs proies, comme le cachalot ou l’espadon.

Pour autant, toutes les espèces ne changent pas forcément de couche de profondeur au cours de leur vie. Certaines espèces vivent uniquement dans les eaux de surface. C’est notamment le cas des sardines. D’autres vivent au contraire en permanence dans les eaux profondes, comme le cyclothone.

(a) Poissons-lanternes Myctophum Punctatum, (b) Espadon épé Xiphias gladius, (c) Cyclothone Microdon var. Pallida, (d) Sardine pilchard. Illustrations issues (a,c) des Résultats des campagnes scientifiques accomplies sur son yacht (1889-1949) par Albert Iᵉʳ, prince souverain de Monaco, (b) du Règne animal (1836), de Georges Cuvier, (d) de The Natural History of British Fishes (1802), d’Edward Donovan. Fourni par l'auteur

L’ensemble forme une véritable circulation biologique entre la surface et les profondeurs, où chaque espèce possède sa propre stratégie. Ce phénomène est si important qu’il constitue l’une des plus grandes migrations animales quotidiennes de la planète.


À lire aussi : Vaut-il mieux manger de petits poissons ou de grands poissons ?


L’ombre du changement climatique

Cette question prend une importance particulière dans un contexte de changement climatique. En effet, ce phénomène ne modifie pas uniquement la température de surface des océans, il peut également affecter la structure verticale de la colonne d’eau, la disponibilité en oxygène et la production biologique.

Il en résulte des modifications des habitats et du comportement des organismes marins. Les changements de profondeur que cela pourrait entraîner chez les organismes peuvent ainsi modifier la chaîne alimentaire et bouleverser entièrement les écosystèmes.

Finale régionale Occitanie-Est « Ma thèse en 180 secondes », édition 2025, Laureline Dalaut.

Pour anticiper la réponse des écosystèmes marins au changement climatique, il faut donc apprendre à regarder l’océan non plus seulement comme une carte, mais comme un monde en trois dimensions, afin de mieux comprendre comment la faune marine s’y déplace et interagit.

Or, la dimension verticale reste difficile à observer. Si les satellites permettent de mieux comprendre la surface de l’océan, les campagnes océanographiques et les instruments autonomes permettent d’explorer les profondeurs. Ces dernières données sont toutefois encore très localisées, et les profondeurs restent largement méconnues.


À lire aussi : Marie Tharp, la cartographe qui a changé la face des fonds marins


The Conversation

Laureline Dalaut ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.10.2026 à 08:12

Menopause is a biological transition that’s become a lucrative consumer business

Jennifer Takhar, Associate Professor of Consumer Culture, SKEMA Business School
Anna Schneider-Kamp, Associate Professor, SDU Business School, University of Southern Denmark
While menopause media coverage helps to bust taboos, it also fosters a lucrative, social media and business-driven market that takes advantage of woman’s need for support.
Texte intégral (2085 mots)

KEY TAKEAWAYS

  • Increasing media attention on menopause is helping to mitigate taboos and promote support for women going through the change.

  • Food supplements, books, coaching… menopause is also becoming a lucrative market driven by actors who are influencing the way the menopausal transition is perceived.

  • Social media, a space where women share their experiences and offer advice, is amplifying this phenomenon.


Long relegated to the private sphere,Menopause is now the focus of unprecedented attention both in the media and commercially with a market value of 535 billion euros (600 billion US dollars). The amount of books, podcasts, documentaries, digital applications, food supplements and coaching programs is multiplying to support women in this stage of life. What was once a taboo subject has become a booming economic sector.

This evolution constitutes an important step forward: people are talking more about menopause, it is better understood and is gradually being recognised as a public health issue. But this visibility is also accompanied by bold marketing. As the topic enters the public arena, it also becomes a niche market opportunity.

This transformation raises a question at the heart of the analysis in All Change! Marketing and Consuming the Menopause Transition: does it genuinely meet women’s needs, or does it help create a new market built on their concerns, symptoms and desire for wellbeing?

Commercialisation that shapes perceptions of menopause

The book conceptualises the emergence of menopause as a consumer market in its own right. This niche market is characterised by growing “climacteric market awareness” and by the gradual transformation of menopause into a space for commercial gain, bodily intervention and self-optimisation. (Note of the editor: The philosopher Gloria Origgi explains that “climacteric” may derive from the Greek word “klimax”, meaning step or rung. At least since the time of Pythagoras, the term referred to one of the “critical ages of life” marked by vulnerability.)

Extending this perspective, a study shows that “menopause markets” (menomarkets) do not merely respond to pre-existing needs: they actively help shape how menopause is understood, experienced and managed, particularly by influencing what is defined as a menopausal problem and which forms of knowledge, care and consumption are regarded as appropriate.

Taken together, these perspectives invite us to understand commodification not merely as the commercial expansion of menopause-related products and services, but as a process through which markets help produce the meanings, needs and subjectivities associated with menopause.

A rapidly expanding new market

Economic interest in menopause is partly explained by demographic changes. Women are living longer and now spend several decades in the postmenopausal stage. According to some estimates, more than one billion women worldwide will be menopausal by 2030.

In response to this reality, companies have identified a long-neglected consumer segment.

Today, the menopause industry includes dietary supplements, cosmetics, clothing designed to alleviate the discomfort of hot flushes, tracking apps and wellness retreats, even though many of these products or supposed “solutions” have not been shown to be effective.

It is important not to conflate these products with menopausal hormone therapy. This treatment is available by prescription and administered under the supervision of a gynaecologist. Long controversial, in France, as in many other countries, it is strictly regulated.

This increase is changing how menopause is represented. It is no longer portrayed simply as a phase of ageing, but as a period requiring specific solutions, support and products. Brands present it as a challenge to be managed via appropriate consumer choices.

The rise of the ‘responsible consumer’

At the heart of this evolution is the emerging figure of the “responsible consumer”. Women are encouraged to take an active role in their health by seeking information, monitoring their symptoms and choosing products supposedly intended to improve their quality of life.

This approach reflects a broader trend: personal responsibility for our individual health. Everyone is encouraged to take charge of their wellbeing through appropriate behaviours and informed choices. If we apply this logic to menopause, this makes women the managers of their hormonal transition. They are urged to seek information, change their eating habits, increase their physical activity or invest in solutions presented as innovative.

This emphasis on responsibility can foster autonomy and a better understanding of the body. However, it also carries risks: by focusing on individual choices, it tends to shift attention away from collective responsibilities and towards personal ones.

The role of the media and social networks

Menopause owes much of its current visibility to the media and social networks. Public figures, journalists and healthcare professionals have helped bring the issue out in the open.

In the United Kingdom, documentaries by Kate Muir featuring Davina McCall have played an important role.

By giving a voice to women experiencing sometimes debilitating symptoms, they have raised public awareness of a reality that had long been overlooked. Similar action in France includes a 2024 opinion piece signed by several political and cultural figures. A parliamentary report was even submitted to the French government in 2025.

Social networks have amplified this movement. Thousands of women use them to share their experiences, exchange advice and recommend solutions, thereby helping to reduce the sense of isolation associated with menopause.

Discussion spaces and communities centred on menopause are developing across social networks. They are organised around hashtags such as #Midlifewomen, #PerimenopauseProblems, #Breakthemenopausetaboo and #MyHormonesAreDrunk, among others.

However, these spaces have also become prime channels for marketing strategies. Influencers, coaches and companies promote their products there to a receptive audience. The boundary between information, personal testimony and advertising can therefore become difficult to distinguish.

A need for support that fuels commerce

Raising awareness of menopause responds to a genuine need for information. Yet it has also created favourable conditions for rapid commercial expansion.

Many companies now offer products aimed at menopausal women. Some address genuine needs and are supported by solid scientific evidence; others rely mainly on promises of wellbeing or marketing claims that are difficult to verify.

This situation has given rise to the notion of a “menopause industrial complex”: a network of economic actors seeking to profit from this growing market. The problem is not the existence of commercial solutions; some innovations can improve women’s quality of life. The central issue is the scientific validity of the claims being made.

When products are presented as capable of relieving symptoms without sufficient evidence,the risk of misinformation increases. The growth of the dietary supplement market illustrates the increasing commodification of menopause. Even though evidence of effectiveness remains limited, a study identified no fewer than 201 products on the UK market in 2026, with widely varying formulations and prices.

Vulnerable consumers exploited by marketing

Women experiencing menopause may be particularly vulnerable. Sleep problems, anxiety, hormonal changes or difficulties at work can lead them to actively seek solutions.

This vulnerability can be exploited by certain marketing strategies. When symptoms are difficult, a promise of rapid or natural relief may appear particularly attractive. Incidentally not all women have the same ability to assess the claims presented to them. Medical knowledge, access to care and financial resources vary greatly between individuals.

Social inequalities therefore play a major role. Women with higher incomes have greater access to specialist medical consultations or expensive products, whereas those with fewer resources face more barriers to obtaining appropriate care.

Why regulation is necessary

It is important to highlight the more absurd forms of commodification. In the United Kingdom, for example, some advertisements go so far as promoting chocolates that supposedly relieve menopause symptoms.

As the menopause market expands, regulation is becoming essential. Consumers must be able to distinguish information grounded in scientific evidence from purely commercial claims.

Health authorities have an important role to play in monitoring the claims made by companies. Healthcare professionals also bear significant responsibility for helping women make informed decisions without relying solely on commercial messaging.

Beyond the market

The challenge, therefore, is to strike a balance between innovation, information and consumer protection. Menopause deserves to be addressed as an issue of health, equality and social justice, not merely as a market to be conquered.

Ultimately, breaking the silence around menopause represents major progress.

However, care must be taken to ensure that this visibility benefits women themselves above all, rather than serving commercial interests alone.


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The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

14.10.2026 à 17:28

Comment les travaux des Nobel d’économie 2026 ont transformé notre façon de lutter contre les crises

Conor O'Kane, Senior Lecturer in Economics, Bournemouth University
Le prix Nobel d’économie 2026 récompense Robert Hall et Michael Woodford pour leurs travaux sur les anticipations économiques. Leurs recherches ont transformé les politiques des banques centrales même si leur efficacité continue de faire débat.
Texte intégral (1842 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le prix Nobel d’économie 2026 récompense Robert Hall et Michael Woodford pour leurs travaux sur la stabilisation des économies.

  • Leurs modèles montrent comment les anticipations des ménages et des entreprises influencent la consommation et l’inflation.

  • Leurs recherches ont transformé la communication des banques centrales, mais l’efficacité de cette approche reste débattue.


L’Académie royale des sciences de Suède a décerné cette année le prix Nobel d’économie aux Américains Robert E. Hall et Michael Woodford. Ils sont récompensés pour avoir développé des modèles macroéconomiques qui ont contribué à réduire la durée et la gravité des périodes de récession économique.

Selon l’Académie, leurs travaux de modélisation macroéconomique ont fourni aux responsables des politiques économiques de nouveaux outils pour atténuer les fluctuations de l’activité économique. Ils ont ainsi permis non seulement de limiter la gravité des récessions, mais aussi de tempérer les effets potentiellement néfastes des périodes de forte croissance.

Les économies connaissent des cycles alternant périodes de récession et de croissance, et les économistes cherchent depuis longtemps à en atténuer les fluctuations. Il y a plus d’un siècle, l’économiste britannique John Maynard Keynes a élaboré une approche de la gestion de l’économie qui allait prendre le nom de keynésianisme.

Auparavant, la doctrine classique du « laissez-faire » dominait. Selon cette conception, en période de récession, les marchés finiraient par retrouver spontanément leur équilibre et l’économie repartirait. Toute tentative des pouvoirs publics d’intervenir directement dans l’économie serait inefficace, voire risquerait d’aggraver la situation.

Keynes s’opposait à cette vision classique. Selon lui, les économies pouvaient s’enfermer dans une spirale descendante, aggravant les récessions jusqu’à provoquer de véritables dépressions économiques. Il estimait au contraire que les gouvernements pouvaient agir sur les leviers de la politique monétaire (en ajustant les taux d’intérêt) et de la politique budgétaire (en réduisant les impôts et les dépenses publiques) pour améliorer la situation économique.

Au lendemain du krach de Wall Street de 1929, les États-Unis étaient plongés dans une profonde dépression économique. Franklin D. Roosevelt remporta une victoire écrasante à l’élection présidentielle de 1932. Sa politique économique, baptisée « New Deal », était proche des préconisations de Keynes. L’économie américaine se redressa et, après la Seconde Guerre mondiale, la pensée keynésienne allait dominer les politiques économiques de nombreux pays développés.

Mais les chocs pétroliers des années 1970 ont tout bouleversé. L’approche keynésienne s’est révélée inefficace face à la faiblesse de la croissance, à la flambée de l’inflation et au chômage élevé. Ronald Reagan et Margaret Thatcher ont remporté les élections aux États-Unis et au Royaume-Uni en promettant de réduire le rôle de l’État dans l’économie, notamment par des baisses d’impôts, des privatisations et une déréglementation. Le keynésianisme devait se réinventer.

Les décisions des consommateurs et des entreprises

Hall et Woodford se sont inscrits dans le courant des « nouveaux keynésiens », apparu dans les années 1980. Leur approche consistait à élaborer des modèles prenant en compte les décisions de millions d'individus et d'entreprises, plutôt que de s'intéresser uniquement aux grandes variables macroéconomiques comme la production, l'inflation, la consommation et le chômage.

Robert Hall, de l'université Stanford, en Californie, est un spécialiste de la théorie de la consommation. Selon son « hypothèse de la marche aléatoire », les décisions des ménages en matière de consommation et d'épargne sont directement influencées par leurs anticipations concernant leurs revenus futurs et l'évolution de la conjoncture économique. Autrement dit, elles ne dépendent pas uniquement de leur situation financière du moment. La consommation représentant environ 70 % du PIB des économies avancées, ces travaux ont constitué une avancée importante.

Infographie montrant une personne qui dépense davantage après avoir obtenu une promotion et réduit ses dépenses lorsqu’elle n’en obtient pas.
Infographie montrant une personne qui dépense davantage après avoir obtenu une promotion et réduit ses dépenses lorsqu’elle n’en obtient pas. Hall soutenait qu’il était impossible de prévoir les dépenses futures d’une personne. © Johan Jarnestad/The Royal Swedish Academy of Sciences, CC BY-NC-ND

Michael Woodford, de l’université Columbia à New York, est un spécialiste de la macroéconomie de l’offre, notamment du rôle des anticipations dans la fixation des prix et l’inflation. Dans son ouvrage publié en 2003, Interest and Prices: Foundations of a Theory of Monetary Policy, il a démontré qu’une banque centrale pouvait influencer l’activité économique en agissant sur les anticipations du public concernant l’évolution future des taux d’intérêt.

Jusque dans les années 1990, les banques centrales menaient leur politique dans une relative opacité, et leurs décisions pouvaient parfois prendre les marchés par surprise. Les travaux de Hall et Woodford ont contribué à changer cette situation. Au lendemain de la crise financière mondiale de 2008, les banques centrales de la plupart des grandes économies avancées ont adopté une approche appelée « forward guidance », ou « indications prospectives ».

Cette politique a conduit les gouverneurs des banques centrales à faire preuve d’une plus grande transparence sur leurs intentions en matière de politique monétaire. Les annonces de politique monétaire prospective présentent une évaluation claire des perspectives économiques et de leurs conséquences possibles sur l’inflation. Elles précisent également comment les banques centrales pourraient adapter leur politique en fonction de ces prévisions.

Partisans et détracteurs

Comme la plupart des approches de politique économique, les indications prospectives ont leurs partisans et leurs détracteurs. Des travaux de la Banque centrale européenne montrent qu’une communication claire des banques centrales réduit la volatilité des taux d’intérêt à court terme. Certains éléments suggèrent également qu’après la crise financière de 2008, les anticipations d’une inflation durablement faible ont contribué à maintenir les taux d’intérêt à un niveau bas. Cela a probablement stimulé la consommation et l’investissement, favorisant ainsi la reprise économique.

Les détracteurs de cette approche estiment toutefois que les indications prospectives n’ont aucun effet sur les taux d’intérêt à long terme et que leur influence sur les taux à court terme reste sujette à débat. Ils considèrent également que le fait de communiquer à l’avance sur l’évolution attendue des taux d’intérêt peut nuire à la crédibilité des banques centrales. Ce serait notamment le cas si celles-ci devaient modifier leur politique pour faire face à un choc économique imprévu.

Les conflits au Moyen-Orient et en Ukraine illustrent cette difficulté. En provoquant une hausse des prix de l’énergie et des anticipations d’inflation, ils contraignent les banques centrales à revoir leurs perspectives. Les indications prospectives de nombreux banquiers centraux laissent désormais entrevoir une inflation plus élevée et, peut-être, la nécessité de relever les taux d’intérêt.

Tout emprunteur qui doit renégocier son crédit immobilier à taux fixe, souvent à des conditions moins avantageuses, peut sans doute légitimement douter de la capacité des banques centrales à faire baisser les taux d’intérêt à court terme. Cela ne remet toutefois pas en cause le caractère révolutionnaire des travaux de Hall et Woodford. Mais les économies sont des systèmes complexes et difficiles à maîtriser, et les débats sur les politiques des banques centrales sont loin d’être clos.

The Conversation

Conor O'Kane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

14.10.2026 à 16:23

Greenwashing de type II : quand les entreprises exagèrent l’impact écologique de leurs actions

Aurélien Feix, Professeur associé, EDHEC Business School
Âriel de Fauconberg, Assistant Professor of Strategy, Innovation and Entrepreneurship, North Carolina State University; University of Cambridge
Moritz Gruban, Lecturer in Organisation Studies, Royal Holloway, University of London
Un nouveau type de verdissement apparaît. Jouant sur les mots, il s’appuie sur des actions dont il exagère plus ou moins les effets sur l’environnement.
Texte intégral (2048 mots)

L’ESSENTIEL

  • Une entreprise peut dire vrai sur les actions qu’elle mène en faveur de l’environnement… et pourtant pratiquer le greenwashing.

  • Un greenwashing de type II existe. Il est moins immédiatement identifiable, car il joue d’une confusion sur le sens des mots.

  • Le greenwashing de type II, omniprésent dans le marketing vert et le discours de responsabilité sociétale des entreprises, demeure insuffisamment combattu. Par méconnaissance ?


Depuis le milieu des années 1990, les entreprises communiquent de plus en plus à propos de leurs engagements environnementaux. Sous la pression des pouvoirs publics, des organisations non gouvernementales (ONG), des investisseurs et du public, les normes de communication sur ces sujets, autrefois très souples, sont devenues plus strictes, poussant les entreprises à publier davantage de données, et parfois même à les faire vérifier par des tiers.

Tout pourrait donc sembler réuni pour faire reculer les pratiques dites de greenwashing (ou « écoblanchiment »), ces communications qui donnent une image trop favorable de la performance environnementale des entreprises. Nous pensons qu’il n’en est rien. En effet, une forme de greenwashing, que nous théorisons et illustrons par des exemples dans nos recherches récentes, reste largement méconnue et insuffisamment combattue par le législateur.

La question n’est pas seulement de savoir si les entreprises mettent réellement en œuvre les mesures environnementales dont elles se prévalent ni si elles le font dans les proportions annoncées. Il faut aussi se demander si ces mesures sont de nature à permettre d’atteindre l’objectif de « durabilité » qu’elles prétendent poursuivre. Or, la communication des entreprises donne souvent l’impression que certaines mesures participent bel et bien d’une logique de durabilité, alors qu’elles ne font au mieux qu’atténuer les effets environnementaux négatifs de leurs activités. C’est cette manière de masquer le décalage entre les mesures déployées et la finalité de durabilité invoquée que nous appelons le « greenwashing de type II ».


À lire aussi : Pourquoi le CO₂ des vols influence si peu nos choix (et comment y remédier)


Les deux visages du greenwashing

Le greenwashing classique est bien connu : une entreprise induit le public en erreur quant à l’ampleur avec laquelle elle met en œuvre une mesure supposément bénéfique pour l’environnement. Une compagnie aérienne peut par exemple suggérer, par le biais d’une communication délibérément vague, qu’elle utilise plus de biocarburants qu’elle ne le fait réellement : c’est le greenwashing de type I.

Le type II est plus subtil. Il consiste à présenter une mesure environnementale prise par l’entreprise comme contribuant davantage à la « durabilité » qu’elle ne le fait en réalité. Pour rester sur l’exemple précédent, une compagnie aérienne peut laisser entendre que les biocarburants, moins émetteurs en CO₂ que le kérosène classique, constituent une réponse technologique satisfaisante à long terme à la problématique des gaz à effet de serre engendrés par le secteur de l’aviation. Et ce, alors même que les obstacles à une utilisation massive de ces carburants, actuellement employés en quantités très faibles, sont bien établis. La tromperie porte alors sur l’impact écologique réel d’une mesure, et non sur la proportion à laquelle elle est adoptée : c’est le greenwashing de type II.

L’abus du mot « durable »

Il existe différents procédés discursifs par lesquels opère le greenwashing de type II. L’un d’eux consiste à qualifier une pratique ou une technologie de « durable », comme dans le syntagme « carburant d’aviation durable » (sustainable aviation fuel ou SAF, en anglais), couramment utilisé dans le secteur de l’aviation pour désigner les biocarburants mentionnés précédemment, malgré les limites avérées de cette technologie en matière de passage à l’échelle.

La même logique peut s’observer chez certains acteurs financiers lorsqu’ils emploient l’expression « finance durable » pour désigner des pratiques qui sont loin d’être à la hauteur de ce que suggère l’appellation.

Les syntagmes de ce genre sont doublement problématiques. Non seulement ils peuvent donner une image trompeuse de l’impact écologique réel des pratiques entrepreneuriales qu’ils désignent, mais ils contribuent également à affaiblir la notion de « durabilité » – notion exigeante, issue d’une longue tradition de pensée soucieuse du fonctionnement pérenne des écosystèmes dont nous dépendons.

L’abus du terme « durable » est d’autant plus difficile à détecter que ces expressions constituent ce que les analystes du discours appellent des « conventions discursives » : des habitudes de langage tenues pour évidentes, du moins dans les milieux où elles circulent. Comment, en effet, douter de la « durabilité » d’une technologie ou d’une pratique qui semble déjà l’être du seul fait du nom qui lui est donné ?

Le mésusage des objectifs de développement durable

Par ailleurs, il est devenu courant que les entreprises mentionnent les objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies dans leurs rapports de responsabilité sociétale. En 2022, près des trois quarts (74 %) des 250 plus grandes entreprises du monde déclaraient agir en faveur de ces objectifs. Ce chiffre peut inciter à l’optimisme : il donne l’impression que le monde économique œuvre désormais activement à leur réalisation.

Or, la phraséologie managériale, selon laquelle les entreprises se seraient « emparées » des ODD, « aligneraient » leur conduite sur eux et « s’engageraient » à les faire advenir, relève, en réalité, largement du greenwashing de type II.

Des études sur la manière dont les entreprises mobilisent concrètement les ODD font état d’un usage pour le moins laxiste. Dans leur grande majorité, les entreprises ne les utilisent pas conformément au rôle que leur nom suggère. Elles ne les traitent pas comme des objectifs globaux à atteindre, à partir desquels déduire des mesures adaptées à l’échelle de l’organisation. Elles les utilisent plutôt comme de grandes catégories thématiques permettant de classer, souvent a posteriori, leurs mesures environnementales, lesquelles restent loin de l’ambition affichée par la communauté internationale.

Atténuer un problème, ce n’est pas le résoudre

À y regarder de plus près, le greenwashing de type II, très présent dans les communications des entreprises et parfois relayé par les pouvoirs publics, entretient un paralogisme répandu : « Une pratique moins polluante est une pratique durable. » Il est pourtant évident qu’atténuer un problème ne revient pas à le résoudre.

Pourquoi tombe-t-on néanmoins si souvent dans cette erreur de logique ?

Un discours irréaliste, mais réconfortant ?

Cela tient notamment à la banalisation du terme « durabilité », déjà évoquée, que favorisent des lobbys ayant intérêt à en diluer le sens. Mais cela tient peut-être aussi aux vertus réconfortantes d’un langage irréaliste qui grossit la portée des mesures environnementales somme toute peu disruptives et contraignantes par lesquelles le monde des affaires prétend répondre à la crise écologique en cours.

Ainsi, face au constat que les seuls gains d’éco-efficience projetés ne suffiront pas à compenser la croissance prévue de l’aviation, quoi de plus rassurant que de se dire qu’il suffirait de remplacer le carburant classique par un carburant « durable », sans transformer en profondeur nos habitudes de déplacement ?

Comment combattre le greenwashing de type II ?

Le greenwashing de type II est problématique, car il retarde la prise de conscience du public quant à la gravité de la crise écologique que nous traversons et à l’urgence d’opérer des changements à la hauteur de cette crise. Or, malgré leur renforcement récent, les dispositifs juridiques de lutte contre le greenwashing ne prennent pas encore suffisamment en compte ce phénomène.

La directive européenne de 2024 sur le greenwashing, qui s’applique en droit national depuis le 27 septembre 2026, constitue certes une avancée bienvenue, en ce qu’elle prévoit l’interdiction d’« allégations environnementales génériques », telles que « respectueux de l’environnement », « vert » ou « écologique », si celles-ci « ne correspondent pas à une performance environnementale excellente reconnue ». Cette interdiction va dans le bon sens, car elle rend plus difficile l’exagération de l’impact des mesures adoptées par les entreprises.

Arte 2025.

Il est toutefois regrettable que la notion de « durabilité », en dépit de la place centrale qu’elle occupe dans les discours des entreprises et de l’usage galvaudé qui en est fait, ne figure pas explicitement dans la liste des allégations génériques mentionnées, et que la directive n’encadre pas davantage son utilisation.

Des progrès encourageants

Les médias, les ONG et les pouvoirs publics peuvent également contribuer à combattre le greenwashing de type II. À cet égard, il est encourageant que le guide anti-greenwashing publié par l’Agence de la transition, l’Ademe, fin 2025 invite à bannir les promesses environnementales excessives au regard des impacts réels de l’entreprise ainsi que les discours exagérant la portée d’une action par rapport aux « véritables enjeux sectoriels de l’organisation ». Le guide parle de « méta-greenwashing » à ce sujet, une notion qui reste à définir, mais qui nous semble proche de notre concept de greenwashing de type II.

En revanche, la recommandation de l’Ademe qui consiste à accompagner des formulations génériques utilisant les termes « écologique », « éthique » ou « durable » de précautions langagières, telles que « contribue à » nous paraît encore trop timide.

Finalement, les universités et les écoles de commerce ont également un rôle clé à jouer, à la fois en fournissant aux étudiants une compréhension solide de ces termes et en développant une lecture plus critique de leur usage courant.

The Conversation

Aurélien Feix a bénéficié d’une bourse du Fonds National Suisse de la recherche scientifique (FNS).

Moritz Gruban et Âriel de Fauconberg ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

14.10.2026 à 16:21

À Vendeuvre-du-Poitou, les féconds étés de Michel Foucault

Frédéric Chauvaud, Professeur d'Histoire contemporaine, Université de Poitiers
La propriété familiale du « Piroir », dans le Poitou, fut un refuge important pour Michel Foucault. Il y a travaillé et retravaillé ses textes les plus importants.
Texte intégral (1994 mots)
Jusqu’à la fin de sa vie, le philosophe Michel Foucault aimait travailler au « Piroir », sa maison familiale dans le Poitou. Thierry Ehrmann, La Demeure du Chaos/Flisck, CC BY

L’ESSENTIEL

  • À Vendeuvre-du-Poitou, dans la Vienne, la maison familiale de Michel Foucault a joué un rôle particulier dans sa vie et son œuvre.

  • Le philosophe passait tous ses étés au « Piroir » pour lire, écrire, revoir ses textes.

  • Il y a notamment travaillé sur son essai le plus célèbre, Surveiller et punir.


En 1984, quelques semaines avant sa mort, Michel Foucault, né à Poitiers en octobre 1926, est revenu à Vendeuvre-du-Poitou (Vienne) pour relire les épreuves du troisième volume de son Histoire de la sexualité. À Vendeuvre, la maison de sa grand-mère puis de sa mère, située à une vingtaine de kilomètres de Poitiers, a joué un rôle particulier dans la vie et l’œuvre du philosophe.

Dans une lettre du 5 août 1963 adressée à Daniel Defert, son compagnon, il écrit :

« Arrivé à Vendeuvre, c’est le temps des feuilles de papier qu’on remplit comme des paniers de pommes. »

Pendant une trentaine d’années, il séjourne, tous les étés, dans la propriété familiale du Piroir, pour lire, écrire, revoir ses textes. Son frère Denys comme Daniel Defert témoignent « qu’il n’a jamais achevé un livre sans que la dernière main y ait été portée dans le bureau de l’autre aile de la maison », du moins à partir de 1960 où il avait écrit sa thèse sur l’histoire de la folie.

« Le Piroir », un refuge hors du temps

C’est bien là qu’il rédige entièrement son livre sur l’écrivain Raymond Roussel (1877–1933). Il le découvre en 1957 dans la librairie José Corti (Paris VIᵉ). Depuis, il garde une affection secrète pour l’auteur d’Impressions d’Afrique (1910) ou de Comment j’ai écrit certains de mes livres (1935). Les textes de Roussel contiennent un « étrange pouvoir », on peut y lire une « sourde explosion phonétique de phrases arbitraires », mais aussi découvrir les « pièges du langage ».

Michel Foucault avait l’intention d’écrire un simple article puis, pris par son sujet, il écrit presque sans discontinuer, accumule les feuillets et met un point final, à la fin de l’été, à son manuscrit qui sera publié en 1963, un mois après Naissance de la clinique : une archéologie du regard médical.

Mais son livre sur Roussel, pour lequel il s’est passionné, apparaît à part dans son œuvre. Dans plusieurs entretiens, il confie qu’il n’écrit pas aisément, qu’il n’est pas un écrivain du premier jet, il lui faut reprendre son texte, ajouter, élaguer, compléter et pourtant, confie-t-il : « C’est de beaucoup le livre que j’ai écrit le plus facilement, mais aussi le plus rapidement. »

La maison de Vendeuvre surnommée « Le Piroir », est à la fois un refuge et un espace hors du temps comme les hétérotopies, ces lieux autres que Michel Foucault a mis en lumière pour la première fois en 1966 dans une conférence radiophonique sur France Culture. Ce sont des contre-espaces qui proposent un autre découpage du temps.

Effectivement, loin de la vie parisienne trépidante et des sollicitations les plus diverses, la maison familiale apparaît bien comme un lieu autre où Michel Foucault peut sans aucune distraction, rédiger pendant des heures, deux paquets de feuillets posés devant lui, le premier correspondant à la dernière version, le second comportant toutes les ultimes corrections.

Le philosophe en son jardin

Mais « Le Piroir » est aussi un réceptacle de la vie intime, des relations avec sa mère qui lui voue une admiration sans bornes, ce dont témoigne sa correspondance, mais aussi ses neveux et ses nièces.

Sur place il s’occupe de ses rosiers, ne parle jamais ou presque jamais de ses activités intellectuelles, emmène les plus jeunes dans la ville de Richelieu (Indre-et-Loire) dont la description se retrouve dans ses cours au Collège de France ou à Loudun (Vienne), qui sera l’occasion d’évoquer le corps de la possédée.

Dans l’un de ses essais, Antoine Compagnon a fait de l’année 1966 une année mirifique et consacre des pages puissantes à Michel Foucault et à la réception de son livre les Mots et les choses, dans lequel il scrute les conditions de l’essor d’un discours scientifique, reprenant et popularisant le concept d’épistémè désignant l’ensemble des savoirs et de ce qui est tenu pour vrai à une époque. Le passage d’une épistémè à une autre n’est jamais progressif, mais constitue toujours une rupture profonde.

Cette année-là, un autre de ses textes est entièrement rédigé à Vendeuvre ; il s’agit du Discours philosophique, resté dans les cartons et publié beaucoup plus tardivement, en 2023. Dans cet essai, Michel Foucault revient sur la notion d’archive, qui n’est pas le document des historiens et historiennes, mais l’ensemble des discours en circulation à un moment donné, autrement dit l’archive-discours constitue une « couche autonome », c’est-à-dire un « espace blanc » qui sépare les formes sensibles du langage.

La déflagration « Surveiller et punir »

En 1971, Michel Foucault est élu professeur au Collège de France et s’intéresse au thème de l’enfermement, non pas celui des aliénés déjà traité dans sa thèse, mais de celles et de ceux qui ont été condamnés à une peine d’emprisonnement.

Si, à Paris il contribue à la création du GIP, le Groupe d’information sur les prisons, en février 1971, à Vendeuvre il réfléchit aux « supplices » et à la naissance de la prison. Pendant plusieurs étés, il travaille inlassablement sur le sujet. Il prend en compte le panoptique – système circulaire au milieu duquel se dresse une tour permettant de surveiller tous les détenus – que Jeremy Bentham a décrit à la fin du XVIIIᵉ siècle, et pour mieux s’en rendre compte il visite Arc-et-Senans (Doubs) avant de se rendre à Vendeuvre où il met la dernière main au manuscrit de Surveiller et punir, publié en 1975. Le livre fait l’effet d’une déflagration et demeure l’ouvrage de Michel Foucault le plus lu dans le monde.

Selon Michel Foucault, la société est passée du temps des supplices sous l’Ancien Régime au temps des prisons. Son étude se clôt vers le milieu du XIXᵉ siècle et le système carcéral s’est généralisé. Selon lui, si la prison ne parvient pas à rendre des citoyens à la société, ce n’est pas un échec, au contraire, c’est une manière de mettre à l’écart les impécunieux, les marginaux et quelques criminels endurcis.

Gilles Deleuze lui écrit :

« Michel, c’est vrai que je ne trouve pas d’autres mots que “splendeur” pour votre livre. »

Cette lettre, comme de nombreuses autres, ont été conservées à Vendeuvre, dans la chambre qu’occupait Michel Foucault, avant d’être versée au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale. Pendant l’été, il lit un scénario ; le cinéaste René Alliot lui a dit qu’il allait tourner un film à partir du dossier de Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère. Le tournage se déroule en Normandie, et il se prépare à y participer, même si les scènes ne figureront pas dans la version finale.

Reste, parmi une production foisonnante, son Histoire de la sexualité. Dans le premier tome paru en 1976, il souligne que l’on assiste moins à une répression de la sexualité qu’à une inflation des discours sur les sexualités. Son analyse porte pour l’essentiel sur le XIXᵉ siècle et plusieurs volumes sont annoncés.

Mais il doute, et à Vendeuvre, il pense qu’il ne va pas poursuivre dans la direction indiquée. Il réfléchit à un autre découpage et recompose son projet. Il lit les Pères de l’Église, échange beaucoup avec Paul Veyne (1930-2022), son condisciple du Collège de France.

Pendant l’été 1977, il glisse de la patristique vers les textes grecs et latins de l’Antiquité tardive. Son deuxième tome de l’Histoire de la sexualité, après une longue période de lectures et de réflexions, est disponible en librairie en janvier 1984 ; le troisième lui est apporté par Pierre Nora à l’hôpital, quelques jours avant sa mort. Le dernier, les Aveux de la chair, ne verra le jour qu’en 2018.

Le 29 juin 1984, le corbillard quitte La Pitié-Salpêtrière pour se rendre à Vendeuvre-du-Poitou où une cérémonie est organisée. Michel Albaric, frère dominicain et bibliothécaire du Saulchoir (Paris), que Michel Foucault a beaucoup fréquenté, célèbre la liturgie devant sa famille, quelques habitants et personnalités dont Simone Signoret.

Vendeuvre a bien été une sorte de sanctuaire où Michel Foucault pouvait se consacrer tout entier à ses manuscrits aussi bien qu’un lieu de détente. Les lettres de sa mère indiquent que les moments passés à Vendeuvre étaient essentiels, et qu’ils se situaient bien non à la périphérie, mais au cœur de son existence.

The Conversation

Frédéric Chauvaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

14.10.2026 à 16:20

Projets éoliens et vote d’extrême droite : ce que révèle une étude inédite

Sébastien Bourdin, Professeur de géographie économique, IÉSEG School of Management
Une étude inédite montre que l’implantation d’éoliennes est associée à une hausse locale du vote d’extrême droite dès le dépôt du permis, avant même la construction.
Texte intégral (1677 mots)

L’ESSENTIEL

  • Une étude inédite montre que l’implantation d’éoliennes est associée à une hausse locale du vote d’extrême droite dès le dépôt du permis, avant même la construction.

  • Cet effet est notable dans les communes où les éoliennes sont planifiées, mais il s’étend aussi sur les communes voisines.

  • Cette étude montre en creux comment la gouvernance territoriale des infrastructures influence leur réception politique.


Une éolienne peut devenir un enjeu électoral avant même de sortir de terre. Dans une recherche menée avec l’économiste Martin Faulques, nous avons suivi 34 448 communes françaises entre 2007 et 2022. Nos résultats montrent que le dépôt d’un permis éolien est associé à une progression locale du vote d’extrême droite, qui reste visible lorsque le projet se concrétise. Cet effet dépasse même les frontières de la commune d’accueil.

Pour comprendre ce qui peut lier ces deux réalités, il faut regarder comment les discours populistes de droite peuvent se faire l’écho des oppositions locales aux énergies renouvelables. En France, le Rassemblement national a, par exemple, fait de l’opposition aux éoliennes un argument de campagne, en invoquant la défense des paysages et du patrimoine rural. En se présentant comme le porte-parole d’habitants confrontés à des projets qu’il décrit comme imposés d’en haut, ce parti cherche à transformer une contestation locale en soutien électoral. Cette stratégie peut trouver un écho dans le sentiment de ne pas être entendu.

Notre étude, elle, invite à regarder ce qui se joue avant même un chantier d’éoliennes, au moment où les habitants découvrent un projet, s’interrogent sur ses conséquences et cherchent à peser sur la décision. Elle suggère que la manière de conduire la transition énergétique dans les territoires mérite autant d’attention que les infrastructures elles-mêmes.

Un signal électoral dès le permis

Pour étudier les liens entre éoliennes et vote d’extrême droite, nous avons croisé les résultats du premier tour des quatre élections présidentielles de 2007 à 2022 avec le registre des projets éoliens terrestres. Pour chaque commune concernée, nous avons repéré trois étapes : le dépôt du permis, le début de la construction et la mise en service.

Les éoliennes s’implantent surtout dans des communes rurales, dont le profil social et électoral peut différer de celui des autres communes. Comparer simplement leurs votes risquerait donc d’attribuer aux éoliennes des différences qui existaient déjà avant leur arrivée. Nous avons donc suivi le vote avant et après l’arrivée d’un projet, pour voir s’il progressait davantage dans les communes concernées que dans celles restées à l’écart. La comparaison tient également compte des tendances électorales nationales et des différences entre communes, notamment de leur profil social et démographique.

Nos estimations indiquent ainsi que, après le dépôt d’un permis éolien, le vote d’extrême droite progresse en moyenne de 0,9 point de plus dans les communes d’accueil et leurs voisines que dans les communes non concernées. Cela représente, par exemple, l’écart entre 25 % et 25,9 % des voix. Cette moyenne recouvre cependant des situations locales différentes.

Le signal apparaît dès le premier scrutin concerné par le dépôt du permis et non une fois seulement que les éoliennes sont mises en marche. La différence est importante. Avant la construction, les habitants peuvent anticiper une transformation du paysage, redouter des nuisances ou contester la procédure.

Les communes voisines sont aussi concernées

Dans les estimations principales, la corrélation est plus forte dans les communes qui accueillent directement un projet. Mais elle reste notable chez leurs voisines immédiates. Un parc éolien peut donc devenir politiquement important dans une commune qui n’héberge aucun mât.

Ce résultat invite à dépasser une lecture strictement administrative du territoire. De fait, les frontières communales ne délimitent ni le paysage regardé depuis une maison, ni les déplacements quotidiens, ni les discussions entre habitants. Les controverses peuvent aussi circuler par les associations, les médias locaux et les réseaux de voisinage. Notre analyse repère cette extension géographique.

Pour l’action publique, une question en découle : qui faut-il associer à la discussion et au partage des retombées ? Le seul périmètre de la commune d’implantation peut laisser à l’écart des habitants qui se sentent pourtant concernés. L’échelle pertinente dépend aussi de la visibilité du parc et des relations entre communes.

Derrière les oppositions une question de justice

Réduire ces tensions à un réflexe de refus « près de chez soi » (ou, en anglais, NIMBY pour Not In My Backyard) empêche de comprendre ce qui est discuté. Les recherches sur la justice environnementale invitent, elles, à poser trois questions pour comprendre ces conflits :

  • Qui bénéficie du projet et qui en supporte les contraintes ?

  • Qui peut peser sur les décisions ?

  • Quelle place est accordée à l’attachement des habitants à leur territoire ?

La première question porte sur le partage des avantages et des contraintes. Qui bénéficie des revenus, des recettes fiscales ou des investissements ? Qui voit son environnement quotidien transformé ? Un projet contribue à un objectif collectif de production électrique, mais ses conséquences sont situées.

La deuxième question concerne le pouvoir de participer. Une réunion d’information permet-elle encore de discuter de l’emplacement, de la taille du projet ou d’autres options ? Les objections reçoivent-elles une réponse argumentée ? Lorsque les choix paraissent déjà arrêtés, la consultation peut être vécue comme une formalité. Le résultat observé dès le permis invite à prendre au sérieux cette phase précoce.

Enfin, la troisième concerne la reconnaissance de l’attachement des personnes à leur territoire. Un paysage peut porter une histoire familiale, une identité collective ou une manière d’habiter. Ces dimensions se traduisent difficilement en compensation financière. Les reconnaître suppose de les intégrer à la discussion, y compris lorsque les désaccords persistent.

Ces interrogations peuvent rencontrer une défiance politique préexistante. Elles peuvent aussi offrir des prises à des partis qui promettent de défendre les habitants contre des décisions présentées comme imposées. Cette réalité ne semble pas propre à la France : en Allemagne, le chercheur en sociologie politique Bastien Fond a, par exemple, récemment analysé la stratégie anti-éolienne du parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD).

Notre étude apporte, pour sa part, un éclairage français inédit sur cette relation entre transition énergétique et vote. Elle permet surtout de préciser quand une association apparaît et jusqu’où elle s’étend.

Faire une place aux habitants avant le chantier

À l’approche des élections, certains maires préfèrent reporter les projets d’énergies renouvelables par crainte que les oppositions locales ne leur coûtent des voix. Les conflits peuvent surgir dès la campagne, alors que les bénéfices pour la commune, comme les recettes fiscales, ne deviennent souvent visibles que plus tard.

Notre nouvelle étude invite à regarder aussi les conditions dans lesquelles les projets sont discutés au-delà du seul calendrier électoral. Une première piste consiste à ouvrir le dialogue suffisamment tôt pour qu’il puisse modifier le projet, puis à rendre lisible ce qui a été retenu ou écarté et pourquoi. Une autre est d’associer les communes voisines, en discutant avec elles des conséquences paysagères et des retombées.

La participation des habitants à la gouvernance et au financement constitue également une piste. Les économistes Vincent Auffray et Romain Schweizer défendent ainsi une transition davantage appuyée sur les initiatives citoyennes. Ces démarches ouvrent une discussion sur la place des habitants dans les choix énergétiques ; elles ne garantissent pas la disparition des conflits.

Nos résultats ne font pas de l’éolien une explication générale de la progression de l’extrême droite. Ils portent sur des évolutions communales, sans identifier les personnes qui changent de vote ni leurs raisons. Ils ne démontrent pas davantage qu’un recul des ambitions climatiques réduirait ce vote. Ils montrent, en revanche, que la relation politique à un projet se construit bien avant sa mise en service. Au moment où les premiers mâts apparaissent, une partie de cette histoire est déjà écrite. Donner aux habitants une prise réelle sur les choix qui transforment leur cadre de vie mérite donc une place dès les premières étapes de la transition.

The Conversation

Sébastien Bourdin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

14.10.2026 à 16:19

Face à Donald Trump et Peter Thiel, la contre-offensive des jésuites américains aux côtés de Léon XIV

Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)
Les jésuites américains relaient l’encyclique de Léon XIV et combattent l’influence de Peter Thiel, défendant migrants, démocratie et régulation technologique.
Texte intégral (3375 mots)
Le pape Léon XIV avec les supérieurs majeurs des jésuites à Rome le 24 octobre 2025. Il est entouré d'Arturo Sosa, supérieur général de la Compagnie de Jésus, et d'Antoine Kerhuel, secrétaire de la Compagnie de Jésus à Rome. Curie jésuite

L’ESSENTIEL

  • Les réseaux jésuites américains ont joué un rôle majeur dans la diffusion de Magnifica Humanitas, première encyclique de Léon XIV, consacrée à la protection de la personne humaine à l’heure de l’intelligence artificielle.

  • Face à Peter Thiel et à l’idéologie MAGA, les jésuites défendent une autre vision du pouvoir technologique, fondée sur la dignité humaine, la régulation de l’IA, la paix et le bien commun.

  • Leur mobilisation s’étend aux grands enjeux politiques américains, de la défense des migrants à l’aide humanitaire, en passant par la limitation du pouvoir exécutif et la dénonciation du recours à la force armée.


Léon XIV, né Robert Francis Prevost, citoyen des États-Unis, a été élu pape le 8 mai 2025, trois mois après le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump. Sur la plupart des grands dossiers, les deux hommes ne sont pas sur la même longueur d'ondes, au contraire, si bien que Trump lui-même, et encore plus certains de ses alliés, au premier rang desquels le milliardaire de la tech Peter Thiel, ont tenu des propos peu amènes sur le souverain pontife, spécialement au vu du contenu de sa première encyclique, Magnifica Humanitas, publiée en mai 2026.

Dans cette lutte, les influents jésuites américains soutiennent massivement le pape.

Les jésuites américains en première ligne pour la diffusion de Magnifica Humanitas

Le monde jésuite semble avoir joué un rôle important dans l'élaboration de Magnifica Humanitas, consacrée à la protection de la personne humaine à l'heure de l'intelligence artificielle.

Même si une encyclique demeure le texte du pape qui la signe, ce type de document est toujours un travail collectif. L'étude d'Alberto Melloni parue en juillet 2026 dans Le Grand Continent insiste fortement sur son caractère composite. L'auteur relève des changements de vocabulaire, de longueur des phrases, de références, de registre théologique et même de ponctuation, qui suggèrent l'intervention de plusieurs rédacteurs ; une affirmation partagée par des vaticanistes informés.

Outre Paolo Benanti, franciscain du Tiers-Ordre régulier travaillant sur l'éthique appliquée à l'IA, l'encyclique a été préparée principalement par l'entourage du cardinal Michael Czerny, lui-même jésuite canadien, et jusqu'à peu, Préfet du Dicastère pour le Service du développement humain intégral. Alberto Melloni a aussi détecté dans les paragraphes 17-46 une troisième plume dont le vocabulaire – particulièrement l'usage répété de la notion de discernement – révèle une culture ou une appartenance à la Compagnie de Jésus. L'identification reste une hypothèse, mais la convergence est tentante.

Au-delà de la fabrication du texte, une forte mobilisation des réseaux jésuites a également été remarquée, notamment aux États-Unis, pays où leur implantation est profonde. Dans le relevé des interventions indexées sur Internet, entre le 25 mai et le 15 août 2026, pas moins de 14 prises de parole substantielles (articles, entretiens, podcasts ou interventions distinctes) émanent de jésuites basés aux États-Unis.

La Jesuit Conference of Canada and the United States consacre dès le 26 mai une publication spécifique aux réactions suscitées par le texte chez certains penseurs jésuites de premier plan, qui se montrent très élogieux sur le texte. America magazine, principale revue jésuite, a poursuivi la discussion tout au long de l'été 2026.

De la diffusion à l'action politique

Le 2 juin 2026, la Jesuit Conference of Canada and the United States adresse aux responsables du Congrès américain une lettre destinée à traduire les principes de Magnifica Humanitas en orientations de politique publique concernant l'intelligence artificielle.

Le document aborde les inégalités économiques, les droits des travailleurs, la protection des enfants, ainsi que la défense de la régulation technologique. Le père Chris Kellerman, responsable de l’Office of Justice and Ecology de la conférence jésuite, explique que l'objectif consiste à persuader les représentants et sénateurs. Magnifica Humanitas passe ainsi du statut de document pontifical commenté à celui de référence du lobbying catholique sur la politique américaine en matière d'IA. On peut donc distinguer trois fonctions successives remplies par les réseaux jésuites américains : interpréter le texte ; le diffuser dans leurs médias et institutions ; puis chercher à traduire ses principes en politique publique.

Or ces principes vont à l'encontre de l'idéologie trumpiste. Il était prévisible, dès la première présidence Trump, que les jésuites américains ne cautionnent pas la montée du mouvement MAGA. Historiquement, l'ordre n'a jamais participé à la moindre « légende dorée » américaine. La politique trumpienne a donc été dès ses commencements mise à distance, critiquée et soupesée, à l'aune de la tradition intellectuelle et théologique de sa branche états-unienne.

En revanche, les jésuites ont immédiatement épaulé les déclarations de Léon XIV, élu quelques semaines après le président. De leur point de vue, l'Église américaine se trouvait directement confrontée à plusieurs problématiques urgentes affectant les États-Unis «sous empire» Trump :la brutalisation par leur pays des relations internationales, la régression démocratique à son sommet, la mentalité affairiste et écocide du pouvoir, la collusion tentaculaire et prédatrice de la Tech et, enfin, le traitement délétère des migrants, réfugiés et autres détenteurs de visas temporaires.


À lire aussi : ICE : une chasse à l’homme contraire au droit et très lucrative pour Trump et ses amis


Affronter le démiurge

Les jésuites américains se sont trouvés en première ligne face à celui que l'encyclique Magnifica Humanitas a le plus exaspéré : Peter Thiel, le Tech-milliardaire tout puissant, transformé en oracle de l'Amérique.

En juillet 2026, Thiel affirme, lors de l'Aspen Ideas Festival, que le pape Léon XIV travaille «pour les communistes chinois», estimant que ses appels à la régulation de l'IA pénalisent l'Occident face à la Chine.

Thiel publie également un essai, avec sa jeune plume Sam Wolfe, dans la revue conservatrice catholique First Things. Fondée à la fin du XXe siècle par le prêtre converti Richard John Neuhaus, cette revue a largement ouvert ses portes à Thiel à partir de 2007, à la fois comme auteur et comme membre de son comité financier (au moins jusqu'en 2010) et vraisemblablement comme donateur indirect. L'essai intitulé The Pope and The Antichrist reprend les principaux arguments de ses conférences ou «leçons» privées, distillées de la Californie à Paris, et même jusqu'à Rome, à quelques encablures du Vatican.

En vis-à-vis, on trouve pas moins de neuf interventions jésuites critiques de la grande vision de Peter Thiel : quatre études — Antonio Spadaro à deux reprises, James Martin et Kuruvilla Pandikattu — auxquelles s'ajoutent cinq analyses publiées par America Magazine. Ces occurrences n'incluent pas toutes les reprises sur les réseaux sociaux, ni tous les textes critiquant l'écosystème Thiel-Vance-Palantir (l'entreprise fondée par Thiel).

L'opposition de Thiel aux propositions de Léon XIV est frontale, car Magnifica Humanitas fait de la régulation du pouvoir technologique une exigence essentielle de l'ordre international, au même titre que le multilatéralisme et le maintien de la paix. Dans la grille thielienne, la figure de ce pape pacificateur correspond donc presque terme pour terme à ce qu'elle définit comme l'Antéchrist. L'ironie du propos semble échapper à son auteur : Thiel prétend redouter un futur «système de gouvernance mondiale», capable de contrôler les hommes, alors qu'il est lui-même cofondateur de l'une des infrastructures privées les plus puissantes de ce type de contrôle.

Après la publication de l'encyclique en mai 2026, le réseau jésuite démultiplie ses avertissements à l'encontre de la pseudo-pensée de Peter Thiel qui se pare, qui plus est, d'un vernis chrétien capable d'abuser les crédules. L'universitaire Nathan Schneider revient sur les scénarios apocalyptiques de Thiel, qui permettent de détourner l'attention des conséquences à long terme de l'usage de Palantir sur les politiques migratoires et sur la conduite de la guerre.

De son côté, le jésuite indien Kuruvilla Pandikattu, philosophe et éthicien des sciences, s'inquiète en juin 2026 des dangers que fait courir Thiel en s'appropriant le langage religieux et en transformant la théologie en un nouvel instrument de l'architecture du contrôle.

Sauver le régime démocratique

L'autre grand combat des jésuites américains est la critique de la plupart des initiatives du gouvernement de Trump : mesures anti-immigration, politique internationale marquée par le langage de la force et de la guerre, extension du pouvoir exécutif.

Cette résistance n'est pas présentée comme partisane : elle est formulée au nom de la doctrine sociale catholique, de la dignité humaine, de la solidarité, de la paix et de la limitation du pouvoir. Dans ces combats, les jésuites ont anticipé les prises de parole de Léon XIV. Ils ont disposé de plusieurs relais, dont l’Office of Justice and Ecology de la Jesuit Conference, qui pratique explicitement l’advocacy (plaidoyer) auprès des pouvoirs publics, le Jesuit Migration Network, le Jesuit Refugee Service USA, des paroisses et d'autres institutions comme le réseau laïque Ignatian Solidarity Network.

Forts d'une déclaration nationale publiée en janvier 2025, au tout début du deuxième mandat de Trump, ce réseau use des ressources juridiques et des méthodes de la lutte civique : accompagnement devant les tribunaux et lors des convocations de l'ICE ; mise en place de centres d'aide ; manifestations et processions ; création du Pope Francis Center à San Diego ; interventions auprès du Congrès et du Sénat ; critique des détentions et des expulsions massives ; mobilisations scolaires «Faith Not Fear» ; diffusion des outils «Know Your Rights» ; et interventions en faveur du droit du sol, remis en cause par Trump.

Leur argument central consiste à refuser que les migrants en situation irrégulière soient l'objet d'une menace collective : la garantie de leur dignité impose des limites morales à l'action de l'État.

Contestation des coupes dans l'aide humanitaire des États-Unis

La suppression ou le gel d'une partie de l'aide extérieure américaine a également mobilisé le Jesuit Refugee Service USA (JRS). En février 2025, l'organisation, qui attendait environ 18 millions de dollars du Bureau of Population, Refugees and Migration du Département d'État, estimait que la suspension de ce versement allait affecter directement plus de 103 000 réfugiés et personnes déplacées de force dont elle s'occupait et indirectement près de 300 000 personnes supplémentaires, sans compter le licenciement de 400 salariés du JRS dans le monde.

Le JRS n'a cessé de défendre le principe de l'aide internationale américaine – dont l'arrêt a touché toutes les initiatives du réseau Caritas monde – au nom de la solidarité, de la paix et du bien commun, rappelant que c'est l'assistance américaine qui a le plus contribué, depuis la Seconde Guerre mondiale et plus encore les années soixante, à aider les populations en détresse. Sans compter que cette générosité a été pour le pays un formidable outil de soft power.

Dénonciation de l'emploi de la force armée par l'administration Trump

Plus largement, les essayistes jésuites dénoncent une conception des relations internationales fondée prioritairement sur la force et la puissance, critique que les prises de position de Léon XIV en faveur du droit international, du dialogue et de la négociation sont venues conforter dès son intronisation. Dans America magazine, le 8 avril 2026, le rédacteur en chef Sam Sawyer décrit l'administration Trump donnant à voir ce qu'est «un monde gouverné par la seule puissance». Il salue parallèlement la dénonciation par Léon XIV du recours à la violence et du désir de domination, qualifiés de «profondément antichrétiens».

Les auteurs de cet article ont co-rédigé « Les jésuites des États-Unis (XVIe-XXIe siècles). L'américanisation de l'Église catholique. Presses universitaires du Septentrion, 2026

La question de la guerre et l'usage démonstratif de la force par Washington radicalisent encore plus les commentaires jésuites, l'ordre ayant compté de grands théologiens de la guerre à l'âge nucléaire, comme John C. Ford (1902-1989) et Drew Christiansen (1945-2022), qui ont dénoncé tout type de bombardement indiscriminé, tout conflit préventif et, partant, le principe de la dissuasion nucléaire, perçu comme un risque majeur pour l'avenir de l'humanité.

Depuis mars 2026, Sam Sawyer a produit pas moins de quatre analyses contestant les menaces contre l'Iran, le recours croissant à la puissance militaire et l'affaiblissement des mécanismes constitutionnels limitant le pouvoir présidentiel en matière de guerre.

Opposition à l'extension du pouvoir exécutif

Cette critique débouche finalement sur celle de l'extension brutale du pouvoir exécutif. Les médias jésuites défendent l'autonomie des pouvoirs, du Congrès, des tribunaux, les libertés publiques de la presse, des universités, des associations, des Églises et plus généralement des corps intermédiaires. La pensée du grand politiste John Courtney Murray (1904-1967) est ainsi remise en avant : l'État a une responsabilité morale certes, mais il ne couvre pas la société dans son ensemble et ne peut absorber les libertés et communautés qui lui préexistent.

L'élection de Léon XIV et ses prises de parole ont renforcé la dynamique jésuite. Ses différentes mobilisations – migrants, ICE, aide internationale, Iran, Gaza, guerres, pouvoir présidentiel, défense des institutions et, aussi, critique de l'intégralisme catholique apparaissent comme les aspects d'un même objectif : empêcher que le «bien commun» tiré de la théologie catholique puisse devenir une justification religieuse favorable à la concentration de la puissance politique et technologique au détriment des populations civiles.


Cet article a été co-écrit avec Frédéric Dorel, Maître de conférences retraité; directeur pendant 20 ans du Département des Sciences humaines et sociales de l’École Centrale de Nantes. Ses publications en Europe et aux États-Unis (Presses Universitaires du Septentrion, Brill USA, Cambridge Scholars Publishing, Amnis, Revue de l’AFEA, Ellipses, etc.), portent principalement sur les activités des prêtres jésuites aux États-Unis.

The Conversation

Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

14.10.2026 à 16:19

Michel Foucault, penseur de l’actualité

Didier Fassin, anthropologue, sociologue et médecin, professeur, Collège de France
Le philosophe Michel Foucault est l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde. Il a ouvert des champs d’analyse inédits – invention de la prison, de la psychiatrie, « gouvernement » des individus et des corps. Il nous propose une démarche critique sur notre présent.
Texte intégral (2320 mots)

L’ESSENTIEL

  • Michel Foucault est né il y a cent ans, le 15 octobre 1926. Il est l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde.

  • Son œuvre a ouvert des champs d’analyse inédits – invention de la prison, de la psychiatrie, « gouvernement » des individus et des corps par les institutions (religion, justice, État).

  • Le philosophe nous a légué une manière d’interroger ce qui semble aller de soi, nos valeurs profondes. Il nous propose en somme une démarche critique.


Que Michel Foucault soit aujourd’hui l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde et que son influence continue de croître dans de nombreux domaines et disciplines, y compris sur des sujets qu’il n’a pas explorés, mérite certainement l’attention. Plus que les concepts qu’il a créés – la société disciplinaire, le pouvoir pastoral, la biopolitique, la gouvernementalité, et d’autres – ce que beaucoup retiennent, c’est une certaine manière de penser, d’interroger ce qui semble aller de soi, de remettre en cause ce que l’on croit savoir. En somme, c’est une démarche critique.

La démarche critique

Il l’exprime de la façon la plus explicite dans un texte qu’il écrit peu avant de mourir pour le 200e anniversaire de la publication de l’article célèbre de Kant « Qu’est-ce que les Lumières ? » On sait que pour le philosophe allemand, ce qui caractérise cette période de l’histoire occidentale qu’on appelle les Lumières, c’est l’entrée des individus dans une majorité intellectuelle et politique par laquelle ils s’autorisent à penser par eux-mêmes face au souverain, à la religion, et plus largement à toute forme d’autorité – ce que Michel Foucault appelle « l’âge de la critique ».

Comment le caractériser ? N’hésitant pas à s’approprier, en l’infléchissant quelque peu, l’analyse kantienne, il veut voir dans la critique un « rapport réflexif au présent » c’est-à-dire un questionnement permanent sur ce qu’il y a de contingent, voire d’arbitraire dans ce qui nous paraît comme nécessaire. Pour le dire autrement, qu’y a-t-il de singulier dans notre manière de voir le monde aujourd’hui, et comment est-elle différente de la manière dont on le voyait hier, en évitant de se demander si c’est mieux ou moins bien, pour se concentrer sur le point de savoir ce qui a changé et que nous avons peut-être perdu la faculté de reconnaître. Exercice assurément difficile puisqu’il cherche à éclairer nos points aveugles, à la manière dont Nietzsche, dans La Généalogie de la morale, appelait à nous interroger sur les valeurs de nos valeurs. On peut l’illustrer par un exemple, celui de la prison.

L’invention de la prison à l’âge moderne

Dans son livre Surveiller et punir, Michel Foucault rappelle que la prison, telle que nous la connaissons, c’est-à-dire comme la sanction qui s’impose mentalement aussi bien aux juges qu’au public lorsqu’un délit ou un crime est commis, est une création récente. Avant la fin du XVIIIe siècle, les rares personnes incarcérées l’étaient soit en attendant leur procès pour éviter qu’elles ne s’échappent, soit jusqu'à ce qu’elles aient réglé leurs dettes si elles devaient de l’argent. Les châtiments les plus fréquents étaient l’amende et le bannissement, parfois le fouet, le marquage au fer rouge ou d’autres peines encore. Spectaculaires, les exécutions étaient devenues de plus en plus rares.

Lorsque la prison est inventée, elle s’inscrit dans un discours sur l’adoucissement des peines avec la possibilité d’un réglage fin. On ne flétrit plus le corps, on ne donne plus la mort, on enferme, et la sentence peut être adaptée à la gravité de l’infraction commise. La prison se présente donc comme une peine moins cruelle et plus juste, conformément aux recommandations du grand juriste italien Cesare Beccaria. Elle semble un progrès moral et se généralise rapidement. Mais en l'étudiant au XIXe siècle, Michel Foucault établit deux faits. D’une part, la cruauté n’y disparaît pas ; la dureté des châtiments au sein de l’institution pénitentiaire est moins visible, mais elle y est omniprésente. D’autre part, la justice ne s’applique pas ; la loi et les magistrats distinguent des illégalismes populaires qu’on sanctionne sévèrement et des illégalismes bourgeois qu’on épargne.

Ainsi Michel Foucault peut-il établir ce qu’est la véritable mission de la prison – punir plus et sélectionner les individus que l’on veut punir – et ce qu’est son fonctionnement réel – un empilement de peines à l’intérieur de la peine. En somme, il lève le voile sur le mythe du progrès moral. Il ne dit pas que c’est pire que les sanctions précédentes, mais il refuse de reconnaître que ce serait mieux. La question qu’il se pose est : qu’est-ce que cela change, dans le système pénal, d’avoir inventé la prison ?

Un demi-siècle après ses recherches sur le sujet, on ne peut que constater le bien-fondé de ses analyses. Dans l’intervalle, le nombre de personnes incarcérées en France a triplé alors que pourtant la criminalité la plus grave déclinait, tandis que l’inégalité de la distribution sociale des sentences se creuse, les catégories modestes racisées étant plus lourdement sanctionnées, quand les responsables politiques et les forces de l’ordre se voient – presque toujours – dispensés d’emprisonnement. Quant à la cruauté des sanctions au sein de l’univers carcéral, l’isolement disciplinaire, qui est de loin la plus fréquente, en est l’illustration, conduisant à un taux de suicide dix fois supérieur à ce qu’il est dans les cellules ordinaires, la France étant le pays d’Europe où l’on se donne le plus la mort en prison.

Comprendre le pouvoir autrement

Ce travail que mène Michel Foucault sur le système pénal, il l’a commencé alors qu’il venait d’être élu au Collège de France. Dans son cours de 1973 intitulé « La Société punitive », il livre une réflexion remarquable de sa manière de penser, n’hésitant pas à revenir sur des propos antérieurs pour les critiquer. Le pouvoir, dit-il, je l’ai traité en termes de répression, avec la réponse policière à des soulèvements paysans, et d’exclusion, avec la création de l’institution pénitentiaire. Or, une telle approche néglige le fait que le pouvoir n’a pas seulement cette fonction négative ; il a aussi une fonction positive. Il génère des effets sur les individus et sur la société. Le pouvoir est donc productif. Ce renversement conceptuel a un impact considérable non seulement sur ses propres enquêtes mais également sur les recherches en sciences humaines et sociales. Il ne s’agit plus uniquement de comprendre le pouvoir comme ce qui opprime et supprime, mais comme ce qui transforme et normalise. Le pouvoir est à la fois une source d’assujettissement, par quoi il s’impose aux individus par la contrainte, voire la violence, et une source de subjectivation, par quoi il les constitue d’une certaine manière, leur donne des valeurs, des habitudes, des manières d’être.

L’identification de ce processus aboutit à l’idée de biopouvoir qu’il développe dans les dernières pages de son livre de 1976 La Volonté de savoir. Pendant longtemps, le pouvoir s’est manifesté par le droit souverain de distribuer la mort. À partir du XVIIIe siècle, voire un peu avant, il se donne pour objet de réguler la vie. C’est ce qu’il appelle le biopouvoir. Il en distingue deux composantes. Il y a d’un côté l’anatomopolitique, c’est-à-dire la discipline des corps, l’apprentissage de la manière dont on doit se conduire. La famille, l’école, la religion, l’armée, la manufacture, la justice, la prison sont les institutions qui ont cette mission. Et il y a d’un autre côté la biopolitique, à savoir l’administration de la population, car il ne s’agit de prendre en charge non plus seulement un territoire mais celles et ceux qui y vivent. Cette innovation procède par le développement de connaissances avec notamment l’économie politique, la démographie, qu’on appelle alors la statistique morale, et l’épidémiologie, qui n’a pas encore ce nom, et aussi par un ensemble d’actions sur cette population telles que les programmes natalistes, la protection infantile ou le contrôle des migrations.

Pour Michel Foucault, le biopouvoir est ainsi le grand bouleversement de l’histoire des sociétés occidentales, ce qu’il résume en affirmant que pendant plus de deux millénaires, l’être humain était un animal vivant doté d’une existence politique et qu’avec l’avènement de la modernité il est devenu « un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question ». La formule est brillante, et elle ouvre des champs de recherche en histoire, en sociologie, en science politique. Il faut toutefois souligner que cette vie dont il est question est la vie de l’espèce, comme il le dit. Le biopouvoir est discipline des corps et gouvernement des populations, et non politique de la vie comme l’étymologie pourrait le donner à penser. Il ne concerne pas la façon dont on traite les vies.

Mais ce qui est essentiel dans le déplacement anthropologique qu’il opère, c’est que le pouvoir produit. Là encore, cependant, il se corrige lui-même. Car dès l’année suivante, il délaisse le biopouvoir, trop monolithique, trop massif, trop lié au projet capitaliste comme il l’avait précédemment affirmé, et il avance un autre concept : celui de gouvernementalité. Il explicite plus tard comme « conduite des conduites », telle que la mettent en œuvre la religion, la justice, l’enseignement, la santé publique, l’État. Le pouvoir n’est plus ce bloc doté d’une verticalité mais un réseau ramifié dans tous les interstices de la vie en société. Il n’y a pas de relations sociales sans rapports de pouvoir.

On avait toutefois pu penser que, depuis ses premiers travaux, dans lesquels il montrait qu’il n’y avait pas de savoir qui ne soit lié à des formes de pouvoir, jusqu’à ses dernières enquêtes, portant sur les manifestations du pouvoir dans la société disciplinaire et le gouvernement des vivants, il ne s’intéressait qu’à un côté des choses : le côté de la puissance, de l’ordre, de ce qui opère sur les individus, qu’il s’agisse d’assujettissement ou de subjectivation. Dans les dernières années, il rectifie et clarifie son propos. Il n’y a pas d’exercice du pouvoir qui ne s’accompagne de l’expression de résistances. Le pouvoir se manifeste toujours de manière relationnelle, dans un affrontement. Ce qu’il exprime d’une formule : « Là où il y a pouvoir, il y a résistance ».

La démarche critique, qu’il applique à lui-même comme aux autres, repose donc sur une vigilance à l’égard des certitudes et des évidences. Mais elle ne se limite pas à l’entre-soi du monde académique. Lors des deux dernières années de son cours au Collège de France, il s’intéresse au courage de la vérité tel qu’il se déploie dans la Grèce antique, et il en prend pour exemples Socrate qui meurt pour en avoir fait preuve, et Diogène qui scandalise pour en faire un mode d’existence. Le courage de la vérité, il est de dire au pouvoir ce qu’on tient pour vrai, et ce, quel que soit le risque que l’on prenne en le disant. Telle est la dernière leçon de Michel Foucault qui est aujourd’hui, pour reprendre un mot qu’il affectionne, d’une « actualité » urgente et nécessaire.


Didier Fassin est l’auteur de Ainsi pensait Michel Foucault. Enquête sur une philosophie pour notre temps (La Découverte, 2026) et Michel Foucault retrouvé (Seuil, 2026) ; il est également le commissaire général de l’exposition « Foucault. Une aventure intellectuelle au Collège de France » qui se tient jusqu’en janvier 2027.

The Conversation

Didier Fassin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

14.10.2026 à 16:19

Santé mentale des adolescents et mobilisations lycéennes, des causes communes ?

Maria Melchior, Epidémiologiste, Directeur de recherche, Inserm; Sorbonne Université
Camille Davisse-Paturet, Chercheure contractuelle, Inserm; Sorbonne Université
À l’heure des mobilisations lycéennes, des données permettent de mettre en regard la dégradation de la santé mentale des jeunes et des conditions de leur scolarité (pression, impact de Parcoursup…).
Texte intégral (2550 mots)

L’ESSENTIEL

  • À l’heure des mobilisations lycéennes, on peut s’interroger sur les liens entre les conditions de scolarité et la santé mentale des jeunes.

  • Des études objectivent les difficultés psychologiques que connaissent nombre de jeunes, dès le collège, les filles davantage que les garçons.

  • Ces données peuvent être mises en regard de résultats qui documentent leur ressenti concernant leur scolarité (pression, impact de Parcoursup, classes surchargées…).


Depuis la mi-septembre 2026, des dizaines de milliers de lycéens et étudiants se mobilisent en France pour réclamer des améliorations de leurs conditions d’enseignement : davantage de professeurs remplaçants, des emplois du temps plus adaptés à leurs besoins, un bâti en bon état, et une refonte du système d’affectation dans l’enseignement supérieur – Parcoursup, pointant les inégalités sociales au sein du système d’enseignement secondaire et à l’université.


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Leurs revendications illustrent un ressenti de pression scolaire et d’anxiété, attribué à un environnement d’apprentissage peu favorable au bien-être psychologique. Que nous disent les études sur ce sujet ? Comment va la santé mentale des jeunes en France, et quels liens avec leurs conditions de scolarité ?

Des enquêtes sur les difficultés psychologiques des collégiens et lycéens

La santé mentale des adolescents est décrite depuis les années 2000 au travers des enquêtes HBSC (Health behavior in School-Aged Children) et ESPAD (European School Survey Project on Alcohol and Other Drugs), rassemblées depuis 2018 sous la forme de l’enquête EnCLass. Édition après édition, celles-ci montrent un niveau élevé de difficultés psychologiques.

L’adolescence est par définition une période de transformation psychique, corporelle, sociale et le fait qu’elle soit synonyme de difficultés psychiques pour certains et certaines jeunes est connu.

Néanmoins, les résultats du suivi populationnel construit au travers de l’enquête Enclass montrent une évolution défavorable accélérée par la pandémie de Covid-19 – si, pendant les confinements toute la population était deux fois plus anxieuse et plus déprimée qu’auparavant, les adultes sont revenus à des niveaux de symptômes plus habituels après la fin de la pandémie. Pas les jeunes.

D’après les dernières données d’EnClass recueillies en 2024, 45 % des collégiens (scolarisés en sixième, cinquième et quatrième) rapportent au moins une plainte psychologique (déprime, irritabilité ou nervosité) plus d’une fois par semaine depuis au moins six mois, 32 % déclarent ressentir de la nervosité, 29 % de l’irritabilité et 21 % un sentiment de déprime.

Source : EnCLASS – Santé Mentale, Avril 2024.

Ce type de difficultés psychologiques est systématiquement plus élevé chez les filles et augmente avec l’âge. Chez les garçons, les niveaux de détresse psychologique semblent être en léger recul par rapport à l’édition EnClass 2022.

Chez les lycéens, la situation s’est plutôt détériorée : 19 % des lycéens ont un risque important de dépression, 20 % déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours des 12 mois précédents, 15 % ont fait une tentative de suicide à un moment de leur vie.

Chez l’adulte, des épisodes dépressifs et troubles anxieux plus fréquents entre 18 et 29 ans

Les difficultés psychologiques peuvent persister après la fin de la scolarité dans l’enseignement secondaire. Le Baromètre de Santé publique France révèle qu’en 2024, les jeunes de 18 à 29 ans sont le groupe d’adultes le plus touché par des épisodes dépressifs caractérisés – une personne sur cinq (21 %) était concernée au cours des 12 mois précédant l’enquête, près de 7 % rapportant un épisode dépressif sévère.

De manière similaire, le trouble anxieux généralisé est aussi plus fréquent chez les jeunes de 18 à 29 ans que dans d’autres groupes de la population : 8 % sont concernés.

Enfin, les jeunes de 18 à 29 ans sont aussi le groupe déclarant le plus de pensées suicidaires (8,6 % dans les 12 mois précédant l’étude) et de tentatives de suicide (6,7 % en ont déjà fait une au cours de leur vie). Ce dernier résultat est surprenant dans la mesure où les tentatives de suicide sont cumulatives et où les taux devraient augmenter avec l’âge.

Il pourrait indiquer que les jeunes, particulièrement concernés par des gestes suicidaires, s’en souviennent mieux que d’autres groupes. Un effet générationnel pourrait aussi exister, avec des jeunes nés au début des années 2000 plus touchés par des comportements suicidaires que des générations antérieures pour des raisons multiples – dégradation de l’état de santé mentale, augmentation de la pauvreté, influence de contenus diffusés sur les réseaux sociaux – il ne pourra être confirmé qu’à plus long terme.

La santé mentale des jeunes dégradée depuis le Covid-19

Les données de recours aux soins examinées confirment une dégradation de la santé mentale des jeunes depuis la pandémie de Covid-19 : en 2024, les jeunes filles de 11-17 ans et l’ensemble des jeunes de 18-24 ans étaient les groupes au sein desquels les recours aux urgences pour des gestes auto-infligés, dont des tentatives de suicide, étaient les plus élevés, les niveaux étant relativement stables depuis 2021.

Le taux d’hospitalisations pour des gestes auto-infligés était par contre plus élevé en 2024 qu’au cours des trois années antérieures, avec des niveaux particulièrement élevés chez les jeunes filles de 11-17 ans et les 18-24 ans des deux sexes.

Santé mentale des jeunes : le Covid-19 et les inégalités socioéconomiques en cause ?

Plus de cinq ans après la fin de la pandémie de Covid-19, les difficultés psychiques des adolescents et des jeunes adultes sont donc à des niveaux élevés en France, une tendance observée également dans d’autres pays. Le contexte de conflits armés en Ukraine et au Moyen-Orient, le changement climatique, et les contenus véhiculés par les réseaux contribuent certainement à ces niveaux de mal-être.

Mais l’aggravation des inégalités sociales pourrait également jouer également un rôle : en France, le taux de pauvreté est passé de 14 % de la population en 2016 à 15,4 % en 2024, c’est-à-dire le niveau le plus élevé depuis 30 ans, un niveau élevé toutefois équivalent à la moyenne de l’Union européenne. Le groupe le plus touché par la pauvreté – 30 % des personnes – est les familles monoparentales, au sein desquelles grandissent environ 25 % des adolescents en France.


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Pression, climat en classe, réforme du bac… quels impacts des conditions de scolarité ?

À côté de ces déterminants sociétaux et macro-économiques, quel est le rôle du contexte scolaire ? Les jeunes invoquent régulièrement le stress lié à Parcoursup, le système d’affectation dans l’enseignement supérieur qui se base sur les résultats obtenus au cours des deux dernières années de lycée.

La pression scolaire, sur fond d’inquiétudes plus larges concernant l’avenir scolaire et professionnel, fait partie des facteurs de stress pouvant augmenter le risque de symptômes d’anxiété et de dépression chez les jeunes. L’étude internationale Health Behavior in School-Aged Children (HBCS) menée sous l’égide de l’Organisation mondiale de la santé en Europe (OMS), en Asie Centrale et au Canada, montre que les élèves français ne sont pas ceux qui s’en plaignent le plus.

En revanche, ils font partie de ceux qui ont connu une évolution peu favorable au cours des dernières années, surtout les jeunes filles. En 2014, 40 % des jeunes filles de 15 ans en France rapportaient une forte pression scolaire, elles étaient 60 % 8 ans plus tard.

La pression peut venir des programmes scolaires à couvrir et des modes d’évaluation. Elle peut aussi refléter les conditions d’apprentissage et la possibilité pour les élèves de recevoir le soutien dont ils ont besoin de la part de leurs enseignants.

Les adolescents français se distinguent aussi par des niveaux de confiance dans leurs enseignants plus bas que la moyenne : 35 % des élèves de 15 ans disent être soutenus par leurs enseignants, par rapport à 42 % en moyenne. En parallèle, ils sont 48 %, par rapport à une moyenne de 53 %, à déclarer se sentir soutenus par leurs camarades.

Les enquêtes PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) confirment ces résultats – en 2022, 18 % des élèves français de 15 ans indiquaient que les professeurs ne s’intéressaient pas à la réussite de chacun des élèves, par rapport à 11 % en moyenne. Par ailleurs, la moitié des élèves français se plaignaient du bruit et de l’agitation en classe, et la France figurait dans la fourchette haute des pays dont les élèves avaient tendance à avoir moins confiance en eux et déclaraient plus fréquemment avoir peur de l’échec.

Ces tendances peuvent être rapprochées de l’augmentation du nombre d’élèves par classe au lycée d’enseignement général et technologique, de 27 par classe en 1990 à plus de 30 en 2023. On peut aussi s’interroger sur l’impact de la réforme du baccalauréat de 2018 qui, en supprimant les séries, a peut-être individualisé les parcours scolaires et éclaté les groupes classes, en isolant les élèves et en rendant plus difficile la possibilité de trouver du soutien auprès de leurs camarades. Une hypothèse sur laquelle devraient se pencher de futurs travaux de recherche pour l’infirmer ou la confirmer.

Prendre aussi en compte la baisse relative des moyens de l’enseignement

La pression scolaire vient aussi de la perception de ce qui se passe après le lycée. Si, en 2024, près de huit bacheliers sur dix ont poursuivi leurs études dans l’enseignement supérieur, environ 35 % des étudiants inscrits en licence seulement décrochent un diplôme en trois ans et 55 % quittent l’université sans diplôme, ces taux étant respectivement de 45 et 40 % dans l’Union européenne.

Enfin, si la France investit en moyenne autour de 15 000 dollars US par élève (ce qui équivaut actuellement à environ 13500 euros) tout au long de sa scolarité, ce qui correspond à environ 5 % du produit intérieur brut, des montants comparables aux moyennes observées dans les pays de l’OCDE, cet investissement est resté stable entre 2015 et 2022, alors que le nombre d’étudiants a augmenté de 20 % au cours de la même période. Ceci s’est traduit par une diminution relative de la part des financements publics pour l’enseignement supérieur, passé de 80 % en 2015 à 75 % en 2022.

Cette baisse relative des moyens investis dans l’enseignement secondaire et supérieur pourrait se traduire par la dégradation des conditions d’apprentissage constatées par les élèves – professeurs non remplacés, baisse de l’attractivité des concours d’enseignants entraînant l’emploi d’enseignants contractuels peu formés, problèmes d’affectation des milliers de bacheliers faute de places dans l’enseignement supérieur.

La santé mentale des jeunes est directement liée aux environnements dans lesquels ils grandissent, physiques et virtuels, et le système scolaire dans lequel ils évoluent influe indéniablement sur leur vécu, le niveau de stress, et le sentiment d’injustice et d’inquiétude que nombre d’entre eux expriment.

Les raisons pour lesquelles les lycéens se mobilisent pourraient bien être, au moins en partie, les mêmes que celles pour lesquelles leur santé mentale s’est dégradée au cours des dernières années.

The Conversation

Maria Melchior est adhérente de la FCPE (association de parents d’élèves) et membre du conseil d'administration de l’Ecole des Parents et des Educateurs. Elle a reçu des financements de l’Union européenne, de l’Agence Nationale de la Recherche, et de l’Institut national du cancer.

Camille Davisse-Paturet a reçu des financements de l'Institut pour la Recherche en Santé Publique (IReSP).

14.10.2026 à 16:17

Can AI feel safer than human advice for consumers who face discrimination?

Arash Talebi, Assistant Professor, EDHEC Business School
Sylvain Riffe-Stern
A study reveals how discriminated consumers are more likely to turn to AI-based recommendations rather than human advice to avoid judgement or what could be uncomfortable conversations.
Texte intégral (1701 mots)

KEY TAKEAWAYS

  • A study highlights that consumers who have experienced discrimination are more likely to turn to AI-based recommendations rather than human advice.

  • The fear of being judged or feeling embarrassed can lead people to use AI.

  • If AI systems are themselves biased, they risk exacerbating the very discrimination that consumers were trying to escape.


What should you cook for dinner on a budget of 20 euros when you have a guest with a gluten intolerance? A shopper might ask a shop assistant for advice or consult, for example, Hopla, the AI-powered shopping assistant launched by French supermarket chain Carrefour. Behind this very ordinary everyday choice lies a broader question: when faced with a recommendation, who do we trust more? A human being or an AI?

Recent research – on decision-making processes, the impact of errors, etc. – has highlighted a clear and well-established trend: people tend to prefer other people (as opposed to AI systems). This phenomenon, known as “algorithm aversion”, has been widely documented, even when algorithms objectively demonstrate better performance.

However, this preference is not universal. Our research highlights that it can be reversed in a common context: in facing discrimination on platforms and offline in services ranging from car dealership to financial consultancy. More specifically, consumers who are victims of discrimination – particularly in public places – are significantly more likely to turn to AI-based recommendations rather than human advice even in a subsequent domain fully independent of the discrimination domain!

What is the emotional mechanism behind this shift? Embarrassment. When people feel socially judged or treated unfairly because of an irrelevant personal attribute, they seek refuge in systems perceived as “neutral and free from bias”.

How does this mechanism work? What does this mean for the organisations concerned? And what does it reveal about the hidden drivers behind the adoption of AI?

Implicit discrimination

Discrimination in consumer contexts is by no means rare. Studies show that certain groups face less favourable conditions than others when it comes to similar services, for example in terms of access to credit or insurance. Beyond their economic consequences, these experiences have significant psychological repercussions. They increase stress, undermine the sense of fairness, and influence future behaviour.

It is important to clarify what discrimination means in a market context. A market, in the broadest sense, refers to any setting where consumers interact with service providers, be it a car dealership, a restaurant, a bank or a healthcare platform. Within these spaces, differential treatment is not inherently discriminatory. For example, a VIP customer receiving premium service is treated differently on the basis of a relevant commercial criterion.

Discrimination, however, occurs when the factor used to differentiate is irrelevant and illegitimate, such as skin colour, ethnic origin, or gender. What makes it particularly insidious is that it can be hidden, implicit or even unintentional, whilst causing real psychological harm to those who suffer it.

An AI system ‘devoid of emotions’

As part of a field studywe conducted under real-world conditions, “agents” – who were in fact people involved in the research project (i.e. confederates) – assessed loan applications on a university campus using almost identical questionnaires; almost because one version of the questionnaire included an additional question asking participants to self-assess their skin colour (an element by design to evoke discriminatory feelings).

All applicants were subsequently rejected; those who had been asked the question about skin colour reported feeling that they had been discriminated against (phase 1). During the follow-up data collection, carried out at a later date, all participants were offered the choice between a human assessor and an AI assessor (phase 2).

A significantly higher proportion of those who felt they had been discriminated against in the first phase (compared with those who did not feel they had been discriminated against in that same phase) chose, in the second phase, to be assessed by the AI system, perceived to be “devoid of emotions and biases”.

Feeling of embarrassment

Consumers who have experienced discrimination appear significantly more likely to rely on AI-based recommendations than on human advice. In other words, aversion to algorithms can turn into a preference for them, also known as “algorithm appreciation”. This shift can be explained by a specific psychological mechanism: embarrassment. This social emotion arises when individuals feel they are being judged negatively by others.

In our experiments, participants exposed to discriminatory situations reported higher levels of embarrassment, and this emotion directly influenced their subsequent choices. The more embarrassed they felt, the more they sought to limit human interactions.

In this context, AI appears to be a safer alternative.

#AI is perceived as being more neutral

Compared to human beings, algorithmic systems are perceived as more neutral, more objective and less prone to bias or prejudice.

The reality is more complex. Algorithms can be biased, depending on the data and training they receive. Yet many people continue to regard them as neutral and objective. In this context, it is these perceptions that matter most. Opting for AI allows consumers to reduce the risk of feeling that they are once again being judged or treated unfairly. This effect depends on the context in which decisions are made. We find that it is particularly pronounced in public situations, when choices are visible to others. By contrast, when decisions are made in private, this effect (i.e. preference for AI systems vs. human ones) weakens considerably.

Previous social experiments

These findings shed new light on the adoption of AI. They suggest that the use of automated systems is driven not only by considerations of efficiency or performance, but also by psychological needs shaped by past social experiences.

For businesses, the implications are significant. In sectors where interactions may be perceived as sensitive – such as banking, healthcare, or customer service in general – offering AI-based alternatives can help some consumers feel more at ease. For these individuals, AI is not merely a technological tool; it becomes a means of escaping social judgement and regaining control following negative experiences.

At the same time, these findings come with an important caveat: if AI systems are themselves biased – trained on biased data or designed without regard for equity – they risk reproducing, or even amplifying, the very discrimination that consumers were trying to escape. Even more seriously, this type of discrimination often goes unnoticed because it is hidden and difficult to detect. The roll-out of AI as a “safe” alternative only makes sense if that safety is real, and not merely perceived.

As AI becomes increasingly integrated into everyday life, understanding these mechanisms will be essential for designing more inclusive and adaptive customer experiences.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

14.10.2026 à 12:17

Replay : les défis de la recherche en zone de conflit

Grégory Rayko, Chef de rubrique International, The Conversation
Dans ce webinaire organisé par Normandie pour la Paix et The Conversation France, trois spécialistes partagent leur expérience du terrain et les défis auxquels ils sont confrontés, de l’Afghanistan à l’Ukraine, en passant par le Haut-Karabakh.
Lire plus (264 mots)
Unsplash, CC BY

Dans ce webinaire organisé par Normandie pour la Paix et The Conversation France, trois spécialistes partagent leur expérience du terrain, de l’Afghanistan à l’Ukraine, en passant par le Haut-Karabakh.


Comment mener des recherches dans ces contextes ? Comment faire face aux difficultés rencontrées sur place et au retour ? Comment maintenir les liens avec les personnes rencontrées et partager les résultats de ses recherches ?

Pour en discuter, trois spécialistes croisent leurs expériences : Pierre Micheletti, médecin, écrivain et universitaire, président d’honneur d’Action contre la Faim et président de SOS Méditerranée ; Anita Khachaturova, docteure de l’Université libre de Bruxelles et spécialiste du Caucase du Sud ; et Romain Huët, ethnographe à l’Université Rennes 2, ayant travaillé en Syrie et en Ukraine en temps de guerre.

Un webinaire animé par Grégory Rayko, chef de la rubrique International de The Conversation France.

The Conversation

14.10.2026 à 11:58

Et si les éléments indispensables au développement de la vie étaient présents sur Terre depuis bien plus longtemps qu’on ne le pensait ?

Ingrid Blanchard, Chargée de recherche CNRS, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Sorbonne Université
Depuis les années 1970, on pensait que la Terre avait connu un épisode d’apport tardif de matériel par l'intermédiaire des météorites : la théorie du « vernis tardif ». Une nouvelle étude vient remettre en cause cette théorie.
Texte intégral (911 mots)

L’ESSENTIEL

  • Depuis les années 1970, on pensait que la Terre avait connu un épisode d’apport tardif de matériel par l’intermédiaire des météorites : la théorie du « vernis tardif ».

  • Une nouvelle étude vient remettre en cause cette théorie.

  • Ce résultat permet une nouvelle vision de l’accrétion de la Terre, de la Lune et des autres planètes telluriques du système solaire.


La Terre s’est formée il y a 4,5 milliards d’années, par une succession de collisions entre des météorites. Il a été proposé dans les années 1970 que la Terre ait connu un épisode d’apport tardif de matériel par l’intermédiaire des météorites (aussi appelé « vernis tardif » ou late veneer, en anglais) à la fin de sa formation.

En effet, les scientifiques avaient alors observé que le manteau terrestre présentait des teneurs en certains éléments (les éléments hautement sidérophiles, avec une forte affinité pour le fer, tels que l’or et le platine) qui ne semblaient pouvoir être expliquées que par une arrivée tardive de météorites, une fois la planète refroidie. Cet apport de matériel afin d’expliquer les abondances en éléments hautement sidérophile du manteau terrestre a été utilisé afin de proposer que les éléments indispensables au développement de la vie tels que le carbone et l’hydrogène aient été apportés au même moment. Cette hypothèse permettait donc de résoudre deux des grandes questions de la géochimie simultanément.

Notre étude, publiée dans Science Advances, propose un autre scénario dans lequel les conditions extrêmes qui régnaient lors de la formation de la Terre permettent d’expliquer les teneurs en éléments hautement sidérophiles du manteau, sans avoir recours à un apport tardif massif de matériel. Si le vernis tardif n’a pas lieu, ou n’est pas aussi abondant que proposé précédemment, il devient difficile d’expliquer l’arrivée sur Terre des ingrédients nécessaires au développement de la vie par ce biais. Ainsi, notre étude propose, par extension, que ceux-ci aient été présents sur Terre dès le début de la formation de notre planète.

Dans cette étude, nous avons recréé au laboratoire les conditions de pressions et de températures extrêmes de la différenciation terrestre, qui sont de l’ordre de plusieurs centaines de milliers de fois la pression atmosphérique et plusieurs milliers de degrés Celsius. En effet, lors de sa formation, notre planète était couverte d’un océan magmatique d’une profondeur de plus de 1 500 kilomètres au sein duquel les éléments chimiques se sont séparés en fonction de leurs affinités pour le métal ou le magma. C’est ainsi que se sont formés les deux principaux réservoirs terrestres que sont le noyau métallique et le manteau silicaté. Cette différenciation noyau-manteau, qui a duré plusieurs dizaines de millions d’années, est fondamentale dans l’histoire de la Terre, car une fois achevée, les échanges chimiques ne sont plus possibles.

Pour reproduire les conditions de la formation terrestre, nous avons utilisé des cellules à enclumes de diamants couplées à un chauffage laser. L’analyse des échantillons synthétisés a mis en évidence le rôle prépondérant de la température sur le partage entre le noyau et le manteau des éléments hautement sidérophiles étudiés (l’or, le rhénium, le palladium, l’iridium et l’osmium). En effet, aux conditions de la formation du noyau terrestre, ces éléments sont bien moins sidérophiles, et voient leur affinité pour les silicates augmenter. En utilisant des modèles numériques de formation de la Terre, cette étude montre que les teneurs mantelliques de ces éléments peuvent être expliquées par les effets de hautes températures qui avaient lieu lors de la différenciation terrestre.

Ce résultat permet une nouvelle vision de l’accrétion de la Terre, de la Lune et des autres planètes telluriques du système solaire sans faire appel à un important vernis tardif. Il s’agit d’une avancée majeure, car le vernis tardif avait été proposé depuis plusieurs décennies comme vecteur d’éléments volatils indispensables au développement de la vie. Nous proposons donc que les éléments tels que l’eau et le carbone aient été présents très tôt dans l’histoire de la Terre, et non apportés une fois la différenciation terminée.

The Conversation

Ingrid Blanchard a reçu des financements de la Deutsche Forschungsgemeinschaft, de European Union’s Horizon 2020 research and innovation program

14.10.2026 à 10:57

Quand les machines apprennent à lire nos émotions, ou l’essor de l’« informatique affective »

Charlotte De Sainte Maresville, Postdoctoral research, Université Bretagne Sud (UBS)
L’informatique affective s’est glissée dans des outils que beaucoup d’entre nous utilisent au quotidien, parfois sans le savoir : automobiles, musées, réunions en ligne…
Texte intégral (1247 mots)

Imaginez un ordinateur capable de percevoir que vous êtes fatigué, frustré ou enthousiasmé, et d’adapter son comportement en conséquence. C’est exactement ce que promet l’« informatique affective ». Ce champ de recherche désigne l’ensemble des technologies conçues pour détecter, interpréter et simuler les émotions humaines. En d’autres termes : des systèmes en mesure de capter nos états intérieurs afin de mieux interagir avec nous.


L’expression « informatique affective » est née en 1997, sous la plume de Rosalind Picard, chercheuse au MIT. Dans son ouvrage fondateur, elle pose une question simple en apparence : pourquoi les ordinateurs, si puissants pour traiter de l’information, sont-ils si maladroits face aux émotions humaines ? Picard fait le pari que des machines capables de reconnaître et d’exprimer des affects pourraient devenir de bien meilleurs partenaires pour les êtres humains.

Le mot « affective » est emprunté à la psychologie, où il désigne tout ce qui relève de l’affect, du ressenti, des états émotionnels. Accolé à « informatique », il crée une tension productive : celle d’une discipline qui cherche à mettre le calcul au service de ce qu’il y a de plus imprévisible chez l’être humain.

Comment ça fonctionne concrètement ?

Les systèmes d’informatique affective s’appuient sur plusieurs types de signaux. Le plus répandu est l’analyse des expressions faciales : des caméras capturent les micromouvements du visage, que des algorithmes traduisent en émotions supposées (joie, surprise, tristesse, colère…).

Ces catégories d’émotions « de base » ont été théorisées dès les années 1990 par le psychologue Paul Ekman, dont les travaux ont largement inspiré les systèmes actuels de reconnaissance faciale. Mais d’autres canaux sont également exploités pour analyser les émotions : le ton de la voix, le rythme cardiaque, les mouvements du corps ou encore les variations de la conductance électrique de la peau, indicateur physiologique du stress.

Ces données sont captées en temps réel à travers les capteurs intégrés à nos appareils : la caméra de l’ordinateur, le microphone du téléphone ou les capteurs physiologiques d’une montre connectée. Elles sont ensuite traitées par des modèles d’apprentissage automatique entraînés à reconnaître des configurations récurrentes associées à des états émotionnels.

Concrètement, ces modèles ont été exposés à des milliers, parfois des millions d’exemples : une position précise de sourcils correspond à de la surprise, un tremblement de voix à de l’anxiété et une accélération du rythme cardiaque à du stress. Le système apprend à associer ces configurations à une émotion, puis applique ce qu’il a appris à de nouvelles situations.

En d’autres termes, le système ne « ressent » rien : il calcule des probabilités. Il estime, à partir de signaux mesurables, que vous exprimez très probablement de la satisfaction ou que vous semblez concentré plutôt qu’ennuyé.


À lire aussi : Souriez, vous êtes filmés : ce que l’« emotion AI » voit vraiment sur nos visages


Des usages déjà bien présents dans notre quotidien et des applications plus inattendues

L’informatique affective s’est glissée dans des outils que beaucoup d’entre nous utilisent au quotidien, parfois sans le savoir.

Par exemple, les plateformes de visioconférence intègrent désormais des modules capables d’analyser l’attention des participants. Certains outils de formation en ligne s’en servent pour ajuster le rythme d’un cours en fonction de l’engagement détecté chez les apprenants. Les assistants vocaux, eux, commencent à moduler leurs réponses selon le ton perçu dans la voix de l’utilisateur.

Au-delà des réunions en ligne, l’informatique affective investit des domaines plus surprenants. Dans le secteur automobile, des systèmes embarqués détectent la somnolence du conducteur à partir de l’analyse de son regard, déclenchant une alerte avant qu’un accident ne survienne (le dispositif GSR2 rend obligatoire un système de surveillance active de l’attention du conducteur dans les véhicules neufs depuis juillet 2026).

Dans le domaine culturel, des musées expérimentent des installations qui s’adaptent aux réactions émotionnelles des visiteurs. C’est le cas du musée Munch à Oslo (Norvège), qui a co-développé avec des chercheurs une expérience dans laquelle un système d’informatique affective analyse les expressions faciales des visiteurs devant les œuvres et leur remet en souvenir une carte postale visualisant leurs données émotionnelles.

Dans la santé, des outils thérapeutiques aident des patients atteints de troubles de la communication à mieux déchiffrer les signaux émotionnels de leur entourage. C’est notamment le cas pour les enfants autistes, pour lesquels des robots sociaux intégrant des technologies de reconnaissance des émotions ont été développés afin d’améliorer leurs interactions sociales.

Ce que ce terme dit de notre époque

Si l’expression « informatique affective » commence à entrer dans le langage courant, c’est parce qu’elle reflète une transformation profonde de notre rapport aux machines. Né dans les laboratoires de recherche à la fin des années 1990, le concept a longtemps circulé dans les seules sphères académiques. Pendant longtemps, le grand public considérait l’ordinateur était un outil purement logique : on lui donnait des instructions, il exécutait. Avec l’informatique affective, la machine devient un interlocuteur capable de tenir compte de notre humeur, de notre niveau de fatigue, de notre engagement.

Ce glissement dit quelque chose d’essentiel sur nos attentes vis-à-vis des technologies : nous ne voulons plus seulement qu’elles soient efficaces, nous voulons qu’elles soient attentives. L’informatique affective est le nom donné à cette ambition, celle de machines qui cherchent à s’adapter à l’humain qui se trouve en face d’elles, déplaçant une frontière que l’on croyait stable : celle qui sépare le monde du calcul du monde du ressenti.


La série « L’envers des mots » est réalisée avec le soutien de la délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture.

The Conversation

Charlotte De Sainte Maresville a reçu des financements de ANR dans le cadre du projet France relance 2030.

14.10.2026 à 10:33

Un « espace liminal » entre les humains et l’IA : la frontière sera-t-elle moins discernable qu’on voudrait le croire ?

Ganesh Gowrishankar, Chercheur au Laboratoire d'Informatique, de Robotique et de Microelectronique de Montpellier, Université de Montpellier
Madalina Croitoru, Prefessor, Université de Montpellier
Il existe quelque chose d’étrangement rassurant dans la manière dont nous continuons à parler de l’intelligence artificielle. Comme si la géométrie fondamentale de cette relation avait déjà été tracée une fois pour toutes. D’un côté, les êtres humains. De l’autre, les machines.
Texte intégral (2021 mots)
Avec nos collègues artistes, nous explorons la manière dont l’augmentation corporelle et la réalité augmentée peuvent transporter créateurs et publics vers des « environnements liminaux », à la frontière entre humains et IA. M. Oku, Evision Tokyo, Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • Les outils étaient jusqu’à présent bien distincts de l’être qui les utilisait.

  • Aujourd’hui, l’émergence des systèmes d’intelligence artificielle grand public brouille les pistes : nos souvenirs et nos décisions sont souvent intimement liés à nos traces numériques tandis que les systèmes informatiques modernes se nourrissent de nos données.

  • Considérer un effacement progressif de cette frontière conceptuelle permet de changer les termes des débats et des réflexions autour de l’essor de l’IA.


Il existe quelque chose d’étrangement rassurant dans la manière dont nous continuons à parler de l’intelligence artificielle. Comme si la géométrie fondamentale de cette relation avait déjà été tracée une fois pour toutes. D’un côté, les êtres humains. De l’autre, les machines.

Pourtant, les machines deviennent plus rapides, plus convaincantes, plus autonomes ; les humains s’adaptent, résistent, ou finissent peut-être par s’effacer un peu. Mais la frontière qui sépare les deux demeure remarquablement peu interrogée, comme si sa permanence allait de soi.

Et pourtant, à mesure que nous vivons avec ces systèmes, quelque chose de plus ambigu commence à apparaître.

Une interaction avec les systèmes artificiels de plus en plus internalisée

La particularité de l’intelligence artificielle contemporaine réside précisément dans son refus de rester à l’extérieur de nous-mêmes.

Les outils d’autrefois occupaient une place relativement simple dans nos existences. Un marteau prolongeait la main. Un télescope étendait la portée du regard. Un ordinateur facilitait le calcul. On les utilisait tout en restant solidement ancré dans son identité propre.

L’intelligence artificielle vient troubler cet équilibre. Peu à peu, l’interaction cesse de paraître cognitivement extérieure. La mémoire se disperse dans des archives numériques auxquelles nous revenons sans cesse. Les décisions émergent d’une négociation continue avec des algorithmes capables d’anticiper nos préférences (à l’image des systèmes de recommandation déployés sur les grandes plateformes numériques) avant même que celles-ci ne se soient entièrement formées.

Les systèmes fondés sur le dialogue argumentatif illustrent cette transformation en intégrant les réactions de l’utilisateur dans un processus itératif de justification et de révision des recommandations : la réflexion peut désormais se déployer au travers d’échanges avec des agents conversationnels. En somme, la pensée humaine emprunte de plus en plus souvent des structures artificielles avant de revenir vers nous, subtilement transformée.


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Dans le même temps, les systèmes artificiels se nourrissent d’immenses quantités de traces de l’expérience humaine. Les modèles de langage y découvrent les multiples formes d’expression des émotions et acquièrent la capacité d’en interpréter les nuances. Ils en ont appris les indices linguistiques, les nuances affectives et les contextes d’expression, jusqu’à reconnaître des états émotionnels complexes dans les interactions textuelles. Ils assimilent les traces de l’expérience humaine sans jamais relever de l’expérience humaine elle-même.

Ce qui apparaît alors est un « espace liminal » : un territoire où il n’y a ni fusion véritable ni séparation nette, mais un état intermédiaire, fluide, dans lequel les catégories qui structuraient autrefois nos interactions perdent progressivement leur évidence.

L’humain devient partiellement artificiel à travers l’externalisation graduelle de sa cognition, de sa perception et de son action. La machine, quant à elle, absorbe le langage, les mouvements, les comportements et les affects humains au fil même de l’interaction. Autour d’eux, l’environnement commence lui aussi à se transformer, acquérant une nature hybride qui lui est propre.

Aucune de ces catégories ne disparaît complètement. Mais aucune ne ressort intacte de la rencontre.


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main avec un sixième doigt robotique
Avec des collègues scientifiques au Japon, nous étudions la manière dont l’augmentation corporelle – notamment à travers l’ajout d’un sixième doigt robotique – modifie le comportement, le cerveau et la perception sociale de l’utilisateur. G. Gowrishankar et Y. Miyawaki, University of Electro-Communications (UEC) Tokyo., Fourni par l'auteur

Les technologies d’augmentation des capacités humaines : au cœur de cette ambiguïté

Une personne munie d’une prothèse adaptative est accompagnée par un dispositif qui ajuste continuellement son comportement à ses mouvements et à ses intentions. Cette logique d’adaptation s’étend aujourd’hui aux prothèses motorisées du membre inférieur, capables d’ajuster leur assistance à la dynamique de la marche.

Au-delà de la compensation d’une fonction perdue, les robots portables prolongent le corps en lui offrant de nouvelles possibilités d’action, parfois au moyen de membres supplémentaires directement contrôlés par l’utilisateur.

D’autres approches privilégient une collaboration étroite entre l’humain et des bras robotiques portés sur le corps afin d’assister l’exécution de tâches complexes.

Enfin, les systèmes cognitifs prédictifs exploitent les données produites en continu par l’utilisateur pour anticiper certains de ses états ou besoins et adapter leur fonctionnement en conséquence.

La pensée, le mouvement et la perception commencent à circuler simultanément entre des couches biologiques et artificielles. L’agentivité déborde progressivement les limites du corps pour se distribuer dans des systèmes qui anticipent, répondent et s’adaptent en retour. Et le cerveau, lentement, redéfinit ce qu’il considère comme faisant partie du corps et du soi.

Ce qui émerge n’est alors ni entièrement humain ni entièrement artificiel, mais une condition plus fluide, continuellement reconstruite à travers l’interaction avec la machine et l’environnement qui l’entoure.

Les machines transforment aussi notre environnement

La réalité virtuelle et la réalité augmentée offrent sans doute l’expression la plus visible de cette transformation de l’environnement. Dans ces univers immersifs, le corps demeure physique tandis que la perception s’ancre dans un monde généré computationnellement. La présence cesse de coïncider parfaitement avec l’espace matériel. L’environnement lui-même acquiert une qualité « liminale », suspendue quelque part entre réalité tangible et construction artificielle.


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Pourtant, une grande partie des discussions actuelles autour de l’intelligence artificielle continue de se concentrer sur l’intelligence, la conscience ou le remplacement de l’humain. Ces questions sont certes importantes, mais elles ne sont peut-être pas les plus profondes.

La transformation essentielle n’est pas dans un éventuel remplacement de l’humain

La transformation principale réside dans l’effacement progressif des frontières conceptuelles au moyen desquelles les sociétés modernes ont longtemps organisé leurs relations avec les machines et avec leur environnement.

Et c’est peut-être cela qui confère à l’intelligence artificielle contemporaine son étrange mélange de fascination et d’inquiétude. L’interaction ne modifie pas seulement nos habitudes ou nos comportements. Elle commence à déstabiliser les catégories mêmes à travers lesquelles nous avons traditionnellement compris ce que nous sommes, ce que sont nos machines et ce que sont les mondes que nous habitons.

Les collaborations futures entre psychologues, neuroscientifiques, informaticiens et artistes seront essentielles pour explorer cet espace liminal. Comprendre comment il transforme le cerveau humain, les comportements individuels et les dynamiques sociales constitue une étape nécessaire si nous souhaitons développer une intelligence artificielle conçue comme une entité de collaboration plutôt que comme une entité de compétition.


Les auteurs remercient Shotaru Oku et l’équipe d’Evision Tokyo pour leur collaboration artistique de longue date, marquée par la réalisation conjointe de spectacles et d’œuvres cinématographiques immersives, ainsi que pour les échanges qui ont enrichi les travaux présentés dans cet article.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

14.10.2026 à 10:33

Pourquoi les petits chiens vivent-ils plus longtemps que les grands ?

Sara Hoummady, DMV, PhD, Associate professor in ethology and animal nutrition, UniLaSalle
Léna Rousseau, Postdoctoral fellow, UniLaSalle
Chez la plupart des animaux, les grandes espèces vieillissent plus lentement que les petites, le chien fait donc figure d’exception.
Texte intégral (1703 mots)
Les chiens de grande race ont tendance à avoir une espérance de vie plus courte que les chiens de petite race. Carl Campbell/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Au sein de l’espèce canine, de réelles différences d'espérance de vie sont observées entre les chiens de petite et de grande race.

  • Un chihuahua peut souffler ses 16 bougies, alors qu’un dogue allemand ne dépasse que rarement les 10 ans.

  • Derrière cette simple observation se cache une véritable question scientifique d'actualité.


Le chien, lorsque l’on regarde à l’échelle intra-spécifique contredit une tendance du vivant au niveau interspecifique : celle qui veut que les espèces de grande taille aient en général une espérance de vie plus longue. L’éléphant vit ainsi des décennies, tandis que le rat, lui, n’a qu’une espérance de vie de trois ans.

Chez le chien, les individus de petites races ont tendance à vivre plus longtemps que ceux de grandes races. Ce paradoxe est au cœur de nombreuses études en gériatrie canine, alors même qu’un médicament est actuellement testé aux États-Unis pour augmenter la longévité des chiens de grande taille.

Une relation claire entre la taille et la longévité

Une étude états-unienne portant sur plus de 2 millions de chiens, suivis par leur vétérinaire au moins deux fois entre janvier 2010 et décembre 2012, a permis d’observer que l’espérance de vie des chiens de taille géante (plus de 40,9 kg) était de 11,11 ans, contre 13,38 ans pour les grandes races (entre 22,7 kg et 40,9 kg), 13,86 ans pour les races de taille moyenne (entre 9,1 kg et 22,7 kg) et 14,95 ans pour les petites races (moins de 9,1 kg), avec une survie supérieure pour les chiens croisés (14,45 ans) comparés aux chiens de race pure (14,14 ans).

Bien que la taille reste un des facteurs importants, ce n’est pas le seul à intervenir. D’autres facteurs semblent jouer un rôle, comme la brachycéphalie (le fait d’avoir un nez très court, comme chez le carlin) ou encore le sexe et le statut reproducteur (stérilisé ou non) de l’individu. Ces tendances se retrouvent dans les bases de données d’autres pays.

Des profils de maladies différents selon la taille

Des données issues du Dog Aging Project apportent des éléments de réponse à ce phénomène. La taille semble associée à la survenue de maladies cutanées, de cancers ainsi qu’à des maladies infectieuses et orthopédiques. Les chiens de grande race sont ainsi plus à risque de certaines maladies chroniques, comme les cancers, tandis que les chiens de petite race développent plutôt des maladies cardiaques ou ophtalmologiques. Une étude se focalisant sur les cancers et leur malignité a mis en évidence que cette dernière augmente globalement avec la taille.

Ces premières données suggèrent une piste : les grandes races seraient plus à risque de certaines maladies mortelles. Mais cette hypothèse ne permet pas, à elle seule, d’expliquer cette différence.

Croissance et vieillissement : des pistes biologiques

Une autre piste est également explorée : celle de la croissance rapide des grandes races. Au cours de ses premiers mois de vie, un chiot dogue allemand passe de quelques centaines de grammes à la naissance, à plus de 50 kg en deux ans. Il s’agit d’une croissance très exigeante sur le plan biologique, comparée à celle d’un chihuahua.

Pour permettre cette croissance, l’organisme active fortement des mécanismes qui stimulent la production et la multiplication des cellules. L’un des principaux acteurs de cette croissance est l’IGF-1 (Insulin-like Growth Factor 1), une molécule proche de l’insuline. Ce facteur de croissance agit comme un signal ordonnant aux cellules de croître, de se multiplier et de fabriquer davantage de protéines. Ce mécanisme a été vérifié au sein de différentes espèces, de la souris à l’humain, il a été démontré qu’une signalisation élevée de l’IGF-1 était associée à une vie plus courte. Chez les chiens, les concentrations d’IGF-1 sont plus élevées chez les grandes races que chez les petites, ce qui crée une réelle différence au sein de la même espèce, une spécificité de l’espèce canine.

Cette croissance accélérée pourrait avoir un coût à long terme : une activité cellulaire et un renouvellement des tissus plus importants pourraient augmenter les dommages cellulaires ou solliciter davantage les mécanismes de réparation de l’organisme. À terme, cela pourrait contribuer à un vieillissement plus rapide.

Cette hypothèse reste toutefois à démontrer, l’IGF-1 n’est probablement pas le seul mécanisme en jeu pour expliquer cette différence de longévité entre les petites races et les races dites « géantes ». D’autres modifications du métabolisme sont également observées. Les cellules des grands chiens présenteraient une activité glycolytique plus importante pour dégrader le glucose et produire de l’énergie. Ces modifications pourraient être liées à une plus forte sollicitation des cellules et, à long terme, contribuer au stress cellulaire et au vieillissement.

Il est aussi possible de citer le tryptophane, un acide aminé utilisé par l’organisme pour fabriquer différentes molécules, dont le métabolisme est différent entre les chiens de grande et de petite race. Or, certaines voies de transformation du tryptophane interviennent dans des processus liés au fonctionnement cellulaire, à l’immunité et à l’inflammation. Cette différence pourrait donc constituer une nouvelle piste de compréhension.

Enfin, une étude de grande ampleur portant sur près de 900 chiens a mis en lumière un nouveau mécanisme qui pourrait expliquer cette différence de longévité. Les chercheurs se sont intéressés à l’épigénétique : les modifications biochimiques qui modifient l’activité des gènes sans en changer le code génétique. Les étiquettes « méthyl », qu’ils ont investigué, empêchent les gènes d’être lus. On sait déjà qu’au cours du vieillissement ces étiquettes sont progressivement perdues. Mais les chercheurs ont montré que chez les grands chiens, ce processus était accéléré par rapport aux petits chiens : ils en perdent 35 % de plus par an. La perte des étiquettes méthyl est ici spécifique à certaines régions mobiles de l’ADN appelées transposons ou gènes sauteurs. La découverte de ces éléments avait d’ailleurs fait remporter le prix Nobel à Barbara McClintock en 1940 ! Libres de se déplacer, les gènes sauteurs induiraient alors les dommages cellulaires liés à l’âge. Les grands chiens souffriraient donc d’un vieillissement plus rapide.

Une question encore ouverte

Il reste encore beaucoup de recherches à mener pour comprendre précisément pourquoi les petits chiens vivent plus longtemps que les grands. Les chiens partagent notre environnement et une partie de notre mode de vie. Ce contexte exceptionnel est également une source d’apprentissage pour les spécialistes du vieillissement humain, ainsi que pour les vétérinaires, afin de mieux cerner les spécificités de chaque espèce et de proposer un accompagnement personnalisé à chacun de nos animaux.

Que l’on partage sa vie avec un Jack Russell terrier (petite race) ou un bouvier bernois (race géante), le rythme du vieillissement se joue en partie dans les gènes, mais aussi dans la qualité de vie offerte au fil des années : cela passe par un suivi régulier du poids, un exercice régulier et un suivi vétérinaire. Les grands chiens nous quittent trop tôt, mais comprendre pourquoi, c’est déjà commencer à réfléchir à la manière de leur offrir, à nos côtés, une vie de qualité.

The Conversation

Sara Hoummady a reçu des financements de la FVE (Federation of Veterinarians of Europe), a travaillé dans l'industrie pharmaceutique vétérinaire et est membre fondatrice de l'Association Française pour la Gériatrie Animale et les Soins Palliatifs.

Léna Rousseau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.10.2026 à 18:07

« Si l’élection avait lieu dimanche prochain… » : une méthodologie contestable au cœur des sondages

Léo Gerville-Réache, Modélisation statistique, Université de Bordeaux
À l’approche de chaque élection, les sondages se multiplient, mais sont-ils vraiment fiables ? Focus sur la méthodologie fragile d’une question couramment posée par les instituts de sondage.
Texte intégral (2163 mots)

L’ESSENTIEL

  • La question la plus utilisée dans les sondages électoraux pose un sérieux problème méthodologique.

  • Elle pousse notamment les électeurs à répondre dans une immédiateté artificielle, elle force une prise de position dénaturée et ignore l’absence d’opinion.

  • Ce type de sondage produit des données biaisées qui influencent le débat politique et les choix des électeurs.


La présidentielle approche, et avec elle revient le rituel du baromètre des intentions de vote, pilier du commentaire politique. Des mois avant le scrutin, pour mesurer le pouls de l’opinion, la quasi-totalité des instituts recourt à la même question :

« Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? »

Cette formule consacrée est souvent présentée comme une simple commodité de recueil. Elle repose pourtant sur une expérience de pensée contrefactuelle qui brouille durablement le débat démocratique.

La sociologie de l’opinion publique documente ce problème méthodologique depuis longtemps. Le protocole de collecte, lui, continue de l’ignorer.

La fiction comme protocole de mesure

Une proposition contrefactuelle repose sur une prémisse explicitement contraire aux faits. Par définition, l’élection n’a pas lieu dimanche prochain (sauf dans la semaine du scrutin).

Ce dispositif impose un double forçage :

  • un forçage temporel : on demande au citoyen d’agir dans une situation d’urgence artificielle, court-circuitant le temps long de la délibération, de la campagne officielle et des débats ;

  • un forçage de l’offre politique : pour poser la question, l’institut doit proposer une liste fermée de personnalités. Or, les candidatures officielles ne sont validées par le Conseil constitutionnel que quelques semaines avant le scrutin. Tester des hypothèses arbitraires des mois à l’avance relève du casting médiatique : cela confère une existence statistique à des candidatures virtuelles tout en invisibilisant des alternatives émergentes.

De plus, l’analyste ne mesure pas un comportement ou une disposition réels dans le monde présent, mais le résultat d’une simulation mentale sous contrainte, aussi imaginaire que contrefactuelle. On fait alors le pari non vérifié (et le plus souvent invalidé) que la règle de décision adoptée par un individu dans ce cadre est identique à celle qu’il adoptera le jour réel du scrutin.

Ce pari n’est pas propre aux sondages électoraux.

Depuis les années 1970, l’économie expérimentale a précisément documenté, sous le nom de « biais hypothétique », l’écart systématique entre ce que des individus déclarent qu’ils feraient dans un scénario fictif et ce qu’ils font réellement une fois la situation concrète. Par exemple, lorsqu’on demande à des individus combien ils seraient prêts à payer pour un bien, les méta-analyses convergent : leur réponse surestime en moyenne de deux à trois fois le montant qu’ils déboursent réellement lorsque la situation se produit.

Rien ne garantit que le vote imaginé un jour ordinaire de campagne échappe à ce même écart entre déclaration et comportement.


À lire aussi : Peut-on faire confiance aux sondages politiques ? Un statisticien nous donne les clés pour les décrypter


La mécanique de l’entonnoir : comment les sondages effacent le doute

Pour bien comprendre l’ampleur de cet artefact (c’est-à-dire un résultat purement artificiel fabriqué par l’outil de mesure lui-même), il faut ouvrir le capot méthodologique des notices déposées par les instituts auprès de la Commission des sondages.

Comment arrive-t-on à publier un graphique avec des barres totalisant 100 % d’opinions exprimées à des mois, voire des années, d’une élection ? Par une mécanique de triple réduction de l’échantillon.

  • Le filtre de la certitude absolue : les instituts évaluent la probabilité d’aller voter, souvent sur une échelle de 1 à 10. Pour établir les intentions de vote, les instituts restreignent leur échantillon aux seules personnes répondant 10/10, c’est-à-dire celles qui se disent « certaines d’aller voter ».

C’est un tri drastique. Affirmer une certitude absolue de participation des mois avant une élection est une posture contraignante, ce qui exclut mécaniquement une grande partie du corps électoral. L’ampleur de cette première coupe a été mise en lumière devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale du 26 mars 2025. Le rapporteur a notamment confronté l’Ifop à un sondage de décembre 2024 : sur 1 101 inscrits interrogés, 814 exprimaient une intention de vote, parmi lesquels 628 seulement se déclaraient certains de se déplacer. Bien que les instituts affirment utiliser l’ensemble du panel pour observer d’autres indicateurs, c’est bien sur ce sous-échantillon final – souvent restreint à environ 60 % du panel initial – que s’appuie le calcul strict des intentions de vote.

  • L’illusion de l’urgence : aux survivants de ce premier filtre, on impose le fameux forçage contrefactuel (« Si l’élection avait lieu dimanche prochain… ») assorti d’une liste arbitraire.

Ce cadre fictif exige une projection artificielle dans l’immédiateté, forçant une prise de position dénaturée. Une démarche méthodologiquement sincère consisterait, au contraire, à respecter la réalité de cette échéance lointaine : il s’agirait de demander aux électeurs pour qui ils auraient le plus de chances de voter à la date effective du scrutin, plutôt que de les forcer à simuler un vote imaginaire.

  • L’invisibilisation des indécis : malgré l’urgence de cette situation fictive, une proportion significative de ces électeurs (entre 15 % et 25 %) pourtant « certains d’aller voter » refuse de choisir un nom, déclarant ne pas se prononcer (NSP) ou vouloir voter blanc.

Que fait la mécanique sondagière ? Si les instituts se défendent d’ignorer ces profils en affirmant les conserver pour analyser l’évolution générale des électorats, tous les excluent de fait lors de la publication médiatique. Comme l’exige la simulation d’un résultat électoral fondé sur les seuls suffrages exprimés, les pourcentages finaux sont systématiquement recalculés uniquement sur le noyau de ceux qui ont donné un nom, afin d’atteindre artificiellement la somme parfaite de 100 %.

Le « déchet » statistique qui était en réalité la donnée

L’argument technique souvent avancé pour justifier ce nettoyage mécanique est celui de l’ « exploitabilité ». Pour les commentateurs en quête de classements, le flou est perçu comme un bruit gênant, un résidu qu’il faut expurger. Le contrefactuel et la pratique du redressement (modifications des données brutes d’un sondage pour rendre l’échantillon plus « représentatif » de la population globale) servent de compresseurs d’indécision.

Pourtant, lorsqu’une part massive des électeurs ne sait pas quoi répondre ou attend la campagne, ce n’est pas un échec de la mesure : c’est l’état réel du système. L’indécision à huit mois du scrutin n’est pas une absence d’opinion, c’est une donnée politique fondamentale.

Le sociologue Pierre Bourdieu formulait déjà cette critique en 1973, dans son texte fondateur « L’opinion publique n’existe pas » : les instituts, en supposant que tout le monde a une opinion et que toutes les opinions se valent, produisent un artefact statistique là où il faudrait au contraire restituer les rapports de force et les degrés d’investissement réels des enquêtés. Le contrefactuel temporel décrit ici n’est jamais qu’une version actualisée et techniquement affinée de ce même mécanisme : il ne se contente plus de faire comme si toutes les opinions se valaient, il fait comme si l’absence d’opinion elle-même n’existait pas.

En éliminant cette zone de flou pour fabriquer des scores lisses, le sondage produit un artefact d’opinion. Cette présentation a des effets directs sur le jeu politique : elle fige prématurément le paysage, dicte le « vote stratégique » selon des rapports de force fictifs et transforme la campagne – censée être un espace de persuasion – en une simple vérification d’un pronostic autoentretenu.

Pour une hygiène du questionnement

Une exigence de rigueur doit s’appliquer dès la conception du protocole d’interrogation. Il faut changer les questionnaires.

La question aujourd’hui favorite des instituts de sondage, « Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? », ne devrait plus être utilisée.

Elle devrait être remplacée par une question ancrée dans le réel, une mesure scientifiquement et démocratiquement sincère, qui laisse place à l’incertitude et à la délibération :

« Dans huit mois se tiendra l’élection présidentielle. Il est possible que les personnalités suivantes se présentent, mais à ce stade, la liste n’est pas définitive. Aujourd’hui, pour laquelle auriez-vous le plus de chances de voter, ou préférez-vous attendre de connaître les candidats officiels, de découvrir leurs programmes et de voir comment la campagne évolue avant de vous prononcer ? »

Cette seconde formulation, certes plus longue, change tout le paradigme de la mesure. En explicitant le statut incertain des candidatures et la distance au scrutin, elle rappelle précisément à l’électeur ce sur quoi il se prononce. Surtout, en intégrant organiquement et explicitement les raisons rationnelles de patienter, elle ne traite plus l’indécision comme un déchet statistique qu’il faudrait cacher. Elle la valide comme une posture civique légitime.

Dans cette configuration, si, par exemple, 50 % des sondés répondent qu’ils attendent le déroulement de la campagne, la donnée publiée sera exactement celle-ci. Ce ne sera plus un « non-résultat », mais la photographie honnête d’un corps électoral en phase de réflexion.

Le respect du suffrage universel commence par le respect de sa temporalité. Un sondage ne devrait pas contraindre l’électeur à mimer le geste d’un vote fictif pour satisfaire le rythme continu de l’actualité et produire des classements prématurés. Reconnaître le droit au doute et à l’observation n’affaiblit pas la valeur de l’information statistique : cela lui redonne sa juste place et sa dignité scientifique et démocratique.

The Conversation

Léo Gerville-Réache ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.10.2026 à 18:06

Santé mondiale : Le multilatéralisme est en crise, mais peut-on vraiment s’en passer ?

Marie-Paule Kieny, Experte en santé publique internationale, présidente du conseil d'administration de la DNDi (Drugs for Neglected Diseases Initiative) et du Medicines Patent Pool, Auteurs historiques The Conversation France
Michel Kazatchkine, Senior Fellow, Institut des Hautes Etudes en affaires internationales et développement, Genève
Sana Kahlaoui de Courcelles, Director, Global Coalition for Social Justice, ILO, Université de Genève
Le multilatéralisme est actuellement en crise. S’il est tentant de le remplacer par des accords de coopération impliquant un nombre de participants plus restreint, cette approche n’est pas toujours la bonne.
Texte intégral (2642 mots)

L’ESSENTIEL

  • En réponse à la crise du multilatéralisme, il est tentant de privilégier des accords de coopération restreints, tels que des coalitions de pays ou des accords régionaux.

  • En santé, certaines fonctions nécessitent une participation universelle pour être efficaces ou légitimes, tandis que d’autres peuvent être organisées à l’échelle régionale ou par des coalitions plus restreintes.

  • La réforme du multilatéralisme ne doit pas consister à le remplacer par un « minilatéralisme », mais plutôt à adapter les architectures de coopération à la nature des enjeux.


Le multilatéralisme à vocation universelle, incarné notamment par le système des Nations unies, traverse une crise profonde. Les rivalités entre grandes puissances entravent le fonctionnement de certaines institutions multilatérales tandis que l’ordre international se fragmente progressivement en blocs concurrents. Les institutions internationales sont, par ailleurs, régulièrement critiquées pour leur lenteur et leur manque d’efficacité.

Ces critiques ne sont pas sans fondement : les institutions du système des Nations unies, pour beaucoup créées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, peinent à s’adapter aux rapports de force du XXIᵉ siècle. Les divisions entre États paralysent souvent les processus de décision, et les organisations internationales doivent composer en permanence avec des rapports de force politiques qui réduisent leur capacité d’action.

Face à ces difficultés, des formes de coopération plus restreintes se multiplient : G7 et G20 Créé en 1975, le G7 est un forum informel qui réunit chaque année les dirigeants de sept grandes économies industrialisées et démocratiques (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni). L’Union européenne y est associée. L’objectif est de coordonner les positions des participants sur l’économie, la sécurité et les grands enjeux mondiaux. Ses décisions ne sont pas juridiquement contraignantes.

En 1999, cette consultation a été élargie aux grandes économies émergentes pour former le G20, qui regroupe 19 pays et deux unions régionales (l’Union européenne et, depuis 2023, l’Union africaine).
,coalitions de pays partageant les mêmes intérêts, alliances à géométrie variable ou accords régionaux.

Ce « minilatéralisme » présente des avantages réels. Réunir moins de pays peut permettre de décider plus vite, d’expérimenter de nouvelles solutions et d’éviter les blocages inhérents à la recherche d’un consensus universel. Mais cette efficacité potentielle soulève aussi des questions de légitimité, d’équité et de responsabilité : qui décide, au nom de qui, et avec quelles conséquences pour ceux qui ne participent pas ?

Une plus grande agilité suffit-elle à faire de ces coalitions une alternative aux institutions universelles ? La réponse dépend moins du nombre de pays autour de la table que de la nature des fonctions à assurer, comme l’illustre l’exemple de la santé mondiale.

La santé mondiale, un cas d’école

Les travaux sur les biens publics mondiaux montrent que les contributions des différents acteurs ne se combinent pas toujours de la même manière. Cette expression désigne des biens dont personne ne peut être exclu et dont le bénéfice pour l’un ne réduit pas celui des autres, avec des effets qui dépassent les frontières nationales. Dans certains cas, une coordination étroite est essentielle : le contrôle du trafic aérien mondial, par exemple, suppose que tous les acteurs appliquent des règles et des standards compatibles.

Dans d’autres, les efforts s’additionnent. C’est largement le cas de la lutte contre le changement climatique : chaque réduction d’émissions contribue au résultat collectif. Des coalitions de grands émetteurs peuvent donc avancer plus rapidement sur certains objectifs, expérimenter des solutions ou créer des incitations pour que d’autres pays les rejoignent. C’est le principe des « clubs climatiques » – des coalitions de pays qui s’engagent sur des mesures climatiques ambitieuses et qui imposent des pénalités commerciales aux pays restés en dehors. Les recherches révèlent toutefois que ces clubs sont davantage susceptibles de compléter le cadre multilatéral que de s’y substituer.

Enfin, certains biens communs obéissent à la logique du « maillon le plus faible » : le niveau de protection de tous dépend alors de la contribution du pays le moins capable d’agir. L’universalité n’est donc pas toujours nécessaire. Mais dans certaines situations, elle cesse d’être un idéal politique ou moral : elle devient une condition d’efficacité. La surveillance des maladies infectieuses illustre particulièrement bien cette logique du « maillon le plus faible », en particulier lorsqu’il s’agit de détecter rapidement une nouvelle menace et de la signaler.

Quand la solidarité renforce la sécurité

Le contrôle de certaines maladies contagieuses est classiquement décrit comme un bien public de type « maillon le plus faible ». En effet, la sécurité collective dépend notamment de la capacité de chaque pays à détecter rapidement un nouvel agent pathogène, à signaler une flambée épidémique et à partager les informations nécessaires à la réponse. Une défaillance locale peut avoir des conséquences mondiales : si un seul pays est dépourvu de capacités de détection ou de notification, ou ne fait pas preuve de suffisamment de transparence, il fait courir aux autres un risque de crise sanitaire. La sécurité de tous dépend donc de la capacité de chacun, y compris du plus vulnérable.

Dans cette situation, aider les pays disposant des capacités de surveillance les plus faibles n’est pas seulement une exigence de solidarité, un idéal politique ou moral : c’est aussi une manière pour les pays disposant des capacités les plus solides de renforcer leur propre sécurité. Exclure les États les plus fragiles n’améliore pas l’efficacité du système. Le multilatéralisme universel n’est donc plus un choix parmi d’autres, mais la condition même de l’efficacité collective.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) permet à la fois d’organiser la surveillance et l’alerte internationales et de produire des normes communes indispensables à la circulation de l’information et à la coordination des réponses.


À lire aussi : Pourquoi l’Organisation mondiale de la santé est utile aux citoyens français


Le retrait des États-Unis de l’OMS offre aujourd’hui un test grandeur nature des risques liés à la fragmentation de cette architecture. La remise en cause par l’administration Trump du rôle des institutions internationales s’est accompagnée d’une préférence pour des relations directes entre États et pour la négociation d’accords bilatéraux, dans lesquels le poids politique et économique des partenaires tend à déterminer l’issue des négociations, au détriment de mécanismes de décision plus inclusifs.

Dans le domaine de la santé mondiale, un tel basculement risque d’entraîner une divergence croissante des normes sanitaires, des systèmes de surveillance et des mécanismes de réponse aux crises. Chaque puissance organiserait progressivement son propre réseau de coopération, avec le risque de voir émerger des architectures de plus en plus fragmentées et difficilement interopérables.

Si le recul est encore insuffisant pour en mesurer les conséquences à long terme, une analyse récente replace ce retrait dans une évolution plus profonde de l’ordre international dont dépend l’OMS et souligne que l’affaiblissement de celle-ci pourrait nuire aux États-Unis eux-mêmes.

Le problème dépasse largement la perte d’un important contributeur financier : il pose la question de la capacité à préserver des mécanismes universels de surveillance, d’alerte et de coordination dans un monde de plus en plus fragmenté. Face à un agent pathogène susceptible de franchir les frontières en quelques heures, aucune puissance ne peut durablement se protéger seule…

Réformer plutôt que renoncer

Ces constats ne plaident pas pour le maintien à l’identique des institutions multilatérales. Ils invitent plutôt à réserver l’universalité là où elle est indispensable, et à accepter des formes de coopération plus souples lorsqu’elles peuvent être plus efficaces.

Pour l’OMS, cela signifie préserver et renforcer les fonctions qui nécessitent la participation de tous : les mécanismes de surveillance et d’alerte prévus par le Règlement sanitaire international (RSI), ainsi que l’élaboration de normes communes.

Le RSI impose notamment aux États de développer des capacités de détection et de réponse et de notifier à l’OMS les événements susceptibles d’avoir une portée internationale ; il confie parallèlement à l’OMS une fonction mondiale d’alerte et de coordination.

Le RSI est juridiquement contraignant pour les États parties. Il leur impose notamment de développer certaines capacités de surveillance et de réponse, de notifier à l’OMS les événements susceptibles d’avoir une portée internationale et de rendre compte régulièrement de leur mise en œuvre. Son application repose toutefois principalement sur les dispositifs nationaux et sur le suivi organisé par l’OMS : le RSI ne prévoit pas de mécanisme classique de sanction en cas de non-respect.

D’autres activités, comme les achats groupés de médicaments et de vaccins, peuvent en revanche être organisées à l’échelle régionale ou par des coalitions de pays volontaires, quitte à élargir ensuite ces initiatives.

Réformer le multilatéralisme ne consiste donc pas à choisir entre universalisme et minilatéralisme, mais à les articuler en fonction des problèmes à résoudre.

Schéma récapitulant les différentes formes de coopération entre pays.
Fourni par l'auteur

Cela passe également par une participation plus effective des États aujourd’hui les moins influents, ainsi que par l’intégration plus systématique d’acteurs non étatiques, tels que collectivités territoriales, universités, secteur privé, fondations, organisations de la société civile.

Et la France et l’Europe ?

Pour la France et l’Union européenne, cette réflexion n’est pas seulement théorique. Dans un monde où les règles communes s’affaiblissent au profit des rapports de force, les puissances intermédiaires disposent de moins de leviers face aux plus grandes. La littérature montre d’ailleurs qu’elles ont traditionnellement privilégié les institutions internationales, le multilatéralisme et la construction de coalitions, qui leur permettent d’accroître leur capacité d’influence.

Le désengagement américain ouvre à cet égard un espace particulier pour l’Europe. Une analyse récente estime que l’Union européenne pourrait contribuer à préserver un ordre international fondé sur des règles et fédérer autour d’elle une coalition de pays partageant cet intérêt, tout en soulignant les limites politiques, budgétaires et militaires qui restreignent encore sa capacité de leadership.

Pour la France comme pour l’Europe, défendre le multilatéralisme ne signifie donc ni préserver à l’identique les institutions existantes ni refuser les coalitions plus restreintes. C’est un choix stratégique dans un monde où les rapports de force tendent à reprendre le pas sur les règles communes.

Le défi n’est donc pas de choisir entre multilatéralisme universel, régionalisme et coalitions restreintes. Il est de savoir les articuler – et de préserver l’universalité là où elle demeure irremplaçable.


Pour aller plus loin :

- Cet article est issu d’un travail mené dans le cadre de Santé mondiale 2030.

The Conversation

Marie-Paule Kieny est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.

Michel Kazatchkine est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.

Sana Kahlaoui de Courcelles est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.

13.10.2026 à 18:06

Logement : vivre seul est-il devenu la norme ?

Laurent Proulhac, Géographe, Laboratoire Ville Mobilité Transport, Université Gustave Eiffel
Près de quatre logements sur dix sont aujourd’hui occupés par une personne vivant seule. Une statistique qui recouvre des situations diverses et invite à repenser le secteur immobilier.
Texte intégral (2053 mots)
La vie en solo peut aussi bien s’inscrire dans un petit logement loué pour quelques années que dans une maison ou un grand appartement. Serinus/Pexels, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Vivre seul n’est plus seulement une transition, mais recouvre une diversité de situations.

  • La situation conjugale des personnes seules est variée, tout comme leurs profils économiques.

  • Cette situation peut exacerber les tensions sur le marché immobilier et invite à repenser le parc de logements.


Près de quatre logements sur dix sont aujourd’hui occupés par une personne vivant seule. Mais derrière cette configuration de plus en plus fréquente se cachent des réalités plus diverses qu’il n’y paraît. Les personnes seules ne peuvent plus être réduites à quelques figures sociales bien identifiées, comme l’étudiant en studio, le célibataire urbain dans un petit appartement ou la veuve dans une maison à la campagne.

Comme le souligne une étude menée par le bureau d’étude Intermède et l’Université Gustave Eiffel, soutenue par Leroy Merlin Source et Bouygues Immobilier, la vie en solo correspond à une variété de profils, de trajectoires, de conditions résidentielles et de territoires.

Vivre en solo : une réalité qui progresse

La vie en solo n’est plus une situation résidentielle marginale ou atypique. D’après les derniers recensements de la population par l’Insee, 39 % des résidences principales sont occupées par une seule personne. Ce chiffre a augmenté de près de 14 % entre 2016 et 2022, contre 5 % pour les logements occupés par deux personnes, alors que dans le même temps le nombre de logements de cinq personnes et plus a reculé de 4 %.

Cette évolution traduit une transformation des manières d’habiter, moins structurées par la vie en couple ou en famille, et contribue à faire évoluer la demande de logements.

Vivre seul chez soi recouvre désormais des réalités plurielles. Ce n’est plus seulement une étape avant une vie familiale ou une situation liée à un âge avancé, mais c’est une situation qui peut accompagner les mobilités professionnelles, les séparations et recompositions conjugales.

Des profils sociaux et conjugaux variés

Si la vie en solo progresse chez les 60-74 ans, elle augmente aussi fortement chez les moins de 24 ans et les 25-59 ans. Cette dernière tranche d’âge représente 43 % des personnes vivant seules, à peine 4 % de moins que les plus de 60 ans. Vivre seul est ainsi devenu une réalité courante à l’âge adulte, et notamment parmi les personnes en emploi qui représentent 43 % des personnes seules, contre 41 % pour les retraités et 16 % pour les autres inactifs, dont les étudiants.

Autre évolution notable, le nombre d’hommes vivant seuls progresse plus rapidement que celui des femmes, notamment entre 25 et 59 ans. Celles-ci restent cependant plus nombreuses, représentant 56 % des personnes seules, en raison de leur espérance de vie plus longue et du veuvage.

Vivre en solo ne signifie pas nécessairement avoir une situation économique plus défavorable. Les personnes seules ne sont pas davantage au chômage et se retrouvent dans l’ensemble de l’espace social, avec même une légère surreprésentation des cadres et des professions intermédiaires. Leur emploi est cependant plus précaire, avec davantage de CDD, de contrats d’apprentissage, d’intérim et d’emplois aidés.

La situation conjugale des personnes seules est elle aussi diverse. Près de la moitié sont célibataires tandis qu’un quart sont veuves ou veufs et un cinquième divorcées. Mais certaines personnes vivent seules tout en étant engagées dans une relation conjugale, par exemple dans le cadre de couples non cohabitants, de décohabitations partielles ou de formes de multilocalisation résidentielle. Près d’une personne seule sur dix est mariée, pacsée ou en union libre découlant, par exemple, de choix en termes de localisation professionnelle.

Inversement, être célibataire ne signifie pas toujours vivre seul : colocation ou coliving, chambre chez l’habitant ou habitat partagé, sont des situations parfois durables qui s’étendent à tous les âges de la vie. Ces situations conduisent à relativiser l’image de la vie en solo comme simple parenthèse entre deux périodes de vie en couple.

Des conditions de logement contrastées

Les personnes seules vivent dans des logements très différents. Elles occupent l’essentiel des très petits logements : près de neuf logements sur dix de moins de 30 m2 ou d’une pièce sont occupés par une personne seule. Cette réalité nourrit l’image de l’étudiant ou du jeune actif vivant en studio. Mais elle ne concerne qu’une minorité des personnes seules : 11 % seulement vivent dans moins de 30 m2, tandis que 38 % habitent dans des logements de 60 à 100 m2 et 15 % dans des logements de plus de 100 m2.

Andrex Neel/Pexels
Les étudiants et jeunes actifs vivant en studio ne constituent qu’une partie des personnes seules. CC BY

Vivre seul signifie donc également occuper un logement de grande taille, souvent un logement toujours habité après une séparation, le départ des enfants ou le décès du conjoint.

Le type de logement témoigne de la même diversité. Si la vie seule va majoritairement de pair avec l’appartement, la maison est loin d’être marginale : près de quatre personnes seules sur dix y résident, notamment les personnes veuves, divorcées ou mariées. Elles ne sont pas non plus seulement locataires. Près de la moitié sont propriétaires de leur logement (46 %), contre 36 % de locataires du parc privé et 16 % de locataires du parc social.

Entre étape transitoire et ancrage durable

Vivre seul est souvent perçu comme une situation de transition, après le départ du domicile parental, une séparation ou une mobilité professionnelle. Les données du recensement vont en partie dans ce sens : 16 % des personnes seules occupent leur logement depuis moins de deux ans, contre 10 % des personnes vivant dans un ménage de deux personnes ou plus.

Pour certaines, vivre seul correspond donc à une période de changement, parfois opéré dans l’urgence ou avec des ressources économiques limitées. Mais la vie seule peut aussi s’installer dans la durée : 20 % des personnes seules vivent dans leur logement depuis plus de trente ans.

La vie en solo peut aussi bien s’inscrire dans un petit logement loué pour quelques années que dans une maison ou un grand appartement occupé plusieurs décennies comme propriétaire. Mais les situations intermédiaires sont également nombreuses : personnes séparées qui restent dans leur logement familial, actifs occupés durablement seuls dans un logement de taille moyenne, retraités qui adaptent progressivement leur logement ou déménagent pour plus petit, actifs occupés seuls en habitat partagé ou encore couples non cohabitants qui organisent leur vie entre deux logements périodiquement ou durablement.

Dans les centres urbains, mais pas seulement

Les personnes seules vivent aussi bien dans les espaces ruraux que dans les petites villes et les grandes agglomérations. Mais elles sont particulièrement nombreuses à habiter dans les villes de plus de 200 000 habitants, davantage dans des communes centrales que dans des communes périurbaines. C’est vrai pour les moins de 24 ans, en raison des établissements d’enseignement supérieur, des emplois, des réseaux sociaux, des équipements et des aménités urbaines, mais aussi de l’offre de petits logements et du parc locatif.

Malgré tout, les couronnes périurbaines ne sont pas seulement l’espace des couples avec enfants et des maisons familiales. C’est d’ailleurs là que la croissance du nombre de personnes seules a été la plus forte ces dernières années, aussi bien parmi les 25-59 ans que les 60-74 ans. Il s’agit d’agriculteurs, d’actifs, de personnes séparées, ou encore des propriétaires de grandes maisons. Dans les espaces ruraux, les personnes seules sont plus âgées : trois sur dix ont plus de 75 ans.

Ces constats montrent que de nouvelles formes de vie en solo émergent : personnes en couple non cohabitantes, personnes âgées seules dans les centres urbains, actifs seuls dans les espaces périurbains, personnes seules dans de grands logements, etc.

Cette diversification des manières d’habiter produit une concurrence accrue pour l’accès à des petits logements encore trop peu nombreux pour la demande, notamment en ville, mais aussi dans les espaces périurbains, royaume de la maison individuelle.

Dans un marché où l’accès au logement est difficile, il ne suffit donc plus de construire davantage, mais aussi répondre à la pluralité des situations, en adaptant le parc de logements et ses modalités d’occupation. Cela suppose de faciliter l’accès à des logements abordables pour les personnes seules ne disposant que d’un revenu de référence, de permettre le maintien à domicile des personnes âgées, d’adapter les logements au vieillissement de la population, de développer des formes d’habitat partagé ou encore de réfléchir à la sous-occupation des logements devenus trop grands pour les occupants seuls.


Cet article a été co-écrit par Laurent Proulhac, chercheur au Laboratoire Ville Mobilité Transport, Université Gustave-Eiffel, et Benjamin Pradel, docteur en sociologie, co-fondateur d’Intermède, coopérative des transitions des lieux, territoires et modes de vie.

The Conversation

Laurent Proulhac ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.10.2026 à 18:05

Antisémitisme de Jordan Bardella : le RN stoppé dans sa tentative de séduction des juifs de France ?

Frédéric Strack, chercheur en sciences politiques, Sciences Po; Université de Sherbrooke
Jordan Bardella aurait écrit de nombreux commentaires antisémites il y a quelques années. Le soutien des électeurs juifs favorables au RN sera-t-il bouleversé ?
Texte intégral (2316 mots)

L’ESSENTIEL

  • Selon une enquête de Mediapart, Jordan Bardella, président du Rassemblement national, aurait écrit de nombreux commentaires antisémites par le passé.

  • En France, plusieurs enquêtes montrent que le vote des juifs autodéclarés s’est déplacé vers la droite et l’extrême droite ces dernières années.

  • Pour ces électeurs, La France insoumise est perçu comme plus dangereux que le RN, malgré l’histoire de ce parti d’extrême droite, profondément lié à l’antisémitisme.


Le 28 septembre dernier, le journal Mediapart livre les résultats d’une enquête retentissante : Jordan Bardella, président du Rassemblement national, aurait écrit dans le passé nombre de commentaires reprenant des poncifs antisémites. L’intéressé dément fermement.

Cette polémique réactive des accusations de longue date d’antisémitisme envers le Front national, que l’évolution en Rassemblement national visait à écarter. La polémique place ainsi ce parti dans une position inconfortable, et met en péril des années d’efforts pour apparaître comme le seul véritable défenseur des juifs de France. L’un des enjeux de cette séquence est ainsi de savoir si ces propos sont de nature à remettre en cause la stratégie souvent commentée de « dédiabolisation ».

Un soutien paradoxal au Rassemblement national

Les accusations d’antisémitisme au sein de l’extrême droite sont connues des juifs de France. L’on pense évidemment aux commentaires de Jean-Marie Le Pen, condamné, entre autres, pour contestation de crimes contre l’humanité et pour des propos antisémites. Mais l’on peut aussi évoquer la présence, dans l’orbite du parti, de personnes négationnistes ou antisémites, comme le démontrent, dans leur enquête, Judith Cohen-Solal et Jonathan Hayoun (2019). Les accusations d’antisémitisme à l’encontre d’au moins une partie du personnel politique d’extrême droite n’ont jamais disparu.

Et pourtant, cela n’a pas empêché le Rassemblement national d’engranger le soutien croissant de juifs : longtemps fidèles à la gauche non communiste, ils se sont progressivement tournés, à partir des années 1980, vers la droite et l’extrême droite.

Le tableau suivant établit ce déplacement électoral :

Les données sont issues du rapport de 2014 de l’Ifop pour Atlantico, Les votes juifs : poids démographique et comportement électoral des juifs de France. Les blocs politiques ont été obtenus en additionnant les pourcentages des divers candidats. En raison des arrondis, les totaux peuvent ne pas être équivalents à 100. Fourni par l'auteur

Aucune donnée comparable n’est disponible au-delà de 2012, mais les données de terrain collectées (cf. les Juifs orthodoxes en France, Presses universitaires de Rennes, 2025) signalent que le déplacement vers la droite et l’extrême droite se poursuit. Par exemple, à Sarcelles, lors de l’élection présidentielle de 2022, dans quatre bureaux de vote à forte présence juive, le vote pour Éric Zemmour s’est étendu de plus de 28 % à plus de 39 %, contre une moyenne de 11,55 % pour la ville. Un tel survote s’observe aussi dans les quartiers de Strasbourg à forte présence juive. Ce déplacement se retrouve dans le reste de la population, mais, dans le cas d’électeurs juifs, il est paradoxal au regard de l’histoire du Rassemblement national ex-Front national.

Comprendre l’extrême droitisation électorale des juifs de France

En 2007, Nicolas Sarkozy avait capté une part importante des votes juifs et, à nouveau en 2012 : les électeurs juifs l’ont soutenu à 45 % au premier tour, contre 27 % pour la population générale (cf. tableau ci-dessus). Mais la question migratoire et les attaques terroristes ont en partie disqualifié la droite classique et alimentent des craintes, notamment en matière d’insécurité.

La répétition de meurtres antisémites a, par exemple, fortement marqué les esprits, comme l’indique cette personne interrogée :

« Depuis le meurtre d’Ilan Halimi, on a eu l’hypercacher, on a eu Toulouse, on a eu madame Halimi, Sarah Halimi, on a eu Madame Knoll, ça commencer à chiffrer, ça commence à chiffrer. Sans compter les attaques non fatales qui ont peut-être fait moins de bruit. »

Cet argument de la sécurité va de pair avec un autre argument marqué à droite, celui de la faiblesse de l’État, comme l’exprime un témoin :

« Quand une manifestation pro-palestinienne est interdite et qu’elle a quand même lieu, l’affaiblissement du pouvoir est évident. »

À ces actes antisémites, nombre de juifs ajoutent des attaques terroristes, les associant parfois à l’immigration, qui entraînerait insécurité physique et culturelle. Ainsi, le thème du « grand remplacement » pouvait s’observer sur le terrain dès avant 2022. Des observations participantes nous ont donné accès à des conversations où ce thème étant repris sans discussion.

À ces occasions, Éric Zemmour, pas encore candidat à l’élection présidentielle, bénéficiait d’un soutien non caché. Ce soutien s’observe aussi de manière quantitative, avec toutes les précautions d’usage pour une population aussi réduite : 67 % des juifs interrogés considèrent qu’« Il y a trop d’étrangers dans notre pays ». Or, cette position peut conduire à un vote pour le Rassemblement national : 93 % de ceux qui ont voté Le Pen sont d’accord avec cette proposition, dont 84 % sont tout à fait d’accord. Or, ce sujet est depuis plusieurs années l’un des principaux thèmes de prédilection du Rassemblement national, d’autant plus que Nicolas Sarkozy, qui bénéficiait d’un large soutien (cf. tableau) n’est plus candidat à partir de 2012.

Composer avec l’antisémitisme du Rassemblement national

Ce mécontentement favorise d’autant plus le Rassemblement national que Marine Le Pen se fait fort de défendre la liberté individuelle contre « l’islamisme », y compris le droit des juifs de vivre et de pratiquer librement, sans craindre pour leur sécurité. En outre, le travail de « dédiabolisation » du parti, et d’éloignement des personnes accusées d’antisémitisme l’a rendu plus acceptable pour une partie des juifs interrogés. Une personne interrogée nous a par exemple indiqué :

« Je pense qu’elles [les filles de Jean-Marie Le Pen] ont reçu une éducation fortement antisémite, mais je pense que Marine (…) s’est sortie de ça. (…) je ne pense pas que ce soit une grande motivation chez elle. »

Dans le cadre de leur raisonnement politique, les juifs semblent ainsi, pour une partie d’entre eux tout du moins, prioriser les sujets : la perception d’une menace actuelle continue de l’emporter sur toute autre considération, y compris des accusations d’antisémitisme remontant à une dizaine d’années. Et ce, d’autant plus que, sur le plan politique, c’est La France Insoumise qui est vue comme antisémite, bien plus que le Rassemblement national.

En effet, les études disponibles (cf. la Tentation antisémite : haine des juifs dans la France d’aujourd’hui, Wieviorka, 2005 ; Français comme les autres ?, Tiberj, Brouard, 2005 ; l’An prochain à Jérusalem ? Fourquet, Manternach, 2016), considèrent souvent trois foyers d’antisémitisme : l’extrême droite, l’extrême gauche et les personnes musulmanes. Or, l’on observe un décalage partiel entre les données disponibles et les perceptions des juifs.

Par exemple, le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme indique que la « proximité affichée avec le Rassemblement national et les autres partis d’extrême droite favorise les préjugés envers les juifs », alors que la proximité avec La France insoumise (LFI) n’influe pas sur l’antisémitisme.

Pourtant, ce n’est pas ce que les juifs interrogés observent : ils citent l’extrême gauche comme acteur politique responsable de l’antisémitisme, bien devant l’extrême droite : 92 % considèrent que LFI contribue à la montée de l’antisémitisme, contre 49 % pour le RN. Une controverse récente peut alimenter cette perception, lorsque Jean-Luc Mélenchon a paru, par sa prononciation, souligner la judéité de certaines personnalités.

Mais c’est de loin la question d’Israël qui est au cœur de la différence de perception de LFI et du RN. Une personne interrogée indique par exemple que :

« Dans le parti de Mélenchon, même si ce n’est pas dit officiellement (…), il y a quand même quelque chose qui [le] perturbe par rapport à [l’antisémitisme], une obsession d’Israël qu’on ne retrouve pas chez Le Pen. »

Certains reprochent à Jean-Luc Mélenchon d’avoir tardé à dénoncer l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et d’avoir condamné la contre-offensive israélienne à Gaza. Mais, plus généralement, c’est le soutien apporté à la cause palestinienne qui est vu, par certains, comme hostile aux juifs. Une personne interrogée est catégorique :

« Ayant la fâcheuse manie de faire passer leur jalousie pour les juifs avant l’amour pour leur patrie, certains de nos concitoyens non juifs, commettent la plus grave erreur historique depuis la collaboration vichyste : celle de soutenir une cause qui ne les regarde en rien, et qui finira par les perdre. La seule différence est qu’à l’époque de Vichy l’extrême droite attisait la haine ouvertement (…), alors que, aujourd’hui, c’est l’extrême gauche qui a pris le dessus par son soutien aveugle et inconditionnel à la cause palestinienne. »

Dans ce contexte, il n’est pas certain que les révélations concernant Jordan Bardella privent le Rassemblement national du vote d’électeurs juifs.

Quoi qu’il en soit, les conséquences électorales ne dépendront pas des juifs. L’on ne rappellera jamais assez, en effet, que la faible taille de la population juive de France (moins de 1 %), qui plus est en déclin (les chiffres sont rares et à manier avec grande précaution, mais des estimations indiquent que la population juive de France serait passée de 600 000 à la fin des années 1990 à environ 450 000 dans les années 2020), lui retire tout poids électoral : même un repositionnement d’ampleur des juifs de France n’aurait qu’un effet négligeable sur le résultat de l’élection présidentielle de 2027. Les juifs figurent, certes, parmi les premiers concernés par cette controverse, mais les éventuelles conséquences électorales seront décidées par le reste de la population française.

The Conversation

Frederic Strack a reçu des financements de l'Université Paris Panthéon-Assas pour ses études doctorales.

13.10.2026 à 18:04

ICE : une chasse à l’homme contraire au droit et très lucrative pour Trump et ses amis

Anne E. Deysine, Professeur émérite juriste et américaniste, spécialiste des États-Unis, questions politiques, sociales et juridiques (Cour suprême), Université Paris Nanterre
Derrière les opérations musclées et souvent illégales de l’ICE, il y a des entreprises proches de Donald Trump, spécialisées dans la détention et la surveillance, qui obtiennent de juteux contrats.
Texte intégral (2824 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les opérations de la police fédérale de l’immigration (ICE) se caractérisent, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, par de nombreuses arrestations brutales, qui ont causé plusieurs morts, et par de multiples atteintes aux droits des migrants.

  • L’administration Trump s’emploie à ne pas respecter les décisions de justice, et la Cour suprême intervient régulièrement en sa faveur.

  • La politique d’expulsions profite à des entreprises privées de détention, de transport et de surveillance, dont certaines entretiennent des liens financiers avec Donald Trump.


Les brutalités de la police fédérale de l’immigration (ICE) et les violations des droits des personnes ciblées par l’administration Trump sont quotidiennes. Ce 8 octobre encore, un homme a été grièvement blessé par balle dans sa voiture par des agents de l’ICE à New York.

Un documentaire de Julie Peyrard et Christophe Astruc, diffusé sur France 5 le 11 octobre, fait le point sur les diverses facettes de cette « chasse à l’homme » dénoncée par les organisations des droits humains et très lucrative pour l’entourage de Donald Trump.

La chasse aux sans-papiers au mépris du droit

Le spectateur suit les équipes de l’ICE dans leurs rafles visant des sans-papiers – opérations conduites en violation aussi bien des promesses faites par Trump pendant la campagne électorale de 2024 que du droit états-unien.

Alors que durant sa campagne, le candidat avait promis de s’en prendre aux « worst of the worst » – c’est-à-dire aux pires criminels, notamment les meurtriers, les violeurs et les membres de gangs –, les troupes de l’ICE arrêtent dans la rue, près des écoles et même dans les tribunaux (avant que ce soit interdit par la justice, en juin dernier) tout individu susceptible d’être sans papiers, y compris au moins 500 citoyens états-uniens. Les critères sont l’apparence physique ou la langue parlée, ce qui facilite les arrestations au faciès, validées par la Cour suprême en septembre 2025.

Le film donne la parole aussi bien aux responsables, notamment à Greg Bovino, nommé à la tête de l’ICE après trente ans au Service de la frontière, comme aux nouvelles recrues – manifestement choisies davantage pour leur amour des armes et leur désir de « casser du sans-papiers » (sans oublier la prime de 50 000 dollars à l’embauche) que pour leur fort désir de faire respecter la loi et de protéger la sécurité à la frontière.

Les victimes sont également interrogées. Leurs témoignages – familles séparées, individus agressés… – sont d’autant plus bouleversants que, selon des données de l’ICE analysées par le Cato Institute, près de 73 % des personnes placées en détention en 2025 n’avaient pas été condamnées pénalement, et près de la moitié n’avaient même ni condamnation ni inculpation en cours – et cela, alors qu’elles sont présentes aux États-Unis depuis parfois plus de quinze ans, qu’elles ont un travail et payent des impôts.

Le spectateur comprend aussi que l’administration fait tout son possible pour agir dans l’urgence de façon à rendre les recours compliqués, voire impossibles. Certains sont arrêtés dans le Minnesota et immédiatement « expédiés » au Texas où les recours en habeas corpus (c’est-à-dire la possibilité, pour une personne détenue, d’aller devant un juge afin de contester la légalité de sa détention) sont plus difficiles.

La grande majorité sont placés en centre de rétention sans possibilité de demander une libération sous caution. Ce qui est à l’œuvre, c’est une machine qui vise à broyer, à instiller la terreur et à inciter un maximum d’immigrés de couleur (dans un contexte marqué par les déclarations hostiles de Donald Trump à l’égard de plusieurs communautés immigrées) à quitter d’eux-mêmes le pays.

Quand l’administration Trump défie les juges

Plusieurs milliers de recours ont été formés pour contester les décrets de l’administration, les arrestations illégales et les expulsions vers des pays tiers.

À ce jour, on compte plus de 40 000 poursuites actives, dont 38 000 requêtes d’habeas corpus à l’échelle nationale. La plupart des recours sont individuels et ont abouti à plus de 4 400 décisions d’illégalité de détention rendues depuis octobre 2025 par plus de 400 juges fédéraux.

Les autres sont collectifs : ils visent les arrestations « embuscades » dans les tribunaux ou le refus systématique de libération sous caution. Ces chiffres ne prennent pas en compte l’immense arriéré des tribunaux d’immigration administratifs : plus de 3 millions de dossiers en attente avec un délai d’attente moyen de 940 jours.

En règle générale, les juridictions de première instance ont fait droit aux demandes des requérants en suspendant l’application d’un décret, en s’opposant à certaines expulsions, en ordonnant à l’administration de libérer telle ou telle personne, de ne pas faire partir les avions remplis de sans-papiers vénézuéliens vers le Salvador ou encore de cesser de pratiquer des arrestations au faciès.

Mais, souvent, l’administration a voulu court-circuiter le processus normal de la justice et a demandé à la Cour suprême d’intervenir en procédure d’urgence. C’est un mécanisme qui existe, mais qui a été peu utilisé jusqu’à l’administration Trump qui, elle, en a usé et abusé durant son premier mandat et continue durant le second.

La Cour suprême n’est aucunement obligée d’accepter ces demandes, mais elle l’a fait et est intervenue à 19 reprises dans le cadre du shadow docket pour suspendre ou annuler les ordonnances émises par les juridictions dites « inférieures ».

La Cour suprême est aussi intervenue le 25 juin 2026 pour valider l’élimination par le Département de la sécurité intérieure (DHS) du statut de protection temporaire (TPS) accordé à des centaines de milliers de Syriens et d’Haïtiens ayant dû quitter leur pays en raison des conditions très difficiles dues à la guerre ou aux ouragans. Ils sont désormais la cible de l’ICE. Dans les États où ils sont ou étaient nombreux, comme l’Ohio, les entreprises de construction, de rénovation, les services de santé, les hôpitaux, par exemple, ne peuvent plus fonctionner à pleine capacité en raison de la pénurie de main-d’œuvre.

Seules deux des décisions de la Cour sont allées à l’encontre de l’administration Trump : en décembre 2025, lorsqu’elle a interdit le déploiement de La Garde nationale pour protéger la police de l’immigration ; et en juin 2026, quand elle a jugé illégal le décret présidentiel visant à supprimer le droit du sol (jus soli) pour les enfants d’immigrés en situation irrégulière.

Lorsque la Cour n’est pas intervenue, l’administration a, en de nombreuses occasions, refusé de se conformer aux décisions de justice. Ainsi, en mars 2025, alors qu’un juge avait interdit le décollage des avions vers le Salvador, l’administration a prétendu avoir eu connaissance de l’ordonnance trop tard, alors que les avions étaient déjà partis.

Dans l’affaire Kilmar Abrego García, expulsé par erreur vers le Salvador en mars 2025 (ce que l’administration avait fini par reconnaître), une décision de justice a exigé son retour immédiat sur le sol états-unien, mais les autorités ont fait preuve d’une telle mauvaise volonté pour le faire revenir qu’une juge fédérale du Maryland a dû menacer de les sanctionner pour outrage à la cour.

Un autre juge a conclu que l’administration n’avait pas accordé aux demandeurs d’asile expulsés vers des tiers pays la légalité processuelle (due process) garantie par la Constitution en expulsant des migrants vers des pays tiers sans leur accorder un préavis suffisant ni une possibilité effective de contester leur renvoi.

Selon un rapport de l’Associated Press publié en mai 2026, l’administration Trump a désobéi aux décisions de justice dans au moins 31 affaires distinctes. À ces manquements s’ajoutent des centaines de cas individuels dans lesquels des ordonnances judiciaires n’auraient pas été respectées. La stratégie de l’administration consiste à contester les décisions de justice pour des motifs de procédure de façon à retarder leur application.

Les profits de l’industrie des expulsions

La politique de renvoi systématique des migrants est un scandale en soi en raison de la violence, de la privation des droits et des nombreux refus de l’administration de se conformer aux décisions rendues par les juges. Mais il existe un autre aspect bien mis en lumière par le film : le développement d’entreprises qui profitent de cette politique d’arrestations, de détentions massives et d’expulsions vers le pays d’origine ou vers un pays tiers.

C’est un bel exemple de la corruption généralisée qui bénéficie à plusieurs entreprises de la détention privée, du transport aérien et de la surveillance électronique ainsi qu’à leurs actionnaires. Parmi les bénéficiaires, trois acteurs du transport aérien, CSI Aviation, MVM Inc. et Aveli Airlines, ont chacun décroché des contrats de plusieurs dizaines, voire centaines de millions de dollars – 673 millions (soit 601,7 millions d’euros) pour CSI Aviation, par exemple.

Parmi les géants de la détention privée, le groupe Geo est le grand gagnant : il a engrangé 710 millions de dollars (soit 634,8 millions d’euros) de revenus liés à l’immigration. Sa filiale BI Incorporated détient le monopole de la surveillance des migrants contraints de porter un bracelet électronique.

Autre géant de la détention privée, CoreCivic est régulièrement mis en cause pour les conditions sanitaires dans ses centres. Une enquête de WIRED, publiée en juin 2025, a recensé de nombreux appels aux services d’urgence depuis des centres de détention de l’immigration gérés par CoreCivic. Les incidents signalés vont des crises médicales aux blessures, en passant par les tentatives de suicide, dans un contexte marqué par des accusations de retards de soins et de négligence médicale.

Fondée en 2003 dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001, avec l’ambition de mettre l’analyse des données au service du renseignement et de la lutte antiterroriste, Palantir Technologies est aujourd’hui un prestataire majeur de l’ICE. Ses logiciels permettent notamment de croiser des données afin d’identifier les personnes ciblées par les opérations d’arrestation et d’expulsion.

Toutes ces entreprises, ainsi que celles qui construisent le mur à la frontière du Mexique, ont pour point commun d’avoir obtenu ces contrats lucratifs parce qu’elles ont financé de façon massive les campagnes de Donald Trump. Le groupe Geo a par exemple, selon les données de la commission électorale fédérale (FEC), versé plus de 4 millions de dollars au principal superPac (MAGA Inc.) ainsi qu’à divers comités à statuts divers qui financent les frais d’avocats de Donald Trump.

Si l’on est tenté de leur accorder le bénéfice du doute et de la « coïncidence », Geo a versé un autre million de dollars juste après avoir obtenu un contrat fédéral de 529 millions de dollars pour l’ouverture d’un centre de rétention dans le Colorado. Et, pour boucler la boucle, Donald Trump est actionnaire de ces entreprises dont les bénéfices ont augmenté de façon exponentielle : selon une enquête de CREW publiée en juillet 2026, ses courtiers ont effectué 29 opérations sur les actions de ces deux entreprises depuis son retour au pouvoir, alors même que leurs résultats financiers progressaient fortement.

Un effet sur les midterms ?

De ce panorama terrible émerge néanmoins un rayon de lumière : la solidarité que l’on voit à l’œuvre à Minneapolis, quand les habitants se mobilisent pour aider les sans-papiers et patrouillent pour alerter de l’arrivée de la police de l’immigration ; mais aussi, plus largement, le fait est que dans leur majorité, les Américains sont choqués que l’on arrête leurs voisins, la nounou de leurs enfants, leur jardinier ou l’aide-soignante qui s’occupe de leurs parents.

On ne saura sans doute jamais quel aura été le poids exact de ce sentiment dans les résultats des midterms du 3 novembre prochain, mais la brutalité de l’administration, si contraire à l’image que les Américains aiment à avoir d’eux-mêmes, aura sans doute joué un rôle. Si la victoire démocrate annoncée par les sondages se matérialise, elle sera en partie due à la réaction de l’électorat contre la brutalité des troupes de l’ICE et contre la corruption de Donald Trump et de son administration.

The Conversation

Anne E. Deysine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.10.2026 à 18:03

Europe, Chine, États-Unis : trois manières différentes de réguler l’IA

Jingyan Wu, Doctorante en sciences économiques, Université Côte d’Azur
En ce qui concerne l’IA, Union européenne, États-Unis et Chine combinent régulation, innovation et politique industrielle. Leurs différences tiennent surtout aux institutions et aux outils mobilisés.
Texte intégral (2236 mots)

L’ESSENTIEL

  • En matière d’IA, l’Union européenne, les États-Unis et la Chine combinent tous trois régulation, innovation et politique industrielle, malgré des approches institutionnelles distinctes.

  • Les trois puissances investissent dans les infrastructures, les compétences et l’industrie de l’IA, tout en cherchant à maîtriser les risques.

  • L’UE privilégie des obligations communes, les États-Unis des cadres de gestion des risques, et la Chine des obligations directes imposées aux fournisseurs.


Ces dernières années, les débats sur la régulation du numérique, et notamment de l’intelligence artificielle, sont souvent résumés à une opposition simple : faut-il réguler ou innover ? Une formule revient souvent pour résumer les approches de l’Union européenne (UE), des États-Unis et de la Chine : l’UE régule, les États-Unis innovent, et la Chine contrôle.

Cette formule est efficace, mais elle simplifie à l’excès. En apparence, les trois acteurs ont choisi des voies différentes. En réalité, ils font face à des dilemmes très proches : comment soutenir l’innovation tout en maîtrisant les risques sociaux liés à l’IA ? Comment développer leur propre industrie de l’IA et des infrastructures technologiques critiques, tout en pesant davantage sur les règles du jeu à l’échelle mondiale ?

La comparaison ne devrait donc pas porter seulement sur la question de savoir qui régule le plus. Il faut aussi regarder qui régule, quoi, pourquoi, et comment ces règles s’articulent avec l’industrie, les institutions et les priorités économiques de chacun.

Les trois modèles sont-ils vraiment si différents ?

Cette lecture en trois modèles n’est pas sans fondement. Au cours des vingt dernières années, les États-Unis, l’Union européenne et la Chine ont développé des traditions différentes en matière de gouvernance numérique.

Les États-Unis ont longtemps privilégié une approche relativement décentralisée et orientée vers le marché : il n’existe toujours pas de loi fédérale générale sur la protection des données personnelles, et l’encadrement des entreprises technologiques repose largement sur des outils juridiques existants, comme le droit de la concurrence ou la protection des consommateurs, mobilisés par différentes autorités de régulation.

L’Union européenne, à l’inverse, est intervenue plus tôt et de manière plus systématique sur les marchés numériques, à travers la protection des données, le droit de la concurrence et la régulation des plates-formes. Les droits fondamentaux, la protection des consommateurs et la concurrence équitable occupent une place centrale dans cette approche. Ces différences restent visibles dans la gouvernance de l’IA. L’approche américaine est généralement décrite comme plus sectorielle et fondée sur les risques, tandis que l’UE accorde davantage de place à l’éthique, à la protection des consommateurs et aux droits fondamentaux.

La Chine semble avoir suivi une autre voie. Depuis 2021, elle a adopté des règles spécifiques sur les algorithmes de recommandation, la synthèse profonde et l’IA générative, devenant ainsi l’un des premiers pays à instaurer des règles contraignantes pour certaines applications de l’IA. L’enregistrement des algorithmes, les obligations d’étiquetage des contenus générés par l’IA et les règles encadrant les systèmes de recommandation font de l’intervention de l’État l’un des traits les plus visibles de la gouvernance chinoise de l’IA.

Mais c’est précisément là que les étiquettes deviennent trompeuses : on risque de prendre la caractéristique la plus visible d’un système pour l’ensemble de sa logique. Des recherches détaillées sur l’élaboration de la réglementation chinoise de l’IA montrent que ces règles n’ont pas simplement été conçues au sommet puis appliquées telles quelles. Elles sont plutôt le résultat d’un processus progressif et itératif, auquel participent des fonctionnaires, des universitaires, des experts techniques, des journalistes et des entreprises technologiques.

Le débat public peut aussi contribuer à faire entrer certains sujets dans l’agenda réglementaire. En outre, les régulateurs chinois suivent de près les débats menés à l’étranger et en adaptent certaines idées. De la même manière, réduire l’UE au rôle de « régulateur » ou les États-Unis à celui d’« innovateur » revient à négliger d’autres objectifs présents dans leurs politiques respectives.

La formule « les États-Unis innovent, l’Union européenne régule, la Chine contrôle » peut donc constituer un bon point de départ, mais elle ne suffit pas. Elle met en lumière certains traits saillants, tout en risquant de transformer des priorités politiques en identités figées. Pour comprendre la gouvernance de l’IA aujourd’hui, il est plus utile de regarder comment chaque système combine ses institutions et ses instruments de politique publique.

De la régulation à la politique industrielle

« Plus on régule, moins on innove » : c’est l’une des idées les plus répandues dans les débats sur les politiques de l’IA. Pourtant, la relation entre régulation et innovation est loin d’être aussi simple. Anu Bradford (2024) rappelle que le succès du secteur technologique américain ne s’explique pas uniquement par un environnement réglementaire relativement souple, pas plus que la position plus fragile de l’Europe dans l’économie numérique ne peut être réduite à un excès de régulation. La profondeur des marchés de capitaux, la taille du marché, la mobilité des talents ou encore l’environnement entrepreneurial jouent eux aussi un rôle dans la capacité d’une économie à innover.

Surtout, les États-Unis, l’UE et la Chine ne choisissent pas simplement entre « régulation » et « innovation ». Tous trois cherchent activement à façonner leur industrie de l’IA, mais par des moyens différents. L’UE met en œuvre l’AI Act tout en investissant dans les infrastructures de calcul, les « AI factories » et les compétences, notamment à travers son plan d’action de 2025 pour un continent de l’IA, avec pour objectif explicite de renforcer la compétitivité européenne dans ce domaine.

Aux États-Unis, l’approche actuelle met davantage l’accent sur la réduction des obstacles réglementaires et sur l’innovation portée par le secteur privé. Mais le plan d’action américain sur l’IA de 2025 fait également des infrastructures d’IA et de la diffusion internationale des technologies et normes américains deux axes importants de l’action publique.

La Chine, de son côté, continue de renforcer les règles encadrant les algorithmes et l’IA générative, tout en lançant en 2025 l’initiative « AI Plus », destinée à accélérer l’intégration de l’IA dans la science et la technologie, l’industrie, la consommation et la gouvernance publique.

La différence ne tient donc pas au fait que certains « régulent » tandis que d’autres « innovent ». Régulation, investissement public, infrastructures, soutien industriel et stratégie internationale sont de plus en plus étroitement liés. Ce qui compte davantage, c’est la manière dont chacun combine ces instruments et arbitre entre innovation, gestion des risques et concurrence industrielle.

Des objectifs similaires, des outils différents

Dès que l’on quitte les grands slogans pour regarder les règles concrètes, les différences entre les trois approches apparaissent beaucoup plus clairement. Prenons l’exemple des modèles d’IA à usage général et de l’IA générative.

L’UE a choisi une approche relativement classique de régulation ex ante. Dans le cadre de l’AI Act, les fournisseurs de modèles d’IA à usage général doivent notamment préparer une documentation technique, mettre en place une politique en matière de droit d’auteur et publier un résumé du contenu utilisé pour l’entraînement, même si certains modèles open source bénéficient d’exemptions partielles en matière de documentation.

Les fournisseurs de modèles considérés comme présentant un risque systémique sont soumis à des obligations supplémentaires, notamment en matière d’évaluation et de réduction des risques, de signalement des incidents graves et de cybersécurité.

Les États-Unis partent d’une logique différente. Contrairement à l’UE, qui s’appuie sur une législation transversale pour imposer des obligations communes aux fournisseurs de modèles, les États-Unis continuent de s’appuyer largement sur des standards de gestion des risques et sur des instruments juridiques et réglementaires sectoriels déjà existants.

Le cadre de gestion des risques liés à l’IA élaboré par le National Institute of Standards and Technology (NIST) n’est pas juridiquement contraignant. Son profil consacré à l’IA générative vise surtout à aider les organisations à identifier les risques et à intégrer leur gestion dans la conception, le développement, l’utilisation et l’évaluation des systèmes d’IA. Autrement dit, il s’agit davantage d’indiquer comment les organisations devraient gérer les risques que d’imposer un ensemble unique d’obligations contraignantes à tous les fournisseurs de modèles d’IA à usage général.

La Chine fait davantage peser les responsabilités directement sur les fournisseurs de services d’IA destinés au grand public. Les mesures provisoires sur les services d’IA générative leur imposent notamment de traiter les contenus illicites et prévoient des obligations concernant les données d’entraînement, les informations personnelles, la propriété intellectuelle et l’étiquetage des contenus générés. Une nouvelle réglementation adoptée en 2025 est allée plus loin en instaurant des obligations de marquage explicite et implicite pour les contenus générés ou synthétiques par l’IA. Des règles antérieures sur les algorithmes de recommandation et les services de synthèse profonde avaient déjà instauré des obligations d’enregistrement ainsi que d’autres exigences pour les fournisseurs concernés.

Les différences ne se résument donc pas à une opposition entre régulation « stricte » et approche « souple ». Elles tiennent surtout au point d’entrée de la régulation et à la manière dont les responsabilités sont réparties : l’UE privilégie des obligations communes au niveau des fournisseurs de modèles ; les États-Unis s’appuient sur des cadres non contraignant de gestion des risques et sur les autorités sectorielles existantes ; la Chine impose plus directement des obligations aux fournisseurs de services algorithmiques et numériques, ainsi qu’aux contenus qu’ils diffusent.

Aux États-Unis, dans l’UE comme en Chine, les pouvoirs publics cherchent à développer leur industrie de l’IA, à maîtriser les risques technologiques et à peser sur les règles qui encadreront l’IA à l’avenir. Ce qui les distingue, ce sont surtout les trajectoires institutionnelles qu’ils empruntent et les instruments de politique publique qu’ils mobilisent.

Ce qui compte, dès lors, c’est la manière dont ces règles s’articulent avec les politiques industrielles, la structure des marchés et les institutions existantes, et comment cet ensemble façonne, au bout du compte, le développement et l’adoption de l’IA.

À mesure que l’intelligence artificielle s’intègre plus profondément dans la vie économique et sociale, la compétition pourrait ne plus se jouer seulement sur la capacité à développer les modèles les plus avancés. Elle portera aussi sur la capacité à construire un cadre de gouvernance qui soutienne le progrès technologique tout en restant socialement acceptable.

The Conversation

Jingyan Wu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.10.2026 à 18:02

Connaissez-vous le blé poulard ? Les leçons d’agronomie d’un blé ancien pourtant très moderne

Marie-Hélène Robin, Maitre de conférences, protection des cultures et agronomie, Ecole d'Ingénieurs de Purpan, Inrae
Le blé poulard, proche du blé dur, est une variété ancienne de blé qui connaît un regain d’intérêt en agriculture biologique. Voici pourquoi.
Texte intégral (3022 mots)
Épis de blé poulard (_Triticum turgidum L. subsp. turgidum_) de la variété Nonette de Lausanne. Peer Schilperoord

L’ESSENTIEL

  • Le blé poulard, proche du blé dur, est une espèce de blé ancien intéressante pour sa résistance face aux ravageurs et aux mauvaises conditions climatiques et pour sa diversité génétique.

  • Un projet de recherche participative, mené en Occitanie en collaboration avec des agriculteurs, s’est penché sur son potentiel en agriculture biologique.

  • Le blé poulard présente un potentiel particulièrement prometteur dans la production de pâtes alimentaires plus digestes.


Le blé constitue aujourd’hui un élément composant central de l’alimentation humaine. C’est une des cultures de base, avec l’orge, le maïs, le colza et le tournesol. Ces cinq cultures dominent aujourd’hui notre régime alimentaire, et représentent 83 % des surfaces de grandes cultures en France.

Il existe pourtant une autre catégorie, celle des cultures mineures, négligées ou sous-utilisées. Elles occupent moins de 20 000 hectares avec des productions inférieures à 40 000 tonnes par an. Utilisées pendant des siècles pour l’alimentation humaine, elles ont progressivement été délaissées pour des raisons agronomiques, génétiques, technologiques, économiques, culturelles ou politiques.

Dans un contexte marqué par le changement climatique et la dépendance aux pesticides, ces cultures mineures connaissent un regain d’intérêt. En tant que culture de diversification, leur intégration dans les rotations permet de rompre le cycle des bioagresseurs, contribuant à une diminution de l’usage de pesticides. Par ailleurs, ces cultures sont souvent peu exigeantes en nutriments, ce qui limite les besoins en engrais.

Majoritairement constituées de populations hétérogènes, elles offrent en effet une plus grande diversité de réponses face aux environnements changeants et une meilleure résistance aux stress biotiques (maladies, ravageurs, adventices) et abiotiques (météo, conditions des sols…). Malgré des rendements plus faibles et limitants, elles peuvent être plus stables dans les milieux défavorables et plus durables et résistantes face au changement climatique.

Dans le cadre du projet DIVINFOOD, qui s’inscrit dans une démarche de recherche participative visant à promouvoir des régimes alimentaires diversifiés et sains et des systèmes agricoles durables, nous nous sommes notamment intéressés, en Occitanie, au petit épeautre et au blé poulard (Triticum turgidum L. subsp. turgidum). Ce dernier, proche du blé dur, présente un potentiel prometteur, en particulier pour la production de pâtes.

Tendre, dur ou ancien ? La grande famille du blé

Le blé dur, à cassure vitreuse (caractéristique physique décrivant l’intérieur du grain) riche en protéines, est utilisé pour les pâtes et la semoule. Au contraire, le froment (blé tendre), à cassure farineuse, est plutôt destiné au pain et aux biscuits. De nombreuses variétés existent même si seules quelques variétés de blé tendre, très proches génétiquement les unes des autres, couvrent 80 % de l’assolement annuel.

Ces blés ont connu une sélection génétique intense après la seconde guerre mondiale pour obtenir des variétés à plus haut rendement : taille réduite, meilleure résistance aux maladies et à la verse (c’est-à-dire, lorsque les cultures se trouvent couchées au sol), grains plus gros et ne tombant plus au sol, enveloppes faciles à éliminer lors du battage, ou encore l’aptitude au pétrissage mécanique.

Arbre généalogique des blés domestiqués. d’après ViaGallica 2026, Fourni par l'auteur

Les blés anciens correspondent à des céréales historiquement cultivées, peu sélectionnées génétiquement et conservant une forte diversité génétique. Ils regroupent notamment l’amidonnier, le blé poulard, le blé Khorasan ou encore le petit épeautre. Ils ont été cultivés pendant plusieurs siècles avant l’essor des variétés modernes au XIXᵉ siècle.

Les variétés anciennes ou paysannes sont issues de populations dynamiques présentant une grande variabilité génétique, ce qui les rend plus résistantes. Leur abandon progressif s’explique notamment par des rendements faibles, des pailles hautes favorisant la verse, un grain vêtu impliquant un décorticage ou encore des qualités technologiques inadaptées à l’industrie agroalimentaire (gluten peu panifiable, teneur en protéines variable…).

Toutefois, leur hétérogénéité génétique leur confère des atouts essentiels dans les contextes de changement climatique ou de crise énergétique. Elles présentent une meilleure tolérance aux maladies et aux stress abiotiques et exigences faibles en intrants, justifiant leur intérêt en agriculture biologique. Leur qualité nutritionnelle, notamment leur richesse en protéines, antioxydants et minéraux, contribue également au renouvellement d’intérêt pour ces ressources, dont la valorisation constitue aujourd’hui un axe de recherche pertinent.


À lire aussi : Les céréales existaient deux millions d’années avant l’invention de l’agriculture


Le blé poulard, un blé adapté aux sols pauvres

Le blé poulard, proche du blé dur, possède un grain nu. Cultivé en Europe au début du XIXᵉ dans les régions froides et montagneuses, il est adapté aux sols pauvres et présente une bonne résistance à certaines contraintes environnementales. La dureté de son grain explique son utilisation traditionnelle en biscuiterie ou pour la fabrication de pâtes.

Épillet du blé poulard comparé à d’autres espèces de blé (Marc, 2010) et épi de blé Pétanielle, une variété de blé poulard. Fourni par l'auteur

Ses caractéristiques rustiques sont inadaptées pour l’agriculture industrialisée et expliquent son abandon, en particulier lorsque les blés durs plus productifs semés en Afrique du Nord coloniale sont arrivés et ont sonné la fin du blé poulard en métropole.

En effet, ses longues barbes sont contraignantes pour le battage, ses pailles hautes sensibles à la verse sur les sols riches, son rendement modeste (2 à 2,5 tonnes par hectare) et sa force boulangère est faible, ce qui le rend inadapté au pétrissage mécanique.

Webinaire sur le blé poulard réalisé dans le cadre du programme de recherche européen DIVINFOOD, mars 2026.

Malgré tout, son regain d’intérêt repose aujourd’hui sur ses bonnes performances agronomiques en agriculture biologique, ses qualités nutritionnelles et sur ses potentialités de transformations en pâtes dans les filières courtes et artisanales.


À lire aussi : « Industriel » ou « paysan » : quels pains et pâtes privilégier pour les hypersensibles au gluten ?


Des pâtes et même du pain plus digestes

Les blés anciens sont souvent valorisés dans des filières artisanales associant mouture sur meule de pierre, fermentation au levain et pétrissage lent, voire manuel. Leurs propriétés technologiques diffèrent de celles des blés modernes : un réseau de gluten plus fragile produisant des pâtes moins élastiques et plus délicates à travailler mécaniquement. Certaines céréales mineures présentent toutefois des caractéristiques de digestibilité des protéines (en particulier le gluten) qui suscitent un intérêt croissant.

Pour le poulard, proche du blé dur, les produits issus des farines sont principalement des pâtes, même si certains boulangers proposent des pains 100 % poulard. Les pâtes au blé poulard sont fabriquées à base de farine fraîche, avec extrusion et séchage à basse température.

Ainsi, à la différence des filières industrielles utilisant des blés modernes, les pâtes artisanales sont souvent fabriquées avec de la farine directement – et non de la semoule – à cause d’une dureté du grain insuffisante pour donner de la semoule après écrasement, en lien avec le moindre apport d’azote en agriculture biologique. Ce process de fabrication, avec extrusion non contrôlée et séchage à température ambiante, favorise la présence de protéines plus facilement solubilisées, et donc plus digestes.

Pâtes aux blés anciens : le collectif de l’Odyssée d’engrain (2023).

Dans le cadre du projet de recherche DIVINFOOD, un partenariat a été noué avec L’Odyssée d’engrain, une société coopérative d’intérêt collectif (Scic) réunissant des paysans et des consommateurs, avec la volonté de remettre en culture d’anciennes variétés de céréales, grâce à la fabrication de pâtes sèches locales, artisanales et biologiques.


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Une démarche qui valorise les connaissances des agriculteurs

Les paysans pratiquant l’agriculture biologique s’intéressent de plus en plus à la diversité génétique présente dans les variétés anciennes. Leurs connaissances approfondies des systèmes de culture – et notamment des variétés qui conviennent le mieux à leur terroir – sont complémentaires des compétences des chercheurs et des sélectionneurs.

Développer des modèles de collaboration entre réseaux de paysans et de chercheurs est donc un enjeu important, dans cette démarche d’innovation variétale pour l’agriculture biologique et l’agriculture à faible niveau d’intrants.

Cette démarche collaborative a été retenue dans DIVINFOOD pour évaluer les performances de différentes variétés de blé poulard avec des échanges réguliers entre parcelles agricoles et plateforme expérimentale.

Parcelle agricole expérimentale de blé poulard en Occitanie. Fourni par l'auteur

Nos travaux de recherche poursuivent actuellement cette démarche participative. Celle-ci a plusieurs dimensions :

  • dimension agronomique et sanitaire : suivre les paysans pour évaluer et donner des préconisations. L’enjeu est d’améliorer les performances et la qualité des blés poulard produits et de contribuer à proposer une variété ou un mélange les plus adaptés ;

  • dimension nutritionnelle : développer une méthode d’analyse pour déterminer les profils protéiques des blés et la taille des protéines impliquées dans la formation du réseau de gluten. Autrement dit, d’identifier les profils de blés les plus adaptés pour personnes hypersensibles au gluten ;

  • dimension technologique : identifier les variétés les plus aptes à la transformation en pâtes alimentaires ;

  • dimension sensorielle : discriminer les différences de qualité organoleptique des produits finis afin d’obtenir des produits non seulement vertueux mais gustativement bons.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

DIVINFOOD a été financé par le programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne dans le cadre de l’accord de subvention n°101000383

13.10.2026 à 18:02

Sciences ou entrepreneuriat ? Comment les témoignages vidéo de professionnels influencent les choix d’orientation des jeunes

Thomas Astebro, Professeur économie et science de la décision, HEC Paris Business School
Mathis Schulte, Professeur associé - Management et ressources humaines, HEC Paris Business School
Les témoignages de professionnels et la rencontre avec des « role models » influencent les choix d’orientation des jeunes, mais pas toujours dans le sens attendu.
Texte intégral (1836 mots)
Face aux défis du monde actuel, inciter les élèves à choisir des cursus en sciences et technologies est important. Cottonbro Dtudio/Pexels, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Les témoignages de professionnels et la rencontre avec des « role models » influencent les choix d’orientation des jeunes.

  • Mais les effets ne vont pas toujours dans le sens escompté.

  • Une vaste étude dans des lycées équatoriens explore ces enjeux pour les sciences et l’entrepreneuriat.


Quels moyens les lycées peuvent-ils mobiliser pour élargir les horizons professionnels des élèves lorsqu’ils doivent toucher des milliers d’adolescents, aux centres d’intérêt très différents ? Leur présenter des modèles inspirants semble être l’une des réponses possibles. Et une vaste étude publiée dans Nature Human Behaviour montre qu’effectivement, les vidéos présentant des parcours professionnels peuvent influencer les choix réels d’orientation dans l’enseignement supérieur.

Mais le résultat en est contre-intuitif : après avoir vu des vidéos présentant à la fois des scientifiques et des entrepreneurs à succès, les élèves se sont détournés des filières STEM – sciences, technologies, ingénierie et mathématiques.

Cette conclusion, issue d’une étude menée sur neuf ans dans 813 établissements en Équateur, dépasse le seul cas de ce pays. Elle concerne aussi d’autres pays en développement confrontés aux défis du capital humain, du financement de l’éducation et du déploiement des technologies d’apprentissage à grande échelle. À notre connaissance, c’est la première fois qu’un tel effet est observé.

Une expérimentation nationale intégrée à la politique scolaire

L’expérimentation faisait partie de « Showing Life Opportunities », une collaboration plus large avec le ministère équatorien de l’éducation, conçue pour promouvoir l’apprentissage des sciences et de l’entrepreneuriat. Elle a été intégrée à l’enseignement à distance pendant la pandémie, auprès d’élèves en dernière année de lycée technique. En incluant un pré-test, le programme de recherche dans son ensemble a concerné près de 35 000 élèves.

Le cœur de l’essai a porté sur 29 243 élèves dans 813 lycées. La moitié des établissements a reçu des vidéos de modèles inspirants ; l’autre moitié a regardé des contenus éducatifs classiques diffusés par la chaîne EducaTV du ministère, sur des thèmes comme l’amour ou la musique. Les élèves du premier groupe exposé ont suivi deux séances de 30 minutes, composées d’extraits d’entretiens avec dix scientifiques équatoriens et dix entrepreneurs équatoriens.

Les vidéos avaient été conçues pour dépasser le récit héroïque d’une seule réussite individuelle. Parmi les scientifiques figuraient notamment une ingénieure électricienne ayant développé un dispositif pour aider les personnes malvoyantes, une scientifique de l’environnement titulaire d’un brevet utilisant des déchets de crabe pour la remédiation environnementale, ainsi qu’une biologiste moléculaire travaillant sur le cancer. Parmi les entrepreneurs, il y avait des dirigeants d’entreprises dans le café durable, le tourisme et les vêtements créatifs pour bébés. Les modèles présentés étaient de jeunes Équatoriens, sélectionnés de manière à refléter une diversité de genre, de région et d’origine ethnique.

Un résultat contraire à l’objectif initial

L’intervention visait à informer et à inspirer les élèves, afin de les encourager à envisager des carrières dans les sciences et technologies ou dans l’entrepreneuriat à forte croissance. Mais les résultats ont dessiné d’autres perspectives.

Chez les filles entrées dans l’enseignement supérieur, l’exposition aux vidéos a réduit les inscriptions dans les filières STEM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques) de 5,0 points de pourcentage, soit une baisse de 18 % par rapport à la moyenne du groupe témoin. Elle a parallèlement augmenté les inscriptions dans les filières business de 5,7 points de pourcentage. Ces filières étaient déjà majoritairement féminines, et l’intervention a accentué cette tendance.

Chez les garçons entrés dans l’enseignement supérieur, les vidéos ont réduit les inscriptions en STEM de 4,9 points de pourcentage, soit une baisse de 7 % par rapport à la moyenne du groupe témoin. Les garçons se sont principalement réorientés vers d’autres domaines, l’étude identifiant des hausses dans l’agriculture, les sciences humaines et les arts, à partir de niveaux initiaux faibles.

Dans l’échantillon, un tiers des élèves se sont inscrits dans l’enseignement supérieur. Parmi les élèves du groupe témoin ayant poursuivi des études supérieures, 68,6 % des garçons ont choisi des filières STEM, contre 28,5 % des filles.

Ce que les élèves ont semblé comparer

Dans les vidéos, les élèves ont vu des personnes ayant réussi dans deux grands domaines, ce qui leur a permis de les comparer. Une évaluation ultérieure a demandé à 110 élèves de regarder les vidéos et de noter les modèles inspirants selon sept critères : passion, charisme, similarité perçue, renforcement des stéréotypes de genre, difficulté apparente du domaine, quantité d’informations pertinentes fournies par la vidéo et stigmatisation.

Ces dimensions aident à comprendre les effets observés. Les élèves ont perçu les modèles scientifiques comme rendant leur domaine plus difficile que l’entrepreneuriat. Ils ont également considéré la voie scientifique comme plus masculine et plus stigmatisée. Les modèles scientifiques ont aussi été moins bien notés en termes de pertinence, de passion, de charisme et de similarité avec les élèves eux-mêmes.

Nous pensons que le contraste entre les domaines a contribué à détourner les élèves de la voie perçue comme la plus difficile. Les résultats suggèrent également que l’exposition à de nombreux modèles peut conduire les élèves à comparer les points communs et les différences entre plusieurs domaines, plutôt qu’à s’identifier à une histoire individuelle particulièrement inspirante.

Par rapport aux études antérieures sur les modèles inspirants, qui portaient généralement sur la rencontre avec un seul modèle, le fait de voir plusieurs modèles a probablement amené les élèves à comparer leurs caractéristiques communes et distinctives – ce qui, au final, a pu rendre certains d’entre eux plus susceptibles de s’éloigner des STEM.

Le genre des modèles a peu modifié les résultats

L’étude a également testé l’effet de la composition genrée des modèles inspirants. En moyenne, les élèves voyaient un ensemble équilibré, mais l’assignation aléatoire faisait que certains voyaient davantage de femmes ou davantage d’hommes dans une catégorie donnée.

Les choix de filière ont peu varié en fonction de cette composition. Voir principalement des femmes scientifiques n’a pas significativement atténué l’effet principal.

Pour les décideurs publics, l’impact de l’étude tient à deux résultats qu’il faut considérer conjointement. Les modèles inspirants digitaux peuvent être diffusés à grande échelle, à faible coût et avec un taux élevé de complétion ; ils peuvent aussi modifier les comportements réels d’inscription dans l’enseignement supérieur. Mais lorsque les élèves observent plusieurs domaines successivement, leurs choix peuvent évoluer dans des directions que les responsables politiques n’avaient pas anticipées.

Notre article ne dit pas si les changements d’orientation observés ont été bénéfiques ou préjudiciables pour les élèves. Pour le savoir, il faudrait les suivre pendant plusieurs années afin de mesurer leurs revenus, leur satisfaction et leurs trajectoires sur le marché du travail. Ce que nous pouvons affirmer, c’est que ce qui est préférable pour un élève à titre individuel peut différer des priorités collectives.

L’enseignement pratique est donc clair : l’exposition fonctionne, le passage à l’échelle est possible, et la combinaison des contenus façonne la direction des choix.


L’étude a été coécrite par Igor Asanov, Thomas Åstebro, Guido Buenstorf, Bruno Crépon, Francisco P. Flores-Taipe, David McKenzie, Mona Mensmann et Mathis Schulte. Une version en anglais de l’article est à retrouver ici.

The Conversation

Thomas Astebro a reçu des financements: the World Bank’s Strategic Impact Evaluation Fund funding Nimble Evaluations—received by I.A., T.A., G.B., B.C., D.M. and M.M.; the funding call COVID-19 Emergency Window received by I.A., B.C., D.M., M.M., and M.S.; the Innovations for Poverty Action ‘Path-to-Scale’ award (TEM0280-X1)—recevied by I.A., T.Å., G.B., B.C., F.P.F.T., D.M., M.M., and M.S.; the Laboratory of Excellence in Economics and Decision Sciences, Ecole Nationale de la Statistique (Labex ECODEC–ENSAE) Paris, the HEC Foundation—recevied by T.Å. and B.C.; the International Center for Higher Education Research (Kassel) Innovation Fund-2018—received by I.A., G.B. and F.P.F.T.; and the Innovation Growth Lab—received by I.A.,T.Å., G.B., F.P.F.T., D.M. and M.S. M.M.’s work was funded by the Deutsche Forschungsgemeinschaft (German Research Foundation) under Germany’s Excellence Strategy—EXC 2126/1–390838866. A.-M. Noha provided excellent research assistance. The funders had no role in study design, data collection and analysis, decision to publish or preparation of the manuscript.

Mathis Schulte ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.10.2026 à 18:01

Ruée anticipative début mars, puis effondrement en septembre : comment expliquer la consommation de carburant en France en 2026 ?

Solène Collot, Assistant Professor of Finance, IÉSEG School of Management
La population française adopte deux comportements opposés face à la hausse du prix du carburant, et ce, à six mois d’intervalle.
Texte intégral (1798 mots)

L’ESSENTIEL :

  • En mars 2026, les consommateurs se précipitent à la pompe avant la hausse des prix. Une véritable ruée bancaire.

  • En septembre, face à un gazole à 2,41 euros le litre, la consommation chute de 30 % en dix jours.

  • Les deux comportements renvoient à des mécanismes opposés : en mars, les ménages anticipent une hausse à venir ; en septembre, ils réagissent à un prix déjà élevé.


Si, en mars 2026, chaque consommateur français achète de l’essence en craignant que les autres ne le fassent avant lui et que le prix du carburant augmente, en septembre, c’est une tout autre histoire. Ils ne veulent plus payer un prix exorbitant. Une étude rappelle que quand le prix monte de 1 %, les volumes achetés par les consommateurs baissent de 0,21 % à 0,40 % à court terme.

Afin de mieux comprendre les variations de la consommation de carburant en France en 2026, penchons-nous sur les études de l’Insee.

Une première étude de l’Insee de juillet 2023, réalisée à partir de la flambée des cours du pétrole en 2022 et des remises à la pompe suite à la guerre en Ukraine, a mesuré la manière dont les automobilistes réagissent quand le prix du carburant augmente. Nous la complétons avec les données récentes de l’Insee de mars 2026.

La conclusion ? Le choc pétrolier de 2026 offre un cas d’école rare : la même population – française – face au même bien – le carburant – adopte en l’espace de six mois deux comportements que l’analyse économique classique décrit séparément. Un phénomène comparable à la ruée bancaire d’une part, puis un ajustement rationnel de la demande à un prix devenu dissuasif d’autre part.

Entre les deux, un État qui n’intervient pas davantage à cause d’un déficit public important.

En mars, ruée anticipative sur le plein

Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël déclenchent une opération militaire contre l’Iran. Téhéran bloque le détroit d’Ormuz, par lequel transite environ un cinquième du pétrole et du gaz mondiaux. Le baril de pétrole brut, qui valait 71 dollars états-uniens (plus de 63 euros) le 26 février 2026, dépasse 112 dollars (plus de 100 euros) trois semaines plus tard, le 20 mars 2026.

Le choc se transmet à la pompe française : les prix augmentent en moyenne de 17 % sur le mois de mars 2026, et de 25 % fin mars par rapport à fin février 2026.

Les paiements par carte bancaire dans les stations-service doublent en quarante-huit heures. Plus de 6 millions de demandes d’autorisation de paiement sont enregistrées les lundi 2 et mardi 3 mars 2026, soit deux fois plus qu’un jour de semaine ordinaire. Les consommateurs se précipitent à la pompe afin de devancer la hausse.

Nombre de paiements en CB dans les stations-service en France (demandes d’autorisation de paiement)
Nombre de paiements en carte bancaire dans les stations-service en France (demandes d’autorisation de paiement). Beresi et Benedetti (2026), Insee

Les ménages interrogés par l’Insee anticipent début mars 2026 une hausse générale des prix. L’inflation attendue à un an passe de 3 % à 5 % (médiane).

Ruée bancaire

Ce réflexe ressemble à une « ruée bancaire », dit bank run en anglais, telle que décrite en 1983 par les économistes Douglas Diamond et Philip Dybvig, Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel en 2022.

Un épargnant retire son argent de la banque, non pas parce que l’établissement de crédit va mal, mais de peur que les autres épargnants retirent le leur avant lui. Sa peur et l’anticipation qui en résulte provoquent ce que l’épargnant redoutait tant : la banque ne peut pas le rembourser quand un grand nombre d’épargnants retirent leurs fonds en même temps. La prophétie devient autoréalisatrice.

Le consommateur d’essence ne craint pas pour son argent sur son compte en banque, mais il redoute l’augmentation du prix du carburant. Il fait le plein avant une potentielle « ruée bancaire ».

L’« élasticité-prix »

Six mois plus tard, les tensions reprennent au Moyen-Orient et le prix du gazole remonte pour atteindre un record de 2,41 euros le litre en moyenne nationale le 20 septembre 2026. La consommation de carburant baisse de 30 % en dix jours entre le 11 et le 20 septembre 2026.

Cette chute n’a rien de surprenant. Afin d’analyser la sensibilité de la demande de carburant aux prix, l’étude de l’Insee de juillet 2023 mesure ce que les économistes appellent l’ « élasticité-prix ». Quand le prix augmente de 1 %, de combien baissent les quantités achetées ?


À lire aussi : Pourquoi le prix de l’essence à la pompe ne baisse pas aussi vite qu’il monte


Quand les consommateurs savent qu’un prix va changer, ils décalent leurs achats ; ils remplissent leur réservoir juste avant une hausse annoncée ou attendent à l’inverse une remise commerciale pour remplir leur réservoir.

De l’importance des données bancaires

C’est ainsi que l’anticipation d’une baisse ou d’une hausse d’un prix affecte le timing de la demande – ici de carburant. Le modèle décrit dans l’étude de l’Insee de juillet 2023 se fonde sur une « fenêtre d’anticipation », afin que seul le prix du carburant affecte sa quantité demandée sur la période. Concrètement, l’élasticité-prix de la demande obtenue reflète la réaction des consommateurs aux variations du prix, et non aux anticipations de ce prix.

Les données bancaires sont enregistrées à une fréquence transactionnelle, c’est-à-dire à chaque paiement, offrant alors une granularité journalière. Elles isolent les caractéristiques de l’anticipation : le pic – ou le creux – de consommation avant une nouvelle hausse – ou baisse – de prix et le creux – ou le pic – juste après.

Ces variations soudaines de consommation ne seraient pas identifiables avec des données hebdomadaires ou mensuelles, car elles se compenseraient en partie dans la moyenne.

Une fois l’effet des anticipations neutralisé, il reste la réaction des consommateurs au prix modélisée par l’élasticité-prix. Elle est comprise entre – 0,40 et – 0,21, ce qui signifie que lorsque le prix monte de 1 % les volumes de carburants achetés baissent de 0,21 % à 0,40 % à court terme.

L’élasticité-prix moyenne varie sensiblement avec la consommation de carburant, mais elle dépend peu du revenu ou du type d’habitat. Les « petits rouleurs », ceux qui parcourent peu de kilomètres, peuvent davantage se permettre de réduire leur consommation en cas de hausse des prix que les « gros rouleurs ».

Ce que fait l’État

L’État subit les effets de la baisse de consommation de carburant. Au 30 septembre 2026, les recettes de carburant de l’État affichent une moins-value de 383 millions d’euros par rapport à la même période l’an dernier. Bien que la TVA rapporte 798 millions d’euros de plus, les recettes de la taxe sur les carburants, les accises, reculent de 1,18 milliard d’euros par rapport à l’an dernier. Le gouvernement écarte la prise de mesure comme la baisse des taxes ou le blocage des prix en raison du déficit public.

Si les prix montaient encore, quelle serait alors la réaction des consommateurs ? Feraient-ils une nouvelle ruée par peur d’une hausse suivante ? ou réduiraient-ils encore leur consommation ? Sur la base des deux réactions opposées observées en 2026, nous ne pouvons pas savoir ce qui l’emporterait.

The Conversation

Solène Collot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.10.2026 à 17:59

Au château de Chambord, cinq siècles de plaisirs gastronomiques

Loïc Bienassis, Historien du culinaire et des pratiques alimentaires, Université de Tours
Pour retracer l’histoire gourmande du château de Chambord, célébrée dans une exposition, l’historien de la gastronomie doit tenter de démêler le vrai du faux et enquêter pour pallier les lacunes des archives.
Texte intégral (4320 mots)

L’ESSENTIEL

  • Retracer l’histoire du boire et du manger au château de Chambord, dans le Loir-et-Cher, c’est croiser François Ier, Louis XIV, le maréchal de Saxe et Lady Diana.

  • L’exposition « Les festins de Chambord », qui se tient jusqu’au 24 janvier 2027, restitue l’histoire gourmande du château, de la Renaissance à nos jours, à travers la reconstitution de quatre tablées correspondant à des repas emblématiques.

  • Pour construire une telle exposition, les commissaires se sont heurtés aux lacunes des archives. Loïc Bienassis, co-commissaire de l’exposition, nous livre quelques-uns des indices historiques qui permettent de raconter au plus près l’évolution des goûts, des usages et des arts de la table à Chambord.


C’est en septembre 1519 que François Ier lance le chantier de Chambord. Le donjon cantonné de quatre tours rondes, aujourd’hui célèbre dans le monde entier et cœur de l’édifice, est pour l’essentiel achevé vingt ans plus tard. Pour autant, entre 1519 et sa mort, en 1547, François Ier ne séjourne qu’à quinze reprises en son domaine solognot, soit 85 jours au total.

« L’arrivée en campagne », issue de la Tenture des chasses du roi François, tapisserie, Atelier du Faubourg Saint-Marcel, d’après des cartons de Laurent Guyot, 1610/1638. Domaine national de Chambord

À moins de trouvailles futures, aucun document ne nous renseigne sur ce que le souverain a pu manger à Chambord, qu’il s’agisse de ses repas ordinaires ou de ses festins. Certains ouvrages reproduisent bien un menu de 16 plats qui aurait été servi au roi à la Mi-Carême 1545 : du cerf en potage, des huîtres rôties, des grenouilles frites au persil… Il s’agit hélas d’une pure fabrication, forgée de toutes pièces au début des années 1990 par un auteur dont nous tairons le nom, et maintes fois reprise depuis.

On ignore même où François Ier prenait ses repas. Tout au plus peut-on supposer que, après 1545, selon les usages du temps, il se faisait servir dans son logis alors tout juste achevé, dans sa chambre ou dans la grande salle, qui, avec ses 250 mètres carrés, pouvait accueillir de grands banquets.

Belle illustration de ce silence des sources, le passage de Charles Quint à Chambord, le 18 décembre 1539, n’a guère laissé de traces. Le château se résume alors au donjon, tout juste achevé, et l’élévation des ailes ne fait que commencer. L’empereur passe la nuit dans l’une des tours de ce corps central. « Dîner à la chasse, coucher à Chambord », se contente de noter son secrétaire.

Construit entre 1519 et 1547 par François Iᵉʳ, il a été lourdement étendu par la suite par Henri II puis par Louis XIV pour prendre la forme que nous connaissons aujourd’hui. Le château de Chambord est un modèle d’architecture de la Renaissance. Wikimedia, Benh Lieu Song, CC BY

Plus largement, c’est la cuisine française de la Renaissance dans son ensemble qui reste mal connue : le Livre de cuysine tres utille et prouffitable (vers 1540) est en effet le seul livre de cuisine véritablement nouveau publié dans le royaume au XVIᵉ siècle. La cuisine aristocratique qu’il expose s’inscrit d’abord dans la continuité du Moyen Âge : sauces sans matière grasse, liées au pain grillé ou aux jaunes d’œufs, goût prononcé pour l’acidité, omniprésence des épices. On y relève cependant deux inflexions notables. Le sucre, alors considéré comme une épice, entre dans un très grand nombre de recettes, et le beurre s’impose comme la première des matières grasses.

Livre de cuysine tres utille et prouffitable (Paris, c. 1540). Wikimedia

Louis XIV à table avec ces dames

Revenons à Chambord, en enjambant les décennies : il faut attendre Gaston d’Orléans, frère de Louis XIII, qui vit à Blois une petite vingtaine d’années (de 1634 à 1643 puis de 1652 à 1660), pour qu’une personnalité de premier plan fréquente régulièrement ce glorieux palais.

Louis XIV se montre lui aussi sensible aux charmes du monument : il y prend ses quartiers à plusieurs reprises (en 1668, en 1669, en 1670, en 1682, en 1684 et en 1685), pour des séjours de trois semaines en moyenne, saison de la chasse oblige. En 1684 et en 1685, les repas se tiennent chez la Dauphine, dans la première antichambre de son appartement, désignée comme la « salle où le roi mange », au premier étage du donjon. « On mange toujours avec le Roi et cela fait une familiarité très agréable », écrit Madame de Maintenon en 1684. Et le marquis de Dangeau de préciser en 1685 :

« Le roi donne à manger à toutes les dames qui ont suivi la cour, et la table est de 25 couverts. »

Un document exceptionnel, conservé à la Bibliothèque nationale de France, nous fait entrer dans cette salle : un plan de table annoté « pour Chambord en 1685 ». Il représente une grande table ovale de « 20 pieds de long » sur « 8 pieds de large », soit 6,50 m sur 2,60 m, prévue pour 28 convives au côté du roi et de la Dauphine. Le dessin indique la disposition des plats pour le premier service d’un repas de la mi-journée, alors appelé « dîner ». Les assiettes occupent le bord de la table. Juste devant elles court une première rangée de 21 « petites entrées », parmi lesquelles s’intercalent à intervalles réguliers quatre plats de figues et quatre plats de melons. Plus près du centre, une seconde rangée fait se succéder, un à un, 14 potages et 14 entrées.

Ce plan illustre à merveille ce que les historiens appellent le « service à la française ». Chaque mets y reçoit un emplacement précis, selon une symétrie rigoureuse, et lorsque vient le service suivant, chaque plat est « relevé », c’est-à-dire remplacé par un autre posé exactement au même endroit.

Plan de « Table de 20 pieds de long sur 5 pieds de large pour Chambor[d] en 1685 », 1686, dessin, BNF. Wikimedia

Un autre document rare, aujourd’hui conservé dans une collection particulière, complète ce tableau. Intitulé « Pour les disners que doibt donner Sa Majesté au voyage de Chambor, en Septembre 1684 », il récapitule les repas prévus pour les occupants des différentes voitures du cortège royal en route vers la Sologne. Les sept passagers du carrosse du roi doivent ainsi recevoir « quatre petits potages, une grande entrée et quatre petites, un plat de rôt, quatre petits plats d’entremets, deux salades, deux plats de fruit et quatre compotes ». À l’autre extrémité de la liste, les officiers des gardes du corps ont droit à « du pain et du vin », mais aussi à « la desserte de la table du roi », c’est-à-dire aux plats qui en ont été retirés.

« Pour les disners que doibt donner Sa Majesté au voyage de Chambor, en Septembre 1684 », document citant les noms des occupants des carrosses transportant la Cour du château de Versailles à Chambord, et révélant les menus servis à chacun lors du voyage, mets variant en qualité et diminuant en quantité selon l’importance des personnages. Pierre Bergé et associés.

Le maréchal de Saxe et ses breuvages

Quarante ans plus tard, une autre tête couronnée, déchue celle-là, honore le château de sa présence. Stanislas Leszczynski, roi de Pologne en exil et beau-père de Louis XV, réside à Chambord de 1725 à 1733. Se fit-il préparer des babas en Sologne, lui que l’on crédite souvent, sans preuve véritable, d’avoir importé ce gâteau en France ?

Maurice de Saxe se retire en ces terres en 1748, après une glorieuse carrière militaire au service du roi de France. Il fait du domaine « un second Versailles », aux dires du mémorialiste Dufort de Cheverny. Une lettre anonyme publiée peu après sa mort évoque son régiment de dragons, ses uhlans, ses « 400 chevaux de chasse, de monture & de carrosse », son théâtre et… ses 35 cuisiniers, sans compter leurs aides. Rotisset, son prétendu maître-queux et supposé inventeur de la carpe à la Chambord, n’a en revanche jamais existé.

Avec le maréchal de Saxe, que le duc de Croÿ qualifie d’« extrêmement gourmand », la localisation des repas ne fait plus de doute. L’ancienne première antichambre de Louis XIV, où il expose ses trophées, la « salle des drapeaux », sert de « salle à manger » – une pièce nouvelle qui s’impose dans les riches demeures au cours du XVIIIᵉ siècle. Contiguë, une « salle du caffé » accueille les convives pour les boissons d’après-repas. La consommation des « liqueurs chaudes » – café, thé et chocolat – est alors en plein essor : « C’est une mode presque générale à Paris, que de prendre une tasse de café après le dîner », constatait vingt ans plus tôt le voyageur allemand Joachim Christoph Nemeitz.

Maurice de Saxe (le maréchal de Saxe), par Maurice-Quentin de La Tour (1704–1788). Wikimedia

Les inventaires dressés après la mort de l’homme de guerre, en 1750, apportent une foule de renseignements sur la vie matérielle du temps. Pour ne donner qu’un exemple, on recense dans ses caves 472 bouteilles de champagne. En devenant mousseux quelques décennies auparavant, le champagne s’est en effet imposé comme le vin par excellence de la fête aristocratique. Un noceur de l’acabit du maréchal de Saxe se devait d’être prévoyant. La cave compte également 175 bouteilles de chablis blanc, 12 de ratafia de fleurs d’orange, neuf de ratafia rouge, du vin d’Issoudun et des vins d’office et de cuisine pour la domesticité.

Fêtes du XIXᵉ siècle

Après le départ des Polignac, émigrés dès 1789, et jusqu’à la fin du XIXᵉ siècle, plus aucun hôte de marque n’élira domicile à Chambord. Le château n’est pas pour autant tout à fait déserté, et quelques réjouissances le sortent parfois de sa torpeur.

Le 12 mai 1830, la duchesse de Berry, belle-fille de Charles X, y reçoit ses parents, le roi et la reine des Deux-Siciles. Les curieux se pressent, comme le relate le préfet de Loir-et-Cher :

« Un superbe déjeuner, servi par Chevet, avait été préparé pour les augustes voyageurs. On permit au public, selon un ancien usage princier, de circuler autour de la table et de se donner le singulier plaisir de convoiter des yeux et humer les vapeurs des mets savoureux dont les convives se repaissaient très substantiellement. »

Chevet, fournisseur officiel de Charles X, comptait parmi les « maisons de comestibles » parisiennes les plus réputées.

Le 29 septembre 1879, les légitimistes fêtent au château les 59 ans du comte de Chambord, prétendant au trône toujours en exil. Plus de 1 200 convives se retrouvent sous une immense tente, et Potel et Chabot affrète trois wagons pour acheminer le matériel et les produits. Au menu : potage à la royale, pâtés de gibier truffés, gâteaux au rhum, champagne.

En 1883, le domaine revient aux princes de Bourbon-Parme, qui n’y font que de brefs séjours, deux semaines tout au plus. Chose nouvelle, ils ouvrent le château au monde extérieur. Ainsi, exemple parmi d’autres, le 13 juin 1899, le septième congrès de la Loire navigable se tient au château. Et le comité blésois régale ses invités :

Hors d’œuvres variés
Petits pâtés à l’alsacienne
Saumon sauce crevette
Filet de bœuf renaissance
Petits pois nouveaux à la française
Poularde du Mans rôtie
Salade de saison
Savarin au rhum
Fruits et petits gâteaux.

Et pour escorter ces plats : saint-émilion, vouvray mousseux, café, cognac.

Quand la République reçoit

Devenu propriété de l’État en 1930, Chambord a accueilli, au fil des décennies, chefs d’État et réceptions. Le 28 mars 1987, le président Mitterrand et le chancelier Helmut Kohl y déjeunent de paupiette de saumon de Loire à la mousse de sandre. Ils boivent du puligny-montrachet, du château batailley et du Krug – mais pas de vin de Loire ! De 1965 au milieu des années 1990, les chasses présidentielles réunissent à Chambord décideurs et diplomates autour de menus simples, servis à l’hôtel Saint-Michel : crème Saint-Germain, turbot sauce hollandaise, tarte Tatin, bourgueil.

Reste le plus mémorable des repas contemporains. Le 9 novembre 1988, le prince Charles et Lady Diana visitent le château avec le ministre de la culture Jack Lang. Le soir, un dîner de gala réunit 46 personnes au second étage du donjon, dont Caroline de Monaco et Isabelle Huppert. Le chef Bernard Robin, du Relais de Bracieux, est aux fourneaux.

Henri Gault note chaque plat dans Paris-Match. Il donne 8,5 sur 10 aux saint-jacques au foie gras et aux petits cèpes de Sologne, et 9,5 sur 10, « un grand moment », aux filets de pigeonneau et à leur millefeuille de halicot. Le gratin d’oranges au Grand Marnier n’obtient que 7 sur 10. Côté vins, vouvray pétillant, pouilly fumé, chinon « Clos de l’Écho » 1976 et coteaux du layon : cette fois, la Loire est à l’honneur. Moyenne générale : 8,5 sur 10.

Entre la mention laconique du secrétaire de Charles Quint et les notes d’Henri Gault, les sources font, on l’aura compris, régulièrement défaut pour retracer l’histoire gourmande de Chambord. Souvent, ce sont les découvertes archéologiques qui se chargent d’apporter les éclairages les plus précieux, à l’image des nombreuses coquilles d’huîtres exhumées des fosses du XVIIIᵉ siècle.

Quant aux légendes – menu imaginaire de François Ier, babas de Stanislas ou carpe de l’introuvable Rotisset –, l’historien de la gastronomie doit, comme toujours, tenter de démêler le vrai du faux, tout en sachant qu’elles offrent d’attrayantes réponses là où lui aime à poser des questions.

__

Loïc Bienassis est l’auteur d’À la table du château de Chambord, paru en 2024 aux éditions PUFR. Il est également – avec l’historienne et chargée de recherches au Domaine national de Chambord Virginie Berdal – co-commissaire de l’exposition « Les festins de Chambord ».


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Loïc Bienassis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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