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14.10.2026 à 10:33

Pourquoi les petits chiens vivent-ils plus longtemps que les grands ?

Sara Hoummady, DMV, PhD, Associate professor in ethology and animal nutrition, UniLaSalle
Léna Rousseau, Postdoctoral fellow, UniLaSalle
Chez la plupart des animaux, les grandes espèces vieillissent plus lentement que les petites, le chien fait donc figure d’exception.
Texte intégral (1703 mots)
Les chiens de grande race ont tendance à avoir une espérance de vie plus courte que les chiens de petite race. Carl Campbell/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Au sein de l’espèce canine, de réelles différences d'espérance de vie sont observées entre les chiens de petite et de grande race.

  • Un chihuahua peut souffler ses 16 bougies, alors qu’un dogue allemand ne dépasse que rarement les 10 ans.

  • Derrière cette simple observation se cache une véritable question scientifique d'actualité.


Le chien, lorsque l’on regarde à l’échelle intra-spécifique contredit une tendance du vivant au niveau interspecifique : celle qui veut que les espèces de grande taille aient en général une espérance de vie plus longue. L’éléphant vit ainsi des décennies, tandis que le rat, lui, n’a qu’une espérance de vie de trois ans.

Chez le chien, les individus de petites races ont tendance à vivre plus longtemps que ceux de grandes races. Ce paradoxe est au cœur de nombreuses études en gériatrie canine, alors même qu’un médicament est actuellement testé aux États-Unis pour augmenter la longévité des chiens de grande taille.

Une relation claire entre la taille et la longévité

Une étude états-unienne portant sur plus de 2 millions de chiens, suivis par leur vétérinaire au moins deux fois entre janvier 2010 et décembre 2012, a permis d’observer que l’espérance de vie des chiens de taille géante (plus de 40,9 kg) était de 11,11 ans, contre 13,38 ans pour les grandes races (entre 22,7 kg et 40,9 kg), 13,86 ans pour les races de taille moyenne (entre 9,1 kg et 22,7 kg) et 14,95 ans pour les petites races (moins de 9,1 kg), avec une survie supérieure pour les chiens croisés (14,45 ans) comparés aux chiens de race pure (14,14 ans).

Bien que la taille reste un des facteurs importants, ce n’est pas le seul à intervenir. D’autres facteurs semblent jouer un rôle, comme la brachycéphalie (le fait d’avoir un nez très court, comme chez le carlin) ou encore le sexe et le statut reproducteur (stérilisé ou non) de l’individu. Ces tendances se retrouvent dans les bases de données d’autres pays.

Des profils de maladies différents selon la taille

Des données issues du Dog Aging Project apportent des éléments de réponse à ce phénomène. La taille semble associée à la survenue de maladies cutanées, de cancers ainsi qu’à des maladies infectieuses et orthopédiques. Les chiens de grande race sont ainsi plus à risque de certaines maladies chroniques, comme les cancers, tandis que les chiens de petite race développent plutôt des maladies cardiaques ou ophtalmologiques. Une étude se focalisant sur les cancers et leur malignité a mis en évidence que cette dernière augmente globalement avec la taille.

Ces premières données suggèrent une piste : les grandes races seraient plus à risque de certaines maladies mortelles. Mais cette hypothèse ne permet pas, à elle seule, d’expliquer cette différence.

Croissance et vieillissement : des pistes biologiques

Une autre piste est également explorée : celle de la croissance rapide des grandes races. Au cours de ses premiers mois de vie, un chiot dogue allemand passe de quelques centaines de grammes à la naissance, à plus de 50 kg en deux ans. Il s’agit d’une croissance très exigeante sur le plan biologique, comparée à celle d’un chihuahua.

Pour permettre cette croissance, l’organisme active fortement des mécanismes qui stimulent la production et la multiplication des cellules. L’un des principaux acteurs de cette croissance est l’IGF-1 (Insulin-like Growth Factor 1), une molécule proche de l’insuline. Ce facteur de croissance agit comme un signal ordonnant aux cellules de croître, de se multiplier et de fabriquer davantage de protéines. Ce mécanisme a été vérifié au sein de différentes espèces, de la souris à l’humain, il a été démontré qu’une signalisation élevée de l’IGF-1 était associée à une vie plus courte. Chez les chiens, les concentrations d’IGF-1 sont plus élevées chez les grandes races que chez les petites, ce qui crée une réelle différence au sein de la même espèce, une spécificité de l’espèce canine.

Cette croissance accélérée pourrait avoir un coût à long terme : une activité cellulaire et un renouvellement des tissus plus importants pourraient augmenter les dommages cellulaires ou solliciter davantage les mécanismes de réparation de l’organisme. À terme, cela pourrait contribuer à un vieillissement plus rapide.

Cette hypothèse reste toutefois à démontrer, l’IGF-1 n’est probablement pas le seul mécanisme en jeu pour expliquer cette différence de longévité entre les petites races et les races dites « géantes ». D’autres modifications du métabolisme sont également observées. Les cellules des grands chiens présenteraient une activité glycolytique plus importante pour dégrader le glucose et produire de l’énergie. Ces modifications pourraient être liées à une plus forte sollicitation des cellules et, à long terme, contribuer au stress cellulaire et au vieillissement.

Il est aussi possible de citer le tryptophane, un acide aminé utilisé par l’organisme pour fabriquer différentes molécules, dont le métabolisme est différent entre les chiens de grande et de petite race. Or, certaines voies de transformation du tryptophane interviennent dans des processus liés au fonctionnement cellulaire, à l’immunité et à l’inflammation. Cette différence pourrait donc constituer une nouvelle piste de compréhension.

Enfin, une étude de grande ampleur portant sur près de 900 chiens a mis en lumière un nouveau mécanisme qui pourrait expliquer cette différence de longévité. Les chercheurs se sont intéressés à l’épigénétique : les modifications biochimiques qui modifient l’activité des gènes sans en changer le code génétique. Les étiquettes « méthyl », qu’ils ont investigué, empêchent les gènes d’être lus. On sait déjà qu’au cours du vieillissement ces étiquettes sont progressivement perdues. Mais les chercheurs ont montré que chez les grands chiens, ce processus était accéléré par rapport aux petits chiens : ils en perdent 35 % de plus par an. La perte des étiquettes méthyl est ici spécifique à certaines régions mobiles de l’ADN appelées transposons ou gènes sauteurs. La découverte de ces éléments avait d’ailleurs fait remporter le prix Nobel à Barbara McClintock en 1940 ! Libres de se déplacer, les gènes sauteurs induiraient alors les dommages cellulaires liés à l’âge. Les grands chiens souffriraient donc d’un vieillissement plus rapide.

Une question encore ouverte

Il reste encore beaucoup de recherches à mener pour comprendre précisément pourquoi les petits chiens vivent plus longtemps que les grands. Les chiens partagent notre environnement et une partie de notre mode de vie. Ce contexte exceptionnel est également une source d’apprentissage pour les spécialistes du vieillissement humain, ainsi que pour les vétérinaires, afin de mieux cerner les spécificités de chaque espèce et de proposer un accompagnement personnalisé à chacun de nos animaux.

Que l’on partage sa vie avec un Jack Russell terrier (petite race) ou un bouvier bernois (race géante), le rythme du vieillissement se joue en partie dans les gènes, mais aussi dans la qualité de vie offerte au fil des années : cela passe par un suivi régulier du poids, un exercice régulier et un suivi vétérinaire. Les grands chiens nous quittent trop tôt, mais comprendre pourquoi, c’est déjà commencer à réfléchir à la manière de leur offrir, à nos côtés, une vie de qualité.

The Conversation

Sara Hoummady a reçu des financements de la FVE (Federation of Veterinarians of Europe), a travaillé dans l'industrie pharmaceutique vétérinaire et est membre fondatrice de l'Association Française pour la Gériatrie Animale et les Soins Palliatifs.

Léna Rousseau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.10.2026 à 18:07

« Si l’élection avait lieu dimanche prochain… » : une méthodologie contestable au cœur des sondages

Léo Gerville-Réache, Modélisation statistique, Université de Bordeaux
À l’approche de chaque élection, les sondages se multiplient, mais sont-ils vraiment fiables ? Focus sur la méthodologie fragile d’une question couramment posée par les instituts de sondage.
Texte intégral (2163 mots)

L’ESSENTIEL

  • La question la plus utilisée dans les sondages électoraux pose un sérieux problème méthodologique.

  • Elle pousse notamment les électeurs à répondre dans une immédiateté artificielle, elle force une prise de position dénaturée et ignore l’absence d’opinion.

  • Ce type de sondage produit des données biaisées qui influencent le débat politique et les choix des électeurs.


La présidentielle approche, et avec elle revient le rituel du baromètre des intentions de vote, pilier du commentaire politique. Des mois avant le scrutin, pour mesurer le pouls de l’opinion, la quasi-totalité des instituts recourt à la même question :

« Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? »

Cette formule consacrée est souvent présentée comme une simple commodité de recueil. Elle repose pourtant sur une expérience de pensée contrefactuelle qui brouille durablement le débat démocratique.

La sociologie de l’opinion publique documente ce problème méthodologique depuis longtemps. Le protocole de collecte, lui, continue de l’ignorer.

La fiction comme protocole de mesure

Une proposition contrefactuelle repose sur une prémisse explicitement contraire aux faits. Par définition, l’élection n’a pas lieu dimanche prochain (sauf dans la semaine du scrutin).

Ce dispositif impose un double forçage :

  • un forçage temporel : on demande au citoyen d’agir dans une situation d’urgence artificielle, court-circuitant le temps long de la délibération, de la campagne officielle et des débats ;

  • un forçage de l’offre politique : pour poser la question, l’institut doit proposer une liste fermée de personnalités. Or, les candidatures officielles ne sont validées par le Conseil constitutionnel que quelques semaines avant le scrutin. Tester des hypothèses arbitraires des mois à l’avance relève du casting médiatique : cela confère une existence statistique à des candidatures virtuelles tout en invisibilisant des alternatives émergentes.

De plus, l’analyste ne mesure pas un comportement ou une disposition réels dans le monde présent, mais le résultat d’une simulation mentale sous contrainte, aussi imaginaire que contrefactuelle. On fait alors le pari non vérifié (et le plus souvent invalidé) que la règle de décision adoptée par un individu dans ce cadre est identique à celle qu’il adoptera le jour réel du scrutin.

Ce pari n’est pas propre aux sondages électoraux.

Depuis les années 1970, l’économie expérimentale a précisément documenté, sous le nom de « biais hypothétique », l’écart systématique entre ce que des individus déclarent qu’ils feraient dans un scénario fictif et ce qu’ils font réellement une fois la situation concrète. Par exemple, lorsqu’on demande à des individus combien ils seraient prêts à payer pour un bien, les méta-analyses convergent : leur réponse surestime en moyenne de deux à trois fois le montant qu’ils déboursent réellement lorsque la situation se produit.

Rien ne garantit que le vote imaginé un jour ordinaire de campagne échappe à ce même écart entre déclaration et comportement.


À lire aussi : Peut-on faire confiance aux sondages politiques ? Un statisticien nous donne les clés pour les décrypter


La mécanique de l’entonnoir : comment les sondages effacent le doute

Pour bien comprendre l’ampleur de cet artefact (c’est-à-dire un résultat purement artificiel fabriqué par l’outil de mesure lui-même), il faut ouvrir le capot méthodologique des notices déposées par les instituts auprès de la Commission des sondages.

Comment arrive-t-on à publier un graphique avec des barres totalisant 100 % d’opinions exprimées à des mois, voire des années, d’une élection ? Par une mécanique de triple réduction de l’échantillon.

  • Le filtre de la certitude absolue : les instituts évaluent la probabilité d’aller voter, souvent sur une échelle de 1 à 10. Pour établir les intentions de vote, les instituts restreignent leur échantillon aux seules personnes répondant 10/10, c’est-à-dire celles qui se disent « certaines d’aller voter ».

C’est un tri drastique. Affirmer une certitude absolue de participation des mois avant une élection est une posture contraignante, ce qui exclut mécaniquement une grande partie du corps électoral. L’ampleur de cette première coupe a été mise en lumière devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale du 26 mars 2025. Le rapporteur a notamment confronté l’Ifop à un sondage de décembre 2024 : sur 1 101 inscrits interrogés, 814 exprimaient une intention de vote, parmi lesquels 628 seulement se déclaraient certains de se déplacer. Bien que les instituts affirment utiliser l’ensemble du panel pour observer d’autres indicateurs, c’est bien sur ce sous-échantillon final – souvent restreint à environ 60 % du panel initial – que s’appuie le calcul strict des intentions de vote.

  • L’illusion de l’urgence : aux survivants de ce premier filtre, on impose le fameux forçage contrefactuel (« Si l’élection avait lieu dimanche prochain… ») assorti d’une liste arbitraire.

Ce cadre fictif exige une projection artificielle dans l’immédiateté, forçant une prise de position dénaturée. Une démarche méthodologiquement sincère consisterait, au contraire, à respecter la réalité de cette échéance lointaine : il s’agirait de demander aux électeurs pour qui ils auraient le plus de chances de voter à la date effective du scrutin, plutôt que de les forcer à simuler un vote imaginaire.

  • L’invisibilisation des indécis : malgré l’urgence de cette situation fictive, une proportion significative de ces électeurs (entre 15 % et 25 %) pourtant « certains d’aller voter » refuse de choisir un nom, déclarant ne pas se prononcer (NSP) ou vouloir voter blanc.

Que fait la mécanique sondagière ? Si les instituts se défendent d’ignorer ces profils en affirmant les conserver pour analyser l’évolution générale des électorats, tous les excluent de fait lors de la publication médiatique. Comme l’exige la simulation d’un résultat électoral fondé sur les seuls suffrages exprimés, les pourcentages finaux sont systématiquement recalculés uniquement sur le noyau de ceux qui ont donné un nom, afin d’atteindre artificiellement la somme parfaite de 100 %.

Le « déchet » statistique qui était en réalité la donnée

L’argument technique souvent avancé pour justifier ce nettoyage mécanique est celui de l’ « exploitabilité ». Pour les commentateurs en quête de classements, le flou est perçu comme un bruit gênant, un résidu qu’il faut expurger. Le contrefactuel et la pratique du redressement (modifications des données brutes d’un sondage pour rendre l’échantillon plus « représentatif » de la population globale) servent de compresseurs d’indécision.

Pourtant, lorsqu’une part massive des électeurs ne sait pas quoi répondre ou attend la campagne, ce n’est pas un échec de la mesure : c’est l’état réel du système. L’indécision à huit mois du scrutin n’est pas une absence d’opinion, c’est une donnée politique fondamentale.

Le sociologue Pierre Bourdieu formulait déjà cette critique en 1973, dans son texte fondateur « L’opinion publique n’existe pas » : les instituts, en supposant que tout le monde a une opinion et que toutes les opinions se valent, produisent un artefact statistique là où il faudrait au contraire restituer les rapports de force et les degrés d’investissement réels des enquêtés. Le contrefactuel temporel décrit ici n’est jamais qu’une version actualisée et techniquement affinée de ce même mécanisme : il ne se contente plus de faire comme si toutes les opinions se valaient, il fait comme si l’absence d’opinion elle-même n’existait pas.

En éliminant cette zone de flou pour fabriquer des scores lisses, le sondage produit un artefact d’opinion. Cette présentation a des effets directs sur le jeu politique : elle fige prématurément le paysage, dicte le « vote stratégique » selon des rapports de force fictifs et transforme la campagne – censée être un espace de persuasion – en une simple vérification d’un pronostic autoentretenu.

Pour une hygiène du questionnement

Une exigence de rigueur doit s’appliquer dès la conception du protocole d’interrogation. Il faut changer les questionnaires.

La question aujourd’hui favorite des instituts de sondage, « Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? », ne devrait plus être utilisée.

Elle devrait être remplacée par une question ancrée dans le réel, une mesure scientifiquement et démocratiquement sincère, qui laisse place à l’incertitude et à la délibération :

« Dans huit mois se tiendra l’élection présidentielle. Il est possible que les personnalités suivantes se présentent, mais à ce stade, la liste n’est pas définitive. Aujourd’hui, pour laquelle auriez-vous le plus de chances de voter, ou préférez-vous attendre de connaître les candidats officiels, de découvrir leurs programmes et de voir comment la campagne évolue avant de vous prononcer ? »

Cette seconde formulation, certes plus longue, change tout le paradigme de la mesure. En explicitant le statut incertain des candidatures et la distance au scrutin, elle rappelle précisément à l’électeur ce sur quoi il se prononce. Surtout, en intégrant organiquement et explicitement les raisons rationnelles de patienter, elle ne traite plus l’indécision comme un déchet statistique qu’il faudrait cacher. Elle la valide comme une posture civique légitime.

Dans cette configuration, si, par exemple, 50 % des sondés répondent qu’ils attendent le déroulement de la campagne, la donnée publiée sera exactement celle-ci. Ce ne sera plus un « non-résultat », mais la photographie honnête d’un corps électoral en phase de réflexion.

Le respect du suffrage universel commence par le respect de sa temporalité. Un sondage ne devrait pas contraindre l’électeur à mimer le geste d’un vote fictif pour satisfaire le rythme continu de l’actualité et produire des classements prématurés. Reconnaître le droit au doute et à l’observation n’affaiblit pas la valeur de l’information statistique : cela lui redonne sa juste place et sa dignité scientifique et démocratique.

The Conversation

Léo Gerville-Réache ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.10.2026 à 18:06

Santé mondiale : Le multilatéralisme est en crise, mais peut-on vraiment s’en passer ?

Marie-Paule Kieny, Experte en santé publique internationale, présidente du conseil d'administration de la DNDi (Drugs for Neglected Diseases Initiative) et du Medicines Patent Pool, Auteurs historiques The Conversation France
Michel Kazatchkine, Senior Fellow, Institut des Hautes Etudes en affaires internationales et développement, Genève
Sana Kahlaoui de Courcelles, Director, Global Coalition for Social Justice, ILO, Université de Genève
Le multilatéralisme est actuellement en crise. S’il est tentant de le remplacer par des accords de coopération impliquant un nombre de participants plus restreint, cette approche n’est pas toujours la bonne.
Texte intégral (2642 mots)

L’ESSENTIEL

  • En réponse à la crise du multilatéralisme, il est tentant de privilégier des accords de coopération restreints, tels que des coalitions de pays ou des accords régionaux.

  • En santé, certaines fonctions nécessitent une participation universelle pour être efficaces ou légitimes, tandis que d’autres peuvent être organisées à l’échelle régionale ou par des coalitions plus restreintes.

  • La réforme du multilatéralisme ne doit pas consister à le remplacer par un « minilatéralisme », mais plutôt à adapter les architectures de coopération à la nature des enjeux.


Le multilatéralisme à vocation universelle, incarné notamment par le système des Nations unies, traverse une crise profonde. Les rivalités entre grandes puissances entravent le fonctionnement de certaines institutions multilatérales tandis que l’ordre international se fragmente progressivement en blocs concurrents. Les institutions internationales sont, par ailleurs, régulièrement critiquées pour leur lenteur et leur manque d’efficacité.

Ces critiques ne sont pas sans fondement : les institutions du système des Nations unies, pour beaucoup créées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, peinent à s’adapter aux rapports de force du XXIᵉ siècle. Les divisions entre États paralysent souvent les processus de décision, et les organisations internationales doivent composer en permanence avec des rapports de force politiques qui réduisent leur capacité d’action.

Face à ces difficultés, des formes de coopération plus restreintes se multiplient : G7 et G20 Créé en 1975, le G7 est un forum informel qui réunit chaque année les dirigeants de sept grandes économies industrialisées et démocratiques (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni). L’Union européenne y est associée. L’objectif est de coordonner les positions des participants sur l’économie, la sécurité et les grands enjeux mondiaux. Ses décisions ne sont pas juridiquement contraignantes.

En 1999, cette consultation a été élargie aux grandes économies émergentes pour former le G20, qui regroupe 19 pays et deux unions régionales (l’Union européenne et, depuis 2023, l’Union africaine).
,coalitions de pays partageant les mêmes intérêts, alliances à géométrie variable ou accords régionaux.

Ce « minilatéralisme » présente des avantages réels. Réunir moins de pays peut permettre de décider plus vite, d’expérimenter de nouvelles solutions et d’éviter les blocages inhérents à la recherche d’un consensus universel. Mais cette efficacité potentielle soulève aussi des questions de légitimité, d’équité et de responsabilité : qui décide, au nom de qui, et avec quelles conséquences pour ceux qui ne participent pas ?

Une plus grande agilité suffit-elle à faire de ces coalitions une alternative aux institutions universelles ? La réponse dépend moins du nombre de pays autour de la table que de la nature des fonctions à assurer, comme l’illustre l’exemple de la santé mondiale.

La santé mondiale, un cas d’école

Les travaux sur les biens publics mondiaux montrent que les contributions des différents acteurs ne se combinent pas toujours de la même manière. Cette expression désigne des biens dont personne ne peut être exclu et dont le bénéfice pour l’un ne réduit pas celui des autres, avec des effets qui dépassent les frontières nationales. Dans certains cas, une coordination étroite est essentielle : le contrôle du trafic aérien mondial, par exemple, suppose que tous les acteurs appliquent des règles et des standards compatibles.

Dans d’autres, les efforts s’additionnent. C’est largement le cas de la lutte contre le changement climatique : chaque réduction d’émissions contribue au résultat collectif. Des coalitions de grands émetteurs peuvent donc avancer plus rapidement sur certains objectifs, expérimenter des solutions ou créer des incitations pour que d’autres pays les rejoignent. C’est le principe des « clubs climatiques » – des coalitions de pays qui s’engagent sur des mesures climatiques ambitieuses et qui imposent des pénalités commerciales aux pays restés en dehors. Les recherches révèlent toutefois que ces clubs sont davantage susceptibles de compléter le cadre multilatéral que de s’y substituer.

Enfin, certains biens communs obéissent à la logique du « maillon le plus faible » : le niveau de protection de tous dépend alors de la contribution du pays le moins capable d’agir. L’universalité n’est donc pas toujours nécessaire. Mais dans certaines situations, elle cesse d’être un idéal politique ou moral : elle devient une condition d’efficacité. La surveillance des maladies infectieuses illustre particulièrement bien cette logique du « maillon le plus faible », en particulier lorsqu’il s’agit de détecter rapidement une nouvelle menace et de la signaler.

Quand la solidarité renforce la sécurité

Le contrôle de certaines maladies contagieuses est classiquement décrit comme un bien public de type « maillon le plus faible ». En effet, la sécurité collective dépend notamment de la capacité de chaque pays à détecter rapidement un nouvel agent pathogène, à signaler une flambée épidémique et à partager les informations nécessaires à la réponse. Une défaillance locale peut avoir des conséquences mondiales : si un seul pays est dépourvu de capacités de détection ou de notification, ou ne fait pas preuve de suffisamment de transparence, il fait courir aux autres un risque de crise sanitaire. La sécurité de tous dépend donc de la capacité de chacun, y compris du plus vulnérable.

Dans cette situation, aider les pays disposant des capacités de surveillance les plus faibles n’est pas seulement une exigence de solidarité, un idéal politique ou moral : c’est aussi une manière pour les pays disposant des capacités les plus solides de renforcer leur propre sécurité. Exclure les États les plus fragiles n’améliore pas l’efficacité du système. Le multilatéralisme universel n’est donc plus un choix parmi d’autres, mais la condition même de l’efficacité collective.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) permet à la fois d’organiser la surveillance et l’alerte internationales et de produire des normes communes indispensables à la circulation de l’information et à la coordination des réponses.


À lire aussi : Pourquoi l’Organisation mondiale de la santé est utile aux citoyens français


Le retrait des États-Unis de l’OMS offre aujourd’hui un test grandeur nature des risques liés à la fragmentation de cette architecture. La remise en cause par l’administration Trump du rôle des institutions internationales s’est accompagnée d’une préférence pour des relations directes entre États et pour la négociation d’accords bilatéraux, dans lesquels le poids politique et économique des partenaires tend à déterminer l’issue des négociations, au détriment de mécanismes de décision plus inclusifs.

Dans le domaine de la santé mondiale, un tel basculement risque d’entraîner une divergence croissante des normes sanitaires, des systèmes de surveillance et des mécanismes de réponse aux crises. Chaque puissance organiserait progressivement son propre réseau de coopération, avec le risque de voir émerger des architectures de plus en plus fragmentées et difficilement interopérables.

Si le recul est encore insuffisant pour en mesurer les conséquences à long terme, une analyse récente replace ce retrait dans une évolution plus profonde de l’ordre international dont dépend l’OMS et souligne que l’affaiblissement de celle-ci pourrait nuire aux États-Unis eux-mêmes.

Le problème dépasse largement la perte d’un important contributeur financier : il pose la question de la capacité à préserver des mécanismes universels de surveillance, d’alerte et de coordination dans un monde de plus en plus fragmenté. Face à un agent pathogène susceptible de franchir les frontières en quelques heures, aucune puissance ne peut durablement se protéger seule…

Réformer plutôt que renoncer

Ces constats ne plaident pas pour le maintien à l’identique des institutions multilatérales. Ils invitent plutôt à réserver l’universalité là où elle est indispensable, et à accepter des formes de coopération plus souples lorsqu’elles peuvent être plus efficaces.

Pour l’OMS, cela signifie préserver et renforcer les fonctions qui nécessitent la participation de tous : les mécanismes de surveillance et d’alerte prévus par le Règlement sanitaire international (RSI), ainsi que l’élaboration de normes communes.

Le RSI impose notamment aux États de développer des capacités de détection et de réponse et de notifier à l’OMS les événements susceptibles d’avoir une portée internationale ; il confie parallèlement à l’OMS une fonction mondiale d’alerte et de coordination.

Le RSI est juridiquement contraignant pour les États parties. Il leur impose notamment de développer certaines capacités de surveillance et de réponse, de notifier à l’OMS les événements susceptibles d’avoir une portée internationale et de rendre compte régulièrement de leur mise en œuvre. Son application repose toutefois principalement sur les dispositifs nationaux et sur le suivi organisé par l’OMS : le RSI ne prévoit pas de mécanisme classique de sanction en cas de non-respect.

D’autres activités, comme les achats groupés de médicaments et de vaccins, peuvent en revanche être organisées à l’échelle régionale ou par des coalitions de pays volontaires, quitte à élargir ensuite ces initiatives.

Réformer le multilatéralisme ne consiste donc pas à choisir entre universalisme et minilatéralisme, mais à les articuler en fonction des problèmes à résoudre.

Schéma récapitulant les différentes formes de coopération entre pays.
Fourni par l'auteur

Cela passe également par une participation plus effective des États aujourd’hui les moins influents, ainsi que par l’intégration plus systématique d’acteurs non étatiques, tels que collectivités territoriales, universités, secteur privé, fondations, organisations de la société civile.

Et la France et l’Europe ?

Pour la France et l’Union européenne, cette réflexion n’est pas seulement théorique. Dans un monde où les règles communes s’affaiblissent au profit des rapports de force, les puissances intermédiaires disposent de moins de leviers face aux plus grandes. La littérature montre d’ailleurs qu’elles ont traditionnellement privilégié les institutions internationales, le multilatéralisme et la construction de coalitions, qui leur permettent d’accroître leur capacité d’influence.

Le désengagement américain ouvre à cet égard un espace particulier pour l’Europe. Une analyse récente estime que l’Union européenne pourrait contribuer à préserver un ordre international fondé sur des règles et fédérer autour d’elle une coalition de pays partageant cet intérêt, tout en soulignant les limites politiques, budgétaires et militaires qui restreignent encore sa capacité de leadership.

Pour la France comme pour l’Europe, défendre le multilatéralisme ne signifie donc ni préserver à l’identique les institutions existantes ni refuser les coalitions plus restreintes. C’est un choix stratégique dans un monde où les rapports de force tendent à reprendre le pas sur les règles communes.

Le défi n’est donc pas de choisir entre multilatéralisme universel, régionalisme et coalitions restreintes. Il est de savoir les articuler – et de préserver l’universalité là où elle demeure irremplaçable.


Pour aller plus loin :

- Cet article est issu d’un travail mené dans le cadre de Santé mondiale 2030.

The Conversation

Marie-Paule Kieny est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.

Michel Kazatchkine est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.

Sana Kahlaoui de Courcelles est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.

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