18.10.2026 à 08:54
Larine Fahed, Assistante de recherche, Département de médecine familiale, American University of Beirut
Jinan Usta, Professeur de spécialité clinique, Département de médecine familiale, American University of Beirut
Monica Adhiambo Onyango, Clinical Associate Professor, Global Health, Boston University
Shirin Heidari, Chercheuse senior, Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)
L’ESSENTIEL
Selon les autorités libanaises, près de 760 000 personnes ont été déplacées depuis le retour de la guerre en mars 2026, principalement dans le sud du pays et dans la banlieue sud de Beyrouth.
Le conflit se conjugue aux crises politiques et économiques préexistantes, aggravant encore la vulnérabilité de ces personnes. Dans ce contexte, le recours au sexe transactionnel apparaît pour certaines d’entre elles comme un moyen d’assurer leur survie.
Dans le cadre du Liminality Research Consortium, des chercheurs ont collectivement mené une étude pour dépasser les tabous entourant cette réalité afin d’étudier les conditions de vie et les expériences de ces personnes.
Les discussions autour du sexe transactionnel (ST) suscitent souvent des réactions polarisées dans le débat public, mais les expériences vécues par les personnes concernées sont d’habitude reléguées au second plan. Pourtant, l’examen de leurs parcours, souvent complexes et échappant aux grilles d’analyse traditionnelles, est d’un grand intérêt pour aborder cette problématique.
La formule « sexe transactionnel » désigne l’ensemble des activités sexuelles prodiguées en échange de bénéfices matériels ou immatériels. Notre recherche a permis d’identifier différents types de relations sexuelles transactionnelles, dont le travail du sexe (prostitution). Les relations sexuelles transactionnelles constituent un terme générique qui englobe le travail du sexe, les mariages de convenance, les relations intimes transactionnelles et les rapports sexuels transactionnels.
Notre étude menée en 2022 au Liban, ainsi qu’en Turquie, en Grèce, en Jordanie et en Suisse, confirme que le ST est une pratique courante au sein de populations vulnérables, notamment parmi les personnes réfugiées – terme utilisé dans cet article sans référence au statut juridique et désignant de façon générale les personnes migrantes et déplacées de force, y compris les demandeurs d’asile et les personnes en situation assimilable à celle des réfugiés au sens de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés –, les personnes en situation de précarité socio-économique et les personnes aux identités de genre et d’orientation sexuelle diverses : 69 % des 261 participants à cette étude ont déclaré avoir observé ou vécu le ST.
Le recours au ST est façonné par de nombreux facteurs. Tout d’abord, la nécessité, pour les personnes réfugiées, et spécialement pour les femmes, de se garantir une forme de protection tout au long du parcours migratoire – un parcours durant lequel elles sont souvent exposées à des risques d’abus physiques et sexuels.
Un expert interrogé dans le cadre d’un entretien qualitatif pour notre étude estime que « la grande majorité des [filles] ont subi une exploitation sexuelle durant leur parcours » et disait « connaître à peine une fille qui n’ait vécu cela ». Certaines femmes réfugiées peuvent être amenées à offrir des faveurs sexuelles à des passeurs, des gardes-frontières ou des policiers afin de faciliter le franchissement des frontières, de faire face à des conditions de campement dangereuses ou de protéger leurs enfants.
Pour se protéger du harcèlement sexuel et des violences exercées par des hommes durant leur déplacement, d’autres femmes voyageant seules s’arrangent avec un homme, parfois en se faisant passer pour un couple, ou en se mariant de manière arrangée avant le départ.
Une femme réfugiée explique que ces stratégies sont souvent motivées par la peur : « Elles proposent à un homme de faire semblant d’être mariés pour que les autres les laissent tranquilles. » Afin d’éviter d’avoir à recourir à ces stratégies, des passeurs recommandent parfois aux femmes voyageant seules d’aider les mères et de porter certains de leurs enfants pour « donner l’impression qu’elles étaient mariées et les protéger des voleurs ou des agresseurs sur la route ».
Un autre facteur majeur est la précarité financière. La situation est particulièrement critique au Liban, où l’accumulation des crises politiques et économiques, ainsi que des guerres, continue de fragiliser les populations réfugiées et locales les plus exposées. Le Liban accueille déjà plus de 1,4 million de réfugiés de diverses nationalités, dans des situations de vulnérabilité variables. Pour ces groupes, les opportunités de travail restent limitées en raison des restrictions juridiques ou de la stigmatisation sociale : « Il n’y a que trois options : le sexe, la drogue ou le vol. Ce sont les choix qui s’offrent aux personnes gays et trans. »
Pour beaucoup, cette situation est aggravée par les obstacles à l’accès au logement. Pourtant, l’installation ne met pas fin aux difficultés : nombre d’entre eux se retrouvent dans des espaces exigus, souvent surpeuplés et dans des conditions de vie précaires : « Venez me voir, vous me direz d’aller vivre dans une tente sous le soleil, ce serait bien mieux ! »
Dans certains cas, cette vulnérabilité est exploitée pour exiger des relations sexuelles en échange d’un hébergement. Comme le résume une femme libanaise à propos d’une autre personne : « Soit elle paie le loyer, soit elle couche avec le propriétaire. »
Dans ce contexte difficile, certaines personnes réfugiées ou locales recourent aussi à des relations ou des mariages arrangés ou de convenance, souvent pour accéder à un statut légal ou à une forme de stabilité économique. C’est le cas d’une femme qui « a épousé un homme aisé afin qu’il puisse assumer les dépenses du foyer et soutenir sa famille ». Bien que ces arrangements soient fréquents et normalisés, ils sont parfois décrits comme inégalitaires et marqués par des dynamiques d’abus.
Le ST représente non seulement une stratégie de survie, mais aussi, parfois, une façon de prendre en main son avenir :
« J’ai pris cette décision pour construire mon avenir et améliorer ma vie. J’ai donc eu recours au travail du sexe. »
D’autres témoignages évoquent des formes de ST plus organisées. Il y a l’exemple d’un homme libanais qui « a transformé sa maison en bordel » où des hommes et des femmes travaillaient. En outre, plusieurs participants d’autres entretiens suggèrent que des personnes, elles-mêmes en situation de précarité, facilitaient le travail du sexe pour d’autres personnes appartenant à des groupes vulnérables.
Comme l’explique une femme trans interrogée : « Je mets des clients en contact avec d’autres femmes et, si elles acceptent d’y aller, elles me donnent une part de leurs gains. » Bien que le recours au ST puisse déjà accroître la vulnérabilité aux violences et à l’exploitation, l’implication dans les réseaux de prostitution illicite plus organisés peut davantage exposer au risque de traite.
Par ailleurs, la guerre de 2024 au Liban, ravivée en 2026, a entraîné le déplacement interne répété de plus d’un million de résidents, aggravant des conditions de vie déjà précaires. La surpopulation dans les abris collectifs, la flambée des loyers et la perte des moyens de subsistance ont davantage réduit l’accès aux besoins essentiels.
Le cessez-le-feu actuellement en vigueur et la signature de l’accord-cadre entre le Liban et Israël en juin 2026 n’ont que très peu contribué à atténuer la crise humanitaire, d’autant que ces textes ont été quasi immédiatement violés. Au mois de septembre 2026, 329 686 personnes demeurent déplacées à travers le Liban.
Cette réalité ressort de témoignages préliminaires récents recueillis au Liban auprès de personnes réfugiées dans le cadre d’une étude de suivi, actuellement en cours, de nos travaux de 2022. Maysam (nom modifié), une réfugiée transgenre originaire d’Irak, a raconté avoir été contrainte de quitter sans préavis l’appartement qu’elle louait, afin de laisser la place à la famille du propriétaire déplacée par la guerre. En effet, les personnes réfugiées en situation irrégulière ne disposent généralement pas de contrats de location leur garantissant des droits et une protection.
Confrontée au risque de se retrouver sans abri et donc à un risque accru de violences liées à son identité de genre, Maysam a échangé des faveurs sexuelles contre un hébergement. Bien que cette solution lui ait offert une sécurité temporaire, elle rapporte avoir été exposée au VIH durant cette période et devoir désormais composer avec ce diagnostic.
Ainsi, beaucoup paient un lourd tribut pour survivre, alors que l’accès aux services de santé, aux recours juridiques et à la protection de l’État reste limité.
Loin d’être un cas isolé, l’histoire de Maysam reflète une réalité vécue actuellement par de nombreuses personnes en situation de vulnérabilité au Liban.
Tandis que le pays continue d’être bombardé et que des villages entiers sont détruits et occupés, l’incertitude augmente. L’armée israélienne poursuit toujours son avancée dans les territoires situés au sud du fleuve Litani, qu’elle qualifie de « zone tampon », et même, dernièrement, au nord de celle-ci. Même à l’issue de l’accord-cadre, plus de 500 000 personnes demeurent déplacées à travers le Liban. Beaucoup d’entre elles n’ont pas de logement dans lequel retourner et ne disposent pas des conditions matérielles nécessaires pour reconstruire leur vie.
« Le Flash Appeal pour le Liban », lancé par les Nations unies, n’a jusqu’à présent mobilisé que 51,3 % des fonds nécessaires pour répondre aux besoins liés aux déplacements internes massifs et aux dommages infligés aux infrastructures, dans un contexte global déjà marqué par de fortes réductions de l’aide humanitaire. Face à cette réalité, le recours aux stratégies de survie, comme le ST, pourrait augmenter chez les populations les plus exposées au Liban.
Ces récits mettent en évidence la diversité des facteurs structurels et des expériences multiformes liés au ST. Cependant, le discours social et médical de l’entourage des personnes concernées sur ce sujet manque souvent de nuance : « Les gens vous jugent, sans chercher à comprendre pourquoi », nous a confié une personne enquêtée. Les attitudes des prestataires de soins et des acteurs humanitaires à l’égard du ST doivent également évoluer, afin que les réponses humanitaires abordent plus proactivement ces situations et leurs répercussions, tout en contribuant à lever les tabous qui les entourent. Il est peut-être temps de reconsidérer la manière dont nous abordons le ST dans les contextes humanitaires, et de nous demander : quel choix reste-t-il réellement lorsque toutes les portes sont fermées ?
Cette étude a été conduite dans le cadre du Liminality Research Consortium avec la participation de Thanasis Tyrovolas, Marion Bouchetel, Rose Nelson, et Sara Achik. Elle a bénéficié du soutien financier de l’International Development Research Centre (IDRC) et du Swiss National Science Foundation (SNSF).
Larine Fahed est une professionnelle de la santé mentale et une chercheuse rattachée à l'Université américaine de Beyrouth. Elle est membre du Consortium de recherche sur la liminalité. Les travaux de recherche menés au Liban ont été financés par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).
Jinan Usta est médecin généraliste et maître de conférences en médecine familiale à l'Université américaine de Beyrouth. Elle est membre du Consortium de recherche sur la liminalité. Les travaux de recherche menés au Liban ont été financés par le Centre de recherches pour le développement international (CRDI).
Monica Adhiambo Onyango est professeure agrégée clinique au département de santé mondiale de l'École de santé publique de l'université de Boston. Elle est membre du Consortium de recherche sur la liminalité.
Shirin Heidari est chercheuse principale au sein du Consortium de recherche sur la liminalité et chercheuse senior au Centre sur le genre de l’Institut universitaire de hautes études internationales de Genève. Ses travaux de recherche ont été financés par le Réseau suisse d’études internationales (SNIS) et le Centre de recherches pour le développement international (CRDI) du Canada. Elle est également directrice fondatrice de GENDRO, une association à but non lucratif enregistrée à Genève, et vice-présidente du Festival international du film de Genève et du Forum des droits de l’homme (FIFDH).
15.10.2026 à 16:43
Mathieu Bonzom, Maître de conférences en anglais à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre du Centre Européen de Sociologie et de Science Politique (CESSP, UMR 8209), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
À l’approche des élections de mi-mandat, le Parti républicain concentre ses attaques sur l’aile gauche du Parti démocrate, dont les figures de proue sont aussi bien des politiciens chevronnés présents sur la scène publique depuis des décennies, comme Bernie Sanders ou Elizabeth Warren, que des personnalités plus jeunes, telles qu’Alexandria Ocasio-Cortez ou Zohran Mamdani. Dans Solidarity Forever. Une histoire de la gauche aux États-Unis, qui paraît ce 16 octobre aux éditions Divergences, le politiste Mathieu Bonzom (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) analyse les principes et la trajectoire de ce mouvement qui ne cesse de gagner de l’ampleur dernièrement. Extrait du chapitre 8, qui nous replonge en 2017, juste après la première campagne présidentielle victorieuse de Donald Trump.
Celles et ceux qui ont cru en Bernie soutiennent que lui seul aurait pu battre Trump. Cette campagne a changé leur vie, mais Sanders se contente de pérenniser son équipe de campagne pour soutenir d’autres candidatures, sans créer un mouvement politique militant.
Cependant, il y a bien une organisation qui va capitaliser sur la vague de politisation à gauche créée par la campagne Sanders qui redouble face à Trump : Democratic Socialists of America (DSA). Sanders n’a jamais été membre de ce fragment de la gauche, né de la fusion entre l’un des derniers courants héritiers du SPA [NDLR : le Socialist Party of America, actif de 1901 à 1972] dirigé par un intellectuel public proche de Bayard Rustin, Michael Harrington), et un groupe issu de la « New Left », à laquelle appartient notamment l’autrice Barbara Erhrenreich. Jusque-là, en théorie, l’organisation travaille au « réalignement » à gauche du Parti démocrate, sans grand résultat. Cependant, au fil de l’année 2016, DSA voit affluer des milliers de membres et va se refonder.
DSA tient en 2017 le plus grand congrès de son histoire (800 délégué·e·s), et y prend un tournant politique : rupture avec l’Internationale socialiste (désormais sociale-libérale à l’instar du PS français), prise de position antisioniste, formation d’une nouvelle direction. DSA porte un socialisme plus tourné vers le grand public que l’extrême-gauche qui emploie le terme, rénové par rapport à certaines impasses politiques du Socialist Party d’antan, et du social-libéralisme de la veille. Si les révolutionnaires auto-proclamés y voient un nouveau courant démocrate maquillé en petit parti de gauche, sa force militante autonome, son programme et ses conflits avec les centristes évoquent plutôt une forme de réformisme radical, cherchant à composer avec les réalités électorales du pays pour avancer vers une gauche de plus en plus large.
En effet, l’un des grands débats militants dans cette gauche est désormais celui de la participation aux primaires démocrates dans l’espoir de faire élire des socialistes. Est-ce encore une façon de rester sous l’emprise du Parti démocrate, cimetière de la gauche et des mouvements sociaux depuis plus d’un siècle ?
Quelques précisions s’imposent. Aux États-Unis, les primaires ressemblent au premier tour des élections. Elles sont organisées non par des instances dirigeantes des partis mais par l’État. Celui-ci enregistre le parti des électeurices inscrit·e·s, alors automatiquement autorisé·e·s non seulement à voter aux primaires mais à y concourir sur le programme de leur choix. De plus, en partie en conséquence de la défaite historique de la gauche et de la persistance des deux grands partis capitalistes regroupant les « élites » locales, la sclérose démocratique est totale. La vie partisane de base est inexistante, la participation électorale faible, surtout aux primaires. La géographie partisane est extrême, consacrant souvent un quasi-parti unique local. Ne pas participer à une primaire démocrate dans la ville de New York, par exemple, revient à ne pas participer aux élections, ou alors sans espoir d’être largement entendu et sans prétendre gagner. À l’inverse, même si l’étiquetage démocrate peut avoir des inconvénients (envers les déçus de la politique, par exemple), il ne donne pas un contrôle direct du parti sur un·e candidat·e socialiste, qui peut avoir une réelle autonomie.
Après Sanders, DSA soutient de plus en plus de candidat·e·s socialistes dans des primaires. Il ne croit plus au « réalignement » à gauche d’un parti tenu par ses riches donateurs : il s’agit d’attirer à gauche une partie de la base démocrate (et à terme, l’électorat populaire républicain ou indépendant) jusqu’à ce que le lancement d’un parti de gauche à vocation majoritaire soit possible.
Les élections de mi-mandat, en 2018, sont un premier test. L’une des plus grandes réussites est celle d’une candidate de 28 ans, Alexandria Ocasio-Cortez. Issue d’une famille portoricaine du Bronx, elle mène de bonnes études et fait même un stage auprès du Sénateur Ted Kennedy. Diplômée, elle doit cependant devenir serveuse pour aider sa mère (conductrice de bus scolaire et femme de ménage) à rembourser un prêt immobilier. Elle milite pour Bernie Sanders en 2016, puis se rend à Standing Rock, impressionnée par le mouvement #NoDAPL [NDLR : mouvement social d’opposition à la construction de l’oléoduc Dakota Access, dont le tracé menaçait les sources d’eau potable ainsi que des terres sacrées et des sépultures de la réserve indienne de Standing Rock].
En juin 2018, « AOC » devient célèbre du jour au lendemain en éliminant l’un des leaders démocrates de la Chambre fédérale, Joe Crowley, à la primaire démocrate de sa circonscription entre le Queens et le Bronx. Loin d’être une professionnelle de la politique, elle ressemble à beaucoup des jeunes de sa génération qui subissent crise sociale, racisme et patriarcat, et qui se politisent à gauche. Son programme rappelle celui de Sanders.
DSA joue un rôle décisif en organisant une véritable campagne de terrain, mobilisant efficacement des bénévoles et accumulant un précieux savoir-faire. Crowley ne fait aucune campagne de cet ordre. Il ne vient même pas débattre avec la jeune candidate, habitué à gagner depuis vingt ans quasiment sans opposition, grâce à des spots publicitaires payés par la finance, l’immobilier, les grandes entreprises, ou encore l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC, lobby pro-israélien traditionnellement important dans le jeu électoral états-unien), le tout dans la démobilisation générale. Mais pas cette fois.
AOC est la première surprise de sa victoire, qui est sans appel. Dans les 24h, DSA connaît un spectaculaire pic d’adhésions dans tout le pays. Au pied d’une forteresse antidémocratique plus que bicentenaire, la gauche aurait-elle trouvé une brèche ?
Au même moment, un scénario similaire donne la victoire à une candidate socialiste d’origine palestinienne, Rashida Tlaib, dans la périphérie de Detroit qui abrite une importante population d’origine arabe. En 2019, la Chambre compte donc deux élues socialistes. Ilhan Omar, qui vient d’être élue à Minneapolis, est musulmane comme Tlaib, et défend des positions assez proches. Au fil des années, une aile gauche de la Chambre se dessine autour de ces nouvelles élues racisées, souvent regroupée par la presse par un surnom collectif : le « Squad », l’équipe de choc.
DSA soutient aussi des candidatures victorieuses dans des conseils municipaux et des assemblées d’État. Pour la première fois depuis longtemps se pose la question du contrôle des élu·e·s après leur élection par cette gauche renaissante. Si DSA joue un rôle déterminant dans les campagnes électorales, ses candidat·e·s en ont moins besoin une fois en poste, tandis que le Parti démocrate concentre le pouvoir et peut les attirer ou les mettre sous pression. DSA développe alors localement des commissions pour réunir régulièrement ses élu·e·s et tenter de tenir un cap défini collectivement. À terme, son ambition est de développer suffisamment ses forces pour lancer ses propres militant·e·s comme candidat·e·s.
Ocasio-Cortez ne perd pas de temps pour contribuer à polariser le débat politique autour de propositions de gauche : une semaine après son élection elle se joint aux écologistes du Sunrise Movement pour occuper les bureaux de Nancy Pelosi, chef de file des Démocrates à la Chambre, en faveur d’un projet de « Green New Deal ». Ce nom évoque la nécessité de dépenses publiques environnementales au moins aussi massives que celles du New Deal face à la Grande Dépression, et son contenu repose sur l’articulation entre d’ambitieuses mesures environnementales pour la décennie à venir et une dimension sociale permettant de créer des emplois de qualité, pour une société plus juste et un large soutien populaire à cette politique.
À la fin d’une décennie mouvementée pour le pire et le meilleur, les nouvelles et nouveaux socialistes se projettent au-delà de leurs forces actuelles grâce à la popularité de leurs idées qui met en difficulté les deux partis.
Mathieu Bonzom ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.10.2026 à 16:19
Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)

L’ESSENTIEL
Les réseaux jésuites américains ont joué un rôle majeur dans la diffusion de Magnifica Humanitas, première encyclique de Léon XIV, consacrée à la protection de la personne humaine à l’heure de l’intelligence artificielle.
Face à Peter Thiel et à l’idéologie MAGA, les jésuites défendent une autre vision du pouvoir technologique, fondée sur la dignité humaine, la régulation de l’IA, la paix et le bien commun.
Leur mobilisation s’étend aux grands enjeux politiques américains, de la défense des migrants à l’aide humanitaire, en passant par la limitation du pouvoir exécutif et la dénonciation du recours à la force armée.
Léon XIV, né Robert Francis Prevost, citoyen des États-Unis, a été élu pape le 8 mai 2025, trois mois après le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump. Sur la plupart des grands dossiers, les deux hommes ne sont pas sur la même longueur d'ondes, au contraire, si bien que Trump lui-même, et encore plus certains de ses alliés, au premier rang desquels le milliardaire de la tech Peter Thiel, ont tenu des propos peu amènes sur le souverain pontife, spécialement au vu du contenu de sa première encyclique, Magnifica Humanitas, publiée en mai 2026.
Dans cette lutte, les influents jésuites américains soutiennent massivement le pape.
Le monde jésuite semble avoir joué un rôle important dans l'élaboration de Magnifica Humanitas, consacrée à la protection de la personne humaine à l'heure de l'intelligence artificielle.
Même si une encyclique demeure le texte du pape qui la signe, ce type de document est toujours un travail collectif. L'étude d'Alberto Melloni parue en juillet 2026 dans Le Grand Continent insiste fortement sur son caractère composite. L'auteur relève des changements de vocabulaire, de longueur des phrases, de références, de registre théologique et même de ponctuation, qui suggèrent l'intervention de plusieurs rédacteurs ; une affirmation partagée par des vaticanistes informés.
Outre Paolo Benanti, franciscain du Tiers-Ordre régulier travaillant sur l'éthique appliquée à l'IA, l'encyclique a été préparée principalement par l'entourage du cardinal Michael Czerny, lui-même jésuite canadien, et jusqu'à peu, Préfet du Dicastère pour le Service du développement humain intégral. Alberto Melloni a aussi détecté dans les paragraphes 17-46 une troisième plume dont le vocabulaire – particulièrement l'usage répété de la notion de discernement – révèle une culture ou une appartenance à la Compagnie de Jésus. L'identification reste une hypothèse, mais la convergence est tentante.
Au-delà de la fabrication du texte, une forte mobilisation des réseaux jésuites a également été remarquée, notamment aux États-Unis, pays où leur implantation est profonde. Dans le relevé des interventions indexées sur Internet, entre le 25 mai et le 15 août 2026, pas moins de 14 prises de parole substantielles (articles, entretiens, podcasts ou interventions distinctes) émanent de jésuites basés aux États-Unis.
La Jesuit Conference of Canada and the United States consacre dès le 26 mai une publication spécifique aux réactions suscitées par le texte chez certains penseurs jésuites de premier plan, qui se montrent très élogieux sur le texte. America magazine, principale revue jésuite, a poursuivi la discussion tout au long de l'été 2026.
Le 2 juin 2026, la Jesuit Conference of Canada and the United States adresse aux responsables du Congrès américain une lettre destinée à traduire les principes de Magnifica Humanitas en orientations de politique publique concernant l'intelligence artificielle.
Le document aborde les inégalités économiques, les droits des travailleurs, la protection des enfants, ainsi que la défense de la régulation technologique. Le père Chris Kellerman, responsable de l’Office of Justice and Ecology de la conférence jésuite, explique que l'objectif consiste à persuader les représentants et sénateurs. Magnifica Humanitas passe ainsi du statut de document pontifical commenté à celui de référence du lobbying catholique sur la politique américaine en matière d'IA. On peut donc distinguer trois fonctions successives remplies par les réseaux jésuites américains : interpréter le texte ; le diffuser dans leurs médias et institutions ; puis chercher à traduire ses principes en politique publique.
Or ces principes vont à l'encontre de l'idéologie trumpiste. Il était prévisible, dès la première présidence Trump, que les jésuites américains ne cautionnent pas la montée du mouvement MAGA. Historiquement, l'ordre n'a jamais participé à la moindre « légende dorée » américaine. La politique trumpienne a donc été dès ses commencements mise à distance, critiquée et soupesée, à l'aune de la tradition intellectuelle et théologique de sa branche états-unienne.
En revanche, les jésuites ont immédiatement épaulé les déclarations de Léon XIV, élu quelques semaines après le président. De leur point de vue, l'Église américaine se trouvait directement confrontée à plusieurs problématiques urgentes affectant les États-Unis «sous empire» Trump :la brutalisation par leur pays des relations internationales, la régression démocratique à son sommet, la mentalité affairiste et écocide du pouvoir, la collusion tentaculaire et prédatrice de la Tech et, enfin, le traitement délétère des migrants, réfugiés et autres détenteurs de visas temporaires.
À lire aussi : ICE : une chasse à l’homme contraire au droit et très lucrative pour Trump et ses amis
Les jésuites américains se sont trouvés en première ligne face à celui que l'encyclique Magnifica Humanitas a le plus exaspéré : Peter Thiel, le Tech-milliardaire tout puissant, transformé en oracle de l'Amérique.
En juillet 2026, Thiel affirme, lors de l'Aspen Ideas Festival, que le pape Léon XIV travaille «pour les communistes chinois», estimant que ses appels à la régulation de l'IA pénalisent l'Occident face à la Chine.
Thiel publie également un essai, avec sa jeune plume Sam Wolfe, dans la revue conservatrice catholique First Things. Fondée à la fin du XXe siècle par le prêtre converti Richard John Neuhaus, cette revue a largement ouvert ses portes à Thiel à partir de 2007, à la fois comme auteur et comme membre de son comité financier (au moins jusqu'en 2010) et vraisemblablement comme donateur indirect. L'essai intitulé The Pope and The Antichrist reprend les principaux arguments de ses conférences ou «leçons» privées, distillées de la Californie à Paris, et même jusqu'à Rome, à quelques encablures du Vatican.
En vis-à-vis, on trouve pas moins de neuf interventions jésuites critiques de la grande vision de Peter Thiel : quatre études — Antonio Spadaro à deux reprises, James Martin et Kuruvilla Pandikattu — auxquelles s'ajoutent cinq analyses publiées par America Magazine. Ces occurrences n'incluent pas toutes les reprises sur les réseaux sociaux, ni tous les textes critiquant l'écosystème Thiel-Vance-Palantir (l'entreprise fondée par Thiel).
L'opposition de Thiel aux propositions de Léon XIV est frontale, car Magnifica Humanitas fait de la régulation du pouvoir technologique une exigence essentielle de l'ordre international, au même titre que le multilatéralisme et le maintien de la paix. Dans la grille thielienne, la figure de ce pape pacificateur correspond donc presque terme pour terme à ce qu'elle définit comme l'Antéchrist. L'ironie du propos semble échapper à son auteur : Thiel prétend redouter un futur «système de gouvernance mondiale», capable de contrôler les hommes, alors qu'il est lui-même cofondateur de l'une des infrastructures privées les plus puissantes de ce type de contrôle.
Après la publication de l'encyclique en mai 2026, le réseau jésuite démultiplie ses avertissements à l'encontre de la pseudo-pensée de Peter Thiel qui se pare, qui plus est, d'un vernis chrétien capable d'abuser les crédules. L'universitaire Nathan Schneider revient sur les scénarios apocalyptiques de Thiel, qui permettent de détourner l'attention des conséquences à long terme de l'usage de Palantir sur les politiques migratoires et sur la conduite de la guerre.
De son côté, le jésuite indien Kuruvilla Pandikattu, philosophe et éthicien des sciences, s'inquiète en juin 2026 des dangers que fait courir Thiel en s'appropriant le langage religieux et en transformant la théologie en un nouvel instrument de l'architecture du contrôle.
L'autre grand combat des jésuites américains est la critique de la plupart des initiatives du gouvernement de Trump : mesures anti-immigration, politique internationale marquée par le langage de la force et de la guerre, extension du pouvoir exécutif.
Cette résistance n'est pas présentée comme partisane : elle est formulée au nom de la doctrine sociale catholique, de la dignité humaine, de la solidarité, de la paix et de la limitation du pouvoir. Dans ces combats, les jésuites ont anticipé les prises de parole de Léon XIV. Ils ont disposé de plusieurs relais, dont l’Office of Justice and Ecology de la Jesuit Conference, qui pratique explicitement l’advocacy (plaidoyer) auprès des pouvoirs publics, le Jesuit Migration Network, le Jesuit Refugee Service USA, des paroisses et d'autres institutions comme le réseau laïque Ignatian Solidarity Network.
Forts d'une déclaration nationale publiée en janvier 2025, au tout début du deuxième mandat de Trump, ce réseau use des ressources juridiques et des méthodes de la lutte civique : accompagnement devant les tribunaux et lors des convocations de l'ICE ; mise en place de centres d'aide ; manifestations et processions ; création du Pope Francis Center à San Diego ; interventions auprès du Congrès et du Sénat ; critique des détentions et des expulsions massives ; mobilisations scolaires «Faith Not Fear» ; diffusion des outils «Know Your Rights» ; et interventions en faveur du droit du sol, remis en cause par Trump.
Leur argument central consiste à refuser que les migrants en situation irrégulière soient l'objet d'une menace collective : la garantie de leur dignité impose des limites morales à l'action de l'État.
La suppression ou le gel d'une partie de l'aide extérieure américaine a également mobilisé le Jesuit Refugee Service USA (JRS). En février 2025, l'organisation, qui attendait environ 18 millions de dollars du Bureau of Population, Refugees and Migration du Département d'État, estimait que la suspension de ce versement allait affecter directement plus de 103 000 réfugiés et personnes déplacées de force dont elle s'occupait et indirectement près de 300 000 personnes supplémentaires, sans compter le licenciement de 400 salariés du JRS dans le monde.
Le JRS n'a cessé de défendre le principe de l'aide internationale américaine – dont l'arrêt a touché toutes les initiatives du réseau Caritas monde – au nom de la solidarité, de la paix et du bien commun, rappelant que c'est l'assistance américaine qui a le plus contribué, depuis la Seconde Guerre mondiale et plus encore les années soixante, à aider les populations en détresse. Sans compter que cette générosité a été pour le pays un formidable outil de soft power.
Plus largement, les essayistes jésuites dénoncent une conception des relations internationales fondée prioritairement sur la force et la puissance, critique que les prises de position de Léon XIV en faveur du droit international, du dialogue et de la négociation sont venues conforter dès son intronisation. Dans America magazine, le 8 avril 2026, le rédacteur en chef Sam Sawyer décrit l'administration Trump donnant à voir ce qu'est «un monde gouverné par la seule puissance». Il salue parallèlement la dénonciation par Léon XIV du recours à la violence et du désir de domination, qualifiés de «profondément antichrétiens».
La question de la guerre et l'usage démonstratif de la force par Washington radicalisent encore plus les commentaires jésuites, l'ordre ayant compté de grands théologiens de la guerre à l'âge nucléaire, comme John C. Ford (1902-1989) et Drew Christiansen (1945-2022), qui ont dénoncé tout type de bombardement indiscriminé, tout conflit préventif et, partant, le principe de la dissuasion nucléaire, perçu comme un risque majeur pour l'avenir de l'humanité.
Depuis mars 2026, Sam Sawyer a produit pas moins de quatre analyses contestant les menaces contre l'Iran, le recours croissant à la puissance militaire et l'affaiblissement des mécanismes constitutionnels limitant le pouvoir présidentiel en matière de guerre.
Cette critique débouche finalement sur celle de l'extension brutale du pouvoir exécutif. Les médias jésuites défendent l'autonomie des pouvoirs, du Congrès, des tribunaux, les libertés publiques de la presse, des universités, des associations, des Églises et plus généralement des corps intermédiaires. La pensée du grand politiste John Courtney Murray (1904-1967) est ainsi remise en avant : l'État a une responsabilité morale certes, mais il ne couvre pas la société dans son ensemble et ne peut absorber les libertés et communautés qui lui préexistent.
L'élection de Léon XIV et ses prises de parole ont renforcé la dynamique jésuite. Ses différentes mobilisations – migrants, ICE, aide internationale, Iran, Gaza, guerres, pouvoir présidentiel, défense des institutions et, aussi, critique de l'intégralisme catholique apparaissent comme les aspects d'un même objectif : empêcher que le «bien commun» tiré de la théologie catholique puisse devenir une justification religieuse favorable à la concentration de la puissance politique et technologique au détriment des populations civiles.
Cet article a été co-écrit avec Frédéric Dorel, Maître de conférences retraité; directeur pendant 20 ans du Département des Sciences humaines et sociales de l’École Centrale de Nantes. Ses publications en Europe et aux États-Unis (Presses Universitaires du Septentrion, Brill USA, Cambridge Scholars Publishing, Amnis, Revue de l’AFEA, Ellipses, etc.), portent principalement sur les activités des prêtres jésuites aux États-Unis.
Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.