03.07.2026 à 16:33
Charbel Cordahi, Professeur de Finance & Economie, GEM
Une banque centrale a un pouvoir de seigneuriage, hérité du Moyen Âge. Elle peut créer de façon illimitée de la monnaie. Alors comment est-il possible qu’elle puisse faire faillite ? Explication avec les cas du Zimbabwe, du Venezuela et des Philippines.
Une banque centrale ne pourrait pas faire faillite, car elle dispose du pouvoir féodal de « battre monnaie », ou seigneuriage. Ce terme désigne le privilège d’émettre de la monnaie ; il est autrefois détenu par les seigneurs féodaux, aujourd’hui par les États. Il repose sur la différence entre la valeur de la monnaie émise – comme l’or initialement – et son coût de fabrication ainsi que les intérêts perçus.
De façon théorique, une banque centrale ne pourrait faire faillite ; elle a toujours la capacité de créer de la monnaie. Cependant, les exemples du Zimbabwe, du Venezuela ou des Philippines fournissent les preuves qu’elle peut bel et bien se retrouver en situation d’insolvabilité.
Ces cas historiques mettent en évidence les limites du seigneuriage, notamment face à la dollarisation de l’économie mondiale.
Le seigneuriage contribue à maintenir la solvabilité d’une banque centrale. Ce revenu, tiré de l’émission de monnaie, renforce ses fonds propres (ses ressources) et procure de facto une source illimitée de revenus futurs. Concrètement, pour régler leurs dettes, il lui suffit de créer de la monnaie.
Le pouvoir de seigneuriage ne s’exerce que sur la monnaie nationale. Si une banque centrale peut créer sa propre devise, elle ne peut le faire avec une autre monnaie. Par exemple, seule la Banque centrale européenne (BCE) est autorisée à créer des euros.
Les réserves de change, en euro ou en dollar états-unien, deviennent alors cruciales. Sans elles, la banque centrale ne peut plus intervenir efficacement sur le marché des changes ni financer les importations essentielles à son pays. Par exemple, fin 2024, les Philippines disposaient d’une réserve de 106 milliards de dollars états-uniens fin 2024 (92,54 milliards d’euros) à l’actif du bilan de la banque centrale.
Une banque centrale diffère d’une entreprise privée. Elle ne peut pas être liquidée au sens juridique du terme. Son capital peut devenir négatif sans interrompre ses opérations de politique monétaire, de refinancement bancaire, de gestion des réserves de change ou de paiement.
Elle peut continuer à fonctionner même avec des pertes et n’est soumise à aucune exigence minimale de fonds propres. Son objectif premier reste la stabilité des prix, non des gains financiers.
Une banque centrale inscrit à son actif ses réserves en or et en devises, ainsi que des titres de dette – publique et, parfois, privée. De l’autre côté du bilan, au passif, figurent les billets en circulation ainsi que ses dettes envers les banques, le Trésor ou les autres banques centrales. Dans le langage monétaire, ces dettes sont appelées des engagements.
Si les pertes accumulées d’une banque centrale dépassent ses réserves et son capital – capitaux propres négatifs –, ou si la valeur de ses engagements excède celle de ses actifs – insolvabilité –, sa capacité à mener efficacement la politique monétaire peut être compromise.
C’est le cas lorsque :
les dettes (engagements) de la banque centrale sont libellées dans une monnaie étrangère. Au Pakistan, ils le sont en dollars états-uniens ou en yuans ;
les réserves internationales sont épuisées, comme ce fut le cas au Sri Lanka en 2022 ;
la politique monétaire est subordonnée au financement des déficits publics, comme au Zimbabwe dans les années 2000 ;
l’économie est petite et ouverte, donc exposée aux chocs extérieurs, comme à Maurice ;
le régime est en crise politique, comme en Argentine dans les années 2000.
Une banque centrale peut devenir insolvable. Ce cas de figure existe quand elle ne dispose plus des réserves internationales, notamment le dollar états-unien, nécessaires pour payer ses créanciers.
On parle alors :
d’insolvabilité technique, pour une situation dans laquelle le passif d’une banque centrale excède l’actif, même si les opérations courantes continuent de fonctionner ;
ou de défaut opérationnel, à savoir une incapacité à remplir des fonctions clés, comme la défense, le règlement des importations ou le service de la dette externe.
Les cas les plus courants de vulnérabilité surviennent dans les systèmes dits non autonomes, notamment les systèmes dollarisés. La banque centrale perd sa capacité à créer une devise de référence utilisée pour les échanges internationaux, comme le dollar – monnaie d’ancrage. Elle devient dépendante des flux de devises provenant des exportations, des investissements directs étrangers (IDE) ou des prêts extérieurs.
Du côté des économies émergentes, l’expérience montre que les banques centrales enregistrent plus fréquemment des capitaux propres négatifs ou des pertes prolongées. Ces dernières sont dues à un ratio élevé de dette publique par rapport au produit intérieur brut (PIB), à un déficit courant persistant et à l’importance des dettes (engagements) en devises – c’est-à-dire des dépôts en monnaies étrangères détenus par les banques commerciales et les administrations publiques auprès de la banque centrale.
Le résultat est différent du côté des économies avancées. Elles n’ont pas expérimenté l’insolvabilité opérationnelle – où le passif dépasse l’actif –, malgré les pertes massives liées aux achats d’actifs (obligations publiques et privées) depuis la crise de 2008 et la pandémie de Covid-19. Ces programmes ont accru leurs pertes et les ont exposées à un risque de capitaux propres négatifs, c’est-à-dire de pertes accumulées rongeant leurs fonds propres.
Dans les années 2000, la Banque centrale du Zimbabwe s’engage dans un financement massif de son déficit public à travers l’émission de dollars zimbabwéens, la monnaie nationale de l’époque. Conséquence : une hyperinflation record, dont le taux mensuel a atteint 79,6 milliards % en novembre 2008, soit un doublement des prix toutes les 24 heures. En 2009, l’abandon de cette monnaie et l’adoption du dollar états-unien ôtent toute autonomie monétaire au pays.
Le dollar zimbabwéen est réintroduit en 2019. La faiblesse des réserves de change et le financement des déficits publics entraînent une forte dépréciation du taux de change parallèle – en 2023, un dollar états-unien s’échangeait sur le marché informel à un cours deux à trois fois supérieur au taux officiel – et à une nouvelle faillite de la banque centrale.
Un second exemple est celui du Venezuela, depuis les années 2010. La banque centrale du pays a financé des déficits chroniques alimentés par la chute des revenus pétroliers et une gestion budgétaire déséquilibrée, entraînant au passage l’effondrement du bolivar, le développement d’un marché noir du dollar états-unien et une hyperinflation.
Les sanctions internationales gèlent une partie des avoirs en or et en devises, amplifiant la crise. Celle-ci est aggravée par le manque d’indépendance de la banque centrale vis-à-vis du pouvoir politique. À cela s’ajoutent des manipulations des statistiques économiques, qui érodent la confiance des ménages et des investisseurs. Il en résulte une réduction des importations, une paupérisation généralisée et une dollarisation de fait de l’économie. Au début des années 2010, plus de 90 % des transactions sont réalisées en dollars états-uniens.
La faillite de la Banque centrale du Venezuela s’est manifestée par son incapacité à mobiliser ses réserves internationales et par l’effondrement de la crédibilité du bolivar. Le financement monétaire des déficits publics et l’hyperinflation ont conduit les ménages et les entreprises à abandonner la monnaie nationale au profit du dollar états-unien.
Dans les années 1980, la Banque centrale des Philippines se retrouve en situation d’insolvabilité à la suite d’importantes opérations menées pour le compte de l’État. Elle finance notamment des programmes de crédit subventionnés, vient au secours de banques en difficulté ou accorde des garanties de change coûteuses en pleine crise. Ces interventions génèrent des pertes considérables, représentant plus de 24 % du PIB entre 1982 et 1985. Résultat : elle ne parvient plus à remplir efficacement ses missions, en perdant sa capacité à maîtriser l’inflation et à stabiliser le taux de change.
L’ancienne banque centrale est considérée comme insolvable. Par conséquent, le législateur créé la Bangko Sentral ng Pilipinas en 1993, dotée d’une autonomie et d’une capitalisation renforcées – un cas rare de « résolution institutionnelle » d’une banque centrale. Elle s’est recentrée sur ses missions essentielles. Dotée d’une plus grande indépendance et d’un bilan assaini, elle a progressivement restauré sa crédibilité et sa capacité à conduire la politique monétaire.
Charbel Cordahi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.07.2026 à 17:16
Frédérique Sandretto, Chargée d'enseignement en civilisation américaine, Université Côte d’Azur; Sciences Po
Le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis dépasse le cadre d’une simple commémoration. Survenant dans un contexte de forte polarisation politique, il suscite des débats qui illustrent la multiplication des lectures concurrentes de l’histoire. Donald Trump, comme ses opposants, cherche ainsi à s’approprier l’héritage de 1776, avec en point de mire l’approche des cruciales élections de mi-mandat qui se tiendront en novembre prochain.
Le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance, célébré le 4 juillet 2026, intervient à un moment où la mémoire nationale est devenue, aux États-Unis, un enjeu politique majeur. Rarement un anniversaire national aura été autant chargé d’enjeux symboliques, politiques et mémoriels.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche il y a un an et demi, la polarisation idéologique qui ne cesse de s’intensifier et les interrogations sur la signification contemporaine de 1776 transforment cette commémoration en un moment de redéfinition du récit américain. Loin d’être un simple rituel civique, l’anniversaire devient un miroir des tensions qui traversent la société et un instrument de légitimation pour les acteurs politiques.
La Déclaration d’indépendance demeure la matrice intellectuelle du système politique américain. Adoptée le 4 juillet 1776, elle ne se limite pas à proclamer la rupture avec la Couronne britannique : elle fonde une théorie politique reposant sur les droits naturels, le consentement des gouvernés et le droit de résister à la tyrannie.
En affirmant que « tous les hommes possèdent des droits inaliénables », elle inaugure une conception nouvelle de la légitimité politique, rompant avec les fondements dynastiques et religieux de l’Ancien Monde. La Constitution de 1787, la séparation des pouvoirs, le fédéralisme et la protection des libertés individuelles s’inscrivent dans cet horizon intellectuel.
Depuis deux siècles et demi, chaque génération politique relit 1776 à travers ses propres préoccupations : Lincoln l’invoque pour justifier l’abrogation de l’esclavage ; Roosevelt y voit un fondement moral dans le cadre de sa lutte contre les totalitarismes ; Reagan s’y réfère au nom de l’exceptionnalisme américain. Cette plasticité explique la centralité persistante de la Déclaration dans la culture politique des États-Unis.
C’est dans ce contexte qu’a été conçu le programme America 250. Son ambition dépasse largement l’organisation de cérémonies commémoratives. Il s’agit d’une entreprise de refondation mémorielle visant à produire un récit national capable de rassembler une société fragmentée.
Bien que les festivités culminent en 2026, le projet trouve son origine dans une loi adoptée par le Congrès le 22 juillet 2016 et promulguée par le président Barack Obama, créant l’United States Semiquincentennial Commission. Cette commission fédérale indépendante constitue l’organe officiel de pilotage des célébrations nationales. Elle est composée de membres désignés par le Congrès, de représentants de l’exécutif, ainsi que de personnalités issues des secteurs culturel, éducatif, patrimonial et économique. Son organisation repose sur le principe du bipartisme afin de garantir une gouvernance équilibrée et de faire de cet anniversaire un événement fédérateur dépassant les alternances politiques.
America 250 se présente comme un dispositif fédérateur, mobilisant institutions fédérales, États fédérés, écoles, universités, musées, organisations civiques et acteurs culturels. L’objectif est de faire de l’année 2026 une séquence pédagogique d’ampleur nationale, destinée à transmettre l’histoire américaine aux nouvelles générations et à réaffirmer les principes fondateurs de la République.
Cette ambition prend une dimension particulière dans un contexte où les débats sur l’esclavage, la mémoire coloniale, les discriminations ou les violences raciales occupent une place centrale dans l’espace public. America 250 se veut une réponse à la fragmentation mémorielle, un moyen de réinscrire la nation dans une continuité historique commune. Mais cette entreprise se heurte à une question fondamentale : existe-t-il encore un récit national partagé aux États-Unis ? L’initiative révèle ainsi une tension entre volonté de cohésion et pluralité des interprétations, entre pédagogie civique et instrumentalisation politique.
L’année 2026 est marquée par une multiplication d’événements sur l’ensemble du territoire. Philadelphie, lieu d’adoption de la Déclaration, constitue l’épicentre des commémorations, avec lectures publiques, conférences, rassemblements autour de l’Independence Hall et de la Liberty Bell. À Washington, le National Mall accueille concerts patriotiques, spectacles multimédias et expositions de documents historiques, dont certains rarement présentés au public. Les États fédérés organisent reconstitutions, programmes éducatifs et cérémonies civiques. L’ensemble compose une scénographie mémorielle d’une ampleur inédite, destinée à inscrire 2026 dans la longue durée des grands anniversaires nationaux.
Mais cette célébration n’est pas politiquement neutre. Les célébrations interviennent quelques mois seulement avant les élections de mi-mandat du 3 novembre prochain, ce qui confère à la mémoire nationale une dimension stratégique. Donald Trump mobilise depuis plusieurs années une rhétorique centrée sur la restauration de la grandeur américaine et sur la défense des valeurs fondatrices de la République. Dans son discours, les révolutionnaires de 1776 deviennent les précurseurs d’un combat contemporain pour la souveraineté nationale, la protection des frontières et la défense du peuple américain.
Trump cherche ainsi à inscrire son action dans une continuité historique prestigieuse et à renforcer sa légitimité dans un contexte électoral incertain. La gauche états-unienne, de son côté, insiste sur les promesses inachevées de la Déclaration et sur les luttes successives pour élargir les droits civiques. L’anniversaire devient ainsi le théâtre d’une concurrence mémorielle structurante.
Cette conflictualité s’inscrit dans une évolution historiographique plus large. Longtemps perçus comme des figures consensuelles, Washington, Jefferson, Madison ou Hamilton font désormais l’objet d’une relecture critique. Les historiens ont mis en évidence les contradictions entre les principes universalistes de 1776 et les réalités sociales de l’époque : esclavage, exclusion des femmes, traitement brutal des populations amérindiennes. Il ne s’agit pas d’un rejet, mais d’un changement de paradigme mémoriel : les fondateurs ne sont plus des icônes intouchables, mais des acteurs historiques complexes dont l’œuvre doit être contextualisée.
L’esprit des Pères fondateurs apparaît ainsi comme un ensemble de principes généraux — souveraineté populaire, limitation du pouvoir, gouvernement représentatif, méfiance envers la concentration de l’autorité — plutôt qu’une doctrine unifiée. Les désaccords entre Jefferson et Hamilton illustrent la diversité intellectuelle de la période. Les fondateurs deviennent des « ressources symboliques » mobilisées pour légitimer des projets politiques divergents.
Cette évolution marque le passage d’une mémoire consensuelle à une mémoire concurrentielle. Paradoxalement, cette conflictualité témoigne de la vitalité persistante de leur héritage : deux cent cinquante ans après 1776, les Américains continuent de débattre avec leurs fondateurs.
On l’aura compris : derrière les cérémonies et les festivités organisées à l’occasion du 250ᵉ anniversaire de l’indépendance, une lutte pour le contrôle du récit national est en cours.
En réinvestissant les symboles de 1776, Donald Trump cherche à présenter son mouvement comme le prolongement contemporain de l’œuvre des Pères fondateurs. Son objectif est moins de commémorer l’histoire que de la mobiliser au service d’une vision particulière de l’avenir du pays. Les élections de mi-mandat de 2026 constitueront un premier test de l’efficacité de cette stratégie.
Cet article est publié en partenariat avec Conférence Sciences Po.
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.07.2026 à 17:22
Léo-Paul Barthélémy, Doctorant en sciences de l'information et de la communication, Université de Lorraine

L’industrie vidéoludique ne cesse de croître partout dans le monde. Les productions en tout genre abondent et l’Ukraine n’échappe pas à la règle, y compris en temps de guerre. Entre adaptation des développeurs déplacés, mobilisation des joueurs pour lever des fonds et créations artistiques, les jeux vidéo témoignent de la guerre en cours, tout en participant à la diffusion de l’identité ukrainienne au plus grand nombre.
D’Admiral Sea Battles — premier jeu vidéo ukrainien, développé par le studio Meridian’93 à Louhansk — et Chasm : The Rift — concurrent renommé du jeu Quake — dans les années 1990 aux franchises plus récentes Metro et STALKER, l’Ukraine a vu l’apparition de divers jeux vidéo qui ont marqué leurs époques respectives. Depuis quelques années, de nombreuses productions sont influencées par la guerre et agissent de plus en plus comme des vitrines culturelles pour un pays désireux de faire connaître à la fois son passé et son présent.
De petits jeux indépendants ont vu le jour pour sensibiliser le public aux conséquences de la guerre — un objectif d’autant plus important pour leurs créateurs que certains d’entre eux ont directement subi l’impact des attaques russes. Ces créations s’inscrivent plus largement dans une forme de résistance dans le cyberespace, allant de la simple démonstration de résilience jusqu’à des jeux pouvant causer des cyberattaques visant la Russie, comme Play for Ukraine.
En 2022, les jeux développés dans l’urgence, souvent avec des moyens limités, s’appuyaient davantage sur les narratifs héroïques et les mobilisations citoyennes. Ukrainian fArmy, par exemple, propose aux joueurs de contrôler un tracteur qui doit remorquer des véhicules russes, en référence aux actions spontanées de certains agriculteurs ukrainiens.
L’un des jeux les plus en vogue dans le monde est sans aucun doute Minecraft, qui compte autour de 200 millions de joueurs mensuels en 2026. De nombreux projets ont vu le jour dans ce jeu sandbox en faisant appel à la créativité des joueurs pour restaurer des lieux ukrainiens emblématiques, souvent détruits ou capturés, dans une logique culturelle et patrimoniale, à l’exemple de MINESALT.
Propulsé par la plate-forme gouvernementale ukrainienne de dons UNITED24 et les créateurs français de l’équipe Endorah, le projet a pour but d’enseigner aux joueurs l’histoire de l’une des plus grandes mines de sel au monde. Celle-ci est située dans l’oblast de Donetsk, à Soledar, une ville sous occupation russe depuis 2023 après avoir longtemps été une forteresse où se sont déroulés des combats intenses.
Les joueurs peuvent parcourir plus de 500 kilomètres de galeries tout en ramassant des cristaux de sel dissimulés. Tout au long du parcours, un travail de storytelling poussé a été pensé en insérant les avatars virtuels des ambassadeurs d’UNITED24. Soledar étant toujours occupée en 2026, cette patrimonialisation virtuelle constitue une alternative utile pour faire visiter les lieux à distance et en temps de guerre.
D’autres joueurs — ainsi que le conseil municipal de la ville, occupée par les Russes depuis mai 2022 après une terrible campagne de bombardements — ont planché sur la reconstruction de Marioupol, en s’appuyant sur des données en sources ouvertes telles que des images satellites, des cartes et des vues panoramiques. Ils se sont attelés à « rebâtir », entre autres, le théâtre dont le bombardement le 16 mars 2022 a causé la mort de centaines de civils, ainsi que la fresque murale Milana, créée en 2015 en hommage à une petite fille grièvement blessée, et démolie en 2022 par les Russes.
Pour les participants, il n’est pas seulement question de reconstruire dans le numérique, mais aussi et surtout de préserver l’identité d’une ville.
Un autre internaute a quant à lui passé près de quatre mois à reconstruire 8 rues principales et 93 bâtiments de Kharkiv, à l’échelle réelle (1 :1), par temps hivernal. Il explique avoir eu recours aux photographies sous de multiples angles ainsi qu’à Google Earth pour mener à bien son projet, démontrant l’apport de ces outils dans un format vidéoludique.
Dans un autre registre, tout aussi populaire, Counter-Strike fait partie des jeux les plus influents dans le monde depuis le début des années 2000. Ce jeu de tir, compétitif et omniprésent sur la scène e-sport, met en concurrence des équipes de terroristes et d’antiterroristes qui s’affrontent sur plusieurs cartes (ou maps, dans le jargon des joueurs).
L’une des plus grandes équipes de ce jeu, Natus Vincere (NAVI), s’est fait remarquer en remportant de nombreux tournois majeurs, notamment sur la version Counter-Strike : Global Offensive (CS :GO). En février 2022, l’équipe était composée de joueurs ukrainiens et russes, ce qui a provoqué des problèmes en interne pour la structure.
Par la suite, les joueurs russes ont progressivement quitté le roster jusqu’en 2023, laissant place à une internationalisation de l’équipe avec l’arrivée de nouvelles nationalités. Le joueur star ukrainien, Oleksandr « s1mple » Kostyliev, s’est positionné publiquement pour dénoncer l’invasion russe, tout en réalisant des dons, par exemple pour financer une ambulance. NAVI a en outre organisé des initiatives caritatives, comme, en 2022, le projet BORN TO BE BRAVE mis au point avec d’autres équipes, et a aussi réalisé un documentaire intitulé « Leaving Home », qui évoque la trajectoire de fans déplacés à cause de la guerre.
En 2023, le plus grand quotidien finlandais, Helsingin Sanomat, a créé la map « de_voyna » (« Voyna » signifiant « guerre » en russe) avec pour objectif de créer une newsroom virtuelle accessible aux joueurs russes. Cet environnement jouable est complété par un bunker au sein duquel sont affichées de multiples photographies de massacres ou de destructions en Ukraine. Trois ans après sa parution en mai 2023, la carte compte plus de 20 000 abonnés et plus de 58 000 visites.
Dans la dernière version du jeu, une ancienne carte emblématique, « de_cache », a été mise à jour pour réintégrer la scène compétitive. Située en Ukraine, elle représente une cache d’armes à proximité immédiate de la centrale de Tchernobyl. La nouvelle version fait apparaître le monument aux liquidateurs, le réacteur n°4 de la centrale ou encore une horloge arrêtée à 1h26, trois minutes après l’explosion, horaire qui correspondrait au déclenchement de l’alarme incendie. On y aperçoit aussi les autobus utilisés alors pour évacuer les civils, des poupées abandonnées ou encore la fameuse grande roue de Pripyat, indiquant le souhait des développeurs d’ancrer davantage le décor ukrainien.
Par ailleurs, certaines de ces cartes virtuelles ont parfois des effets financiers directs dans le monde réel, comme The Donation Map qui reprend la place de l’Indépendance (Maïdan) dans Fortnite. Celle-ci, pensée conjointement par l’agence de communication Havas Play et UNITED24, a permis de convertir le temps de jeu des joueurs en dons pour financer un dispensaire, dans l’oblast de Mykolaïv.
Ces dernières années, un réel engouement s’est formé autour des jeux consacrés à l’histoire de l’Ukraine. Toujours en développement, Bygoner et Sich promettent des aventures et des explorations aux XVIe et XVIIe siècles, avec la possibilité pour les joueurs d’incarner des Cosaques.
Quant au city-builder Ostriv, initié en 2014 à la suite du début de la guerre en Ukraine par un jeune natif de Kharkiv, il est question de gouverner une bourgade ukrainienne du XVIIIe siècle. Le créateur s’est inspiré de ses voyages dans les Carpates et de visites dans de nombreux lieux, y compris des musées ukrainiens, pour élaborer les bâtiments et textures du jeu. La bande-son du jeu est composée par trois musiciens, eux aussi de Kharkiv.
Studio réputé, GSC Game World, qui a vu le jour en 1995, est à l’origine des licences Cossacks et S.T.A.L.K.E.R. Les employés ont dû travailler dans des conditions complexes du fait de la guerre, une partie de leurs équipes ayant été déplacée et des membres ayant été mobilisés. L’un d’entre eux, Volodymyr Yezhov, est décédé dans la bataille de Bakhmout en décembre 2022. En dépit de ces circonstances, le studio est parvenu à sortir en 2024 S.T.A.L.K.E.R. 2 : Heart of Chornobyl, et y a glissé de nombreuses références à la culture ukrainienne mais aussi à la guerre en cours : on y retrouve des mosaïques et des tridents, le poème Kateryna de Taras Chevtchenko ou encore un endroit avec l’inscription « Укриття », soit « abri », en référence aux lieux sûrs où se réfugier lors des raids aériens. Le jeu est d’ailleurs apprécié par les soldats ukrainiens.
Le studio 4A Games reconnaît une influence significative de la guerre sur les thèmes du jeu Metro 2039, certains de ses développeurs ayant dû coder en se branchant sur des générateurs de secours. L’histoire est fortement inspirée du roman dystopique éponyme Metro 2033, de l’écrivain moscovite Dmitri Gloukhovski, lui-même en exil.
Un autre studio ukrainien, Frogwares, a sorti Sherlock Holmes : The Awakened et en a aussi profité pour communiquer sur les conditions de travail des développeurs, tout en insérant des références à la guerre dans le jeu. On y retrouve, entre autres, un bateau coulé du nom de Moskva, le même que portait le croiseur russe détruit en mer Noire en 2022.
Quant à l’agence de communication et d’édition ukrainienne Palaye, elle soutient la visibilité internationale de l’industrie vidéoludique du pays, notamment en organisant des événements réels ou virtuels tels que l’Ukrainian Games Festival. Elle réalise aussi des opérations caritatives, notamment avec la fondation Leleka, qui soutient les soignants au front.
Ces productions vidéoludiques prennent source, parfois, dans la littérature. The Hollow, situé dans une réalité alternative des années 1960, s’inspire fortement du roman Les Chasseurs de tigres de l’écrivain Ivan Bagrianyi, figure ukrainienne majeure du XXe siècle. Entre fiction assumée et emprunts historiques, le jeu promeut la résilience face à un système totalitaire, faisant écho au parcours de vie tumultueux de l’écrivain entre exil forcé, prison et camps soviétiques.
Alors qu’une crise de santé mentale avérée par l’OMS sévit en Ukraine et que les traumatismes psychologiques inhérents à la guerre se décuplent, certains développeurs ont plutôt fait le choix de concentrer leurs créations sur le quotidien des civils.
Les créateurs d’Ukraine War Stories, jeu non commercial, ont été directement touchés par les événements puisque l’un d’entre eux s’est retrouvé pris au piège à Boutcha, lors de l’occupation russe. Les récits sont inspirés par de véritables témoignages oculaires. Les sources empruntées pour les trois histoires proposées (Hostomel, Boutcha et Marioupol) sont explicitement mentionnées. Cette volonté se retrouve également dans Twenty-second : Stories of Underground Kharkiv. Se voulant antimilitariste, ce jeu, à mi-chemin entre le roman visuel et un récit interactif, plonge le joueur dans le métro de Kharkiv, où il incarne un professeur d’histoire réfugié là avec ses compatriotes durant six jours.
Dans le même esprit, Hollow Home, jeu de rôle en perspective isométrique déjà primé plusieurs fois, invite le joueur à se placer dans la peau de Max, 14 ans, qui s’aventure dans une ville attaquée.
Parfois, ces contenus prennent une dimension transmédiatique, au service direct d’enjeux sécuritaires prééminents. Ainsi, le personnage iconique de S.T.A.L.K.E.R. 2 : Heart of Chornobyl, Skif, a été réutilisé dans une campagne de communication menée conjointement par le studio et le ministère des situations d’urgence d’Ukraine.
Ce spot a pour but d’informer les jeunes sur les dangers des mines, alors que l’Ukraine est aujourd’hui considérée comme le pays le plus miné au monde, près de 22 % du territoire étant contaminé selon les Nations unies.
Ces productions relaient des récits, des références, des faits ou des témoignages au travers de créations variées toutes plus différentes les unes des autres. Des pays comme la Chine ou les États-Unis ont depuis longtemps saisi l’importance des jeux vidéo et les incorporent dans leurs stratégies numériques de soft power pour atteindre des audiences internationales.
Aussi, ces jeux, qui incluent de nombreux narratifs visuels, revêtent des rôles variés en temps de guerre : échappatoire émotionnelle, aide à la reconstruction patrimoniale ou encore documentation historique. À l’instar du reste de la société civile, les acteurs de cette industrie s’investissent pour leur pays en optant pour des dispositifs caritatifs ou informationnels, destinés à financer des projets humanitaires, médicaux et militaires. Jouer avec les émotions et inciter à la créativité sont deux moyens de capter des audiences peu ou prou sensibles aux enjeux patrimoniaux et culturels, alors même que la culture ukrainienne a fait l’objet de répressions et d’effacements au fil des siècles.
En parcourant les commentaires relatifs à certains jeux susmentionnés, il est fréquent d’y lire des avis polarisés : certains se félicitent du recours aux jeux vidéo pour évoquer la guerre différemment, alors que d’autres y voient une certaine forme de propagande malvenue. L’appropriation se fera, comme pour toute œuvre culturelle, en fonction des sensibilités de chacun. Ceci étant, il est difficile d’ignorer leur rôle dans la diffusion de l’identité ukrainienne. De fait, ce travail vidéoludique et mémoriel se joue tant en Ukraine qu’à l’étranger.
Léo-Paul Barthélémy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.