01.01.2026 à 16:47
Marchés prédictifs en ligne : miser sur un résultat sportif… ou sur la guerre en Ukraine
Texte intégral (3258 mots)
Certains parient sur l’issue de tel ou tel événement sportif. D’autres sur l’évolution à court terme d’un indicateur économique largement suivi. D’autres encore – parfois les mêmes – engagent des sommes importantes sur des questions nettement plus discutables d’un point de vue moral, comme la prise d’une ville en Ukraine par l’armée russe. Les sites permettant ce type de paris sont en plein essor.
Un marché prédictif n’est pas tout à fait un site de paris. C’est un dispositif de spéculation collective dans lequel des participants achètent et vendent des contrats indexés sur la réalisation d’un événement futur précisément défini (« X aura lieu avant telle date », « Y gagnera l’élection », etc.). Le prix de ces contrats fluctue en fonction de l’offre et de la demande : plus un événement est jugé probable par les participants, plus le contrat associé est recherché et plus son prix augmente.
À la date fixée – ou une fois l’événement tranché – le marché est résolu : si l’événement s’est bien produit, le contrat correspondant est payé à sa valeur maximale, tandis que les contrats perdants deviennent sans valeur. Les gains ou pertes des participants dépendent donc du prix auquel ils ont acheté ou vendu ces contrats avant la résolution.
Parce qu’ils incitent ceux qui disposent de bribes d’informations utiles à investir, et agrègent donc le savoir d’un maximum d’acteurs sur un événement, ces marchés se révèlent souvent étonnamment précis. Aux États-Unis, des marchés de paris très organisés consacrés à l’issue de l’élection présidentielle ont existé de la fin du XIXe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, notamment à New York. Paul W. Rhode et Koleman S. Strumpf ont montré que ces marchés ont fait preuve d’une précision remarquable, à une époque pourtant dépourvue de sondages scientifiques. Dans quinze élections présidentielles entre 1884 et 1940, le candidat favori un mois avant le scrutin a presque toujours remporté l’élection, avec une seule véritable exception.
Les versions décentralisées, comme Polymarket et Kalshi, ajoutent un avantage, selon leurs promoteurs : elles fonctionnent sans intermédiaire central, reposent sur la blockchain et permettent des échanges mondialisés, en résistant aux réglementations nationales (ces sites sont par exemple interdits en France). Mais cette décentralisation a un revers fondamental : le système ne peut pas, à lui seul, savoir ce qui se passe dans le monde réel. Il doit donc s’appuyer sur des oracles, c’est-à-dire des sources externes (médias, bases de données, experts, indicateurs publics) chargées de confirmer si un événement s’est effectivement produit. Lorsque la réalité est ambiguë, ces oracles peuvent être contestés. D’où la nécessité de mécanismes d’arbitrage humains, censés trancher les litiges : votes communautaires, comités de résolution ou décisions manuelles. Ces moments, où l’interprétation humaine reprend le dessus, constituent précisément le point de fragilité des marchés prédictifs décentralisés, car ils ouvrent la porte aux erreurs, aux biais… et parfois aux manipulations.
Entre vulnérabilités et défis informationnels : parier sur la guerre en Ukraine
Ces marchés de prédiction en ligne, en pleine croissance depuis plusieurs années, donnent à leurs utilisateurs la possibilité d’ouvrir des paris sur n’importe quel thème, y compris sur les sujets géopolitiques les plus sensibles.
Dernièrement, on constate l’existence de très nombreux paris portant sur la guerre en Ukraine, particulièrement documentée et suivie, et donc propice à une multiplicité de paris variés : pertes territoriales, échéances de cessez-le-feu, escalade nucléaire ou rencontres entre dirigeants sont au cœur des questions les plus convoitées. Derrière chaque prévision publiée se joue le sort de milliers de personnes dans la vraie vie. Mais pour les joueurs, les drames vécus par des individus concrets sur le terrain relèvent d’un simple jeu de spéculation. Certains de ces paris brassent des dizaines de millions de dollars.
Polymarket, premier site de marché prédictifs en termes de mises, a été fondé en 2020 par Shayne Coplan, brièvement devenu le plus jeune self-made milliardaire au monde. Simple d’accès, il permet aux internautes de parier en cryptomonnaies sur toutes sortes d’événements : rencontres politiques, compétitions sportives, actualités financières et culturelles. Cette pratique connaît un essor considérable, notamment depuis l’élection présidentielle américaine de 2024, au point que certains suggèrent que les prédictions étaient alors plus fiables que les sondages dans plusieurs États indécis.
Ce succès s’explique aussi par un environnement propice au développement des cryptomonnaies, dont l’usage ne cesse de croître depuis quelques années.
Plusieurs prédictions sur la guerre en Ukraine ont été fébrilement relayées durant la première moitié de 2025. Le premier exemple est celui de l’accord minier qui devait être signé par Donald Trump sur l’Ukraine au mois de mars. Malgré l’absence d’un tel accord, la plate-forme a été manipulée par une « baleine crypto » (quelqu’un qui détient une quantité massive d’une cryptomonnaie) qui a pu faire pencher la décision en sa faveur, avec en prime un remboursement impossible pour les parieurs lésés. À ce titre, Polymarket a répondu aux demandes des utilisateurs en précisant que le marché avait été résolu conformément au protocole.
Le second exemple porte sur la tenue du président ukrainien : il était question de parier sur le fait que Volodymyr Zelensky porterait un costume avant juillet 2025. Ce qui semble en apparence assez simple à prouver s’est en réalité avéré extrêmement compliqué, le critère de résolution et de validation du pari ayant été mal défini sur le site.
Derek Guy, spécialiste influent de la mode masculine, a indiqué que « la question était mal formulée » puisque la définition d’un costume peut varier, selon l’aspect technique du vêtement ou de l’attente sociale qu’on lui attribue. Alors que plus de 240 millions de dollars ont été échangés sur ce pari, le débat continue dans les commentaires, plusieurs mois après sa clôture. Courant novembre 2025, on dénombrait près de 100 paris possibles sur divers aspects relatifs à la guerre en Ukraine.
Un autre débat a émergé de la carte interactive Polyglobe, fondée par Le Pentagon Pizza Watch (PPW), un tracker qui surveille l’activité des restaurants autour de bâtiments gouvernementaux américains, en vue d’anticiper des actions stratégiques et militaires importantes. La visualisation des paris Polymarket sur une carte interactive est complétée par des données en sources ouvertes (OSINT), comme des tweets.
Il s’agissait pour les parieurs de prédire si l’armée russe allait réussir à capturer la ville de Myrhorod d’ici le 15 novembre. Les pronostics se basaient sur une carte du think tank Institute for the Study of War (ISW). Juste avant la clôture du pari, cette carte a indiqué une avancée russe à l’intérieur de la ville. La zone est apparue en rouge, donc aux mains de la Russie ; les parieurs ont été payés ; puis la carte a été corrigée peu de temps après. L’ISW a confirmé par la suite que la modification n’avait pas été approuvée en interne, ajoutant un système d’annotation tout en dénonçant l’utilisation de ses cartes par des spéculateurs.
Polyglobe a rapidement choisi de changer d’outil cartographique, et de passer désormais cette fois-ci par la carte interactive et collaborative de DeepStateMap.Live, qui affiche l’évolution quotidienne de la ligne de front en Ukraine. Les représentants de ce dernier site ont à leur tour dénoncé le réemploi non souhaité de leurs données à des fins de spéculation, PPW finissant par s’excuser et par retirer la carte. Ces changements et rétractations rapides illustrent bien la zone grise réglementaire dans laquelle évoluent ces nouveaux outils spéculatifs.
Une culture du jeu qui varie, une technologie qui s’en affranchit
La question morale est inévitable : comment est-il possible de parier sur la guerre, de surcroît dans un contexte où les combats s’intensifient et où les civils ukrainiens sont attaqués quotidiennement ?
Une première piste de réflexion est peut-être celle de la culture du jeu, qui varie considérablement d’un pays à un autre. Dans celle anglo-saxonne, dont est issu le fondateur de Polymarket, il n’existe aucun tabou en ce qui concerne les paris. Au Royaume-Uni, c’est même un « sport national », où il est possible, par exemple, de spéculer sur divers détails de la vie de la famille royale.
Cette conception de la prédiction est très différente de celle que nous avons en France, où l’Autorité nationale des jeux (ANJ) régule, entre autres, les sports sur lesquels il est possible de miser. Au niveau de l’Union européenne, il existe des socles juridiques communs et des initiatives de régulation, mais chaque membre fixe ses propres règles. Celles-ci sont d’autant plus disparates qu’elles sont désormais contournables par la décentralisation offerte par la blockchain, laquelle permet de se passer d’intermédiaires financiers soumis aux réglementations nationales. Le recours aux cryptomonnaies permet ainsi à ces plates-formes de contourner les interdictions bancaires, y compris dans les pays où Polymarket est interdit, comme en France, indépendamment des outils de contournement géographique tels que les VPN.
Au-delà des contraintes juridiques et des offres des bookmakers, ce sont aussi nos valeurs qui influencent nos limites philosophiques de ce qui est acceptable. Rappelons que les spéculations sur l’issue des conflits ne datent pas d’aujourd’hui. Entre autres exemples, en 1691, bien longtemps avant notre ère numérique, des paris avaient été pris en Angleterre sur l’issue de la bataille de Limerick en Irlande, qui opposa les partisans de Jacques II à ceux de Guillaume d’Orange.
Quelles limites pour le marché de la prédiction ?
Indéniablement, ces paris qui relèvent de vie et de mort, de guerre et de paix et d’enjeux géopolitiques lourds, posent des questions morales, mais ils nous interrogent aussi quant à toutes ces données du front rapidement diffusées et réinterprétées. Il est également établi que les jeux de hasard favorisent des problèmes psychologiques et émotionnels, sans occulter leur aspect addictif. Une étude de 2023 pointait les biais structurels qu’ils posent, notamment avec le phénomène de paris irrationnels.
Ce marché nous questionne aussi sur la vérification de l’information : les paris prédisent-ils seulement le cours des événements ou ont-ils un impact sur ces derniers ? Qui est légitime pour définir les contours d’un critère de résolution d’une issue ? La manipulation cartographique évoquée précédemment aurait pu poser des soucis de désinformation conséquents, surtout à un moment crucial de la guerre où chaque kilomètre carré capturé par des soldats est commenté en temps réel dans la presse.
L’instrumentalisation de ces données pour la spéculation menace l’intégrité de notre connaissance de la guerre, en mettant une pression supplémentaire sur les analystes qui traitent déjà de grands volumes d’informations, tout en sapant l’image des cartes militaires en ligne. Ceci est d’autant plus dangereux que des paris similaires existent sur à peu près tous les autres théâtres militaires en cours dans le monde.
Enfin, ces exemples nous rappellent les limites de ces plates-formes décentralisées qui font fi de toutes barrières éthiques et techniques. Miser sur le dresscode d’un président n’a évidemment pas la même signification morale que spéculer sur la capture d’un village de l’oblast de Donetsk. Est-il acceptable de parier sur la sécurité de civils et de mettre cela au même niveau que le résultat d’un match de football ? Il est sans doute temps de fixer une limite, a minima celle de l’empathie, pour éviter que la guerre ne soit reléguée à un divertissement, ce qu’elle n’est certainement pas.
Léo-Paul Barthélémy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
31.12.2025 à 11:24
« Le Tchékiste », un film culte en Russie sur la terreur léniniste, écrit par Jacques Baynac
Texte intégral (3080 mots)

Jacques Baynac, romancier, historien et militant français de gauche, avait beaucoup travaillé sur la période soviétique. Il a notamment rédigé le scénario d’un film devenu culte en Russie : « Le Tchékiste » montre les crimes de la Tchéka, la police politique créée sous Lénine et largement remise à l’honneur dans la Russie d’aujourd’hui.
En Russie, le 20 décembre reste appelé dans la population la « journée du tchékiste », même si, depuis 1995, son nom officiel est la « journée des travailleurs des organes de sécurité de la Fédération de Russie ». Ce jour-là, les employés et les « anciens » du FSB et de son prédécesseur d’avant la chute de l’URSS – le KGB, qui a lui-même succédé au NKVD et à la Tchéka révolutionnaire – rendent hommage à cette police politique qui, depuis sa création le 20 décembre 1917, a assassiné et déporté des millions de leurs compatriotes. Vladimir Poutine a lui-même réactivé ces célébrations et réhabilité le terme de « tchékiste ».
À l’inverse, au moins jusqu’au tournant répressif très violent qui a été pris dans le pays en 2021, des Russes qui déplorent les crimes soviétiques postaient souvent sur les réseaux sociaux, le 20 décembre, un lien ou des photos renvoyant à un film de 1992, Le Tchékiste, dont le scénario, basé sur un roman soviétique, a été écrit par Jacques Baynac (1939-2024), fils d’instituteurs du Lot.
Lorsque Jacques Baynac, historien, romancier et scénariste, est mort à quatre-vingt-quatre ans le 3 janvier 2024, plusieurs articles ont récapitulé diverses étapes de sa vie longue et riche. Ils évoquaient le plus souvent son œuvre d’historien, bien sûr, mais aussi son refus de faire son service militaire pendant la guerre d’Algérie ; sa proximité passagère avec le trotskisme ; sa participation à la librairie La Vieille Taupe ; son opposition absolue à la « gangrène » du négationnisme (il la dénonce dans un article paru dans Libération le 25 octobre 1980) ; son rapport à mai 1968 et son appartenance à la gauche radicale : Baynac s’est trouvé au croisement de plusieurs aventures collectives de sa génération.
En revanche, sa détermination à dénoncer, dès les années 1970, les violences politiques exercées en URSS dès Lénine n’a été que peu rappelée.
Le Tchékiste, un film de 1992 sur la base d’un roman de 1923
Le livre sur lequel repose ce film – un roman très autobiographique de Vladimir Zazoubrine (1895-1938) – est paru en français en 1990. Écrit en 1923, avant la mise au pas de la littérature soviétique par le Parti, il n’a été publié en URSS qu’en 1989. Il porte, en russe, le titre Le Copeau, « Щепка » (Chtchepka), qui renvoie à l’expression « Quand on coupe du bois, les copeaux volent », généralement traduite par « On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ».
Dans ce titre russe, l’accent est donc mis à la fois sur l’insignifiance des victimes et sur la question fondamentale du texte, celle du but et des moyens, déjà amplement traitée par Dostoïevski. En revanche, le titre français met en relief l’homme qui exerce les répressions sommaires : le « héros », Sroubov, un homme aux « yeux de verre », est le chef local de la Tchéka, alors qu’il est issu de l’intelligentsia. Le préfacier à l’édition française, l’écrivain né en URSS Dimitri Savitski (1944-2019), note les trois thèmes mêlés dans ce roman : « l’abattoir sanglant » – les répressions –, sa « justification par la révolution » et « la destruction du matériau humain, à savoir la folie […] du tchékiste Sroubov ». Sans doute un quatrième thème, assez courant dans la littérature soviétique des années 1920, pourrait-il être ajouté : l’attitude du membre de l’intelligentsia face à la révolution qui exige de lui une transformation abrupte et totale de ses valeurs.
Jacques Baynac a rédigé, à partir de ce roman, un scénario ensuite tourné par le cinéaste Alexandre Rogojkine (1949-2021) dans le cadre d’une coproduction franco-russe. Ce film daté de 1992 montre l’horreur des exactions commises par la Tchéka dès les toutes premières années du pouvoir bolchevique et se veut une réflexion sur le rapport entre violence, terreur et révolution.
Pour l’essentiel, il consiste en une succession de scènes similaires : les séances d’une « troïka », cette commission de trois personnes, qui juge en quelques minutes et condamne systématiquement à mort ; les exécutions collectives des condamnés dans les sous-sols ; les évacuations de leurs corps morts, chargés comme des carcasses animales dans les bennes de camions. C’est une société que l’on extermine.
Une femme au physique de paysanne lave les sols et nettoie le sang versé : personne ne se soucie de ce peuple qu’elle incarne et qui ne participe pas aux massacres, même s’il en est le témoin. Finalement, Sroubov dont le père a été fusillé, perd la raison.
Des interrogations sur Lénine et un livre sur Kamo
Baynac, ayant « déjà lu des livres sur la terreur rouge », aurait compris dès les années 1963-1965 que, « le problème [du communisme], c’était le léninisme ». Ce qui était loin d’être le point de vue le plus répandu dans la gauche française de l’époque. (Sauf mention complémentaire, tous les commentaires de Jacques Baynac viennent d’une interview de lui, réalisée par l’autrice à Cahors, le 21 avril 2022. De nombreux éléments biographiques viennent également de cette interview.)
Parti volontairement en exil pour échapper à la conscription, le jeune homme revient en France en 1966 et commence à s’intéresser à la Russie : il suit notamment, à l’EHESS, les cours de George Haupt et d’Alexandre Benningsen.
C’est en découvrant l’histoire du bolchevik Kamo dans la biographie de Staline rédigée par Boris Souvarine, qu’il a l’idée de consacrer un livre à ce personnage peu ordinaire : Arménien élevé en Géorgie et passé comme Staline par le séminaire de Tbilissi, Kamo (1882-1922), Simon Ter-Petrossian de son vrai nom, ami de Lénine, a été chargé, à partir de 1906 au moins, des « expropriations », c’est-à-dire qu’il procurait au Parti argent et armes par tous les moyens, y compris par des attaques armées.
Déjà, Baynac s’intéresse donc aux pratiques du parti bolchévique du vivant de Lénine. Il s’appuie sur des sources disponibles en France, mais aussi en URSS : grâce à son contrat avec Fayard, il passe trois semaines à Moscou, Bakou et Tbilissi, pendant l’été 1970 ou 1971. Il voyage seul, ne parle pratiquement pas le russe, mais, racontera-t-il, une employée de l’Intourist l’attend à chaque étape pour lui organiser ce dont il a besoin, depuis les réservations d’hôtels jusqu’aux projections de films et aux rencontres éventuelles. Kamo, l’homme de main de Lénine, sort en 1972.
D’autres livres sur la révolution
Baynac publie, deux ans plus tard, une étude collective sur la révolution de 1905 (Sur 1905, Éditions Champ libre, 1974) puis, en 1975, La Terreur sous Lénine (1917-1924). Entre ces deux livres, un événement s’est produit : L’Archipel du Goulag a commencé à paraître à Paris et une partie de la gauche française prend, un tant soit peu, conscience de l’ampleur des crimes soviétiques.
À lire aussi : « L’Archipel du Goulag » : trois tomes qui ont ébranlé le communisme
La Terreur sous Lénine, livre conçu par Baynac « en collaboration avec » Alexandre Skirda, spécialiste des anarchistes russes, et l’universitaire Charles Urjewicz, relance les débats. En effet, il inclut des textes qui, publiés dans les années 1920, en français pour la plupart, démontrent que l’usage de la terreur par Lénine pouvait être connu dès cette époque.
En outre, dans un article introductif, intitulé « Socialisme et barbarie », Baynac confirme que la terreur policière était utilisée sous Lénine déjà et qu’il n’y a donc pas de sens d’« accabler Staline pour mieux absoudre Lénine ».
Baynac est ici sur la même position que Soljenitsyne dans L’Archipel du Goulag, mais aussi que Vassili Grossman dans Vie et destin – un roman dont le KGB et le Comité central du PCUS ont empêché la parution au début des années 1960. En revanche, contrairement à Soljénitsyne, Baynac considère que Marx ne peut pas être rendu responsable de cette terreur : Lénine aurait créé « un capitalisme d’État policier. Qui n’a strictement rien à voir avec le projet de Marx ».
Le débat relancé porte donc sur le terrifiant bilan de la terreur soviétique, les origines de celle-ci, mais aussi les aveuglements occidentaux.
La perestroïka et le cinéma
La perestroïka offre à Baynac de nouvelles opportunités. En effet, Pierre-André Boutang, responsable des émissions culturelles sur FR3 et de la mythique émission Océaniques, puis, à partir de 1992, directeur délégué aux programmes de La Sept-Arte, s’intéresse beaucoup à ce qui se passe à l’Est et propose à l’auteur de Kamo de repérer, pour FR3, les films documentaires qui sont alors produits en URSS.
À partir de 1988, Baynac se rend donc, dira-t-il, à peu près tous les mois en Russie et organise des soirées thématiques sur Arte. Puis il propose à cette chaîne de produire sept films sur l’histoire soviétique en adaptant sept œuvres littéraires (en fait, il parlait de « six films », car il n’avait pas voulu que l’un des sept lui soit attribué). Ayant une vraie passion pour la littérature russe – « Comment, sans elle, comprendre la Russie ? », demandait-il –, il choisit lui-même les livres à adapter, selon « une logique historique, chronologique », et écrit les scénarios. « Ensuite, Arte a négocié avec Lenfilm, les studios de cinéma de Leningrad. Je n’ai pas suivi les tournages, il n’y a pas eu de réunions de travail. » Il n’a pas non plus choisi les réalisateurs et trouvait certains d’entre eux trop « nationalistes ».
Son choix d’auteurs témoigne d’une connaissance fine de la littérature russe et soviétique : Léonid Andreev pour 1905, Mark Aldanov sur février 1917, Vsevolod Ivanov pour 1920, Vladimir Zazoubrine sur la terreur rouge, Sergueï Zalyguine (Au bord de l’Irtych) sur la collectivisation des campagnes, Lidia Tchoukovskaïa (La Plongée) sur les purges d’après la Seconde Guerre mondiale, Andreï Bitov pour la Russie de la perestroïka. Tournés par des réalisateurs différents, ces sept films sont diffusés sur Arte à partir de janvier 1993, comme pour expliquer aux Français ce qui s’est passé en URSS pendant plus de sept décennies.
Six de ces films sont, aujourd’hui, à peu près oubliés. Pas Le Tchékiste, dont le scénariste répondait, en 2022, par un oui très net à la question suivante : « Peut-on considérer ce film comme la continuation de votre travail sur la terreur et Lénine, un travail commencé dans les années 1960 ? »
Mais Baynac a cessé, vers 1994, de s’intéresser à la Russie, « d’autant – disait-il – que les archives s’ouvraient et que c’était aux historiens russes de faire le travail historique », et il ignorait tout du statut culte qu’a, en Russie, Le Tchékiste, ce long-métrage devenu un symbole pour ceux qui refusent d’oublier, de justifier et de banaliser les crimes soviétiques.
Dimitri Savitski écrivait dans la préface française du Tchékiste : « Évoquer l’attitude du KGB envers son passé n’est pas un exercice gratuit, car le sort du pays dépend en grande partie de cette organisation. » Ni Savitski, ni Baynac, ni Rogojkine ne se doutaient sans doute à quel point.
Cécile Vaissié ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
30.12.2025 à 12:31
La reconnaissance du Somaliland par Israël : un cadeau empoisonné ?
Texte intégral (1759 mots)
Israël vient de devenir le premier pays à reconnaître l’indépendance du Somaliland, plus de trente ans après que celui-ci se soit de facto totalement détaché de la Somalie. À travers cette décision, Tel-Aviv cherche à obtenir une place forte sur la très stratégique mer Rouge, à faire pencher en sa faveur les équilibres géopolitiques régionaux et, possiblement, à expulser vers ce territoire de la Corne de l’Afrique de nombreux Palestiniens. Le Somaliland se réjouit de cette première reconnaissance internationale, mais est-il vraiment positif pour lui de se retrouver ainsi l’obligé d’Israël ?
Le 26 décembre dernier, Israël a surpris le monde entier en reconnaissant officiellement l’indépendance du Somaliland. Quelles sont les motivations de cette annonce inattendue, et quelles conséquences peut-elle avoir ?
Une anomalie diplomatique
L’État du Somaliland, formé en 1991, est indépendant à tous points de vue, mais Israël est le premier État souverain à le reconnaître. Pour tous les autres pays et les organisations internationales, le Somaliland (4,5 millions d’habitants) reste sous le contrôle de l’État somalien, duquel il a fait sécession après avoir subi une guerre aux allures de génocide à la fin des années 1980.
Aujourd’hui, l’État fédéral somalien est en proie aux attentats commis par les organisations Al-Chabaab et État islamique, connaît un niveau de violence élevé et un degré de corruption à battre tous les records.
En comparaison, le Somaliland est un havre de paix démocratique et stable, qui jouit de sa propre Constitution, d’un système politique et électoral qui fonctionne plutôt bien, de sa propre monnaie et de sa propre armée.
Le président Abdirahman Irro avait certainement besoin de cette bonne nouvelle. Après sa victoire le 13 novembre 2024, son gouvernement s’est enlisé dans des conflits claniques et a fait peu de progrès sur les fronts critiques de l’emploi des jeunes, de la croissance économique et de la lutte contre l’inflation. Après l’annonce israélienne, des foules en liesse sont descendues dans les rues de Hargeisa, la capitale du Somaliland.
Qu’apporterait une large reconnaissance internationale aux Somalilandais, à part la fierté ? L’acceptation de leurs passeports et l’intégration dans les systèmes bancaires internationaux, ce qui facilitera le commerce, ainsi que la liberté pour le gouvernement d’emprunter de l’argent aux organisations financières internationales afin de financer le développement.
Mais on n’en est pas là. Le président Trump n’a pas donné suite à l’initiative israélienne. « Qui sait ce que c’est, le Somaliland ? » a-t-il demandé.
Cependant, on sait que les États-Unis ont récemment visité les côtes du Somaliland pour étudier la possibilité de l’implantation d’une base militaire.
Une ligne de fracture géopolitique
Les vives réactions de l’Union africaine, de l’Égypte, de la Turquie et de maints autres membres de l’Organisation de la coopération islamique, qui ont tous affirmé leur attachement à l’intangibilité des frontières de la Somalie, dessinent une ligne de fracture géopolitique qui risque de s’aggraver dans un proche avenir. De l’autre côté, les pays qui estiment que l’indépendance du Somaliland serait dans leur intérêt – les Émirats arabes unis, l’Éthiopie et le Kenya – gardent le silence. Le ralliement à ce camp d’Israël – et potentiellement, un jour, des États-Unis – lui donne cependant beaucoup plus de poids.
Officiellement, Israël n’a donné aucune explication spécifique justifiant cette reconnaissance. Mais la plupart des analystes s’accordent à dire que la sécurité des lignes maritimes menant, par la mer Rouge, au port israélien d’Eilat et au canal de Suez en est la raison principale. Les côtes du Somaliland, en face du Yémen et proches du détroit de Bab el-Mandab, offriraient à l’État hébreu une plate-forme pour prendre en tenaille le Yémen des Houthis et déjouer l’influence régionale turque.
Un deuxième intérêt moins cité est le désir israélien de trouver un pays qui accueillerait les Palestiniens que le gouvernement Nétanyahou cherche à expulser. Plus tôt cette année, les efforts israéliens et américains visant à négocier un accueil des Palestiniens dans divers pays, y compris au Somaliland, ont fait couler beaucoup d’encre. Bien qu’un tel scénario paraisse à ce stade hautement invraisemblable, l’État somalilandais pourrait y trouver son avantage, si cela impliquait une reconnaissance internationale plus vaste et d’importants transferts de fonds.
Rappelons à cet égard que l’exode de centaines de milliers de Palestiniens vers le Koweït et d’autres pays du Golfe après l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza en 1967 contribua fortement au développement économique de ces pays. Mais les conditions étaient différentes. La main-d’œuvre palestinienne, éduquée et professionnelle, tombait à pic pour ces pays riches en pétrole mais manquant de ressources humaines, et par ailleurs arabophones. Au Somaliland, où 70 % des jeunes ne trouvent pas d’emploi, les Palestiniens auraient beaucoup plus de mal à s’intégrer.
Un troisième intérêt pourrait être de bouleverser un ordre régional globalement hostile à Israël. La reconnaissance du Somaliland, surtout si les Émirats, l’Éthiopie et les États-Unis venaient à emboîter le pas à Israël, sème le trouble parmi les rivaux de Tel-Aviv : l’Iran et le Yémen des Houthis, la Turquie et le Qatar (sponsors principaux de l’État fédéral somalien), ainsi que l’Égypte, alliée du Soudan, de l’Érythrée et de Djibouti pour isoler le rival éthiopien.
Un cadeau empoisonné ?
Cette reconnaissance surprise semble un pari risqué mais pourrait rebattre les cartes en faveur d’Israël. Un facteur clé est la légitimité domestique et la stabilité du gouvernement somalilandais, qui en fait un meilleur allié que le gouvernement de la Somalie fédérale.
À court terme, l’annonce semble jouer en faveur du président Irro et du légitime désir de reconnaissance du peuple somalilandais. Mais rentrer ainsi dans le camp israélien pourrait s’avérer, à moyen terme, un cadeau empoisonné. Les islamistes d’Al-Chabaab ont laissé le Somaliland tranquille depuis 2008 mais, de même que l’immense majorité des quelque 12 millions de citoyens de l’État fédéral, ils voient d’un très mauvais œil ce qui relève à leurs yeux d’une trahison à la fois de la cause palestinienne et de l’unité du peuple somalien. À suivre…
Robert Kluijver ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.