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28.06.2026 à 15:30

Lutte contre les noyades : la sécurité de la baignade est une affaire de famille

Jeoffrey Dehez, Chargé de recherche en économie des loisirs et environnement, Inrae
Bruno Castelle, Directeur de Recherche CNRS, Université de Bordeaux
Sandrine Lyser, Ingénieure d’études en statistique, Inrae
Les adolescents sont très exposés au risque de noyade. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ils demeurent sensibles aux arguments de leurs parents, qui ont donc un rôle important à jouer en matière de prévention.
Texte intégral (2007 mots)
En présence de leur parents, la perception du risque des adolescents se modifie. Sonia Remizua/Unsplash, FAL

En France, chaque année, les plus jeunes payent un lourd tribut à la noyade : celle-ci est la principale cause de mortalité par accident de la vie courante. Comment les adolescents appréhendent-ils ce risque ? Quel rôle leurs parents ont-ils à jouer ? Une nouvelle étude esquisse des pistes de réponses.


Les épisodes de canicule qui se succèdent mettent nos organismes à rude épreuve. Pour espérer en atténuer (un peu) les effets, la baignade apparaît comme une solution naturelle.

Pour tous ceux qui n’ont pas la possibilité de profiter d’une piscine (publique ou privée), la France regorge de plages, de rivières et de lacs susceptibles de répondre à cet impérieux besoin de fraîcheur.

Mais se baigner dans le milieu naturel n’est pas sans danger. Or, les adolescents semblent particulièrement exposés à ces risques, comme le révèle notre nouvelle enquête.

La vulnérabilité des adolescents face à la noyade

En France, la noyade est la première cause de mortalité par accident de la vie courante chez les moins de 25 ans : en 2016, elle comptait pour près d’un quart de ces décès (23 %, soit 135 décès sur 591 cette année-là. Pour les 13-25 ans, ces noyades ont principalement lieu en milieu naturel, autrement dit à la mer, dans des cours d’eau ou plans d’eau.

Plusieurs facteurs de risques sont généralement invoqués pour expliquer ce triste constat : des aléas mal connus par les adolescents (tels que les courants de baïne à l’océan), une appétence pour le risque, un excès de confiance en soi ou l’influence des pairs, particulièrement chez les garçons. Ce phénomène n’est pas propre à la France. On l’observe également en Australie, en Nouvelle-Zélande ou aux États-Unis.

Depuis plusieurs années, les adolescents sont ainsi devenus une priorité des politiques de prévention et de sensibilisation.

Or, si cette période de la vie s’accompagne effectivement d’une volonté de mise à distance des parents, il serait assez rapide de conclure à une totale autonomie des adolescents vis-à-vis de ces derniers. Face aux risques de baignade, les parents ont un rôle à jouer, à tous âges.

Une enquête auprès de collégiens

Pour tenter d’apprécier l’influence des parents dans la prévention des risques de baignade chez les adolescents, nous avons réalisé une enquête auprès d’un échantillon de collégiens, âgés de 11 à 15 ans, dans un établissement scolaire de la région bordelaise. Le collège en question et les zones d’habitation environnantes se situent à une heure de route environ des plages les plus proches de l’océan (soulignons qu’en l'état, les résultats peuvent difficilement être généralisés à une population plus large).

Nous avons demandé à 416 élèves de répondre à un questionnaire destiné à mieux connaître la nature de leurs activités à l’océan, ainsi que leur connaissance des règles de sécurité et des dangers. Ils ont également dû se projeter dans un scénario hypothétique décrivant une situation sur une plage non surveillée, en présence de camarades de leur âge, avec ou sans leurs parents présents sur place. Ils devaient indiquer, sur une échelle à cinq niveaux, la probabilité qu’ils se baignent, ainsi que le degré de risque perçu.

Une originalité du questionnaire est d’avoir été co-conçu avec un panel d’élèves du collège inscrits à l’option « sauvetage aquatique », afin d’améliorer sa compréhension par les autres enfants (ces élèves n’ont pas participé à l’enquête par la suite).

Une forte exposition au danger

En dépit de leur relatif éloignement géographique vis-à-vis de l’océan, plus de 9 adolescents sur 10 (92 %) ont déclaré s’y être rendus au moins une fois durant les douze derniers mois. Sur place, presque tous déclarent se baigner (98 %). Près des deux tiers (68 %) ont également indiqué s’être baignés au moins une fois hors des zones surveillées.

À peine plus de la moitié (52 %) des jeunes gens interrogés a été capable d’expliquer correctement la façon dont les zones de bain surveillées sont matérialisées (à l’aide de drapeaux rectangulaires jaunes et rouges).

Parmi les dangers de l’océan, les courants de baïne ont été cités par 64 % des collégiens interrogés, devant les vagues (36 %) et la marée (17 %). Sur les plages océanes du Sud-Ouest, cette dernière ne constitue pourtant généralement pas en elle-même un aléa. En effet, à l’exception du voisinage des embouchures, elle ne génère pas de courant important. Elle module en revanche l’activité des aléas : en moyenne, les courants de baïne sont plus intenses entre la marée basse et la mi-marée, et les vagues de bord sont plus violentes à marée haute.

Face à ces courants potentiellement dangereux, 34 % des jeunes ont répondu qu’il fallait faire la planche, tandis que 23 % seraient prêts à demander de l’aide aux surfeurs s’il y en a à proximité, et 20 % appelleraient à l’aide. Si chacune de ces réponses est pertinente, on peut toutefois regretter qu’elles ne soient pas citées par un plus grand nombre d’élèves…

L’avis des parents compte

Pour les jeunes adolescents interrogés, les parents demeurent un repère. Durant notre enquête, ils constituaient la principale source d’information vis-à-vis des dangers à l’océan, citée par 57 % des répondants, devant la télévision ou la radio (citées par 20 % des enquêtés), à égale position avec Internet et les réseaux sociaux (20 % de citations). L’école arrivait ensuite (avec 17 %). Les amis n’ont été mentionnés que par 8 % des répondants.

L’influence des parents se fait également sentir au travers des scénarios hypothétiques auxquels les collégiens ont été soumis. Ainsi, la probabilité de se baigner (hors d’une zone surveillée, rappelons-le) s’est révélée plus élevée – et le danger perçu, plus faible – lorsque nous indiquions que les parents étaient présents à la plage, par rapport à la situation où ils ne l’auraient pas été.

Cette influence des parents diminue au fur et à mesure que l’âge des répondants augmente. On constate par ailleurs que la propension à entrer dans l’eau est plus élevée chez les garçons.

Ces relations sont significatives sur un plan statistique, même si les raisons d’un tel résultat sont naturellement sujettes à discussions. Pour les adolescents, la présence des parents a pu être interprétée comme une autorisation de fait (« si les parents sont là, alors j’ai le droit d’y aller »).

En outre, au cours de nos précédentes études menées en Nouvelle-Aquitaine, une majorité d’adultes déclarait se baigner hors des zones ou des périodes surveillées. Il n’est donc pas impossible que les enfants aient eux aussi été influencés par ces comportements, s’ils accompagnaient leurs parents à ces occasions.

La sécurité, l’affaire de tous

Dans notre échantillon, une très large proportion de collégiens (66 %) ont déclaré avoir pris des cours de natation en dehors de l’école. Si l’acquisition de telles compétences est hautement recommandable, elle ne doit pas être perçue comme une assurance.

Une étude menée aux États-Unis a en effet mis en évidence que la vigilance des parents avait tendance à baisser dès lors qu’ils estimaient que leurs enfants savaient nager. Or, il faut bien comprendre que, dans le milieu naturel, la natation n’a plus vraiment de point commun avec ce qu’on l’on apprend en piscine. Le vent, les courants, les vagues ou l’absence de repères changent radicalement la donne.

En outre, si la confiance que les enfants ont en leurs parents est parfaitement légitime, d’autres travaux menés en Australie ont montré qu’au moins un quart des adultes présents sur la plage avaient leur attention monopolisée par autre chose que la surveillance des enfants.

Autre point essentiel : sauver quelqu’un de la noyade ne s’improvise pas. Chaque année, de nombreuses personnes décèdent en tentant d’en secourir une autre.

Pour cette raison, il reste impératif de se baigner dans des zones surveillées par des professionnels du sauvetage, y compris lorsque l’on est à la plage avec ses parents. La mise en place de ces zones en des lieux où la fréquentation est avérée est une mesure de santé publique, car interdire de se baigner est souvent vain.

Enfin, notre étude montre également que la sensibilisation aux risques de baignade ne doit pas se cantonner aux espaces côtiers : elle doit se déployer sur l’ensemble du territoire national. Il est important que la communication touche toute la sphère familiale, y compris les adultes.

L’environnement aquatique est une source immense de bien-être et de bienfaits pour tous, y compris les plus jeunes. Il est primordial de fournir aux adolescents d’aujourd’hui les meilleures clefs de compréhension pour en profiter en toute sécurité, afin que demain, ils se comportent en adultes responsables.


Les auteurs remercient Jean-François Téchené, enseignant et nageur-sauveteur, pour son soutien lors de la mise en place et la diffusion de l’enquête.

The Conversation

Jeoffrey Dehez est membre du groupe de recherche sur la sécurité de la baignade de l'Université de Nouvelles Galles du Sud, en Australie (University of New South Wales Beach Safety Research Group). Il a reçu des financements de la région Nouvelle Aquitaine.

Bruno Castelle et Sandrine Lyser ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

28.06.2026 à 15:29

Affaire Lyhanna : un ministre n’est-il pas responsable des fautes de son administration ?

Jeremy Martinez, Maître de conférences, droit public, Université Paris Dauphine – PSL
Gérald Darmanin a refusé de démissionner après le meurtre de Lyhanna, 11 ans, dans le Gers. Le ministre de la justice est pourtant le chef de service de son administration.
Texte intégral (2053 mots)

Le ministre de la justice Gérald Darmanin a refusé de démissionner après le meurtre de la jeune Lyhanna, malgré les dysfonctionnements graves relevés au niveau des magistrats du parquet. Le choix du garde des Sceaux s’inscrit dans la logique de la Vᵉ République, qui n’a eu de cesse de marginaliser la responsabilité des ministres, pourtant chefs de service de leur administration.


Rapidement après l’annonce du décès de la jeune Lyhanna dans des conditions terribles, les médias ont évoqué de nombreux dysfonctionnements de la chaîne pénale, policière comme judiciaire, qui ont incité les ministres de la justice, de l’intérieur et de l’éducation nationale à lancer une enquête administrative dont une première publication est intervenue le mardi 22 juin.

Ce « pré-rapport d’inspection de fonctionnement » conclut à un traitement défaillant de la part du parquet d’Auch et de la compagnie de gendarmerie de Condom. Les ministres de l’intérieur et de la justice ont pris des mesures conservatoires avant même la mise en œuvre d’une procédure contradictoire susceptible de mener à la révocation des fonctionnaires.

Le premier ministre Sébastien Lecornu a affirmé que la « puissance publique ne se défaussera pas » en faisant référence à la possibilité d’adopter des sanctions disciplinaires ainsi que plusieurs mesures législatives afin de mieux prévenir ces drames.

La position du Gouvernement repose donc sur un équilibre précaire : condamner individuellement des fonctionnaires négligents, tout en rejetant la responsabilité politique sur les ministres. Interrogé sur son avenir politique à la chancellerie, Gérald Darmanin a présenté des excuses en tant que garde des Sceaux, mais a refusé de démissionner, estimant que sa responsabilité politique n’était pas engagée.

Sans entrer dans l’opportunité politique d’un tel refus, une analyse constitutionnelle permet de comprendre le contexte de ce choix qui s’inscrit dans la logique du régime de la Vᵉ République, qui n’a eu de cesse de marginaliser la responsabilité politique individuelle des ministres. Nous pourrons alors mieux comprendre l’enjeu, ainsi que la difficulté soulevée par ces refus de démissionner.

Le contexte : un cadre constitutionnel lacunaire sur la responsabilité individuelle des ministres

La Constitution ne prévoit pas explicitement la démission individuelle des ministres. L’article 8 prévoit formellement que la cessation des fonctions d’un ministre n’intervient que lorsque le président de la République, sur proposition du premier ministre, l’a décidée.

Bien sûr, ce cadre juridique n’a pas empêché les ministres qui le souhaitaient de démissionner. Même si, en l’absence d’un cadre juridique clair, les motifs de départ sont très variés, il est possible de distinguer deux catégories principales de démissions individuelles depuis le début de la Vᵉ République.

La première concerne un désaccord politique. Par exemple, Aurélien Rousseau, ministre de la santé, a présenté sa démission en raison de son opposition à la loi sur l’immigration de 2023. La seconde concerne les ministres qui présentent leur démission en raison d’une affaire judiciaire.

Cependant, comme le rappelle l’affaire Lyhanna, il existe un motif de démission politique que les ministres tendent à exclure. Il concerne le refus d’un ministre d’assumer la responsabilité d’un dysfonctionnement grave au sein de son administration.

Le refus de démissionner du ministre en tant que chef de service

En effet, le garde des Sceaux Gérald Darmanin a écarté l’hypothèse d’une démission pour ce motif. Le ministre ne s’estime pas tenu pour responsable des défaillances administratives, dès lors que ses services auraient agi en contradiction avec les circulaires et les instructions qu’il avait données. En outre, Gérald Darmanin affirme que « le ministre de la justice ne peut rien faire », en raison de l’indépendance des magistrats, notamment du siège. On remarquera toutefois que, s’agissant de l’affaire Lyhanna, ce sont les magistrats du parquet, agissant sous l’autorité du ministre de la justice, qui sont principalement concernés. Gérald Darmanin évoque à cet égard l’impossibilité de donner des instructions individuelles, en vertu d’une loi de 2013 dite « loi Taubira ».

Le garde des Sceaux n’est pas le premier à s’être appuyé sur l’indépendance de son administration pour justifier une irresponsabilité politique. Le ministre de l’économie Bruno Le Maire a affirmé que certains services de Bercy (Direction générale du Trésor) étaient indépendants pour établir les prévisions de recettes fiscales qui déterminent l’équilibre budgétaire, et que, par conséquent, une erreur de leur part ne devait pas lui être imputable. Cette argumentation visant à écarter l’engagement d’une responsabilité politique est ancienne, car elle avait été énoncée par le premier ministre Lionel Jospin en 1999 à l’occasion de l’affaire des paillotes corses.

On peine à trouver un exemple de démission de ministres sous la Vᵉ République endossant les fautes de leurs services, à l’exception de celle, souvent citée, de Charles Hernu, ministre de l’intérieur en 1985, lors de l’affaire du Rainbow Warrior, qui a démissionné parce que des responsables de son ministère lui « [avaient] caché la vérité » (Le Monde, du 23 septembre 1985).

Ces refus successifs d’assumer une responsabilité ministérielle, en présence d’un grave dysfonctionnement des services, reposent sur une confusion entre responsabilité personnelle et responsabilité politique. En vertu de celle-ci, le ministre est responsable de l’action gouvernementale dans le champ de son ministère puisqu’il est le chef de service de son administration. Il peut donc être conduit à répondre des erreurs ou des dysfonctionnements de son administration, même lorsqu’il n’en est pas personnellement à l’origine, dès lors qu’il est l’autorité politique chargée d’exercer, dans ce domaine, le pouvoir de l’État. Encore plus, dans un régime parlementaire où, selon la formule de Georges Vedel, « le ministre fait écran entre le Parlement et les fonctionnaires » : il lui revient donc d’assumer politiquement les défaillances de son administration.

Ne pas confondre responsabilité politique et responsabilité pénale

Depuis longtemps maintenant, une large partie de la doctrine constitutionnelle s’alarme d’un défaut de responsabilité politique des ministres, car cette lacune semble avoir été compensée par ce qu’Olivier Beaud a qualifié de « criminalisation de la responsabilité des gouvernants », faisant référence au processus par lequel, à défaut de procédure de responsabilité politique, la voie pénale est mobilisée pour contester en creux des choix politiques.

De nombreux juristes ont dénoncé un risque de confusion entre les responsabilités politiques et pénales, et distingué des « erreurs politiques [qui] ne sauraient être assimilées à des fautes pénales ». Une faute pénale est, en principe, personnelle et intentionnelle, tandis qu’une erreur politique peut être générale et collective.

Depuis l’affaire du sang contaminé (O. Beaud, Le Sang contaminé. Essai critique sur la criminalisation de la responsabilité des gouvernants, 1999), on constate une augmentation de certaines plaintes déposées à l’encontre de ministres pour dénoncer l’adoption ou l’absence de décisions politiques sur le fondement d’une infraction pénale, par exemple, la mise en danger de la vie d’autrui (article 223-1 du Code pénal), ce qui peut poser une question brutale : « mal gouverner est-il un crime ? ». Les plaintes déposées contre plusieurs ministres de la santé pendant la crise du Covid en constituent une illustration significative.

Dans l’affaire Lyhanna, l’avocat de la partie civile a annoncé le dépôt de plusieurs plaintes sur ce fondement, non seulement contre le ministre de la justice devant la Cour de justice de la République, mais aussi contre les différents acteurs de la chaîne pénale, à savoir les enquêteurs et les magistrats devant une juridiction de droit commun.

La mise en cause personnelle des agents publics, ici des magistrats et des gendarmes, nous semble pouvoir être présentée comme une conséquence de la lente érosion de la responsabilité politique. Cette érosion tend à transférer la critique d’un dysfonctionnement institutionnel sur des responsabilités individuelles, en suggérant parfois une forme de partialité politique ou une défaillance personnelle des fonctionnaires concernés. Or, ces derniers agissent au nom de l’État et dans l’intérêt général, dans le cadre de fonctions qui dépassent leur seule personne.

Les décisions prises par ces fonctionnaires le sont en tant que magistrats ou gendarmes, et non en tant que personnes. Ce sont des administrateurs qui commettent d’abord des fautes de service, des actes impersonnels, et non des individus avec leurs « faiblesses, leurs passions, leurs imprudences » (Laferrière), même si, bien sûr, des fautes personnelles peuvent intervenir. Les magistrats et les gendarmes ont-ils eu l’intention de protéger Jérôme B. ? Doivent-ils être mis en cause pour des manquements professionnels ou personnels ?

En plaçant les projecteurs sur des défaillances personnelles, le refus d’un ministre d’engager sa responsabilité politique en présence d’un dysfonctionnement grave de son administration est susceptible de mettre en cause, au fond, l’équilibre même des institutions de l’État. Les répercussions de l’affaire Lyhanna replacent ainsi au cœur du débat public une question essentielle : celle de la responsabilité des gouvernants chargés de garantir le bon fonctionnement des services publics et la continuité des institutions de l’État.

The Conversation

Jeremy Martinez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

28.06.2026 à 11:00

Derrière la mignonnerie du panda, une diplomatie d’influence chinoise de l’émotion en ligne

Zhao Alexandre Huang, Maître de conférences HDR en Sciences de l’Information et de la Communication, Laboratoire DICEN, Université Gustave Eiffel
L’exploitation tous azimuts de l’image sympathique du panda vise à transformer la réputation, souvent négative, de la République populaire de Chine.
Texte intégral (2460 mots)
Photo postée sur le compte X du « Quotidien du Peuple », principal journal chinois, le 13 février 2026, accompagnée de cette légende : « Trente bébés pandas géants ont récemment été réunis au Centre chinois de conservation et de recherche sur le panda géant et à la Base de recherche de Chengdu pour l’élevage du panda géant à l’occasion de la Fête du Printemps. Au total, 45 bébés pandas sont nés dans ces deux centres d’élevage en 2025. » En bas à droite, le logo de l’agence de presse nationale Xinhua. Compte X du Quotidien du Peuple

Animal tardivement découvert par l’Occident, le panda géant est devenu au fil des décennies un symbole savamment construit par Pékin, bien plus politique que culturel. La séquence diplomatique de fin 2025 — marquée par le départ des pandas de Beauval et la visite présidentielle en Chine — a rappelé au grand public l’importance de cette mascotte. Sur les réseaux sociaux, la Chine utilise la puissance émotionnelle du panda pour tisser des liens affectifs avec l’audience mondiale. Une opération de charme numérique dont l’efficacité tient à un ressort psychologique universel, celui de l’attendrissement face aux traits juvéniles.


À la fin de l’année 2025, des pandas se sont imposés, contre toute attente, comme l’un des sujets visibles de la vie médiatique et diplomatique française. Cette attention est d’abord liée au départ du couple de Huan Huan et Yuan Zi, les deux pandas géants qui avaient vécu treize ans au ZooParc de Beauval avant de regagner la Chine le 25 novembre 2025. Motivé notamment par l’état de santé de Huan Huan, leur retour à Chengdu a suscité une forte émotion : cérémonies d’adieu, reportages nostalgiques, vidéos de fans et messages affectueux sur les réseaux sociaux ont rappelé que ces animaux étaient devenus de vraies célébrités en France et des symboles de la relation franco-chinoise.

Quelques jours plus tard, la visite d’État d’Emmanuel Macron en Chine, du 3 au 5 décembre, a replacé les pandas au centre du récit diplomatique. À Chengdu, Brigitte Macron a retrouvé Yuan Meng, premier panda né en France en 2019, et dont elle est la marraine. Parallèlement, la Chine annonçait un nouveau cycle de coopération avec la France autour du panda géant, avec l’arrivée prévue d’un nouveau couple à Beauval en 2027.

Derrière cette séquence apparemment attendrissante se pose pourtant une question centrale de communication internationale : comment un animal simplement perçu comme mignon, inoffensif et universellement aimable peut-il devenir une ressource stratégique de diplomatie publique et d’influence, notamment numérique ?

Un symbole politique réinventé par l’histoire

Contrairement à une idée largement répandue aujourd’hui, le panda géant n’a pas toujours occupé une place centrale dans l’imaginaire politique chinois. Les références à cet animal demeurent relativement rares dans les registres historiques et littéraires chinois, et sa découverte par le monde occidental ne remonte qu’à 1869, lorsque le missionnaire français Armand David en propose la première description scientifique.

Ce n’est qu’au XXe siècle que le panda acquiert une visibilité internationale croissante, avant d’être progressivement investi d’une fonction politique et diplomatique. Les premières utilisations diplomatiques du panda remontent à la République de Chine durant la Seconde Guerre mondiale. Un épisode fondateur se produit en 1941, lorsque le régime nationaliste dirigé par le Kuomintang souhaite remercier le gouvernement américain pour son soutien à la Chine dans la guerre de résistance contre l’invasion japonaise. Madame Chiang Kai-shek organise alors l’envoi aux États-Unis de deux pandas géants, Pan Dee et Pan Dah. Le choix de ces animaux comme présents diplomatiques s’explique notamment par la popularité qu’ils avaient déjà acquise auprès du public américain à la suite de leur introduction en Occident par Harkness et Tangier-Smith dans les années 1930 et 1940.

La République populaire de Chine, instaurée en 1949, reprendra cet héritage en l’inscrivant dans un projet idéologique plus large.

Dans les années 1950, les recherches zoologiques et paléontologiques consacrées au panda furent mobilisées pour illustrer les principes du « matérialisme dialectique », promouvoir une conception socialiste de la science et contribuer à la construction de symboles nationaux enracinés dans le territoire chinois. Le panda apparaît ainsi moins comme un symbole culturel immémorial que comme une construction politique relativement récente, associée à la légitimation scientifique, nationale et diplomatique du régime.

Depuis les années 1950, la diplomatie du panda — qui s’inscrit dans la stratégie maoïste de la diplomatie du peuple — est petit à petit mise en pratique par Pékin. Originalement, cette diplomatie animalière chinoise vise à offrir ou louer des pandas géants à des pays partenaires pour symboliser l’amitié et la coopération. La diplomatie du panda est devenue populaire après la visite du président Richard Nixon en Chine en 1972 : le gouvernement de Mao Zedong envoya alors un couple de pandas comme cadeaux d’État aux États-Unis pour symboliser le dégel des relations sino-américaines.

First Lady Pat Nixon welcomes pandas to the National Zoo, 20 avril 1972, US National Archives.

Les pandas géants sont très rapidement devenus des stars médiatiques du fait de leur apparence attendrissante de peluches et de leur comportement maladroit. Dès lors, la diplomatie du panda s’est progressivement transformée en une pratique représentative de la diplomatie publique à la chinoise.

À partir des années 2010, les autorités chinoises ont mis en place une politique invitant les entreprises à « sortir du territoire (zou chu qu, 走出去) », c’est-à-dire à chercher à s’étendre dans des pays étrangers. Dans ce cadre, les médias chinois ont reçu des subventions conséquentes pour internationaliser leurs pratiques journalistiques et communicationnelles.

La mise en pratique de cette politique a été largement facilitée par l’essor précoce de la numérisation de la diplomatie publique en Chine. Celle-ci a rapidement fait du panda un animal médiatique emblématique. Symbole de bienveillance par excellence, le panda incarne l’image apaisée et amicale que Pékin entend projeter sur la scène internationale, en particulier à travers les réseaux sociaux.

La néoténie, ressort biologique d’une stratégie d’influence

La réussite du panda comme star de la diplomatie publique chinoise n’est pas seulement due à sa rareté en tant que trésor national de la Chine ; elle émane surtout de son image. En effet, les caractéristiques physiques du panda correspondent à ce que l’on décrit des traits considérés comme mignons. Selon l’éthologiste Konrad Lorenz, ces traits mignons correspondent à une néotonie (kindchenschema), terme qui désigne un ensemble de caractéristiques physiques juvéniles qui déclenchent chez l’humain une réaction émotionnelle positive face à ce qui est perçu comme mignon ou attendrissant.

Ce schéma de néotonie se manifeste par des caractéristiques physiques telles qu’un front haut et bombé, une tête disproportionnellement grande, un visage arrondi, de grands yeux, des joues pleines, ainsi que des membres courts ou épais. Quand ces éléments sont mobilisés, ces déclencheurs qualifiés de supra-naturels pourraient activer, entretenir et renforcer un sentiment d’attendrissement et de tendresse chez l’humain.

Enfin, cette néotonie favoriserait aussi le déclenchement de mécanismes innés, comme ceux consistant à exprimer ses émotions et, chez les adultes, à protéger les êtres jugés faibles et juvéniles. Dans ce cadre, bien que potentiellement dangereux, le panda incarne une figure hautement attachante : son visage rond, les cercles noirs entourant ses yeux, son allure pataude et ses mouvements maladroits contribuent à façonner une image attendrissante et inoffensive.

Le panda, visage bienveillant de la Chine

Dans ce contexte, une série d’enquêtes sur la diplomatie numérique du panda est menée depuis 2019 (voir ici, ici, ici ou encore ici. L’objectif est d’étudier la façon dont les autorités de Pékin utilisent les comptes Twitter (actuellement X) de leurs médias nationaux, dont l’agence de presse Xinhua, le journal Le Quotidien du Peuple ou encore la chaîne de télévision CGTN pour mettre en scène la diplomatie du panda.

Cette série d’enquêtes empiriques conduit à une conclusion éclairante. Loin d’être anodin et innocent, le contenu publié par Pékin sur Twitter sur le thème du panda revêt une dimension profondément politisée dans le cadre de la diplomatie numérique chinoise. À partir d’une analyse fine du discours et du contenu visuel de tous les tweets collectés, nous avons mis en évidence un double objectif stratégique de ces contenus sur le panda, d’apparence purement ludique et anodine.

Tout d’abord, ils se mettent au service de la diffusion du discours officiel chinois sur la scène internationale de manière subtile. Chaque fois qu’un événement diplomatique impliquant un panda se produit — par exemple la naissance d’un bébé panda dans un zoo étranger ou la célébration de l’anniversaire d’un panda loué à l’étranger, etc. —, les médias chinois en profitent pour rappeler les messages politiques de Pékin. Il s’agit soit de l’amitié sino-étrangère et de la coopération gagnant-gagnant, soit du rôle de la Chine comme puissance bienveillante et défendant la paix. Un tweet typique de ce type de message politisé est d’associer une photo attendrissante de panda à un commentaire qui souligne les bonnes relations entre la Chine et tel pays, ou à une déclaration d’un dirigeant chinois sur la coopération internationale.

Ensuite, ces tweets au sujet de pandas visent à accumuler du capital sympathie pour la Chine. Grâce à son attrait universel, le panda est devenu un vecteur d’émotion positive particulièrement efficace. Les médias chinois exploitent à fond ce filon en publiant massivement sur Twitter des photos attendrissantes, des vidéos amusantes, ou encore des images mouvantes (gifs) animées de pandas joueurs. Ces contenus visuels permettent d’accroître l’attractivité de la Chine par un placement stratégique d’images accompagnées d’un récit présentant le pays de façon positive (par exemple, « Les pandas géants enchantent les visiteurs du monde entier dans la base de Chengdu »). Autrement dit, grâce à cette mascotte vivante, la Chine cherche à mettre en œuvre une stratégie de nation branding ludique.

Comme nous l’avons formulé ailleurs, « l’image universelle du panda aide Pékin à surmonter les énormes difficultés de langue, de politique et de culture » dans [sa communication internationale]. Même sans comprendre le chinois ni avoir d’affinités particulières avec la Chine, les internautes peuvent être touchés par une vidéo ou une image attendrissante de panda et, inconsciemment, associer ce sentiment positif à l’image de la Chine elle-même. C’est une manière douce et « apolitique » d’influencer les perceptions.


Ce travail a été réalisé dans le cadre du projet PubDiplo, cofinancé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et le Research Grants Council (RGC) de Hongkong (Références : ANR-25-CE41-4061/RGC-A-HKBU203/25).

The Conversation

Ce travail a été réalisé dans le cadre du projet PubDiplo, cofinancé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et le Research Grants Council (RGC) de Hong Kong (références : ANR-25-CE41-4061 / RGC-A-HKBU203/25).

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