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11.08.2026 à 16:35

L’administration Trump veut sanctionner ceux qui jugent : un aveu de la force du droit international

Didier Bigo, Chair professor emeritus, Sciences Po
Rebecca Mignot-Mahdavi, Assistant professor en droit, Sciences Po
La volonté de Washington de « démanteler » la Cour pénale internationale masque aussi la crainte du pouvoir des mots du droit dans le temps.
Texte intégral (2445 mots)

L’ESSENTIEL

  • En juillet 2026, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a affirmé sa volonté de « démanteler » la Cour pénale internationale.

  • Cette offensive s’inscrit dans une série d’attaques contre les juridictions internationales, notamment à travers des sanctions visant leur action et leurs acteurs.

  • Si de telles sanctions ont vocation à affaiblir ces institutions, elles témoignent également de la force persistante du droit. Elles montrent que le langage juridique demeure incontournable et révèlent la crainte que suscite l’effet durable de la qualification des crimes.


Dans l’Automne du patriarche (Gabriel García Márquez, 1975), le vieux dictateur ne se réjouit que d’une chose : voir ses anciens collègues déchus jouer aux cartes dans la salle qui est réservée à leur exil et se délecter de leur dénuement et de leur obséquiosité. La mise en scène du pouvoir vieillissant, obsédé par sa propre survie et par le spectacle de la déchéance de dirigeants jadis intouchables, saisit la peur du moment où la puissance cesse de protéger ceux qui l’ont exercée.

Les attaques contemporaines contre la Cour pénale internationale (CPI) et les mécanismes internationaux d’enquête sur les violations des droits humains font écho à cette temporalité, à cette crainte, et font émerger la force du droit. Les sanctions états-uniennes visent moins ce que ces institutions sont capables de faire aujourd’hui que ce qu’elles pourraient déclencher demain : en sus d’un mandat d’arrêt, d’une qualification juridique préliminaire et d’une procédure, un jugement et une condamnation.

L’acharnement des États-Unis contre la justice internationale n’est donc pas le signe d’une souveraineté tranquille et sûre d’elle-même. Il trahit, au contraire, la crainte que les mots du droit survivent aux protections politiques du moment, et que ceux qui se croyaient protégés par la puissance puissent être à tout moment rattrapés par la qualification juridique de leurs actes.

Fin juillet 2026, l’offensive américaine contre la justice internationale a franchi un seuil. Il ne s’agit plus seulement de sanctions ponctuelles contre des responsables de la CPI ou contre des figures isolées des Nations unies. À la mi-juillet, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a annoncé une campagne diplomatique visant explicitement à « démanteler » la CPI, accusée d’empiéter sur la souveraineté des États-Unis et de menacer leurs agents, responsables politiques et militaires.

Cette annonce prolonge le décret présidentiel 14203 adopté par Donald Trump en février 2025, qui déclarait une « urgence nationale » face aux actions prétendument « illégitimes et infondées » de la Cour visant les États-Unis et leur proche allié israélien. Depuis, le régime de sanctions s’est étendu : magistrats de la CPI, rapporteurs spéciaux des Nations unies, organisations palestiniennes de défense des droits humains et acteurs de la société civile impliqués dans la documentation de possibles crimes internationaux ont été visés ou menacés.

Au cœur de ce régime de sanctions se trouve Gaza. Les sanctions américaines, qui ont explicitement vocation à sanctionner les individus « directement impliqués dans le ciblage illégitime d’Israël », se sont intensifiées à mesure que la CPI, certains mécanismes des Nations unies et des organisations de défense des droits humains documentaient et qualifiaient juridiquement les crimes commis à Gaza et, plus largement, dans les territoires palestiniens occupés.

L’enquête de la CPI sur la situation en Palestine, les mandats d’arrêt visant Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant, les rapports des Nations unies et le travail d’ONG palestiniennes ou internationales constituent autant de démarches de qualification juridique des crimes que l’offensive américaine cherche à délégitimer.

Faire des juges les accusés : l’inversion de l’accusation

Le trait le plus frappant de cette séquence est l’inversion de l’accusation. Celles et ceux qui enquêtent sur des crimes internationaux deviennent les accusés. Les juges, procureurs, rapporteurs et ONG ne sont plus présentés comme des acteurs cherchant à établir des responsabilités, mais comme des menaces envers la souveraineté, la sécurité nationale ou la neutralité politique.

Le déplacement est décisif. Au lieu de demander si des populations ont été bombardées, affamées, déplacées, persécutées ou privées des conditions élémentaires de survie, le débat est redirigé vers ceux qui formulent ces questions : le procureur aurait-il outrepassé son mandat ? Le rapporteur serait-il militant ? La Cour serait-elle biaisée ? Les organisations qui documentent les crimes seraient-elles politiquement motivées ?

Cette stratégie d’inversion fabrique ce que l’on pourrait appeler une « faute de juger ». Les sanctions américaines transforment l’acte d’enquêter, de qualifier et de demander des comptes en conduite suspecte, hostile et punissable. Ce renversement ne passe pas seulement par le discours. Il s’inscrit dans des mesures concrètes : gels d’avoirs, restrictions de visas, interdictions de transactions, pression sur les institutions qui coopèrent ou entrent en relation avec les personnes ou entités visées.

La personne qui nomme le crime devient celle autour de laquelle s’organise le risque et la gestion du risque.

Ce que la sanction reconnaît malgré elle

Il serait tentant de voir dans ces sanctions la preuve de l’impuissance du droit international. C’est en fait l’inverse. Si la CPI, les rapporteurs spéciaux de l’ONU ou les ONG de documentation étaient insignifiants, il ne serait pas nécessaire de les sanctionner.

La sanction est, en ce sens, un aveu involontaire. Elle reconnaît que les rapports, mandats d’arrêt, qualifications juridiques, avis consultatifs et enquêtes internationales conservent une capacité à blesser l’impunité. Leur force ne réside pas toujours dans une coercition immédiate. La CPI ne dispose pas d’une police mondiale ; les rapporteurs spéciaux ne rendent pas de jugements exécutoires. Mais leurs mots circulent et entrent dans les archives, les médias, les mobilisations, les procédures nationales, les débats diplomatiques, et les mémoires collectives.

Ce qui est redouté n’est donc pas seulement la condamnation judiciaire, mais la sédimentation d’une qualification. Le fait qu’une violence soit durablement inscrite comme crime, et non comme simple opération militaire, nécessité sécuritaire ou dommage collatéral regrettable.

Cela ne signifie pas qu’il faille idéaliser la justice internationale. Elle a toujours été traversée par des rapports de puissance et des héritages impériaux. Mais les sanctions actuelles ne contestent pas ces biais, au contraire. Elles les instrumentalisent pour empêcher que certains puissants, ou leurs alliés, soient nommés et jugés par des institutions qu’ils ne contrôlent pas.

Quand le droit est utilisé contre le droit

L’aveu de la force du droit réside également dans le fait que les États-Unis ne répondent pas seulement par une menace extralégale pour menacer la justice internationale. Ils produisent du droit : décrets présidentiels, listes de sanctions, procédures administratives, obligations de mise en conformité. Des instruments conçus pour lutter contre le terrorisme, la prolifération, le blanchiment ou le financement illicite sont redirigés vers des magistrats, des enquêteurs, des rapporteurs ou des organisations de défense des droits humains.

L’attaque contre la justice internationale se présente donc elle-même dans les formes de la légalité. À ceci près que la logique n’est évidemment pas celle d’un procès contradictoire, avec preuves, débat public et motivation détaillée. Elle est celle de l’inscription sur liste : une personne ou une entité est désignée comme risquée, menaçante ou prohibée. Cette désignation déclenche ensuite des effets en chaîne.

La différence est essentielle. Le jugement suppose une procédure, une contradiction, une motivation, un dossier qui peut être contesté. La sanction administrative ne condamne pas juridiquement au sens classique. L’inscription sur liste impose un autre fonctionnement : elle nomme un risque et laisse les infrastructures administratives, financières et numériques en tirer les conséquences.

Cette logique est d’autant plus efficace qu’elle repose sur la diligence des intermédiaires. Banques, plateformes numériques, compagnies aériennes, hôtels, universités, ONG, assureurs ou prestataires de services n’ont pas toujours besoin d’être directement contraints. Il leur suffit d’anticiper le risque.

Punir par les infrastructures ordinaires

Ces sanctions ne doivent pas être comprises seulement comme des mesures symboliques visant des responsables prestigieux. Leur force se déploie dans les infrastructures ordinaires de la vie et du travail.

Des cas déjà documentés font état de cartes bancaires annulées, de comptes numériques fermés, de services Google ou Amazon interrompus, de difficultés à réserver un hôtel, de relations bancaires perturbées, de financements ralentis ou bloqués. La sanction ne modifie pas seulement ce que la personne ciblée peut faire ; elle modifie ce que les autres sont prêts à faire avec elle. Faut-il maintenir cette invitation ? Rembourser ce déplacement ? Héberger cette conférence ? Coopérer avec cette ONG ? Financer ce programme ? Le risque est contagieux.

Pris isolément, chaque incident peut sembler mineur. Ensemble, ils dessinent une forme de punition infrastructurelle. Or, la justice internationale dépend aussi de conditions très prosaïques : vols, visas, hôtels, bases de données, abonnements numériques, outils de communication sécurisée, remboursements institutionnels, services bancaires, traductions, archives, collaborations universitaires et associatives. Interrompre ces circuits, c’est tenter d’interférer avec la possibilité même d’enquêter, d’écrire un rapport, de préparer un mandat d’arrêt ou de soutenir des victimes.

Cette tentative peut être couronnée de succès puisque, dans un environnement de sanctions, les institutions préfèrent souvent exclure trop largement plutôt que de risquer d’être accusées de ne pas avoir assez exclu. Le faux positif coûte moins cher que le faux négatif : autrement dit, la prudence leur paraît moins coûteuse que la contestation.

Au-delà des juges, l’autorité tierce visée

L’offensive états-unienne contre la CPI et contre les acteurs de la justice internationale ne vise donc pas seulement une institution particulière. Elle vise la possibilité même d’une autorité tierce : une instance capable de décrire la violence autrement que dans les mots des États qui l’exercent ou la soutiennent.

Le discours de la souveraineté joue ici un rôle central. Il présente la CPI comme une intrusion étrangère, alors même que la Cour est fondée sur le Statut de Rome, adopté par des États souverains, et qu’elle n’exerce sa compétence que dans des conditions limitées. Comme l’a rappelé l’ONU en juillet 2026, la CPI demeure un « rouage essentiel » de la lutte contre l’impunité pour les crimes les plus graves.

Ce qui se joue est moins une opposition simple entre souveraineté et droit international qu’une lutte pour savoir qui peut qualifier la violence. Les États les plus puissants acceptent volontiers le droit international lorsqu’il vise leurs adversaires. Ils le rejettent lorsqu’il prétend s’appliquer à eux-mêmes ou à leurs alliés.

Un droit international devenu totalement inoffensif ne susciterait pas un tel acharnement. Ce que ces sanctions révèlent n’est pas la mort du droit international, mais l’intensité de la lutte autour de ce qu’il peut encore faire : nommer un crime, conclure à une responsabilité, maintenir ouverte la possibilité qu’une violence d’État soit jugée autrement que par ceux qui la justifient.


La revue Cultures & Conflits consacrera, en 2027, un numéro entier aux enjeux soulevées par les sanctions. Il fera suite au numéro 2025-2 sur la force symbolique du droit, disponible sur Cairn. Les propositions d’articles et témoignages autour des sanctions internationales sont à envoyer dès maintenant à Cultures & Conflits redactionagc@gmail.com.

The Conversation

Didier Bigo est co-éditeur au sein des revues Cultures et Conflits (CAIRN-CECLS) et Political Anthropological Research on International Social Sciences (PARISS).

Rebecca Mignot-Mahdavi co-dirige le projet AI-NODES (dans le cadre du cluster PostGenAI@Paris) bénéficiant d'une aide de l’État gérée par l'Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2030 portant la référence ANR-23-IACL-0007.

11.08.2026 à 16:29

Comment l’agriculture peut-elle s’adapter aux étés de plus en plus secs ?

Juan David Dominguez Bohorquez, Ingénieur de recherche en sciences de l'eau, Inrae
Delphine Leenhardt, Directrice de recherche en agronomie, Inrae
Lionel Alletto, Directeur de recherche en agronomie, Inrae
Sami Bouarfa, Agronome et chercheur en sciences de l'eau, Inrae
Avec le changement climatique, les cultures auront de plus en plus besoin d’eau, mais celle-ci se raréfie dans les nappes phréatiques, les lacs et les rivières.
Texte intégral (3526 mots)

Alors que la France connaît, en cet été 2026, une situation exceptionnelle de sécheresse, les cultures agricoles souffrent. Dans le même temps, la loi d’urgence agricole, votée au Sénat le 21 juillet dernier, a entériné le doublement des objectifs de stockage de l’eau à usage agricole à l’horizon 2035.

C’est là tout le paradoxe : avec le changement climatique, les cultures auront de plus en plus besoin d’eau. Mais celle-ci se raréfie dans les nappes phréatiques, les lacs, les rivières. Alors que faire ? Stocker davantage d’eau dans des retenues est-il le seul levier disponible ? Le type d’agriculture pratiqué et la façon d’irriguer restent des moyens puissants pour limiter la demande en eau et maximiser les usages de cette dernière. État des lieux.


Lorsque vient l’été, les pluies se font plus rares sur une grande partie du territoire français. Les cultures sont alors souvent en manque d’eau. Pour assurer leur développement, elles puisent l’eau nécessaire dans le sol, mais lorsque cette ressource est épuisée, l’irrigation peut prendre le relais et permettre de sécuriser les rendements de certaines cultures.

Mais ce n’est pas le seul levier d’action possible : la sélection d’espèces adaptées et des pratiques agricoles appropriées peuvent aussi améliorer la résilience de l’agriculture face au risque de sécheresse.

Une agriculture responsable de plus de la moitié des consommations d’eau

L’irrigation est réalisable grâce à des prélèvements dans les hydrosystèmes (nappes, rivières, lacs). Actuellement, elle représente de 7 à 12 % des prélèvements d’eau en France, mais environ 60 % des consommations.

Comment se fait-il que ces deux chiffres diffèrent ? Tout simplement parce que l’eau qui est prélevée pour les cultures ne retourne pas immédiatement aux rivières ou aux nappes. Elle s’évapore ou est absorbée par les plantes. À l’inverse, pour d’autres usages, comme le refroidissement des centrales électriques, l’eau prélevée est en grande partie restituée aux hydrosystèmes.

Ce n’est pas le cas pour l’irrigation. Elle peut atteindre 90 % de la consommation en période estivale dans certaines régions (zone méditerranéenne, sud-ouest de la France), alors même que les débits des cours d’eau sont au plus bas. Cela entraîne des concurrences fortes entre les différents usages de l’eau et la part d’eau à laisser à la nature.

De moins en moins d’eau disponible et des besoins en hausse

Avec le changement climatique, cette situation va empirer. Pour chaque degré de réchauffement supplémentaire, l’évaporation augmente d’environ 7 %, ce qui accentue à la fois la raréfaction de l’eau disponible et la pression sur les nappes et rivières.

L’agriculture se trouve alors devant un paradoxe : les besoins en eau des cultures augmenteront avec les températures, tandis que les ressources en eau dans les hydrosystèmes diminueront dans plusieurs régions du fait de sécheresses plus fréquentes et plus longues.

Face à cette double pression, l’enjeu devrait être de diminuer les prélèvements agricoles dans les hydrosystèmes en diminuant les besoins en eau de cultures et en favorisant l’infiltration et le stockage de l’eau dans les sols.


À lire aussi : Le monde est désormais en « faillite hydrique », selon un rapport de l’ONU


Sélectionner des espèces adaptées

Pour cela, une première piste consiste à choisir des espèces adaptées au stress hydrique ou des variétés tolérantes à la sécheresse pour réduire les besoins en eau des cultures. Toutefois, entre capacité à résister au manque d’eau et maintien d’un bon rendement, il faut trouver le bon compromis.

En effet, lorsqu’une plante manque d’eau, elle peut investir davantage de ressources dans le développement de ses racines pour explorer un plus grand volume de sol et trouver de l’eau. Mais ces ressources ne sont alors plus disponibles pour la croissance des parties récoltées, ce qui peut entraîner une baisse du rendement.


À lire aussi : Comment améliorer la résilience à la sécheresse : l’exemple des agrumes


La capacité des sols à infiltrer et stocker l’eau

Une autre piste, complémentaire et essentielle, repose sur la capacité des sols à stocker l’eau. Elle dépend d’abord de ses propriétés propres, notamment de sa texture (c’est-à-dire sa proportion de sable, de limon et d’argile) et de sa teneur en matière organique, issue des résidus végétaux, des racines et de l’activité des organismes du sol. Ces éléments influencent la quantité d’eau que le sol peut retenir et la manière dont elle y circule.

Mais le stockage de l’eau est également influencé par la capacité du système de culture, au travers des pratiques mises en œuvre, à favoriser l’entrée de l’eau dans le sol par infiltration et à limiter ses pertes vers l’atmosphère.

Certaines pratiques agricoles peuvent en effet favoriser une bonne structuration des sols, c’est-à-dire une organisation favorable des pores qui permet à l’eau de pénétrer et de circuler. Ceci favorise l’infiltration de l’eau dans le sol, limite le ruissellement et donc augmente la quantité d’eau disponible pour les plantes.

L’agroécologie pour un meilleur stockage de l’eau dans le sol

Les pratiques agricoles visant à préserver les ressources naturelles – dont l’eau – sont au cœur de l’agroécologie. Cette approche cherche à concevoir et à mettre en œuvre une agriculture durable, fondée sur des principes écologiques.

Couvert végétal entre des vignes. Jefunky/WikiCommons., CC BY-SA
  • Parmi ces pratiques, on trouve, par exemple, le fait de ne pas laisser la terre nue entre deux cultures successives, en maintenant une couverture végétale qui protège la surface du sol et limite l’évaporation de l’eau. L’utilisation de couverts végétaux permet également d’apporter de la matière organique au sol (racines, feuilles, tiges), qui, en se décomposant, augmente sa capacité à retenir l’eau et améliore sa structure, c’est-à-dire l’organisation des pores permettant à l’eau de pénétrer et de circuler.

  • Les rotations de cultures, en alternant différents espèces de plantes, modifient, elles, les types de racines et de résidus laissés dans le sol, ce qui stimule la vie du sol (vers de terre, microorganismes) et améliore progressivement sa structure et donc sa capacité à laisser infiltrer et stocker l’eau.

Un travail superficiel (10-12 cm de profondeur) post-récolte dans un champ de maïs. Fourni par l'auteur
  • D’autres pratiques, comme la réduction du travail du sol, notamment la suppression du labour, permettent également de préserver sa porosité et de faciliter l’infiltration de l’eau.

  • Enfin, l’introduction d’arbres (l’agroforesterie) modifie le microclimat en apportant de l’ombrage et en réduisant l’effet du vent, ce qui limite les pertes d’eau par évaporation. Bien que les arbres consomment eux aussi de l’eau, leurs racines explorent généralement des couches du sol plus profondes que celles exploitées par les cultures. Ils peuvent ainsi mobiliser une partie de l’eau présente en profondeur tout en améliorant les conditions de croissance des cultures en surface.

  • Au-delà de la parcelle, l’agroécologie s’intéresse également à la gestion du paysage – selon le climat, les caractéristiques des sols, la topographie et le type d’aménagement mis en place –, qui peut contribuer à retenir l’eau. Par exemple, la mise en place d’infrastructures paysagères (haies, terrasses, fossés) peut ralentir les flux d’eau vers l’aval, d’où une réduction du ruissellement et de l’érosion et un meilleur stockage de l’eau sur place.


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Des pratiques qui se complètent

Ces pratiques sont souvent mobilisées conjointement par les agriculteurs. C’est le cas par exemple des couverts végétaux permanents, de la réduction du travail du sol et de la diversification des rotations, qui constituent les piliers de ce qu’on appelle l’agriculture de conservation des sols.

Le programme de recherche BAG’AGES, centré sur les grandes cultures du bassin Adour-Garonne, s’y est intéressé. Ce partenariat entre chercheurs, organismes techniques et agriculteurs a associé des exploitations agricoles et des sites expérimentaux.

Les travaux menés confirment que ces pratiques peuvent modifier durablement le fonctionnement hydrique des sols avec une meilleure infiltration de l’eau, une augmentation du réservoir d’eau utile de l’horizon de surface du sol de 10 à 15 % par rapport à des sols régulièrement travaillés par un labour et une réduction du ruissellement.

Toutefois, ces effets varient selon les types de sols et peuvent nécessiter plusieurs années avant d’être pleinement observables, le temps que les propriétés physiques et biologiques du sol évoluent.

En systèmes irrigués, lorsqu’un pilotage adapté de l’irrigation est mis en œuvre, l’ensemble de ces pratiques, en améliorant la conservation de l’eau dans le sol et en limitant les pertes, peut réduire les besoins en eau d’irrigation. Et donc permettre de diminuer les prélèvements dans les nappes souterraines, les lacs et les cours d’eau.

Repenser le rôle de l’irrigation

Mais l’irrigation reste nécessaire dans de nombreux contextes, notamment pour certaines productions à forte valeur ajoutée ou fortement sensibles au stress hydrique, comme le maraîchage ou l’arboriculture, ainsi que dans des contextes climatiques marqués par des sécheresses fréquentes et intenses.

Il n’est donc pas envisageable de chercher à se passer systématiquement et complètement de l’irrigation, mais plutôt de reconsidérer son usage au regard de l’apport qu’elle peut avoir dans une transition agroécologique des systèmes agricoles.

C’est une des préoccupations du projet baptisé TAI-OC (pour Transition agroécologique et irrigation en Occitanie), financé depuis fin 2022 par l’Inrae et la Région Occitanie pour une durée de cinq ans.

La mise en place et l’étude d’expérimentations en agroécologie sur différents systèmes de culture (grandes cultures, viticulture et maraîchage) ainsi que la conduite d’enquêtes chez des irrigants engagés dans des démarches agroécologiques ont permis de mettre en évidence la notion d’« irrigation multiservice ». Il s’agit d’une irrigation qui ne se limite pas à un usage productif immédiat, mais qui contribue à renforcer les fonctions écologiques des agroécosystèmes en transition.

Quitte à devoir irriguer, il s’agit de maximiser les usages bénéfiques à long terme de l’eau utilisée. Par exemple, irriguer pour installer des arbres qui demanderont moins d’eau par la suite ou des plantes qui servent à éloigner les ravageurs des cultures, à favoriser la présence de pollinisateurs ou à enrichir le sol en azote et en nutriments.

Certains couverts végétaux, comme ici le trèfle, sont appréciés des pollinisateurs. c.pxhere.com/images/eb/46

Une irrigation multiservice peut également permettre d’irriguer des couverts végétaux entre deux cultures successives pour qu’ils produisent plus et restituent davantage de matière organique dans le sol. Dans ces exemples, des services écosystémiques (fertilité des sols, stockage de carbone et d’eau, régulation des ravageurs) sont permis ou amplifiés par l’irrigation, ce qui peut, à terme, réduire la dépendance globale à l’eau.

Au-delà de ce constat qualitatif, les recherches en cours dans le cadre de ce projet s’attachent à mieux quantifier l’effet de cette irrigation multiservice. L’enjeu est de savoir à quel horizon et avec quelle ampleur l’irrigation multiservice permettra à un agriculteur de limiter ses prélèvements dans les ressources en eau.


À lire aussi : Comment le changement climatique perturbe la recharge des eaux souterraines


Vers un nouveau modèle de gestion de l’eau ?

Toutes ces pratiques agroécologiques commencent à être intégrées dans certains projets territoriaux de gestion de l’eau (PTGE), qui visent à construire collectivement, à l’échelle des bassins versants, un équilibre durable entre les usages de l’eau, la disponibilité de la ressource et la qualité des milieux aquatiques face au changement climatique.

Cela illustre que la gestion quantitative de l’eau et la transformation des systèmes agricoles peuvent, et doivent, être pensées conjointement afin de mieux s’adapter aux sécheresses futures. Dans cette perspective, les approches agroécologiques doivent constituer un critère majeur des arbitrages collectifs relatifs à la gestion de la ressource en eau.

Les solutions de stockage dans des retenues ne devraient ainsi être envisagées qu’au terme d’une évaluation comparative de l’ensemble des leviers disponibles (évolution des systèmes de culture, économies d’eau, amélioration de l’efficience des usages, recharge des nappes ou stockage). L’enjeu étant de retenir la combinaison de solutions la plus pertinente au regard des enjeux locaux. Cela ouvre ainsi la voie à un nouveau modèle de gestion de l’eau.


Ce texte a été élaboré à l’initiative de la chaire Eau, agriculture et changement climatique et bénéficie des recherches menées dans le cadre du projet TETRAE Transition agroécologique et irrigation en Occitanie (TAI-OC). Les membres de ces deux collectifs ayant soutenu et/ou collaboré à cet article : Gilles Belaud (Institut Agro, Chaire EACC), Laurène Casal (MAELAB), Johan Coulomb (Montpellier, Méditerranée Métropole), Fabien Groud (CCE&C), Marie-Christine Huau (Véolia), Vincent Kulesza (SCP), Ludovic Lhuissier (Rives et Eaux du Sud Ouest), Alexandre Mathieu (INRAE, Maraichage), Renaud Misslin (MAELAB), Pierre Rouault (Institut Agro), Stéphane Ruy (INRAE, Carnot Eau et Environnement), Paul Vandôme (HSTI) et Claire Wittling (INRAE, G-EAU).

The Conversation

Lionel Alletto a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR) et de la Commission Européenne dans le cadre de projets de recherche du programme Horizon 2020.

Delphine Leenhardt, Juan David Dominguez Bohorquez et Sami Bouarfa ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

11.08.2026 à 16:28

Durant la Renaissance, le retour des papes à Rome créa une ère de construction de palais sans précédent pour la « Ville éternelle »

Alyssa Rusonik, PhD student in Finance, HEC Paris Business School
Près de 31 % des palais de Rome furent construits entre 1378 et 1599, après un siècle de stagnation économique. Comment expliquer un tel phénomène urbanistique ?
Texte intégral (3229 mots)
La « Ville éternelle » s’est fait une nouvelle beauté de la fin du XIVᵉ siècle à la fin du XVIᵉ siècle, après une période de stagnation économique. Aujourd’hui, 84 % des palais construits durant cette période sont encore debout. Wikimediacommons

Près de 31 % des palais de Rome furent construits entre 1378 et 1599 après un siècle de stagnation économique. Comment expliquer un tel phénomène urbanistique ? Facilitée par une compilation de données reliant les constructions de palais et l’identité de leurs commanditaires, une étude démontre que les Romains investirent dans la pierre dès lors qu’ils furent assurés que le pape resterait à coup sûr dans la Ville éternelle.


À la charnière des XIVᵉ et XVᵉ siècles, Rome est en ruines. Les contemporains la décrivent comme un « cadavre », une « grande étable pour les moutons ». Les artistes la représentent sous les traits d’une veuve en deuil, vêtue de noir, implorant les passants.

Allégorie de Rome en veuve vêtue de noir, tirée du Dittamondo de Fazio degli Uberti, 1447. Gallica

Puis une ère de construction palatiale s’ouvre à Rome concomitamment à une révolution économique. Une ville rongée par la déshérence se transforme progressivement en métropole florissante. Parmi l’ensemble des palais historiquement significatifs érigés à Rome, de l’Antiquité au XXIᵉ siècle, 31 % furent construits entre 1378 et 1599.

Comment Rome s’est-elle relevée ? D’où vient cet essor spectaculaire de la construction de palais ?

Transformer des traces éparses du passé en un ensemble cohérent

Pour répondre à cette question de façon quantitative, il a fallu construire patiemment une base de données originale et compréhensive à partir de sources historiques fragmentaires, en croisant archives, travaux d’historien et cartes anciennes. Je pense particulièrement à la carte de Giambattista Nolli (1701-1756), numérisée et complétée par une équipe formidable d’historiens. Chaque projet de construction a été identifié, classé et enrichi manuellement, parfois au prix de véritables enquêtes dignes d’un travail de détective amateur.

Nombre de constructions de palais à Rome, entre 1309 et 1599. Fourni par l'auteur

Ce processus, à la fois minutieux et créatif, révèle toute la richesse et la joie profonde de la recherche empirique en histoire économique : transformer des traces éparses du passé en un ensemble cohérent de données exploitables. J’ai ainsi constitué une base de données portant sur les 146 palais dont la construction est active entre 1378 et 1599 et dont la classification a nécessité des recherches supplémentaires pour plus de 43 % des projets.

Le pape, entre Rome et Avignon

À bien des égards, Rome était une cité ouvrière. Son économie dépendait largement de la papauté.

Lorsque le pape Grégoire XI ramena le siège pontifical à Rome en 1377, mettant fin à près de sept décennies de papauté en Avignon, on aurait pu s’attendre à une reprise rapide de l’activité économique. Pourtant, pendant près d’un siècle, peu de choses changèrent. La construction des palais – marqueur par excellence de la prospérité urbaine dans l’Italie de la Renaissance – resta étonnamment atone.

Le mystère est d’autant plus frappant que Florence et Venise avaient connu leurs booms de construction palatiale bien plus tôt, dès le XIVᵉ siècle. Pourquoi Rome demeura-t-elle à l’écart durant les décennies qui suivirent le retour du pape ? Et qu’est-ce qui déclencha finalement sa transformation spectaculaire à la fin du XVᵉ siècle ?

Mes recherches montrent que la réponse à ces deux questions tient à une notion centrale : la permanence. La présence du pape comptait, certes, mais ce qui importait réellement aux Romains était de savoir s’il avait l’intention de rester durablement à Rome. Plus encore, son successeur ferait-il de même ? Et le suivant ?

Constructions de palais à Rome, Florence et Venise, de 1100 à 1599. Fourni par l'auteur

En l’absence d’une promesse crédible et autoentretenue à cet égard, et le risque crédible du départ des papes, investir dans un immobilier coûteux constituait un risque prohibitif. Je soutiens que l’essor ultérieur de la construction palatiale est lié à un changement fondamental dans les croyances des Romains sur cette question.

Augmentation d’environ 300 % de la construction palatiale

Portrait du pape Sixte IV (1414–1484).

En 1475, le pape Sixte IV promulgua la bulle Etsi universis, qui modifia en profondeur les incitations pesant sur l’élite ecclésiastique.

Jusqu’alors, les prélats – par exemple, les cardinaux – ne pouvaient pas léguer leurs biens ; à leur mort, l’ensemble de leur patrimoine revenait à l’Église. La réforme autorisa les prélats qui construisaient à Rome et dans ses environs à transmettre leurs propriétés à des héritiers désignés. En pratique, leur taux d’imposition successorale passa de 100 % à 0 %.

Les effets furent spectaculaires. À partir d’un nouveau jeu de données, reliant les constructions de palais à l’identité de leurs commanditaires, il apparaît que la réforme provoqua une augmentation d’environ 300 % de la construction palatiale des prélats par rapport aux niveaux antérieurs.

Promesse crédible des papes de rester à Rome

La réforme mit en place un mécanisme d’engagement autorenforçant, liant durablement la papauté à Rome.

Les cardinaux élisent les papes ; les papes nomment les cardinaux. Dès lors que les cardinaux commencèrent à investir massivement dans l’immobilier romain, ils développèrent un intérêt financier direct au maintien de la papauté dans la ville. Un cardinal lourdement investi à Rome ne voterait pas pour un candidat susceptible de partir. Les futurs papes, élus sur la promesse de rester, n’auraient à leur tour aucun intérêt à nommer des cardinaux hostiles à ce programme.

Chaque génération se trouva liée à Rome par la même structure d’incitations. Cela suffit à instaurer une confiance substantielle dans la présence durable de la papauté à Rome.

Confiance croissante des laïcs

Les laïcs restèrent d’abord prudents. En observant les investissements massifs des prélats, ils révisèrent progressivement leurs croyances quant à l’engagement de long terme de la papauté.

Durant les cinquante premières années décisives suivant la réforme, dix projets supplémentaires lancés par des prélats au cours d’une décennie entraînaient environ six projets laïcs supplémentaires à l’échelle de la ville dans la décennie suivante. Cet effet d’apprentissage était strictement transitoire : après environ un demi-siècle, le mécanisme d’engagement était pleinement établi. Les investissements passés des prélats cessèrent alors de prédire les investissements futurs des laïcs ; il n’y avait plus d’incertitude à dissiper.

Cette confiance accrue eut des manifestations tangibles. Des constructions nouvelles, plus ambitieuses, virent le jour, financées principalement par des laïcs. La ligne d’horizon de la Renaissance commença à se dessiner.

Pourquoi la présence du pape ne suffisait pas

Pourquoi fallut-il encore près d’un siècle après le retour du pape à Rome en 1377 pour que le boom advienne ?

La réponse met en lumière un principe fondamental de crédibilité institutionnelle. Mon analyse des absences pontificales montre que la présence contemporaine du souverain pontife importait peu pour les décisions d’investissement de long terme. Dans un environnement politique instable, marqué par des pouvoirs contestés et des départs occasionnels des papes, ce qui comptait était l’existence d’une garantie crédible de permanence.

Avant la réforme, les papes quittaient parfois Rome, parfois pour de longues périodes. Le pape Eugène IV, par exemple, passa plus de neuf ans en quasi-exil au cours de son pontificat de seize ans (de 1431 à 1447, ndlr). Après la réforme, les absences diminuèrent de 81,5 %, et les absences discrétionnaires disparurent totalement.

Plus important encore, les rares absences ultérieures n’eurent aucun effet négatif sur l’investissement. Les commanditaires les percevaient comme temporaires, car le mécanisme d’engagement garantissant le retour de la papauté.

Rome nous parle encore aujourd’hui

Cet épisode historique offre des enseignements qui dépassent largement la Rome de la Renaissance. Il montre que l’irréversibilité du changement institutionnel constitue une condition nécessaire à la réussite des interventions économiques
– une thèse ancienne de la théorie économique proposée par plusieurs économistes, y compris Daron Acemoğlu, lauréat récent du « prix Nobel en économie » pour ses travaux liés aux institutions, Avner Greif et Gérard Roland, mais rarement testée empiriquement.

Les économies modernes font face à des défis de crédibilité similaires. Un gouvernement peut annoncer des politiques favorables, mais si celles-ci peuvent être aisément annulées par l’administration suivante, les investisseurs resteront méfiants. Ce que Rome nous enseigne, c’est que les réformes véritablement transformatrices sont celles qui créent des mécanismes autoentretenus, alignant durablement les intérêts des décideurs clés sur le maintien du nouvel ordre institutionnel.

La Villa Farnesina à Rome est un chef-d’œuvre de la Renaissance. Wikimédia.

Le cas romain montre également comment l’investissement des élites peut transformer des promesses non contraignantes en engagements auto-exécutoires. Lorsque des acteurs puissants mettent leurs propres intérêts, leurs propres richesses en jeu, ils créent les conditions de la stabilité et de la croissance à long terme.

Près d’un siècle après le retour de la papauté, Rome fut enfin reconstruite – non par décret, mais par les choix de commanditaires individuels, désormais confiants dans l’avenir de la ville. Le boom de la construction palatiale transforma durablement l’économie romaine et laissa un héritage matériel remarquable : 84 % des palais construits durant cette période sont encore debout. Ils façonnent le paysage urbain de Rome et rappellent, de manière tangible, l’importance d’un engagement institutionnel crédible et de long terme.

The Conversation

Alyssa Rusonik a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (ANR-18-EURE-0005 / EUR DATA EFM).

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