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30.03.2026 à 11:12

Écouter résonner les crises dans les parcours de vie de deux entrepreneuses : découvrir l’impact d’une lecture sensible au long cours

Julie Tixier, Maîtresse de Conférences en sciences de gestion, Université Gustave Eiffel
Amélie Notais, Maîtresse de Conférences en Sciences de Gestion, Le Mans Université, Le Mans Université
Le parcours de deux entrepreneuses montre à quel point celui-ci est indissociable de la notion de crise. Traverser une crise, c’est un moyen de se transformer et de transformer son projet.
Texte intégral (2209 mots)

Loin des clichés et des récits édifiants d’entrepreneurs héroïques, l’examen du parcours de deux femmes montre au contraire que le processus n’est pas linéaire. Traversant des crises successives, Claire et Fatou s’affirment au fil de la démarche prouvant qu’« on ne naît pas entrepreneuse, on le devient ».


Qu’elle soit climatique, économique ou encore sanitaire, la crise toucherait en priorité les femmes. En effet, les femmes représentent 70 % des travailleurs pauvres et, selon les Nations unies, face aux crises climatiques, les femmes seraient quatorze fois plus susceptibles de mourir que les hommes, principalement en raison d’un accès limité à « l’information, d’une mobilité restreinte, d’un manque de prise de décision et de ressources ».

Pour autant, des femmes s’emparent parfois de certains de ces moments instables, au travers de l’entrepreneuriat. Les parcours suivis sur plusieurs années de Fatou et de Claire (les prénoms ont été changés, ndlr), deux entrepreneuses, sont mobilisés pour dépasser la seule lecture objective, linéaire et extrinsèque de la crise. Ces parcours sont analysés plus en détail dans un article de la revue RIMHE.

L’approche féminine et féministe de cette recherche « embrasse des formes de théorisation plus humaines, plus fluides et plus ouvertes, ancrées dans des questions qui nous sont véritablement proches (…) et qui reconnaissent notre ancrage dans notre monde et notre responsabilité envers les autres ». Cette posture phénoménologique saisit « l’expérience vivante du monde » de deux entrepreneuses singulières. Elle amène à essayer de comprendre les significations, les logiques et le sens des éléments vécus, observés.

Cette logique nous a guidées pour rendre compte au plus près des ressentis, des parcours des femmes dans leur entièreté : factuelle, émotionnelle, relationnelle. La granularité fine de l’étude de ces deux récits permet d’explorer la richesse d’une lecture deleuzienne de l’entrepreneuriat en train de se faire et d’illustrer un « devenir entrepreneuse » qui s’inscrit dans la lignée de ce que Deleuze et Guattari ont défini comme le « devenir femme ».

En adoptant une méthodologie longitudinale, cette recherche met en évidence comment il est possible de composer avec, voire de transcender, les crises et de se construire en fonction d’elles.

Identité entrepreneuriale en construction

Les crises apparaissent de façon régulière dans leur vie. Claire et Fatou racontent combien chaque crise peut être à l’origine d’une insécurité, d’une instabilité, et ainsi amorcer un diagnostic, conduire à une réflexion voire à une évolution de l’identité et/ou du projet entrepreneurial. Ce sont autant de turbulences et de rencontres qui, suivant le moment de l’histoire de l’entrepreneuse, peuvent conduire ou non à une résonance qui orientera plus ou moins durablement les pratiques de l’entrepreneuriat et la construction de l’identité entrepreneuriale.

« J’étais dans une période où je me disais que ce serait intéressant d’entreprendre, mais c’est vraiment la rencontre de mon associée et le fait que c’était le bon moment pour moi pour me dire, “Allez, c’est parti !” »
(Claire.)


À lire aussi : La femme pour l’entrepreneuriat social, l’homme, pour l’entrepreneuriat tout court… Archéologie d’une croyance


Pour sa part, au cours d’un master 2, Fatou réalise un travail en groupe sur un habitat intergénérationnel innovant en milieu ouvert pour des cas d’Alzheimer, dans une maison « à taille humaine ». Pour cette femme qui s’engage dans les études, après dix ans de vie professionnelle comme assistante sociale, il s’agit d’un temps de rupture pour se consacrer à ce qui lui tient à cœur. C’est ce travail universitaire qui va résonner avec son désir d’entreprendre pour travailler à un modèle inclusif pour les personnes âgées.

À chacune son déclic

Fatou est la seule de son groupe à souhaiter œuvrer à la concrétisation d’un tel projet. Elle choisit de rechercher et d’adapter son projet à son environnement plus urbain. Parallèlement, elle saisit l’opportunité de devenir étudiante-entrepreneuse pour bénéficier d’un coaching. À l’issue de son master 2 en économie sociale et solidaire, Fatou décide d’intégrer un nouveau master 2, spécialisé en entrepreneuriat (en alternance), afin de tout mettre en œuvre pour son projet.

Claire est cadre, directrice des achats d’un grand groupe, quand elle découvre le portrait d’une porteuse de projet à impact dans un magazine engagé en faveur de l’écologie. Cette découverte fortuite sème la graine, ouvrant son chemin vers l’entrepreneuriat. Le témoignage de cette femme qui a son âge et semble partager avec elle un ensemble de valeurs lui « parle ».

Au moment de cette lecture, elle sait qu’elle devra bientôt quitter son poste pour suivre son mari, muté dans une nouvelle région. Après en avoir discuté, le couple a fait ce choix familial délicat de déménager, et ce, malgré l’absence de perspectives professionnelles pour Claire au sein de son entreprise dans ce nouveau lieu de résidence.

Contacts en ligne

C’est dans ce contexte incertain qu’elle s’efforce de provoquer la rencontre de cette porteuse de projet à impact. En quelques clics, Claire identifie l’incubateur de cette entrepreneuse et ses coordonnées. Elle la contacte et, peu après leur premier échange téléphonique, les deux femmes s’associent. La région au sein de laquelle la famille de Claire s’installe s’avère rapidement intéressante pour son projet entrepreneurial. Elle lui offre un territoire d’accueil chaleureux au sein duquel déployer son entreprise.

Claire est en région, et son associée à Paris. Cette gestion bicéphale s’accoutume bien de la distance géographique et en fait même rapidement un atout pour répartir les tâches de chacune. Ce qui, au début, s’apparente à une crise professionnelle (pas de poste de même niveau possible sur le nouveau territoire d’affectation de son mari) est transformé par Claire en une opportunité. Elle décide de se lancer dans une nouvelle aventure professionnelle et d’ouvrir la porte de l’entrepreneuriat.

La crise, un moment décisif pour un autodiagnostic

Pour Fatou comme pour Claire, on s’aperçoit que l’intention d’entreprendre prend forme après une crise, un moment décisif, empli de doutes et d’instabilités et, simultanément, propre à l’autodiagnostic : la formation pour l’une, la mobilité géographique contrainte pour l’autre. La crise est l’étincelle qui alimente le feu entrepreneurial. Toutes deux permettent aux signaux qu’elles lisent et/ou entendent de résonner suffisamment fort pour s’inscrire dans leur parcours et les mettre en action. Claire résume cela en ces termes :

« J’avais certainement un peu les oreilles ouvertes sur ce type de sujet ! »

Elles laissent cette résonance faire écho, se propager, grandir et ainsi façonner leur idée d’entreprendre et de devenir entrepreneuse. La crise apparaît dans les parcours de Fatou et de Claire comme plurielle.

Un chamboulement interne

Durant un « hackathon » (concours d’innovation en temps limité, ndlr), des étudiants en alternance, souvent en reprise d’études, travaillent sur le projet de Fatou. Leurs connaissances professionnelles du secteur et de ses impératifs sont mises à profit durant trois jours. Fatou mesure l’importance de ces conseils, et l’on perçoit physiquement le chamboulement interne de Fatou qui absorbe le choc de l’afflux d’éléments à prendre en considération.

Les retours des étudiants, notamment sur les plannings de demandes de financement, sur les lieux potentiels, sur les subventions et sur le budget de fonctionnement, sont autant d’éléments qui la propulsent dans un autre périmètre de son projet. Très vite, elle analyse et reconfigure son projet en fonction des éléments fournis et avance considérablement dans sa démarche. Elle se retourne vers nous pour nous confier, abasourdie :

« Ils m’ont fait gagner deux ans dans mon projet ! »

Elle a pleinement conscience de l’intérêt de ces rencontres et souhaite les multiplier de manière continue. Quelques mois plus tard, grâce à une rencontre avec le maire d’une ville voisine, elle a pu trouver la maison qui abrite aujourd’hui son projet et se lance dans les travaux d’aménagement du lieu.


À lire aussi : Le microcrédit, un outil financier qui peut coûter cher aux femmes


Une identité qui s’affirme

C’est à trois reprises que Fatou s’est présentée comme entrepreneuse auprès de trois groupes d’étudiant·es différents. À chaque fois, nous avons clairement observé une évolution quant à sa posture en tant qu’entrepreneuse. Elle se présente aux étudiant·es, la première fois en tant qu’ancienne étudiante, puis de plus en plus comme entrepreneuse. Au travers de l’exercice structurant du pitch entrepreneurial, Fatou affirme son identité d’entrepreneuse et prend confiance en elle dans ce nouveau costume.

Plusieurs mois les débuts de Claire dans l’entrepreneuriat, son mari perd son emploi. La famille se retrouve alors dans une nouvelle région, où elle a emménagé pour un travail qui n’existe plus. Après le choc de la nouvelle, Claire trouve certains avantages à cette période d’inactivité de son mari. Elle découvre la gestion d’un business sans la pression des tâches quotidiennes, déléguées totalement à son mari :

« Quand on n’a pas que cela à faire, on peut avancer, c’est facile. »

Durant cette période, elle recrute et fait grandir l’équipe qui l’entoure en région.

« Femmes, cheffes d’entreprise », M6 Media Bank, 2023.

Entreprendre, un travail émotionnel

Plus que la crise, cette analyse montre que c’est ce que l’on en fait, chemin faisant, qui compte. L’étude en quelques étapes clés des parcours de ces deux entrepreneuses illustre la nécessité de mieux observer et de rendre compte du travail émotionnel, de digestion de la crise, de diagnostic qui trame l’entrepreneuriat en train de se faire. Loin d’être exceptionnelles, les crises se révèlent récurrentes, dès lors que le chercheur ou la chercheuse dézoome et considère le parcours entrepreneurial dans sa dynamique.

Nous donnons à voir une trajectoire qui compose avec les crises, s’en arrange et parfois les transcende. Les crises, d’intensité et de nature variables, rythment le parcours, et certaines contribuent à le nourrir. L’inscription des crises dans un contexte sensible, subjectif et sur un temps long permet de saisir l’importance de leur résonance en tant qu’élément transformatif.

Tantôt fondatrice, tantôt incrémentale, la crise peut largement contribuer à façonner l’entrepreneuriat en train de se faire. Elle forme une brèche régulière qui pousse à avancer, à construire et à se construire comme entrepreneuse. Tout au long du parcours entrepreneurial, les cheffes d’entreprise performent et affinent progressivement leur identité entrepreneuriale. La notion de crise comme rencontre, au sens deleuzien, avec ce « dehors, quelque chose qui brutalise les schémas de pensée préétablis », est ici revisitée à l’aune de l’identité en train de se faire, et d’un devenir entrepreneuse.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

30.03.2026 à 11:12

Quand l’IA trahit les identités professionnelles

Youssef Souak, PhD - Assistant Professeur- INSEEC Business School, INSEEC Grande École
Claudia-Roxana RUSU, Professeure assistante, ESSCA School of Management
Demba Ousmane DIOUF, Professeur assistant en marketing, PSB Paris School of Business
L’IA est un outil qui finit par changer celles et ceux qui l’utilisent. En particulier, c’est l’identité professionnelle des personnes qui est affectée. Notamment celle des plus jeunes.
Texte intégral (2165 mots)
Le recours à l’IA n’est pas neutre quant à la définition de l’identité professionnelle des individus (visuel créé par IA).

Utilisée dans un cadre professionnel, l’IA est souvent perçue comme un simple outil. Son usage peut pourtant avoir un impact sur la façon dont les individus construisent leur identité au travail. Les jeunes professionnels sont particulièrement exposés et pourraient rencontrer à terme des difficultés à reconnaître qui ils sont vraiment.


Votre CV est rédigé par ChatGPT. Votre profil LinkedIn, peaufiné par un algorithme. Vos mails professionnels sont corrigés en temps réel. Les conséquences de l’usage de l’intelligence artificielle (IA) dans un cadre professionnel ne se limitent pas à un gain de temps et d’efficacité. C’est votre identité professionnelle qui est en train de se redéfinir. Silencieusement. Profondément.

Il vaudrait mieux que ce ne soit pas à votre insu.

Être ou ne pas être authentique

Imaginez deux candidats à un même poste. L’un a rédigé sa lettre de motivation à la main, laborieusement, avec ses propres mots. L’autre a utilisé un assistant d’IA générative pour structurer, affiner et polir son discours en quelques minutes. Lequel est le plus compétent ? Lequel est le plus authentique ? Et surtout, lequel est le plus vraiment lui-même ?

Ces questions émergent aujourd’hui au cœur du marché du travail. De plus en plus, elles seront au centre du monde professionnel.


À lire aussi : Salariés, chefs d'entreprises : l'IA va tout changer, profitez-en !


« L’intelligence artificielle générative (IA générative) est une catégorie d’IA qui se concentre sur la création de données, de contenus ou de choses artistiques, de façon indépendante. Elle diffère de l’IA classique, qui se concentre, quant à elle, sur des tâches spécifiques telles que la classification, la prédiction ou la résolution de problèmes. L’IA générative vise à produire de nouvelles données qui ressemblent à celles créées par des êtres humains, que ce soit sous forme de textes, d’images ou encore de musique, par exemple»,

indique un article publié par Big média.

L’essor fulgurant des outils d’IA générative (Lechat, ChatGPT, Copilot, Claude…) transforme non seulement la manière dont nous travaillons, mais aussi la manière dont nous nous présentons, dont nous évaluons nos compétences, et dont nous construisons notre identité professionnelle.

C’est ce que révèle une étude qualitative menée auprès d’étudiants en alternance et de professionnels en activité dans des secteurs variés. À travers vingt-cinq entretiens approfondis, une double tension est apparue avec une fréquence remarquable : l’IA comme levier de professionnalisation… et l’IA comme source d’interrogation sur soi.

Qui parle ?

L’identité professionnelle n’est pas un fait donné. Elle se construit dans les interactions, les reconnaissances, les réussites accumulées. Depuis les travaux fondateurs du sociologue Claude Dubar, on sait que l’identité au travail résulte d’une transaction permanente entre ce que l’on pense être et ce que les autres reconnaissent en vous.

Or, l’IA vient perturber cette transaction. Quand une machine formule à votre place un argument que vous n’auriez pas trouvé seul, que reste-t-il de votre contribution réelle ? Que dit de vous le fait que vous ayez su bien poser la question ?

Quand un algorithme optimise votre profil LinkedIn de façon à en maximiser la visibilité, est-ce encore vous qui parlez ?

Plusieurs professionnels interrogés dans le cadre de notre étude expriment ce malaise avec une acuité saisissante. La frontière entre assistance et substitution devient floue, et avec elle, la frontière entre compétence réelle et compétence simulée.

« Quand j’utilise l’IA, j’ai l’impression que mon travail n’est pas honnête, que c’est pas vraiment moi qui l’ai fait. Le fait de tout donner à un outil remet en question mes propres capacités et la valeur que j’attribue à mon investissement. »
Étudiant en alternance dans le secteur financier.

Une forte tension identitaire

Ce témoignage n’est pas isolé. Il révèle une tension identitaire profonde entre l’identité « pour soi » – fondée sur l’effort, l’expertise, l’investissement personnel – et l’identité « pour autrui », c’est-à-dire l’image projetée vers les recruteurs, les collègues, les clients. L’IA peut soigner la seconde tout en fragilisant la première.

Cette fragilisation est d’autant plus insidieuse qu’elle opère à bas bruit. Ce n’est pas une perte de compétence objectivable, mais un ébranlement de la confiance en sa propre valeur. Ce que les psychologues nomment le « sentiment d’efficacité personnelle », théorisé par Albert Bandura, est mis à rude épreuve.

Ce phénomène a désormais un nom dans la littérature en sciences de gestion : la « menace de l’identité professionnelle » (Professional Identity Threat)

Une étude internationale publiée en 2025 dans la revue AI & Society confirme que plus un professionnel perçoit l’IA comme une menace pour son identité, moins il est enclin à l’adopter. Or, l’article montre également que les professionnels qui ont le plus besoin de maîtriser l’IA pour protéger leur position sont précisément ceux qui résistent le plus à l’adopter. Ceci crée un paradoxe productif et identitaire à la fois.

L’efficacité personnelle, une croyance ancrée dans l’expérience

Le sentiment d’efficacité personnelle désigne la conviction qu’a un individu de sa capacité à accomplir des tâches données. Ce n’est pas l’estime de soi en général mais une croyance spécifique, ancrée dans l’expérience : « Je suis capable de faire ce travail, même lorsque c’est difficile. »

Or, l’usage répété de l’IA peut progressivement éroder cette conviction. Plusieurs participants à notre étude décrivent un phénomène de dépendance progressive, presque invisible. On commence par vérifier un mail avec l’IA. Puis on ne sait plus envoyer un mail sans elle.

« Même si je suis sûre de moi, j’ai quand même ce réflexe automatique d’aller vérifier. Et ça crée une perte de confiance. Je me demande comment est-ce qu’avant je faisais sans l’IA ? »
Étudiante en alternance dans un cabinet de recrutement spécialisé dans la santé.

Plus ou moins de compétences

Ce témoignage illustre un paradoxe majeur. Conçue pour augmenter les capacités humaines, l’IA peut in fine les fragiliser psychologiquement. Non parce que l’individu perd réellement ses compétences, mais parce qu’il cesse de croire en elles indépendamment de l’outil.

Ce glissement est particulièrement préoccupant pour les jeunes professionnels en phase de construction identitaire. Ils n’ont pas encore accumulé suffisamment d’expériences fondatrices pour asseoir leur confiance sur un socle solide. L’IA risque alors de court-circuiter ce processus d’apprentissage par l’erreur et le dépassement de soi, pourtant essentiel au développement de l’identité professionnelle.

L’article de Nir Eisikovits et de Jacob Burley publié dans The Conversation, évoquait déjà les questions éthiques soulevées par l’utilisation de l’IA en contexte d’apprentissage d’étudiants du supérieur. Leur réflexion met en évidence le phénomène de « décharge cognitive » au cœur de la déstructuration du processus d’acquisition des connaissances.

En revanche, chez les professionnels expérimentés, l’équation semble différente. Forts d’un sentiment d’efficacité consolidé par des années de pratique, ils utilisent l’IA comme un amplificateur, non comme une béquille. Elle « professionnalise », « structure », « met des mots plus justes » – sans remettre en cause leur conviction d’être l’auteur véritable du travail produit.

Se vendre ou se trahir ?

Le personal branding ou marque personnelle, désigne la stratégie par laquelle un individu construit et diffuse une image professionnelle cohérente pour se différencier sur le marché du travail. LinkedIn en est l’arène principale, mais il s’étend à tout ce qui construit la réputation du salarié, aussi bien ses publications que ses interventions et autres recommandations.

L’IA transforme profondément les règles de ce jeu. Elle permet de produire des contenus « polishés », des profils optimisés, des CV sans fautes, quel que soit le niveau réel de l’individu. Elle démocratise la qualité de surface tout en risquant de niveler par le haut une concurrence déjà féroce.

Fnege Médias, 2025.

Un révélateur de fragilité

L’un des enseignements les plus marquants de cette recherche est peut-être le suivant : loin d’inventer les fragilités identitaires, l’IA agit comme un révélateur. Quand un étudiant ressent que son travail « n’est pas vraiment lui » lorsqu’il utilise l’IA, c’est souvent le signe que son identité professionnelle n’est pas encore suffisamment ancrée pour résister à l’intermédiation technologique.

En revanche, ceux qui disposent d’une identité professionnelle solide, construite sur des expériences vécues, des réussites reconnues, une trajectoire cohérente, intègrent l’IA sans s’y perdre. Ils la décrivent comme « une version améliorée d’eux-mêmes », non comme un substitut.

Ce constat a des implications importantes pour les établissements d’enseignement supérieur. Former des étudiants à l’IA ne peut pas se réduire à leur apprendre des outils. Il faut les aider à construire, avant tout, une identité professionnelle assez robuste pour que l’IA reste un levier et ne devienne pas une prothèse.

Apprendre à construire une identité

Développer cette identité suppose de travailler la réflexivité : la capacité à observer ses propres actions, à reconnaître ce qui vient réellement de soi et ce que l’on projette sur une machine. Cela implique aussi de mettre en valeur les expériences fondatrices : les échecs, les négociations compliquées, les projets menés jusqu’au bout sans soutien extérieur.

Aux amateurs de science-fiction et aux autres, la question n’est pas tant de savoir si l’IA va « prendre » les emplois. Elle est autrement plus subtile et plus urgente : l’IA va-t-elle vampiriser les identités professionnelles des individus ?


Cet article est fondé sur une étude qualitative, menée entre décembre 2025 et janvier 2026, s’appuyant sur 25 entretiens semi-directifs approfondis auprès d’étudiants en alternance et de professionnels en activité (assurance, finance, commerce, droit, management, technologie). Les auteurs remercient Yaël Salomon, étudiante de l’Inseec Grande École, pour sa contribution à la collecte et à la retranscription des données empiriques qui fondent cette étude.

The Conversation

Claudia-Roxana RUSU est membre de laboratoire de recherche IRGO de l'Université de Bordeaux.

Demba Ousmane DIOUF et Youssef Souak ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

30.03.2026 à 11:11

Robots, IA, numérique : et si les syndicats accéléraient la transformation technologique ?

Patrice Laroche, Professeur des Universités en sciences de gestion, Université de Lorraine
Le lien entre présence de syndicats et adoption de technologies innovantes n’est pas forcément celui qu’on croit. Tout dépend du contexte institutionnel.
Texte intégral (1628 mots)

Robots, intelligence artificielle, numérique : à mesure que les technologies transforment le travail, les syndicats sont souvent présentés comme un obstacle à l’innovation. Sur quelles preuves repose cette opinion ? Et si, loin de freiner la transformation technologique, le dialogue social pouvait aussi l’accélérer… Au-delà des discours à l’emporte-pièce, les syndicats de salariés constituent-ils vraiment un frein à l’innovation technologique ? Ou sont-ils, dans certains contextes, un atout ?


Profondément ancrée, la représentation des syndicats comme étant par nature hostiles aux innovations et au changement technologique repose davantage sur des idées reçues que sur des résultats empiriques robustes. Les statistiques internationales disponibles ne suggèrent pas de relation mécanique négative entre syndicalisation et adoption de nouvelles technologies (Figure 1).

En effet, les pays nordiques, caractérisés par une forte syndicalisation, figurent parmi ceux où l’usage de l’IA est le plus répandu, tandis que plusieurs pays faiblement syndiqués affichent de façon égale des niveaux d’adoption modestes. Cette dispersion suggère que la présence syndicale, en elle-même, n’explique pas les écarts d’adoption technologique. Ces écarts invitent plutôt à s’intéresser aux cadres institutionnels et aux modalités du dialogue social.

Figure 1 – Syndicalisation et adoption de l’IA dans les entreprises européennes en 2024

Un débat ancien et loin d’être tranché

En fait, la relation entre syndicats et investissement productif est l’un des grands classiques de l’économie du travail.

Avec mon collègue Chris Doucouliagos, nous avions d’ailleurs proposé, il y a quelques années, une méta-analyse de la littérature sur cette question. Cette étude montrait que les effets des syndicats sur l’investissement et l’innovation étaient loin d’être univoques et dépendaient fortement des contextes institutionnels.

Elle mettait en évidence une opposition récurrente entre deux visions théoriques :

  • d’un côté, les syndicats comme freins à l’investissement ;
  • de l’autre, les syndicats comme acteurs du dialogue social susceptibles de favoriser des stratégies de long terme.

C’est précisément dans le prolongement de ce débat que s’inscrit, aujourd’hui, la question de l’adoption des technologies numériques avancées.


À lire aussi : La responsabilité sociale des entreprises, un outil pour court-circuiter les syndicats ?


Débats théoriques

La théorie économique n’offre pas une prédiction unique quant au rôle des syndicats. Dans une représentation néoclassique standard, la présence syndicale est associée à la hausse du coût du travail. À technologie donnée, cette augmentation du salaire relatif incite les entreprises à substituer du capital au travail, ce qui peut se traduire par davantage d’investissement productif ou technologique.

À l’inverse, la théorie dite du hold-up, proposée initialement par les économistes américains Benjamin Klein, Robert Crawford et Armen Alchian, souligne un mécanisme de désincitation à investir. En anticipant qu’une partie des gains liés à l’investissement pourra être captée plus tard par les salariés (à travers la négociation salariale, par exemple), l’entreprise peut renoncer à certaines technologies pourtant techniquement accessibles, conduisant à un sous-investissement.

Enfin, une troisième approche met l’accent sur le rôle des syndicats comme mécanismes de voix collective. En facilitant la coordination, la formation et l’acceptation du changement, le dialogue social peut rendre l’investissement plus efficace et plus durable.

L’influence du cadre institutionnel de négociation

L’importance relative de ces mécanismes dépend étroitement du cadre institutionnel dans lequel s’exerce la représentation syndicale, comme l’ont souligné les économistes Justus Haucap et Christian Wey. En particulier, l’effet des syndicats sur l’adoption des technologies numériques dépend étroitement du niveau auquel s’organise la négociation collective et du rôle concret que jouent les représentants du personnel dans l’entreprise.

Avec sa négociation salariale largement centralisée et son dialogue social de proximité, l’Italie est un terrain d’observation particulièrement éclairant. En Italie, la négociation salariale est largement centralisée au niveau des branches tandis que la représentation syndicale en entreprise porte davantage sur l’organisation du travail, la formation et les conditions d’emploi. Cette configuration limite les comportements de captation de rente au niveau de l’entreprise et renforce le rôle des syndicats comme acteurs du dialogue social local.

C’est dans ce contexte qu’une étude récente des économistes Fabio Berton, Stefano Dughera et Andrea Ricci, menée sur plusieurs milliers d’entreprises italiennes, analyse l’adoption des technologies numériques avancées, en mobilisant une méthodologie rigoureuse visant à corriger les biais de causalité.

Des résultats clairs… et contre-intuitifs

Pour dépasser ce problème classique de causalité, les auteurs ont eu recours à une méthode dite des variables instrumentales. Ils exploitent notamment un indicateur original : le niveau de dons de sang par habitant observé au niveau provincial dans les années 1990. Le don du sang reflète des dispositions altruistes et un sens du collectif, qui favorisent la présence syndicale, sans lien direct avec les choix technologiques des entreprises plusieurs décennies plus tard. Combiné à des informations sur la diffusion passée des syndicats par secteur et par région, cet outil permet d’isoler un effet propre de la représentation du personnel sur la transformation numérique des entreprises.

Le constat est sans ambiguïté : les entreprises dotées d’une représentation syndicale ont une probabilité significativement plus élevée d’adopter des technologies numériques avancées. En moyenne, cette probabilité est supérieure d’environ 15 points de pourcentage par an par rapport aux entreprises non syndiquées. Ces entreprises n’adoptent pas seulement plus souvent une technologie, mais en adoptent également un plus grand nombre, signe d’une transformation numérique plus profonde.

Des syndicats pour mieux identifier les résistances internes

Plusieurs mécanismes permettent de comprendre ce résultat. D’abord, la présence syndicale peut réduire les résistances internes face au changement. En donnant aux salariés une possibilité de s’exprimer, elle permet d’anticiper les conflits et de négocier les modalités de la transition technologique.

Ensuite, les entreprises « syndiquées » investissent davantage dans la formation et connaissent une plus grande stabilité de l’emploi. Or, les technologies numériques avancées nécessitent souvent des compétences spécifiques et une accumulation de savoirs internes, qui s’accommodent mal d’un fort turnover.

CFDT Cadres, 2019.

Enfin, le dialogue social contribue à instaurer un climat de confiance propice à l’investissement de long terme. La transformation numérique n’est pas seulement une affaire de machines, mais aussi d’organisation et de coopération.

Les élus du personnel, des agents favorables à la transformation ?

Ces résultats ne signifient pas que la présence syndicale favorise partout et toujours l’innovation. Ils soulignent surtout l’importance du cadre institutionnel. Dans des systèmes où la négociation est très décentralisée et où les syndicats disposent d’un fort pouvoir de fixation des salaires au niveau de l’entreprise, les effets peuvent être différents. Ils mettent également en lumière une limite importante de l’étude italienne : les auteurs ne distinguent pas la nature des organisations syndicales présentes dans l’entreprise.

Or, cette dimension est loin d’être anodine. Dans des contextes marqués par un fort pluralisme syndical, comme l’Italie – ou la France –, les syndicats peuvent poursuivre des stratégies différenciées et entretenir des relations variées avec les employeurs, susceptibles d’influencer les dynamiques d’innovation. Au fond, ce n’est donc pas tant la présence de syndicats qui importe que leurs modes d’action : selon les configurations, ils peuvent tout autant freiner l’innovation que la rendre possible.

À l’heure où l’intelligence artificielle et l’automatisation suscitent de fortes inquiétudes sociales, ces résultats invitent à dépasser une opposition simpliste entre innovation et protection des salariés. La transformation technologique est aussi un processus social, qui gagne à être négocié plutôt qu’imposé. Dès lors, plutôt que d’affaiblir le dialogue social au nom de la compétitivité, il pourrait être plus efficace de le renforcer pour accompagner la transition numérique des entreprises.

The Conversation

Patrice Laroche dirige le programme WAVE (Workplace Arrangements and Voice Effects) financé par l'Agence nationale de la recherche (ANR) au sein du CEREFIGE (Université de Lorraine)

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