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09.10.2026 à 17:07

Navi Pillay, Prix Nobel de la paix 2026 : le droit international contre la loi du plus fort

Chloé Maurel, SIRICE (Université Paris 1/Paris IV), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Navi Pillay, 85 ans, a derrière elle une vie de juriste nationale (dans l’Afrique du Sud de l’apartheid) et internationale de premier plan. Sa désignation est un choix fort du Comité Nobel, qui suscite déjà éloges et condamnations.
Texte intégral (2148 mots)

L’ESSENTIEL

  • En récompensant Navi Pillay, ancienne Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme et figure majeure de la justice pénale internationale, le comité Nobel place la défense des victimes et la responsabilité des États au cœur de la conception de la paix.

  • Ce choix est particulièrement significatif à l’heure où les institutions multilatérales sont fragilisées et où les crimes internationaux restent largement impunis.

  • Cette décision peut aussi être lue comme un désaveu infligé à Donald Trump, qui avait, comme l’année dernière, affirmé que le prix devait lui revenir.


Ce 9 octobre 2026, à Oslo, le Comité Nobel norvégien a attribué le prix Nobel de la paix à Navanethem « Navi » Pillay, juriste sud-africaine de 85 ans, pour son engagement en faveur de la paix et du droit international. Le président du comité, Jørgen Watne Frydnes, a salué un parcours consacré à faire répondre les États et leurs dirigeants de leurs actes, ainsi qu’à redonner espoir aux victimes de violences et de conflits. Le comité souligne notamment la contribution de la lauréate à la consolidation d’un ordre juridique international capable de poursuivre les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et le génocide.

Cette distinction dépasse largement la consécration d’une carrière individuelle. Elle pose une question centrale de science politique : comment construire la paix lorsque les rapports de force militaires, les intérêts nationaux et les calculs des grandes puissances tendent à l’emporter sur les règles communes ?

En distinguant Navi Pillay, le comité rappelle que la paix ne se réduit ni à l’arrêt momentané des combats ni à la conclusion d’accords entre dirigeants. Elle suppose aussi la justice, la reconnaissance des victimes et l’existence de mécanismes permettant de sanctionner les responsables de crimes. Le comité Nobel met ainsi en valeur les principes du droit international portés par l’ONU, laquelle n’a d’ailleurs pas manqué de se féliciter rapidement de l’attribution de la récompense à l’une de ses anciennes responsables.

Une juriste née sous l’apartheid, figure de la justice internationale

Née le 23 septembre 1941 à Durban, dans une famille sud-africaine d’origine tamoule indienne, Navi Pillay grandit sous le régime d’apartheid institutionnalisé à partir de 1948. La ségrégation raciale organise alors l’accès au logement, à l’éducation, à l’emploi et à la représentation politique. Issue d’une communauté soumise à de multiples discriminations, elle parvient à entreprendre des études de droit et à devenir avocate.

En 1967, elle ouvre le premier cabinet d’avocats dirigé par une femme dans la province du Natal. Dans l’exercice de son métier, elle défend des opposants à l’apartheid, dans un contexte où les militants politiques, les organisations de résistance et leurs soutiens sont exposés à la répression. Elle s’engage à la fois pour l’accès des femmes à des professions judiciaires dominées par les hommes, et pour la défense des droits face à un État raciste et ségrégationniste.

La transition démocratique sud-africaine, engagée au début des années 1990 et consacrée par les élections multiraciales de 1994, ouvre une nouvelle séquence. En 1995, elle est la première femme de couleur à siéger à la Haute Cour sud-africaine. Et en mai 1995, elle devient juge au Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), créé par le Conseil de sécurité de l’ONU en novembre 1994, après le génocide des Tutsis qui a fait environ 800 000 morts. Par la jurisprudence qu’elle initie, elle contribue à faire reconnaître le viol de guerre comme un instrument possible de destruction collective.

Pillay préside ensuite le TPIR de 1999 à 2003. Elle rejoint la Cour pénale internationale (CPI), à La Haye, en 2003, avant d’être nommée Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme en 2008. Elle occupe cette fonction jusqu’en 2014. À ce poste, elle défend l’universalité des droits humains, y compris lorsque leur protection implique de mettre en cause des gouvernements puissants.

Son itinéraire donne ainsi une cohérence particulière à la distinction de 2026 : de la lutte contre l’apartheid aux tribunaux internationaux, la justice apparaît, avec ce prix, comme une condition de la paix durable, conformément aux principes de l’ONU.

Le Nobel de la paix : une procédure indépendante, pas un concours de popularité

Attribué depuis 1901, le prix Nobel de la paix répond à une logique particulière. Dans son testament de 1895, Alfred Nobel confie la désignation du lauréat à un comité de cinq personnes choisies par le Parlement norvégien, le Storting. Ce Comité Nobel norvégien est distinct des institutions suédoises chargées des autres prix Nobel.

Le processus de sélection s’étend sur plusieurs mois. Les candidatures doivent être soumises avant le 31 janvier. Seules certaines catégories de personnes sont habilitées à proposer des noms : parlementaires et ministres, chefs d’État, universitaires répondant aux critères, anciens lauréats ou membres du comité, notamment. Il n’est pas possible de se porter soi-même candidat. En 2026, le comité a enregistré 287 candidatures : 208 personnes et 79 organisations. La tendance récente, et louable, est en effet d’attribuer le prix à des organisations plutôt qu’à une seule personne, afin de valoriser l’engagement collectif. Ainsi, dernièrement, le prix a été attribué en 2017 à la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (connue sous son sigle anglais ICAN), en 2020 au Programme alimentaire mondial (PAM) et en 2022 à deux ONG (une ukrainienne et une russe), ainsi qu’au chef emprisonné d’une troisième ONG, bélarusse.


À lire aussi : Des médecins militant pour la prévention de la guerre nucléaire : l’IPPNW et son double prix Nobel de la paix


Après vérification de leur validité, les propositions sont examinées par les cinq membres du comité, qui établissent une liste restreinte. Des experts norvégiens et internationaux peuvent être sollicités pour éclairer les dossiers. Les délibérations se poursuivent jusqu’à la décision finale, généralement prise entre la fin de l’été et le début de l’automne. Le consensus est recherché, mais une majorité simple suffit. Les noms des candidats et les documents relatifs aux délibérations demeurent confidentiels pendant cinquante ans.

Pillay et le rapport sur le génocide à Gaza : un engagement aux implications géopolitiques immédiates

L’histoire du Nobel de la paix montre que ses choix ne sont pas exempts de controverses. L’attribution du prix à Henry Kissinger en 1973 avait provoqué de vives critiques. Des polémiques ont également accompagné les choix de Barack Obama en 2009, de l’Union européenne en 2012, du premier ministre éthiopien Abyi Ahmed en 2019 ou encore de la Vénézuélienne Corina Machado l’année dernière, opposante d’extrême droite et ultra-libérale (qui a dédié son prix à Donald Trump) – liste non exhaustive.


À lire aussi : Les prix Nobel de la paix controversés, signe d’une réforme nécessaire ?


La désignation de Navi Pillay, elle aussi, ne manquera pas de faire grincer des dents chez les plus réactionnaires. Donald Trump, ennemi de longue date des institutions de la justice internationale, avait fait de l’obtention du Nobel de la Paix un objectif politique affiché, se vantant encore le 7 octobre 2026 d’avoir « mis fin à huit guerres ». Mais en multipliant les atteintes aux droits fondamentaux aux États-Unis, tout en défendant à l’international une politique de puissance unilatérale qui va à l’encontre du droit international, que ce soit vis-à-vis du Venezuela ou de l’Iran, il ne pouvait raisonnablement prétendre au Nobel de la Paix.

L’attribution du prix a déjà fait réagir avec véhémence le gouvernement de Benyamin Nétanyahou.

En effet, de 2021 à novembre 2025, Navi Pillay a présidé la Commission internationale indépendante d’enquête des Nations unies sur le Territoire palestinien occupé, qui a publié en septembre 2025 un rapport (immédiatement rejeté par Tel-Aviv, mais aussi par Washington) concluant qu’un génocide avait été commis à Gaza et que certains hauts responsables israéliens en portaient la responsabilité.

En tout état de cause, le Nobel attribué à celle qui a été, quatre ans durant, présidente de cette commission (dirigée désormais par le juriste indien Srinivasan Muralidhar) confère une visibilité supplémentaire au travail d’établissement des faits et à la protection des civils de Gaza. Il vise à rappeler que le droit international humanitaire et la Convention de 1948 pour la prévention et la répression du crime de génocide ne peuvent être appliqués à géométrie variable selon l’identité des auteurs présumés ou leurs alliances stratégiques.


À lire aussi : Génocide à Gaza : le mot et la chose


Un signal adressé aux grandes puissances et aux institutions multilatérales

Le choix de Navi Pillay s’inscrit dans un contexte de crise de l’ordre international. Son parcours rappelle que les institutions juridiques internationales, et notamment celles de l’ONU, constituent des espaces où des victimes peuvent faire reconnaître leurs droits, où les faits sont consignés et où les dirigeants peuvent être confrontés à des obligations qui dépassent leurs intérêts immédiats.

Soulignons également que cette récompense, la quatrième pour l’Afrique du Sud après Albert John Luthuli (1960), Desmond Tutu (1984) et le « duo » Nelson Mandela/Frederik De Klerk (1993), est la 21ᵉ attribuée à une femme, sur 113 personnes lauréates, soit moins d’un cinquième.

En distinguant une juriste qui a consacré sa vie à la lutte contre l’apartheid, aux poursuites des crimes internationaux et à la défense des droits humains, dans un monde où des dirigeants souvent autoritaires et unilatéralistes revendiquent volontiers le mérite des accords conclus par la force, le Comité Nobel rappelle que la paix se mesure aussi à la capacité collective des sociétés à faire respecter des règles communes et démocratiques, conformes au droit international – quand bien même cette notion et ses interprétations demeurent parfois controversées, comme le montrent certaines des premières réactions à l’annonce de l’identité de la lauréate…

The Conversation

Chloé Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.10.2026 à 16:44

Guess who’s back ! Le Royaume-Uni va-t-il revenir au sein de l’Union européenne ?

Alma-Pierre Bonnet, Senior Lecturer in British Studies, Université Jean Moulin Lyon 3
Andy Burnham veut rapprocher le Royaume-Uni de l’UE. Mais les obstacles politiques demeurent nombreux.
Texte intégral (2102 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le débat sur l’Union européenne revient au premier plan au Royaume-Uni, sous l’impulsion du nouveau premier ministre Andy Burnham, favorable à un rapprochement avec l’UE, voire à un retour en bonne et due forme.

  • Le contexte semble favorable : popularité en baisse de Reform UK, principal parti anti-UE, évolution démographique de l’électorat et volonté accrue d’une partie des nations constitutives du Royaume-Uni de se lier de nouveau à l’UE.

  • Un retour dans l’UE reste toutefois très hypothétique : Burnham devra choisir entre plusieurs options, du simple rapprochement à la réadhésion, tout en affrontant d’importants obstacles politiques, constitutionnels et diplomatiques.


Dix ans après le référendum par lequel les Britanniques ont décidé, à une majorité de 51,9 %, que le Royaume-Uni quitterait l’Union européenne, le Brexit demeure un totem pour les conservateurs et une grande réussite aux yeux du parti de droite radicale Reform UK, successeur du UKIP et du Brexit Party.

Les travaillistes, eux, ont longtemps peiné à adopter une position claire sur cette question. Et voilà que, à peine entré au 10, Downing Street, le nouveau premier ministre travailliste, Andy Burnham, a décidé de mettre un coup de pied dans la fourmilière en envisageant ouvertement un retour du pays au sein de l’UE.

Un « dé-Brexitage » est-il possible ?

L’appartenance à l’UE de nouveau au cœur des discussions

Si elle n’a jamais véritablement quitté le débat politique, la question européenne est récemment revenue sur le devant de la scène, avec force. L’imprédictibilité de la présidence états-unienne, et son ingérence dans la composition même du Royaume-Uni (Donald Trump s’étant dit favorable à une réunification de l’Irlande) ont remis en cause la relation (supposément) spéciale entre Londres et Washington.

Au sein de l’UE, le projet « Made in Europe », qui vise à favoriser les producteurs européens au détriment des fournisseurs extérieurs — notamment chinois mais aussi, par la force des choses, britanniques — inquiète Londres, qui redoute que ces nouvelles règles ne limitent l’accès de ses entreprises au marché européen.

Mi-septembre, le sommet des chefs de gouvernements gallois, écossais et nord-irlandais a soulevé un point important : le renforcement des velléités indépendantistes dans chacune de ces trois régions est corrélé à la volonté de retourner dans l’UE.

C’est dans ce contexte délicat que, le 29 septembre, Andy Burnham a prononcé un discours remarqué devant le congrès de son parti à Liverpool. Concernant l’Europe, il a estimé que le Brexit avait fait « plus de mal que de bien » et qu’il fallait envisager un rapprochement avec l’UE, ce qu’il a plus tard confirmé dans une série d’interviews avec les médias britanniques. Le gouvernement serait même en train de tester l’électorat en vue d’un retour au sein de l’UE. Si le projet est ambitieux, sa réalisation soulève de nombreuses interrogations.

Le rapport ambigu du Labour à l’UE

Le rapport entre le Parti travailliste et l’UE est complexe et a été marqué par une multitude de changements de positions. Lors du référendum de 2016, les travaillistes, alors dans l’opposition, ont été critiqués pour ne pas avoir proposé une approche cohérente et une position arrêtée. La majorité de leurs députés, et une grande partie de leurs électeurs jeunes, ont fait campagne pour le « Remain » (le maintien au sein de l’Union) alors que leur chef de l’époque Jeremy Corbyn (2015-2019), classé très à gauche, a toujours fait part de sa méfiance envers une UE jugée anti-sociale et trop libérale sur le plan économique, et n’a appelé à voter en faveur du « Remain » que du bout des lèvres. Deux salles, deux ambiances et au final, un message peu clair.

Après Corbyn, une frange relativement europhile a pris le pouvoir, mais Keir Starmer (chef du parti de 2020 à 2026, et premier ministre durant les deux dernières années, à la suite de la victoire de sa formation aux législatives de 2024) est resté timide sur la question, de peur de s’aliéner certaines circonscriptions pro-Brexit, notamment dans le Nord de l’Angleterre.

Le nouveau chef, Andy Burnham, est un europhile convaincu, même s’il a dû faire preuve de prudence lors de l’élection partielle qui lui a permis de devenir député (condition sine qua non pour être premier ministre), parce que la majorité des électeurs de sa circonscription, Makerfield, avait voté pour le Brexit. Il a toutefois affirmé qu’il voulait voir son pays réintégrer l’UE de son vivant et il n’a eu de cesse, depuis son arrivée au pouvoir, de pousser dans cette direction.

Le contexte international et domestique semble signaler qu’il s’agit du bon moment pour le faire.

Un alignement des planètes ?

Le Royaume-Uni et l’UE doivent organiser un sommet fin novembre pour renforcer leurs liens et aller plus loin que l’approche prudente de « réinitialisation » (reset) de Keir Starmer. Un rapprochement d’autant plus plausible que, actuellement, la popularité de Reform UK, radicalement opposé à toute main tendue vers l’UE, semble faiblir, alors que celle de Burnham est relativement haute.

Le président français himself a salué le possible retour du Royaume-Uni au sein de l’UE, même si cette éventuelle rentrée doit se faire sur les termes et conditions proposés par l’UE. Concernant la politique interne, la perspective d’un retour couperait (pour un temps) l’herbe sous le pied des indépendantistes des nations celtiques qui font d’une adhésion à l’UE un cri de ralliement contre le système centralisateur de Westminster.

Enfin, si le vote pour le Brexit ne se résume pas seulement à une question d’âge, cet aspect ne saurait être négligé. Les cohortes âgées ont eu tendance à voter pour la sortie alors que les plus jeunes sont souvent plus europhiles. Dès lors, certains électeurs de 2016 ne sont plus là et d’autres qui ne pouvaient pas voter, ou qui ne se sont pas déplacés, auront l’opportunité de se faire entendre.

Les diverses options envisagées

Si le programme sur lequel les travaillistes ont été élus en 2024 établit des lignes rouges concernant un retour dans le marché commun, l’union douanière ou la liberté de mouvement, Burnham semble contempler différentes options et affirme qu’aucune solution ne sera négligée d’ici au sommet de novembre, en fonction des sondages d’opinion, de la consultation de certains acteurs économiques et financiers et de l’accueil de Bruxelles.

Il n’écarte donc ni un statu quo ni une demande de réaccession en bonne et due forme, ni toutes les possibilités situées entre ces deux extrêmes : le modèle suisse, qui implique une contribution financière et la liberté de circulation des personnes ; l’adhésion à l’Espace économique européen qui comprend les quatre libertés fondamentales du marché unique (libre circulation des marchandises ; des personnes ; des services ; des capitaux) ; ou encore le statut de « membre associé », comme celui récemment proposé au Canada, dont les contours restent flous.

Ce projet de « dé-Brexitage » (il sera d’ailleurs intéressant de voir les néologismes qui ne manqueront pas de l’accompagner) pose toutefois plusieurs problèmes de taille. D’un point de vue personnel, prendre un tel risque signifie la fin de la lune de miel pour Burnham, ce dont il a parfaitement conscience, comme l’atteste son discours devant le congrès travailliste, le 29 septembre :

« L’espoir naît de l’honnêteté, et nous retrouverons l’espoir. Mais avant tout, l’honnêteté. Elle consiste à dire ce que les hommes politiques évitent généralement de dire. Je vais le dire sans détour. La Grande-Bretagne s’est engagée sur la mauvaise voie depuis longtemps. Désindustrialisation. Déréglementation. Privatisation. Austérité. Brexit. Je suis prêt à prendre des mesures que mes prédécesseurs n’auraient pas prises. Je romprai avec la ligne suivie ces 40 dernières années et mettrai la Grande-Bretagne sur une nouvelle voie. »

Sous l’angle constitutionnel, il doit là aussi faire un choix difficile : proposer un nouveau référendum ou introduire le retour comme promesse électorale dans le programme travailliste de 2029 (date supposée des prochaines élections générales). Chacune de ces deux options risque de rouvrir des plaies qui ne sont pas encore cicatrisées et donner des arguments faciles aux conservateurs et à Reform UK.

Enfin, si l’Europe semble encline à un retour, cela ne se fera pas sous n’importe quelle condition. Il faudra la garantie qu’un nouveau référendum ne sera pas organisé dans un futur proche (ce qui devrait être relativement clair à la lumière des résultats des élections générales de 2029 si les travaillistes y obtiennent une majorité significative).

Le nœud des deux côtés de la Manche sera aussi de savoir si le pays pourra bénéficier des mêmes avantages qu’avant sa sortie, notamment en termes de contribution au budget européen : si oui, il serait difficile de « vendre » ce projet aux 27 ; si non, il serait plus compliqué de convaincre la majorité des Britanniques du bien-fondé d’un retour…

Dès son accession au pouvoir, Burnham a mis l’accent sur sa capacité à proposer de nouvelles idées et des solutions concrètes pour bousculer le statu quo. Cette ambition européenne reflète cette volonté, mais elle préfigure d’importants défis dans un pays où la question identitaire, qui, pour certains, inclut pleinement un rejet de l’UE, reste extrêmement délicate.

The Conversation

Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.10.2026 à 16:44

Le four tahitien, un laboratoire scientifique sous nos pieds

Lovaina Rochette, Docteure en langue, civilisation et littérature océanienne, professeure certifiée en langue tahitienne, Université de la Polynésie Française
L’ahimā’a, four tahitien traditionnel, peut devenir un véritable objet de recherche, au carrefour des sciences, de l’environnement, de l’alimentation ou encore de la linguistique.
Texte intégral (2996 mots)
Four circulaire familial-Pū atiti’a. L. Rochette, Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • L’ahimā’a, le four tahitien traditionnel, est bien plus qu’une technique culinaire : il constitue une véritable technologie thermique, fondée sur des savoirs empiriques.

  • Son étude permet de croiser alimentation, environnement, archéologie et linguistique, en interrogeant notamment les ressources utilisées et la transmission des savoirs.

  • L’ahimā’a peut ainsi devenir un « laboratoire vivant », où savoirs traditionnels et méthodes scientifiques se rencontrent pour mieux comprendre une pratique culturelle polynésienne.


Au petit matin, le feu est déjà allumé. Les pierres chauffent sur le bois. Autour du four, chacun sait ce qu’il doit faire : choisir les bonnes pierres, préparer les feuilles, surveiller le feu, déterminer le moment où les aliments peuvent être déposés. Puis vient le temps de recouvrir le tout. Pendant plusieurs heures, sous cette enveloppe végétale, la chaleur transforme les aliments.

À première vue, rien ici ne ressemble à un laboratoire. Pourtant, sous quelques dizaines de centimètres de feuilles et de terre se déroulent simultanément des phénomènes physiques, chimiques et écologiques. C’est ce changement de regard que je propose : considérer l’ahimā’a non seulement comme un patrimoine à préserver, mais comme un objet à étudier.

Une technologie thermique avant d’être une recette

Le principe paraît simple : chauffer des pierres, puis utiliser l’énergie qu’elles ont accumulée pour cuire les aliments dans un espace fermé. En réalité, plusieurs mécanismes se combinent. La chaleur passe des pierres aux aliments ; l’eau contenue dans les végétaux et les aliments se transforme en vapeur ; la couverture ralentit les échanges avec l’extérieur.

Cailloux de four tahitien. L. Rochette, Fourni par l'auteur

La cuisson dépend donc d’un ensemble de paramètres : température, durée, humidité, nature des pierres, quantité de combustible et organisation des couches du four. Les recherches archéologiques sur les cuissons à pierres chauffées montrent que ces dispositifs peuvent emmagasiner puis restituer progressivement de grandes quantités d’énergie : une véritable technologie thermique, même sans instrument au sens moderne.

Dès lors, les conseils transmis par les praticiens deviennent autant de questions de recherche. Pourquoi telle pierre convient-elle mieux qu’une autre ? Résiste-t-elle davantage aux chocs thermiques ? Certaines essences de bois produisent-elles des braises plus durables ? Quels indices permettent de reconnaître qu’un four est prêt ?

Des mesures permettraient de confronter ces observations empiriques à des données expérimentales. Le geste traditionnel ne serait plus placé face à la science : il deviendrait le point de départ de l’enquête.

Un laboratoire pour l’alimentation et l’environnement

Le terme mā’a tahiti est aujourd’hui très souvent associé aux plats préparés dans le four tahitien. Pourtant, il désigne avant tout l’alimentation de base traditionnelle composée d’une source de protéines, généralement poisson ou viande, d’un féculent et d’un liant comme du lait de coco. Ce mā’a tahiti est volontiers associé à une alimentation locale, naturelle ou saine. Ce rapprochement mérite pourtant d’être étudié plutôt que présupposé.

Plusieurs aliments emblématiques du mā’a tahiti (‘uru, taro, patate douce, banane, poisson) sont aujourd’hui au cœur de programmes de revalorisation des systèmes alimentaires locaux. La Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) souligne notamment l’intérêt d’une moindre dépendance aux produits importés.

Des cormes de taro fraîchement récoltés, réunis en bottes avant leur préparation. L. Rochette, Fourni par l'auteur

Cela ne signifie cependant ni que tout aliment traditionnel soit automatiquement meilleur pour la santé, ni que toute cuisson traditionnelle préserve mieux les nutriments. Des expériences menées aux Fidji sur le lovo, un autre four de terre océanien, ont montré que la rétention des vitamines dépend à la fois de l’aliment, du nutriment considéré et du mode de cuisson.

Voilà précisément pourquoi l’ahimā’a mérite d’être étudié expérimentalement. Quelles températures atteint-il, et comment évoluent-elles pendant la cuisson ? Que deviennent l’eau et certains nutriments ? Une cuisson enveloppée dans des feuilles produit-elle les mêmes effets qu’une cuisson dans des contenants contemporains ? Quels végétaux ou quelles essences de bois contribuent aux saveurs et aux arômes des aliments cuits dans le ahimā’a ?

Aliments prêts à cuire. L. Rochette, Fourni par l'auteur

La même prudence s’impose lorsque l’on parle d’écologie. Préparer un ahimā’a mobilise du bois, des végétaux, des pierres et des produits alimentaires. Leur provenance, leur disponibilité et leur renouvellement doivent être étudiés.

Qualifier le four de « technologie écologique » ne devrait donc pas lui attribuer d’avance une vertu environnementale. L’enjeu est de comprendre comment cette technologie fonctionne dans un milieu donné : quelles ressources sont choisies, en quelles quantités, selon quels critères et avec quelles conséquences ? La durabilité devient alors une question de recherche, non un label.

Quand les mots transmettent aussi la technique

Un ahimā’a ne s’apprend pas seulement en observant la chaleur. Il faut aussi apprendre des mots. Les noms des pierres, des bois, des feuilles, des aliments, des ustensiles, des parties du four et des étapes de préparation constituent autant de portes d’entrée vers des connaissances spécialisées. Une langue ne sert pas uniquement à nommer le monde : dans une pratique technique, elle permet aussi de classer, distinguer et transmettre ce que l’on observe.

Si un terme différencie deux types de pierres, deux états du feu ou deux moments de cuisson, sa disparition ne représente donc pas seulement la perte d’un mot. Elle peut rendre plus difficile la transmission d’une distinction affinée par plusieurs générations d’expérience.

Cette articulation entre gestes, vocabulaire et connaissances rend l’ahimā’a particulièrement intéressant pour la recherche. En Polynésie française, des opérations récentes recueillent déjà auprès de personnes ressources les pratiques et le lexique associés au four de terre.

L’archéologie rappelle aussi que cette tradition d’origine austronésienne, millénaire, dépasse depuis longtemps la seule fonction culinaire. À ‘Opunohu, à Mo’orea, des fours ont été identifiés dans des espaces résidentiels mais aussi dans des contextes cérémoniels et de festin : le four est aussi une infrastructure sociale.

De la pirogue au four : changer de regard

Un autre objet polynésien a déjà connu ce changement de statut : la pirogue de navigation. Longtemps considérée surtout comme un objet ethnographique, elle est devenue un terrain d’expérimentation scientifique.

Les voyages réalisés à bord de reconstructions de pirogues doubles, notamment Hōkūle’a, ont contribué à renouveler les discussions sur les savoirs de navigation et le peuplement intentionnel du Pacifique.

Il ne s’agit pas de mettre sur le même plan navigation océanique et cuisson des aliments. La comparaison porte sur notre regard : un objet transmis par la pratique peut contenir des problèmes scientifiques d’une remarquable complexité. Pourquoi l’ahimā’a n’aurait-il pas droit, lui aussi, à cette curiosité ?

Faire dialoguer les savoirs

Cette démarche rejoint la notion d’« écologie des savoirs » développée par le sociologue Boaventura de Sousa Santos (2011). Elle invite à ne pas opposer automatiquement savoir scientifique et connaissances dites non académiques, mais à examiner leurs domaines de pertinence, leurs limites et les conditions de leur rencontre. Il ne s’agit ni d’affirmer que tout savoir traditionnel est nécessairement scientifique, ni de considérer que les sciences académiques peuvent, seules, expliquer la totalité d’une pratique culturelle.

La question est plus féconde : que se passe-t-il lorsque les savoirs des praticiens rencontrent les instruments et les méthodes des chercheurs ?

Une personne expérimentée sait qu’une pierre convient au four ; le géologue peut étudier sa composition et son comportement sous l’effet de la chaleur. Le responsable du four reconnaît certains signes indiquant qu’il est prêt ; le physicien peut enregistrer une courbe de température. Un locuteur connaît le terme précis désignant une feuille, un geste ou une étape ; le linguiste peut documenter ce vocabulaire et étudier sa transmission.

Mā’a tahiti ahimā’a. L. Rochette, Fourni par l'auteur

Ces connaissances ne disent pas exactement la même chose. C’est précisément ce qui rend leur rencontre féconde.

Faire de l’ahimā’a un laboratoire vivant

Mon intérêt pour cet objet se situe dans cette double proximité : celle d’une pratique culturelle polynésienne familière et celle d’une chercheuse qui souhaite l’interroger avec les outils des sciences humaines tout en ouvrant le dialogue avec les sciences expérimentales. Être une chercheuse « de l’intérieur » n’exempte pas de la méthode scientifique. Cela oblige au contraire à interroger ce que la familiarité peut rendre invisible.

Mesurer la température des pierres, identifier les végétaux, comparer les aliments avant et après cuisson, enregistrer les mots employés, documenter les variantes entre familles et entre îles : autant de pistes pour transformer une pratique familière en programme de recherche interdisciplinaire.

À l’occasion de la Fête de la science 2026 et de son thème « Saveurs savantes », l’ahimā’a invite ainsi à regarder autrement ce qui se trouve déjà sous nos yeux — ou plutôt sous nos pieds. Car sous les feuilles et les pierres chaudes ne cuisent pas seulement des aliments. S’y transmettent aussi des façons d’observer, de nommer et de comprendre un milieu.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Lovaina Rochette ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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