08.04.2026 à 17:42
Ces élus issus de l’immigration confrontés au racisme
Texte intégral (1907 mots)
Une nouvelle génération de maires appartenant aux minorités visibles s’est imposée lors des élections municipales de mars 2026. Leur présence s’inscrit dans un mouvement très lent, lié au travail de longue haleine des militants des quartiers populaires. Les charges racistes contre ces élus, et en particulier contre Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, sont particulièrement violentes. Certains élus témoignent : relents colonialistes, climat islamophobe, soupçons de sorcellerie…
Un ensemble de réactions racistes émanant de médias d’extrême droite, repris par plusieurs chaînes nationales (Cnews, RMC, France 5) et par des responsables politiques ont accueilli, lors du dernier scrutin municipal, l’élection de maires racisé·es et les manifestations de joie qui se sont exprimées dans leurs villes. Les réactions officielles se sont fait attendre. Sofienne Karroumi à Aubervilliers, Aly Diouara à La Courneuve, Demba Traoré au Blanc-Mesnil, Mélissa Youssouf à Villepinte (Seine-Saint-Denis), Imène Souid-Ben Cheikh à Orly (Val-de-Marne), Bassi Konaté à Sarcelles (Val-d’Oise), Adama Gaye à Mantes-la-Jolie (Yvelines), Kadir Mebarek à Melun (Seine-et-Marne), mais aussi au-delà de l’Île-de-France : Omar Yaqoob à Creil (Oise), Abdel-Kader Guerza à Dreux (Eure-et-Loir), Idir Boumertit à Vénissieux (Rhône)… Ils, plus souvent qu’elles, sont aujourd’hui premiers magistrats de leurs villes respectives. Ils et elles ont en commun d’appartenir à des minorités ethnoraciales et de représenter des territoires populaires.
Que disent ces réactions de la représentation en politique, de son évolution et de ses inerties ?
Un lent mouvement de reconnaissance
« La politique est un univers d’hommes privilégiés, âgés, diplômés et issus des catégories supérieures de la société », constatait le politiste Rémi Lefebvre – il faudrait préciser d’hommes blancs. L’élection de ces nouveaux et nouvelles maires vient bousculer, partiellement, cet ordre établi et les représentations qui l’accompagnent.
Leur arrivée en responsabilité n’est pas, pour autant, soudaine. Elle renvoie à un lent mouvement et une difficile reconnaissance du travail de militant·es des quartiers populaires. Dans une enquête portant sur la Seine Saint-Denis, département populaire, historiquement marqué par le communisme municipal et par l’histoire de l’immigration, nous montrions au niveau local une progression significative de la part des élus racisé·es entre les élections de 2001 (9 %) et celles de 2020 (36 %).
Il aura, néanmoins, fallu attendre 2014 pour qu’une commune de Seine-Saint-Denis, Stains, élise son premier maire racisé, Azzedine Taïbi. Le plafond de verre pour l’accès à la fonction de premier magistrat venait de se craqueler. Le mouvement s’est poursuivi avec l’élection de sept maires racisés en 2000 puis de 13, dont deux femmes, lors du dernier scrutin – les sept sortants ayant tous été réélus. Cette dynamique d’ouverture est donc bien confirmée en Seine Saint-Denis comme, plus largement, dans les banlieues populaires. Elle reflète, encore bien timidement, la diversité ethnoraciale de leurs populations.
Cette ouverture ne se traduit cependant pas par une meilleure représentation des femmes qui restent largement sous-représentées : 4 femmes maires sur les 39 villes du département, dont deux racisées. Les classes populaires demeurent par ailleurs largement exclues de la représentation politique.
Contrairement aux préjugés qui assimilent personne racisée et personne sans diplôme, appartenant aux classes populaires, ces maires racisé·es sont à l’image de l’ensemble des maires des villes de plus de 30 000 habitants que la profession initiale rattache majoritairement aux catégories supérieures et intermédiaires. Ils et elles sont néanmoins le plus souvent issus de familles populaires, ont grandi et habitent dans les territoires qui les ont socialisés politiquement.
Une diversité de parcours
À rebours des représentations médiatiques qui font de ces nouvelles et nouveaux maires, vu·es du seul critère racial, un ensemble homogène, c’est aussi la diversité de leurs trajectoires qui est confirmée. Leur élection est souvent associée à La France insoumise (LFI) et présentée comme une irruption soudaine dans la vie politique alors que leurs parcours renvoient à un ancrage et à un engagement de long terme dans leurs quartiers et leurs villes.
Leurs affiliations politiques sont plurielles, et ils et elles entretiennent des relations complexes avec les partis politiques souvent prêts à les instrumentaliser mais plus réticents à les reconnaître. Plusieurs ont conduit des « listes citoyennes » ou « diverses » réunissant l’appui de plusieurs partis.
Dans la seule ville de La Courneuve par exemple, s’affrontaient trois candidat·es racisé·es, tous trois issu·es de la Cité des 4 000 : Aly Dioura, Nadia Chahboune, Oumarou Doucouré. Le premier a construit son implantation dans le tissu associatif local : amicale de locataires, aide aux devoirs dans une association de quartier. Très critique vis-à-vis des partis politiques, il a investi la politique représentative en marquant d’emblée son indépendance, participant à la création du mouvement citoyen La Seine Saint-Denis au cœur. Il s’est présenté sous cette bannière aux élections départementales de 2021 et législatives de 2022. Deux ans plus tard, en 2024, il est investi par LFI et élu député. C’est aussi une liste LFI qu’il conduit pour les municipales de 2026 qui lui permet de devenir maire.
Nadia Chahboune, de son côté, conduit la liste soutenue par le maire communiste qui ne se représente pas. Elle est aussi issue du milieu associatif ; elle a créé et présidé deux associations sportives en direction des femmes avant d’être sollicitée par le maire communiste pour les élections de 2020. Elle occupe alors un poste de maire adjointe pendant un mandat. Contrairement à Aly Diouara, elle souhaite garder son indépendance vis-à-vis des partis politiques. Quant à Oumarou Doucouré, il est membre du Parti socialiste, conseiller technique au cabinet du président du Conseil départemental et présente une trajectoire partisane plus classique qui le conduit au poste de premier adjoint au cours du mandat 2020-2026 puis à mener une liste investie par le PS aux dernières municipales. Ces trois parcours illustrent des relations différentes avec le champ partisan, faites d’oppositions, de collaborations et de tentatives d’émancipation.
Les sept maires racisé·es élu·es en 2020 et réélu·es en 2026 témoignaient également d’une relation complexe aux partis politiques. Parmi les cinq qui s’affirment de gauche, on relève un compagnon de route, Abdel Saadi, et un membre du Parti communiste français (PCF) ayant rendu sa carte en 2022, Azzedine Taïbi (Stains), un membre du PS ayant fait ses classes au PCF, Karim Bouamrane (Saint-Ouen), et deux maires ayant conduit des listes citoyennes. L’un, Mohamed Gnabaly (L’Île-Saint-Denis), a depuis rejoint Les Écologistes (ex-EELV) tandis que l’autre, Dieunor Excellent (Villetaneuse), avait préalablement flirté avec le Parti radical de gauche (PRG) et le PS et continue de collaborer avec les élu·es de ces partis au sein de l’intercommunalité. Les deux maires de droite racisés élus en 2020 avaient été investis par Les Républicains (LR) où ils avaient fait leurs classes. Pour autant, l’un, Rolin Cranoly (Gagny), a quitté ce parti en 2024 ne se reconnaissant pas dans l’alliance avec le Rassemblement national (RN) préconisée par son président d’alors, tandis que l’autre, Zartoshte Bakhtiary (Neuilly-sur-Marne), a conduit au dernier scrutin municipal une liste d’union du centre.
Des prédécesseurs déjà confrontés au racisme
La charge raciste contre Bally Bakayoko, maire de Saint-Denis, a été particulièrement violente ; elle est couplée avec un mépris de classe et une stigmatisation des banlieues populaires. Azzedine Taïbi faisait déjà état du climat islamophobe qui avait marqué sa campagne en 2014. Dieunor Excellent racontait que des bruits courraient sur son usage de la sorcellerie lors de son élection en 2020. Tous deux ont reçu plusieurs fois menaces et insultes qui les ont conduits à porter plainte. Meriem Derkaoui, qui a succédé au maire communiste d’Aubervilliers en cours de mandat en 2016, a été confrontée au doute instillé par les médias, quand le Parisien, par exemple, titre « Madame la Maire franco-algérienne… réintégrée », à propos d’une procédure qui s’est déroulée vingt ans auparavant.
Le scénario se reproduit et se durcit au fur et à mesure que des personnes racisées arrivent en responsabilité. À cela s’ajoutent toutes les expressions d’un racisme ordinaire que rencontrent nombre d’élu·es à l’instar de cette maire adjointe :
« Ah, c’est subtil, c’est très subtil. Au début, on doute en [se] disant que ce n’est pas possible. Au début, on écorche votre nom, puis on vous demande de le répéter ; quand vous dites une phrase, on vous demande de la répéter deux ou trois fois ; c’est de venir vous voir et vous demander si vous faites le ramadan. »
Ou de cette autre élue :
« J’arrive dans des services où des [personnes] ont fait des bacs plus dix, ou plus sept, la petite Noire qui arrive, qui est leur cheffe, parfois peut-être c’était compliqué pour certains d’accepter. »
L’élection de ces nouvelles et nouveaux maires représente un pas important vers une représentation politique dans laquelle les habitant·es des quartiers populaires puissent se reconnaître.
Mais le déferlement de réactions racistes aux relents colonialistes témoigne aussi à rebours de la prégnance des discriminations raciales, de classe et de genre, des rapports de domination qui structurent la représentation politique et, au-delà, la société française. Ces nouveaux et nouvelles maires ont contribué à ouvrir la porte de la représentation, à ouvrir de nouveaux imaginaires et possibles politiques. Les laissera-t-on remplir la charge qui leur a été confiée par les électeurs et électrices ?
La pression médiatique et politique à laquelle ils et elles sont confronté·es, les procès en légitimité et en communautarisme, les inévitables rapports de force à venir quand ils voudront appliquer leurs programmes représentent un véritable défi démocratique auquel certain·es de leurs prédécesseurs élu·es en 2020 ont déjà dû faire face. Cette dynamique d’ouverture et de reconnaissance, pour se consolider, restera à confirmer et à amplifier au cours des prochaines échéances électorales, locales, mais aussi nationales.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
08.04.2026 à 17:41
Robert F. Kennedy Jr et l’art politique de la fabrique du doute
Texte intégral (1867 mots)
Le 9 septembre 2025, Robert F. Kennedy Jr, ministre de la santé de Donald Trump, publiait la stratégie MAHA (Make America Healty Again) : « Rendre sa santé à l’Amérique. » Pourtant, sa rhétorique semble exprimer autre chose : celle du maintien d’un doute permanent.
Robert F. Kennedy Jr n’est pas seulement un homme politique controversé. C’est une personnalité qui a su transformer le scepticisme en véritable identité politique et qui a appris à se servir du discours de la transparence comme arme de doute envers la santé publique elle-même.
Son ascension jusqu’au poste élevé qu’il occupe aujourd’hui n’est pas qu’une histoire de dénonciation du principe de la vaccination. Elle est celle d’une production du doute : phrase après phrase, métaphore après métaphore, jusqu’à ce que l’incertitude s’immisce dans le quotidien.
La biographie de Kennedy commence par une autorité héritée. Né en 1954, il est le neveu de John F. Kennedy et le fils de Robert F. Kennedy. Aujourd’hui, il porte un nom qui résonne encore avec l’idéalisme américain. Pourtant, comme le souligne le Monde, son nom à lui est progressivement devenu associé à un activisme teinté de théories complotistes et au vaccinoscepticisme – une fusion délicate entre dynastie et dissidence.
Pendant des décennies, la carrière publique de Kennedy ne s’est pas centrée sur la médecine mais sur l’environnement. C’est en exerçant les fonctions d’avocat et de militant écologiste qu’il s’est forgé une crédibilité, luttant contre les entreprises polluantes et poursuivant en justice des entreprises industrielles accusées d’empoisonner les rivières et les communautés.
Cette période de sa vie est importante aujourd’hui car elle fournit le cadre moral qui continue aujourd’hui de façonner son discours : les industries puissantes oppressent les innocents, les autorités de régulation échouent, et le justicier, seul, expose la vérité.
Problème : Kennedy semble avoir repris ce modèle – propre à l’environnement – pour l’appliquer au domaine de la santé publique. Selon lui, les vaccins sont moins des outils médicaux que des symboles d’une corruption institutionnelle.
La fabrique d’une rhétorique
C’est au milieu des années 2000 que Kennedy commence à promouvoir des idées remettant en cause l’innocuité des vaccins. En 2016, il cofonde l’une des organisations antivax les plus influentes du pays : le World Mercury Project, devenu en septembre 2018 Children’s Health Defense, dont il sera ensuite le « chairman » (président du conseil).
Certains fact-checkers relèvent par ailleurs qu’il établit souvent des liens entre l’autisme et les vaccins, alors même que l’inexistence de ces liens a été démontrée scientifiquement.
Langage du doute : lire entre les lignes
Mais ce qui singularise Kennedy est avant tout sa méthode rhétorique. En effet, il se présente rarement comme un antivax. Au contraire, il modère ses discours par des mots bien choisis, qui lui offrent une sorte de « bouclier linguistique ».
« Je suis pour la sécurité sanitaire. Je ne suis pas anti-vaccin… tous mes enfants sont vaccinés. »
Cette affirmation n’est pas fortuite. Elle est stratégique. En rejetant cette étiquette tout en entretenant le soupçon, Kennedy donne l’impression que le doute est raisonnable, voire responsable. Il en résulte une banalisation de la méfiance sans qu’il n’ait jamais à en assumer les conséquences.
Lors de la pandémie de Covid-19, cette rhétorique s’est significativement intensifiée. La revue scientifique Nature a qualifié Kennedy d’un des principaux diffuseurs de fausses informations concernant les vaccins, aux États-Unis. De même, le média NPR a analysé la façon dont il a attisé la méfiance envers les institutions de santé publique pendant la crise.
Lors de cette période, son discours se caractérise par une rhétorique populiste constante, opposant les citoyens ordinaires aux élites corrompues. La vaccination n’est plus présentée comme une intervention médicale, mais comme un symbole de coercition. « Soumettez-vous au gouvernement, faites ce qu’on vous dit », dénonce-t-il, déplorant qu’il n’y ait « aucun débat possible ».
Opposer la science à la « quête de la vérité »
Ce discours est politiquement efficace, précisément parce qu’il change la donne. Le débat ne porte plus sur des aspects épidémiologiques, mais sur des concepts comme la liberté, la trahison et l’intégrité morale. La science est présentée non pas comme une méthode mais comme une institution dont il faut se méfier.
Le propos de Kennedy repose sur un minutieux entretien du doute.
« Il n’y a pas de preuve », concède-t-il, avant de faire volte-face : « Nous ne savons pas encore ce qui en est la cause, alors ne devrions-nous pas garder l’esprit ouvert ? » La manœuvre est subtile : le consensus est présenté comme une conclusion hâtive, le scepticisme comme une vertu intellectuelle.
Kennedy va plus loin en redéfinissant la science elle-même. « La science ne dit rien », déclare-t-il. « La science est un débat. » Cette posture épistémique a des conséquences graves : si la science n’est qu’une dispute sans fin, alors aucune preuve ne pourra jamais trancher définitivement un désaccord. Le doute devient, dès lors, structurel.
Pour légitimer sa méfiance, Kennedy s’appuie davantage sur des récits moraux que sur une méthodologie rigoureuse. Il invoque volontiers Francis Kelsey (1914-2015), la scientifique de l’US Food and Drug Administration (FDA) qui s’était opposée à l’autorisation de la thalidomide, et la salue car elle « remettait la science en question ». La suggestion implicite est claire : la voix discordante d’aujourd’hui pourrait être le héros de demain. Mais l’analogie est trompeuse. Remettre en question la négligence réglementaire n’équivaut en aucun cas à remettre en cause des décennies de données sur les vaccins.
Lorsqu’on le contredit directement, Kennedy oppose au consensus scientifique des études « alternatives », promettant que s’il a tort, il « présentera des excuses publiques », insistant sur le fait qu’« il existe également d’autres études encore ». La conclusion est ainsi sans cesse repoussée et la discussion est conçue pour ne jamais aboutir.
Plus significatif encore, la rhétorique de Kennedy a commencé à remodeler les institutions elles-mêmes après son arrivée au ministère de la Santé. Des législateurs l’ont accusé de déstabiliser la gouvernance vaccinale après qu’il eut limogé les 17 membres d’un important comité consultatif, qualifiant cette décision d’inédite et d’irresponsable.
L’Association états-unienne de santé publique a averti que ses antécédents témoignaient d’un net penchant pour la désinformation et d’un manque de rigueur scientifique. La revue médicale The Lancet est allée plus loin, affirmant que son influence pourrait accroître la réticence mondiale à la vaccination, citant l’épidémie de rougeole aux îles Samoa comme un exemple tragique d’une méfiance amplifiée jusqu’à la catastrophe.
Kennedy n’agit pas seul. Il est porté par tout un écosystème qui le présente comme un défenseur persécuté de la vérité. Le rapport que lui a consacré la sénatrice démocrate Elizabeth Warren décrit par ailleurs son leadership comme la mise en œuvre d’une stratégie de déstabilisation anti-vaccinale. Ce qui en ressort n’est pas simplement un scepticisme individuel, mais un mouvement dont la méfiance est le fondement et où l’exigence de transparence devient une arme politique.
La vraie question que RFK Jr impose à la vie publique n’est pas de savoir si les vaccins sont sûrs – une question maintes fois tranchée par des preuves scientifiques – mais si les sociétés démocratiques peuvent survivre à l’érosion délibérée d’une réalité commune.
Un dissident de la santé publique
À un certain point, le sujet dépasse la simple personne du ministre de la santé, et interroge la culture qui permet à de telles affirmations de prospérer.
Comment le doute devient-il une identité ? Comment la remise en question se transforme-t-elle en une forme de pouvoir ?
Et que se passe-t-il lorsque le langage de la science devient un champ de bataille plutôt qu’une méthode ?
Dans un tel monde, la science cesse de fonctionner comme un outil commun d’établissement des faits. Elle devient au contraire un terrain de joute rhétorique : des acteurs rivaux revendiquent l’autorité de la science, chacun présentant sa propre version de celle-ci. Il en résulte non pas de la clarté, mais un conflit permanent, où le mot lui-même devient une arme dans la lutte pour savoir qui a le droit de définir la réalité.
Si Kennedy a commencé sa carrière comme militant écologiste, il est devenu un dissident de la santé publique. Désormais, il est quelque chose de plus inquiétant : un acteur politique dont l’influence ne réside pas dans la résolution de l’incertitude, mais dans son maintien.
La question la plus urgente n’est peut-être pas ce que croit Robert F. Kennedy Jr C’est ce que sa rhétorique rend possible.
Fatima-Zahra Aklalouch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.04.2026 à 17:41
La contamination chimique des cires d’abeille, un problème sanitaire qui passe sous les radars
Texte intégral (3232 mots)

Substance clé de la ruche, la cire agit aussi comme piège à polluants, ce qui pourrait menacer la santé des abeilles. Une expertise de l’Agence nationale de sécurité sanitaire, ou Anses, montre que la quasi-totalité des cires présente des contaminations chimiques, avec des niveaux plus élevés dans les circuits commerciaux que chez les apiculteurs qui recyclent leur propre cire d’une année à l’autre.
On le sait : la pérennité des écosystèmes dépend de la santé des pollinisateurs. Les abeilles en sont les représentantes emblématiques, leur déclin suscite l’inquiétude de la société et de la communauté scientifique. En cause, l’évolution des paysages, l’usage de produits chimiques en agriculture et en apiculture, notamment antiparasitaires pour lutter contre l’acarien Varroa destructor.
Or, la cire produite par les abeilles, substance de nature lipophile (c’est-à-dire présentant une affinité chimique pour les graisses), fixe et diffuse les substances chimiques contaminantes. En ce sens, elle peut constituer un biomarqueur de la contamination environnementale de la colonie d’abeilles.
Les jeunes abeilles produisent naturellement de la cire, mais le coût énergétique de sa fabrication peut diminuer la quantité de miel produit. L’ajout de cire dans la ruche leur donne un coup de pouce précieux pour édifier les alvéoles. Pour cela, les apiculteurs disposent chaque année sur les cadres de la ruche des feuilles de cire gaufrée, qui servent alors de base aux abeilles ouvrières.
Pour des raisons économiques, ces feuilles sont généralement produites à partir de cire recyclée : les cires sont collectées en même temps que la récolte de miel, fondues puis réutilisées. Ce recyclage peut entraîner l’accumulation progressive de contaminants chimiques susceptibles d’être nocifs pour les abeilles.
Les bonnes pratiques apicoles de l’Institut de l’abeille et de la pollinisation (Itsap) préconisent que seuls les opercules de cire (les pellicules de cire utilisées pour fermer les alvéoles) produits dans l’année par les abeilles soient recyclés, mais la cire étant un produit rare, certains apiculteurs s’approvisionnent auprès de fournisseurs tiers.
Pour mieux comprendre l’ampleur du problème, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a récemment mené une expertise pour dresser l’état des lieux des contaminants chimiques présents dans les cires utilisées en apiculture, en France hexagonale.
Pas de contrôle des cires importées, faute de définition réglementaire
La France importe ainsi environ 1 000 tonnes de cire par an, essentiellement de Chine. Or, en raison de l’absence de définition réglementaire de la cire d’abeille à usage apicole, il n’existe pas de contrôle spécifique pour ce produit, en dehors des contrôles documentaires classiques (portant sur l’exactitude, l’exhaustivité et la validité des déclarations en douane) effectués en postes frontières.
L’exposition chronique, par la cire, du couvain et des abeilles aux contaminants qu’elle contient, est susceptible d’avoir un impact sur leur développement, leur santé et leur survie. Et cela, à tous les stades de développement (larves, nymphes et adultes), ce qui peut menacer la santé de la colonie entière.
Il n’existait, jusqu’alors, aucun état des lieux de la contamination des cires en France ni d’évaluation chiffrée du risque posé pour la santé des abeilles.
À lire aussi : Pourquoi l’abeille est-elle devenue le symbole de la lutte contre les pesticides ?
Les contaminations chimiques découvertes
Dans le but de mieux connaître l’état des contaminations des différents types de cires en France, deux études de terrain successives ont été conduites, en plus d’une revue de la bibliographie.
La première a été menée auprès des apiculteurs professionnels (étude CIMEQA) et la seconde (une convention de recherche-développement, ou CRD, cosignée par l’Itsap et l’Anses), auprès des apiculteurs de loisir.
En effet, ces deux groupes n’ont pas les mêmes pratiques :
Les apiculteurs professionnels (possédant plus de 150 ruches) sont majoritairement autosuffisants en cire : leur rucher leur en procure suffisamment pour qu’ils puissent la recycler et fournir la quantité nécessaire au renouvellement des cadres de leurs ruches. En apportant leur production annuelle au cirier (industriel ou artisan préparant la cire ou des produits en cire), ils peuvent récupérer les feuilles de cire gaufrée issues du recyclage de leur propre cire.
Les apiculteurs de loisir (possédant moins de 150 ruches) ne sont généralement pas autosuffisants. Différents circuits de recyclage et d’achats de cire s’offrent à eux : les ciriers, les collectifs d’apiculteurs, les enseignes spécialisées en apiculture et, enfin, les enseignes non spécialisées (type magasin de jardinage-bricolage).
Il en ressort que la quasi-totalité des échantillons analysés est contaminée, quelle que soit la population d’apiculteurs étudiée.
En comparaison des cires qu’emploient les apiculteurs professionnels, les cires distribuées dans le commerce présentent des niveaux de contamination supérieurs. Il apparaît toutefois que les contaminants les plus fréquemment retrouvés dans ces deux catégories de cires sont globalement les mêmes : le tau-fluvalinate, le coumaphos, le propargite et le piperonyl butoxide (PBO).
Il s’agit de résidus de produits phytopharmaceutiques, de médicaments vétérinaires, de biocides et d’éléments traces métalliques, qui sont d’origine environnementale ou apicole. Dans le second cas, ils sont souvent liés à la lutte contre l’acarien Varroa destructor.
Ces analyses confirment des fréquences d’occurrence importantes des médicaments vétérinaires, actuellement ou auparavant autorisés (tau-fluvalinate, coumaphos, thymol pour la seule étude l’ayant recherché, métabolites de l’amitraze, fluméthrine).
D’autres résultats étaient moins prévisibles, comme la présence de pyréthrinoïdes (utilisés comme insecticides, notamment en agriculture), des composés organophosphorés ou organochlorés, qui sont des polluants organiques persistants. Parmi les substances les plus préoccupantes, des pyréthrinoïdes ont été retrouvés dans plus de 40 % des échantillons des cires gaufrées commercialisées.
Les cires vendues par les enseignes généralistes sont davantage à risque
L’Anses a ensuite calculé le risque pour les abeilles à partir des DL50 (c’est-à-dire une dose provoquant 50 % de mortalité pour les populations d’abeilles) de chacune des substances chimiques identifiées dans les échantillons et dans les concentrations où elles y ont été retrouvées. Plus la DL50 est faible, plus la substance est toxique.
L’outil en ligne BeeToxWax, développé par l’Université de Liège, a été utilisé. Il permet de calculer instantanément un quotient de risque (QR) qualifiant la toxicité de la cire et sa possible réutilisation en apiculture en fonction de seuils définis dans la littérature scientifique.
Les seuils étaient les suivants :
QR < 250 : risque chimique jugé acceptable, cire considérée comme étant de bonne qualité pour l’apiculture ;
250 < QR < 5 000 : toxicité significative, la cire est classée comme étant de qualité intermédiaire pour l’apiculture ;
QR > 5 000 : toxicité élevée, la cire est considérée comme étant de mauvaise qualité pour l’apiculture.
Verdict ? Les résultats obtenus sont plus favorables pour les cires issues de l’autorenouvellement des apiculteurs professionnels. Seuls 4,5 % des échantillons issus de cet autorenouvellement présentaient un score de QR supérieur à 5 000.En revanche, les cires du commerce dépassent ce seuil pour 38,8 % des échantillons étudiés.
Au final, les cires les moins contaminées sont retrouvées essentiellement parmi les cires des apiculteurs professionnels : dans ce groupe, 81 % des cires ont un score de QR inférieur à 250, contre 30 % des cires provenant de l’étude CRD (apiculeurs de loisir).
Pour les différentes voies d’approvisionnement, enfin, les meilleurs résultats ont été obtenus pour les cires provenant des groupements d’apiculteurs, puis des ciriers. Les cires issues des enseignes spécialisées et surtout celles des généralistes obtiennent le moins bon score.
À lire aussi : Abeilles à miel : comment les humains ont bouleversé leur histoire et leur diversité
De l’importance des bonnes pratiques apicoles
Ainsi, la qualité toxicologique d’une cire est en partie liée à son circuit d’approvisionnement et à son origine géographique.
La cire utilisée par les apiculteurs autosuffisants est de bien meilleure qualité que celle du commerce. De même, les cires labellisées AB présentent une meilleure qualité que les cires conventionnelles. Enfin, les feuilles de cire gaufrées confectionnées exclusivement à partir d’opercules sont de meilleure qualité que les feuilles confectionnées à partir de mélanges contenant toutes les cires de cadres et/ou d’origines diverses.
La part de risque attribuable aux médicaments apicoles rappelle l’importance du respect des bonnes pratiques en termes d’application et de posologie. La fluméthrine (pyréthrinoïde), acaricide autorisé pour lutter contre le varroa qui parasite les abeilles, doit faire l’objet d’une attention particulière quant aux doses d’application. En cas de dépassement, une dégradation exponentielle de la qualité de la cire s’ensuit, et cela d’autant plus en association avec le PBO, qui augmente l’activité insecticide de cette molécule, que l’on retrouve dans 77,6 % des échantillons analysés chez les apiculteurs de loisir.
Même en retirant la part de risque liée aux médicaments vétérinaires, la qualité toxicologique des cires reste dégradée. Les substances présentant les parts de risque le plus élevé sont, pour les deux études, des pyréthrinoïdes. Là aussi, la présence du PBO augmente leur activité insecticide et augmente le risque chimique. Or, les connaissances et les outils disponibles aujourd’hui ne permettent pas d’évaluer de telles synergies.
De nombreux contaminants sont présents dans les cires alors qu’ils ne sont plus – ou n’ont jamais été autorisés – en Europe. Le maintien de leurs usages dans certains pays tiers, voire leurs usages détournés et mésusages en France ou ailleurs dans le monde, rappelle la nécessité de contrôler efficacement la provenance et la qualité des cires disponibles sur le marché français. Les enquêtes conduites ont démontré la meilleure qualité des cires d’origine française contre celles d’origine UE ou hors UE.
La conservation des molécules dans la cire recyclée nécessite de remettre dans le circuit des cires de la meilleure qualité possible. Pour cela, l’apiculteur est le premier intervenant à agir par l’application des bonnes pratiques apicoles et la surveillance régulière et attentive de ses colonies. Le rapport d’expertise de l’Anses compte de nombreuses recommandations à destination de tous les acteurs de la filière apicole, et en premier lieu des apiculteurs.
L’autrice de ce texte adresse ses remerciements au groupe de travail Cires de l’Anses : Carole Peroz (présidente du groupe de travail), Lionel Grisot (vice-président), Frédéric Delbac, Yves Le Conte, Monique L’Hostis, Anne-Claire Martel, Freddie-Jeanne Richard, Christophe Roy, Claude Saegerman et Cyril Vidau ainsi qu’à Caroline Boudergue (adjointe à la cheffe d’unité Anses).
Julie Chiron ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.