16.10.2026 à 09:44
Comment se décomposent nos cadavres ?
Texte intégral (3551 mots)
Que deviennent nos corps après notre décès ? Dans des sociétés où la mort est de plus en plus invisibilisée, comment ont évolué nos rites ? Demain, à quoi ressembleront les cimetières ? L’enterrement ou la crémation seront-ils remplacés par d’autres méthodes ? Comment le numérique transformera-t-il nos pratiques funéraires ?
Pour répondre à ces questions et à bien d’autres, nous vous proposons une série de six articles sur le thème « Le corps après la mort », rédigés par des experts et illustrés par le dessinateur Vito.
Dans ce quatrième épisode, il est question de thanatomorphose, autrement dit des processus de décomposition qui surviennent après le décès. Comment se mettent-ils en place ? Qu’est-ce qui les influence ? Et comment les interpréter pour faire « parler » les cadavres ? Sur ce dernier point, un médecin légiste partage avec nous sa pratique et ses réflexions à l’aide de trois exemples.
L’ESSENTIEL
Température, présence ou absence d’oxygène, d’insectes, d’animaux… de nombreux facteurs influent sur la façon dont les cadavres se décomposent.
Lorsqu’un corps se décompose, de nombreux composés chimiques se forment, dont certains, comme l’adipocire, modifient le devenir du cadavre.
Enterrer des corps a aussi des conséquences pour l’environnement, comme en témoigne la dénaturation des sols des cimetières, qui pourrait en outre ralentir la décomposition des corps.
Chaque jour, en France, 2 000 décès surviennent. En conditions naturelles, la décomposition des cadavres animaux est majoritairement due à l’action des charognards (renards, vautours, sangliers, etc.) et des insectes nécrophages (qui se nourrissent de cadavres). Il en va de même pour les corps humains exposés à l’air libre.
Dans la majorité des cas, cependant, nos dépouilles mortelles font l’objet de procédés funéraires qui les isolent des cycles de décomposition naturels. Il peut s’agir de la crémation, qui détruit les corps par le feu et la chaleur, ou de l’enterrement.
Ce second cas, qui concerne actuellement environ 50 % des défunts, recouvre une grande diversité de pratiques. Les enterrements peuvent, par exemple, se faire en pleine terre ou en caveaux, avec différents types de cercueils, et des soins visant à conserver le corps (thanatopraxie) peuvent être pratiqués.
Ces conditions vont influencer les processus de décomposition – on parle de thanatomorphose – et, in fine, la durée de réduction du corps en ossements.
La décomposition naturelle
Rappelons quelques ordres de grandeur : le corps d’un adulte de 70 kg contient environ 43 kg d’eau, 11 kg de protéines, 10 kg de graisses et 4 kg de sels minéraux, ces derniers étant notamment présents dans les os.
Après le décès, ces différents éléments subissent des processus de décomposition inéluctables et irréversibles. Certains sont immédiatement visibles, tandis que d’autres sont lents et difficilement perceptibles.
Un cadavre « jeune » est généralement décrit comme « frais » : le corps n’a pas encore refroidi, et présente encore l’aspect du vivant. Dans les heures suivant le décès apparaissent les rigidités cadavériques – autrement dit le raidissement des membres – et les lividités. Ces colorations violacées à rougeâtres apparaissent dans les zones basses – comme la nuque, le bas du dos ou la face postérieure du corps si le corps est allongé sur le dos –, hormis au niveau des points de pression. Elles sont dues à l’accumulation du sang par gravité et deviennent fixes environ douze heures après le décès. Rigidité cadavérique et lividités disparaissent ensuite en un à deux jours, à mesure que les tissus commencent à se décomposer.
Les premiers signes visibles de putréfaction (la décomposition des protéines par les bactéries) sont l’évolution de la couleur cutanée, qui prend en quelques jours une teinte verdâtre, et le gonflement de l’abdomen.
Ils sont dus à la prolifération des bactéries issues du tube digestif, qui s’étendent et produisent des gaz de décomposition. Pour les cadavres exposés à l’air libre, l’activité des insectes devient rapidement visible, avec la présence de mouches et de masses d’asticots. Leur développement dépend de la température : en été, quelques jours peuvent suffire pour transformer le corps en une masse grouillante.
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L’étape suivante est la putréfaction avancée, qui correspond à la liquéfaction des organes (et, pour les corps exposés, à la succession de différentes espèces d’insectes nécrophages). Durant la phase de dessèchement, le corps perd ensuite progressivement son eau et ses chairs. Enfin, les tissus secs (peau et restes de muscles) et la matière organique des os finissent par se décomposer. C’est la squelettisation.
L’enchaînement de ces différentes séquences dépend de la température, du climat (humidité, ensoleillement, etc.) et de la faune nécrophage.
Six pieds sous terre, mangés par les vers ?
L’enterrement modifie radicalement les processus de décomposition. La mise en cercueil puis l’enterrement isolent, au moins dans un premier temps, le cadavre de son environnement.
En France, un minimum de 1 m de terre est exigé entre le couvercle du cercueil et la surface du sol (soit des tombes de 1,50 m de profondeur environ). Dans le cas de l’usage de caveaux, utilisés pour environ 50 % des inhumations, un vide sanitaire de plusieurs mètres cubes entoure le corps, fermé par un couvercle hermétiquement scellé.
Ces dispositions créent des conditions de décomposition spécifiques, en raison de l’absence de charognards et d’insectes, des basses températures, ainsi que du manque d’oxygène. Contrairement à la croyance populaire, les corps enterrés ne sont donc pas « mangés par les vers ».
La règle dite de Casper (Casper, 1861), bien que très approximative, résume bien cette lente décomposition souterraine :
« À une température moyenne similaire, le niveau de putréfaction d’un corps après une semaine (ou mois) de repos à l’air libre correspond à celui d’un corps dans l’eau durant deux semaines (ou mois) ou en terre pendant huit semaines (ou mois). »
Pour en savoir plus, des chercheurs ont suivi durant un an la décomposition de 16 cadavres humains : 14 gisant au sol et 4 enfouis à 45 cm de profondeur. Ils ont observé que des populations microbiennes, le « nécrobiome », évoluent tout au long de la décomposition. Par ailleurs, tandis que certains groupes de bactéries semblent toujours présents, d’autres sont caractéristiques des milieux anoxiques, c’est-à-dire dépourvus d’oxygène.
La disponibilité en oxygène est en effet un paramètre fondamental des processus de décomposition. Plus les cadavres sont enterrés profondément, moins l’oxygène est disponible. Les microorganismes (bactéries, levures et champignons) présents sur et dans le corps l’épuisent rapidement, créant des conditions favorables pour leur remplacement par des microorganismes anaérobies – c’est-à-dire qui préfèrent les milieux dépourvus d’oxygène – issus du cadavre et du sol.
Dans le cas des caveaux, qui sont aujourd’hui maçonnés en béton, les populations microbiennes proviennent presque exclusivement du corps du défunt ou de ceux des précédents occupants des lieux, et l’absence de ventilation est favorable aux micro-organismes anaérobies.
Les cadavres de cire
Dans certaines conditions d’enfouissement avec de faibles niveaux d’oxygène et une forte humidité, les tissus gras peuvent également subir une transformation très spécifique : la formation d’adipocire. Cette substance pâteuse et grise est issue de réactions chimiques naturellement associées à la putréfaction.
Les scientifiques ont longtemps expliqué la formation d’adipocire par une saponification provoquée par l’ammoniac issu de la décomposition des muscles. Si ce procédé existe bel et bien en milieu aquatique, la présence d’adipocire est en fait le plus souvent due au déplacement des graisses à l’intérieur du corps sous l’action de la putréfaction). Les enzymes bactériennes transforment ensuite ces acides gras insaturés en acides gras saturés, ce qui entraîne une élévation du point de fusion : les graisses ne sont plus liquides. Elles se figent et durcissent, comme lorsque l’on éteint une bougie. D’où le surnom de « cadavres de cire ».
Dans cet état, les corps conservent leur apparence anatomique durant des années, voire des décennies, ce qui peut compliquer les reprises de concessions dans les cimetières.
Enfin, les os et les dents se décomposent sur des échelles de temps beaucoup plus longues, pouvant facilement s’étendre sur des siècles, expliquant l’apport de ces éléments sur le plan archéologique.
Leur dégradation repose sur une fragmentation physique : les os « cassent » en raison de la perte progressive de leur fraction organique qui, chez le vivant, leur confère une certaine souplesse (le collagène, qui représente environ un tiers du poids de l’os). Ne reste plus qu’une partie minérale (phosphate de calcium), plus fragile aux changements climatiques, aux actions physiques (gel, racines) et à la dissolution chimique dans les sols ou les eaux acides.
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Parfums de décomposition
Les résidus provenant de la décomposition se présentent pour partie sous forme liquide : il s’agit des fluides cadavériques, c’est-à-dire les jus issus de la dégradation des chairs, et des lixiviats, les liquides résultant de la percolation de l’eau de pluie ou de ruissellement dans le sol où a été enterré le corps.
À ces liquides de décomposition s’ajoutent des dégagements gazeux. Durant la décomposition cadavérique, la dégradation des différents composants du corps produit plus d’une cinquantaine de composés volatils. Les odeurs qui en résultent évoluent au fil de la décomposition, certaines protéines étant dégradées plus tardivement que d’autres. Il n’existe donc pas une, mais des odeurs de cadavre. Pour cette raison, un praticien un peu habitué sait ainsi estimer « à vue de nez » l’état du corps, avant même de franchir les portes de la salle d’autopsie…
Par ailleurs, à la manière des cochons truffiers, des chiens spécialement entraînés à la recherche de corps (les cadaver dogs, en anglais) savent repérer les composants de ce riche bouquet olfactif : sulfure d’hydrogène, ammoniac, acides carboxyliques, putrescine et cadavérine, méthane, alcènes, etc.
Outre cette dimension olfactive, les gaz de décomposition sont aussi à l’origine des « feu-follets » parfois aperçus au-dessus des cimetières. Ces phénomènes sont donc une manifestation très concrète de la présence des défunts, même si la croyance populaire en fait une interprétation plus mystique.
Les enterrements et la pollution des sols
La plupart des microorganismes décomposeurs utilisent l’azote présent dans les protéines des cadavres comme source d’énergie. Cet azote est ensuite libéré sous forme d’ammoniac.
En conditions favorables, la transformation de l’ammoniac donne des nitrites, puis des nitrates. Cette réaction de nitrification se produit normalement au-dessus de la surface du sol, dans la zone du sol où la matière organique et l’oxygène sont abondants. Mais dans une sépulture de plus d’un mètre de profondeur, là où l’oxygène est rare, ces réactions sont inhibées.
L’ammoniac et les autres résidus de décomposition s’accumulent alors dans le sol et peuvent contaminer les eaux souterraines. À ces composés organiques issus de la décomposition s’ajoutent des intrants comme ceux utilisés pour la conception des cercueils (colles et vernis, visseries, capitons, etc.) et la conservation des corps (formol). Même si les pratiques ont évolué en faveur d’une approche plus « verte », nombre de ces produits sont encore employés et d’autres, bien plus anciens, continuent leur lente dégradation souterraine.
On observe ainsi la présence de plomb autrefois utilisé pour étanchéifier les cercueils ou d’arsenic, censé conserver les corps et massivement utilisé au XIXᵉ siècle. Cette dénaturation des sols pourrait être responsable d’un ralentissement de la décomposition des corps : c’est en tout cas l’hypothèse avancée par des chercheurs portugais pour expliquer la persistance de cadavres non décomposés après plusieurs décennies passées sous terre.
Cette hypothèse reste à vérifier, cependant si elle s’avérait juste, cela n’aurait rien d’étonnant : chez la souris , des études ont montré que la décomposition était deux à trois fois plus rapide dans des sols vivants que dans des sols stériles. Des études sont en cours pour réaliser un diagnostic du sol des cimetières français, et mieux comprendre ce qui se cache sous le granit de nos stèles funéraires…
Réflexions d’un médecin légiste confronté aux corps en état de putréfaction,
par Erwan Le Garff, médecin légiste au centre hospitalier de Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais).
En tant que médecin légiste, la confrontation au décès constitue le quotidien de notre pratique, tout comme la mort violente. La rencontre avec des corps en état de putréfaction s’inscrit également dans cette réalité ordinaire.
Elle revêt cependant toujours une dimension particulière, dans la mesure où, selon le degré de dégradation atteint, le corps ne présente plus les caractéristiques d’un être vivant, mais s’apparente davantage à autre chose : un être humain, certes, mais qui ne relève plus de l’humanité vivante.
Au-delà de cette réalité objective, en tant qu’être humain, la confrontation à un corps en état de putréfaction mobilise des stimulations sensorielles multiples : visuelles, auditives et olfactives. L’ensemble de ces perceptions est hautement variable selon l’état de dégradation du corps, mais également selon les conditions dans lesquelles celui-ci a été conservé.
Ainsi, pour une même durée de conservation d’un cadavre en terre, les résultats peuvent différer considérablement selon que des soins funéraires au formol ont été pratiqués, selon les conditions de température et d’hygrométrie ou encore selon le caractère imperméable ou non du cercueil. L’aspect visuel, l’odeur dégagée et, lors des opérations d’autopsie, la résistance du corps sous les doigts lors de la manipulation au scalpel ou à la pince varieront sensiblement d’une situation à l’autre.
Ces éléments doivent toujours être intégrés à l’évaluation du praticien, qui doit maintenir une distance suffisante face à ce cortège de perceptions peu appétissantes, voire franchement repoussantes. Il convient néanmoins de savoir exploiter ces signaux, qui constituent autant d’indices permettant d’appréhender la dynamique de dégradation cadavérique, d’estimer l’ancienneté du décès, et parfois même d’en identifier la cause.
Les trois exemples ci-dessous illustrent la grande variabilité des situations auxquelles peut être confronté un médecin légiste dans le cadre de l’examen de corps en état de putréfaction. Ils permettent de mettre en perspective à la fois la nature de notre rôle et notre appréhension des phénomènes de dégradation cadavérique dans la pratique médico-légale.
Remerciements
- Les planches de la bande dessinée ont été réalisées par Victor Locuratolo (@Vito) ;
- Le scénario a été coécrit par Victor Locuratolo et Damien Charabidzé, l’initiateur de cette série d’articles ;
- Cette publication a été rendue possible grâce à un financement de l’Union du Pôle funéraire public (UPFP), structure réunissant les acteurs publics du funéraire afin de défendre et promouvoir leurs services, tout en garantissant un accompagnement digne, éthique et accessible à tous les citoyens. Elle a également bénéficié d’un financement de la Direction culture de l’Université de Lille, dans le cadre de son soutien aux projets de recherche et de diffusion associant arts et sciences.
Damien Charabidzé a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche, du CNRS, de l'Union du Pôle Funéraire Public et de l'Université de Lille. Aucun de ces acteurs n'a participé à la rédaction ou à la relecture de ces articles et ne tire profit de cet article.
15.10.2026 à 16:56
Mouvement lycéen : au-delà des revendications matérielles et de Parcoursup, un appel à rompre avec le « monde d’hier »
Texte intégral (1845 mots)
Le mouvement lycéen frappe par son ampleur, touchant des établissements jusqu’ici peu mobilisés. Au-delà d’un manque de moyens dans l’éducation, les manifestants dénoncent la pression d’un système toujours plus compétitif. Ce désir de « renverser la table » révèle l’urgence de repenser le dialogue démocratique, souligne le sociologue et ethnographe Romain Huët. Entretien.
The Conversation : Le mouvement lycéen amorcé fin septembre 2026 a été qualifié d’inédit par nombre d’observateurs. Qu’est-ce qui le distingue de précédentes mobilisations de la jeunesse ?
Romain Huët : Le premier point à signaler, c’est le caractère assez massif du mouvement. Des établissements qui, jusqu’à présent, n’avaient jamais fait l’objet de perturbations sont touchés. On a ainsi vu des universités ou des écoles privées où les conditions matérielles sont tout à fait satisfaisantes se mobiliser par solidarité.
Cela montre que l’enjeu va au-delà d’exigences matérielles (rénovation de bâtiments, recrutements…), aussi importantes soient-elles. On est face à une jeunesse qui témoigne d’une « saturation psychique », parce que constamment mise sous pression, notamment à travers les plateformes d’inscription et de sélection dans le supérieur, de Parcoursup à Mon Master.
À étapes régulières, au fil des procédures d’orientation, on oblige les jeunes à définir une sorte de projet d’avenir professionnel, exercice dans lequel il faudrait exceller pour pouvoir effectivement concrétiser le vague but qu’on peut avoir à l’âge de 14 ans. C’est assez curieux de leur demander de se déterminer aussi précisément dans un monde qui est profondément incertain.
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À cette tension difficile à gérer s’ajoute la précarité que la période du Covid a contribué à mettre en lumière – rappelons-nous des longues files d’attente d’étudiants devant les épiceries solidaires.
Enfin, ce qui me paraît assez clair, c’est qu’il y a une contestation très forte contre le « monde d’hier », comme un appel à l’arrêt du système tel qu’il fonctionne et qui ne suscite plus beaucoup de désir chez les jeunes, entre crise écologique et guerres à l’horizon.
Il n’y a pas juste une liste de demandes qu’il suffirait d’établir et de présenter au pouvoir. Je crois qu’il faut peut-être oser le mot : il y a une intention un peu « révolutionnaire » dans ce qui est en train de se passer. Il y a cette intention de rejouer Mai-68, de rejouer les gilets jaunes, de renverser la table. Ça ne veut pas dire qu’il y a derrière cette idée un projet politique très clairement défini, mais ça veut dire, en tout cas, qu’il y a un appel évident à la rupture.
La spécificité de ce mouvement a-t-elle été entendue ? Que dire du traitement politique et des réactions médiatiques à la mobilisation ?
R. H. : À chaque mouvement, il y a toujours la même façon de calquer des interprétations toutes faites pour ne surtout pas observer ce qui est en train de se passer. Supposer d’emblée que les jeunes seraient manipulés, ce n’est ni plus ni moins qu’un âgisme. C’est dire qu’ils ne seraient pas capables de penser par eux-mêmes. Or qui, mieux que les jeunes, peut savoir les conditions d’existence scolaire ? Que des forces politiques tentent de coïncider avec leurs aspirations, c’est parfaitement normal. Mais pourquoi donner à La France insoumise (LFI) tant de pouvoir d’instrumentalisation, alors que c’est la fonction même des partis que d’essayer d’être au plus près de la société ?
Rapidement, on va aussi avoir un discours qui dénonce la violence supposée des manifestants, en l’opposant, par symétrie, aux violences policières qui n’ont pas la même intensité, et ne produisent pas les mêmes dégâts. Là aussi, on reste à côté du phénomène en occultant la première question, qui est de comprendre ce qu’elles traduisent comme empêchements ou comme aspirations politiques, même désordonnées.
Cela ne veut pas dire que le débat de la violence n’est pas intéressant. Mais il me paraît secondaire par rapport à l’interpellation très directe de notre société par les lycéens et les étudiants.
Pour Hannah Arendt, la communication sociale, c’est une pluralité d’êtres qui se rassemblent et qui font valoir leurs perspectives sur le monde. Dans cet esprit, se priver de la perspective du lycéen qui raconte ce qu’il vit, c’est se priver de la compréhension d’une partie du monde et de notre intelligence collective. Il ne s’agit pas de dire que chaque mouvement social doit être considéré avec un a priori positif, mais d’oser se demander ce qu’il révèle sur l’état de notre société, sur l’humeur de l’époque, sur ses aspirations.
En manifestant, s’agit-il pour les lycéens de prendre une parole qu’on ne leur donne pas ?
R. H. : Les adultes auraient une expérience du monde qui leur permettrait de décider par avance et pour tous des horizons de liberté envisageable. Il y a là un rapport de complète domination : à partir du moment où l’autre ne s’exprime pas dans les catégories que j’attends de lui, je le fais taire par un « tu dois », je lui impose mes voies d’émancipation. Sur ces questions d’âgisme et d’infantisme, on peut lire les travaux du philosophe Sébastien Charbonnier.
À la suite des manifestations le gouvernement a annoncé des « temps de discussion à l’école » et ouvert une plateforme en ligne. Est-ce un geste vers plus de démocratie scolaire ?
R. H. : Le manque de communication avec le pouvoir ne date pas d’aujourd’hui. Je vois très clairement une filiation directe avec le mouvement des gilets jaunes, même si ça ne concerne pas les mêmes personnes, etc. Dans les deux cas, on se trouve face à une série de revendications lucides, de plaintes légitimes. Collectivement, on reconnaît que quelque chose ne va pas. Mais on se heurte à des structures de pouvoir qui inhibent tout cela ou n’y répondent pas. On ouvre un espace de parole, comme s’il y avait un but thérapeutique et qu’on irait mieux une fois qu’on aurait raconté sa doléance. Dans la vie démocratique, il ne suffit pas de parler ou d’être écouté. Il faut encore que la parole produise des conséquences.
On voit bien que dans la résolution d’un mouvement social, c’est toujours à peu près la même chose : on se cherche des interlocuteurs, on cherche à isoler des plaintes auxquelles on pourra effectivement répondre avec les moyens qu’on a. Or, là, même donner une enveloppe budgétaire pour l’éducation, ce qui ne serait déjà pas si mal, ne sera pas suffisant.
Vous avez noté chez les jeunes une joie d’aller manifester qui « accuse la pauvreté de ces journées qui se répètent ». Que vouliez-vous dire par là ?
R. H. : C’est à relier avec cette idée d’attente d’une densité existentielle. Ce plaisir de l’interruption de la vie ordinaire, il montre que ce quotidien, très probablement, ne présente pas tellement de fulgurances et pourrait se passer tout à fait autrement, de manière plus bienveillante, plus collective. Il s’agit justement de voir comment l’école contribue à la formation de subjectivités démocratiques, c’est-à-dire ouvertes à la discussion, dans lesquelles il y a aussi une forme de bienveillance mutuelle, de soins. D’ailleurs, l’école ne soigne pas très bien, il suffit de penser au faible nombre de personnels psychologues ou infirmiers dans les écoles. Et les lycéens pointent ce sous-encadrement.
La question que j’essaie de poser, c’est celle du commencement : comment permet-on à une génération de commencer quelque chose de nouveau ? Bien sûr, on hérite d’un passé, on s’inscrit dans une histoire. Mais il s’agit d’accepter que quelque chose vienne interpeller très frontalement la façon dont une société a pris pour habitude de se constituer, d’imaginer son cadre scolaire, de fonctionner tout simplement. Il s’agit d’accepter la puissance d’altération d’un mouvement dont la société ne sortira pas indemne.
Historiquement, au cours de ce mouvement, quelque chose d’irréversible est en train de se passer, et il faut affronter la situation sociale beaucoup plus directement qu’en attendant simplement que ça passe.
Notre société, en fait, ne pourra plus se rapporter à la jeunesse comme elle avait l’habitude de le faire. Peut-être que tout le monde le savait, mais on n’en faisait pas tellement débat. On est obligé de se pencher sur les aspirations et puis sur les conditions concrètes de ce que c’est qu’être lycéen en 2026.
Propos recueillis par Aurélie Djavadi.
Romain Huët ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
15.10.2026 à 16:55
Lecture : où sont les hommes ?
Texte intégral (2292 mots)
L’ESSENTIEL
Dans les discours de déploration sur la lecture, les jeunes font figure de cibles privilégiées.
Pourtant, il est une autre catégorie qui se distingue par des pratiques de lecture en berne : les hommes.
Comment expliquer ce désinvestissement ? Et pourquoi les femmes s’intéressent-elles bien davantage à la lecture ?
Un rapport de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche, publié en octobre 2025, fait le point sur les études montrant la faiblesse des performances des garçons en lecture par rapport aux filles.
Et l’enquête PISA récemment publiée confirme la faiblesse du niveau de compréhension de l’écrit des garçons de 15 ans par rapport aux filles de même âge. Notons que ce résultat vaut pour les 38 pays de l’OCDE. Et quand on observe les pratiques de lecture de loisirs des jeunes Français dans l’enquête du Centre national du livre (CNL) de 2026, on constate une baisse entre 7 ans et 19 ans, mais qui touche encore plus les garçons que les filles.
Cette situation se prolonge après le temps de la jeunesse. Si, bien sûr, il existe des hommes lecteurs, dans l’enquête CNL de 2025 sur les 15 ans et plus, ceux-ci se définissent moins que les femmes comme lisant beaucoup, ils ont moins souvent lu au moins un genre de livre, disent nettement moins lire tous les jours et déclarent un nombre de livres lus moins élevé.
Cet écart n’est pas nouveau puisqu’il avait déjà été repéré par l’enquête Pratiques culturelles des Français de 1988. Mais il s’est approfondi depuis : entre 1988 et 2018, la part de lecteurs parmi les hommes a baissé de 27 % (71 % en 1988 contre 52 % en 2018) et celle des lecteurs intensifs (20 livres et plus par an) de 50 % alors que les évolutions sont respectivement de – 8 % et – 21 % chez les femmes. De leur côté, les données du CNL établissent la persistance voire l’accroissement de cet écart entre 2018 et 2025.
Qu’est-ce qui alimente l’attrait de la lecture pour les femmes ?
Est-ce la socialisation de genre qui pousse les femmes à se construire grâce à la lecture ? Les sociologues Gérard Mauger et Claude F. Poliak reprennent le découpage proposé par le sociologue Émile Durkheim entre « monde des choses matérielles » et « monde humain ». Le premier est socialement assigné aux hommes tandis que le second l’est aux femmes. Et il est vrai que, même si l’on note certaines évolutions, dans le monde professionnel, on trouve davantage de femmes dans les métiers du care et davantage d’hommes dans ceux de la production (industrie, construction, etc.).
Au sein du foyer, la même répartition s’observe toujours aujourd’hui avec les hommes davantage consacrés à l’entretien de la maison, de la voiture ou du jardin et les femmes assignées à la prise en charge matérielle et éducative des enfants ou au soin des parents âgés. Cette structuration du monde façonne celle de la lecture, selon les deux sociologues.
Les femmes, plus socialisées à se préoccuper des autres, acquièrent tôt des compétences et des expériences dans la prise en charge des relations humaines. Les romans (qu’elles lisent nettement plus que les hommes dès l’adolescence : 55 % contre 39 % chez les 7-19 ans) y contribuent, les confrontant à des situations, des émotions, des relations et des enjeux qu’elles peuvent rencontrer au quotidien. En quelque sorte, elles auraient de l’intérêt pour la lecture, car elles y auraient intérêt.
Cette interprétation est intéressante, mais n’est pas exclusive d’une autre. La féminisation de la lecture peut aussi être vue comme le produit de la revendication d’un ordre social renouvelé. Les femmes ont porté l’émergence de la deuxième modernité c’est-à-dire le passage d’une société d’individus abstraits à une société d’individus concrets et autonomes. Des individus qui ne veulent pas être réduits à des statuts. Par exemple, dans la famille se nouent des liens personnels, et cela se voit dans la préparation des repas où celle ou celui qui s’en charge prend en compte (au moins en partie) les goûts (et dégoûts) de chacun.
Les vagues féministes ont exprimé et revendiqué cette aspiration. Plutôt que d’être réduites au statut d’épouses et/ou de mères, elles ont revendiqué (et obtenu) d’être définies comme des personnes avec leurs propres avis, envies, sensibilités, activités, relations, etc. Même si de nombreux combats de fond restent à mener – entre autres sur les inégalités économiques, la lutte contre les violences sexistes et sexuelles – la lecture, comme l’écriture d’ailleurs, était et reste une alliée des femmes, autant dans l’affirmation de leur autonomie que dans la diffusion de leurs combats.
D’abord, elle forme une compétence nécessaire à la réussite scolaire et donc à l’accès au marché du travail. Les filles en prennent tôt conscience : à partir de 1965, elles obtiennent systématiquement de meilleurs résultats que les garçons. Elles ont sans doute été sensibilisées par les femmes de leur entourage (et leurs mères en particulier, dont on sait qu’elles jouent un rôle plus important dans l’éducation et la transmission de la lecture que les pères).
La lecture apparaît ensuite comme un point d’appui dans ce mouvement d’émancipation. Elle leur permet de fabriquer et de maintenir un monde qui leur est propre y compris imaginaire. La lecture constitue aussi une échappatoire à la vie ordinaire.
Lire, c’est aussi prendre du temps pour soi, et pour les femmes cela prend un sens particulier, car ce temps se situe en dehors des rôles de mère, d’épouse ou de travailleuse. Par ailleurs, les livres peuvent être synonymes d’émancipation et de sororité : la lecture est aussi un support de socialisation féminine. C’est bien sûr le cas des clubs de lecture, mais aussi des échanges entre amies ou entre mères et filles.
Enfin, le contenu même des livres peut porter des figures identificatoires attachées à leur liberté. Par exemple, le succès de la série Millénium (2005-2007) repose très probablement sur ce personnage féminin de Lisbeth Salander et sa capacité à répliquer aux situations de domination masculine.
Pourquoi les hommes lisent-ils moins ?
Pour les hommes, la pratique de la lecture semble a priori moins nécessaire pour faire face aux situations auxquelles ils sont aux prises dans le cadre professionnel.
L’orientation des élèves révèle très clairement ce partage genré des univers d’investissement. Pour le bac 2025, 59 % des garçons ont choisi la spécialité Mathématiques et 39 % la Physique-Chimie, et cette tendance s’est accentuée depuis 2021. Près de 30 % des garçons ont opté pour la combinaison Mathématiques, Physique-Chimie contre 15 % des filles. La lecture de livres n’apparaît donc pas comme au cœur des enjeux des hommes en formation. Et le domaine scientifique est socialement valorisé, dévaluant mécaniquement la pratique de la lecture.
Par ailleurs, l’identité masculine, telle qu’elle est classiquement définie dans le cadre d’une société patriarcale, accorde peu de place à la dimension relationnelle de l’existence et à la réflexivité sur le sujet. Les livres et leur capacité à fournir des expériences sur les rapports humains occupent dès lors une place moins importante. Pas étonnant alors que les hommes soient trois fois plus nombreux que les femmes à ne pas aimer du tout ou ne pas trop aimer lire (24 % contre 8 %) selon l’enquête CNL 2025.
Enfin, comme l’avait justement repéré la sociologue Sylvie Octobre, les femmes sont largement surreprésentées parmi le personnel en charge de la médiation du livre : enseignants du primaire puis de français, professeurs-documentalistes, bibliothécaires, libraires sont très majoritairement des femmes. Et c’est bien compréhensible, car elles trouvent probablement dans ces activités un prolongement d’un goût personnel – même si ce goût est socialement construit, comme nous l’avons vu plus haut.
Mais, en contrepartie, cela ne fait que conforter les garçons (futurs hommes) dans l’idée que la lecture relève davantage de la féminité que de la masculinité.
Être ensemble par la lecture
Parce que les livres nous donnent accès à des points de vue différents, ils augmentent notre capacité d’empathie. La fiction nous ouvre à l’altérité et donc aux relations humaines. On peut découvrir comment celle/celui qui n’est pas moi perçoit le monde ou le subit. La lectrice ou le lecteur devient un peu autre, et c’est ce qui lui permet de ne pas s’enfermer dans une identité aveugle à l’altérité. Elle est une fenêtre vers un universalisme concret.
En outre, par l’accès qu’elle fournit à un autre monde sensible, la lecture est indissociable de la réflexivité. On peut, grâce à elle, interroger sa manière d’être au monde et avec les autres. Cela fournit un temps de recul propice à l’apaisement et à la communication. Et la sociologie du couple a montré que les femmes, dans le cadre du couple hétérosexuel, aspirent à des relations conjugales nourries de ces échanges.
Enfin, la lecture des hommes constitue un enjeu collectif parce qu’elle permet de bâtir une « République des lecteurs » à la fois attentive aux autres, sensible à l’information vérifiée et à même de forger un récit commun.
Un monde de lecteurs autant que de lectrices serait donc sans doute profitable à toutes et à tous, à chacune et à chacun.
Claude Poissenot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.