30.06.2026 à 16:50
Canicule : pourquoi le vrai coût des coupures d’électricité n’apparaît dans aucun chiffre officiel
Texte intégral (3097 mots)

Combien coûtent les coupures d’électricité provoquées par les canicules ? Si ce chiffre reste absent des données officielles, le chercheur en économie de l’énergie Jean-Baptiste Vaujour s’est néanmoins attelé à une estimation de ce coût pour la dernière vague de chaleur extrême, en agrégeant les différents chiffres disponibles. Il nous montre, à travers cet exercice, combien notre système semble voué à subir plutôt qu’à anticiper si l’on ne prend pas ce coût en compte.
Le 23 juin 2026, vers 21 heures, une explosion au poste électrique de Squividan près de Quimper, prive de courant jusqu’à 120 000 foyers du sud-ouest du Finistère. La préfecture attribue l’incident aux fortes chaleurs. La France traverse alors une canicule d’une sévérité exceptionnelle : le 25 juin deviendra la journée la plus chaude jamais relevée à l’échelle nationale depuis 1947.
Ces coupures ont des impacts directs et diffus sur la santé publique : arrêt des climatiseurs et des ventilateurs, mais aussi des machines respiratoires à domicile et généralement de tous les appareils médicaux, par exemple. Leurs conséquences contribuent à la dangerosité des épisodes caniculaires.
L’image est saisissante, mais elle pose également une question peu traitée : quel est le coût pour la collectivité de tels épisodes et, par ricochet, vaut-il la peine d’investir pour s’en prémunir ?
Un épisode, un ordre de grandeur
Lors d’un pic de chaleur, le réseau électrique est fortement mis sous pression. Ses différents composants montent à des températures importantes, ce qui peut mener à des dysfonctionnements, combustions ou même explosions pour les transformateurs. La capacité de transit du système se trouve de plus contrainte, un câble chaud dissipant moins bien la chaleur et voyant de surcroît sa résistance augmenter.
Sur la période du 19 au 27 juin 2026, un recensement de la presse régionale (La Voix du Nord, Ouest-France, Le Télégramme, Sud Ouest, La Dépêche, Le Progrès, Le Dauphiné libéré, La Provence, Le Parisien, Le Monde, France Bleu/ICI et Actu.fr, notamment) et des communiqués d’Enedis et du Réseau de transport de l’électricité (RTE) permet d’identifier une trentaine de coupures localisées d’ampleur, pour un cumul d’environ 335 000 foyers privés d’électricité au fil des incidents, et près de 50 000 au plus fort simultané, le 25 juin, quand Enedis active sa force d’intervention rapide électricité (FIRE). Ces chiffres sont une estimation basse : seuls les incidents médiatisés sont captés, et les coupures brèves ou fortement localisées échappent au décompte.
Combien cela représente-t-il en euros ? La grandeur la plus directe est l’énergie non distribuée, que l’on peut estimer à environ 2 gigawattheures (GWh) pour la période considérée, sur la base des profils-types de consommation, de la durée des coupures et du nombre de foyers concernés.
Valorisée au coût de l’énergie non distribuée (33 000 euros par mégawattheure [MWh], arrêté du 5 août 2022, sur proposition de la Commission de la régulation de l’énergie, CRE, et de RTE), elle situe le coût de cet épisode autour de 66 millions d’euros ; avec une hypothèse plus prudente (20 000 €/MWh, valeur illustrative du ministère), la fourchette descend à 40 millions d’euros. Soit un repère central de l’ordre de 60 millions d’euros.
Mais ce montant ne couvre que l’électricité non livrée. Il laisse de côté la mobilisation et les réparations d’Enedis, les pertes économiques indirectes des entreprises et des ménages, et surtout toutes les coupures diffuses non répertoriables dans le présent décompte. Le coût réel est donc significativement supérieur.
Plusieurs fois par an désormais
À partir de là, l’erreur serait de lire ces 60 millions d’euros comme un accident isolé. Depuis 2000, une vague de chaleur frappe la France quasiment chaque année, et souvent plusieurs fois : deux épisodes en 2025, trois en 2022, selon Météo-France. Le nombre de jours de vague de chaleur a doublé entre 2006–2015 et 2016–2025, et la trajectoire de référence pour l’adaptation prévoit une multiplication par cinq de tels jours, d’ici 2050.
Si l’on retient deux épisodes majeurs par an, en tendance récente, le coût visible des seules coupures atteint déjà l’ordre de 120 millions d’euros par an. S’il devait être traduit par un prix dans les factures, cela équivaudrait à une hausse de 3 euros par client par an environ. C’est un flux récurrent, non un événement exceptionnel. Et ce flux croît avec le réchauffement du climat.
La partie immergée de l’iceberg
Sous la surface, un coût diffus s’accumule toute l’année : les coupures ordinaires, brèves et dispersées, que résume le critère B. Cet indicateur mesure la durée moyenne annuelle de coupure par client basse tension suivie par la CRE. Il est considéré, jusqu’à aujourd’hui, comme une mesure de référence pour jauger de la qualité d’un réseau.
En 2025, il s’établit en moyenne nationale à environ 62 minutes par client et par an, hors événements exceptionnels (Enedis). Cet indicateur agrège les coupures liées notamment aux travaux et aux incidents, sans identifier si ceux-ci sont dus à une chute de neige abondante ou à une canicule.
Une canicule record comme celle de juin 2026 bascule justement dans la catégorie « exceptionnelle » et sort donc du périmètre du critère B. L’indicateur officiel de qualité ne verra donc presque rien d’un épisode pourtant massif. Le décompte des chocs exceptionnels se fait à part (critère B « exceptionnel », par rapport au critère B hors événements exceptionnels, dit « HIX »). Les deux mesures répondent à des questions différentes, l’une sur le quotidien du réseau, l’autre sur les chocs.
La conséquence pratique est qu’aucun chiffre public unique n’agrège la totalité des effets du réchauffement climatique. Il reste fragmenté entre une partie émergée, suivie de façon agrégée un an après, et une partie immergée, diffuse et noyée dans les agrégats.
Subir ou éviter ?
Mettons maintenant ce coût sociétal en regard de ce que coûterait de réduire le risque. Enedis porte un plan de développement de 96 milliards d’euros sur 2022–2040, dont environ 25 %, soit 1,2 milliard à 1,3 milliard d’euros par an, sont fléchés vers la résilience climatique, selon les données d’Enedis et du Sénat. Le levier le plus directement lié à la canicule est le réseau souterrain : le remplacement des câbles à papier imprégné, qui défaillent lorsque le sol dépasse 70 à 80 °C, représente plus de 5 milliards d’euros d’ici 2040. S’y ajoutent la consolidation du réseau aérien (de l’ordre de 9,4 milliards d’euros) et le renforcement des transformateurs (plus de 2 milliards d’euros).
L’enseignement tient dans la comparaison des ordres de grandeur. Le coût annuel récurrent des coupures visibles, de l’ordre de la centaine de millions d’euros, n’est plus marginal au regard de l’investissement annuel d’adaptation, autour de 1,2 milliard à 1,3 milliard d’euros. Si l’on y ajoute la partie immergée et les coûts indirects non chiffrés ici, l’investissement de résilience cesse d’apparaître disproportionné face aux dommages qu’il vise à éviter. L’arbitrage classique entre dépenser maintenant et subir plus tard se rééquilibre.
Pourquoi cet arbitrage est-il pourtant difficile ? Parce que les deux termes n’ont pas la même visibilité. Le coût subi est diffus, supporté par les ménages et la collectivité, largement hors facture. Le dédommagement réglementaire des coupures le confirme : 2 euros par kilovoltampère (kVA) par tranche de cinq heures, au-delà de cinq heures consécutives seulement, plafonné à 400 euros et hors dégâts matériels (CRE, délibération 2021-13). Il ne couvre qu’une part de la perte. À l’inverse, la dépense d’investissement est concentrée, visible et financée par l’intermédiaire du tarif d’utilisation des réseaux (TURPE), directement imputé sur la facture des consommateurs à hauteur d’environ un tiers du prix final de l’électricité. On investit donc difficilement contre un coût que l’on ne mesure pas.
Quelques pistes derrière les chiffres
La présente comparaison ne prétend pas livrer un ratio coût-bénéfice, hors de portée sur la base des données disponibles. Elle explicite une intuition : tant que chaque canicule est traitée comme un accident, l’investissement de résilience paraît lourd ; mais dès lors qu’on la lit comme une charge annuelle récurrente et croissante, à laquelle s’ajoute un coût diffus permanent, le même investissement change de statut.
Pour aller plus loin, il serait utile de refondre le calcul du critère B et sa mise à disposition du public, afin d’identifier clairement ce qui relève des aléas climatiques exceptionnels (impacts catastrophiques) et ce qui relève d’un changement de fond des conditions climatiques (impacts chroniques et diffus).
Cela contribuerait aussi à mieux informer les collectivités locales, propriétaires concédantes des réseaux de distribution, sur la vulnérabilité de leurs actifs, et à travailler avec Enedis à la priorisation des travaux et des mesures d’adaptation locales, selon le nombre de clients concernés et la criticité de la continuité de fourniture.
Derrière ces chiffres, ce sont aussi les équipes de terrain d’Enedis qui sont mobilisées dans des conditions particulièrement difficiles, voire dangereuses, et qui doivent réparer en urgence pour rétablir le courant. Au-delà des enjeux purement économiques, il y a, tant chez Enedis que chez les nombreux clients coupés, de lourds enjeux de santé publique, de sécurité et de résilience, qui ne sauraient se réduire à une approche purement économique.
Jean-Baptiste Vaujour ne possède aucun conflit d’intérêts avec les entreprises mentionnées. S'il a travaillé quatre ans à la Direction de la Stratégie d’Enedis (2012-2016) puis pour le groupe EDF (2016-2020), il n’a plus aucun lien avec ces entreprises depuis lors.
30.06.2026 à 16:49
Savoir nager est essentiel, mais ne suffit pas à prévenir les noyades
Texte intégral (1952 mots)
Durant l’épisode caniculaire que vient de traverser la France, le regain de baignades dans les espaces naturels, mais aussi en ville s’est accompagné d’une hausse marquée des noyades. Si la maîtrise des techniques de natation ne protège donc pas de tous les risques en milieu naturel, comment développer concrètement les réflexes de prévention nécessaires à tous les âges ?
Depuis le 18 juin 2026 en France, le ministre l’intérieur Laurent Nuñez a annoncé le décès par noyade de 74 personnes durant une période marquée par un épisode caniculaire. Comme le montrent les données de la surveillance épidémiologique des noyades menée par Santé publique France (2025), les épisodes de fortes chaleurs s’accompagnent d’une augmentation du nombre de noyades, dans la mesure où un plus grand nombre de personnes se baignent pour se rafraîchir.
Pour autant, une fois encore, d’aucuns attribuent ces noyades au fait que les Français ne sauraient pas nager du fait du manque de piscines permettant d’enseigner la natation.
Cette explication, souvent avancée dans le débat public, est-elle, à elle seule, suffisante pour comprendre et endiguer cette hécatombe ?
Différencier cause et corrélation
Entre le 1er juin et le 30 septembre 2025, 1 418 noyades ont eu lieu en France, dont 409 ont été suivies de décès. Ces chiffres pour l’été 2025 sont en hausse par rapport à la même période en 2024, où il y avait eu 1 246 noyades et 350 décès.
Les décès par noyade en cours d’eau ou plans d’eau ont représenté environ la moitié de ces décès, quel que soit l’âge. Pour les autres lieux, les décès par noyade ont davantage eu lieu en piscine privée en ce qui concerne les mineurs et en mer en ce qui concerne les adultes.
Bien que nous ne disposions pas encore de données précises sur les noyades de juin 2026, il semble qu’il s’agit principalement d’adolescents et de jeunes adultes masculins dans des lieux de baignade non surveillés, voire interdits. Si l’on se réfère aux bilans des années précédentes, nous savons que le fait de ne pas savoir nager était en cause dans 10 % des décès par noyade.
Dès lors, l’idée selon laquelle il existerait une forte corrélation entre le fait de ne pas savoir nager et se noyer mérite d’être nuancée. Dans la grande majorité des cas, les gens se noient dans des contextes où la maîtrise des techniques de nage ne prémunit ni contre les dangers propres à l’environnement (courants, vagues, variations de profondeur, température de l’eau, obstacles, etc.), ni contre les erreurs d’appréciation ou les comportements à risque.
Si le fait de ne pas savoir nager représente indéniablement un facteur de risque, il ne saurait, à lui seul, expliquer la survenue des noyades. Celles-ci résultent le plus souvent d’une combinaison de facteurs individuels, environnementaux et comportementaux.
L’apprentissage et la question des équipements
Face à un parc de piscines publiques vieillissant et particulièrement énergivore, l’État et les collectivités territoriales doivent poursuivre la mobilisation engagée par la ministre des Sports Roxana Maracineanu (2019-2022) en faveur de l’apprentissage de la natation et du développement des équipements. L’objectif est de permettre au plus grand nombre d’apprendre à nager dans le cadre scolaire, au sein du milieu associatif et à l’échelle des communes.
Or, la situation n’est pas homogène d’un territoire à un autre. Par exemple, entre la Seine-Saint-Denis et le reste de la France, malgré une hausse des ressources publiques consacrées au savoir-nager et aux équipements, l’écart par rapport à la moyenne nationale (86 %) continue de croître. Entre 2012 et 2023, on relève une baisse de 20 points de la maîtrise du savoir nager en dix ans (66 %) qui interroge l’organisation d’une éducation aquatique de qualité.
D’un autre côté, on ne compte plus les fermetures de piscines en raison de leur état de délabrement. Selon les estimations, il manque environ 400 piscines pour permettre un apprentissage plus massif de la natation et réduire ainsi les inégalités d’accès sur le territoire national.
Le développement de centres aquatiques et parcs de loisirs ne doit pas masquer une réalité préoccupante : la France manque aujourd’hui de piscines « basiques », c’est-à-dire d’équipements prioritairement pensés pour l’apprentissage de la natation et l’entraînement. Sans compter l’augmentation des dépenses, à la charge des collectivités, que supposent le déplacement des scolaires sur des piscines de plus en plus éloignées des établissements et sous tension pour obtenir des créneaux.
Comme le réclame le champion olympique Alain Bernard, il faudrait déployer « un plan Marshall » pour équiper de manière plus homogène la France de ce type de bassins. À l’heure où, face au réchauffement climatique, nous observons un regain d’intérêt pour la baignade urbaine et l’apprentissage de la natation en milieu naturel.
Bien que limitées dans l’espace et le temps et à rebours de l’histoire de l’enseignement de la natation scolaire, ces tendances sont légitimes et intéressantes. En miroir de ce qui se fait à l’étranger depuis déjà de nombreuses années (Danemark, Allemagne), elles offrent l’occasion, en plus des piscines, de pouvoir se baigner au cœur des villes, comme à Nantes et Paris, et d’apprendre à nager en analysant son environnement de nage naturel et tenir en conséquence les bonnes conduites face aux risques et vicissitudes d’un espace ouvert, en étant surveillés par des professionnels qualifiés.
Mettre l’accent sur la prévention
Inscrit, depuis 2006, dans le socle commun de connaissances et de compétences du collège, le savoir-nager est une priorité nationale qui s’inscrit dans le prolongement de l’aisance aquatique développée à l’école primaire. Or, selon les résultats fournis par le projet européen « Aquatic Literacy For All Children » (ALFAC), les enfants français ont un retard significatif par rapport aux standards européens. S’ils présentent un niveau inférieur dans les habiletés motrices aquatiques de base, ils progressent avec l’âge, sans toutefois combler l’écart avec les autres pays.
Comme le soulignent les travaux en matière de littératie aquatique, c’est-à-dire la capacité à évoluer en sécurité, avec confiance et plaisir dans le milieu aquatique, la prévention de la noyade fait encore souvent défaut dans les programmes de formation chez les 4 à 12 ans tant du côté des parents que des apprenants.
Les jeunes sont sensibles à un discours préventif même dès leur plus jeune âge. Du côté de l’attestation du savoir-nager en sécurité (ASNS), il repose sur l’enchainement, sans lunettes de natation, de 9 actions. Sa validation atteste de la maîtrise des compétences permettant d’évoluer en sécurité dans un milieu surveillé et fermé. En outre, il comprend l’enseignement d’un ensemble de connaissances et d’attitudes qui relève de la prévention :
savoir identifier la personne responsable de la surveillance à alerter en cas de problème ;
connaître et respecter les règles de base liées à l’hygiène et la sécurité dans un établissement de bains ou un espace surveillé ;
savoir identifier les environnements et les circonstances pour lesquels l’ASNS permet d’évoluer en sécurité.
Selon nos observations, ces dimensions ne sont pas suffisamment prises en compte et certifiées pour apprendre à l’élève à en faire un bon usage en fonction des lieux : piscine publique, piscine privative, espaces naturels surveillés ou non, etc. Pourtant, nous disposons aujourd’hui d’un ensemble d’outils pédagogiques qui permettent de prévenir et éduquer aux dangers de la baignade.
Adapter les baignades selon les âges de la vie
En ce qui concerne les noyades chez les adultes en 2025, par rapport à 2024, le nombre de noyades suivies de décès en mer a augmenté de 20 % et avec l’âge. En matière de prévention, il faut les sensibiliser au fait de faire évoluer leur manière de se baigner aux différents âges de leur vie. Par exemple, au lieu de nager en mer en s’éloignant de la plage pour aller rejoindre la bouée des 300 m, il devient plus raisonnable de nager parallèlement à la plage.
En vieillissant, il faut pas hésiter à demander l’avis d’un professionnel pour adapter sa nage à son état de santé et à sa condition physique avant de s’aventurer trop loin et trop longuement.
Réduire les noyades à une seule question de savoir-nager ou de déficit d’infrastructures revient à occulter la complexité du phénomène. Les circonstances de survenue des noyades mettent également en jeu d’autres facteurs : la surestimation de ses propres capacités, la méconnaissance des risques liés aux milieux aquatiques, les comportements à risque, la consommation d’alcool, les conditions environnementales, ou encore l’absence d’une véritable culture de la prévention en fonction des âges de la vie.
Dès lors, la lutte contre les noyades ne peut se limiter au seul apprentissage des techniques de nage ; elle suppose également le développement d’une véritable éducation à l’aisance aquatique, à la gestion du risque et à la prise de décision dans des espaces surveillés ou non par des professionnels qualifiés. Également exposée aux conséquences des épisodes caniculaires, cette profession est sous tension et mérite la plus grande attention de la part des pouvoirs publics et le respect des baigneurs/nageurs.
Emmanuel Auvray ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.06.2026 à 16:48
Le retour de la 2CV – en version électrique : nostalgie ou solution pour une mobilité plus sobre ?
Texte intégral (1632 mots)

La 2CV électrique illustre une recomposition des stratégies automobiles : mobiliser l’héritage pour accompagner la décarbonation. Un cas révélateur des tensions entre innovation, coût et usages.
L’industrie automobile est-elle à ce point en difficulté qu’elle doive puiser dans ses modèles mythiques pour soutenir une électrification encore hésitante ? En 2026, le rétro marketing appliqué aux véhicules électriques connaît un véritable essor, notamment autour d’icônes populaires : Fiat 500, Mini, Renault 5 ou encore Renault 4L.
Plutôt qu’un manque d’inspiration des designers, cette tendance traduit surtout un choix stratégique assumé : capitaliser sur des modèles familiers pour rassurer les consommateurs face à une transition technologique encore incertaine.
Parmi ces icônes, l’une manquait encore à l’appel : la Citroën 2CV (deux chevaux-vapeur). Le groupe Stellantis a levé le voile en annonçant son retour à l’horizon de 2028 dans le cadre de son plan « FaSTLAne 2030 ».
Quand le passé éclaire le futur
Ce recours au passé n’est pas inédit chez Citroën. Dès les années 2010, la DS3 avait déjà mobilisé l’héritage de la mythique DS. Dans nos travaux de 2014, nous montrions qu’il ne s’agissait pas d’un simple exercice nostalgique, mais d’une variante stratégique du rétro marketing reposant sur l’utilisation d’un nom iconique, sans reprise du design d’origine, afin de projeter le nouveau modèle, qui deviendra par la suite une marque à part entière, vers le segment premium.
À lire aussi : La voiture électrique accessible à tous ? Les marges de manœuvre limitées des constructeurs européens
Aujourd’hui, avec la future 2CV, Citroën adopte une logique presque inverse. L’objectif n’est plus de monter en gamme, mais au contraire de rendre accessible la mobilité électrique, avec un véhicule annoncé autour de 15 000 €.
Autrement dit, là où la DS3 utilisait le passé pour justifier un positionnement haut de gamme, la 2CV pourrait l’utiliser pour légitimer une offre frugale.
L’émergence des « e-cars »
Le projet dépasse toutefois le simple cadre du marketing. Il s’inscrit dans une évolution réglementaire européenne avec l’apparition des « e-cars » (catégorie M1E). Cette nouvelle catégorie permet de concevoir des véhicules compacts, plus légers et moins coûteux, tout en autorisant des dérogations à certaines obligations de sécurité, notamment celles liées à la réglementation GSR2, particulièrement onéreuses.
L’objectif – accélérer la démocratisation de la voiture électrique – est clair. Mais cette simplification a une contrepartie. Les performances restent limitées, avec une autonomie souvent inférieure à 200 kilomètres et des capacités de recharge réduites. Ces véhicules sont donc avant tout conçus pour un usage urbain ou des déplacements de portée limitée.
Dès lors, la future 2CV pourra‑t‑elle rester fidèle à l’esprit de polyvalence de l’originale, pensée pour la France rurale ?
Basculement stratégique
Le contraste avec la DS3 est particulièrement éclairant.
La DS3 reposait sur une forme d’« authenticité symbolique » : le client acceptait un prix élevé parce qu’il achetait un produit moderne adossé à un héritage prestigieux. Avec la 2CV, le défi est différent. Il s’agit de maintenir un prix bas, ce qui implique des choix industriels forts, notamment le recours à une plateforme technique issue du partenaire chinois Leapmotor.
Tableau comparatif des stratégies DS3 et 2CV (2028)
Le principal risque tient au fait qu’un décalage peut apparaître entre l’image iconique et la réalité technique, tandis que les usages pourraient se retrouver contraints. Le succès ne dépendra donc pas seulement du design ou du nom, mais de la cohérence entre le produit et la promesse historique de la 2CV.
La nostalgie, une fenêtre stratégique de court terme
Au fond, la nostalgie n’est qu’un point d’entrée. Si elle semble en effet servir de « pont » entre le passé et la transition écologique, elle s’apparente plutôt à une phase ayant vocation à se refermer à l’instar de Renault dont le directeur marketing a récemment indiqué vouloir clôturer ce cycle. La 2CV pourrait ainsi jouer un rôle clé en rendant acceptable une technologie électrique contraignante, caractérisée par une autonomie limitée et des usages plus ciblés, grâce à son ancrage dans un imaginaire collectif positif.
Ce que révèle le retour de la 2CV, c’est une mutation plus profonde. La contrainte budgétaire devient un argument de marketing, la simplicité retrouve ses lettres de noblesse tandis que la sobriété, sans encore s’imposer pleinement, gagne en légitimité et pourrait, à certaines conditions, séduire un public plus large.
L’enjeu est donc moins de faire revivre le passé que de redéfinir la valeur automobile à l’ère de la décarbonation. Cependant, une fois l’effet nostalgique dissipé, la réussite dépendra d’un critère simple : le véhicule répond‑il réellement aux besoins des usagers ? Sur ce point, rien n’est moins sûr. Plusieurs constructeurs s’y sont déjà essayés avec des succès mitigés, à l’instar du groupe Renault avec la Dacia Spring. Ce véhicule électrique urbain fut lancé en Europe en 2021 par le groupe Renault à travers sa marque Dacia, positionné comme l’une des offres les plus abordables du marché, avec une batterie d’environ 26,8 kilowattheures (kWh) offrant une autonomie autour des 220 kilomètres (cycle WLTP). En matière de diffusion, elle totalise en Europe environ 200 000 unités vendues depuis son lancement (près de cinq fois plus pour la Renault Clio sur la même période).
Si les progrès technologiques permettent d’étendre significativement l’autonomie des batteries et d’améliorer les conditions de recharge, ces petites voitures sont appelées à s’imposer bien au‑delà des usages urbains, des ménages multi-équipés et des flottes d’entreprise. Elles constituent ainsi un levier crédible et structurant de la transition vers une mobilité décarbonée.
Marc Prieto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.