08.10.2026 à 10:56
Agnès De Féo, Sociologue, chercheuse associée Iremam, Aix-Marseille Université (AMU)

L’ESSENTIEL
En accueillant son frère et son neveu chez lui, Attilio De Feo, antifasciste exilé à Paris, ignorait qu’il abritait deux mouchards à la solde de la police politique fasciste.
De Feo n’a cessé de dénoncer le nationalisme fasciste et l’impérialisme colonial et de contester l’« italianité » mise en avant par le Duce.
Paradoxalement, l’espionnage familial qu’il a subi a permis de préserver sa pensée : les rapports de renseignement documentent ses analyses politiques, notamment sa prédiction de la chute de Mussolini.
Cette histoire est celle de mon grand-père.
L’historiographie du fascisme italien s’est longtemps consacrée aux manifestations visibles du régime de Benito Mussolini. Aujourd’hui, l’étude des trajectoires individuelles des exilés antifascistes (fuorusciti) permet de comprendre comment les régimes totalitaires corrompent les liens sociaux et familiaux pour annihiler toute forme de dissidence, en traquant les opposants où qu’ils se trouvent, jusque dans leur exil.
L’exhumation des archives policières par l’historien italien Giuseppe Galzerano révèle la mécanique de cet espionnage domestique.
La trajectoire d’Attilio De Feo (1894-1982) incarne cette dynamique de la persécution. Né dans le Cilento (province de Salerne), cet artiste peintre et photographe diplômé de l’Académie des beaux-arts de Naples arrive en France en juillet 1932 avec un passeport officiel, justifiant son départ par des impératifs professionnels. Son installation à Paris le plonge dans le monde cosmopolite et intellectuel de l’antifascisme italien.
Rapidement devenu un opposant au régime du Duce, il se livre à une activité militante par voie postale. Il expédie à ses proches en Italie des lettres et des journaux hostiles à la dictature, afin d’éveiller leur conscience politique et de les convaincre de la nocivité du fascisme.
Dès juin 1933, un dossier individuel est ouvert au nom d’Attilio De Feo au sein du Casellario Politico Centrale (CPC) du ministère de l’intérieur fasciste, l’organisme chargé de ficher les éléments subversifs à l’étranger ainsi que les membres de l’opposition restés en Italie. Dans ce dossier sont archivés sa correspondance interceptée, les rapports d’espions et les documents officiels qui décrivent ses moindres faits et gestes.
En 1934, il devient un membre actif du groupe antifasciste Giustizia e Libertà, fondé à Paris par Carlo Rosselli. Quelques années plus tard, son frère aîné, Francesco Paolo De Feo, s’installe chez lui à Paris.
Ce que mon grand-père ignore, c’est que ce frère a été enrôlé comme informateur aux ordres de l’Organisation de la surveillance et de la répression de l’antifascisme (OVRA), la police politique secrète de Mussolini. Francesco Paolo entraîne son propre fils, Domenico, dans cette entreprise de délation.
Pendant des années, profitant de l’hospitalité et de la confiance d’Attilio, le frère et le neveu vont fouiller ses papiers personnels, surveiller ses fréquentations amicales et politiques, et envoyer des rapports réguliers à Rome contre rémunération.
Depuis son logement parisien du XVIIᵉ arrondissement, l’artiste élabore une critique radicale de l’appareil idéologique mussolinien. Alors que le régime exalte une « italianité pure, indéfectible, incommensurable », mon grand-père en dénonce le vide dans une lettre cinglante, datée de février 1937, à Catello Tarallo, frère de son épouse, avocat resté au pays :
« Quels grands mots ! Mais qui, pour moi, ne signifient absolument rien. (…) Si tu es fier de tels sentiments, moi, lorsque je pense à l’Italie d’aujourd’hui, à l’Italie de Mussolini, j’ai honte d’être italien. »
Face au repli nationaliste des Chemises noires, l’artiste revendique une identité internationaliste :
« Je suis un internationaliste, c’est-à-dire un homme qui aime son pays autant que les autres pays, qui aime les Italiens autant que les autres peuples (…). Ce n’est pas le bon Dieu, mais des voleurs qui créent les frontières. »
Cet internationalisme se traduit par une condamnation absolue de l’impérialisme colonial. Neuf mois après la victoire italienne sur l’Éthiopie par la prise d’Addis-Abeba en mai 1936, Attilio écrit à Catello pour prendre le contre-pied du discours officiel, qualifiant cette campagne de « plus honteuse victoire de l’histoire d’Italie ».
Il dénonce les milliards engloutis en Afrique qui auraient dû être dépensés en Italie « pour construire des routes, des écoles, des fontaines, installer l’électricité, le gaz ». Pour lui, l’agression d’un peuple souverain relève de « la loi de la jungle ». Il prophétise que, dans l’histoire, la figure du dictateur de Rome sera celle d’un « barbare », tandis que celle du Négus, l’empereur d’Éthiopie défendant sa patrie, « brillera comme celle du défenseur des droits humains les plus élevés et les plus sacrés ».
L’analyse des rapports de l’OVRA met au jour la capacité d’Attilio à anticiper l’évolution politique de son pays.
Le 11 mai 1937, l’espion Pietro Francolini transmet à Rome un rapport officiel. Il y indique que Francesco Paolo a rapporté une affirmation de son frère : la chute de Mussolini est inéluctable et imminente, et au régime fasciste succédera une dictature militaire de transition ayant à sa tête le maréchal Badoglio.
Cette intuition se réalisera six ans plus tard, le 25 juillet 1943, lorsque le roi Victor-Emmanuel III destituera le Duce et chargera Pietro Badoglio de diriger le nouveau gouvernement.
L’action de mon grand-père dépasse le cadre épistolaire pour s’inscrire dans l’histoire visuelle de la résistance antifasciste. En juin 1937, il devient le photographe officiel des funérailles nationales des frères Carlo et Nello Rosselli, leaders du mouvement Giustizia e Libertà assassinés en France par la Cagoule sur ordre direct de Rome.
Ce rassemblement réunit plus de 100 000 personnes à Paris. Les clichés pris par De Feo, sur lesquelles on reconnaît les figures de proue de l’exil (Emilio Lussu, Francesco Fausto Nitti, Silvio Trentin), capturent le deuil collectif et formalisent la légitimité politique de la résistance.
Cette activité militante représentait un grand risque. Apparaître dans ces cortèges exposait les exilés à une inscription immédiate au fichier des subversifs à Rome et à des représailles de l’OVRA sur le sol français. L’assassinat des Rosselli venait de prouver que le bras armé de Mussolini pouvait frapper en plein cœur de la France. En mobilisant les droits démocratiques de leur pays d’accueil, mon grand-père et ses camarades ont structuré la mémoire de leur combat.
Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale accentue la radicalité d’Attilio De Feo. En octobre 1939, dans une lettre à sa belle-sœur Giovanna, épouse de Catello, il conserve une confiance absolue dans l’effondrement des dictatures totalitaires :
« Quoi qu’il en soit, la France et l’Angleterre vaincront certainement, et l’on pourra enfin respirer un peu d’air pur et libre. Une chose est sûre : l’heure a sonné. La fin des brigands est certaine. »
Attilio constate la faillite de ses proches restés en Italie, qu’il attribue directement à leur soumission au fascisme. S’en prenant à son beau-frère Catello, il assimile la parole du fasciste local à celle du dictateur allemand :
« Ton mari est comme une monnaie qui n’a plus cours. Sa parole vaut celle d’Hitler, elle n’a plus aucune valeur. »
C’est dans cette même lettre qu’il livre sa sentence sur ceux qui servent l’idéologie totalitaire :
« Je hais les fascistes parce qu’ils sont malhonnêtes, faux, menteurs et, surtout, lâches. »
Après l’Occupation, Attilio De Feo a poursuivi son engagement militant au sein des réseaux de résistance d’immigrés italiens autour de Toulouse, en Haute-Garonne. À la Libération, il a participé à la prise d’assaut du consulat d’Italie à Toulouse, qui est alors devenu un quartier général pour épurer les réseaux fascistes.
Francesco Paolo et son fils Domenico ont tous deux été démasqués en Italie, voyant leurs noms figurer sur la liste noire des informateurs et des espions de l’OVRA, publiée le 2 juillet 1946.
En déployant une surveillance considérable et en rétribuant le propre frère et le neveu d’Attilio De Feo pour le trahir, la machine totalitaire a involontairement sauvegardé le témoignage d’une pensée humaniste, intègre et visionnaire. C’est là que réside le paradoxe de cette oppression : en documentant minutieusement chacun de ses pas, les archives de la police politique ont échoué à le faire disparaître. Éclairés aujourd’hui par le travail de l’historien Giuseppe Galzerano, ces dossiers secrets nous donnent enfin un accès direct à la vie et à la pensée d’Attilio De Feo.
Agnès De Féo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.10.2026 à 16:52
Isabelle Feng, Chercheuse au Centre Perelman de Philosophie du Droit, Université Libre de Bruxelles (ULB)
L’ESSENTIEL
Des salariés chinois utilisent le droit européen pour défendre leurs conditions de travail : après leur licenciement par l’équipementier Xingyu, 107 jeunes diplômés ont alerté Mercedes-Benz et Volkswagen, ses clients européens.
L’Union européenne étend son pouvoir juridique au-delà de ses frontières : avec le règlement sur les subventions étrangères (FSR), Bruxelles peut enquêter sur les entreprises chinoises bénéficiant de soutiens publics lorsqu’elles opèrent sur le marché européen.
Pékin et Bruxelles entrent dans un bras de fer juridique : la Chine cherche à empêcher ses entreprises de coopérer aux enquêtes européennes tandis que l’UE utilise l’accès à son vaste marché comme levier réglementaire.
Quand la rivalité sino-européenne se déplace sur le terrain juridique, le droit devient, pour l’Union européenne, une arme de puissance inattendue. Face au géant asiatique, Bruxelles déploie un arsenal réglementaire dont la portée extraterritoriale bouscule les stratégies chinoises.
Deux événements récents illustrent de manière saisissante ce nouveau rapport de force : d’un côté, l’entrée en vigueur, le 1er septembre, de la nouvelle loi chinoise sur les avocats, qui place désormais le travail des avocats sous la direction du Parti communiste chinois (PCC) ; de l’autre, au même moment, les constructeurs allemands Mercedes-Benz et Volkswagen ont été saisis d’une plainte visant leur fournisseur chinois Xingyu, déposée par des salariés de cette entreprise : Mercedes-Benz a enregistré le signalement et annoncé un examen approfondi tandis que Volkswagen a ouvert une enquête.
L’affaire Xingyu, numéro un chinois de la fabrication de phares automobiles, est la démonstration par le bas du poids que peut avoir le droit européen pour les salariés chinois.
Début juillet, l’usine Xingyu, à Changzhou, une ville située à 200 kilomètres de Shanghai, avait embauché 440 nouveaux diplômés ; un mois plus tard, 107 d’entre eux étaient licenciés. Selon la déclaration officielle, cette décision était due au fait que « la conjoncture du secteur est morose ». Peu convaincus, ces jeunes ont décidé d’agir. Au lieu d’engager une procédure classique, ils ont rassemblé des éléments – contrats, enregistrements d’entretiens, annonces de recrutement, documents internes, etc. – qu’ils ont eux-mêmes traduits en anglais, avant de transmettre le dossier… directement aux clients européens de Xingyu, à savoir Mercedes-Benz et Volkswagen, ainsi qu’à l’autorité de la Bourse de Hongkong, auprès de laquelle l’entreprise avait déposé, fin juillet, une demande d’introduction en Bourse.
L’épisode est révélateur d’une mutation profonde. En contournant les mécanismes juridiques nationaux, ces jeunes Chinois ont implicitement reconnu la légitimité des exigences juridiques auxquelles sont soumis les clients européens de leur employeur – en l’occurrence, celles du droit de l’Union des 27.
C’est là toute l’ambivalence de la puissance juridique de l’UE. Bruxelles ne dispose pas d’un pouvoir de contrôle sur les entreprises chinoises, mais peut agir sur leurs activités et partenaires liés au marché européen. En remontant les chaînes de valeur, le droit européen peut ainsi produire des effets au-delà des frontières de l’Union.
L’affaire Nuctech en est la démonstration par le haut. Cette entreprise chinoise, leader mondial des scanners de sécurité, fait l’objet d’une enquête menée par Bruxelles au titre du règlement sur les subventions étrangères, le FSR. Adopté en 2022 et applicable depuis 2023, ce règlement permet à la Commission européenne d’examiner les subventions accordées par des États tiers à des entreprises actives sur le marché européen lorsqu’elles sont susceptibles de fausser la concurrence.
En avril 2024, la Commission a engagé une procédure ex officio au titre du FSR à l’encontre de Nuctech et procédé à des inspections « surprise » (dawn raids) dans ses locaux en Pologne et aux Pays-Bas. Au cours de ces opérations, la Commission a notamment demandé l’accès à des courriels d’employés dont les données étaient stockées sur les serveurs en Chine. Nuctech a contesté ces mesures devant le Tribunal de l’Union européenne et demandé leur suspension.
En août 2024, le Tribunal a rejeté cette demande de mesures provisoires. En mars 2025, la Cour de justice, saisie en appel dans cette procédure de référé, a confirmé ce rejet. Autrement dit, les juges européens n’ont pas encore statué sur le fond du litige, mais leurs décisions sur les mesures provisoires montrent déjà la difficulté, pour une entreprise étrangère opérant dans l’Union, de faire obstacle aux enquêteurs de la Commission en invoquant les contraintes de son droit national.
Le véritable bras de fer est intervenu en 2026. Le 7 avril, soit quelques jours avant l’audience consacrée à l’affaire Nuctech devant le Tribunal à Luxembourg, Pékin a adopté des « mesures de lutte contre l’application extraterritoriale inappropriée des lois et mesures étrangères ». Le 15 mai, le ministère chinois de la justice a ordonné à « toute organisation et tout individu » de ne pas coopérer à l’enquête visant Nuctech, dénonçant une action européenne « abusive » et « erronée ».
Le conflit n’oppose donc plus seulement une entreprise à un régulateur. Il met ainsi directement aux prises deux ordres juridiques : Pékin entend empêcher ses entreprises de transmettre des données aux autorités européennes ; Bruxelles considère, de son côté, que son droit peut atteindre les activités d’entreprises chinoises dès lors qu’elles se déploient au sein de l’UE.
Désormais, la question est de savoir quel droit peut s’imposer lorsque deux juridictions revendiquent leur compétence sur une même entité chinoise.
C’est précisément là que réside la force du FSR. L’Union européenne ne dispose ni de la taille démographique de la Chine ni de ses capacités industrielles. Mais elle possède une autre ressource : un marché de 450 millions de consommateurs, parmi les plus solvables au monde.
Le FSR produit déjà des effets concrets. Des groupes chinois ont ainsi été conduits à renoncer à participer à des marchés publics européens, comme le constructeur ferroviaire chinois CRRC dans le projet de métro de Lisbonne ou Shanghai Electric dans un appel d’offres pour un parc photovoltaïque en Roumanie.
Début février, la Commission européenne a ouvert une enquête approfondie sur Goldwind, le mastodonte éolien basé au Xinjiang ; fin mai, elle en a ouvert une autre contre le géant du commerce en ligne JD.com, candidat au rachat du distributeur allemand Ceconomy. Pékin a riposté en dictant, le 19 août, une deuxième mesure de blocage, interdisant toute collaboration avec l’enquête bruxelloise sur JD.com, là encore, au nom de la « défense de la souveraineté nationale ».
Pékin verrouille la sortie de ses données ; Bruxelles contrôle l’accès à son marché. Le droit devient ainsi un terrain de confrontation géopolitique à part entière où se jaugent les deux puissances.
Se pose alors cette question pour les multinationales chinoises : peut-on se permettre de perdre l’accès à un marché qui importe des centaines de milliards d’euros de marchandises chinoises par an ? À cette question, l’équipementier Xingyu a déjà apporté une réponse négative sans ambiguïté, par une volte-face spectaculaire : l’entreprise a présenté ses excuses et proposé à ses salariés une nouvelle offre de départ, beaucoup plus généreuse.
Si le FSR devient une véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus des sociétés chinoises opérant en Europe, le règlement européen sur le travail forcé (RTF) pourrait, demain, viser les produits fabriqués hors de l’UE, notamment en Chine, dès lors qu’ils sont destinés au marché européen.
Adopté en 2024, le RTF interdira, à partir du 14 décembre 2027, la mise sur le marché européen de produits issus du travail forcé, quelle que soit leur origine. La Commission pourra ainsi examiner les chaînes d’approvisionnement, de l’importateur jusqu’au fournisseur, voire jusqu’aux sous-traitants situés à l’autre bout de la planète. D’où le cauchemar des firmes exportatrices chinoises : l’un des talons d’Achille potentiels du Made in China réside dans les conditions de travail dans lesquelles certains produits sont fabriqués.
La véritable revanche de l’Europe ne serait peut-être pas de « battre » le régime communiste dans la production ou dans les exportations. Elle serait de parvenir à faire de ses propres règles une référence à laquelle les entreprises chinoises – comme les autres entreprises extracommunautaires –– doivent se soumettre.
Dans cette nouvelle bataille, le gagnant n’est pas nécessairement celui qui produit ou exporte le plus. C’est celui dont le droit finit par s’imposer aux autres.
Isabelle Feng ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
06.10.2026 à 15:54
Guilherme Casarões, Associate Professor of Brazilian Studies, Florida International University
L’ESSENTIEL
Flavio Bolsonaro a devancé Lula à l’issue du premier tour de la présidentielle brésilienne. Le leader de la gauche aura du mal à inverser la tendance au second tour.
Une défaite de Lula planterait le dernier clou dans le cercueil de la Nouvelle République, ce système instauré au milieu des années 1980 après la fin de la dictature militaire.
Flavio Bolsonaro, s’il est élu, appliquerait un programme totalement opposé à celui de son prédécesseur, sur le plan intérieur comme sur le plan international, où il se positionne comme un allié fidèle de Donald Trump.
Le dimanche 4 octobre 2026, en plaçant Flavio Bolsonaro en tête au premier tour de l’élection présidentielle, les Brésiliens n’ont pas seulement infligé un camouflet au président sortant Luiz Inácio Lula da Silva. Ils ont, de fait, planté le dernier clou dans le cercueil d’un projet politique qui, depuis près d’une décennie, ne survivait plus que sous perfusion : celui de la Nova República, la « Nouvelle République », née au milieu des années 1980, sur les ruines de vingt et un ans de dictature militaire, avant d’être consacrée par la Constitution de 1988. Pendant une génération, les Brésiliens l’ont considérée comme un pacte démocratique fondé sur trois engagements.
Le premier était social. La Nouvelle République faisait du pluralisme un principe et de la diversité de la population une composante de l’identité nationale plutôt qu’un problème à gérer.
Le deuxième était institutionnel. Dans un système multipartite fragmenté, personne ne peut gouverner seul : le consensus était donc le moteur de l’action publique. Ce consensus reposait sur des élections libres et régulières, mais aussi sur des coalitions permettant aux gouvernements fédéral, régionaux et municipaux de mettre en œuvre des politiques communes, ainsi que sur un équilibre fonctionnel entre le président, le Congrès et la Cour suprême.
Le troisième avait trait à la politique de l’État. Celle-ci devait préserver la stabilité économique, réduire les profondes inégalités sociales via la redistribution et élargir la participation des citoyens à la vie publique.
Pendant près de trente ans, jusqu’au milieu des années 2010, le pacte a tenu, tant bien que mal. Ses résultats ont été inégaux, mais bien réels : l’hyperinflation a été maîtrisée, des dizaines de millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté, et les alternances se sont déroulées pacifiquement entre les deux principaux partis de l’époque, à savoir le Parti des travailleurs (PT, gauche) et le Parti social-démocratique (PSDB, droite).
À gauche, beaucoup estiment que la Nouvelle République a commencé à se fissurer avec la destitution de la présidente Dilma Rousseff (PT) en 2016. Selon cette lecture, cette destitution aurait été orchestrée pour préserver les structures élitistes et corrompues que le nouveau pacte n’était pas parvenu à réformer.
Mais c’est surtout la victoire à l’élection de 2018 de Jair Bolsonaro, alors à la tête du Parti socia-libéral (parti centriste qu’il oriente vers la droite radicale) qui a constitué une offensive frontale contre chacun des engagements démocratiques du Brésil. Bolsonaro s’était alors présenté comme un outsider, alors qu’il avait passé vingt-huit ans au Congrès brésilien. Il a placé le nationalisme chrétien au cœur de son projet, aux dépens du pluralisme ; il a présenté la recherche du consensus comme une forme de corruption des élites et les coalitions qui avaient permis au Brésil d’être gouvernable comme la source même de sa décadence ; et il promettait de redresser l’économie en débarrassant les entreprises et les individus des contraintes de l’État, au nom de la liberté.
Bolsonaro n’a pas obtenu les résultats promis. Une fois au pouvoir, il a découvert qu’il devait gouverner dans le cadre du pacte contre lequel il avait fait campagne. Il lui fallait négocier avec le Congrès, respecter les décisions des tribunaux et composer avec des gouverneurs disposant de leurs propres fiefs. Ces contraintes permettent en partie de comprendre pourquoi tant de ses électeurs ont eu le sentiment d’avoir été déçus. Elles expliquent aussi pourquoi, après sa défaite face à Lula en 2022, il a cherché à organiser un coup d’État pour se maintenir au pouvoir, ce qui lui a valu, quelques années plus tard, d’être condamné à vingt-sept ans de prison, une peine qu’il purge actuellement à son domicile pour raisons de santé. Lorsqu’un dirigeant ne parvient pas à plier les règles à sa volonté, il peut finir par penser qu’il doit les briser.
Après avoir gouverné le Brésil pendant deux mandats, de 2003 à 2010, Lula est revenu au pouvoir en 2023 en promettant de sauver la démocratie brésilienne. Son troisième mandat est, au contraire, devenu la démonstration la plus éclatante que la Nouvelle République ne pouvait plus être sauvée.
L’équilibre institutionnel qui avait permis au système de tenir s’était évanoui. Le Congrès, qui contrôle désormais une part considérable du budget fédéral à travers les crédits qu’il attribue directement, a pris la présidence en otage, tandis que la Cour suprême a progressivement occupé le vide laissé par le pouvoir politique en intervenant de plus en plus directement dans la production des normes.
Les tentatives de Lula visant à mettre en œuvre son programme se sont heurtées, les unes après les autres, à des blocages. Son bilan économique est honorable, mais son mandat n’a pas transformé la vie des Brésiliens : une croissance correcte et un faible taux de chômage ne se sont pas traduits par une amélioration significative des conditions de vie de la majorité de la population.
La sécurité, qui figure régulièrement parmi les principales préoccupations des électeurs, ne s’est pas améliorée sous Lula. Il faut toutefois rappeler qu’au Brésil, en vertu de la répartition des compétences, l’essentiel des forces de police relève des États fédérés et que le gouvernement fédéral ne peut agir que dans certaines limites. Mais les électeurs ne se préoccupent généralement ni de la lettre ni de l’esprit de la Constitution. Ils veulent des résultats.
Il y a enfin Lula lui-même. À 80 ans et après quatre décennies de vie publique, il était devenu le visage le plus reconnaissable de la Nouvelle République. Cela faisait de lui une cible idéale. Pour de nombreux Brésiliens, leur exaspération à l’égard du système politique s’est matérialisée par un profond rejet de Lula et, pour certains, avec une profonde haine à son endroit.
Si la défaite de Lula se confirme au second tour, le 25 octobre, il ne s’agira pas seulement d’une défaite personnelle ou d’un revers pour le Parti des travailleurs, qui a gouverné le Brésil pendant près de dix-huit des vingt-quatre dernières années. Ce sera le chant du cygne d’un projet politique qui promettait de reconstruire un pays sur les ruines de l’autoritarisme et qui n’est jamais parvenu à tenir pleinement ses promesses : stabilité politique, prospérité économique et justice sociale.
Tout cela ne signifie pas que les 56 millions de Brésiliens qui ont voté pour Flavio Bolsonaro, l’un des fils de Jair Bolsonaro, rejettent la démocratie. Certains le font. Ils sont nostalgiques d’un passé largement fantasmé : une époque où la classe moyenne était plus forte – et beaucoup moins nombreuse –, où les valeurs familiales chrétiennes étaient dominantes et où l’ordre comptait davantage que l’État de droit.
Mais la véritable leçon du 4 octobre est ailleurs. Des millions de Brésiliens veulent une autre forme de démocratie : moins pluraliste, fondée sur une conception différente de ce que la démocratie doit permettre. Surtout, ils ne croient plus que la Nouvelle République soit capable de répondre aux défis du monde dans lequel ils vivent.
Le philosophe marxiste italien Antonio Gramsci (1891-1937) avait formulé une observation devenue célèbre : une crise survient lorsque « l’ancien monde se meurt et que le nouveau ne parvient pas à naître ». Le Brésil se trouve aujourd’hui à ce carrefour.
Contrairement à son père, Flavio Bolsonaro accéderait au pouvoir en bénéficiant d’un alignement exceptionnel des forces politiques. Les résultats des législatives tenues ce dimanche simultanément avec la présidentielle laissent penser que ses alliés détiendront près d’un quart des sièges de la Chambre des députés, la chambre basse du Congrès brésilien, et du Sénat : une base solide dans un Congrès où les coalitions s’achètent davantage qu’elles ne se construisent. Il pourrait également nommer quatre des onze juges de la Cour suprême au cours de son mandat.
Jair Bolsonaro a passé quatre ans à combattre les institutions. Son fils pourrait avoir les moyens de les remodeler.
Pour autant, Flávio n’incarne pas ce « nouveau monde » que Gramsci attendait. C’est un professionnel de la politique, visé par plusieurs accusations de corruption, et l’héritier d’une dynastie familiale. Il représente davantage la continuité de la réaction politique de la dernière décennie qu’une véritable rupture avec celle-ci.
S’y ajoute la volonté de Flávio de devenir l’allié privilégié de Donald Trump en Amérique du Sud.
Le Brésil pourrait ainsi consentir d’importantes concessions aux États-Unis dans les années à venir, en renonçant à une partie de ses richesses
– pétrole ou terres rares, par exemple – afin d’obtenir une place privilégiée dans le nouvel ordre continental promu par Washington. Reste à savoir ce que ce rang de premier allié de la Maison-Blanche signifierait réellement. Et les événements récents dans la région laissent à penser que ce statut n’aurait rien de particulièrement honorable.
Quoi qu’il en soit, la victoire de Flavio Bolsonaro bouleverserait le paysage politique brésilien. Les Brésiliens qui s’opposent à son programme – qu’ils soient de gauche, du centre ou de la droite démocratique – ne pourront plus compter sur l’ancien pacte pour les protéger ou leur permettre de revenir au pouvoir et devront apprendre à évoluer dans ce nouveau jeu, sur le plan intérieur comme sur la scène internationale.
La Nouvelle République appartient au passé. La question qui se pose désormais au Brésil – et à tous ceux qui ont observé le pays comme un révélateur de l’état de la démocratie dans le Sud global – est de savoir ce qui la remplacera, et si les nouvelles règles permettront enfin au Brésil d’entrer dans l’avenir.
Si les Brésiliens ne veulent pas que cet avenir ressemble à un passé sombre et lointain, ils doivent comprendre que le combat n’est pas terminé.
Guilherme Casarões ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.