01.07.2026 à 12:36
Le 4-Juillet : une date inventée, un mythe construit, un récit disputé
Texte intégral (3395 mots)

Chaque nation possède ses mythes fondateurs. Dans le cas des États-Unis, le plus important est sans doute celui du 4-Juillet. Mais en ce jour – qui, d’ailleurs, n’est en réalité pas celui de la proclamation de l’indépendance ! –, que célèbre-t-on exactement de l’autre côté de l’Atlantique ? Deux cent cinquante ans durant, des réponses variées et contrastées ont été apportées à cette question. Cette année, les fêtes somptuaires lancées par Donald Trump visent avant tout à promouvoir sa propre personne et sa vision de son pays.
L’indépendance des États-Unis n’a pas été déclarée le 4 juillet 1776. Elle l’a été le 2 juillet. Que s’est-il passé le 4 ? Le Congrès a adopté un texte. Un texte qui allait devenir, en deux siècles et demi, le document le plus sacré d’une nation qui ne se réclame d’aucune religion d’État. Le 4-Juillet est moins une date qu’un récit.
Plus un récit qu’une date
Le 3 juillet 1776, John Adams, l’un des principaux Pères fondateurs, écrit à sa femme Abigail qu’il vient de vivre « l’époque la plus mémorable de l’histoire de l’Amérique » – et que le deuxième jour de juillet serait célébré à jamais. Il se trompait de deux jours.
Le 4-Juillet commémore non pas le vote d’indépendance, mais l’adoption de la version finale d’un texte rédigé principalement par Thomas Jefferson : la Déclaration d’indépendance. Peu de pays célèbrent un document avec une telle intensité. Il est vrai qu’il renvoie directement aux valeurs essentielles de la République : la liberté, l’égalité, les droits naturels et le consentement des gouvernés.
Pourtant, la Déclaration ne devient pas immédiatement un événement national. Elle est lue publiquement à Philadelphie le 8 juillet, devant l’armée de Washington le 9, atteint la Géorgie un mois plus tard, n’est signée par la plupart des délégués que le 2 août, et n’est connue à Londres qu’à la fin de l’été. Sa sacralisation rétrospective doit beaucoup à une coïncidence : Jefferson et Adams meurent tous deux le 4 juillet 1826, cinquante ans jour pour jour après la Déclaration. La coïncidence est aussitôt lue comme un signe du ciel, élevée au rang de miracle fondateur. La fête nationale est ainsi moins la transcription spontanée d’un événement qu’un objet de fabrication culturelle.
Entre récit disputé et symbole d’unité
La célébration du 4-Juillet a d’ailleurs été d’emblée un champ de bataille partisan. Dès les années 1790, elle suscite des affrontements entre fédéralistes, favorables à un gouvernement central fort, et républicains-démocrates, défenseurs d’une république plus décentralisée, chaque camp cherchant à s’approprier l’héritage révolutionnaire pour légitimer sa vision de la nation.
Par la suite, des esclaves affranchis, des abolitionnistes – à commencer par Frederick Douglass dans son célèbre discours « What to the Slave is the Fourth of July ? » (1852) –, puis des suffragistes et des communautés immigrées utilisent à leur tour les symboles fondateurs pour contester leur exclusion du récit dominant.
Ces mêmes symboles sont aussi des instruments d’intégration, voire d’assimilation. Au début du XXᵉ siècle, les cérémonies collectives de naturalisation organisées le 4 juillet font entrer symboliquement de nouveaux membres dans la communauté nationale à travers des rituels d’« américanisation » : défilés, discours civiques, omniprésence du drapeau.
Un rite de la religion civile américaine
Au fil du temps, le 4-Juillet s’impose comme l’un des principaux rites d’une véritable « religion civile » – notion forgée par Rousseau, adaptée aux États-Unis par le sociologue Robert Bellah dans les années 1960. Cette religion possède ses textes sacrés (la Déclaration d’indépendance, la Constitution), ses saints (George Washington, Abraham Lincoln), ses rites (le 4-Juillet, les investitures), ses lieux de pèlerinage (Independence Hall, Gettysburg, ou encore le mont Rushmore), ses temples (du Capitole au Lincoln Memorial), ses reliques (la Constitution originale, la Liberty Bell) et une croyance partagée dans la mission historique et morale de la nation.
Le 4-Juillet apparaît ainsi comme un puissant rituel durkheimien de réactivation périodique de l’appartenance nationale au sein d’une société profondément diverse.
Chaque été, une nation qui se définit par des idées – l’égalité, la liberté – rejoue la scène de sa propre naissance. L’Amérique, dont l’identité ne repose ni sur un territoire homogène ni sur une origine commune, constitue l’archétype de la « communauté imaginée » théorisée par Benedict Anderson : les nations ne préexistent pas aux récits qu’elles se racontent, elles se construisent et se perpétuent grâce à des mythes, des symboles et des rituels partagés, qui permettent à des millions d’individus de se représenter comme membres d’une même communauté historique et politique.
Un répertoire présidentiel séculaire
En tant qu’incarnations de la nation, les présidents ont parfaitement saisi les enjeux de cette fête : puiser dans le corpus mythique des éléments qui servent leur politique du moment, sans pour autant s’en éloigner complètement. D’où l’illusion d’une tradition continue, alors qu’il s’agit d’une recomposition permanente.
Le centenaire de 1876, célébré sous Ulysses S. Grant, associe réconciliation après la guerre de Sécession et célébration d’une Amérique industrielle tournée vers l’avenir.
Le bicentenaire de 1976, organisé par Gerald Ford après le Vietnam et le Watergate, prend la forme d’un rituel de guérison nationale. Ronald Reagan réaffirme ensuite un exceptionnalisme américain à vocation universelle, porté par la rhétorique de la « cité sur la colline », notamment lors du Liberty Weekend de 1986, tandis que George W. Bush réactive, après le 11 septembre, un patriotisme de guerre fondé sur la défense de la liberté et de la mission américaine dans le monde.
Enfin, Bill Clinton et Barack Obama mettent davantage l’accent sur la diversité et l’inclusion, sans jamais s’éloigner du même socle, comme en témoigne la généralisation des cérémonies de naturalisation organisées le 4 juillet sous la présidence Obama.
Un 250ᵉ anniversaire hors norme
Donald Trump n’invente ni le rite ni le mythe. Sa volonté de faire du 4-Juillet un moment central du récit national n’a rien d’inédit, pas plus que sa rhétorique de l’exceptionnalisme américain ou de l’élection providentielle des États-Unis, déjà mobilisée par Reagan ou Bush.
Là où il rompt nettement avec la tradition présidentielle, c’est en durcissant ce récit pour le recentrer sur sa propre figure, en le militarisant et en en faisant un instrument de confrontation politique. La commémoration nationale n’a plus seulement pour fonction de célébrer la nation : elle sert désormais à désigner ceux qui la menaceraient et celui qui serait appelé à la sauver.
Cette évolution se manifeste dès le Salute to America du 4 juillet 2019, organisé au pied du Lincoln Memorial avec chars, avions de chasse et démonstrations militaires, puis dans son discours du Mont Rushmore du 3 juillet 2020, où il dénonçait une prétendue cancel culture menaçant l’histoire et l’identité américaines.
En 2026, la logique se radicalise : les célébrations du 250ᵉ anniversaire, autour de la Grande Foire des États-Unis (Great American State Fair, mélange de fête foraine et d’exposition mettant en valeur les États qui composent le pays) organisée à Washington du 25 juin au 10 juillet et du programme Freedom 250, combinant gala d’arts martiaux mixtes, Grand Prix automobile et revues navales, tendent à faire de la commémoration elle-même un objet de confrontation partisane.
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Plus encore, la figure de l’« ennemi intérieur » – élites, universités, médias, opposants – occupe désormais une place centrale dans le récit trumpien. La nouveauté n’est pas d’utiliser la commémoration à des fins politiques, mais d’en faire un instrument explicite de mobilisation partisane, articulé autour de la figure d’un chef présenté comme le seul capable de restaurer la grandeur nationale.
Que le 250e anniversaire se déroule dans un contexte de crise nationale n’est pas inédit : 1876, c’était la difficile reconstruction d’une unité nationale encore fragile onze ans après la sanglante guerre de Sécession ; 1976 était marquée par les séquelles du scandale du Watergate qui avait abouti deux ans plus tôt à la démission de Richard Nixon.
Ce qui diffère en 2026, c’est l’orientation du récit. Là où les commémorations précédentes projetaient la nation vers l’avenir, Trump oriente principalement le sien vers un passé fantasmé. Make America Great Again, America First, la référence récurrente à un « nouvel âge d’or » : tous ces slogans supposent l’existence d’une grandeur passée à restaurer. La nouveauté n’est pas tant la nostalgie elle-même que sa centralité dans la définition du projet politique.
Même lorsque Trump mobilise un imaginaire futuriste — intelligence artificielle, conquête spatiale –, il ne faut pas s’y tromper : son futur n’ouvre pas sur quelque chose d’inédit, il certifie que l’Amérique était, depuis ses origines, destinée à la grandeur. C’est un récit réactionnaire au sens propre – un avenir qui regarde en arrière.
Ce que le 250e anniversaire révèle, enfin, c’est que le débat dépasse l’opposition entre démocrates et républicains : il porte sur une question plus fondamentale. Que célèbre-t-on exactement lorsqu’on célèbre l’Amérique ?
Le récit trumpien ne vise plus seulement à définir ce qu’est la nation ; il tend aussi à préciser qui en serait le dépositaire légitime. Derrière l’invocation d’un âge d’or perdu, c’est une certaine image de l’Amérique qui se dessine – blanche, chrétienne, socialement conservatrice –, dont les transformations démographiques et culturelles récentes auraient menacé l’identité historique. Le débat ne porte plus seulement sur ce qu’est l’Amérique, mais sur qui peut légitimement prétendre l’incarner.
Jérôme Viala-Gaudefroy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.07.2026 à 12:34
La Fayette a aidé les Américains à renverser le cours de la guerre d’indépendance – et à forger un sentiment d’identité nationale
Texte intégral (2972 mots)

Accueilli en héros de retour au pays, Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, effectua une grande tournée aux États-Unis en 1824-1825, juste avant le 50ᵉ anniversaire du pays.
Les États-Unis s’apprêtent à célébrer le 250ᵉ anniversaire de leur naissance révolutionnaire, la Déclaration d’indépendance. Le 4 juillet 2026 marquera une étape importante – et un moment de réflexion.
Pourtant, alors que la fascination pour la fondation des États-Unis perdure, la manière dont la révolution américaine (1775-1783) est enseignée à travers le pays fait l’objet de controverses. Des initiatives contestées du New York Times, comme le Projet 1619, visant à placer l’esclavage au cœur de l’histoire des États-Unis, jusqu’aux tentatives visant à restreindre les enseignements abordant les questions de racisme, la transmission de l’histoire américaine se retrouve au cœur de clivages partisans. Les anniversaires peuvent susciter l’enthousiasme du public, mais ils peuvent aussi rouvrir de vieilles blessures.
En tant qu’historien des États-Unis et citoyen états-unien naturalisé, je porte un intérêt à la fois personnel et professionnel à la Révolution américaine. Le fait que j’aie grandi au Royaume-Uni amuse énormément mes élèves chaque fois que nous parlons de la guerre d’indépendance. Parfois, avec mon anglais teinté d’accent britannique, je leur rappelle que je n’ai pas personnellement grandi sous le règne du roi George III. Enseigner l’histoire, c’est encourager les élèves à porter un regard critique sur le passé sans leur dicter les émotions qu’ils doivent ressentir – qu’elles soient patriotiques ou autres.
Malheureusement, le genre de savoir historique objectif qui allait autrefois de soi semble aujourd’hui perdre du terrain aux États-Unis. Selon le National Assessment of Educational Progress, seuls 13 % des élèves de quatrième en 2023 ont été jugés « compétents » en histoire américaine. Une enquête de 2010 a révélé que 26 % des adultes étaient incapables d’identifier par rapport à quel pays les États-Unis avaient déclaré leur indépendance, la Chine, le Mexique et la France figurant parmi les réponses données.
Entendre que les États-Unis se seraient « séparés » de la France aurait vraiment fait sursauter Gilbert du Motier, plus connu sous le nom de marquis de La Fayette (1757-1834). Son engagement envers ce pays naissant a non seulement contribué à garantir son indépendance, mais il a également contribué à consolider l’identité américaine plusieurs décennies plus tard.
Une alliance décisive
Aristocrate issu d’un milieu privilégié ayant pris part aux révolutions américaine et française, La Fayette est parti au combat à l’âge de 19 ans. Après avoir levé et équipé sa propre expédition pour traverser l’Atlantique en 1777, il a participé à de nombreuses batailles contre les Britanniques, notamment à la bataille décisive de Yorktown. Ayant gagné la confiance de George Washington, La Fayette atteignit le grade de général de division dans l’armée continentale.
L’engagement de La Fayette dans l’armée américaine est antérieur à l’alliance de 1778 entre son pays natal et les États-Unis. Finalement, l’alliance avec la France a renversé le cours de la guerre contre la Grande-Bretagne, tant sur terre qu’en mer. À la fin de la guerre, les Français avaient envoyé quelque 12 000 soldats, 22 000 marins et des dizaines de navires de combat pour soutenir la cause américaine, et investi d’énormes ressources financières. À l’époque où La Fayette proposa ses services, il n’était toutefois qu’un des rares volontaires étrangers – et le plus acclamé.
« De nos jours », comme l’a [reconnu] l’historienne Sarah Vowell, les Américains considèrent La Fayette comme « un lieu, et non une personne ». Mais la multitude de villes, de comtés et de voies publiques portant le nom de ce héros de la révolution témoigne de sa renommée d’antan. Pendant la Première Guerre mondiale, les troupes américaines ont mis le cap sur la France sous le slogan « La Fayette, nous voilà ! », promettant de rembourser la dette de gratitude de l’Amérique envers la France.
Un pays en pleine croissance
Les Américains d’un certain âge se souviennent peut-être du bicentenaire des États-Unis en 1976, célébré en grande pompe et marqué notamment par une visite d’État de la reine Élisabeth II. Le 50ᵉ anniversaire de l’indépendance, cependant, a joué un rôle bien plus important dans la façon dont les citoyens se représentaient leur pays.
La Fayette a eu une place centrale dans les préparatifs de cette commémoration de 1826, la première du genre à l’échelle nationale. Le président James Monroe, lui-même ancien combattant de la guerre d’indépendance, le convia à être « l’invité de l’Amérique », honoré en tant que dernier général de division encore en vie de l’Armée continentale. À partir de juillet 1824, à l’âge de 66 ans, La Fayette entreprit une tournée triomphale à travers les 24 États qui composaient alors l’Union – soit près du double des 13 États d’origine.
Alors que La Fayette se dirigeait vers l’ouest, transporté tour à tour en calèche, en bateau à vapeur et en péniche, il traversa une Amérique en pleine mutation. Nulle part la croissance économique et démographique des États-Unis n’était plus évidente qu’à Cincinnati (Ohio), où une foule de 50 000 personnes l’accueillit en mai 1825. Autrefois petite ville de frontière, Cincinnati connaissait une croissance plus rapide que n’importe quelle autre ville de taille comparable du pays : sa population est passée d’environ 15 000 à environ 115 000 habitants au cours du quart de siècle qui a suivi la visite de La Fayette.
Il s’est adressé à son auditoire avec émotion :
« La plus grande récompense que l’on puisse accorder à un vétéran de la révolution est de lui faire découvrir les bienfaits qui ont découlé de notre lutte pour l’indépendance, la liberté et l’égalité des droits. »
La Fayette a donné un visage humain à la commémoration nationale américaine. Il a permis aux citoyens des États de la frontière, comme l’Ohio – jusqu’alors exclus du récit révolutionnaire –, de se mettre eux-mêmes à l’honneur. La forte affluence lors des étapes dans l’Ouest, comme à Cincinnati, reflétait l’enthousiasme pour ces grands spectacles. Elle témoignait également de l’essor de la presse écrite américaine, qui avait fait la promotion de sa visite, ainsi que de l’amélioration des moyens de transport dans des régions du pays autrefois isolées.
La tournée de La Fayette s’est achevée par un banquet d’État organisé le 18 septembre 1825 à Washington, D. C., donné par le nouveau président, John Quincy Adams. Adams – fils du deuxième président des États-Unis, John Adams – a rendu hommage à « ce lien d’amour, plus fort que la mort », qui unit La Fayette « pour l’éternité au nom de Washington ».
Des lunettes roses
L’enthousiasme avec lequel La Fayette a été accueilli il y a 200 ans était sincère. Mais comme dans toute bonne leçon d’histoire, l’héritage de La Fayette est sujet à interprétation.
Son grand voyage a contribué à ancrer le mythe de « l’Ère des bons sentiments » : un âge d’or marqué par l’harmonie politique aux États-Unis. En réalité, les germes de la guerre civile américaine étaient déjà manifestes. L’adhésion du Missouri à l’Union en 1820 menaçait le fragile équilibre du pays entre les États opposés à l’esclavage et ceux qui l’autorisaient – une crise que Thomas Jefferson avait qualifiée de « sirène d’alarme dans la nuit ».
De même, la glorification de La Fayette dans l’ouest des États-Unis a coïncidé avec la poursuite de la déportation forcée des peuples autochtones. L’Ohio, par exemple, a déporté de force la dernière tribu amérindienne de son territoire en 1843.
Malgré les utilisations et les abus de la mémoire historique, ainsi que la réticence des historiens contemporains à l’égard du culte des héros, La Fayette reste une figure charismatique – un « citoyen de deux mondes » qui s’est fait le champion tant de l’abolitionnisme que des droits des femmes. Je pense que le fait qu’il tombe peu à peu dans l’oubli témoigne d’une amnésie inquiétante. Cet anniversaire américain offre l’occasion de réexaminer son héritage, aux côtés des récits révolutionnaires d’Américains de tous horizons.
Comme l’écrivait La Fayette dans une lettre à sa famille après la capitulation de l’armée britannique en 1781 : « L’humanité a remporté sa bataille. La liberté a désormais un pays. »
Matthew Smith ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.06.2026 à 16:51
Le Viêt Nam a franchi le cap des 100 millions d’habitants. Et demain ?
Texte intégral (3473 mots)
Le Viêt Nam vient de franchir le seuil de 100 millions d’habitants et sa population continue d’augmenter. Jusqu’où ? À quoi la population du pays ressemblera-t-elle demain ? Retraçons l’évolution démographique du Viêt Nam et comparons-la à celles d’autres pays d’Asie pour repérer les spécificités vietnamiennes.
La population du Viêt Nam a atteint 100 millions d’habitants en 2023. Le pays en comptait moins de la moitié (46 millions) il y a cinquante ans, en 1976, lors de sa réunification sous le nom de République socialiste du Viêt Nam, et seulement un sixième (16 millions) il y a cent ans, en 1926 (Figure 1).
D’après les projections moyennes des Nations unies, la population devrait continuer de croître et pourrait atteindre un maximum de 110 millions au milieu du XXIᵉ siècle, avant de diminuer jusqu’à 92 millions en 2100. Ce scénario fait l’hypothèse que la fécondité, estimée à 1,9 enfant en moyenne par femme en 2023, va baisser jusqu’à atteindre 1,7 enfant par femme en 2100.
Comment la population du Viêt Nam a-t-elle atteint 100 millions ? Pourquoi la croissance devrait-elle s’arrêter prochainement ? Et à quoi la population du pays ressemblera-t-elle demain ?
La croissance est liée à la transition démographique
L’importante augmentation de la population du Viêt Nam au XXᵉ siècle et au début du XXIᵉ est liée à la transition démographique. Comme partout dans le monde, la mortalité a baissé, notamment celle des enfants, entraînant un excédent des naissances sur les décès. La croissance de la population a atteint un pic de plus de 3 % par an au milieu des années 1950 et diminue depuis d’année en année, du fait d’une baisse de la fécondité.
En 2023, les Vietnamiennes mettent au monde 1,9 enfant en moyenne chacune comme déjà mentionné, au lieu de 6 enfants dans les années 1960 et au début des années 1970. La figure 2 permet de comparer l’évolution de la fécondité au Viêt Nam avec celles de trois autres pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est : la Chine, la Corée du Sud et la Thaïlande.
La politique vietnamienne d’un ou deux enfants
Il y a quatre-vingts ans, les autorités du Nord-Vietnam, inquiètes de la croissance rapide de la population à l’époque, et souhaitant la ralentir, ont mis en place une politique de limitation des naissances. En 1963, le gouvernement restreint d’abord la famille à trois enfants, fixant la norme à deux ou trois enfants espacés chacun de cinq à six années.
La politique devient plus restrictive en 1988 : la règle devenant alors « un ou deux enfants » par couple.
Elle s’applique aux familles qui vivent en ville ou dans des zones de fort peuplement (zones industrielles, régions rurales du delta du fleuve Rouge et du delta du Mékong ou plaines des provinces côtières).
La politique est, en revanche, moins restrictive envers les ethnies minoritaires des régions pauvres, isolées et peu peuplées ; elle les autorise à avoir trois enfants.
La politique de limitation des naissances a-t-elle joué un rôle ?
La politique d’un ou deux enfants est-elle responsable de la baisse de la fécondité au Viêt Nam ? La question se pose de façon générale pour tous les pays du Sud, notamment ceux d’Asie, dont les gouvernements ont tous cherché à limiter les naissances lorsque la population augmentait rapidement et où la fécondité a fortement baissé. C’est le cas de la Corée du Sud, de la Chine et de la Thaïlande, la baisse ayant été plus précoce et plus rapide dans ces pays qu’au Viêt Nam, et la fécondité y ayant atteint des niveaux encore plus bas en 2023 – respectivement 0,7 enfant par femme, 1,0 et 1,2 (Figure 2).
Le gouvernement chinois a, par exemple, cherché à limiter les naissances dès le milieu des années 1950, mais il faut attendre le début des années 1970 pour que cette politique soit confirmée puis renforcée ensuite, notamment en 1979 avec la politique de l’enfant unique.
En Thaïlande, la fécondité a baissé au même moment qu’en Chine, et aussi vite. Mais la politique n’a pas été coercitive : elle a consisté, dès les années 1970, en mesures incitatives, telles que la libéralisation de l’avortement et de la stérilisation, et aides financières à la scolarisation et à l’économie agricole domestique pour les couples se limitant à deux enfants.
En Corée du Sud, la baisse rapide de la fécondité s’est produite quelques années plus tôt, avec des mesures visant à promouvoir la contraception et la stérilisation, mais sans mesures coercitives également.
La politique de limitation des naissances du Viêt Nam a finalement été intermédiaire entre celle de la Chine et celles de la Corée du Sud et de la Thaïlande, associant coercition comme la première (avec sa politique d’un ou deux enfants) et incitations.
Quant au rôle qu’ont joué ces politiques, il est difficile de le mesurer. Si la fécondité a baissé aussi vite dans les années 1970 et 1980 en Chine et en Thaïlande, c’est avant tout parce que, à l’époque, les familles dans ces pays souhaitaient avoir moins d’enfants – comme partout lorsque l’instruction progresse et les conditions de vie s’améliorent.
Changement de cap : quand l’État cherche à relancer la natalité
Inquiet du vieillissement rapide de sa population (voir les pyramides des âges de la figure 3), le gouvernement vietnamien a progressivement assoupli la politique d’un à deux enfants à la fin des années 2010, puis l’a définivement abandonnée en 2025 et prône désormais la famille à deux enfants.
Comme dans d’autres domaines, le Viêt Nam a suivi la Chine dans ce revirement, cette dernière ayant supprimé la politique de l’enfant unique en 2015 et institué en 2021 la politique de trois enfants – sans effet jusqu’ici apparemment, la fécondité chinoise n’ayant jamais été aussi basse.
La sélection du sexe des enfants
La proportion de garçons chez les nouveau-nés a augmenté depuis les années 2000 au Viêt Nam, atteignant 114 garçons pour 100 filles dans la deuxième moitié des années 2010 (Figure 4). Le même type de hausse a été observé vingt ans plus tôt en Corée du Sud et en Chine, pays pionniers dans ce domaine.
La hausse du rapport de masculinité à la naissance dans ces pays vient du désir marqué d’avoir au moins un garçon et aux avortements sélectifs de filles pratiqués pour y arriver. Plus précisément, le phénomène résulte de la conjonction de trois phénomènes : la réduction de la taille des familles, la volonté d’avoir un garçon à tout prix et la diffusion de l’échographie.
Mais tous les pays d’Asie ne sont pas touchés ; la Thaïlande, par exemple, ne l’a jamais été. En Inde, le phénomène ne s’est développé que dans le nord du pays. Il en est de même au Viêt Nam où le Nord est plus touché que le Sud, avec un rapport de masculinité des naissances particulièrement élevé dans le delta du fleuve Rouge et les régions montagneuses du Nord (Figure 5).
Ce contraste Nord-Sud est lié à des différences culturelles. Le delta du fleuve Rouge, au Nord, a été occupé par la Chine pendant plus de mille ans et cette région est la plus marquée du pays par l’influence chinoise et les traditions confucéennes. Dans ce type de région, les garçons sont souvent préférés, car c’est à eux qu’incombent la perpétuation de la lignée familiale et le devoir de piété filiale manifesté par le culte des ancêtres.
En revanche, le delta du Mékong, au Sud, a fait partie pendant plusieurs siècles de l’Empire khmer et est culturellement proche du Cambodge et de la Thaïlande.
Des générations avec les garçons surreprésentés : quelles conséquences ?
Le déséquilibre des sexes à la naissance régresse depuis quelques années, et le rapport de masculinité pourrait retrouver à terme son niveau normal, comme en Corée du Sud. Toutefois, des générations d’enfants vietnamiens où les garçons sont surreprésentés sont déjà nées. Ces garçons risquent d’en subir les conséquences tout au long de leur vie, notamment lorsqu’ils auront l’âge de se mettre en couple : les filles, minoritaires, n’auront pas de difficultés à trouver un conjoint, alors qu’une partie des garçons se retrouveront sans partenaire.
Quant aux perspectives démographiques, elles doivent en tenir compte : les premières générations touchées, celles nées au milieu des années 2000, arrivent en effet à l’âge d’avoir des enfants. Les femmes, peu nombreuses, mettront peu d’enfants au monde au total, insuffisamment pour remplacer leur génération : avec 105 garçons pour 100 filles, il faut déjà 2,1 enfants en moyenne par femme pour assurer le remplacement ; avec 113 garçons pour 100 filles, comme dans la deuxième moitié des années 2010, il en faut 2,2.
La croissance démographique du Viêt Nam pourrait ralentir plus vite qu’imaginé en ne considérant que la seule baisse de la fécondité. Le vieillissement démographique en serait accéléré, comme c’est déjà le cas en Corée du Sud et en Chine, pays pionniers en matière de sélection du sexe, où elle s’est développée vingt ans avant le Viêt Nam.
Reste à voir si le Viêt Nam va suivre le même chemin que ses voisins pour ce qui est de l’évolution de sa fécondité. Après avoir baissé dans les années 1970 à 1990, l’indicateur de fécondité semble s’être à peu près stabilisé autour de 2 enfants par femme depuis 2000. Va-t-il se maintenir à ce niveau, ou baisser jusqu’à des niveaux nettement moindres, tels qu’ils sont désormais observés dans les deux grandes régions du Sud (celles du Sud-Est et du delta du Mékong) et comme en Corée du Sud, en Chine et en Thaïlande ?
Ces pays ont, en effet, jusqu’ici devancé le Viêt Nam dans les évolutions de fécondité. Celle du Viêt Nam pourrait atteindre des niveaux encore plus bas qu’aujourd’hui dans les prochaines années si le pays suivait là aussi ses voisins.
Ce texte est adapté d’un article publié par les auteurs dans Population et Sociétés, n° 645 : « Viêt Nam : 100 millions d’habitants aujourd’hui, combien demain ? ».
Gilles Pison a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche française et des National Institutes of Health américains
Catherine Scornet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
29.06.2026 à 16:03
Sahel : pourquoi les massacres de civils par les forces officielles sont en recul
Texte intégral (2114 mots)
Dans les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso) et au Nigeria voisin, les armées sont depuis longtemps en butte à des rébellions djihadistes – rébellions qu’elles alimentent régulièrement en massacrant des civils soupçonnés de déloyauté, ou simplement en commettant des « bavures » sanglantes. Ces derniers temps, toutefois, on semble constater une légère amélioration en la matière : apparemment, les armées tuent moins de civils qu’auparavant. Il convient toutefois de bien comprendre que les chiffres dont on dispose ne sont que des estimations et, surtout, que cette amélioration s’explique par le fait que les populations ont souvent fui les zones des combats…
On sait depuis longtemps que les massacres de civils sont contreproductifs pour les stratégies de guerre contre-insurrectionnelle qui visent à isoler les éléments rebelles en gagnant les esprits et les cœurs de la population.
Au Sahel, l’une des raisons de la résilience des groupes djihadistes tient justement aux nombreuses violations des droits de l’homme commises par les forces de défense et de sécurité. Ces brutalités n’ont pas seulement poussé des jeunes à chercher refuge dans les bras des insurgés pour échapper à l’arrestation arbitraire, à l’exécution extra-judiciaire ou à la torture en prison. En pratique, elles ont aussi légitimé le discours de djihadistes se présentant comme les défenseurs de la communauté des musulmans face à des pouvoirs impies et prédateurs.
Des abus multiples
Du Burkina Faso au Nigeria en passant par le Mali et le Niger, on ne compte plus les massacres perpétrés par des militaires, leurs supplétifs miliciens et, dans certains cas, leurs partenaires russes. Un rapport de Human Rights Watch, rendu public le 2 avril dernier, a ainsi montré que, entre janvier 2023 et août 2025, les troupes de Ouagadougou et de Bamako avaient tué trois à quatre fois plus de civils que les groupes djihadistes qu’elles étaient censées combattre : sur cette période, 1 800 personnes ont été tuées au total, dont 1 200 par les forces gouvernementales.
Ce n’est pas nouveau : en 2023, le Sénat français avait fini par reconnaître que, sur les années 2020-2021, du temps où les soldats de l’opération Barkhane (2014-2022) étaient encore déployés sur le terrain, les militaires et miliciens maliens, burkinabè et nigériens avaient éliminé autant de civils que les djihadistes.
Au Nigeria, des bases de données ont également révélé que les forces gouvernementales étaient à l’origine de la mort de plus de 55 % des victimes des affrontements recensés avec Boko Haram entre 2007 et 2019.
Il est évidemment difficile de tenir un décompte précis des hostilités. Mais la tendance générale est confirmée par les témoignages recueillis sur place. À Bama, dans le nord-est du Nigeria, un paysan se plaignait par exemple des exactions de la mouvance Boko Haram tout comme de celles de l’armée. « Mais les soldats sont pires », concluait-il après la mort de deux de ses enfants abattus par des militaires alors qu’ils étaient partis travailler aux champs. Un réfugié de Baga Kawa, un petit port de pêche du côté nigérian du lac Tchad, estimait de son côté que « la plus grande menace pour les populations, c’est l’armée, car c’est elle qui nous tue ».
Les abus contre des civils prennent diverses formes, de l’exécution extra-judiciaire au viol en passant par l’extorsion, les mauvais traitements ou la détention illégale. Au Nigeria, c’est aujourd’hui l’armée de l’air qui est à la manœuvre en bombardant des marchés et des villages entiers. Officiellement, l’objectif est de s’en prendre à des camps de Boko Haram. Chaque fois, la hiérarchie parle d’erreurs qui, en l’occurrence, tuent des dizaines de paysans ayant eu pour tort de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.
Au Burkina Faso, ces bavures sont plutôt le fait des escortes qui tirent à vue sur tout ce qui bouge lorsqu’elles encadrent les convois chargés de ravitailler les villes de province assiégées par des djihadistes. À l’occasion, les bataillons d’intervention rapide, créés fin 2022 par le capitaine Ibrahim Traoré quelques mois après son arrivée au pouvoir à l’issue d’un putsch militaire, opèrent aussi des raids meurtriers dans les campagnes, sans même prévenir les troupes régulières stationnées à proximité.
Le rôle des milices
Assurément, l’arrivée au pouvoir de juntes militaires et la « milicianisation » de la réponse à la menace djihadiste ont beaucoup joué contre le respect des droits de l’homme en temps de guerre. Dans la région, les autorités ont en effet cherché à pallier le manque d’effectifs de leurs troupes en confiant à des supplétifs le soin d’assumer les tâches les plus sales de la lutte contre le terrorisme. Selon le rapport précité de Human Rights Watch à propos du Burkina Faso, les pires abus ont ainsi été enregistrés quand l’armée est intervenue aux côtés des miliciens koglweogo, les VDP (Volontaires pour la défense de la patrie).
Le Niger pourrait à présent connaître le même sort : la junte y a formalisé en mars 2026 des organisations territoriales d’autodéfense appelées à être équipées en armes pour repérer, dénoncer et arrêter les suspects. En pratique, ces milices peuvent tuer des civils en toute impunité car elles rendent peu de comptes à des militaires qui bénéficient eux-mêmes de l’immunité du secret-défense.
Ces dernières années, cependant, les forces gouvernementales de pays comme le Burkina Faso (depuis 2025) ou le Nigeria (depuis 2020) semblent moins directement impliquées dans des massacres à grande échelle. Faut-il y voir une professionnalisation des pratiques militaires ? Se pourrait-il donc que les officiers nigérians et burkinabè soient davantage conscients des effets pervers de ces tueries qui légitiment et renforcent les groupes djihadistes ?
Des militaires et des djihadistes plus « aimables » ?
L’hypothèse selon laquelle les militaires auraient amélioré leur comportement est évidemment avancée par les premiers intéressés. Elle est également favorisée par certains coopérants occidentaux qui, au Nigeria, veulent continuer de croire aux mérites de formations censées apprendre le respect des droits de l’homme aux soldats africains. Dans le cas de la France, par exemple, une telle perspective correspond bien à la volonté de faire oublier les échecs de l’opération Barkhane au Sahel en se repositionnant vers les pays du golfe de Guinée et en renouant le dialogue avec le Tchad, dont le président Mahamat Idriss Déby a officiellement été reçu à l’Élysée en janvier 2026.
D’ordre tactique et non humanitaire, le souci d’épargner des vies humaines pourrait aussi répondre à l’évolution de certains groupes djihadistes, qui ont dû apprendre à composer avec la population à mesure qu’ils s’enracinaient dans les campagnes. Au Nigeria, la branche ralliée à l’organisation État islamique, ISWAP (Islamic State West Africa Province), a ainsi la réputation d’être plus respectueuse des civils que les autres factions de la mouvance Boko Haram.
Au Burkina Faso, le JNIM (Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn) d’Iyad ag-Ghali et la Katiba Macina d’Amadou Kouffa ont également adouci leur position. Depuis 2021, ils ne communiquent plus de vidéos d’exécutions de femmes adultères. En 2025, l’adjoint d’Amadou Kouffa, Mahmoud Barry, dit « Abou Yehiya », a pour sa part commencé à diffuser des prêches invitant ses combattants à éviter les bavures et à épargner les civils. L’objectif est, tout à la fois, d’obtenir le soutien de la population et de recruter des jeunes en les conviant à participer à la protection de leurs communautés contre les exactions des forces burkinabè et des katibas rivales de l’État islamique au Sahel.
De l’invisibilisation des massacres
Plusieurs éléments invitent cependant à relativiser l’éventualité d’une « humanisation » des belligérants de la zone. Tout d’abord, il semble peu probable que les armées de la région aient pu soudainement améliorer leur comportement quand on connaît leurs fragilités structurelles, la faiblesse de leurs chaînes de commandement, la récurrence de leurs mutineries, leur indiscipline notoire, la rapidité de leurs recrutements, la réduction des temps de formation et le temps long que requiert un véritable reformatage des appareils sécuritaires.
L’hypothèse d’un adoucissement des stratégies de répression ne correspond pas non plus au durcissement des juntes au pouvoir dans les trois pays qui composent l’Alliance des États du Sahel, à savoir le Burkina Faso, le Mali et le Niger, qui se sont tous retirés de la Cour pénale internationale.
En réalité, les abus sont moins visibles parce que les médias ont été verrouillés par les dictatures en place. Les journalistes occidentaux comme africains n’ont quasiment plus accès aux zones de conflit, ou bien doivent être « embarqués » dans des unités militaires, comme au Nigeria. La tendance est d’autant plus marquée que les forces gouvernementales ont elles-mêmes perdu du terrain. Dans la région nigériane du Borno, par exemple, l’armée s’est retranchée à l’intérieur de grosses casernes, les supercamps, qui laissent le champ libre aux insurgés dans les campagnes. Dans le nord et l’est du Burkina Faso, les soldats se sont repliés dans les villes et sont avérés incapables de protéger les VDP actifs dans les campagnes, qui ont commencé à déserter et qui sont en conséquence moins à même de commettre des atrocités contre les villageois suspectés de sympathies djihadistes.
La politique de la terre brûlée, à cet égard, explique pour beaucoup la réduction des massacres. Dans les zones de conflit, les populations rurales ont, en effet, été évacuées manu militari vers des camps de déplacés, ou bien sont parties d’elles-mêmes vers les villes. Dans les campagnes, il y a tout simplement moins de gens à tuer pour les belligérants. Mais une telle situation ne laisse guère présager une sortie de crise.
Marc-Antoine Pérouse de Montclos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
28.06.2026 à 11:00
Derrière la mignonnerie du panda, une diplomatie d’influence chinoise de l’émotion en ligne
Texte intégral (2460 mots)

Animal tardivement découvert par l’Occident, le panda géant est devenu au fil des décennies un symbole savamment construit par Pékin, bien plus politique que culturel. La séquence diplomatique de fin 2025 — marquée par le départ des pandas de Beauval et la visite présidentielle en Chine — a rappelé au grand public l’importance de cette mascotte. Sur les réseaux sociaux, la Chine utilise la puissance émotionnelle du panda pour tisser des liens affectifs avec l’audience mondiale. Une opération de charme numérique dont l’efficacité tient à un ressort psychologique universel, celui de l’attendrissement face aux traits juvéniles.
À la fin de l’année 2025, des pandas se sont imposés, contre toute attente, comme l’un des sujets visibles de la vie médiatique et diplomatique française. Cette attention est d’abord liée au départ du couple de Huan Huan et Yuan Zi, les deux pandas géants qui avaient vécu treize ans au ZooParc de Beauval avant de regagner la Chine le 25 novembre 2025. Motivé notamment par l’état de santé de Huan Huan, leur retour à Chengdu a suscité une forte émotion : cérémonies d’adieu, reportages nostalgiques, vidéos de fans et messages affectueux sur les réseaux sociaux ont rappelé que ces animaux étaient devenus de vraies célébrités en France et des symboles de la relation franco-chinoise.
Quelques jours plus tard, la visite d’État d’Emmanuel Macron en Chine, du 3 au 5 décembre, a replacé les pandas au centre du récit diplomatique. À Chengdu, Brigitte Macron a retrouvé Yuan Meng, premier panda né en France en 2019, et dont elle est la marraine. Parallèlement, la Chine annonçait un nouveau cycle de coopération avec la France autour du panda géant, avec l’arrivée prévue d’un nouveau couple à Beauval en 2027.
Derrière cette séquence apparemment attendrissante se pose pourtant une question centrale de communication internationale : comment un animal simplement perçu comme mignon, inoffensif et universellement aimable peut-il devenir une ressource stratégique de diplomatie publique et d’influence, notamment numérique ?
Un symbole politique réinventé par l’histoire
Contrairement à une idée largement répandue aujourd’hui, le panda géant n’a pas toujours occupé une place centrale dans l’imaginaire politique chinois. Les références à cet animal demeurent relativement rares dans les registres historiques et littéraires chinois, et sa découverte par le monde occidental ne remonte qu’à 1869, lorsque le missionnaire français Armand David en propose la première description scientifique.
Ce n’est qu’au XXe siècle que le panda acquiert une visibilité internationale croissante, avant d’être progressivement investi d’une fonction politique et diplomatique. Les premières utilisations diplomatiques du panda remontent à la République de Chine durant la Seconde Guerre mondiale. Un épisode fondateur se produit en 1941, lorsque le régime nationaliste dirigé par le Kuomintang souhaite remercier le gouvernement américain pour son soutien à la Chine dans la guerre de résistance contre l’invasion japonaise. Madame Chiang Kai-shek organise alors l’envoi aux États-Unis de deux pandas géants, Pan Dee et Pan Dah. Le choix de ces animaux comme présents diplomatiques s’explique notamment par la popularité qu’ils avaient déjà acquise auprès du public américain à la suite de leur introduction en Occident par Harkness et Tangier-Smith dans les années 1930 et 1940.
La République populaire de Chine, instaurée en 1949, reprendra cet héritage en l’inscrivant dans un projet idéologique plus large.
Dans les années 1950, les recherches zoologiques et paléontologiques consacrées au panda furent mobilisées pour illustrer les principes du « matérialisme dialectique », promouvoir une conception socialiste de la science et contribuer à la construction de symboles nationaux enracinés dans le territoire chinois. Le panda apparaît ainsi moins comme un symbole culturel immémorial que comme une construction politique relativement récente, associée à la légitimation scientifique, nationale et diplomatique du régime.
Depuis les années 1950, la diplomatie du panda — qui s’inscrit dans la stratégie maoïste de la diplomatie du peuple — est petit à petit mise en pratique par Pékin. Originalement, cette diplomatie animalière chinoise vise à offrir ou louer des pandas géants à des pays partenaires pour symboliser l’amitié et la coopération. La diplomatie du panda est devenue populaire après la visite du président Richard Nixon en Chine en 1972 : le gouvernement de Mao Zedong envoya alors un couple de pandas comme cadeaux d’État aux États-Unis pour symboliser le dégel des relations sino-américaines.
Les pandas géants sont très rapidement devenus des stars médiatiques du fait de leur apparence attendrissante de peluches et de leur comportement maladroit. Dès lors, la diplomatie du panda s’est progressivement transformée en une pratique représentative de la diplomatie publique à la chinoise.
À partir des années 2010, les autorités chinoises ont mis en place une politique invitant les entreprises à « sortir du territoire (zou chu qu, 走出去) », c’est-à-dire à chercher à s’étendre dans des pays étrangers. Dans ce cadre, les médias chinois ont reçu des subventions conséquentes pour internationaliser leurs pratiques journalistiques et communicationnelles.
La mise en pratique de cette politique a été largement facilitée par l’essor précoce de la numérisation de la diplomatie publique en Chine. Celle-ci a rapidement fait du panda un animal médiatique emblématique. Symbole de bienveillance par excellence, le panda incarne l’image apaisée et amicale que Pékin entend projeter sur la scène internationale, en particulier à travers les réseaux sociaux.
La néoténie, ressort biologique d’une stratégie d’influence
La réussite du panda comme star de la diplomatie publique chinoise n’est pas seulement due à sa rareté en tant que trésor national de la Chine ; elle émane surtout de son image. En effet, les caractéristiques physiques du panda correspondent à ce que l’on décrit des traits considérés comme mignons. Selon l’éthologiste Konrad Lorenz, ces traits mignons correspondent à une néotonie (kindchenschema), terme qui désigne un ensemble de caractéristiques physiques juvéniles qui déclenchent chez l’humain une réaction émotionnelle positive face à ce qui est perçu comme mignon ou attendrissant.
Ce schéma de néotonie se manifeste par des caractéristiques physiques telles qu’un front haut et bombé, une tête disproportionnellement grande, un visage arrondi, de grands yeux, des joues pleines, ainsi que des membres courts ou épais. Quand ces éléments sont mobilisés, ces déclencheurs qualifiés de supra-naturels pourraient activer, entretenir et renforcer un sentiment d’attendrissement et de tendresse chez l’humain.
Enfin, cette néotonie favoriserait aussi le déclenchement de mécanismes innés, comme ceux consistant à exprimer ses émotions et, chez les adultes, à protéger les êtres jugés faibles et juvéniles. Dans ce cadre, bien que potentiellement dangereux, le panda incarne une figure hautement attachante : son visage rond, les cercles noirs entourant ses yeux, son allure pataude et ses mouvements maladroits contribuent à façonner une image attendrissante et inoffensive.
Le panda, visage bienveillant de la Chine
Dans ce contexte, une série d’enquêtes sur la diplomatie numérique du panda est menée depuis 2019 (voir ici, ici, ici ou encore ici. L’objectif est d’étudier la façon dont les autorités de Pékin utilisent les comptes Twitter (actuellement X) de leurs médias nationaux, dont l’agence de presse Xinhua, le journal Le Quotidien du Peuple ou encore la chaîne de télévision CGTN pour mettre en scène la diplomatie du panda.
Cette série d’enquêtes empiriques conduit à une conclusion éclairante. Loin d’être anodin et innocent, le contenu publié par Pékin sur Twitter sur le thème du panda revêt une dimension profondément politisée dans le cadre de la diplomatie numérique chinoise. À partir d’une analyse fine du discours et du contenu visuel de tous les tweets collectés, nous avons mis en évidence un double objectif stratégique de ces contenus sur le panda, d’apparence purement ludique et anodine.
Tout d’abord, ils se mettent au service de la diffusion du discours officiel chinois sur la scène internationale de manière subtile. Chaque fois qu’un événement diplomatique impliquant un panda se produit — par exemple la naissance d’un bébé panda dans un zoo étranger ou la célébration de l’anniversaire d’un panda loué à l’étranger, etc. —, les médias chinois en profitent pour rappeler les messages politiques de Pékin. Il s’agit soit de l’amitié sino-étrangère et de la coopération gagnant-gagnant, soit du rôle de la Chine comme puissance bienveillante et défendant la paix. Un tweet typique de ce type de message politisé est d’associer une photo attendrissante de panda à un commentaire qui souligne les bonnes relations entre la Chine et tel pays, ou à une déclaration d’un dirigeant chinois sur la coopération internationale.
Ensuite, ces tweets au sujet de pandas visent à accumuler du capital sympathie pour la Chine. Grâce à son attrait universel, le panda est devenu un vecteur d’émotion positive particulièrement efficace. Les médias chinois exploitent à fond ce filon en publiant massivement sur Twitter des photos attendrissantes, des vidéos amusantes, ou encore des images mouvantes (gifs) animées de pandas joueurs. Ces contenus visuels permettent d’accroître l’attractivité de la Chine par un placement stratégique d’images accompagnées d’un récit présentant le pays de façon positive (par exemple, « Les pandas géants enchantent les visiteurs du monde entier dans la base de Chengdu »). Autrement dit, grâce à cette mascotte vivante, la Chine cherche à mettre en œuvre une stratégie de nation branding ludique.
Comme nous l’avons formulé ailleurs, « l’image universelle du panda aide Pékin à surmonter les énormes difficultés de langue, de politique et de culture » dans [sa communication internationale]. Même sans comprendre le chinois ni avoir d’affinités particulières avec la Chine, les internautes peuvent être touchés par une vidéo ou une image attendrissante de panda et, inconsciemment, associer ce sentiment positif à l’image de la Chine elle-même. C’est une manière douce et « apolitique » d’influencer les perceptions.
Ce travail a été réalisé dans le cadre du projet PubDiplo, cofinancé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et le Research Grants Council (RGC) de Hongkong (Références : ANR-25-CE41-4061/RGC-A-HKBU203/25).
Ce travail a été réalisé dans le cadre du projet PubDiplo, cofinancé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et le Research Grants Council (RGC) de Hong Kong (références : ANR-25-CE41-4061 / RGC-A-HKBU203/25).
25.06.2026 à 15:28
De Southampton à Belfast : comment Nigel Farage fait entrer les thèmes de l’extrême droite dans le débat public britannique
Texte intégral (2666 mots)
Les émeutes racistes de Southampton, en Angleterre, et de Belfast, en Irlande du Nord, début juin 2026, illustrent la manière dont certains faits divers impliquant des immigrés sont mobilisés par Nigel Farage et les autres forces britanniques d’extrême droite pour alimenter les débats sur l’immigration et dénoncer un supposé traitement discriminatoire des Britanniques blancs. En durcissant son discours autour d’un « racisme anti-Blancs » et du slogan White Lives Matter, Farage, qui fait la course en tête dans les sondages conduits en vue d’éventuelles législatives anticipées, contribue à normaliser des thèmes auparavant cantonnés aux marges de l’extrême droite.
Les récents événements survenus à Southampton puis à Belfast ont fourni à Nigel Farage une nouvelle occasion de relancer le débat sur l’immigration, thème central du projet politique porté par Reform UK. Dans les deux cas, un crime particulièrement choquant commis par une personne issue de l’immigration a servi de déclencheur. Le leader de Reform UK s’en est emparé pour dénoncer les conséquences de ce qu’il qualifie d’immigration de masse et ce qu’il présente comme un traitement injuste des Britanniques blancs par les autorités.
Ces épisodes s’inscrivent dans une dynamique observable depuis les émeutes de Southport à l’été 2024, où certains faits divers sont récupérés à des fins politiques. Ce phénomène ne se limite pas à Nigel Farage : il mobilise plus largement l’ensemble de l’écosystème d’extrême droite britannique. Farage y joue toutefois un rôle singulier, en contribuant à faire entrer dans le débat public des thèmes longtemps restés cantonnés aux marges de l’extrême droite.
Southampton : de l’émotion à la récupération politique
À Southampton d’abord, dans le sud de l’Angleterre, les violences ont suivi la diffusion, le 1er juin, d’une vidéo de l’arrestation d’Henry Nowak. Ce jeune étudiant de 18 ans avait été poignardé, le 3 décembre dernier, par Vickrum Digwa, membre de la communauté sikh. Alertés par le frère de Digwa, qui avait signalé une prétendue agression raciste contre ce dernier, les policiers arrivés sur les lieux traitent Digwa comme la victime et Nowak comme le suspect. Sur les images enregistrées par les caméras embarquées des policiers, on les voit procéder à l’arrestation de Nowak et le menotter alors qu’il gît au sol, mortellement blessé. On l’entend répéter aux policiers qu’il a été poignardé et qu’il ne peut plus respirer – « I can’t breathe », les mêmes mots que George Floyd avant sa mort en 2020 – mais ceux-ci ne le croient pas. Il perd connaissance avant de succomber à ses blessures.
La diffusion de ces images a suscité une vive émotion dans le pays. Alors que le père de Nowak avait demandé à ce que la mort de son fils ne soit pas exploitée pour attiser les tensions et la haine, c’est précisément l’inverse qui s’est produit.
Nigel Farage a été prompt à s’emparer de ce fait divers tragique. Dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, il a établi le parallèle avec George Floyd et le mouvement Black Lives Matter, mais en inversant la lecture : il a dénoncé une « société à deux vitesses » dans laquelle « les droits et les privilèges des Blancs comptent moins que ceux des minorités ethniques » ; il a appelé à mettre fin aux « préjugés anti-Blancs », ajoutant que « les vies des Blancs comptent autant que celles des Noirs » (« White Lives Matter just as much as Black Lives ») ; il a également remis en cause les politiques destinées à lutter contre les discriminations et à améliorer la représentation des minorités. Enfin, il a encouragé les Britanniques à réagir avec une « rage pure et froide » à l’assassinat de Henry Nowak.
Dans le même temps, l’ensemble de la mouvance d’extrême droite s’est rapidement mobilisée. Le 2 juin au soir, une manifestation organisée devant le commissariat de Southampton a dégénéré en affrontements avec la police. Au sein d’une foule mêlant habitants locaux bouleversés par la tragédie et militants venus porter un message politique, l’activiste d’extrême droite Tommy Robinson, de son vrai nom Stephen Yaxley-Lennon, a appelé à obtenir « justice pour Henry », dénonçant une « police raciste » et affirmant que « les Blancs sont traités comme des citoyens de seconde zone par le gouvernement ». À ses côtés se trouvaient plusieurs figures de l’extrême droite britannique.
Belfast : une mécanique similaire
Une semaine plus tard, l’agression au couteau de Stephen Ogilvie à Belfast (Irlande du Nord) par un réfugié soudanais a une nouvelle fois servi de déclencheur, reproduisant la même mécanique : amplification sur les réseaux sociaux, récupération politique et mobilisation de militants d’extrême droite sur le terrain. Grièvement blessé lors de l’attaque, Ogilvie a survécu mais a perdu un œil.
Les images de l’agression ont rapidement circulé sur les réseaux sociaux et ont été relayées par l’ensemble de l’écosystème d’extrême droite britannique, de Reform UK à Tommy Robinson, en passant par Restore Britain, nouveau parti fondé par Rupert Lowe après sa rupture avec Reform UK. Robinson a notamment relayé les lieux des rassemblements prévus, une publication ensuite partagée par Elon Musk.
Malgré les appels au calme des responsables politiques nord-irlandais et de la police, une nuit de violence a suivi, pendant laquelle des dizaines de militants d’extrême droite, souvent vêtus de noir et masqués, ont incendié des véhicules, des commerces et des logements dans ce qui s’apparente à une véritable chasse aux étrangers. Ces violences ont été qualifiées de « pogroms racistes » par plusieurs médias.
Un schéma désormais récurrent
La séquence de Southampton et Belfast n’est pas nouvelle. Il s’agit là d’un schéma désormais récurrent, qui s’observe régulièrement au Royaume-Uni depuis les émeutes qui ont suivi le meurtre de trois fillettes à Southport (Angleterre) en juillet 2024. À l’époque déjà, une campagne de désinformation sur les réseaux sociaux avait présenté à tort l’auteur de l’attaque comme un demandeur d’asile musulman récemment arrivé dans le pays. L’information s’était propagée rapidement, alimentant des manifestations largement investies par l’extrême droite qui avaient dégénéré en violences dans plusieurs villes britanniques.
Nigel Farage, fraîchement élu à Westminster, s’était alors retrouvé au cœur de la controverse. C’est à cette occasion qu’il avait repris à son compte l’expression de « police à deux vitesses » (two-tier policing), contribuant à faire entrer dans le débat public un thème jusque-là largement cantonné aux marges de l’extrême droite britannique. Il établissait déjà un parallèle avec les manifestations Black Lives Matter de 2020, affirmant que les personnes y ayant participé avaient bénéficié d’un traitement plus favorable de la part de la police.
Le même phénomène s’est reproduit à l’été 2025 à Epping (Angleterre), après l’agression sexuelle d’une adolescente par un demandeur d’asile. Partie d’une émotion bien réelle au sein de la population locale, la mobilisation a rapidement été investie par l’extrême droite et a débouché sur une vague de manifestations à travers le pays devant des hôtels hébergeant des demandeurs d’asile. Certaines de ces mobilisations ont dégénéré et plusieurs établissements ont été pris pour cible.
Tous les faits divers ne suscitent pas une telle mobilisation. Ceux qui sont mis en avant par l’extrême droite sont ceux qui peuvent être reliés à la question migratoire. Le fait divers devient alors la preuve supposée d’un problème plus général lié à l’immigration de masse. Les réseaux sociaux jouent un rôle essentiel dans cette dynamique, permettant à la fois la circulation rapide d’informations –et de désinformation – et la coordination des mobilisations.
Quand les thèmes des marges gagnent le centre
On l’a vu, Nigel Farage n’est pas le seul acteur à s’emparer de ces faits divers. Mais ce qui distingue Farage est sa capacité à récupérer des éléments de langage issus des marges de l’extrême droite et à les placer au cœur du débat public.
Les scandales liés aux grooming gangs, ces réseaux d’exploitation sexuelle de jeunes filles dans lesquels des hommes d’origine pakistanaise étaient surreprésentés, illustrent bien cette dynamique. Farage a contribué très tôt à politiser cette affaire. Mais d’autres figures de l’extrême droite, comme Tommy Robinson et Rupert Lowe, s’en sont également emparées.
Les événements de Southampton et de Belfast marquent une nouvelle étape. Jusqu’à présent, Farage dénonçait principalement les conséquences de l’immigration, l’échec des politiques migratoires ou encore ce qu’il qualifie de « police à deux vitesses ». Avec les références aux « préjugés anti-Blancs », au « racisme anti-Blancs » ou encore au slogan « White Lives Matter », il franchit désormais un nouveau cap.
L’ensemble de ces thèmes repose sur une même idée : celle selon laquelle les Britanniques blancs seraient aujourd’hui victimes d’un traitement injuste ou discriminatoire. En reprenant à son compte ces éléments de langage, Farage participe à diffuser bien au-delà des marges de l’extrême droite des thèmes qui y circulaient déjà depuis plusieurs années, contribuant ainsi à leur normalisation.
Cette évolution témoigne d’une nouvelle radicalisation discursive. Alors que Farage et ses partis successifs s’étaient jusqu’à présent inscrits dans un nationalisme civique, les références aux « Blancs » et au « racisme anti-Blancs » introduisent une dimension plus explicitement raciale.
Pourquoi Farage durcit son discours
Cela peut sembler paradoxal. Nigel Farage s’est toujours efforcé de tracer une ligne de démarcation claire avec les partis d’extrême droite, et en particulier avec la figure de Tommy Robinson. Cette stratégie lui a permis de se présenter comme une alternative plus respectable tout en défendant des positions très fermes sur l’immigration. Le chercheur Aurélien Mondon parle à cet égard de « légitimation par contraste » : en se distinguant de figures plus extrêmes, Farage apparaît plus modéré. Le curseur de ce qui est acceptable dans le débat public est déplacé vers la droite, et on assiste à une normalisation des idées et du discours anti-immigration.
Aujourd’hui pourtant, alors que Reform UK fait la course en tête dans les sondages depuis plus d’un an et tente de se présenter comme un parti de gouvernement crédible, la radicalisation récente du discours de Farage, mais aussi de la politique migratoire prônée par Reform UK, peut sembler contre-intuitive.
Elle peut se lire comme une stratégie pour tenter de contrer la pression exercée sur sa droite : Robinson jouit d’une popularité importante parmi les membres de Reform UK (61 % ont une opinion favorable de lui). Sa manifestation Unite the Kingdom, qui a rassemblé 150 000 personnes à Londres en septembre 2025, témoigne également de sa capacité de mobilisation.
À cette concurrence s’ajoute désormais celle de Rupert Lowe. Depuis sa rupture avec Reform UK et la création de Restore Britain, il cherche à incarner une option alternative plus radicale à Farage. Les enquêtes montrent qu’il bénéficie lui aussi d’une image positive auprès d’une large partie des membres de Reform UK, et l’élection partielle de Makerfield (très suivie dans l’ensemble du pays, car elle s’est soldée par l’élection du travailliste Andy Burnham, qui peut désormais briguer le poste de premier ministre laissé vacant par Keir Starmer) a montré sa capacité à capter une partie de l’électorat de Reform UK : la candidate de Restore Britain Rebecca Shepherd a glané quelque 7 % des suffrages, dont une grande partie seraient sans doute allés, si elle ne s’était pas présentée, au représentant de Reform UK Robert Kenyon (34,7 %).
Cela agace visiblement Nigel Farage, qui s’efforce publiquement de minimiser la portée de cette menace, mais on peut penser que sa radicalisation supplémentaire est une tactique pour tenter de la désamorcer.
Il y a d’ailleurs une certaine ironie à cette situation. Farage accuse aujourd’hui Lowe d’entraver les perspectives de Reform en scindant le vote de droite. Or c’est précisément ce qu’il a lui-même fait pendant des années au parti conservateur avec ses partis successifs, du UKIP à Reform UK. L’arroseur est, aujourd’hui, arrosé.
Les événements de Southampton et de Belfast illustrent un phénomène qui dépasse largement ces deux affaires. En reprenant des thèmes et des éléments de langage longtemps associés aux marges de l’extrême droite, Nigel Farage contribue à les installer au cœur du débat politique britannique. Plus encore que ses succès électoraux, c’est peut-être là que réside aujourd’hui son influence la plus durable.
Karine Tournier-Sol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.06.2026 à 14:53
Le boycott académique contre Israël est minoritaire et traduit l’émergence de nouvelles normes académiques
Texte intégral (2463 mots)
En rompant leurs liens avec les universités israéliennes, plusieurs universités européennes revendiquent une responsabilité morale face à la guerre à Gaza. Une évolution qui interroge les principes traditionnels de liberté académique et de neutralité institutionnelle.
À la suite de l’intensification du conflit israélo-palestinien, les militants propalestiniens ont organisé en 2024 de vastes manifestations dans les universités américaines. Ils dénonçaient un génocide commis à Gaza et exigeaient que les institutions académiques rompent leurs liens avec Israël.
Ce mouvement a gagné l’Europe. En réponse, les autorités académiques de certaines universités ont imposé un boycott institutionnel des universités israéliennes. Cet article tente de mettre en évidence l’ampleur de ce boycott en Europe ainsi que les arguments avancés par les autorités académiques pour le justifier.
Histoire des boycotts académiques
L’appel au boycott d’universités d’un pays pour les punir ou exercer une pression sur leur gouvernement n’est pas nouveau. Après la Première Guerre mondiale, les scientifiques allemands et autrichiens furent interdits de participer aux conférences et aux agences scientifiques internationales. Ce boycott punitif ne prit fin qu’en 1926, lorsque l’Allemagne fut invitée à rejoindre la Société des Nations.
Selon l’historien Michael D. Gordin, ce boycott, comme ceux contre l’Allemagne nazie ou contre l’URSS en représailles à l’invasion de l’Afghanistan, étaient partiels et se sont avérés inefficaces. Le seul boycott réputé pour avoir eu un impact sur une communauté scientifique et un régime politique serait le boycott contre le régime d’apartheid en Afrique du Sud entre 1960 et 1990.
L’efficacité de ce boycott peut s’expliquer par sa longue durée, par le consensus sur sa nécessité en raison du racisme du régime politique de l’Afrique du Sud et par la petite taille de la communauté scientifique sud-africaine. Toutefois, conclure qu’il aurait joué un rôle décisif dans la chute du régime d’apartheid semble exagéré. En effet, ce boycott était associé à de sévères sanctions économiques américaines ainsi qu’à une profonde crise structurelle interne du système socioéconomique de l’Afrique du Sud.
Au début des années 2000, des figures scientifiques défendant la cause palestinienne ont appelé à un boycott académique d’Israël. Cette demande s’est intensifiée lorsque des associations palestiniennes se sont unies dans le mouvement « Boycott, Désinvestissement et Sanctions » (BDS). En réaction, l’American Association of University Professors (AAUP) a exprimé son opposition à tout boycott systématique d’une institution universitaire. Ce refus a également été défendu par certains journaux scientifiques, comme le British Medical Journal.
Le principe du boycott académique viole les normes académiques traditionnelles et les droits fondamentaux
La liberté académique, telle que formulée par l’AAUP en 1915, protège les activités d’enseignement et de recherche des professeurs. La neutralité institutionnelle de l’université, le fait qu’elle s’abstienne de prendre position sur des sujets controversés ou qu’elle s’érige en acteur politique, est considérée comme une condition nécessaire à la liberté académique. Cette dernière est elle-même vue comme indispensable à la progression des connaissances scientifiques.
La liberté académique ne protège pas explicitement le droit des chercheurs à choisir librement leurs collaborateurs. Toutefois, la recherche scientifique repose sur un niveau d’organisation autonome impliquant des réseaux de collaboration universitaires internationaux. Il est également documenté qu’une réduction de la coopération scientifique internationale peut entraîner un déclin de la production scientifique. Ainsi, l’International Science Council, qui compte 135 organisations scientifiques, défend l’universalité de la science et « s’oppose à la discrimination fondée sur des facteurs tels que le sexe, l’origine ethnique, la citoyenneté, et l’opinion politique ». Du point de vue du droit international, le principe du boycott des scientifiques d’un pays contredit également le « droit à la science » garanti par la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.
Sur ces bases, les chercheurs Blakemore, Dawkins, Noble et Yudkin considèrent qu’un boycott académique ne devrait être utilisé qu’en tout dernier recours et uniquement si les conditions suivantes sont remplies :
il existe de bonnes raisons de croire qu’un boycott aiderait à changer le comportement inacceptable d’un régime ;
la répulsion envers le régime doit être largement partagée …
le boycott fait partie d’un programme plus large de mesures, qui inclut des mesures diplomatiques, des sanctions économiques et culturelles.
Le boycott académique institutionnel contre Israël est minoritaire
Ces conditions n’étant pas remplies, il n’est pas surprenant de constater que, en août 2025, seuls 48 établissements d’enseignement supérieur en Europe avaient officiellement adopté un boycott partiel ou total des institutions israéliennes. Ce qui représente moins de 6 % des quelque 900 établissements reconnus par l’Association européenne des universités.
Les pays avec la plus forte proportion d’universités ayant déclaré un boycott académique officiel d’Israël sont la Belgique (100 %), les Pays-Bas (50 %), la Norvège (36,3 %) et l’Espagne (23,6 %). L’exceptionnalité belge est confirmée par le rapport du Samuel Neaman Institute qui classe la Belgique comme le pays européen présentant le plus haut taux d’incident de boycott en 2024.
Il est à noter qu’un « boycott caché » envers les chercheurs israéliens a également été documenté. Celui-ci, de par sa nature, est difficilement quantifiable.
L’émergence de nouvelles normes académiques inspirée par les luttes du Sud global
Dans leur communication commune, les recteurs des universités belges affirment que le choix de boycotter Israël est un « choix moralement responsable » et que « tenir Israël responsable des violations persistantes des droits de l’homme n’est pas une position idéologique, mais un impératif moral et juridique ». La rhétorique des recteurs belges reflète donc clairement un appel à la « responsabilité morale », qu’ils placent au-dessus des normes académiques traditionnelles proscrivant les boycotts.
Ce positionnement traduit l’influence en Europe de la Campagne palestinienne pour le boycott académique et culturel d’Israël (PACBI) reprise par le mouvement BDS. Dans son appel, PACBI affirme qu’Israël exerce une domination coloniale sur les Palestiniens et soutient que les universités participent activement au maintien de ce système. Dès lors, la communauté scientifique internationale aurait une responsabilité morale de boycotter les institutions académiques israéliennes. Cet argumentaire entre en tension avec la conception traditionnelle de la liberté académique où les chercheurs sont supposés être autonomes vis-à-vis des gouvernements et ne peuvent être tenus responsables des politiques étatiques.
Le positionnement des recteurs belges s’inscrit également dans l’ordre international construit après 1945 autour des droits humains universels. Le principe de la « responsabilité de protéger » (R2P), approuvé par l’Assemblée générale des Nations unies en 2005, a renforcé l’idée qu’il existe une obligation collective de s’opposer aux formes graves d’oppression et aux crimes contre l’humanité. Cette obligation légale est cependant celle des États et non celle des individus ou des universités.
Ainsi, le débat autour des boycotts académiques oppose deux conceptions très différentes de la liberté académique et ne peut se réduire à une simple opposition entre partisans et opposants à Israël.
Les dangers d’une transformation des universités en acteurs politiques
Les nouvelles normes académiques incluant une responsabilité morale pourraient encourager les autorités académiques à adopter des positions officielles sur chaque conflit international. Dans un monde de plus en plus marqué par des différends territoriaux, les boycotts académiques pourraient se banaliser et entraîner la résurgence de mouvements scientifiques nationalistes là où ils avaient disparu, un résultat qui représenterait une profonde régression.
Les boycotts ont un coût direct pour les universités. Par exemple, la Floride a inscrit des universités belges sur une liste noire pour avoir boycotté Israël. La rectrice de l’Université de Gent Petra De Sutter a admis que son université a perdu de nombreux partenariats et évoque la diminution du nombre de projets de recherche, des financements alloués à la recherche et du nombre de doctorats.
La politisation croissante des universités pourrait changer la perception publique et gouvernementale des institutions et de l’expertise académiques. Les universités pourraient devenir des cibles politiques, ce qui affecterait leur financement. La confiance envers les diplômés pourrait s’éroder, alimentant le ressentiment populaire envers les élites et contribuant à la montée du populisme.
Plus important, si l’expertise académique et scientifique devenait perçue comme politiquement orientée, sa crédibilité en tant que fondement objectif des délibérations publiques serait gravement compromise. Les conséquences à long terme de l’abandon de la neutralité institutionnelle par les universités au profit de l’activisme politique justifient donc un examen approfondi et soutenu.
Face à ces menaces, plus de 160 universités américaines, dont Columbia, Cornell, Harvard, Princeton et Stanford, ont officiellement adopté en 2024 et en 2025 des politiques de neutralité ou de retenue institutionnelle. En France, Luis Vassy, directeur de Sciences Po Paris, a imposé en 2025 un principe de « réserve institutionnelle » afin de préserver la pluralité d’opinion et l’organisation de débats pluralistes sur le campus. Certains auteurs dénoncent ces choix comme étant une « stratégie fondée sur la peur » servant un agenda politique conservateur et un « mécanisme pour échapper à la responsabilité, masquer le pouvoir et perpétuer l’inégalité ».
Les débats sur la neutralité institutionnelle et les boycotts académiques sont donc loin d’être clos. Ils dépassent le cadre du conflit israélo-palestinien et ont pour enjeu la redéfinition des missions des universités.
Eric Muraille a reçu des financements de FRS-FNRS (Belgium)
Joël Kotek ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.06.2026 à 14:52
La démocratie en recul face à la poussée des autoritarismes
Texte intégral (1774 mots)
Alors que les relations internationales traversent une phase de turbulences et de redéfinitions, plusieurs grandes puissances semblent converger vers des modèles de gouvernance mêlant fermeture nationale, interventionnisme économique et concentration des pouvoirs. Dans Trump, Poutine et Xi Jinping. Le national capitalisme autoritaire, modèle pour un nouvel ordre mondial, Pierre-Yves Hénin, professeur émérite à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, propose un cadre d’analyse pour penser ces évolutions et poursuit sa réflexion sur le concept de « national capitalisme autoritaire » (NaCA) déjà entamée dans un ouvrage précédent.
Joe Biden a révélé que, le soir de son élection à la Maison-Blanche en 2020, le président chinois, tout en le félicitant, lui a déclaré que « les démocraties ne peuvent perdurer au XXIᵉ siècle, ce sont les autocraties qui dirigeront le monde. Pourquoi ? Les choses changent si rapidement. Les démocraties exigent un consensus, et cela prend du temps, et vous n’avez pas le temps ».
Effectivement, les historiens de demain considéreront le mouvement quasi général de recul de la démocratie dans les décennies 2010 et 2020 comme le plus grand changement politique intervenu depuis le milieu du XXᵉ siècle, plus important même que l’effondrement du communisme au début des années 1990, un changement conforté par la réélection de Donald Trump en novembre 2024 avec un programme radicalisé.
L’affirmation de Xi Jinping apparaît en phase avec la montée des mouvements et des pays autoritaires dont la crise financière globale de 2007-2008 a été un accélérateur. Depuis cette crise, on constate un recul général de la démocratie dans le monde. L’autocratisation est devenue le nouveau défi planétaire.
Actualisé d’année en année, l’état des lieux dressé par l’institut V-Dem, parmi d’autres organismes spécialisés, documente la marée montante des autoritarismes. Faisant suite à des constats déjà alarmants pour 2023 et 2024, le rapport du V-Dem pour l’année 2025, publié en mars 2026, s’ouvre sur une interrogation préoccupante : « L’ère démocratique touche-t-elle à sa fin ? », tandis que le rapport de Freedom House s’ouvre sur le constat de « l’ombre grandissante de l’autocratie ».
Le monde comporte plus d’autocraties (92) que de démocraties (87). 74 % de la population mondiale vit dans des régimes autoritaires et le poids économique des démocraties est à son plus bas niveau depuis cinquante ans. Le basculement engagé aux États-Unis aggravera encore ce bilan.
Une vague mondiale d’autocratisation
La montée des autoritarismes se manifeste par un recul des libertés fondamentales. En 2025, ces libertés avaient décliné pour la vingtième année consécutive dans le monde.
La promotion de la non-démocratie n’est pas maintenant le fait de dictateurs marginaux mais bien de Xi Jinping, le dirigeant de la deuxième puissance économique de la planète avant que Donald Trump, dirigeant de la première, ne lui emboîte le pas. Le constat selon lequel authoritarianism goes global s’est maintenant imposé.
Dans nombre de pays, l’exercice du pouvoir politique devient plus arbitraire et répressif. L’espace de contestation publique plus restreint réduit ainsi les possibilités d’une alternance même si les élections relativement libres sont formellement maintenues. La remise en cause des acquis de la démocratie par des interventions militaires, par la manipulation du processus électoral, par la mise sous tutelle de la justice et des médias s’accompagne aussi du recul de l’attractivité et de l’effectivité du modèle de capitalisme libéral, fragilisé par ses propres dérapages. Ce recul, qui est manifeste au niveau international, est aussi présent dans la sphère occidentale où l’on constate dans la plupart des pays la montée des mouvements politiques autoritaires ou populistes nationalistes, certains d’entre eux accédant au pouvoir ou sur le point d’y accéder.
L’attaque de l’Ukraine par la Russie et la guerre entre Israël et Hamas dans la bande de Gaza ont accéléré cet affaiblissement, dans une grande partie du monde, du tropisme du modèle occidental et des valeurs universelles dont il est le promoteur. Par ailleurs, la vague de démocratisation des années 1990 s’accompagnait de l’idée selon laquelle les principales caractéristiques institutionnelles des pays développés pouvaient être reproduites à l’échelle mondiale dans un avenir proche.
Thomas Carothers diagnostiquait pourtant la fin du paradigme de transition et remettait en cause l’approche de democracy-promotion community parce que ce type d’approche, trop dépendant d’un tropisme occidental, se focalisait principalement sur le processus et les institutions politiques en méconnaissant l’importance des questions socioculturelles et économiques dans le processus de démocratisation. Cette croyance dans la capacité de promouvoir, voire d’imposer, la démocratie devait servir de prétexte, à côté d’autres facteurs politico-économiques, à la guerre menée en 2003 par les États-Unis contre l’Irak de Saddam Hussein, aux effets particulièrement destructeurs, favorisant une nouvelle vague d’autocratisation.
Fukuyama et la fin d’un monde unipolaire
Faut-il en conclure à un échec complet de la prophétie de Fukuyama annonçant la fin de l’histoire par la victoire définitive de la démocratie et du capitalisme ? Pas totalement. Si l’annonce de la victoire définitive et universelle de la démocratie s’est avérée fausse, en revanche le capitalisme n’a pas connu sur le plan international une remise en cause significative, bien au contraire.
À la différence de la période de la Guerre froide où s’opposaient le bloc capitaliste démocratique et un bloc communiste à économie planifiée, le nouvel affrontement oppose deux capitalismes qui sont parties prenantes d’un capitalisme global. Ainsi, tandis que l’affrontement géopolitique et systémique des années 1945-1991 divisait le monde en deux pôles respectifs, capitaliste et communiste, le capitalisme global de la nouvelle guerre froide tend à se structurer en un monde multipolaire, mettant fin au « long moment unipolaire ».
Ce recul de la démocratie et du système occidental a fait l’objet de multiples travaux. Le projet de ce livre n’est pas d’y ajouter un nième ouvrage. Il est plutôt de caractériser le modèle alternatif qui bénéficie de ce recul. La confrontation en cours ne se poursuit pas seulement entre les démocraties et les autocraties, elle se manifeste aussi par une crise du « capitalisme démocratique », largement vécue comme telle dans le monde occidental. À partir de ce constat, notre objectif est de proposer les moyens de compréhension d’un monde bouleversé, d’identifier les principaux sujets de tensions et les régimes alternatifs qui surgissent ou se renforcent face au déclin que connaît le modèle de capitalisme qualifié de démocratique et libéral.
Ceci exige nécessairement une approche pluridisciplinaire, associant la science politique et l’économie, et sollicitant les regards historiques ou géopolitiques. L’idée défendue dans ce livre est que le modèle de démocratie occidentale, au-delà des divergences et des rivalités géopolitiques, économiques et culturelles qui le traversent, se trouve confronté à un système combinant autoritarisme et nationalisme avec un capitalisme adapté à ce contexte sociopolitique. La Chine et la Russie représentent aujourd’hui, chacune sous des modalités différentes, les formes paradigmatiques de ce modèle.
Pierre-Yves Hénin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.06.2026 à 14:52
Coupe du monde de football 2026 : faut-il craindre une hausse des violences envers les femmes ?
Texte intégral (2196 mots)

Plusieurs études montrent que les grands événements sportifs internationaux s’accompagnent souvent d’une hausse des violences conjugales. Le format élargi du Mondial 2026 – qui concerne plus d’équipes nationales et génère plus de matchs, donc plus de retransmissions susceptibles de provoquer des consommations d’alcool excessives, propices aux violences domestiques – pourrait accentuer ce phénomène. Face à ce risque, associations et autorités de plusieurs pays ont multiplié les campagnes de sensibilisation et les dispositifs d’aide aux victimes de violences conjugales et, au-delà, aux supportrices de football.
Depuis le coup d’envoi donné le 11 juin, le monde vit au rythme de l’effervescence autour de la Coupe du monde masculine de football, organisée jusqu’au 19 juillet dans trois pays hôtes : au Canada, au Mexique et – principalement – aux États-Unis. L’engouement collectif autour de cet événement, organisé une fois tous les quatre ans, est colossal.
L’édition 2026 suscite aussi régulièrement des polémiques : le degré de démocratie des pays hôtes, le coût économique et environnemental, les problèmes liés à la chaleur ou à l’altitude à laquelle se tiendront certains matchs, la marchandisation des fan-zones… Un autre sujet, toutefois, est assez rarement abordé : les violences faites aux femmes.
Le taux de violences envers les femmes pourrait-il augmenter lors de la Coupe du monde de football 2026 ? Indépendamment de ce risque, quelles sont les mesures qui ont été prises pour protéger les femmes durant le Mondial 2026 ?
Un phénomène international
Plusieurs études montrent que, dans de nombreux pays, les grandes compétitions de football sont associées à une augmentation du nombre de violences conjugales, appelées également « violences domestiques ».
L’une de ces études, menée dans plus de 700 villes et comtés aux États-Unis en 2011, révèle que les appels signalant des violences domestiques sont plus nombreux pendant la saison de la National Football League (NFL), avec des pics en cas de défaite de l’équipe soutenue. D’après cette même étude, la violence domestique, principalement envers les femmes et au sein des foyers, augmente de 10 % les jours où se déroulent les matchs de la NFL.
À lire aussi : Whether teams win or lose, sporting events lead to spikes in violence against women and children
Une autre étude, publiée dans le Journal of Research in Crime and Delinquency en 2014, rapporte que, dans le nord-ouest de l’Angleterre (lieu de collecte des données), chaque soir de match de la sélection anglaise durant les Coupes du monde de 2002, 2006 et 2010, le taux de violences conjugales augmentait de 38 % en cas de défaite et de 26 % en cas de victoire ou après un match nul… et encore de 11 % le lendemain. Les auteurs indiquent aussi que le taux des violences domestiques était beaucoup plus élevé lorsque les Three Lions jouaient le week-end.
Un article du National Centre for Domestic Violence (Royaume-Uni) fait également état d’une hausse de 25 % des violences conjugales les jours de match de l’équipe d’Angleterre lors de la Coupe du monde 2018.
À lire aussi : ‘If England gets beaten, so will she’ – the link between World Cup and violence explained
Le constat est le même à l’échelle internationale. Selon une publication conjointe de l’Unesco et d’ONU Femmes :
« Partout dans le monde, le nombre de signalements de violences conjugales à la police augmente avec une prévisibilité déprimante lors de grands événements sportifs, tels que la Coupe du monde – dans certaines communautés, cette hausse dépasse même un tiers. »
Quelques facteurs aggravants
Soulignons d’abord que ni le football ni le Mondial en soi ne sont responsables des violences faites aux femmes. L’alcool non plus. En revanche, le lien entre le football, l’alcool et la violence est très fort chez certains supporters. Durant la Coupe du monde 2018, par exemple, le taux de violences conjugales commises par les supporters « alcoolisés » en Angleterre augmentait de 47 % les jours où l’équipe nationale remportait ses matchs.
Dona Jones, commissaire de police dans le Hampshire, rappelle d’ailleurs que « sous l’effet de l’alcool et de l’intensification des émotions, ces tournois peuvent créer un climat propice à la commission d’actes de violence conjugale ».
À côté de l’alcool, deux autres facteurs pourraient conduire à une augmentation du taux de violences envers les femmes lors de la Coupe du monde 2026.
D’abord, le nouveau format XXL du tournoi. Pour la première fois de l’histoire, 48 nations sont en lice (contre 32 depuis 1998) pour un total de 104 matchs (contre 64 lors des sept éditions précédentes) qui s’étalent sur cinq semaines et non plus sur un mois. Plus de matchs égale plus de diffusions télévisées, ce qui représente plus de risque de violences envers les femmes.
Ensuite, le coût exorbitant des billets pour assister aux matchs, sans compter les dépenses pour le voyage et le logement que doivent régler les supporters étrangers, limite la capacité de milliers de fans fidèles à se déplacer pour soutenir leur équipe. Par conséquent, l’exclusion de la ferveur du Mondial pourrait engendrer une certaine frustration chez certains supporters, laquelle pourrait se traduire par une augmentation des violences envers les femmes lors de cette 23ᵉ édition.
Les mesures prises
En amont du Mondial 2026, les trois pays hôtes ont coordonné leurs campagnes de sensibilisation, sous le slogan général « La violence à l’égard des femmes n’est pas un jeu ». En outre, leurs entités nationales respectives en charge de la lutte contre les violences faites aux femmes (le Réseau national des refuges du Mexique, l’organisation Refuges pour femmes du Canada et le Réseau national pour mettre fin à la violence domestique des États-Unis) ont pris des mesures visant à protéger et à accompagner les femmes tout au long de la compétition, notamment avec des lignes téléphoniques disponibles 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 en cas de besoin.
En Angleterre, comme durant les deux précédentes Coupe du monde (2018 et 2022), les autorités et les associations ont lancé des campagnes de sensibilisation choc, dont celle du Hampshire Domestic Abuse Partnership avec le slogan « When is kick-off at your place ? », que nous pouvons traduire par « C’est quand, le coup d’envoi chez vous ? » (le terme « Kick-off » a une autre signification pour les femmes victimes de violences conjugales durant les compétitions sportives : il représente les coups qu’elles subissent, généralement à la fin des matchs).
En parallèle, l’association Women Aid a lancé une autre campagne de sensibilisation, tout aussi poignante, avec le slogan « 11.37 pm, Kick off », diffusée sur différents supports (panneaux numériques, camionnettes mobiles, affiches) et dans différents lieux (centres-villes, gares, près des fan-zones…). L’heure indiquée dans la campagne n’est pas anodine. Cette heure (23 h 37), calculée à partir des données relatives aux matchs et aux habitudes des supporters, représente l’heure moyenne à laquelle les supporters rentrent chez eux après le coup de sifflet final en Angleterre. Cette campagne vise ainsi à sensibiliser la société à la réalité des femmes victimes de violences domestiques lors des grands tournois de football dans le pays, d’autant que, durant cette édition 2026, les matchs diffusés en direct le sont relativement tard en heure locale anglaise.
En France, la branche française de l’association Her Game Too a déployé un dispositif « de sensibilisation et de signalement des violences sexistes et sexuelles » dans les bars diffusant les matchs de la Coupe du monde. Après tout, les femmes sont, elles aussi, des fans de football ! Certes, longtemps considérées comme peu authentiques ou ignorantes des règles du football, ou perçues sous le prisme des rôles familiaux (la sœur, la petite amie, l’épouse du « vrai supporter » masculin), les supportrices de football ont aujourd’hui toute leur place dans l’univers footballistique, et leur nombre ne cesse d’augmenter dans le monde. Il est donc essentiel de protéger les supportrices, et ce, quel que soit leur nombre, dans les bars ou dans tout autre lieu qui retransmet ou diffuse des matchs en direct.
Dans cette optique, une « Fan-zone sans alcool », portée par la marque Lego, a été installée à Paris pour permettre aux familles de suivre quelques diffusions de matchs sans crainte de violences sous l’emprise de l’alcool.
Il est important de continuer à informer et à sensibiliser le public aux violences faites aux femmes, y compris celles commises lors de grands événements sportifs comme la Coupe du monde de football, ainsi que de rappeler quelques numéros nationaux de référence pour l’écoute et l’assistance des femmes victimes de violences, durant et après le Mondial 2026.
Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.06.2026 à 16:25
« L’arc de Trump » : une glorification des États-Unis… et surtout de leur président actuel
Texte intégral (1952 mots)

L’arc de triomphe est de longue date un instrument de glorification du pouvoir, utilisé par les empereurs romains puis par de nombreux souverains pour inscrire leur action dans la mémoire collective. Donald Trump souhaite reprendre cette tradition avec l’édification d’une monumentale arche à Washington pour célébrer les 250 ans de l’indépendance des États-Unis, un projet chargé de symboles patriotiques. Mais l’initiative suscite de vives controverses, ses détracteurs y voyant moins un hommage à la nation qu’une tentative d’inscrire durablement le trumpisme et son promoteur dans le paysage mémoriel américain.
Depuis l’Antiquité, les dirigeants politiques cherchent à graver leur action dans la pierre pour l’éternité. Parmi les monuments les plus chargés de symboles figure l’arc de triomphe. Né dans la Rome antique, il avait pour fonction de célébrer les victoires militaires et d’immortaliser la gloire des empereurs. L’arc n’était pas seulement un élément architectural. Il constituait un instrument de propagande destiné à rappeler au peuple la puissance du pouvoir et à inscrire le nom du souverain dans la mémoire collective.
Les exemples abondent dans l’histoire. L’Empire romain érigea les arcs de Titus, de Septime Sévère ou encore de Constantin afin de commémorer des campagnes victorieuses et d’exalter la grandeur impériale. Plusieurs siècles plus tard, cette tradition fut reprise par les souverains européens. En France, Napoléon Ier fit construire l’Arc de triomphe de l’Étoile afin d’honorer la Grande Armée et de donner une traduction monumentale à sa propre légende.
Si cette tradition perdure, c’est parce que l’arc de triomphe remplit une fonction particulière. Il matérialise la victoire, mais aussi la continuité historique. Il relie le présent à un passé glorifié. En érigeant un tel monument, un dirigeant affirme implicitement qu’il appartient à une lignée d’hommes exceptionnels ayant marqué leur époque. L’architecture devient alors un langage politique. Les monuments permettent de raconter une histoire nationale tout en mettant en scène celui qui en revendique l’héritage.
C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le projet porté par Donald Trump.
Un monument… monumental
Depuis son retour à la Maison-Blanche, le président a multiplié les initiatives destinées à remodeler le paysage monumental de Washington. Parmi elles figure un ambitieux projet d’arc de triomphe destiné à célébrer le deux-cent-cinquantième anniversaire de l’indépendance des États-Unis, le 4 juillet 2026.
Bien que conçu pour célébrer cet anniversaire, l’« arc de Trump » ne sera pas inauguré le 4 juillet 2026, loin de là. Les documents officiels du National Park Service (NPS) prévoient encore deux à trois années de travaux, ce qui repousse son achèvement probable à l’horizon 2028 ou au début 2029.
Le monument proposé atteindrait 250 pieds (environ 76 mètres de hauteur). Ce chiffre n’a pas été choisi au hasard. Il correspond exactement aux deux cent cinquante années écoulées depuis l’adoption de la Déclaration d’indépendance en 1776. Chaque pied du monument est ainsi censé symboliser une année d’existence de la nation américaine.
À travers cette équivalence numérique, les promoteurs du projet transforment l’édifice en une sorte de monumental calendrier de pierre célébrant deux siècles et demi d’histoire nationale. Comme dans les grandes constructions impériales de l’Antiquité, la taille du monument devient elle-même un message politique.
Le futur édifice doit être inauguré à Memorial Circle sur Columbia Island, à proximité immédiate du pont Arlington Memorial Bridge entre le Lincoln Memorial et le cimetière national d’Arlington. Cet emplacement constitue l’une des principales portes d’entrée symboliques de Washington. Situé dans l’axe monumental reliant les grands lieux de mémoire nationale, il offrira une visibilité exceptionnelle.
Les esquisses dévoilées par l’administration Trump montrent un monument directement inspiré de l’Arc de triomphe parisien et, surtout, des arcs romains. La structure est réalisée dans une teinte ivoire et ornée de multiples éléments dorés. Au sommet prend place une immense figure féminine dotée d’ailes, inspirée de la statue de la Liberté (New York), tandis que plusieurs aigles monumentaux renforcent la dimension patriotique de l’ensemble.
Les inscriptions prévues incluent notamment les formules « One Nation Under God » (« Une nation [unie] sous [l’autorité de] Dieu », nldr) et « Liberty and Justice for All » (« Liberté et justice pour tous », ndlr), présentes dans le serment d’allégeance au drapeau des États-Unis. Le monument est donc à la fois un hommage à l’histoire nationale et une synthèse visuelle des grands symboles de l’identité américaine.
Controverses esthétiques, financières et symboliques
Officiellement, le projet vise à célébrer les deux cent cinquante ans de la Déclaration d’indépendance. Cette commémoration constitue l’un des grands rendez-vous mémoriels de l’histoire américaine. Comme le bicentenaire de 1976 en son temps, elle doit donner lieu à une vaste série de cérémonies patriotiques. Pour Donald Trump, cette célébration représente une occasion unique de réaffirmer un récit national fondé sur l’exceptionnalisme américain, la grandeur historique du pays et le patriotisme civique. L’arc de triomphe serait ainsi présenté comme un symbole de l’unité nationale et de la continuité historique entre les Pères fondateurs et l’Amérique contemporaine.
Cependant, le projet suscite de vives controverses. Historiens, architectes, associations de préservation du patrimoine et vétérans dénoncent un monument jugé disproportionné. Plusieurs critiques estiment qu’il risque de rompre l’équilibre visuel entre le Lincoln Memorial et Arlington National Cemetery, tout en modifiant profondément le paysage historique de Washington.
Les interrogations concernent également le financement. L’administration évoque un mélange de fonds publics et de dons privés, sans avoir encore communiqué de budget définitif. Cette absence de chiffrage précis nourrit les critiques, alors même que plusieurs grands projets présidentiels sont simultanément engagés dans la capitale fédérale.
Au-delà des questions budgétaires et urbanistiques, le débat est surtout symbolique. Les opposants considèrent que le monument dépasse largement la simple célébration du deux-cent-cinquantième anniversaire de l’indépendance. Ils y voient la volonté de laisser une empreinte durable sur le paysage américain et de faire entrer le trumpisme dans la géographie même de la mémoire nationale. Certains médias ont d’ailleurs rapidement popularisé l’expression d’« arc de Trump ». Derrière cette formule se cache toute l’ambiguïté du projet. S’agit-il d’un hommage rendu à l’Amérique ou d’un monument destiné à inscrire le nom de son promoteur dans l’histoire nationale ? La question résume à elle seule l’essentiel des débats.
Cette interprétation renvoie à une caractéristique bien connue des grands bâtisseurs politiques. Depuis Auguste jusqu’à Napoléon, les dirigeants qui font ériger des monuments spectaculaires cherchent souvent à associer leur propre image à celle de la nation. Dans le cas de Donald Trump, la référence la plus évidente semble être celle des empereurs romains. Comme eux, il mobilise l’architecture monumentale pour mettre en scène la grandeur nationale et inscrire son passage au pouvoir dans le paysage physique du pays.
La comparaison la plus pertinente est sans doute celle avec Auguste. Premier empereur romain (de 27 avant notre ère à l’an 14 de notre ère), celui-ci transforma profondément Rome, dont il dira qu’il a trouvé une ville de briques et laissé une ville de marbre. Derrière cette formule se cachait une stratégie de légitimation fondée sur la monumentalisation du pouvoir. Donald Trump paraît poursuivre une logique comparable lorsqu’il multiplie les projets architecturaux destinés à marquer durablement la capitale fédérale.
Les sciences politiques qualifient parfois ce phénomène de « césarisme symbolique » ou de « syndrome augustéen ». Il s’agit de la tendance d’un dirigeant à se représenter comme le restaurateur d’une grandeur nationale supposément perdue et à matérialiser cette ambition par des monuments spectaculaires. Dans cette perspective, l’arc de triomphe ne constitue pas seulement un projet d’aménagement urbain. Il devient une mise en récit du pouvoir lui-même.
À travers cet arc de triomphe, se croisent mémoire nationale, célébration patriotique, ambition personnelle et fascination pour les modèles de l’Antiquité. Comme Auguste après les guerres civiles romaines, Donald Trump entend apparaître comme celui qui restaure une grandeur prétendument perdue et qui grave son récit dans la pierre.
Quelle postérité ?
Au fond, l’histoire jugera peut-être moins la hauteur de l’arc que l’ampleur de l’ambition qu’il incarne. Car si tous les chemins menaient autrefois à Rome, certains semblent aujourd’hui vouloir passer par Washington. Et si Auguste affirmait avoir trouvé une ville de briques pour laisser une ville de marbre, Donald Trump pourrait un jour soutenir qu’il a trouvé une capitale déjà remplie de monuments et qu’il l’a quittée avec un monument de plus.
Reste à savoir si les visiteurs y verront un hommage aux Pères fondateurs ou le plus spectaculaire selfie politique jamais construit à l’échelle d’une nation.
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
23.06.2026 à 16:16
Comment la diaspora iranienne vit la guerre à distance
Texte intégral (2134 mots)
Cet article a été rédigé avant le pré-accord du 14 juin 2026 entre le régime iranien et les États-Unis. L’avenir dira ce qu’il en sera.
Plusieurs millions d’Iraniens vivent de façon permanente à l’étranger. Ils suivent de très près la situation dans leur pays, oscillant entre crainte pour leurs proches, espoir d’un changement (dont les contours souhaités diffèrent selon les personnes) et sentiment diffus de culpabilité dû au fait qu’ils se savent à l’abri tandis que leurs concitoyens vivent une période particulièrement difficile.
Les tensions persistantes entre l’Iran, les États-Unis et Israël, ainsi que les fermetures et réouvertures successives par l’Iran du détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ 20 % du pétrole mondial, ont suscité une abondance d’analyses. Les économistes modélisent les chocs sur les prix, les experts débattent des scénarios et les milieux politiques s’interrogent sur un nouvel ordre régional.
Les civils iraniens, eux, vivent avec les bombardements ou la crainte qu’ils surviennent, une vague d’exécutions sans précédent, l’inflation, l’incertitude et une quasi-coupure d’Internet.
Dans le vacarme de la guerre, cependant, une communauté devient de plus en plus difficile à entendre : la diaspora iranienne. Cet article relaye le point de vue d’un groupe d’universitaires iraniens de la diaspora. Nous ne prétendons pas parler au nom de tous, car la diaspora iranienne dans le monde, estimée entre huit et dix millions de personnes, est bien trop diverse pour cela. Nous offrons simplement un éclairage de l’intérieur. Où que vous viviez, vous avez peut-être un voisin, un collègue, un ami, un étudiant ou un camarade de classe iranien. Voici une partie de ce que beaucoup d’entre eux traversent aujourd’hui.
Des craintes multiformes
Si la situation peut apparaître, de l’extérieur, comme une simple guerre, la réalité pour de nombreux Iraniens est bien plus complexe. Depuis près de 47 ans, les voix appelant au changement en Iran n’ont cessé de s’intensifier, souvent amplifiées par la diaspora. Ces appels se sont exprimés à travers des vagues répétées de protestations et de manifestations.
Au fil des années, de nombreuses vies ont été perdues, en raison de l’exécution de manifestants et de la mort de plusieurs milliers de citoyens lors de périodes de troubles, des événements qui témoignent d’une répression et contraire aux principes démocratiques. Il importe toutefois de distinguer le régime de la nation : de nombreux Iraniens, en Iran comme à l’étranger, continuent d’éprouver un profond attachement à leur pays, enraciné dans sa culture, son histoire, sa langue et son peuple.
Pour beaucoup, cependant, il est difficile d’entrevoir une issue claire par la voie de la réforme progressive.
Dans le même temps, l’idée d’une transformation rapide à travers une intervention étrangère suscite également des inquiétudes, d’autant que les bombardements effectués depuis le 28 février dernier ont endommagé des écoles, des hôpitaux, des universités et d’autres infrastructures civiles, avec un lourd coût humain. De nombreux Iraniens à l’étranger se retrouvent ainsi partagés entre l’espoir que ce moment difficile ouvrira la voie au changement, la peur des conditions dans lesquelles ce changement adviendra, et un amour intact pour leur pays.
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Un contrecoup direct sur la vie quotidienne
Ces émotions entremêlées façonnent la manière dont une grande partie de la diaspora perçoit la guerre. Dans de nombreuses villes du monde, des Iraniens se sont rassemblés pacifiquement pour exprimer leur inquiétude pour la population et l’avenir du pays. Beaucoup sont aujourd’hui confrontés à des dilemmes éthiques profonds. Leur pays est sous les bombardements et les civils sont en danger. Dans le même temps, certains continuent d’espérer que cette période de souffrance puisse, à terme, conduire aux libertés et à la stabilité auxquelles ils aspirent depuis longtemps.
À ces inquiétudes s’ajoutent les divisions internes à la diaspora iranienne elle-même. Les Iraniens de l’étranger ne forment pas un bloc politique homogène : certains soutiennent le prince héritier en exil, d’autres s’y opposent ; certains se reconnaissent dans d’autres mouvements ou courants d’opposition, tandis que d’autres encore restent favorables, explicitement ou implicitement, à la République islamique. Même les personnes les moins politisées peuvent se retrouver prises dans ces débats, au sein de leur famille, de leurs cercles d’amis ou de leurs communautés locales. Ces tensions pèsent lourdement sur la vie sociale et émotionnelle de la diaspora, car elles peuvent transformer l’inquiétude partagée pour l’Iran en conflits personnels, en ruptures de dialogue ou en sentiment d’isolement.
Derrière les considérations politiques se joue cependant une dimension plus intime : une forme de culpabilité silencieuse. De nombreux Iraniens à l’étranger sont en sécurité alors que leurs proches ne le sont pas. Ils disposent d’un accès stable à Internet et de la liberté d’expression, tandis que leurs parents, frères et sœurs, cousins et amis restés au pays vivent la guerre, le blackout informationnel, la peur et le risque d’exécution en cas d’expression dissidente. Même lorsque personne ne les accuse, ils se reprochent d’être ceux qui ont pu partir. Cette situation est souvent qualifiée de « culpabilité du survivant ». Elle déborde dans la vie quotidienne, au travail, en famille et dans les amitiés.
Un conjoint souhaite planifier des vacances, mais son partenaire iranien peine à se projeter sur une plage alors qu’un frère est injoignable depuis plusieurs jours. Un parent dit : « Ne t’inquiète pas pour nous, vis ta vie », et la fille à l’étranger l’entend comme une blessure. Au sein des familles, les tensions portent sur l’argent à envoyer, les proches à faire venir, les positions à prendre : chaque décision peut être vécue comme une trahison.
Les amitiés sont également mises à l’épreuve : un ami proche, souvent un autre Iranien, peut se retrouver dans un camp politique opposé, et après quelques échanges douloureux, le dialogue cesse. Un ami non iranien qui exprime une opinion reçoit d’abord une réponse froide, puis le silence s’installe. Peu à peu, la vie se fait plus discrète : moins de dîners, des messages plus courts, un sourire au travail, et une porte fermée chez soi.
À ces émotions que sont la peur, l’espoir, le désespoir et la colère, s’ajoute, chez de nombreux membres de la diaspora, un sentiment de honte, que l’on pourrait qualifier de honte par procuration. Ce sentiment naît de leur association à des politiques avec lesquelles ils ne se reconnaissent pas, y compris la politique étrangère du régime iranien, son soutien à certains groupes armés dans la région et son implication dans des conflits dont les premières victimes sont souvent des civils. Ces réalités contribuent à façonner, à l’étranger, une image des Iraniens à laquelle beaucoup de membres de la diaspora ne s’identifient pas.
On peut adhérer ou non à cette analyse, mais ce ressenti est largement partagé au sein de certaines franges de la diaspora. En réponse, beaucoup redoublent d’efforts, s’investissent dans leur carrière, s’intègrent rapidement dans leurs sociétés d’accueil et contribuent économiquement. Ces efforts sont visibles lors de manifestations à l’étranger, marquées par leur caractère pacifique et leur civisme.
Une angoisse constante
Parallèlement, les membres de la diaspora sont souvent confrontés à des niveaux de stress et d’angoisse élevés, parfois paralysants. Beaucoup commencent chaque journée à consulter les informations et actualiser les réseaux sociaux. Cette situation s’est intensifiée depuis le début du conflit, notamment en raison des coupures d’Internet qui ont fortement limité les contacts avec les proches restés en Iran. Malgré tout, la vie quotidienne doit continuer : travailler, s’occuper de sa famille, gérer les responsabilités courantes, tout en portant un poids que des personnes extérieures pourraient simplement qualifier de « stress ». À long terme, cette tension constante engendre une fatigue profonde, nourrie par des années de crises répétées dans le pays d’origine.
À cela s’ajoute l’incertitude. Le cerveau humain n’est pas conçu pour faire face à une incertitude prolongée : il a besoin d’anticiper, de prévoir et de s’adapter. Pour la diaspora iranienne, cette incertitude se déploie à plusieurs niveaux. Les individus ne savent pas si leurs proches sont en sécurité, si le régime tombera, ce qui adviendra ensuite, s’il faut s’exprimer ou se taire, espérer ou redouter. Une incertitude excessive peut paralyser, empêchant d’agir et de prendre des décisions.
De nombreux Iraniens de la diaspora sont entourés d’amis, de collègues et de proches non iraniens bienveillants. En période de crise, ils reçoivent souvent de l’empathie, du soutien et des propositions d’aide. Ce soutien est précieux. Toutefois, la compassion elle-même peut s’éroder avec le temps. Une exposition répétée à des informations anxiogènes peut entraîner une forme de désensibilisation. Pour un pays confronté à près d’un demi-siècle de crises successives, il existe un risque que chaque nouvelle urgence se fonde dans la précédente et que l’attention du public finisse par se détourner.
Face au risque d’être oubliés, les membres de la diaspora adoptent différentes stratégies pour maintenir l’attention. Certains ressentent le besoin d’expliquer sans relâche, de débattre en ligne ou en personne, ou de sensibiliser en permanence. L’un des déclencheurs les plus frustrants reste le sentiment que leurs expériences sont minimisées, mal comprises ou réduites à des visions partielles.
Que demandons-nous, alors ?
Nous ne demandons pas aux non-membres de la diaspora de s’abstenir de prendre position sur la guerre. Nous demandons simplement un peu plus d’attention dans la manière dont ces conversations sont menées. Prendre un instant de plus avant de formuler une opinion. Demander une fois comment va une personne, et accepter « je ne peux pas en parler aujourd’hui » ou « je vais bien, ou ma famille va bien, mais eux non » comme des réponses suffisantes. Se rappeler que quelqu’un qui semble aller bien en réunion a peut-être passé la nuit, à trois heures du matin, à tenter de joindre une sœur, un frère, un parent ou un ami. Être conscient que beaucoup d’Iraniens ne mettent plus leur téléphone en mode silencieux : un appel peut arriver à tout moment et ils ne peuvent se permettre de le manquer. Le récit dominant continuera d’exister. Notre objectif est d’y faire entendre la voix de celles et ceux qui vivent cette réalité à distance.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
22.06.2026 à 16:43
Supporters, joueurs, stades, territoires : la géographie cachée du football
Texte intégral (2045 mots)

Le football peut être analysé comme un objet géographique, car le terrain, les tribunes et les déplacements des acteurs révèlent des logiques d’organisation, de contrôle et d’appropriation de l’espace. L’exemple de la finale de la Coupe du monde 2018 met en évidence des notions géographiques, comme la coprésence, la cospatialité, les mobilités et les identités collectives. Le sport apparaît ainsi comme un moyen de comprendre les relations entre les individus, les territoires et les espaces à différentes échelles.
Le sport est un objet géographique doté d’une dimension spatiale évidente qui renvoie à une multitude de pratiques s’appuyant le plus souvent sur des aménagements ancrés dans le territoire (du sentier de randonnée marqué GR, pour grande randonnée, aux complexes sportifs). Ces pratiques sont aussi autant de spatialités, soit l’ensemble des relations que les sociétés humaines entretiennent avec l’espace qui les environne.
Par ailleurs, les géographes mobilisent couramment la notion de jeu et le vocabulaire dans leurs raisonnements, leurs problématisations et leurs argumentaires, qu’il s’agisse du jeu d’acteurs, du jeu d’échelles, du jeu politique ou géopolitique… pour les formules les plus couramment utilisées.
Et si nous faisions un peu de géographie en décryptant les modalités dynamiques d’organisation de l’espace d’un stade et en « rejouant » en partie une finale de Coupe du monde de football, celle de 2018 en l’occurrence, remportée par la France en Russie, avec des concepts de géographie ?
Approche microgéographique du stade de foot : se (dé)placer sur le terrain et dans les tribunes
L’approche microgéographique permet d’observer et de décrypter les éléments signifiants d’un petit espace à la fois pour lui-même, mais aussi pour ce qu’il peut nous dire, nous apprendre, bien au-delà de ce lieu, à d’autres échelles pour appréhender la complexité de processus, voire de structures du fonctionnement plus global de la société. Lors d’un match de football, le jeu s’inscrit dans un cadre spatial, l’aire de jeu, qui est ici matérialisé par le stade dans lequel peuvent se distinguer deux principaux éléments : le terrain de jeu et les tribunes dans lesquelles s’opèrent des jeux de placement qui participent indirectement au jeu.
Le terrain de football constitue un espace normé par des dimensions (une métrique), des limites extérieures à ne pas franchir et différents zonages dont le statut guide ce que chaque acteur du jeu, selon son rôle, peut ou ne peut pas faire (pas de faute dans la surface de réparation au risque de la sanction du pénalty, ne pas toucher la balle à la main sauf si l’on est gardien et placé dans sa surface de réparation, par exemple).
Chaque équipe est assignée spatialement à un camp que l’on peut assimiler à un territoire à défendre, tout en essayant de conquérir le territoire de son adversaire (s’affranchir de son propre espace pour aller au but). Pour réussir cette conquête (symbolisée par le fait de marquer) comme pour protéger chaque territoire, en particulier la surface de réparation, les joueurs mettent en œuvre des stratégies spatiales, de placement et de déplacement (jouer le hors-jeu, en formation 4-4-2 ou 4-3-3, mettre la balle en touche, donc hors limites…).
Une troisième équipe, composée de quatre arbitres, vise à faire respecter les règles de mobilité et d’interactions entre les joueurs dans l’espace du jeu. Trois sont sur le terrain, in situ. Ce sont les deux arbitres de touche qui surveillent les différentes limites notamment extérieures et zones du terrain. Le troisième, l’arbitre de champ, s’attache, lui, au contrôle de l’ensemble des interactions spatiales et des corps dans le terrain et doit être à la bonne place pour prendre des décisions qui sont aussi des sanctions.
Un dernier arbitre à distance, l’arbitre vidéo, opère une surveillance indirecte. Sifflets et caméras constituent deux types d’opérateurs spatiaux qui peuvent arrêter (parfois définitivement par une exclusion spatiale) ou relancer les mobilités des joueurs.
Dans les tribunes, s’opèrent également des stratégies de placement. L’emplacement est plus ou moins choisi. Il est notamment lié au groupe et au statut social, qui peut être contextuel, du spectateur. Disposer de moyens financiers suffisamment importants ou de réseaux personnels et/ou professionnels permettra d’être « bien placé » voire d’accéder à une tribune particulière, celle dite d’honneur. Mais un spectateur peut aussi choisir au titre d’une autre forme d’appartenance sociale, les supporters « ultras » par exemple, d’être « moins bien placé » mais au sein du groupe auquel il s’identifie.
Des familles peuvent aussi chercher à éviter la proximité des « ultras » pour de multiples raisons (bruits des tambours, chansons parfois grossières, peur des débordements). L’espace des tribunes se révèle ainsi être le théâtre d’un enjeu de positionnement spatial mais aussi et surtout un enjeu de placement socio-spatial, au sens où l’entend Michel Lussault avec le concept de « place ».
L’espace du jeu est donc en permanence territorialisé/reterritorialisé par les mobilités des deux équipes qui s’affrontent et d’un arbitre, « politiquement » neutre. Celui des tribunes est approprié par des groupes qui se distinguent par leur emplacement privilégié ou des stratégies spatiales de regroupement qui les identifient. In fine, il s’agit pour chaque catégorie d’acteurs de mobiliser ses ressources physiques, stratégiques et idéelles pour planifier et viser l’emprise et le contrôle de l’espace afin d’asseoir une emprise territoriale.
Finale de la Coupe du monde de football 2018 : coprésence, cospatialité et mobilités
15 juillet 2018, stade Loujniki, Moscou. L’équipe de France remporte sa seconde Coupe du monde de football, sous les yeux de 81 000 spectateurs installés dans les tribunes et de 1,12 milliard de téléspectateurs, seuls ou avec des amis, devant leur poste de télévision ou celui d’un bar, ou encore regroupés dans des « fan-zones », avec des écrans géants, installées sur des places de marchés, dans des parcs requalifiés en espaces de projection ou dans des stades, comme le stade Vélodrome à Marseille ou le Parc des Princes à Paris, véritables géosymboles.
Des supporters à la fois ensemble et à distance. Car cette finale, événement spatial ancré, localisé précisément, n’a été suivie que par 81 000 amateurs de football en coprésence, c’est-à-dire physiquement ensemble et avec les joueurs dans le stade. Les 1,12 milliard d’autres spectateurs étaient eux, en cospatialité, c’est-à-dire qu’ils ont partagé cette finale grâce à un commutateur spatial, l’écran, mais en coprésence parfois d’autres supporters ou téléspectateurs.
C’est donc plus d’un milliard de personnes qui assistent, à la 53ᵉ minute, à l’irruption dans le jeu de deux hommes et de deux femmes, déguisés en policiers russes. Trente secondes d’arrêt de la finale qui ouvrent une fenêtre géopolitique devant Vladimir Poutine – présent en tribune aux côtés de ses homologue français Emmanuel Macron et croate Kolinda Grabar-Kitarović – à ces membres de Pussy Riot, groupe contestataire qui défend les droits de humains en Russie.
Au coup de sifflet final, les supporters exultent ensemble comme à distance. Les hurlements de joie envahissent une partie du stade, les espaces de sociabilité (bars, places et parcs avec écrans géants spéciaux) comme les espaces domestiques des supporters de l’équipe de France. Les drapeaux tricolores s’agitent, l’hymne national est entonné, étendard et symboles identitaires s’affichent et s’entendent et se mettent à circuler dans les rues de Moscou, mais aussi de Paris, Bordeaux ou Marseille.
Cette finale de Coupe du monde aura généré une multitude de spatialités et de mobilités, de processus de concentration, mais aussi de production de discontinuité, de fermeture voire de scission spatiale. Les mobilités se déclinent à différentes échelles, de celle des corps sur le terrain à des phénomènes de déplacement et de concentration d’individus dans des espaces urbains de sociabilité, puis à celles internationales – qu’il s’agisse d’aller en Russie pour être présent dans le stade ou des mobilités, à venir, de joueurs repérés grâce à leur prestation sportive.
Mais cette finale aura aussi produit des fermetures d’espaces, comme des rues rendues inaccessibles, des réorganisations de la circulation urbaine, pour des enjeux de contrôle des flux et/ou de sécurité. Plus encore, des scissions spatiales auront pu naître, par exemple dans l’espace domestique entre celui qui regarde le match et celui qui ne le regarde pas.
Faire de la géographie sans le savoir
Le 19 juillet 2026, au MetLife Stadium, juste à l’ouest de New York, se jouera une autre finale, un nouvel événement sportif mondialisé. Jeu de place et de placement, opérateur spatial, interactions spatiales, coprésence et cospatialité, mobilité, identité et géosymboles, contrôles des territoires de quelque nature qu’ils soient, frontières et limites… des concepts et des notions, parmi d’autres, avec lesquels le géographe peut sérieusement jouer pour analyser une finale de Coupe du monde et ses effets socio-spatiaux selon différentes temporalités (avant, pendant et après la finale). Autant de concepts et de notions que mobilise le géographe pour décrypter les modes d’habiter le monde.
Et si chaque fois qu’un individu jouait, il faisait finalement un peu de géographie ?
Véronique André-Lamat a reçu des financements de l'ANR pour le projet SPHEROGRAPHIA, de Fondation de France pour un projet sur les usages du feu à la Réunion, de POPSU pour "Habiter les cendres" suite aux grands incendies landais. Et bien d'autres mais aucun en lien avec cet article