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11.08.2026 à 16:35

L’administration Trump veut sanctionner ceux qui jugent : un aveu de la force du droit international

Didier Bigo, Chair professor emeritus, Sciences Po
Rebecca Mignot-Mahdavi, Assistant professor en droit, Sciences Po
La volonté de Washington de « démanteler » la Cour pénale internationale masque aussi la crainte du pouvoir des mots du droit dans le temps.
Texte intégral (2445 mots)

L’ESSENTIEL

  • En juillet 2026, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a affirmé sa volonté de « démanteler » la Cour pénale internationale.

  • Cette offensive s’inscrit dans une série d’attaques contre les juridictions internationales, notamment à travers des sanctions visant leur action et leurs acteurs.

  • Si de telles sanctions ont vocation à affaiblir ces institutions, elles témoignent également de la force persistante du droit. Elles montrent que le langage juridique demeure incontournable et révèlent la crainte que suscite l’effet durable de la qualification des crimes.


Dans l’Automne du patriarche (Gabriel García Márquez, 1975), le vieux dictateur ne se réjouit que d’une chose : voir ses anciens collègues déchus jouer aux cartes dans la salle qui est réservée à leur exil et se délecter de leur dénuement et de leur obséquiosité. La mise en scène du pouvoir vieillissant, obsédé par sa propre survie et par le spectacle de la déchéance de dirigeants jadis intouchables, saisit la peur du moment où la puissance cesse de protéger ceux qui l’ont exercée.

Les attaques contemporaines contre la Cour pénale internationale (CPI) et les mécanismes internationaux d’enquête sur les violations des droits humains font écho à cette temporalité, à cette crainte, et font émerger la force du droit. Les sanctions états-uniennes visent moins ce que ces institutions sont capables de faire aujourd’hui que ce qu’elles pourraient déclencher demain : en sus d’un mandat d’arrêt, d’une qualification juridique préliminaire et d’une procédure, un jugement et une condamnation.

L’acharnement des États-Unis contre la justice internationale n’est donc pas le signe d’une souveraineté tranquille et sûre d’elle-même. Il trahit, au contraire, la crainte que les mots du droit survivent aux protections politiques du moment, et que ceux qui se croyaient protégés par la puissance puissent être à tout moment rattrapés par la qualification juridique de leurs actes.

Fin juillet 2026, l’offensive américaine contre la justice internationale a franchi un seuil. Il ne s’agit plus seulement de sanctions ponctuelles contre des responsables de la CPI ou contre des figures isolées des Nations unies. À la mi-juillet, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a annoncé une campagne diplomatique visant explicitement à « démanteler » la CPI, accusée d’empiéter sur la souveraineté des États-Unis et de menacer leurs agents, responsables politiques et militaires.

Cette annonce prolonge le décret présidentiel 14203 adopté par Donald Trump en février 2025, qui déclarait une « urgence nationale » face aux actions prétendument « illégitimes et infondées » de la Cour visant les États-Unis et leur proche allié israélien. Depuis, le régime de sanctions s’est étendu : magistrats de la CPI, rapporteurs spéciaux des Nations unies, organisations palestiniennes de défense des droits humains et acteurs de la société civile impliqués dans la documentation de possibles crimes internationaux ont été visés ou menacés.

Au cœur de ce régime de sanctions se trouve Gaza. Les sanctions américaines, qui ont explicitement vocation à sanctionner les individus « directement impliqués dans le ciblage illégitime d’Israël », se sont intensifiées à mesure que la CPI, certains mécanismes des Nations unies et des organisations de défense des droits humains documentaient et qualifiaient juridiquement les crimes commis à Gaza et, plus largement, dans les territoires palestiniens occupés.

L’enquête de la CPI sur la situation en Palestine, les mandats d’arrêt visant Benyamin Nétanyahou et Yoav Gallant, les rapports des Nations unies et le travail d’ONG palestiniennes ou internationales constituent autant de démarches de qualification juridique des crimes que l’offensive américaine cherche à délégitimer.

Faire des juges les accusés : l’inversion de l’accusation

Le trait le plus frappant de cette séquence est l’inversion de l’accusation. Celles et ceux qui enquêtent sur des crimes internationaux deviennent les accusés. Les juges, procureurs, rapporteurs et ONG ne sont plus présentés comme des acteurs cherchant à établir des responsabilités, mais comme des menaces envers la souveraineté, la sécurité nationale ou la neutralité politique.

Le déplacement est décisif. Au lieu de demander si des populations ont été bombardées, affamées, déplacées, persécutées ou privées des conditions élémentaires de survie, le débat est redirigé vers ceux qui formulent ces questions : le procureur aurait-il outrepassé son mandat ? Le rapporteur serait-il militant ? La Cour serait-elle biaisée ? Les organisations qui documentent les crimes seraient-elles politiquement motivées ?

Cette stratégie d’inversion fabrique ce que l’on pourrait appeler une « faute de juger ». Les sanctions américaines transforment l’acte d’enquêter, de qualifier et de demander des comptes en conduite suspecte, hostile et punissable. Ce renversement ne passe pas seulement par le discours. Il s’inscrit dans des mesures concrètes : gels d’avoirs, restrictions de visas, interdictions de transactions, pression sur les institutions qui coopèrent ou entrent en relation avec les personnes ou entités visées.

La personne qui nomme le crime devient celle autour de laquelle s’organise le risque et la gestion du risque.

Ce que la sanction reconnaît malgré elle

Il serait tentant de voir dans ces sanctions la preuve de l’impuissance du droit international. C’est en fait l’inverse. Si la CPI, les rapporteurs spéciaux de l’ONU ou les ONG de documentation étaient insignifiants, il ne serait pas nécessaire de les sanctionner.

La sanction est, en ce sens, un aveu involontaire. Elle reconnaît que les rapports, mandats d’arrêt, qualifications juridiques, avis consultatifs et enquêtes internationales conservent une capacité à blesser l’impunité. Leur force ne réside pas toujours dans une coercition immédiate. La CPI ne dispose pas d’une police mondiale ; les rapporteurs spéciaux ne rendent pas de jugements exécutoires. Mais leurs mots circulent et entrent dans les archives, les médias, les mobilisations, les procédures nationales, les débats diplomatiques, et les mémoires collectives.

Ce qui est redouté n’est donc pas seulement la condamnation judiciaire, mais la sédimentation d’une qualification. Le fait qu’une violence soit durablement inscrite comme crime, et non comme simple opération militaire, nécessité sécuritaire ou dommage collatéral regrettable.

Cela ne signifie pas qu’il faille idéaliser la justice internationale. Elle a toujours été traversée par des rapports de puissance et des héritages impériaux. Mais les sanctions actuelles ne contestent pas ces biais, au contraire. Elles les instrumentalisent pour empêcher que certains puissants, ou leurs alliés, soient nommés et jugés par des institutions qu’ils ne contrôlent pas.

Quand le droit est utilisé contre le droit

L’aveu de la force du droit réside également dans le fait que les États-Unis ne répondent pas seulement par une menace extralégale pour menacer la justice internationale. Ils produisent du droit : décrets présidentiels, listes de sanctions, procédures administratives, obligations de mise en conformité. Des instruments conçus pour lutter contre le terrorisme, la prolifération, le blanchiment ou le financement illicite sont redirigés vers des magistrats, des enquêteurs, des rapporteurs ou des organisations de défense des droits humains.

L’attaque contre la justice internationale se présente donc elle-même dans les formes de la légalité. À ceci près que la logique n’est évidemment pas celle d’un procès contradictoire, avec preuves, débat public et motivation détaillée. Elle est celle de l’inscription sur liste : une personne ou une entité est désignée comme risquée, menaçante ou prohibée. Cette désignation déclenche ensuite des effets en chaîne.

La différence est essentielle. Le jugement suppose une procédure, une contradiction, une motivation, un dossier qui peut être contesté. La sanction administrative ne condamne pas juridiquement au sens classique. L’inscription sur liste impose un autre fonctionnement : elle nomme un risque et laisse les infrastructures administratives, financières et numériques en tirer les conséquences.

Cette logique est d’autant plus efficace qu’elle repose sur la diligence des intermédiaires. Banques, plateformes numériques, compagnies aériennes, hôtels, universités, ONG, assureurs ou prestataires de services n’ont pas toujours besoin d’être directement contraints. Il leur suffit d’anticiper le risque.

Punir par les infrastructures ordinaires

Ces sanctions ne doivent pas être comprises seulement comme des mesures symboliques visant des responsables prestigieux. Leur force se déploie dans les infrastructures ordinaires de la vie et du travail.

Des cas déjà documentés font état de cartes bancaires annulées, de comptes numériques fermés, de services Google ou Amazon interrompus, de difficultés à réserver un hôtel, de relations bancaires perturbées, de financements ralentis ou bloqués. La sanction ne modifie pas seulement ce que la personne ciblée peut faire ; elle modifie ce que les autres sont prêts à faire avec elle. Faut-il maintenir cette invitation ? Rembourser ce déplacement ? Héberger cette conférence ? Coopérer avec cette ONG ? Financer ce programme ? Le risque est contagieux.

Pris isolément, chaque incident peut sembler mineur. Ensemble, ils dessinent une forme de punition infrastructurelle. Or, la justice internationale dépend aussi de conditions très prosaïques : vols, visas, hôtels, bases de données, abonnements numériques, outils de communication sécurisée, remboursements institutionnels, services bancaires, traductions, archives, collaborations universitaires et associatives. Interrompre ces circuits, c’est tenter d’interférer avec la possibilité même d’enquêter, d’écrire un rapport, de préparer un mandat d’arrêt ou de soutenir des victimes.

Cette tentative peut être couronnée de succès puisque, dans un environnement de sanctions, les institutions préfèrent souvent exclure trop largement plutôt que de risquer d’être accusées de ne pas avoir assez exclu. Le faux positif coûte moins cher que le faux négatif : autrement dit, la prudence leur paraît moins coûteuse que la contestation.

Au-delà des juges, l’autorité tierce visée

L’offensive états-unienne contre la CPI et contre les acteurs de la justice internationale ne vise donc pas seulement une institution particulière. Elle vise la possibilité même d’une autorité tierce : une instance capable de décrire la violence autrement que dans les mots des États qui l’exercent ou la soutiennent.

Le discours de la souveraineté joue ici un rôle central. Il présente la CPI comme une intrusion étrangère, alors même que la Cour est fondée sur le Statut de Rome, adopté par des États souverains, et qu’elle n’exerce sa compétence que dans des conditions limitées. Comme l’a rappelé l’ONU en juillet 2026, la CPI demeure un « rouage essentiel » de la lutte contre l’impunité pour les crimes les plus graves.

Ce qui se joue est moins une opposition simple entre souveraineté et droit international qu’une lutte pour savoir qui peut qualifier la violence. Les États les plus puissants acceptent volontiers le droit international lorsqu’il vise leurs adversaires. Ils le rejettent lorsqu’il prétend s’appliquer à eux-mêmes ou à leurs alliés.

Un droit international devenu totalement inoffensif ne susciterait pas un tel acharnement. Ce que ces sanctions révèlent n’est pas la mort du droit international, mais l’intensité de la lutte autour de ce qu’il peut encore faire : nommer un crime, conclure à une responsabilité, maintenir ouverte la possibilité qu’une violence d’État soit jugée autrement que par ceux qui la justifient.


La revue Cultures & Conflits consacrera, en 2027, un numéro entier aux enjeux soulevées par les sanctions. Il fera suite au numéro 2025-2 sur la force symbolique du droit, disponible sur Cairn. Les propositions d’articles et témoignages autour des sanctions internationales sont à envoyer dès maintenant à Cultures & Conflits redactionagc@gmail.com.

The Conversation

Didier Bigo est co-éditeur au sein des revues Cultures et Conflits (CAIRN-CECLS) et Political Anthropological Research on International Social Sciences (PARISS).

Rebecca Mignot-Mahdavi co-dirige le projet AI-NODES (dans le cadre du cluster PostGenAI@Paris) bénéficiant d'une aide de l’État gérée par l'Agence Nationale de la Recherche au titre de France 2030 portant la référence ANR-23-IACL-0007.

10.08.2026 à 15:22

Informer sur les catastrophes à l’époque du Japon féodal : le rôle des « kawaraban »

César Castellvi, Sociologue, maître de conférences en études japonaises, Université Paris Cité
Au Japon, le duo information/divertissement n’a pas attendu l’arrivée des journaux modernes. Les « kawaraban » ont longtemps permis de couvrir toutes sortes d’actualités et de divertir malgré la censure.
Texte intégral (2528 mots)
Estampe représentant deux _yomiuri_, des vendeurs ambulants de *kawaraban*, réalisée par Kunichika Toyohara (1835-1900) en 1867 ou 1868. Dès le XVIIᵉ siècle, le colportage permettait de contourner l’interdiction de ces publications. Kenji Morita, 2026., Fourni par l'auteur

Comment les catastrophes naturelles étaient-elles couvertes avant l’apparition de la presse moderne ? Au Japon, la réponse se trouve dans des publications populaires diffusées dans les villes : les kawaraban. En mêlant information et divertissement, ces feuillets pouvaient paraître quelques jours à peine après un séisme, un incendie, mais aussi relater toutes sortes de faits divers. Retour sur l’histoire d’un format médiatique méconnu, qui a su contourner la censure pour faire circuler des nouvelles dans le Japon d’avant le XXᵉ siècle.


Le Japon est un pays régulièrement frappé par de nombreux cataclysmes naturels. Tremblements de terre, tsunamis, éruptions volcaniques, typhons et inondations y font naturellement l’objet d’une couverture particulière par les médias du pays. Mais alors que l’arrivée de la presse moderne dans l’archipel ne remonte qu’au début des années 1870, que sait-on de la période qui précède ? Partir de cette question nous amène à nous intéresser au rôle joué par un format médiatique aujourd’hui disparu, mais qui a circulé dans les rues des grandes villes japonaises entre la fin du XVIIᵉ et les premières années du XXᵉ siècle : les kawaraban.

Les kawaraban étaient des feuillets illustrés incluant des commentaires, imprimés par xylographie et diffusés dans les centres urbains du pays. L’origine de leur nom est assez obscure. Littéralement, on pourrait traduire ce terme par « imprimés sur tuile ». On sait aujourd’hui que cette appellation est en réalité une référence à leur piètre qualité. Leur aspect donne en effet le sentiment que la matrice ayant servi à leur impression aurait été réalisée avec la même argile que celle utilisée pour fabriquer les tuiles de l’époque.

De fait, si on les compare aux estampes produites à la même période et qui allaient émerveiller le public occidental à la suite de l’ouverture du pays dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, les kawaraban n’offraient généralement pas un grand raffinement esthétique. Mais leur principal intérêt est ailleurs.

Des publications à la réputation sulfureuse

Les effets conjugués de l’accès à la lecture d’une partie importante de la population et du développement des techniques d’impression ont largement contribué à renforcer la culture de l’édition et l’industrie du livre dans le Japon des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles. C’est dans les marges de ce monde florissant que les kawaraban se sont développés, sans que l’on puisse aujourd’hui en identifier les auteurs.

Sur bien des points l’on peut considérer les kawaraban comme les ancêtres de la presse à sensation moderne. Accessibles aux franges populaires urbaines, ils remplissaient une double fonction, à la fois informative et divertissante. À une époque où la censure demeurait la règle et où la liberté d’expression était encore loin d’être un droit fondamental, les sujets proscrits étaient nombreux : interdiction d’évoquer ou de critiquer le pouvoir politique, qu’il s’agisse du shogun installé dans la capitale, Edo – ancien nom de Tokyo –, ou des seigneurs à la tête des différents fiefs, ou de parler des relations avec l’étranger. Les premiers kawaraban traitaient de cas de suicides retentissant, de vendettas entre clans rivaux, d’histoires de vengeance et de toutes sortes de faits divers présentés comme extraordinaires.

Pourtant, ces imprimés étaient introuvables dans les nombreuses librairies qui prospéraient dans les différents centres urbains du pays. Leur interdiction remonte à la fin du XVIIᵉ siècle. Pour obtenir ces feuillets illégaux, il fallait s’adresser à des vendeurs qui déambulaient dans les rues, généralement par deux et le visage à moitié couvert. Ces colporteurs de nouvelles, appelés yomiuri, faisaient la promotion de leurs publications en présentant leur contenu de manière tapageuse dans l’espoir de susciter l’intérêt des passants, un peu à la manière des camelots de journaux de l’âge d’or de la presse en France.

Incendies et séismes, des sujets majeurs

Parmi les sujets de prédilection de cette forme de presse populaire, les kawaraban consacrés aux catastrophes tenaient une place de choix. La plus grande collection encore accessible aujourd’hui est conservée à l’Université de Tokyo. Comprenant plus de 570 pièces, près de la moitié d’entre elles porte sur les catastrophes qui s’abattaient sur l’ensemble du territoire, preuve que le sujet y tenait une place centrale. Parmi les plus courantes, il faut notamment mentionner les tremblements de terre ainsi que les incendies.

Si la rapidité de production de ces imprimés était de toute évidence loin d’égaler celle des journaux et des médias contemporains, certaines éditions pouvaient être réalisées seulement quelques jours après une catastrophe. Les kawaraban pouvaient proposer des descriptions des zones détruites par un incendie. Certains incluaient également des informations sur les différents lieux où les personnes sinistrées pouvaient trouver une aide matérielle.

Les textes pouvaient aussi contenir des messages invitant les individus séparés de leur famille à prendre au plus vite contact avec leurs proches afin de ne pas les laisser dans l’inquiétude. Ce souci de transmettre des informations rassurantes à la population n’est pas sans rappeler l’approche adoptée par de nombreux médias contemporains.

Se rendre utile pour vendre

Pour espérer bien vendre un kawaraban, il fallait soit qu’il représente une forme de divertissement, soit qu’il comporte des informations utiles, voire les deux.

Les éditions consacrées aux catastrophes se distinguaient de celles portant sur les récits de vengeance ou les faits divers sensationnels par la relative précision des informations qu’elles proposaient. Cette caractéristique a également rendu possible une reconnaissance implicite de leur utilité sociale par le pouvoir politique. En effet, malgré leur illégalité, ces imprimés ont continué à circuler avec une certaine liberté dans les rues d’Edo et d’Osaka.

Ce fut particulièrement le cas pendant les années 1850, une période marquée par plusieurs séismes d’ampleur qui ont touché la côte pacifique et la région d’Edo. Cette situation s’explique notamment par la clémence dont faisait preuve le pouvoir lorsque les kawaraban contribuaient à diffuser des informations utiles à la population. Les éditeurs de ces publications étaient parfaitement conscients de cet avantage. Il n’était ainsi pas rare de voir apparaître, au détour d’un texte, quelques louanges adressées aux autorités afin de ne pas s’attirer leurs foudres.

Kawaraban publié en 1855 donnant avec précision la liste des riches marchands ayant contribué financièrement au soutien des victimes du séisme. Kenji Morita, 2026., Fourni par l'auteur

Malgré cette tolérance relative, ces publications n’en demeuraient pas moins illégales. Mais d’où leurs éditeurs tiraient-ils donc leurs informations ? De même, comment celles-ci pouvaient-elles circuler d’une région à l’autre ? L’historien Kenji Morita met en avant le rôle essentiel joué par les messagers chargés d’acheminer le courrier et les marchandises dans le Japon de l’époque d’Edo.

Littéralement appelés « jambes ailées » (hikyaku), ces individus avaient la particularité de circuler de quartier en quartier, notamment dans les villes, mais aussi de province en province lorsqu’ils étaient chargés des communications officielles. Ils avaient ainsi accès à des informations de première main et constituaient des sources de choix pour les producteurs de kawaraban.

L’humour pour surmonter l’épreuve

Parmi les kawaraban consacrés aux catastrophes qui nous sont parvenus, une catégorie en particulier peut sembler singulière : celle des « images de poisson-chat » (namazu·e). Si ces estampes bénéficient d’un niveau de réalisation plus élevé que les kawaraban les plus rudimentaires, leur caractère illégal et l’anonymat de leurs auteurs permettent de les rattacher à ce format médiatique.

Kawaraban de type namazu·e publié en 1855 et représentant, à l’aide de jeux de mots, les professions gagnantes et perdantes à la suite du grand tremblement. Kenji Morita, 2026., Fourni par l'auteur

L’utilisation du poisson-chat (namazu·e) s’explique par une croyance largement répandue à l’époque, selon laquelle les tremblements de terre étaient provoqués par un gigantesque silure vivant sous l’archipel.

Ces kawaraban représentent ainsi de nombreux poissons-chats anthropomorphes censés incarner le séisme et ses effets sur la société. Sur un ton toujours teinté d’humour et d’un certain cynisme, certaines illustrations mettent en avant l’impossibilité de faire confiance au poisson-chat afin de souligner le caractère inéluctable et imprévisible des tremblements de terre. D’autres montrent des poissons-chats réincarnés en artisans tirant profit des destructions des habitations pour obtenir de nouvelles commandes.

Pour bien comprendre la manière dont ces messages à caractère humoristique pouvaient être interprétés, il faut prendre en compte un autre message implicite, souvent présent dans ce genre de kawaraban. Plus qu’une interprétation en termes de châtiment frappant un monde corrompu, c’est l’idée d’un nouvel ordre à venir qui revient de manière récurrente. Ainsi, si certains perdent la vie, d’autres peuvent aussi espérer tirer parti de la situation pour se reconstruire. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre le recours à l’humour en période de grandes difficultés pour une partie de la population touchée par une catastrophe.

Enfin, il faut rappeler qu’à l’âge d’or des kawaraban entre les années 1850 et 1870, l’exigence d’objectivité ou de véracité de l’information n’était pas encore à l’ordre du jour. Nous étions à une époque où information et divertissement ne s’étaient pas encore véritablement séparés. Ce mélange des genres allait d’ailleurs perdurer dans les premiers temps de la presse moderne, qui se développa progressivement au cours des dernières décennies du XIXᵉ siècle. Les deux formats, kawaraban et journaux, ont d’ailleurs coexisté jusqu’au début du XXᵉ siècle.

The Conversation

César Castellvi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

10.08.2026 à 15:21

Faut-il s’inquiéter de la « starlinkisation » de l’accès à Internet en Afrique ?

Maxim Haba, Docteur en droit public, Université de Bordeaux
Si Starlink séduit nombre d’États africains confrontés aux déserts numériques, son implantation suscite également la méfiance face au risque de dépendance accrue à des opérateurs étrangers.
Texte intégral (1761 mots)

L’ESSENTIEL

  • En mai 2026, le réseau Internet par satellite Starlink, de la société SpaceX d’Elon Musk, avait réussi à s’implanter dans plus de la moitié des 54 États du continent africain.

  • Du point de vue de ces États, le recours aux installations des géants du numérique répond à la volonté de garantir un accès universel à Internet haut débit. Cette solution renforce toutefois leur dépendance à des infrastructures appartenant à des opérateurs non nationaux.

  • Les États africains sont ainsi confrontés à un arbitrage entre quête de souveraineté numérique et amélioration de la connectivité. Face à la starlinkisation de l’accès à Internet, leurs stratégies varient.


L’accès à Internet en Afrique est marqué par une forte dépendance aux infrastructures numériques, en particulier aux câbles sous-marins, qui appartiennent à des opérateurs privés souvent non nationaux. La quasi-totalité du marché africain de la connectivité est contrôlée par les géants du numérique
– Google, Meta, Microsoft… Cette dépendance technologique est renforcée par l’avènement d’un « nouveau » venu : Starlink. Il s’agit d’une solution de connexion à Internet par voie satellitaire promue par la société américaine d’Elon Musk, SpaceX. L’entreprise ambitionne de devenir un fournisseur d’accès à Internet de premier plan en Afrique.

Pour autant, la starlinkisation de la connexion à Internet en Afrique soulève plusieurs questions substantielles. Dès lors que les infrastructures et les données des États africains reposent sur des constellations de SpaceX, la question de leur souveraineté numérique se pose avec acuité. À cela s’ajoute le difficile équilibre entre, d’une part, le désir exprimé par certains États d’une inclusion numérique passant par l’accès universel à un réseau de qualité et, d’autre part, la volonté de certains gouvernements d’exercer un contrôle sur la possibilité pour les habitants de leurs pays d’accéder librement à Internet.

Une « starlinkisation » fulgurante de l’accès à Internet en Afrique

La constellation Starlink semble décidément conquérir le continent.

Concrètement, depuis sa première entrée sur le marché africain en janvier 2023 via le Nigeria, le fournisseur d’accès à Internet a obtenu des autorisations pour le déploiement de son service dans 29 pays africains – dont dix d’Afrique de l’Ouest, quatre d’Afrique centrale, huit d’Afrique de l’Est et cinq d’Afrique australe (chiffres de mai 2026)

Parallèlement à cet usage encadré, on assiste dans plusieurs États à une utilisation non régulée ou « clandestine » du réseau. En effet, les États dans lesquels la société SpaceX ne dispose pas de licence considèrent sans surprise comme illégal l’usage personnel ou à titre commercial des services Starlink, généralement au motif que l’entreprise ne respecte pas le cadre juridique applicable au secteur des communications électroniques.

À titre d’exemple, l’Autorité gabonaise chargée de la régulation des communications électroniques et des postes (Arcep) a annoncé dans un communiqué l’interdiction d’installer, d’utiliser et de commercialiser les offres Starlink sur le territoire du Gabon. L’Arcep a également précisé les sanctions – peine de prison et sanctions pécuniaires –encourues par les contrevenants.

Dans la même logique, en Guinée, l’Autorité de régulation des postes et télécommunications (ARPT) a rappelé dans un communiqué du 30 mars 2026 l’interdiction faite aux utilisateurs de commercialiser le Wi-Fi fourni par le réseau Starlink dans le cadre des « Wi-Fi zones », faute de délivrance d’une licence ou d’une autorisation préalable auprès du régulateur. Plus encore, des agents de l’ARPT ont été dépêchés sur le terrain pour désinstaller et confisquer les équipements Starlink utilisés par les « revendeurs » de Wi-Fi.

Starlink et la souveraineté numérique des États africains : entre méfiance et enthousiasme

La souveraineté numérique se traduit par la maîtrise étatique de l’ensemble des segments du numérique – protocoles, infrastructures, données, réseau et espace informationnel – sans dépendance subie à des opérateurs extérieurs. En Afrique, la notion de souveraineté numérique semble bornée à l’ambition des États de réduire leur dépendance aux diktats des géants du numérique par la construction d’infrastructures nationales et le contrôle du réseau au moyen de la réglementation ou de la régulation.

La starlinkisation de l’accès à Internet en Afrique met en lumière une position binaire des États en matière de souveraineté.

Certains se montrent méfiants quant au déploiement du réseau Starlink. La raison officiellement invoquée est la non-conformité du fournisseur aux textes juridiques portant sur le secteur des télécommunications. Mais l’interdiction du réseau Starlink pourrait s’expliquer par un motif inavoué. En effet, certains États africains s’adonnent à la pratique de la coupure ou du blocage intentionnel d’Internet.

Face à ces mesures de blocage, les internautes africains ont pris l’habitude de recourir à des moyens de contournement des opérateurs de communication électronique traditionnels. Ainsi, l’utilisation « clandestine » du réseau Starlink pourrait être considérée comme un moyen d’affaiblir l’efficacité des mesures de blocage d’Internet. Plus précisément, en l’absence de licence ou d’autorisation préalable délivrée par les autorités nationales, ces dernières ne peuvent pas contraindre Starlink à se soumettre aux mesures de blocage. Dès lors, son utilisation peut être perçue par les États bloquant Internet comme une « porte dérobée » aux injonctions étatiques.

D’autres États ont autorisé le déploiement du réseau Starlink, considérant qu’il pourrait permettre un accès universel à l’Internet haut débit, notamment dans les zones considérées comme des « déserts numériques ». Particulièrement dépendants des infrastructures physiques terrestres – tels que la fibre optique ou les câbles sous-marins – et de leur lot de failles et de l’inaccessibilité des réseaux, certains États africains voient dans la solution Starlink une alternative pouvant favoriser une large inclusion numérique.

Toutefois, cette starlinkisation renforce la logique de dépendance des États à des opérateurs numériques étrangers, en particulier à SpaceX.

En effet, la société de Musk s’ajoute à la liste des géants du numérique qui contrôlent la quasi-totalité des infrastructures physiques du réseau Internet en Afrique, à savoir Google, Meta, Amazon… Les données et les échanges générés sur le continent transitent également par les installations de ces opérateurs privés. Il en découle une délégation par les États africains des infrastructures et des données numériques de leurs populations, avec les risques que cela occasionne
– surveillance étrangère, espionnage, usage illicite des données à des fins commerciales, etc.

Des États en quête de contrôle du réseau Starlink ?

Face aux risques de « perte de contrôle » par les États sur le réseau Starlink, deux pratiques ont cours en Afrique.

D’un côté, les États qui considèrent comme illégales l’installation, l’utilisation et la commercialisation de Starlink utilisent des moyens juridiques et techniques pour mettre en pratique les interdictions émises. Cela passe généralement par des injonctions faites à SpaceX de couper l’accès au réseau Starlink. En outre, les États concernés peuvent recourir aux techniques de brouillage des signaux ou au déploiement des agents sur le terrain afin de désinstaller les équipements du fournisseur.

De l’autre côté, certains États ont opté pour une régulation supervisée. C’est le cas de la Côte d’Ivoire. L’autorisation de Starlink par l’Autorité de régulation des télécommunications/TIC de Côte d’Ivoire (ARTCI) a été soumise à la possibilité d’interrompre l’accès au réseau. En outre, les États africains ayant émis des autorisations peuvent user de leviers juridiques
– suspension ou annulation de la licence — pour garder un contrôle sur les activités.

En définitive, la starlinkisation de l’accès à Internet en Afrique favorise l’accès universel à un réseau de qualité tout en renforçant la dépendance des États africains aux géants du numérique. Ce dernier phénomène entraîne une perte progressive de la souveraineté des États sur les infrastructures physiques du réseau Internet.

Dès lors, pour les États africains, l’essor de l’accès à Internet à travers le réseau Starlink impose de trouver la ligne de crête entre recherche d’une inclusion numérique et quête d’une souveraineté numérique. Cela passe sans aucun doute par une régulation respectueuse des droits des internautes africains.

The Conversation

Maxim Haba est docteur en droit public de l'Université de Bordeaux. Il est spécialisé en droit public du numérique. Il est également délégué territorial du Défenseur des droits.

09.08.2026 à 09:36

Le Maroc, futur leader continental africain des data centers et de l’IA

Thierry Berthier, Maitre de conférences en mathématiques, cybersécurité et cyberdéfense, chaire de cyberdéfense Saint-Cyr, Université de Limoges
À travers une série de projets de data centers, le Maroc cherche à prendre une longueur d’avance sur ses voisins dans le secteur du numérique.
Texte intégral (1321 mots)

L’ESSENTIEL

  • En avril 2026, plusieurs institutions publiques marocaines ont validé le lancement d’un projet de data center à Dakhla, dans le sud du pays, qui sera exclusivement alimenté par des énergies renouvelables.

  • Ce projet s’inscrit dans les nombreux efforts du Maroc pour s’imposer comme leader régional, voire continental, dans le secteur du numérique.

  • En investissant dans de telles infrastructures, le Royaume entend mieux maîtriser l’hébergement de ses données afin de servir ses intérêts économiques et ses ambitions géopolitiques.


À Nouaceur, en périphérie de Casablanca, un consortium emmené par le Sud-Coréen Naver Cloud, l’Américain Nvidia et l’opérateur Nexus Core Systems prépare un centre de données consacré à l’intelligence artificielle (IA) évalué à 1,2 milliard de dollars (1,04 milliard d’euros). Visant à terme 500 mégawatts de capacité, soit davantage que la puissance cumulée aujourd’hui installée dans les cinq premiers pays africains du secteur, le projet résume à lui seul le pari que fait le Maroc sur les infrastructures numériques.

Le pari marocain des data centers

Le pays ne domine pas encore le classement continental. Selon le rapport « Africa’s Digital Leap », publié par Heirs Technologies, l’Afrique comptait fin 2025 environ 211 data centers actifs, très concentrés, notamment en Afrique du Sud – avec 49 centres. Le Maroc, avec huit infrastructures recensées à Casablanca, occupe la cinquième place du classement continental en 2025, derrière l’Afrique du Sud, le Nigeria, le Kenya, l’Égypte, mais devant le Ghana, la Côte d’Ivoire et la Tunisie.

Sur la prochaine génération de projets, le royaume joue sa place de leader régional. Le pari se double d’un second chantier à Dakhla, où les ministères de la transition énergétique et de la transition numérique ont validé en janvier 2026 un centre de données vert de 500 mégawatts. Ce centre sera alimenté exclusivement par l’éolien et le solaire et adossé à l’institut Al Jazari, consacré à l’intelligence artificielle et à la transition énergétique en partenariat avec l’université de Dakhla. Le site Jeune Afrique évoquait en janvier jusqu’à quatre projets de cette nature pour une capacité combinée proche de deux gigawatts, à comparer au 0,500 gigawatt à peine que cumulent aujourd’hui les cinq pays africains les plus avancés du secteur.

Les fondements d’un leadership numérique régional

Cette ambition s’appuie sur des atouts géographiques dont peu de pays africains disposent. Le Maroc est le seul du continent à disposer à la fois d’une façade atlantique et méditerranéenne, raccordé à une dizaine de câbles sous-marins, dont Africa-1 et 2Africa. Ce dernier est porté par Meta, avec des temps de latence vers le sud de l’Europe inférieurs à 20 millisecondes. Cette proximité a pris une dimension réglementaire en 2023 lorsque Rabat a modifié sa loi 09-08 sur la protection des données personnelles pour la rapprocher du RGPD européen. Cela a permis à des entreprises françaises, espagnoles ou belges d’y héberger leurs données sans enfreindre leurs propres obligations.

Le marché existant reste pour l’instant concentré : Maroc Télécom, Inwi, Medasys et N+one se partagent plus de 84 % des parts selon une monographie du Conseil de la concurrence, tandis qu’Oracle multiplie ses implantations à Casablanca, qu’Orange Maroc s’associe à AWS et que Maroc Télécom a signé avec Google Cloud une convention de partenariat évalué à environ 3 milliards de dollars (soit 2,6 milliards d’euros).

Cette accélération n’efface pas certains enjeux. Le taux d’utilisation moyen des centres de données africains plafonne autour de 40 %, contre 70 à 80 % en Europe ou au Moyen-Orient, ce qui met en avant le défi du rythme d’absorption d’une telle capacité.

Des infrastructures au service de la souveraineté et d’une stratégie d’influence

Au-delà des chantiers eux-mêmes, le pari marocain ouvre des perspectives concrètes pour l’économie locale. Une part croissante des données africaines reste aujourd’hui hébergée hors du continent, privant les économies locales d’une partie de la valeur qu’elles génèrent. Rapatrier ce traitement à Casablanca ou à Dakhla permettrait de capter emplois qualifiés, recettes fiscales et savoir-faire technique sur place.

L’adossement systématique des nouveaux projets aux énergies renouvelables, à travers TAQA Morocco à Nouaceur ou l’éolien et le solaire à Dakhla, crée par ailleurs un effet d’entraînement sur la filière électrique nationale, déjà engagée dans la diversification de son mix énergétique. L’institut Al Jazari, en associant recherche en intelligence artificielle et formation universitaire, offre enfin une réponse directe au déficit de compétences cloud identifié par Heirs Technologies, et pourrait transformer une faiblesse en relais de croissance pour les ingénieurs marocains et africains formés sur place.

Les ambitions géopolitiques du Maroc s’appuient aussi sur une vision stratégique de long terme, en cohérence avec les rééquilibrages et le multilatéralisme ambiant. Le principal défi du Maroc est celui de la souveraineté et de la montée en performance. C’est aussi le défi du « trouver sa place » entre les grands acteurs-attracteurs américains et chinois. Une vision stratégique ne peut être déployée sans les efforts, sans la pugnacité, sans l’intelligence humaine. L’IA et la robotique n’ont pas encore remplacé la composante humaine dans la construction d’une stratégie à l’échelle continentale…

Cette vision stratégique du Maroc a su s’incarner par des hommes et des femmes capables d’anticiper les grands mouvements à la vitesse du progrès de l’IA et de la robotique. Une femme en particulier a choisi de consacrer son action au service de l’IA, de relever le défi de souveraineté au nom du Maroc et au nom du continent africain tout entier : il s’agit de la chargée de la transition numérique et de la réforme de l’administration, madame Amal El Fallah Seghrouchni, dont on trouvera le parcours détaillé sur ce lien. Elle porte aujourd’hui la stratégie data IA du Maroc, et notamment celle du déploiement stratégique des nouveaux data centers.

C’est sur cette convergence globale entre volontés de développement de l’innovation et esprit de compétition et de souveraineté exprimé par la jeunesse marocaine, que se construira l’IA africaine, primordiale à la stratégie marocaine.

The Conversation

Thierry Berthier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.08.2026 à 11:37

Le Royaume-Uni, le Japon et l’Italie peuvent-ils réussir leur avion de combat de sixième génération là où la France et ses partenaires ont échoué ?

Marco Chan, Senior Lecturer in Aviation Operations, Department of Aircraft and Aerospace Engineering, School of Engineering, Kingston University
Après l’échec du programme franco-germano-espagnol, le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon accélèrent le développement du « Tempest ». Gouvernance, technologies, coûts : les clés d’un projet qui veut faire décoller le chasseur du futur.
Texte intégral (1812 mots)

L’ESSENTIEL

  • Après l’échec de la tentative franco-germano-espagnole, le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon s’unissent pour développer un avion de combat de sixième génération

  • Les trois partenaires disposent des compétences technologiques nécessaires.

  • Mais ils doivent encore démontrer leur capacité à maîtriser les coûts et à produire l’appareil en série.


Le Royaume-Uni développe un avion de combat de nouvelle génération en collaboration avec l’Italie et le Japon. Le programme Global Combat Air Programme (GCAP) a pris une importance accrue depuis l’échec d’un projet concurrent, le Future Combat Air System (FCAS), mené par la France, l’Allemagne et l’Espagne.

Le futur appareil du GCAP, qui portera le nom de Tempest au Royaume-Uni, doit entrer en service d’ici à 2035. Pour Londres comme pour Rome, ce programme doit permettre de remplacer leurs flottes d’Eurofighter Typhoon par un avion de combat de pointe, capable notamment d’assurer la défense de leur espace aérien.

L’appareil pourrait également être engagé dans des missions menées par l’OTAN, notamment pour contribuer à la protection de l’espace aérien européen face à des adversaires dotés de capacités militaires avancées. De son côté, le Japon a lui aussi besoin d’un chasseur capable de défendre sa vaste zone maritime contre les violations de son espace aérien.

Ces trois partenaires peuvent-ils réussir là où le FCAS a échoué et mettre au point un avion de combat véritablement à la pointe de la technologie ?

Les avions de combat les plus avancés actuellement en service appartiennent à la « cinquième génération ». Le Tempest est, lui, présenté comme un avion de combat de sixième génération. La Chine et la Russie disposent déjà d’appareils de cinquième génération et développent leurs propres chasseurs de sixième génération.

De nombreux pays européens ont remplacé leurs flottes vieillissantes par des F-35 américains de cinquième génération. Mais les hésitations de l’administration Trump quant à son soutien à l’OTAN ont conduit certains gouvernements à reconsidérer leur dépendance aux équipements militaires américains.

Cela souligne l’importance d’une capacité industrielle et militaire souveraine pour les pays à l’origine du GCAP, lancé en 2022. Le 3 juillet 2026, le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon ont signé un contrat de 4,6 milliards de livres sterling (environ 5,4 milliards) afin de faire entrer le programme dans sa prochaine phase de conception.

Le contrat a été attribué à Edgewing, une coentreprise réunissant trois groupes aéronautiques : le britannique BAE Systems, l’italien Leonardo et la Japan Aircraft Industrial Enhancement Company, elle-même financée conjointement par Mitsubishi Heavy Industries et la Society of Japanese Aerospace Companies.

L’attribution du contrat est intervenue après neuf mois de retard, le temps pour le Royaume-Uni de finaliser ses orientations en matière de dépenses de défense.

Ce qui distinguera les avions de combat de sixième génération de leurs prédécesseurs, c’est leur capacité à fonctionner comme un véritable « système de systèmes ». Ils embarqueront une multitude de capteurs destinés à recueillir des informations sur le théâtre des opérations. Ces données seront fusionnées en temps réel avec celles provenant de satellites, de bâtiments de guerre et de stations au sol, afin d’aider les pilotes dans l’accomplissement de leurs missions.

Les avions de combat les plus avancés, comme le Tempest, pourront également contrôler des drones, notamment des appareils dits « loyal wingmen » (« ailiers fidèles »). Ces drones assisteront les missions en remplissant diverses fonctions, par exemple en protégeant l’avion piloté. Quant à la technologie furtive – qui réduit les risques de détection par les radars et les capteurs infrarouges –, elle restera tout aussi essentielle qu’elle l’est déjà pour les avions de cinquième génération, comme le F-35.

Les pays impliqués dans le GCAP disposent-ils des capacités technologiques nécessaires pour construire un tel appareil ? Oui, avec toutefois quelques réserves. En 2016, le Japon est devenu le quatrième pays au monde à faire voler un démonstrateur furtif conçu sur son territoire. Construit par Mitsubishi, le prototype X-2 a démontré le savoir-faire du pays en matière de conception d’appareils furtifs, de matériaux absorbant les ondes radar et de poussée vectorielle, une technologie qui permet de diriger un avion en modifiant l’orientation des gaz d’échappement de ses moteurs.

Le Royaume-Uni a de son côté fait voler son propre démonstrateur furtif, le drone Taranis de BAE Systems, en 2013. Ce programme a validé les technologies britanniques de furtivité et de systèmes autonomes. Ces deux programmes ont directement alimenté le développement du GCAP, puisque BAE Systems et Mitsubishi Heavy Industries sont précisément les entreprises qui conçoivent aujourd’hui le Tempest.

L’Italie et le Japon accueillent également des chaînes d’assemblage final du F-35, les seules situées en dehors des États-Unis. Ils disposent ainsi d’une main-d’œuvre déjà expérimentée dans l’assemblage d’un avion furtif de cinquième génération, ainsi que dans la fabrication des ailes complètes du F-35. Des compétences directement mobilisables pour la construction du Tempest.

Mais les partenaires du GCAP doivent encore démontrer leur capacité à intégrer, au sein d’un même appareil, la furtivité, la fusion des données issues de multiples capteurs et l’intelligence artificielle. Autre incertitude, leur aptitude à maintenir durablement une chaîne de production destinée à équiper leurs flottes nationales. Il s’agit d’un défi industriel plus complexe qu’il n’y paraît, qui mériterait d’être examiné avec davantage d’attention.

Des partenaires sur un pied d’égalité

Le projet FCAS a achoppé sur des désaccords entre ses partenaires industriels, le français Dassault et Airbus, qui représentait l’Allemagne et l’Espagne. Les principaux points de friction portaient sur le leadership du programme, la répartition des tâches et les questions de propriété intellectuelle.

Les partenaires du GCAP disposent-ils de la discipline industrielle et organisationnelle nécessaire pour éviter le même écueil ? La structure même d’Edgewing, la coentreprise créée pour piloter le programme, repose sur plusieurs principes clés qui pourraient s’avérer déterminants pour sa réussite.

Les partenaires industriels du GCAP détiennent chacun 33,3 % du capital, sans qu’aucun pays ne soit désigné comme chef de file. Ils disposent également de la liberté de développer et de modifier les technologies du programme. Une différence majeure avec le F-35, dont les pays utilisateurs ne contrôlent pas les évolutions matérielles ou logicielles de l’appareil, celles-ci restant sous la supervision des États-Unis.

Le GCAP n’est pas à l’abri de difficultés futures. Mais il a réglé la question du leadership industriel avant même le lancement de la production, une différence qui pourrait s’avérer plus déterminante que n’importe quel choix technologique.

L’autre écueil réside dans l’évaluation des coûts. Une erreur en la matière pourrait même constituer un obstacle majeur pour le GCAP. En effet, historiquement, les programmes multinationaux de développement d’avions de combat ont souvent sous-estimé leur coût réel. Malgré les 8,6 milliards de livres sterling (10 milliards d’euros environ) prévus dans le Defence Investment Plan, le coût total du GCAP reste inconnu. Ni le prix unitaire de chaque appareil ni le nombre d’avions que le Royaume-Uni commandera n’ont encore été arrêtés.

Enfin, l’histoire nous enseigne également que les programmes de développement d’avions de combat sous-estiment souvent les besoins en formation des pilotes. En tant que pilote, je sais que la transition d’équipages expérimentés vers un nouvel appareil, même déjà bien éprouvé, exige des mois de formation théorique, de longues heures sur simulateur et de nombreux vols sous supervision avant une mise en service opérationnelle.

Les équipages du GCAP devront non seulement apprendre à piloter l’appareil, mais aussi à diriger d’autres aéronefs sans pilote, notamment les drones de type « loyal wingman ».

Rien n’indique toutefois que le Royaume-Uni, l’Italie et le Japon ne disposent pas des capacités technologiques nécessaires pour construire un véritable avion de combat de sixième génération à la pointe de l’innovation. Ont-ils pour autant la discipline industrielle et organisationnelle indispensable pour mener ce projet à bien ? Probablement, à condition que, dans les neuf ans à venir, les financements et les efforts de formation suivent le niveau d’ambition affiché.

The Conversation

Marco Chan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

06.08.2026 à 15:11

La guerre contre les houthistes du Yémen peut-elle détourner Riyad du Soudan ?

Yassine El Yattioui, Chargé d'enseignement à l'Université Lumière Lyon II - Professeur invité à l'ILERI Nice, Université Lumière Lyon 2
Une reprise de la guerre contre les houthistes du Yémen pourrait contraindre Riyad à réduire son soutien aux Forces armées soudanaises : les priorités extérieures font l’objet de rééquilibrages constants.
Texte intégral (2177 mots)

L’ESSENTIEL

  • La guerre civile soudanaise dépasse désormais le cadre national et s’inscrit dans un espace stratégique reliant la Corne de l’Afrique, la mer Rouge et la péninsule Arabique.

  • L’Arabie saoudite est un soutien affirmé de l’une des parties belligérantes : les Forces armées soudanaises (SAF). Si les attaques des houthistes du Yémen contre Riyad s’intensifiaient durablement, le royaume serait contraint de réorienter ses ressources vers sa propre protection, réduisant son soutien aux SAF.

  • L’avenir du conflit soudanais dépend peut-être moins des combats au Soudan que des arbitrages géopolitiques que fera Riyad face à des menaces régionales concurrentes.


La guerre civile soudanaise ne peut plus être appréhendée comme un conflit strictement interne opposant les Forces armées soudanaises (SAF), contrôlant aujourd’hui le nord et l’est du pays, aux Forces de soutien rapide (RSF), qui ont la haute main dans l’ouest et le sud. Elle s’inscrit désormais dans un espace sécuritaire interdépendant reliant la Corne de l’Afrique, la mer Rouge et la péninsule Arabique, où les dynamiques d’un théâtre influencent directement les équilibres d’un autre.

Dans cette configuration, les choix stratégiques de l’Arabie saoudite, appui constant des SAF, ne relèvent pas uniquement de l’évolution du conflit soudanais, mais également des contraintes imposées par son environnement régional.

La place du Soudan dans la politique étrangère saoudienne

Depuis plusieurs années, Riyad privilégie une politique étrangère conciliant médiation diplomatique, stabilité régionale et protection des intérêts économiques associés au projet Vision 2030. Lancé en 2016 par le prince héritier Mohammed ben Salmane, ce plan vise à diversifier l’économie du pays pour réduire sa dépendance historique aux revenus du pétrole, tout en transformant la société saoudienne et en modernisant l’État.

Le Soudan occupe une place importante dans cette stratégie en raison de sa position sur la façade occidentale de la mer Rouge et de son rôle dans la sécurisation des routes commerciales reliant Bab el-Mandeb au canal de Suez. Ainsi, 12 % du commerce maritime mondial transite par cet espace, qui constitue un passage essentiel pour la sécurité énergétique et commerciale du Golfe.

Cette stratégie demeure toutefois conditionnée par une variable souvent sous-estimée : la disponibilité des ressources militaires, financières et diplomatiques du Royaume. Sur le plan financier, ses marges de manœuvre sont également contraintes. Le budget saoudien pour l’exercice 2026 prévoit 1 313 milliards de riyals (plus de 303 milliards d’euros, ndlr) de dépenses, contre 1 147 milliards de riyals (environ 264,8 milliards d’euros, ndlr) de recettes, soit un déficit de 165 milliards de riyals, équivalant à environ 38 milliards d’euros (3,3 % du PIB). Cette trajectoire budgétaire traduit la volonté de Riyad de poursuivre simultanément le financement des mégaprojets du plan Vision 2030, la modernisation de ses capacités de défense, les investissements du Public Investment Fund (PIF) ainsi que la sécurisation des infrastructures énergétiques et des voies maritimes de la mer Rouge.

Dans ce contexte, les ressources consacrées au dossier soudanais restent volontairement ciblées et privilégient l’assistance humanitaire, le soutien aux institutions étatiques et les mécanismes de stabilisation économique plutôt qu’un financement direct des opérations militaires des SAF. La rencontre du 20 avril 2026 entre le prince héritier Mohammed ben Salmane et le général soudanais Abdel Fattah al-Burhan à Djeddah illustre cette approche.

Une reprise durable des hostilités contre les houthistes modifierait la hiérarchie des priorités sécuritaires saoudiennes en imposant une réallocation des capacités vers la protection du territoire national, des infrastructures énergétiques et des objectifs économiques de Vision 2030. L’engagement au Soudan dépendrait alors moins de l’évolution du conflit soudanais que de la pression exercée par une menace jugée plus immédiate.

Hiérarchisation des menaces et soutenabilité stratégique de l’engagement saoudien

L’évolution de la politique étrangère saoudienne ne peut être comprise à travers une lecture exclusivement événementielle des crises régionales. Les arbitrages opérés par Riyad résultent avant tout de contraintes structurelles liées à la rareté des ressources, à l’interdépendance des espaces sécuritaires et à la nécessité de préserver les conditions internes de la puissance. L’engagement du Royaume au Soudan doit ainsi être analysé à l’aune de la concurrence entre plusieurs priorités stratégiques plutôt qu’à partir des seules dynamiques internes du conflit soudanais.

Le réalisme structurel offre un premier cadre d’analyse pertinent. Dans un système international anarchique, les États disposent de ressources militaires, financières et politiques limitées qu’ils doivent répartir entre des menaces concurrentes. Toute intensification d’un front stratégique réduit mécaniquement les capacités mobilisables sur un autre.

Pour l’Arabie saoudite, une reprise durable de la confrontation avec les houthistes du Yémen mobiliserait prioritairement les systèmes de défense aérienne, les capacités de renseignement, les ressources budgétaires et les moyens navals destinés à protéger le territoire, les infrastructures énergétiques et les objectifs économiques associés à Vision 2030. Le soutien au Soudan ne disparaîtrait pas nécessairement, mais il serait soumis à une logique de réallocation des ressources.

Cette dynamique rejoint la théorie de l’équilibre des menaces développée par Stephen Walt. Les États hiérarchisent leurs priorités non seulement en fonction de la puissance de leurs adversaires, mais aussi de leur proximité géographique, de leurs capacités offensives et de leurs intentions perçues. À cet égard, les houthistes représentent pour Riyad une menace directe contre le territoire national et les infrastructures critiques, tandis que le conflit soudanais demeure une menace indirecte affectant principalement la stabilité de la mer Rouge. Cette différence de nature conduit logiquement à privilégier la gestion de la menace la plus immédiate lorsque les ressources deviennent plus contraintes.

Cette hiérarchisation doit également être replacée dans le cadre du complexe régional de sécurité de la mer Rouge. Les conflits yéménite et soudanais ne constituent pas deux crises indépendantes, mais deux composantes d’un même environnement stratégique où les évolutions d’un théâtre influencent les équilibres de l’autre. Une dégradation de la situation au Yémen accroît les besoins sécuritaires de l’Arabie saoudite et modifie, par ricochet, les ressources qu’elle peut consacrer au Soudan. De même, l’instabilité soudanaise fragilise la sécurité maritime régionale, soulignant l’interdépendance croissante des espaces compris entre Bab el-Mandeb, la mer Rouge et la Corne de l’Afrique.

Les apports de la sociologie du conflit permettent d’approfondir cette lecture. Les guerres prolongées ne mobilisent pas uniquement des capacités militaires ; elles sollicitent durablement les appareils administratifs, les finances publiques et les ressources politiques des États. Dans le cas saoudien, cette tension est particulièrement forte, car la réussite de Vision 2030 repose sur la stabilité sécuritaire, l’attractivité des investissements étrangers et la protection des infrastructures stratégiques. Une escalade prolongée contre les houthistes ferait donc peser une double contrainte : répondre à une menace militaire directe tout en préservant les conditions économiques de la transformation du Royaume.

Cette évolution traduit une transformation plus large de la doctrine stratégique saoudienne. Depuis le début des années 2020, Riyad privilégie progressivement une logique de consolidation plutôt que de projection militaire systématique. L’influence régionale ne repose plus exclusivement sur l’intervention directe, mais sur une combinaison d’instruments diplomatiques, économiques et institutionnels visant à limiter les coûts des engagements extérieurs tout en préservant les intérêts stratégiques du Royaume.

Dans cette perspective, le soutien aux Forces armées soudanaises ne serait pas remis en cause dans son principe, mais dans ses modalités. Une intensification durable de la menace houthie conduirait vraisemblablement à privilégier la médiation diplomatique, l’appui institutionnel, la coopération sécuritaire ciblée et les initiatives de stabilisation régionale plutôt qu’un engagement militaire plus coûteux.

Implications stratégiques et trajectoires prospectives

Une telle évolution ne traduirait pas un désengagement du dossier soudanais, mais une adaptation rationnelle à la concurrence entre plusieurs priorités sécuritaires.

Pour les SAF, cette évolution ne signifierait pas une rupture du partenariat avec l’Arabie saoudite, mais une dépendance accrue aux arbitrages régionaux. La capacité de Riyad à maintenir simultanément plusieurs engagements extérieurs apparaît désormais comme une variable déterminante de l’équilibre stratégique soudanais.

Trois trajectoires prospectives peuvent être envisagées.

  • La première, la plus probable, correspond à une rationalisation progressive de l’engagement saoudien : le Royaume préserverait son influence au Soudan tout en privilégiant les instruments diplomatiques et institutionnels.

  • La seconde repose sur une intensification majeure des attaques houthies, susceptible d’imposer un recentrage durable des ressources sur la protection du territoire national et de réduire davantage les capacités consacrées au dossier soudanais.

  • Enfin, un scénario de stabilisation régionale avec une victoire totale des SAF permettrait à Riyad de réinvestir plus largement le théâtre soudanais, notamment dans les domaines de la reconstruction institutionnelle, de la sécurité maritime et du développement économique.

La redéfinition de la puissance

Au-delà du cas saoudien, on assiste à une transformation plus profonde des rapports de puissance au Moyen-Orient. La puissance ne se mesure plus seulement à la capacité de projeter des moyens militaires sur plusieurs théâtres, mais également à l’aptitude des États à arbitrer durablement entre des priorités concurrentes sans compromettre leurs objectifs stratégiques de long terme.

La Turquie en fournit une illustration particulièrement éclairante. Malgré son implication simultanée en Syrie, en Irak, dans le Caucase, en Méditerranée orientale et en Libye, Ankara a progressivement adapté son activisme extérieur afin de limiter les coûts économiques et diplomatiques de cette surextension stratégique. Depuis le début des années 2020, la normalisation engagée avec plusieurs puissances régionales, notamment l’Arabie saoudite, l’Égypte et Israël – avant la dégradation liée à Gaza – témoigne d’une volonté de hiérarchiser les priorités nationales sans renoncer à son statut de puissance régionale.

La crédibilité d’un État repose désormais autant sur sa capacité à sélectionner ses engagements qu’à les multiplier, faisant de la gestion des arbitrages stratégiques un indicateur central de puissance. Comprendre cette logique apparaît indispensable pour analyser les recompositions géopolitiques de la mer Rouge et les nouvelles formes d’exercice de la puissance dans les conflits du XXIᵉ siècle.

The Conversation

Yassine El Yattioui ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

05.08.2026 à 15:22

Donald Trump ou la contagion du mal ordinaire

Dominique Steiler, Fondateur de la Chaire UNESCO pour une Culture de Paix Economique, Auteurs historiques The Conversation France
Donald Trump incarne moins une rupture qu’une désinhibition du pouvoir : en banalisant la brutalité, il légitime une grammaire du rapport de force à tous les niveaux.
Texte intégral (1783 mots)

L’ESSENTIEL

  • Trump agit comme un révélateur. Ses propos accélèrent une désinhibition morale générale où la brutalité, le mépris et la transgression deviennent progressivement acceptables.

  • Le mal procède par division. Il fracture l’individu, les relations humaines, la société et le rapport au vivant, faisant du conflit la forme normale des interactions.

  • La guerre est devenue un paradigme commun. La logique concurrentielle s’étend de l’entreprise aux relations internationales. Seule une culture de paix fondée sur la reconnaissance de l’autre peut rompre cette dynamique.


Les crises contemporaines ne se laissent plus comprendre par la seule analyse des événements ou des figures qui les incarnent. Elles signalent une rupture plus profonde, touchant à notre manière d’habiter le monde, d’exercer le pouvoir et de reconnaître l’autre comme sujet digne.

En quelques années, un homme est parvenu à rendre dicible et parfois même respectable ce qui demeurait contenu, dissimulé ou honteux : l’insulte, le mépris, la brutalité. Donald Trump n’a pas inventé ces forces : il les a autorisées, leur donnant un visage, un langage et une validation symbolique depuis le sommet du pouvoir mondial.

Le phénomène dépasse sa personne et trouve en lui une cristallisation inédite. Ce qui se joue n’est pas un style provocateur, mais une désinhibition morale du pouvoir : ce qui était inacceptable devient tolérable, ce qui était indigne devient performant, ce qui devait être combattu devient imité.

Le mal n’a pas besoin de monstres

Concevoir le mal uniquement comme violence spectaculaire ou démesure exceptionnelle empêche d’en saisir la dynamique la plus dangereuse : sa capacité à se répandre silencieusement, à se normaliser, à s’intégrer aux pratiques quotidiennes et aux imaginaires collectifs.

Hannah Arendt nous avait prévenus : le mal ne surgit pas toujours sous la forme du monstre. Il se diffuse bien plus sûrement lorsqu’il devient banal et qu’il cesse d’être jugé. Trump ne pense ni n’invente le mal : il le performativise. Il l’exhibe sans honte et suspend ainsi l’exercice du jugement moral chez celles et ceux qui s’identifient à lui. Il délivre un « permis de transgression ».

Ce sont là les forces que René Girard nommait « violence mimétique » : affranchies, elles prolifèrent dans tous les interstices du social. La dynamique n’est ni strictement états-unienne ni strictement politique, et l’Europe n’est pas en reste.

S’installe une ronde auto-alimentée, où le président du pays le plus puissant du monde représente à la fois le produit et le moteur du mouvement. Chaque parole brutale en libère d’autres. Chaque transgression appelle une surenchère. Chaque recul éthique devient un précédent, une jurisprudence sans prudence. Ce ne sont plus seulement les comportements politiques qui sont touchés, mais les pratiques économiques, managériales, médiatiques, jusqu’aux relations quotidiennes.

L’histoire ne se mesure pas au seul nombre de morts : elle s’évalue à la virulence de diffusion du mal. Or, aucun autocrate du siècle passé ne disposait de l’instantanéité des réseaux sociaux ni d’une fortune érigée en preuve ultime de légitimité. Trump ne construit pas un système totalitaire classique : il désagrège les digues intérieures et rend le mal ordinaire, banal, acceptable, désirable parfois.

Le mal, c’est d’abord la division

Le mal n’est pas d’abord violence : il est division. En grec ancien, diabolos signifie « celui qui sépare, qui désunit ». Le diable n’est pas tant celui qui détruit que celui qui désagrège les liens. Le mal commence donc avant les actes et il opère à quatre niveaux.

En soi. Nous connaissons tous l’écart entre ce que nous savons juste et nos actions, entre notre vulnérabilité et le masque que nous endossons pour exister. Erich Fromm avait décrit ces sociétés qui substituent l’avoir à l’être. Un être divisé devient dangereux non par malveillance, mais parce qu’il cherche à l’extérieur ce qu’il a perdu à l’intérieur.

Entre les humains. L’autre cesse d’être un visage, au sens de Levinas, pour se transformer en obstacle. Un visage, c’est la présence directe d’une personne autre que moi avec qui la relation devient possible. Un obstacle, un non-visage, se contourne ou s’élimine. La relation se mue en rapport de force, la différence menace : la violence s’avère possible, puis acceptable.

Dans la société. Le même mécanisme oppose en camps irréconciliables les gagnants aux perdants ; Girard a montré comment il conduit à désigner des boucs émissaires. La division devient un outil de gouvernement.

Avec le vivant. Sa version la plus radicale survient lorsque l’humanité se pense séparée du monde. La nature est vue comme de la matière inerte, l’animal un stock, l’être humain une ressource. La relation se transforme alors en prédation. La crise écologique n’est pas d’abord technique, elle est relationnelle, perte de sensibilité au vivant.

La guerre économique matrice de la guerre armée

Ce processus n’a rien d’abstrait. Dans l’entreprise, il se déploie de façon systémique : mise en concurrence permanente, culture du chiffre où les tableaux de bord comptent plus que les personnes qu’ils prétendent évaluer, burn out transformé en rite de passage plus qu’en signal d’alerte, sacrifice du long terme humain à un court terme financier érigé en évidence. L’organisation devient un champ de bataille où l’efficacité se construit contre le vivant plutôt qu’avec lui.

Au niveau social, la même logique stigmatise les plus fragiles, légitime des inégalités extrêmes présentées comme naturelles et installe la méfiance comme principe implicite de vie commune. Sur la scène mondiale, elle évolue en un prélude inévitable à un conflit militaire. Les sanctions, autrefois considérées comme des mesures extraordinaires, sont maintenant utilisées comme des outils de coercition courante. L’énergie et les technologies, y compris les terres rares, deviennent des facteurs de division, transformant les interdépendances en foyers de tension. Les engagements climatiques sont abandonnés au profit de la compétitivité à court terme. Les institutions multilatérales, qui constituent les seuls espaces de médiation disponibles, sont délibérément affaiblies. Les propositions de règlement du conflit russo-ukrainien portées par Trump en donnent la formule : le deal commercial remplace toute architecture diplomatique.

Wendy Brown l’a montré : la rationalité néolibérale a rendu impensable toute grammaire autre que le rapport de force. Lorsque la gouvernance s’inspire du modèle de l’entreprise concurrente, le deal se substitue au traité, la pression au dialogue, la menace à la garantie. Le passage de la guerre économique à la guerre armée marque une continuité : c’est la même logique poursuivie par d’autres moyens. Et l’histoire montre avec constance que la brutalisation du langage précède celle des actes.

Ce n’est pas le style qu’il faut changer, c’est le paradigme

Un paradigme est, au sens de Thomas Kuhn, un ensemble de présupposés si intériorisés qu’ils cessent d’être questionnés : ils deviennent la réalité même. Or, le paradigme économico-politique dominant s’est rigidifié autour d’axiomes aujourd’hui invisibles : la compétition anime la vie sociale, la valeur se mesure à la capacité de dominer, les relations se résument à des rapports de force.

Ce paradigme a un nom : la grammaire de la guerre. Non pas la guerre comme exception tragique, mais comme mode ordinaire de relation. Guerre de l’ego contre lui-même, guerre managériale, guerre sociale contre les perdants, guerre géopolitique. Ces guerres ne sont pas des métaphores, elles produisent de la souffrance et de la mort réelles.

Or, un paradigme ne se réforme pas à la marge : ses présupposés ne s’amendent pas, ils se remplacent. Ce n’est pas l’usage du pouvoir qu’il faut moraliser, mais la conception même de la puissance qu’il faut refonder.

Car, si la guerre commence dans les mots, la paix débute par la reconnaissance que l’autre, concurrent, migrant, ennemi désigné, est un sujet digne, dont la vulnérabilité nous concerne avant toute décision économique.

À ceux qui y voient une utopie, André Gorz répondait que celle-ci a précisément pour fonction de nous donner le recul nécessaire pour juger ce que nous faisons à la lumière de ce que nous pourrions faire. La culture de paix apparaît moins comme une utopie que comme une stratégie de survie, une insurrection éthique : rien, hors le lien et le travail patient d’apprendre à vivre, ne peut rompre la ronde auto-alimentée du mal ordinaire. Tout le reste (travail intérieur, éducation, politique et économie) n’est que chemin vers cette évidence.

The Conversation

Dominique Steiler ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

04.08.2026 à 16:08

L’administration Trump veut priver les citoyens d’un puissant levier pour protéger l’environnement

Sarah J. Morath, Professor of Law and Associate Dean for International Affairs, Wake Forest University
Depuis des décennies, des citoyens et des associations utilisent les tribunaux pour contraindre les entreprises et l’État fédéral à respecter les lois environnementales. L’administration Trump cherche désormais à restreindre ce pouvoir.
Texte intégral (2399 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les citoyens états-uniens peuvent saisir la justice pour faire appliquer les lois environnementales lorsque les autorités n’agissent pas.

  • Dans une affaire visant l’entreprise xAI d’Elon Musk, l’administration Trump soutient aujourd’hui que ces recours ne devraient plus être possibles.

  • Si cette position était validée par les tribunaux, elle renforcerait le pouvoir de l’exécutif et limiterait la capacité d’action des citoyens.


La réduction de la pollution massive aux États-Unis était une priorité telle que, lorsqu’il a adopté plusieurs grandes lois de protection de l’environnement, notamment le Clean Air Act, le Clean Water Act et le Safe Drinking Water Act, le Congrès états-unien n’a pas voulu confier leur application au seul pouvoir exécutif.

Il a donc inscrit dans ces textes des mécanismes permettant aux citoyens de faire respecter la loi devant les tribunaux lorsque les autorités n’agissent pas contre les infractions. Ces dispositions, appelées citizen suit provisions (« clauses d’action citoyenne en justice »), autorisent les particuliers et les associations à poursuivre en justice les entreprises qu’ils estiment en infraction. Elles permettent également d’engager des poursuites contre les agences fédérales lorsqu’elles n’appliquent pas ces lois.

Depuis les années 1970, ces dispositions ont été invoquées dans plus de 2 000 actions en justice. En réalité, la majorité des contentieux environnementaux aux États-Unis reposent sur ces recours intentés par des citoyens. Ils ont notamment permis de stopper la construction de barrages afin de protéger des espèces menacées, de mettre fin à l’injection d’eaux usées dans les nappes phréatiques ou encore d’obtenir 14,2 millions de dollars de sanctions civiles pour des émissions illégales provenant d’un complexe pétrochimique. En bref, ces recours ont profondément façonné le droit de l’environnement américain.

Aujourd’hui, dans un mémoire déposé devant la justice, l’administration Trump soutient que les citoyens ne devraient plus être autorisés à faire respecter les lois environnementales. Bien que ces lois prévoient explicitement le contraire, le ministère états-unien de la justice affirme, dans une affaire impliquant l’entreprise xAI d’Elon Musk, que leur application devrait relever exclusivement du pouvoir exécutif, même lorsque celui-ci choisit de ne pas intervenir.

Une usine en Pennsylvanie
L’usine Clairton Coke Works, à Clairton (Pennsylvanie), a été contrainte de réduire ses émissions polluantes et de mettre en place un contrôle plus efficace de la pollution dans le cadre d’un accord conclu à la suite d’une action en justice intentée par des citoyens en vertu du Clean Air Act. Rebecca Droke/AFP

Plus de cinquante ans d’efficacité

Depuis plus de cinquante ans, les actions en justice intentées par des citoyens constituent un outil efficace de protection de l’environnement aux États-Unis. Le mécanisme est relativement simple : une personne ou une organisation doit d’abord adresser une notification officielle à la personne, à l’entreprise ou à l’administration qu’elle soupçonne d’enfreindre la loi, avec copie à l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA). Si, au bout de soixante jours, la situation n’a pas été corrigée, elle peut saisir la justice.

Ces recours visent souvent à obtenir des tribunaux qu’ils ordonnent la cessation de l’activité polluante, le versement de sommes destinées à réparer ou réduire les dommages causés à l’environnement, ainsi que des sanctions civiles versées à l’État. En revanche, si les autorités ont déjà engagé une procédure d’application de la loi ou poursuivent activement le contrevenant, une action intentée par des citoyens ne peut pas être engagée.

Le succès de ces recours dépend de la capacité des plaignants à démontrer qu’une infraction à la loi a bien été commise. Les violations du Clean Water Act sont généralement plus faciles à établir que celles d’autres lois environnementales, car le simple fait de rejeter un polluant sans autorisation constitue en lui-même une infraction. C’est pourquoi davantage d’actions en justice engagées par des citoyens ont été intentées en vertu du Clean Water Act que de toute autre loi environnementale américaine.

Dans mon domaine de recherche, celui de la pollution plastique, ces actions en justice ont notamment permis de tenir les fabricants de granulés plastiques responsables de leurs pollutions. Ainsi, grâce à la disposition du Clean Water Act autorisant les recours citoyens, Diane Wilson, une pêcheuse de crevettes de la côte texane du golfe du Mexique, a poursuivi en 2017 l’entreprise Formosa Plastics pour les rejets répétés de granulés plastiques dans la baie de Lavaca, où elle pêchait, et qui est reliée au golfe du Mexique.

En 2019, Formosa Plastics a finalement accepté un accord de 50 millions de dollars (43,44 millions d’euros), destiné à financer des projets de réduction des impacts et de restauration de la baie, notamment le nettoyage des déchets plastiques et d’autres pollutions. L’entreprise a également accepté de prendre en charge les frais de justice et les honoraires des avocats.

Dans une autre affaire, les organisations de défense de l’environnement PennEnvironment et Three Rivers Waterkeeper ont poursuivi en 2023 l’entreprise Styropek USA, qui fabrique du polystyrène expansé utilisé pour les emballages, en raison de rejets de granulés plastiques dans un cours d’eau de l’ouest de la Pennsylvanie. Ces granulés attiraient et concentraient d’autres substances toxiques, ce qui portait atteinte aux plantes aquatiques et aux poissons.

En 2025, Styropek a conclu un accord transactionnel de 2,5 millions de dollars (2,1 millions d’euros). Dans ce cadre, l’entreprise s’est engagée à installer des systèmes de filtration sur ses réseaux d’eaux usées et d’eaux pluviales afin de retenir les granulés plastiques avant qu’ils n’atteignent Raccoon Creek ou la rivière Ohio. Elle a également dû mettre fin à tout rejet non autorisé de granulés plastiques par les évacuations d’eaux pluviales de son site industriel.

Les dispositions autorisant les actions en justice des citoyens ne figurent pas dans toutes les lois. Mais ce mécanisme a été repris dans d’autres domaines. Ainsi, une loi texane de 2025 visant à restreindre le droit à l’avortement autorise tout citoyen à poursuivre en justice des médecins ou d’autres professionnels de santé qui pratiquent des avortements ou y apportent leur concours.

L’affaire NAACP contre xAI

En avril 2026, la NAACP, une organisation nationale de défense des droits civiques, a assigné en justice xAI, l’entreprise d’intelligence artificielle fondée par Elon Musk, devant un tribunal fédéral, en s’appuyant sur les dispositions du Clean Air Act autorisant les actions en justice des citoyens.

La NAACP affirme que xAI et l’une de ses filiales ont construit et exploité 27 turbines à gaz naturel à Southaven, dans le Mississippi, sans obtenir les autorisations exigées par le Clean Air Act. Ces turbines produisaient l’électricité nécessaire au fonctionnement du centre de données Colossus 2 de xAI, situé à proximité. Selon la plainte, cette centrale au gaz a rejeté des polluants nocifs, notamment des oxydes d’azote et du formaldéhyde, susceptibles d’augmenter les risques d’asthme, de maladies respiratoires, de problèmes cardiaques et de certains cancers.

Si xAI avait demandé l’autorisation d’exploiter ces turbines, l’Agence états-unienne de protection de l’environnement (EPA) lui aurait imposé d’utiliser les meilleures technologies disponibles afin de limiter ces émissions. Or, xAI n’a jamais sollicité cette autorisation auprès de l’EPA.

Une demande du gouvernement fédéral

En juin 2026, le ministère de la justice a demandé au juge de classer l’affaire, faisant notamment valoir que les actions en justice intentées par des citoyens ne peuvent pas être engagées lorsque le gouvernement fédéral ne s’oppose pas au comportement polluant en cause.

Pour étayer sa position, le ministère s’est appuyé sur deux décrets présidentiels signés par Donald Trump dans les premiers jours de son second mandat : l’un proclamant une « urgence énergétique nationale », l’autre visant à renforcer le « leadership américain dans le domaine de l’intelligence artificielle ».

Selon le ministère de la justice, l’action en justice de la NAACP menace « l’innovation dans le domaine de l’intelligence artificielle » ainsi que la sécurité nationale. Dans son mémoire, le gouvernement soutient également que les actions intentées par des citoyens n’ont pas été conçues pour permettre à des particuliers de faire appliquer les lois d’une manière contraire à ce que le gouvernement fédéral estime être l’intérêt général.

Le ministère affirme ainsi que ces recours ne devraient être autorisés par les tribunaux que lorsque le gouvernement omet de faire appliquer la loi, et non lorsqu’il a délibérément décidé, au nom de la politique menée par le pouvoir exécutif, qu’une telle application serait contraire à l’intérêt général.

Un conflit entre le gouvernement et les citoyens

C’est la première fois que le ministère états-unien de la justice défend une telle position devant les tribunaux. Par le passé, toutefois, des défendeurs et certains juges ont déjà mis en doute la constitutionnalité des actions en justice intentées par des citoyens.

Pour leurs détracteurs, parmi lesquels figure l’administration Trump, ces recours permettent aux citoyens de s’arroger un pouvoir de poursuite relevant normalement de l’exécutif. Leurs défenseurs estiment au contraire qu’ils permettent aux citoyens d’exercer les droits que leur confère la loi pour défendre un environnement sain et faire respecter la législation environnementale lorsque l’action des pouvoirs publics est insuffisante.

Quelle que soit l’issue de la procédure opposant la NAACP à xAI, je considère que le mémoire déposé par l’administration Trump constitue une étape supplémentaire dans une entreprise plus large visant à concentrer davantage de pouvoirs entre les mains de l’exécutif.

The Conversation

Sarah J. Morath est affiliée au Global Council for Science and the Environment.

04.08.2026 à 16:07

La défaite de la Seleção peut-elle coûter une élection présidentielle au Brésil ?

Jorge Jacob, Professor of Behavioral Sciences, IÉSEG School of Management
Le Brésil a l’image d’un pays fou de football, si bien qu’on peut se demander s’il y a un rapport entre les résultats de son équipe nationale et la perception qu’a la population du pouvoir en place.
Texte intégral (2209 mots)

L’ESSENTIEL

  • Certaines études tendent à établir un lien entre les performances d’équipes sportives et les scores obtenus par les pouvoirs en place lorsque les élections se tiennent peu après.

  • Le fiasco de la sélection nationale brésilienne à la Coupe du monde 2026 de football masculin pourrait, dans cette logique, avoir un effet négatif sur le résultat du président Lula, candidat à sa réélection en octobre prochain, d’autant plus que ce sport génère d’intenses passions au Brésil.

  • En réalité, les recherches les plus détaillées, mais aussi les précédents historiques au Brésil, montrent qu’il n’existe pas de lien démontré entre les résultats de la Seleção et l’issue des élections.


Le 5 juillet 2026, le Brésil quittait la Coupe du monde dès les huitièmes de finale, battu par la Norvège – une sortie de route que la presse a immédiatement décrite comme la fin d’un mythe.

Au Brésil, les médias s’en sont d’abord pris au sélectionneur Carlo Ancelotti, mais la discussion a vite débordé du terrain, car l’élimination est survenue à quelques semaines seulement de l’ouverture officielle de la campagne présidentielle.

Aussitôt, une vieille question est revenue dans le débat public brésilien, comme à chaque Mondial : une victoire de la Seleção profite-t-elle au gouvernement en place, et une défaite lui coûte-t-elle des voix ?

Le football, un enjeu politique ancien au Brésil

Comme à chaque Coupe du monde, les candidats à la présidentielle ont tenté de prendre le train en marche.

Le président sortant et candidat à sa réélection Luiz Inácio Lula da Silva, qui avait publié, avant la compétition, une vidéo d’encouragement à « son cher Ancelotti », a réagi après l’élimination en rappelant que « l’on ne gagne pas toujours » et en appelant les Brésiliens à garder confiance dans l’avenir.

À l’autre bout de l’échiquier politique, le sénateur Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président Jair Bolsonaro et candidat déclaré de l’extrême droite, a publié sur Instagram une vidéo générée par IA qui décalque un montage devenu viral après l’élimination de la Seleção. Dans l’original, Neymar demande à son « moi enfant » s’il doit « continuer d’essayer » ; à la fin, un Neymar « de 2030 » soulève enfin le trophée. Flávio Bolsonaro a repris le procédé à l’identique, en remplaçant la Coupe du monde par l’écharpe présidentielle.

Si les candidats eux-mêmes croient qu’endosser le maillot jaune et vert rapporte des voix, c’est que cette intuition reste bien vivante. Cette instrumentalisation politique du football n’a rien de nouveau. De Getúlio Vargas (au pouvoir de 1930-1945, puis président de 1951 à 1954) à la dictature militaire (1964-1985), puis tout au long de la période démocratique, les gouvernements brésiliens ont régulièrement mobilisé la Seleção comme symbole d’unité nationale, de patriotisme et d’identité collective.

Sous l’Estado Novo (1937-1945), le régime de Vargas subventionne les clubs et fait du football un instrument de « brésilianité », c’est-à-dire un élément central de l’identité brésilienne. En 1970, la dictature militaire accompagne le titre mondial de la campagne de propagande « Noventa Milhões em Ação » (« Quatre-vingt-dix millions en action », c’est-à-dire 90 millions de Brésiliens unis derrière la Seleção) et associe méthodiquement le succès de la Seleção à celui du régime.

Plusieurs recherches en histoire et en science politique ont montré que le football occupe au Brésil une place singulière dans la construction du récit national.

Quand l’histoire électorale répond aux idées reçues

Pour autant, une victoire ou une défaite de la Seleção peut-elle influencer le comportement électoral des Brésiliens ? Longtemps, une partie de la littérature en économie politique et en psychologie sociale a défendu l’idée qu’une victoire sportive pouvait procurer un « bonus électoral » aux dirigeants en exercice.

L’étude la plus influente sur cette question est celle d’Andrew J. Healy, Neil Malhotra et Cecilia Hyunjung Mo, publiée en 2010 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS). À partir de l’examen des résultats de plusieurs équipes universitaires de football américain aux États-Unis, les auteurs montrent qu’une victoire obtenue dans les dix jours précédant un scrutin augmentait le nombre de voix obtenues par le parti au pouvoir lors des élections présidentielles, sénatoriales et de gouverneurs subséquentes. L’effet était plus marqué dans les régions où l’attachement à l’équipe était particulièrement fort, ce qui suggère que les émotions positives suscitées par le sport pouvaient influencer, de manière inconsciente, l’évaluation des gouvernements en place. Encore fallait-il, pour que l’émotion soit toujours vive au moment du vote, que la victoire survienne juste avant le scrutin.

Le mécanisme suppose un transfert d’émotion : des citoyens momentanément plus heureux porteraient un regard plus favorable sur leurs dirigeants, qui n’y sont pourtant pour rien. Mais, plus tard, les chercheurs Anthony Fowler et Pablo Montagnes ont réexaminé ces mêmes données avec des tests de robustesse plus exigeants. Ils montrent que l’effet observé dans l’étude originale disparaît largement lorsque l’on modifie les spécifications économétriques, que l’on réalise des tests placebo ou que l’on compare des élections dans lesquelles le parti au pouvoir ne se représente pas.

Les auteurs soulignent également que l’effet apparaît parfois dans des contextes où il ne devrait pas exister (par exemple, dans des régions moins attachées au football universitaire), ce qui est incompatible avec le mécanisme théorique proposé. Ils concluent ainsi que le résultat initial correspond vraisemblablement à un faux positif statistique, c’est-à-dire une corrélation due au hasard ou aux choix de modélisation, et non un effet causal des victoires sportives sur le vote.

Aujourd’hui, le consensus scientifique est que les grands événements sportifs peuvent influencer temporairement l’humeur collective, mais les preuves de leur capacité à modifier durablement les préférences politiques restent faibles. Cette prudence est particulièrement nécessaire dans des sociétés fortement polarisées comme le Brésil, où la polarisation déborde largement le champ électoral : au printemps 2026, le retrait sanitaire de produits d’une marque par ailleurs donatrice de la campagne présidentielle de Jair Bolsonaro a suffi à transformer un simple détergent en étendard partisan. Le phénomène n’est pas nouveau : pendant la pandémie de Covid-19, nous avions montré que le soutien des Brésiliens aux mesures de distanciation sociale dépendait bien davantage de leur orientation politique déclarée que de leur vulnérabilité économique.

L’intuition est séduisante parce que sa logique est simple : la Seleção gagne, le gouvernement gagne ; la Seleção perd, le gouvernement perd. Or la série historique brésilienne dément cette équation avec une régularité presque scolaire. En 1998, le Brésil s’incline 3-0 devant la France en finale ; trois mois plus tard, Fernando Henrique Cardoso est réélu dès le premier tour. En 2002, le Brésil décroche son cinquième titre, et c’est l’opposition, non le gouvernement sortant, qui gagne le Planalto avec Lula. En 2006 et en 2010, la Seleção sort en quarts de finale : Lula est réélu en 2006, puis Dilma Rousseff, sa dauphine, élue en 2010.

En 2014, le Brésil, pays hôte, encaisse un 7-1 contre l’Allemagne en demi-finale. J’étais dans le stade ce soir-là. Le souvenir qui me revient est celui d’une humiliation historique, subie à domicile, devant son propre public, et en pleine année électorale. En sortant du stade du Mineirão, à Belo Horizonte, j’ai surtout entendu ce que scandait la foule. Et la cible n’était ni l’équipe battue ni ses joueurs : c’était la présidente Dilma Rousseff. Cette humiliation à domicile lui a-t-elle coûté des voix ? Trois mois plus tard, les électeurs la réélisaient.

Alors, pourquoi ces cris ? Pedro Santos Mundim et Gleice Meire Almeida da Silva ont montré que la popularité de Dilma Rousseff était déjà dégradée à la veille du Mondial. Le football n’a ni anesthésié ni créé la frustration d’une partie de la population : il lui a seulement offert une scène. Les effets politiques de la Coupe du monde avaient commencé bien avant le coup d’envoi de la compétition.

J’ajoute un élément, pour l’avoir observé de l’intérieur ce soir-là : les supporters qui pouvaient s’offrir le billet et le déplacement jusqu’à une demi-finale ne comptaient déjà pas, avant même la défaite, parmi les principaux soutiens de Dilma Rousseff, dont la base électorale se concentrait dans les catégories les plus pauvres et les régions les plus défavorisées, tandis que son adversaire Aécio Neves dominait chez les électeurs aisés. Ce soir-là, la colère dans le stade cherchait une cible collective. Elle l’a trouvée.

Un lien affaibli entre le peuple brésilien et sa sélection

L’analyste politique brésilien Bernardo Mello Franco avance une autre hypothèse : le problème est peut-être devenu identitaire. Il s’appuie sur les travaux de Marco Bettine, sociologue du sport à l’Université de São Paulo, qui soutient que les performances de la Seleção en Coupe du monde ne déterminent pas les résultats électoraux, mais peuvent peser sur l’humeur collective.

Bettine souligne toutefois qu’un élément contextuel distingue le Brésil contemporain : le lien affectif entre la population et la sélection nationale s’est progressivement affaibli. Parmi les facteurs avancés figurent l’appropriation du maillot de la Seleção comme symbole politique par l’extrême droite brésilienne, les scandales de gouvernance au sein de la Confederação Brasileira de Futebol (CBF) ainsi que l’internationalisation croissante du football brésilien, marquée par le départ précoce des meilleurs joueurs vers les championnats européens, ce qui a contribué à vider les compétitions nationales de leurs principales vedettes.

Rien n’indique donc que l’élimination coûtera des voix à Lula, pour l’instant donné nettement en tête dans les sondages. Ni 1998 ni 2014 n’ont empêché le sortant de l’emporter et, en 2026, la Seleção aura surtout servi de matière à vidéos de campagne et d’exutoire à des émotions et à des opinions déjà présentes, auxquelles un parcours plus réussi des coéquipiers de Neymar n’aurait sans doute rien changé.

The Conversation

Jorge Jacob ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

03.08.2026 à 16:04

« Ils sont parmi nous » : la nouvelle plateforme de la Maison-Blanche et la déshumanisation des sans-papiers

Fatima-Zahra Aklalouch, Doctor in English Linguistics specialized in Political Discourse Analysis, Université Paris Cité
La page « Aliens.gov », hébergée sur le site de la Maison-Blanche, joue sur le double sens en anglais du mot « alien » (étranger/extraterrestre) afin de déshumaniser les immigrés clandestins.
Texte intégral (3565 mots)
Capture d’écran de la page d’accueil du site officiel *Aliens.gov* de la Maison-Blanche. Le texte dit : « Ils marchent parmi nous. » Whitehouse.gov

L’ESSENTIEL.

  • En mai dernier, l’administration Trump a mis en ligne un site permettant de repérer et d’arrêter les sans-papiers sur le territoire national.

  • Jouant de l’ambiguïté du terme éponyme aliens, cette plateforme traduit la politique anti-immigration de Washington en un dispositif mêlant divertissement de science-fiction et surveillance à grande échelle.

  • L’analyse linguistique de ce site met en évidence un procédé numérique de déshumanisation des sans-papiers, présentés comme des menaces dissimulées qu’il conviendrait de débusquer et d’expulser.


Lancée le 29 mai 2026, la page web Aliens.gov semble tout droit sortie d’un film de science-fiction. Son univers visuel convoque un imaginaire nourri de secrets, de vie extraterrestre, de dossiers confidentiels, de vérités dissimulées et de mythologie des ovnis. La page est composée de couleurs sombres, de lettres vertes lumineuses et de références à des informations « déclassifiées ». Le tout est couronné d’une formule dramatique : « Ils marchent parmi nous. » Le lecteur est invité à parcourir une interface à la fois ludique et conspirationniste, comparable au générique de la série X-Files.

Puis vient le rebondissement : l’objectif n’est pas de divulguer des informations déclassifiées concernant l’existence d’une vie extraterrestre ; les « aliens » en question sont… les migrants en situation irrégulière qualifiés, en lettres capitales, d’« ILLEGALS » (« CLANDESTINS » en français).

Ce glissement de sens constitue le principal ressort de la rhétorique de la page. Il repose sur le double sens du mot « alien », qui désigne à la fois un non-citoyen sur le plan juridique et, dans le langage courant, un extraterrestre. En convoquant d’abord ce second sens, avant de le rediriger vers les migrants en situation irrégulière, la page vise à enrober une catégorie juridique dans une atmosphère d’étrangeté, de secret et de menace.

De « non-citoyen » à « non-humain »

Avant même que la page n’avance le moindre argument, un seul mot en a déjà façonné le sens.

Qualifiez quelqu’un de « migrant sans papiers » et le lecteur pensera peut-être à la législation, à la paperasse administrative ou à la politique de gestion des frontières. Qualifiez cette même personne d’« alien », entourez ce mot d’images d’ovnis, et une image différente apparaît : non pas un individu doté de sa propre histoire, mais une présence étrange et dangereuse qu’il convient de détecter.

C’est là que commence le travail de déshumanisation. La page n’a pas besoin d’affirmer que les migrants sans papiers sont moins qu’humains. Elle affaiblit leur statut de personne en les présentant d’abord comme une catégorie menaçante plutôt que comme des personnes ayant des noms, des voix, des familles, des motivations, des parcours.

Les travaux de Nick Haslam sur la déshumanisation aident à comprendre ce mécanisme. La déshumanisation peut priver les personnes d’une pleine reconnaissance en tant qu’humains en les représentant comme des êtres semblables à des animaux, à des machines, à des objets ou dépourvus de qualités associées à la personnalité humaine.

Sur Aliens.gov, les migrants sans papiers apparaissent précisément à travers cette catégorisation réductrice. En tant qu’aliens, ils n’existent qu’à travers des arrestations, des données sur une carte, des présences suspectes et des procédures de renvoi.

Il en résulte à la fois une rhétorique anti-immigration et une déshumanisation multimodale. Les mots, les couleurs, le genre visuel, la cartographie, les pronoms et les liens institutionnels concourent tous à produire la même image : celle du migrant sans papiers comme présence étrangère au sein de l’espace national. La question n’est plus seulement « quel est le statut juridique de cette personne ? », mais aussi « comment la localiser ? »

Bien plus qu’une blague : quand la politique se met à parler le langage de la pop culture

L’humour de cette page fait partie intégrante de son efficacité politique.

Dans une séquence de l’émission « In Depth with Lena Tillett » diffusée sur NBC10 Philadelphie, l’historien spécialiste de la politique et des médias Brian Rosenwald note que les partisans de Trump sont susceptibles de percevoir du second degré dans le style de la plateforme – un style provocateur, amusant et destiné à irriter les détracteurs de l’administration actuelle. Dans cette interprétation, la plaisanterie ne se contente pas de divertir les partisans du président. Elle vise aussi à présenter ses opposants comme des personnes dépourvues d’humour ou excessives – des gens qui « deviennent fous » parce qu’ils ne sauraient pas encaisser une plaisanterie.

L’humour confère au message une couche protectrice. Si les détracteurs dénoncent des images déshumanisantes, la réponse est toute prête : ils n’ont pas saisi la plaisanterie. L’expression d’un désaccord politique est ainsi présentée comme la manifestation d’une réaction émotionnelle excessive.

Mais l’opposition à cette page n’est pas seulement une question de goût. NBC10 Philadelphia a rapporté que plusieurs organisations de défense des droits des immigrés de Philadelphie avaient condamné le site, la Pennsylvania Immigration Coalition le qualifiant de « honte » et de « trolling sur Internet financé par les contribuables ». Le même reportage fait état d’inquiétudes concernant le dispositif de signalement, que ces organisations considèrent comme une incitation à la délation. C’est là que la blague devient une stratégie.

Cette page s’inscrit plus largement dans le narratif de Trump sur l’immigration : invasion, situation d’urgence, protection, criminalité, expulsion et restauration nationale. Les décrets présidentiels signés en janvier 2025 décrivent l’immigration clandestine comme une « invasion à grande échelle », un « afflux sans précédent d’étrangers en situation irrégulière » et une « grave menace » pour la nation. La frontière est présentée comme un lieu où se joue, dans la plus grande urgence, la défense du territoire, avec le soutien des forces militaires. Un autre décret, intitulé « Protéger le peuple américain contre l’invasion », établit un lien entre la lutte contre l’immigration clandestine, la sécurité nationale, la sécurité publique et le bien-être économique des Américains.

Les décrets fournissent la doctrine. La page Aliens.gov en fait un spectacle. Ce qui apparaît dans le langage officiel comme une situation d’urgence, de souveraineté et de répression réapparaît sous la forme d’un divertissement politique devenu viral.

Il s’agit d’un discours politique repensé pour une économie de l’attention numérique. La page emprunte la dimension divertissante de la culture des ovnis, puis l’associe aux arrestations, aux signalements et aux expulsions. Elle devient une interface officielle de l’expulsabilité.

« Ils sont parmi nous »

« Ils sont parmi nous » est la phrase qui fait passer cette blague du statut de plaisanterie à celui d’avertissement.

Sa force réside dans le mot « parmi », grâce auquel la frontière s’efface. La menace imaginée ne vient plus de l’extérieur, elle est déjà présente au cœur même des espaces quotidiens de la vie nationale. Elle peut se trouver dans la rue, au travail, chez le voisin, dans la foule. Cette phrase évoque une intimité troublante.

Elle crée également, en quatre mots, une communauté politique. Il y a un « eux » et il y a un « nous ». Le « nous » n’est jamais défini, car cela n’est pas nécessaire. Il renvoie au public national présumé, présenté comme innocent, menacé et ayant droit à une protection. Le « eux » est physiquement présent mais symboliquement exclu. Il est suffisamment proche pour être redouté, mais jamais assez pour faire partie de la communauté.

Il s’agit là de la grammaire classique de l’« altérisation ». Comme l’explique Teun van Dijk dans ses travaux sur l’idéologie et le discours, le langage politique organise souvent le monde en mettant en avant les vertus des « nôtres » et les dangers des « autres ». Les travaux de Ruth Wodak sur la politique de la peur montrent comment cette opposition devient particulièrement puissante lorsqu’un groupe est transformé en bouc émissaire de l’angoisse sociale. La page de la Maison-Blanche met en œuvre cette stratégie avec une efficacité visuelle hors du commun, puisqu’elle désigne un groupe « extérieur » tout en incitant le groupe « intérieur » à le rechercher et à le dénoncer.

Capture d’écran d’un extrait de la page Aliens.gov. La formule « The truth is no longer out there » fait référence à la phrase culte de la série X-Files, « The truth is out there » (« La vérité est ailleurs » en français). whitehouse.gov/aliens

La violence discrète de « it »

L’une des phrases les plus révélatrices de la page est la suivante :

« The Alien is in good hands. We will take care of it… and return it safely to its place of origin. »

Autrement dit : « L’alien est entre de bonnes mains. Nous allons nous en occuper… et le renvoyer en toute sécurité vers son lieu d’origine. » La phrase semble presque bienveillante. « Entre de bonnes mains », « prendre soin », « en toute sécurité » : ces termes évoquent la protection.

Mais la grammaire raconte une autre histoire. L’alien est désigné par le pronom anglais « it ».

En anglais, it s’emploie pour les objets, les notions abstraites, certains animaux selon le contexte ainsi que pour les êtres considérés comme non humains. Sur une page déjà construite autour d’une imagerie extraterrestre, ce pronom prolonge la fiction jusque dans la grammaire. La personne n’est ni he (lui), ni she (elle), ni they (eux). Elle devient it : non pas quelqu’un mais quelque chose.

La formule « Return it safely to its place of origin » – « Le renvoyer en toute sécurité vers son lieu d’origine » – remplace toute une biographie par une simple origine. Il n’y a ni foyer, ni famille, ni peur, ni droit légal, ni communauté, ni histoire. Il y a simplement une origine vers laquelle l’objet peut être renvoyé.

Il ne s’agit pas de la violence manifeste de l’insulte, mais de la violence plus silencieuse de l’objectivation administrative. L’éloignement est présenté comme une forme de soin. L’expulsion est décrite dans le langage de la manipulation sécurisée d’un objet. L’État paraît calme, presque bienveillant, tandis que la grammaire réduit la personne au statut de chose.

La carte et la fabrique d’un observateur

Extrait du site officiel Aliens.gov de la Maison-Blanche. whitehouse.gov/aliens

La « carte des arrestations d’étrangers » est l’une des fonctionnalités les plus marquantes du site.

Les cartes exercent une autorité discrète. Elles semblent factuelles, presque évidentes. Dans ce cas précis, la carte ne montre ni les parcours migratoires, ni les séparations des familles, ni la vie communautaire, ni les réalités de l’emploi, ni les demandes d’asile, ni l’engorgement des tribunaux. Elle montre les arrestations. Le migrant sans papiers n’apparaît dans le champ visuel qu’au moment de son interpellation.

Ainsi, une personne devient un point. Une vie devient un lieu. Une situation juridique devient une trace sur un tableau de bord.

La page va ensuite plus loin en renvoyant vers le site l’Immigration and Customs Enforcement (ICE, la très controversée police des frontières) sur laquelle les utilisateurs pourront signaler des « étrangers suspects ». Cela modifie le rôle du lecteur. Le visiteur ne se contente plus de recevoir un message gouvernemental. Il est invité à devenir un « observateur ».

Extrait du site officiel Aliens.gov de la Maison-Blanche. whitehouse.gov/aliens

Le terme « suspect » est élastique. La plupart des gens ne peuvent pas déterminer le statut migratoire d’une personne simplement en la regardant. Le soupçon peut s’attacher à l’accent, à la langue, à la couleur de peau, au lieu de travailou de résidence, à la tenue vestimentaire, aux mouvements ou simplement à la perception d’une « altérité ». Une page comme celle-ci risque de faire passer le soupçon pour une forme de participation citoyenne.

C’est là l’effet politique le plus grave de cette interface. Elle transforme le regard du public en un élément de l’appareil répressif à travers un univers perceptuel dans lequel l’expulsion semble aller de soi. Elle confère une dimension contemporaine, cliquable et officielle à un vocabulaire d’exclusion bien ancien.

Une fois qu’un être humain a été redéfini comme une présence étrangère, l’expulsion peut être présentée moins comme un choix politique que comme une question de bon sens.

De l’illégalité à l’invasion

Le dernier virage de cette page consiste à passer d’alien à invader (« envahisseur »). Elle affirme que ces « aliens » sont des « ILLEGALS » (« CLANDESTINS ») qui ont « envahi » le pays.

Dès lors que l’immigration irrégulière est qualifiée d’invasion, l’imaginaire politique s’en trouve transformé. On peut débattre des politiques à l’égard des migrants sans papiers – procédure régulière, gestion des frontières, droit d’asile, travail, régularisation, détention, expulsion, droit à l’unité familiale, économies locales.

Mais l’invasion relève d’un autre registre. Les invasions ne se gèrent pas ; elles se repoussent.

C’est ainsi que la peur devient la logique politique. La page ne se contente pas de présenter les aliens comme un danger pour « chaque famille américaine, chaque communauté et l’avenir de notre nation ». Elle fait également de Donald Trump la figure qui a été la première à reconnaître la menace : « [Il] a été le premier à dénoncer le danger réel que représentent les aliens. » Le résultat est un récit de sauvetage bien connu : un danger caché, un peuple vulnérable, un dirigeant qui ose le nommer, et une expulsion présentée comme une protection.

La page condense toute une politique en une brève séquence. D’abord, les migrants sans papiers sont rendus étrangers à la communauté à travers la figure de l’« alien », puis rapprochés du lecteur par la formule « ils sont parmi nous ». Ils sont ensuite rendus visibles grâce à une carte et deviennent ainsi susceptibles d’être signalés par l’intermédiaire du lien vers l’ICE. Ils sont enfin qualifiés d’« envahisseurs », et la solution à leur présence est énoncée :

« Expulsez-les tous. »

The Conversation

Fatima-Zahra Aklalouch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

01.08.2026 à 11:57

Inde : la crise de la classe moyenne nourrit la colère étudiante

Christophe Jaffrelot, Directeur de recherche au CERI, Sciences Po
L’actuelle fronde des étudiants en Inde reflète les difficultés d’une classe moyenne dont l’essor a nettement ralenti au cours de ces dernières années.
Texte intégral (2043 mots)

La mobilisation des étudiants à laquelle on assiste aujourd’hui en Inde s’explique en grande partie par la crise que traverse la classe moyenne indienne, marquée, notamment, par le chômage des diplômés et la baisse du pouvoir d’achat moyen. C’est que la classe moyenne supérieure s’est enrichie tandis que la classe moyenne inférieure s’est appauvrie.


Jusqu’au milieu des années 2010, l’idée suivant laquelle la classe moyenne de l’Inde avait vocation à s’élargir continûment paraissait une évidence. L’Inde avait flirté avec une croissance à deux chiffres au cours de la décennie 2004-2014 sous l’égide du premier ministre Manmohan Singh, le père de la libéralisation économique des années 1990, portée par les services informatiques et les investissements étrangers. La classe moyenne s’étoffait à ce moment-là grâce à l’essor de nouveaux emplois qualifiés.

Cette dynamique a permis l’émergence d’un groupe social composé de cadres d’entreprise, d’ingénieurs, d’informaticiens, de professions libérales et d’entrepreneurs. Cette classe moyenne s’est définie à la fois par ses revenus, par sa capacité de consommation et par un éthos social souvent associé aux hautes castes, notamment visible dans son opposition aux politiques de discrimination positive.

Mais cette catégorie est restée difficile à mesurer, car les critères utilisés varient fortement selon les organismes : revenus, consommation, patrimoine, niveau d’éducation, type de logement, emploi de col blanc ou auto-identification subjective. Dans les années 2010, plusieurs estimations ont nourri l’idée d’un essor spectaculaire de la classe moyenne indienne. Le think tank indien National Council of Applied Economic Research (NCAER) estimait en 2012 qu’elle représentait environ 142 millions de personnes, soit près de 12 % de la population. D’autres chercheurs, en utilisant des critères plus larges, l’évaluaient à 20 % de la population.

Sur cette base, des cabinets comme Ernst & Young, McKinsey ou Goldman Sachs prévoyaient une croissance rapide de cette catégorie, certains allant jusqu’à anticiper plusieurs centaines de millions de membres à l’horizon 2025-2040. Narendra Modi, lorsqu’il dirigeait le Gujarat, puis son gouvernement après 2014, avaient même mobilisé la notion de « neo-middle class » pour désigner les populations issues du monde rural et entrant dans une forme de modernité urbaine grâce à la croissance. Pourtant, cette notion a rapidement disparu du vocabulaire politique, car la dynamique d’expansion s’est essoufflée.

La classe moyenne indienne a atteint un plateau au milieu des années 2010. Selon le Pew Research Center, en 2017, seuls 108 millions d’Indiens appartenaient à la classe moyenne, définie par un revenu de 10 à 50 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat, soit environ 8 % de la population. En ajoutant les plus aisés, la proportion reste proche des estimations antérieures, ce qui confirme l’absence de progression significative.

C’est que les revenus réels des catégories intermédiaires ont stagné entre 2013-2014 et 2023-2024. Les salaires réels ont même reculé dans plusieurs secteurs : industrie manufacturière, mines, énergie, services. Cette situation s’explique par la persistance de l’inflation, notamment alimentaire, et par la faiblesse de la croissance des revenus. Entre 2017-2018 et 2022-2023, le revenu réel urbain n’a quasiment pas progressé. Dans certains secteurs comme l’informatique, la distribution ou la logistique, les hausses des salaires nominaux ont été inférieures à l’inflation.

Les implications sociales d’une reprise en K

Ces moyennes masquent une différenciation interne croissante de la classe moyenne. Une partie des ménages autrefois classés dans cette catégorie a rejoint l’élite économique, tandis que la majorité des segments intermédiaires a stagné ou régressé. Les données du World Inequality Lab montrent en effet une concentration spectaculaire des revenus au sommet de la société : les 10 % les plus riches détenaient 57,7 % du revenu national en 2022-2023, contre 33,5 % en 1990. Le 1 % le plus riche détenait 22,6 % du revenu national, et le 0,1 % environ 10 %.

L’Inde compte désormais plus de 300 milliardaires. À l’inverse, les 40 % situés sous les 10 % les plus riches ont vu leur part du revenu national passer de 44,1 % en 1990 à 27,3 % en 2022-2023, tandis que les 50 % les plus pauvres ont chuté à 15 %. Cette situation conduit certains chercheurs, comme Lucas Chancel et Thomas Piketty, à parler d’une « missing middle class ».

Cette bifurcation « en K » se retrouve dans les modes de consommation. La moitié la plus pauvre des urbains consomme moins de 5 000 roupies par mois, tandis que les 5 % les plus riches consomment plus de quatre fois plus. Les ménages ont puisé massivement dans leur épargne après la pandémie, et cela n’a pas suffi : leur endettement atteint un niveau record, tandis que la demande de biens de consommation ralentit.

Les ventes d’automobiles sont révélatrices : malgré un faible taux d’équipement, le marché stagne, et seuls 12 % des Indiens seraient en mesure d’acheter une voiture. Les petites voitures, auparavant associées à la classe moyenne, reculent, tandis que les SUV et les véhicules haut de gamme progressent fortement, à l’instar des logements de luxe, des services hôteliers haut de gamme, et des billets d’avion en business class.

Cette polarisation paraît paradoxale au regard des taux de croissance officiellement affichés par l’Inde, souvent autour de 7 à 8 % depuis 2014, hors années Covid. Comment expliquer ce paradoxe ?

Premièrement, ces chiffres ont été contestés, notamment en raison de problèmes de comptabilité nationale et de surévaluation du secteur informel. Le FMI a lui-même critiqué la qualité des données indiennes. En réalité, la croissance aurait été surestimée de 1,5 à 2 points. C’est que plusieurs chocs ont frappé l’économie de plein fouet : la démonétisation de 2016, qui a retiré brutalement 85 % de la monnaie en circulation et affecté durablement l’économie informelle ; l’introduction mal gérée de la Goods and Services Taxes en 2017, qui a perturbé les PME ; puis la pandémie de Covid, qui a provoqué un effondrement de l’activité, un exode massif de travailleurs précaires et une crise sociale majeure.

Deuxièmement, depuis la pandémie, la reprise indienne est décrite, nous l’avons dit, comme une croissance « en K ». Les plus riches profitent de la croissance, tandis que les catégories populaires et intermédiaires stagnent ou déclinent. En 2024, les trois quarts des Indiens gagnaient moins de 15 000 roupies par mois, soit environ 140 euros. Cette reprise inégalitaire explique pourquoi la croissance macroéconomique ne se traduit pas par un élargissement de la classe moyenne. Elle profite surtout à une élite capable d’investir, de consommer des biens haut de gamme et de capter les opportunités de la mondialisation, tandis que les diplômés subissent un marché du travail dégradé.

Chômage des diplômés et turbulences dans l’IT

Les jeunes Indiens ayant fait des études supérieures connaissent des taux de chômage très élevés. En 2024, selon l’Organisation internationale du travail, le taux de chômage des diplômés atteignait 29,1 %, soit neuf fois plus que celui des personnes illettrées.

Ce nouveau paradoxe s’explique notamment par un décalage entre les attentes des diplômés et les besoins, tant qualitatifs que quantitatifs des employeurs. Les familles investissent lourdement dans l’éducation privée, souvent au prix d’un endettement important, ce qui pousse les jeunes à refuser des emplois peu rémunérés. Mais les employeurs estiment que beaucoup de diplômés ne disposent pas des compétences nécessaires. Les formations d’excellence, comme les Indian Institutes of Technology, restent très sélectives et ne forment qu’une petite minorité des ingénieurs. Et même ces institutions rencontrent des difficultés de placement, avec une chute importante des offres d’emploi en 2023-2024.

Le secteur informatique, longtemps moteur de l’essor de la classe moyenne, illustre cette crise. Le développement du IT indien a été favorisé par la sous-traitance occidentale, notamment autour du bug de l’an 2000, par la formation d’ingénieurs qualifiés et par des politiques publiques favorables, comme la création de zones économiques spéciales. Des entreprises comme Tata Consultancy Services, Infosys, Wipro ou Satyam ont fait de l’Inde une puissance mondiale des services informatiques. Le secteur représentait 7,4 % du PIB en 2022, contre 1,2 % en 1998, et ses exportations dépassaient 200 milliards de dollars au milieu des années 2020, les États-Unis absorbant une part dominante de ces exportations.

Mais le IT indien ralentit. La croissance du chiffre d’affaires s’est tassée, les investissements ont reculé et les effectifs cessent d’augmenter. L’automatisation et l’intelligence artificielle menacent une part importante des emplois. Les grandes entreprises du secteur ont commencé à réduire leurs effectifs : Infosys, Wipro, TCS ont licencié ou diminué leurs recrutements.

Le IT indien pourrait profiter de l’essor des Global Capability Centers, ou GCC. Ces centres sont créés directement en Inde par des multinationales étrangères pour internaliser certaines fonctions informatiques, financières, RH ou d’innovation. En 2025, l’Inde comptait environ 1 700 GCC employant 1,9 million de personnes, avec une croissance annuelle de 19 %. Ils pourraient se développer davantage en raison du coût de la main-d’œuvre qualifiée et des restrictions de visas aux États-Unis. Toutefois, ces centres ne recrutent pas massivement des jeunes diplômés généralistes : ils recherchent surtout des profils spécialisés, expérimentés, dotés de compétences avancées en IA, cybersécurité ou technologies de pointe. Cette évolution risque donc de renforcer la polarisation du marché du travail plutôt que de contribuer à élargir la classe moyenne indienne.

Au total, la classe moyenne connaît non pas une expansion linéaire, comme on l’imaginait dans les années 2000 mais une forte polarisation : si l’élite prospère, la classe moyenne inférieure est fragilisée. L’ascenseur social qui reposait sur le triptyque éducation/emplois dans les services (informatiques notamment)/urbanisation fonctionne moins bien qu’auparavant. Cette situation est particulièrement problématique dans un pays où, tous les ans, plus de dix millions de jeunes arrivent sur le marché du travail : c’est parmi eux, et dans la Gen Z, que se recrutent les manifestants aujourd’hui dans la rue.


Le prochain livre de Christophe Jaffrelot, L’ambition indienne : les paradoxes d’une nouvelle puissance, va paraître aux éditions Tallandier en octobre 2026.

The Conversation

Christophe Jaffrelot a reçu des financements de l'ANR. Il est membre de l'Association française de science politique.

01.08.2026 à 10:11

Comment la crise à la frontière de Ceuta a immédiatement servi les intérêts de l’extrême droite espagnole

Deniz Torcu, Adjunct Professor of Globalization, Business and Media, IE University
La crise migratoire de Ceuta ne se résume pas aux chiffres. En diffusant des images spectaculaires d’arrivées massives, elle a offert un terrain favorable aux discours les plus durs sur l’immigration en Espagne.
Texte intégral (1253 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les images de Ceuta ont imposé un registre plus sécuritaire dans le débat sur l’immigration en Espagne.

  • L’extrême droite s’est appuyée sur ces images pour banaliser son discours sur l’« invasion migratoire ».

  • Le gouvernement espagnol se retrouve contraint de défendre son récit d’une Espagne ouverte à l’immigration.


On estime que plus de 50 000 migrants sont entrés dans la petite enclave espagnole de Ceuta en l’espace d’une seule journée, après l’effondrement de fait du contrôle à la frontière. Cette ville autonome est située sur la côte nord du Maroc. Le gouvernement espagnol affirme que la quasi-totalité des migrants sont depuis retournés au Maroc, mais qu’au moins 57 personnes ont trouvé la mort.

Face aux interrogations sur les circonstances et les raisons d’un tel événement, le public n’a eu accès qu’à des images : des personnes nageant jusqu’à la plage du Tarajal, à Ceuta, ou escaladant les digues, des dizaines de milliers d’arrivées en une journée et une nuit, et des dizaines de morts. En l’absence de faits ou d’explications, ce sont d’abord ces images qui s’imposent dans les esprits. Or c’est précisément dans l’imaginaire collectif que se construit le rapport d’un pays à l’immigration.

La crise de Ceuta ébranle l’une des représentations les plus valorisantes que l’Espagne entretient d’elle-même. Après les longues années de dictature franquiste, le pays s’est progressivement présenté comme une société ouverte à l’immigration et à la diversité, tandis qu’une grande partie de l’Europe privilégiait un discours centré sur les murs, les frontières et la sécurité.

L’Espagne porte ce récit avec une réelle conviction : celle d’une nation située au carrefour de l’Europe et de l’Afrique, façonnée par des siècles de brassages culturels. Et cette vision se traduit souvent dans les faits. Il y a seulement six mois, le pays a ainsi ouvert une voie vers la régularisation de centaines de milliers de personnes immigrées vivant et travaillant déjà sur son territoire.

Mais l’image qu’un pays se fait de lui-même, comme l’opinion publique, relève davantage d’une construction culturelle que d’un cadre juridique. Elle repose sur des émotions, ce qui la rend bien plus fragile — et bien plus vulnérable à la désinformation et aux instrumentalisations — que n’importe quelle loi.

Images, mots et opinions

L’évolution de l’opinion publique se lit presque en temps réel dans le vocabulaire employé. La veille encore, le discours sur l’immigration était relativement neutre et portait surtout sur l’intégration, les permis de travail ou les démarches administratives liées à l’installation des personnes migrantes.

Les images de Ceuta ont brusquement changé la donne en imposant un registre beaucoup plus dur. Les mots « invasion », « guerre », « déferlement » ou encore « contrôle » dominent désormais les prises de parole publiques et les réseaux sociaux.

Pour le grand public, cela signifie qu’une personne migrante qui pourrait être un voisin, un collègue ou le parent d’un camarade de classe devient une silhouette anonyme, réduite à un chiffre traversant une plage. Or il est bien plus difficile de s’émouvoir du sort d’un nombre que de celui d’une personne. Un langage qui ne parle qu’en statistiques peut ainsi se montrer d’une grande froideur sans paraître cruel.

Dans le même temps, une image — comme celles qui tournent en boucle à la télévision et sur les réseaux sociaux — convainc sans avoir besoin d’argumenter. Là où le discours cherche à persuader et peut être discuté, l’image offre un accès direct à l’émotion qu’elle suscite. Elle déplace ainsi le point de départ de toute conversation sur l’immigration.

Les images diffusées depuis Ceuta contraignent le gouvernement espagnol à se justifier, tandis que les discours les plus répressifs s’imposent comme relevant du simple bon sens. Des propos qui auraient paru excessifs ou choquants quelques jours plus tôt sont désormais perçus comme des descriptions objectives de la situation. Les positions modérées passent alors pour de la naïveté, et la charge de la preuve change de camp sans que personne n’ait besoin de le dire.

Sur le plan politique, ces images constituent une aubaine pour l’extrême droite européenne, qui sait parfaitement comment les exploiter. Même si elle perd le débat sur les faits ou les chiffres réels, elle peut l’emporter sur le terrain du récit, en présentant l’image d’une Espagne accueillante comme une illusion. En l’absence d’autres éléments de contexte, les vidéos et les photographies accomplissent une grande partie de ce travail à elles seules.

La normalisation d’un langage extrême

Le dirigeant du principal parti de droite espagnol, le Parti populaire (PP), a déjà établi un lien entre les arrivées à Ceuta et la politique de régularisation massive mise en place par le gouvernement espagnol en février, avançant une affirmation sans fondement selon laquelle cette mesure aurait créé un « effet d’appel ».

Le chef du parti d’extrême droite Vox est allé plus loin en qualifiant immédiatement ces arrivées d’« invasion » menée par des hommes en âge de combattre. L’entrepreneur américain Elon Musk a tenu le même discours, allant jusqu’à comparer les images de Ceuta à une scène du film de zombies World War Z (2013).

Mais pour l’extrême droite, l’enjeu dépasse largement un simple cycle médiatique. À partir du moment où son vocabulaire cesse de paraître extrême, la droite traditionnelle est poussée à reprendre les mêmes termes sous peine d’apparaître faible. Une fois le débat déplacé sur ce terrain, ceux qui défendent l’image d’une Espagne ouverte et accueillante se retrouvent d’emblée en position défensive, contraints de se justifier avant même d’avoir commencé à argumenter.

Au lendemain de la crise de Ceuta, c’est peut-être cela que l’Espagne risque de perdre : la capacité de défendre son récit d’un pays accueillant envers l’immigration et attaché à la diversité, sans devoir d’abord s’en excuser.

The Conversation

Deniz Torcu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

01.08.2026 à 09:45

Pourquoi Ceuta est au cœur d’une crise migratoire permanente

María López Belloso, Profesora e Investigadora de la Facultad de Ciencias Sociales y Humanas de la Universidad de deusto, Universidad de Deusto
La crise migratoire à Ceuta révèle comment la géopolitique, la dépendance de l’Europe à l’égard du Maroc et les limites des capacités institutionnelles transforment la frontière en un défi pour la démocratie et les droits humains.
Texte intégral (2383 mots)

L’ESSENTIEL

  • Plus de 40 000 personnes sont entrées en 24 heures à Ceuta, enclave espagnole située sur la côte marocaine.

  • Cette crise mêle enjeux migratoires, tensions diplomatiques et rivalités géopolitiques.

  • La réponse doit concilier contrôle des frontières, État de droit et protection des droits humains.


Depuis le 31 juillet 2026, Ceuta est confrontée à une crise frontalière d’une ampleur sans précédent. Selon les premières estimations des forces de sécurité, plus de 40 000 personnes seraient entrées dans l’enclave espagnole en l’espace de 24 heures. Certaines sources ont avancé provisoirement le chiffre de 49 000, mais aucun bilan officiel consolidé n’a encore été publié, et cette estimation a été retirée sans explication publique du site du Département de la sécurité nationale.

Au moment où nous écrivons ces lignes, au moins 41 personnes ont trouvé la mort, noyées en tentant de contourner à la nage la digue frontalière.

Le nombre d’arrivées est particulièrement difficile à absorber pour une ville qui compte environ 83 600 habitants. Les capacités d’accueil de Ceuta étaient déjà saturées avant cette nouvelle vague d’entrées. Après l’arrivée d’environ 1 500 personnes au cours de la semaine précédente, les structures destinées aux mineurs non accompagnés fonctionnaient, selon le président de la ville autonome, à 2 400 % de leur capacité. Il a qualifié la situation d’« urgence humanitaire et sociale absolue ».

Ceuta n’est pas seulement confrontée à une crise migratoire, mais à une crise multifactorielle où se conjuguent inégalités structurelles, tensions diplomatiques, dépendance de l’Europe à l’égard du Maroc, capacités d’accueil limitées et polarisation politique. Son analyse nécessite de croiser une perspective internationale — centrée sur l’externalisation du contrôle des frontières et les alliances géopolitiques — avec une approche interne, attentive aux conséquences sur l’État de droit, les services publics, la cohésion sociale ainsi que les discours politiques et médiatiques.

Facteurs externes : la dimension internationale de la crise

L’utilisation des mouvements migratoires comme instrument de pression politique ne relève pas d’une simple hypothèse. La politologue américaine Kelly M. Greenhill désigne par l’expression coercive engineered migration (« migration coercitive orchestrée ») l’utilisation délibérée, ou la menace, de flux migratoires afin d’obtenir des concessions de la part d’autres États.

À Ceuta, cette dynamique doit être replacée dans une succession de crises frontalières observées depuis 2005, et ne pas être considérée comme un épisode isolé. En mai 2021, plus de 5 000 personnes étaient entrées dans la ville après un assouplissement des contrôles marocains, en pleine crise diplomatique provoquée par l’accueil en Espagne de Brahim Ghali, chef du Front Polisario.

Cette capacité de pression est renforcée par l’externalisation de la politique migratoire européenne, qui a transféré une partie du contrôle des frontières à des pays tiers comme le Maroc. Dans le même temps, la présentation de ces arrivées comme une menace pour la sécurité alimente le processus de « sécurisation », qui tend à privilégier la protection de l’État au détriment de la sécurité et des droits des personnes migrantes elles-mêmes (2017).

Le Parlement européen a d’ailleurs condamné explicitement en juin 2021 l’utilisation par le Maroc du contrôle des frontières, de la migration et, en particulier, des mineurs non accompagnés comme moyen de pression politique contre l’Espagne. Le Barcelona Centre for International Affairs (CIDOB) a qualifié cet épisode de cas emblématique de weaponisation of migration (« instrumentalisation de la migration »), c’est-à-dire l’utilisation de personnes migrantes comme instruments de coercition entre États.

Si, en 2021, la pression exercée par le Maroc avait été expliquée par l’accueil du chef du Front Polisario, Brahim Ghali, dans un hôpital de Logroño, il ne faut pas oublier que la rupture des relations diplomatiques entre le Maroc et l’Algérie cette même année avait entraîné la fermeture du gazoduc Maghreb-Europe, privant le royaume chérifien d’une source de revenus et d’un levier d’influence.

En 2026, le contexte immédiat est différent, même si plusieurs développements diplomatiques récents sont susceptibles d’avoir contrarié Rabat. Le 20 juillet, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a ainsi effectué une visite officielle en Algérie et annoncé la tenue d’une réunion bilatérale de haut niveau à l’automne. Le gouvernement espagnol a de nouveau qualifié l’Algérie, principal rival régional du Maroc, de « partenaire stratégique » et de « nation amie ».

Le 23 juillet, la commission de la Justice du Congrès des députés a approuvé le texte d’une proposition de loi visant à faciliter l’accès à la nationalité espagnole pour les Sahraouis nés sous administration espagnole. Le texte doit encore être adopté par le Parlement.

La concomitance de cette initiative avec le rapprochement diplomatique entre l’Espagne et l’Algérie, ainsi qu’avec la crise frontalière, a alimenté l’hypothèse selon laquelle Rabat chercherait à rappeler le coût que pourrait avoir, à ses yeux, toute décision espagnole contraire à ses intérêts concernant le Sahara occidental.

Dépendance au Maroc

L’externalisation du contrôle migratoire a fait du Maroc un partenaire indispensable, mais aussi une source de dépendance. En 2023, la Commission européenne a consacré 152 millions d’euros au renforcement de la gestion des frontières marocaines. Cette délégation de compétences confère à Rabat une capacité d’influence sur la coopération migratoire.

Cette dépendance est d’autant plus problématique que la capacité à contenir les départs ne garantit pas la fiabilité démocratique du partenaire. L’ONG américaine Freedom House, dont la mission est de promouvoir la démocratie et les droits humains dans le monde, classe le Maroc parmi les pays « partiellement libres », avec un score de 37 sur 100, et souligne la prédominance politique et économique de la monarchie.

L’ONG internationale indépendante Human Rights Watch, qui enquête sur les atteintes aux droits humains dans plus de 90 pays, relève dans son rapport 2026 une intensification de la répression contre les journalistes, les militants et les défenseurs des droits humains, ainsi que des poursuites visant les personnes qui défendent l’indépendance du Sahara occidental. Les autorités ont notamment recours à des accusations de diffamation, de diffusion de fausses informations, d’offense aux institutions ou d’atteinte à la monarchie pour restreindre l’espace de la critique politique.

Ce contexte conduit à poser une question délicate : jusqu’à quel point l’Europe peut-elle présenter comme un garant fiable de ses frontières un régime qui restreint durablement la liberté de la presse, réprime la dissidence et utilise sa coopération internationale pour renforcer sa position sur le Sahara occidental ?

L’alignement Maroc–Israël–États-Unis

L’axe Maroc–Israël–États-Unis s’est consolidé en 2020 avec la normalisation des relations entre Rabat et Tel-Aviv et la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté revendiquée par le Maroc sur le Sahara occidental. Il s’est encore renforcé en 2021 avec la signature d’un mémorandum de coopération militaire. Cet alignement contraste avec la dégradation des relations entre l’Espagne et Israël, ainsi qu’avec les tensions croissantes entre Madrid et Washington.

La crise de Ceuta a mis ces tensions en lumière. L’ambassadeur israélien auprès des Nations unies a remis en cause la souveraineté espagnole sur la ville, tandis que la Maison-Blanche a imputé la responsabilité de la crise aux politiques « mondialistes » et « d’extrême gauche » du gouvernement espagnol.

Ces déclarations témoignent d’une instrumentalisation diplomatique de la crise et d’une convergence rhétorique à l’égard de l’Espagne, mais elles ne constituent pas une preuve de l’existence d’une action coordonnée visant à faciliter l’ouverture de la frontière.

Facteurs internes : droit, capacités institutionnelles et fabrique de la peur

L’arrêt rendu par la Cour suprême le 8 juillet n’interdit pas à proprement parler les « refoulements à chaud » des migrants tentant d’entrer à la nage à Ceuta et Melilla. Il écarte en revanche le recours à la procédure exceptionnelle de « rejet à la frontière » pour les personnes interceptées en mer, au motif qu’elles n’ont pas franchi un dispositif matériel de contrôle, comme la clôture frontalière.

Cette décision a toutefois fait l’objet d’une interprétation simplifiée largement relayée au Maroc, ce qui a pu encourager les traversées en faisant naître l’idée que les personnes arrivant à la nage ne seraient pas renvoyées.

Pour le président du gouvernement espagnol, les réseaux de passeurs ont instrumentalisé cette décision de justice. L’arrêt a ainsi pu jouer un rôle de facteur facilitateur, sans pour autant expliquer à lui seul l’ampleur de la crise ni la réduction simultanée des contrôles frontaliers côté marocain.

La construction du récit de « l’invasion »

Les crises frontalières créent un contexte propice à la radicalisation du débat public. Une étude met en évidence un durcissement de la rhétorique politique et une banalisation des discours racistes. Lors de la crise de 2021, le parti d’extrême droite Vox a consacré plus de 70 % de ses publications à Ceuta et à la migration.

Une autre étude a montré que 80 % des messages haineux analysés portaient sur la confrontation politique, et non sur les causes ou les solutions aux enjeux migratoires.

Dans la crise actuelle, des expressions comme « invasion », « hommes en âge de combattre » ou « sicaires » participent à cette représentation des personnes migrantes comme une menace collective. Les médias ne sont pas nécessairement à l’origine de ces discours, mais ils peuvent contribuer à les banaliser lorsqu’ils reprennent des cadrages alarmistes sans les contextualiser ni les mettre en perspective.

Les droits humains comme limite et comme réponse

Dans une crise de cette nature, les droits humains ne constituent pas un obstacle à la gestion des frontières, mais en fixent les limites juridiques et éthiques. La découverte de plus de 40 corps dans les eaux de Ceuta met en évidence le coût humain d’une politique qui fait de la frontière un espace de danger extrême.

L’Espagne a l’obligation de protéger les vies humaines, de garantir les opérations de sauvetage et d’examiner individuellement chaque situation, en portant une attention particulière aux mineurs, aux demandeurs d’asile et aux victimes de la traite des êtres humains.

Mais les principales victimes restent toujours les personnes migrantes elles-mêmes. Le Maroc peut les utiliser comme moyen de pression, les partis politiques comme argument électoral, et certains discours les réduire à une menace anonyme.

Tandis que les États se disputent influence et responsabilités, ces personnes risquent leur vie et s’exposent à l’absence de protection, aux refoulements arbitraires et à leur déshumanisation dans le débat public. La réponse ne devrait pas opposer les droits des habitants de Ceuta à ceux des personnes qui arrivent, mais veiller à ce que ces deux populations — et en particulier les plus vulnérables — ne continuent pas de payer le prix de stratégies politiques sur lesquelles elles n’ont aucune prise.

The Conversation

María López Belloso reçoit des financements de plusieurs programmes de recherche, notamment Horizon Europe. Elle est également membre de l'ONG Barakaldo con el Sahara-SALAM.

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