LePartisan - 1112 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 25 dernières parutions

06.10.2026 à 15:54

Brésil : le monde ancien est mort, et le nouveau ne peut pas naître

Guilherme Casarões, Associate Professor of Brazilian Studies, Florida International University
Ce projet politique, né au milieu des années 1980 sur les décombres de la dictature militaire, a sans doute pris fin ce 4 octobre. La question est désormais de savoir ce qui va le remplacer.
Texte intégral (2877 mots)

L’ESSENTIEL

  • Flavio Bolsonaro a devancé Lula à l’issue du premier tour de la présidentielle brésilienne. Le leader de la gauche aura du mal à inverser la tendance au second tour.

  • Une défaite de Lula planterait le dernier clou dans le cercueil de la Nouvelle République, ce système instauré au milieu des années 1980 après la fin de la dictature militaire.

  • Flavio Bolsonaro, s’il est élu, appliquerait un programme totalement opposé à celui de son prédécesseur, sur le plan intérieur comme sur le plan international, où il se positionne comme un allié fidèle de Donald Trump.


Le dimanche 4 octobre 2026, en plaçant Flavio Bolsonaro en tête au premier tour de l’élection présidentielle, les Brésiliens n’ont pas seulement infligé un camouflet au président sortant Luiz Inácio Lula da Silva. Ils ont, de fait, planté le dernier clou dans le cercueil d’un projet politique qui, depuis près d’une décennie, ne survivait plus que sous perfusion : celui de la Nova República, la « Nouvelle République », née au milieu des années 1980, sur les ruines de vingt et un ans de dictature militaire, avant d’être consacrée par la Constitution de 1988. Pendant une génération, les Brésiliens l’ont considérée comme un pacte démocratique fondé sur trois engagements.

Le premier était social. La Nouvelle République faisait du pluralisme un principe et de la diversité de la population une composante de l’identité nationale plutôt qu’un problème à gérer.

Le deuxième était institutionnel. Dans un système multipartite fragmenté, personne ne peut gouverner seul : le consensus était donc le moteur de l’action publique. Ce consensus reposait sur des élections libres et régulières, mais aussi sur des coalitions permettant aux gouvernements fédéral, régionaux et municipaux de mettre en œuvre des politiques communes, ainsi que sur un équilibre fonctionnel entre le président, le Congrès et la Cour suprême.

Le troisième avait trait à la politique de l’État. Celle-ci devait préserver la stabilité économique, réduire les profondes inégalités sociales via la redistribution et élargir la participation des citoyens à la vie publique.

Pendant près de trente ans, jusqu’au milieu des années 2010, le pacte a tenu, tant bien que mal. Ses résultats ont été inégaux, mais bien réels : l’hyperinflation a été maîtrisée, des dizaines de millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté, et les alternances se sont déroulées pacifiquement entre les deux principaux partis de l’époque, à savoir le Parti des travailleurs (PT, gauche) et le Parti social-démocratique (PSDB, droite).

Le bureau de la Chambre des députés, présidé par le légendaire député Ulysses Guimarães, lors de la signature de la Constitution nationale brésilienne de 1988. Ce document a posé les fondements de la gouvernance politique, sociale et économique du Brésil pendant plus de trente ans. Archives du Congrès national

La première offensive

À gauche, beaucoup estiment que la Nouvelle République a commencé à se fissurer avec la destitution de la présidente Dilma Rousseff (PT) en 2016. Selon cette lecture, cette destitution aurait été orchestrée pour préserver les structures élitistes et corrompues que le nouveau pacte n’était pas parvenu à réformer.

Mais c’est surtout la victoire à l’élection de 2018 de Jair Bolsonaro, alors à la tête du Parti socia-libéral (parti centriste qu’il oriente vers la droite radicale) qui a constitué une offensive frontale contre chacun des engagements démocratiques du Brésil. Bolsonaro s’était alors présenté comme un outsider, alors qu’il avait passé vingt-huit ans au Congrès brésilien. Il a placé le nationalisme chrétien au cœur de son projet, aux dépens du pluralisme ; il a présenté la recherche du consensus comme une forme de corruption des élites et les coalitions qui avaient permis au Brésil d’être gouvernable comme la source même de sa décadence ; et il promettait de redresser l’économie en débarrassant les entreprises et les individus des contraintes de l’État, au nom de la liberté.

Bolsonaro n’a pas obtenu les résultats promis. Une fois au pouvoir, il a découvert qu’il devait gouverner dans le cadre du pacte contre lequel il avait fait campagne. Il lui fallait négocier avec le Congrès, respecter les décisions des tribunaux et composer avec des gouverneurs disposant de leurs propres fiefs. Ces contraintes permettent en partie de comprendre pourquoi tant de ses électeurs ont eu le sentiment d’avoir été déçus. Elles expliquent aussi pourquoi, après sa défaite face à Lula en 2022, il a cherché à organiser un coup d’État pour se maintenir au pouvoir, ce qui lui a valu, quelques années plus tard, d’être condamné à vingt-sept ans de prison, une peine qu’il purge actuellement à son domicile pour raisons de santé. Lorsqu’un dirigeant ne parvient pas à plier les règles à sa volonté, il peut finir par penser qu’il doit les briser.

La restauration qui n’a pas eu lieu

Après avoir gouverné le Brésil pendant deux mandats, de 2003 à 2010, Lula est revenu au pouvoir en 2023 en promettant de sauver la démocratie brésilienne. Son troisième mandat est, au contraire, devenu la démonstration la plus éclatante que la Nouvelle République ne pouvait plus être sauvée.

L’équilibre institutionnel qui avait permis au système de tenir s’était évanoui. Le Congrès, qui contrôle désormais une part considérable du budget fédéral à travers les crédits qu’il attribue directement, a pris la présidence en otage, tandis que la Cour suprême a progressivement occupé le vide laissé par le pouvoir politique en intervenant de plus en plus directement dans la production des normes.

Les tentatives de Lula visant à mettre en œuvre son programme se sont heurtées, les unes après les autres, à des blocages. Son bilan économique est honorable, mais son mandat n’a pas transformé la vie des Brésiliens : une croissance correcte et un faible taux de chômage ne se sont pas traduits par une amélioration significative des conditions de vie de la majorité de la population.

La sécurité, qui figure régulièrement parmi les principales préoccupations des électeurs, ne s’est pas améliorée sous Lula. Il faut toutefois rappeler qu’au Brésil, en vertu de la répartition des compétences, l’essentiel des forces de police relève des États fédérés et que le gouvernement fédéral ne peut agir que dans certaines limites. Mais les électeurs ne se préoccupent généralement ni de la lettre ni de l’esprit de la Constitution. Ils veulent des résultats.

Il y a enfin Lula lui-même. À 80 ans et après quatre décennies de vie publique, il était devenu le visage le plus reconnaissable de la Nouvelle République. Cela faisait de lui une cible idéale. Pour de nombreux Brésiliens, leur exaspération à l’égard du système politique s’est matérialisée par un profond rejet de Lula et, pour certains, avec une profonde haine à son endroit.

Le chant du cygne ?

Si la défaite de Lula se confirme au second tour, le 25 octobre, il ne s’agira pas seulement d’une défaite personnelle ou d’un revers pour le Parti des travailleurs, qui a gouverné le Brésil pendant près de dix-huit des vingt-quatre dernières années. Ce sera le chant du cygne d’un projet politique qui promettait de reconstruire un pays sur les ruines de l’autoritarisme et qui n’est jamais parvenu à tenir pleinement ses promesses : stabilité politique, prospérité économique et justice sociale.

Tout cela ne signifie pas que les 56 millions de Brésiliens qui ont voté pour Flavio Bolsonaro, l’un des fils de Jair Bolsonaro, rejettent la démocratie. Certains le font. Ils sont nostalgiques d’un passé largement fantasmé : une époque où la classe moyenne était plus forte – et beaucoup moins nombreuse –, où les valeurs familiales chrétiennes étaient dominantes et où l’ordre comptait davantage que l’État de droit.

Mais la véritable leçon du 4 octobre est ailleurs. Des millions de Brésiliens veulent une autre forme de démocratie : moins pluraliste, fondée sur une conception différente de ce que la démocratie doit permettre. Surtout, ils ne croient plus que la Nouvelle République soit capable de répondre aux défis du monde dans lequel ils vivent.

L’ancien monde se meurt

Le philosophe marxiste italien Antonio Gramsci (1891-1937) avait formulé une observation devenue célèbre : une crise survient lorsque « l’ancien monde se meurt et que le nouveau ne parvient pas à naître ». Le Brésil se trouve aujourd’hui à ce carrefour.

Contrairement à son père, Flavio Bolsonaro accéderait au pouvoir en bénéficiant d’un alignement exceptionnel des forces politiques. Les résultats des législatives tenues ce dimanche simultanément avec la présidentielle laissent penser que ses alliés détiendront près d’un quart des sièges de la Chambre des députés, la chambre basse du Congrès brésilien, et du Sénat : une base solide dans un Congrès où les coalitions s’achètent davantage qu’elles ne se construisent. Il pourrait également nommer quatre des onze juges de la Cour suprême au cours de son mandat.

Jair Bolsonaro a passé quatre ans à combattre les institutions. Son fils pourrait avoir les moyens de les remodeler.

Pour autant, Flávio n’incarne pas ce « nouveau monde » que Gramsci attendait. C’est un professionnel de la politique, visé par plusieurs accusations de corruption, et l’héritier d’une dynastie familiale. Il représente davantage la continuité de la réaction politique de la dernière décennie qu’une véritable rupture avec celle-ci.

S’y ajoute la volonté de Flávio de devenir l’allié privilégié de Donald Trump en Amérique du Sud.

Flavio Bolsonaro (cravate jaune) reçu par Donald Trump à la Maison-Blanche, en compagnie de son frère Eduardo Bolsonaro et du blogueur brésilien Paulo Figueiredo, 26 mai 2026. Photo publiée sur le compte Truth Social de Donald Trump, avec ce commentaire : « C’était vraiment un plaisir d’accueillir Flávio Bolsonaro dans le bureau Ovale de la Maison-Blanche – un jeune homme brillant qui aime profondément son pays, le Brésil ! » Donald Trump/Truth Social

Le Brésil pourrait ainsi consentir d’importantes concessions aux États-Unis dans les années à venir, en renonçant à une partie de ses richesses
– pétrole ou terres rares, par exemple – afin d’obtenir une place privilégiée dans le nouvel ordre continental promu par Washington. Reste à savoir ce que ce rang de premier allié de la Maison-Blanche signifierait réellement. Et les événements récents dans la région laissent à penser que ce statut n’aurait rien de particulièrement honorable.

Quoi qu’il en soit, la victoire de Flavio Bolsonaro bouleverserait le paysage politique brésilien. Les Brésiliens qui s’opposent à son programme – qu’ils soient de gauche, du centre ou de la droite démocratique – ne pourront plus compter sur l’ancien pacte pour les protéger ou leur permettre de revenir au pouvoir et devront apprendre à évoluer dans ce nouveau jeu, sur le plan intérieur comme sur la scène internationale.

La Nouvelle République appartient au passé. La question qui se pose désormais au Brésil – et à tous ceux qui ont observé le pays comme un révélateur de l’état de la démocratie dans le Sud global – est de savoir ce qui la remplacera, et si les nouvelles règles permettront enfin au Brésil d’entrer dans l’avenir.

Si les Brésiliens ne veulent pas que cet avenir ressemble à un passé sombre et lointain, ils doivent comprendre que le combat n’est pas terminé.

The Conversation

Guilherme Casarões ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

06.10.2026 à 15:53

Les sociétés militaires privées en Amérique latine : de la fin de la guerre froide à Vectus Global

Valère Llobet, Doctorant en Science Politique, Université Grenoble Alpes (UGA)
En Amérique latine, les SMP américaines consolident leur présence tandis que la Chine progresse et que la Russie recule, sur fond de rivalité entre puissances.
Texte intégral (2527 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les sociétés militaires privées (SMP) états-uniennes disposent d’un ancrage ancien en Amérique latine, où elles sont notamment impliquées dans la lutte contre le narcotrafic, dans la protection d’infrastructures et dans la formation des forces locales.

  • Le rôle central d’Erik Prince, ancien patron de la tristement célèbre Blackwater, aujourd’hui à la tête d’une nouvelle SMP nommée Vectus Global, illustre le retour en force de ces SMP dans la région.

  • La compétition entre les grandes puissances en Amérique latine se manifeste aussi dans ce domaine : la Chine investit progressivement le marché tandis que la présence russe, elle, semble reculer.


Avec le retour à la présidence des États-Unis de Donald Trump, un nom est réapparu sur la scène internationale : celui de l’un de ses fervents soutiens, Erik Prince. Figure emblématique des sociétés militaires privées (SMP) depuis la création de Blackwater, renommée Xᵉ en 2009 et Academi en 2011, puis revendue à Constellis Group, Prince poursuit depuis les guerres d’Afghanistan (2001) et d’Irak (2003) ses activités dans le secteur de la guerre privée. Il est notamment revenu sur le devant de la scène en Amérique latine avec sa nouvelle société, Vectus Global.

Les États-Unis ne sont toutefois plus les seuls à s’intéresser à ce marché. La Russie et, surtout, la Chine cherchent elles aussi à y développer leurs propres entreprises de sécurité.

Les SMP anglo-saxonnes, une présence ancienne

La situation sécuritaire délétère dans de nombreux pays latino-américains et la lutte contre les cartels et les gangs offrent depuis longtemps d’importants débouchés aux SMP américaines et, plus largement, anglo-saxonnes. Leurs activités répondent avant tout aux besoins liés à la lutte contre le narcotrafic et le crime organisé, mais aussi à la protection des investissements et des personnels étrangers. Sur place, elles proposent notamment des services de conseil, de formation et de vente d’armes.

Cette implantation remonte au moins aux années 1990. La société américaine DynCorp, présente en Colombie dès 1998, a notamment participé au « Plan Colombie », lancé sous la présidence de Bill Clinton pour lutter contre le trafic de drogue et renforcer la sécurité du pays. Elle a pris part à des actions antidrogue, notamment à l’épandage d’herbicides comme le glyphosate, mais aussi à la protection d’infrastructures et de personnels, ainsi qu’à des opérations armées. Ces activités ont suscité de nombreuses controverses, notamment en raison de leurs conséquences environnementales et sanitaires dans les pays limitrophes.

En Colombie, des entreprises états-uniennes ont également assuré des missions de renseignement aérien pour le compte des autorités de Washington. Certaines opérations ont été lourdement mises en cause : en 1998, des renseignements fournis par la société Airscan auraient notamment contribué au bombardement d’un village civil par l’armée de l’air colombienne. Dans ce pays, les SMP ont également profité de la présence de groupes rebelles comme les FARC. Une filiale d’ArmorGroup, Defense Systems Colombia, employait plusieurs centaines de personnes, principalement d’anciens militaires, pour assurer notamment la protection d’installations pétrolières, dont certaines appartenant à British Petroleum. Elle a par ailleurs été accusée d’implication dans de graves violations des droits humains.

À la même période, on retrouve dans la région d’autres SMP implantées dans le secteur de la formation militaire. Citons, au Pérou, les entreprises Gun Supply et Triple Canopy qui ont « offert leurs services » en matière de formation au sein d’installations militaires appartenant à Lima. Ou encore les groupes Your Solution Inc. et à nouveau Triple Canopy qui ont utilisé des installations gouvernementales au Honduras pour y former des combattants honduriens, chiliens, nicaraguayens et salvadoriens.

Cette longue coopération a aussi contribué à renforcer les compétences des forces gouvernementales latino-américaines, tout en facilitant ensuite le passage de certains militaires dans le secteur privé, notamment au sein de SMP étrangères.

Vectus Global, le retour d’Erik Prince

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’activité d’Erik Prince et de son entreprise Vectus Global, semble connaître un nouvel essor. Il est notamment intervenu en République démocratique du Congo et, en ce qui concerne l’Amérique latine, en Équateur, au Salvador, au Pérou et en Haïti.

En Équateur, Prince a participé en 2025 aux efforts de lutte contre la criminalité aux côtés des autorités locales. Les détails des contrats restent peu documentés, mais ses activités auraient porté sur la formation et le conseil aux forces équatoriennes ainsi que sur la lutte contre l’exploitation minière illégale, le trafic de drogue et le crime organisé. Prince aurait également promis de fournir les « outils, tactiques et informations » nécessaires pour combattre les trafiquants de drogue.

Prince s’est également rapproché du président salvadorien Nayib Bukele, qu’il a rencontré à plusieurs reprises, et aurait proposé ses services au Pérou en 2025. Par ailleurs, il se serait également intéressé au Venezuela, en apportant un soutien plus ou moins direct à des opposants au régime de Caracas.

C’est surtout en Haïti que Vectus Global aurait développé une présence importante. Depuis début 2025, elle y serait chargée de contribuer à la lutte contre les gangs, mais aussi de reprendre le contrôle de certains axes routiers et de rétablir la collecte des impôts et des taxes. Le groupe aurait déployé entre 150 et 200 hommes, accompagnés de spécialistes du renseignement et des communications, ainsi que d’hélicoptères, de navires et de drones.

Ces derniers auraient été utilisés dans des opérations offensives menées conjointement avec les autorités haïtiennes. En janvier 2026, une opération aurait notamment visé le groupe criminel G9 et son chef Jimmy Chérizier, dit « Barbecue ».

Au total, entre le 1er mars 2025 et le 21 janvier 2026, 1 243 personnes, parmi lesquelles des civils, auraient été tuées et 738 blessées par des frappes de drones. Ces dernières ont été réalisées lors de 141 interventions attribuées aux autorités haïtiennes qui auraient opéré, tout ou partie, avec le soutien de Vectus Global.

Soulignons également que les SMP anglo-saxonnes ne se limitent pas aux opérations anticriminalité. Des entreprises comme MWM Inc. et Acri Defense développent par exemple des activités liées à la surveillance pénitentiaire et à la gestion des migrants à la frontière entre les États-Unis et le Mexique.


À lire aussi : Au Mexique, le pouvoir criminalise les défenseurs des migrants


La Russie : une présence limitée

La présence russe en Amérique latine est beaucoup plus réduite. Les SMP de Moscou ont obtenu quelques contrats, principalement auprès des alliés de la Russie, sans parvenir à s’implanter durablement.

En 2019, environ 400 membres de Wagner auraient ainsi été envoyés au Venezuela pour protéger Nicolás Maduro pendant la crise politique qui secouait le pays. Cette présence intervenait alors que des groupes armés vénézuéliens soutenus par la SMP américaine Silvercorp tentaient, avec l’opération Gideon, de renverser le gouvernement.

Fin 2021, une autre société russe, Vega Strategic Services, aurait mené des missions de formation auprès des forces vénézuéliennes. En somme, l’implantation des acteurs privés russes se limite des alliés de la Russie dans la région, mais il semblerait que depuis février 2022 et la reprise en main des structures militaires privées russes après la rébellion de Wagner en juin 2023, l’activité de ces sociétés dans la région semble s’être fortement réduite.

La Chine avance à couvert

La stratégie chinoise est différente. Elle accompagne l’expansion économique de Pékin en Amérique latine, notamment dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie. La construction d’infrastructures stratégiques, comme le méga-port de Chancay au Pérou, crée de nouveaux besoins en matière de protection des investissements, des installations et des ressortissants chinois.

Des entreprises de sécurité chinoises sont ainsi présentes en Argentine, en Uruguay, au Venezuela, au Panama, au Salvador, au Costa Rica et au Pérou. Parmi elles figurent China Overseas Security Group, Beijing Dujie Security Technology Company, ZhongBao Hua’an Security Service ou encore China Security Technology Group, actif notamment dans le secteur minier.

Au Mexique, le « Conseil de sécurité mexicano-chinois », fondé par Feng Chengkang, ancien cadre du gouvernement de la RPC, assurerait pour sa part la protection d’hommes d’affaires chinois contre les gangs. Cette présence s’inscrit dans un marché de la sécurité privée particulièrement dynamique : entre 2012 et 2018, celui-ci aurait augmenté de 180 % pour atteindre 1,5 milliard de dollars.

L’Amérique latine constitue aujourd’hui l’une des cinq grandes zones d’intervention des SMP chinoises, avec l’Asie centrale, le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Asie du Sud-Est continentale. Leur implantation y demeure toutefois plus récente et moins développée qu’ailleurs. Elle bénéficie du rapprochement politique et militaire entre Pékin et plusieurs gouvernements de la région, notamment à travers la fourniture d’équipements et la formation d’officiers latino-américains en Chine, notamment en République dominicaine.

Une concurrence internationale ancienne

La présence de SMP étrangères en Amérique latine n’est pas une nouveauté. Avant les entreprises russes et chinoises, des sociétés israéliennes s’étaient déjà implantées dans la région. À la fin des années 1980, la société Spearhead Ltd, dirigée par Yaïr Klein, avait fourni des armes et formé en Colombie des groupes paramilitaires ainsi que des hommes liés au narcotrafic, notamment au cartel de Medellín.

Au début des années 2000 l’entreprise Global CST, fondée par d’anciens responsables militaires et du renseignement israéliens, a notamment opéré au Pérou et en Colombie. Dans ce dernier pays, elle prodiguait notamment ses services dans le domaine de la formation à destination des unités d’intervention locales.

Le recours à des SMP étrangères présente pour les États latino-américains un intérêt évident : elles disposent souvent d’une expertise et de moyens supérieurs à ceux des sociétés locales, tout en étant moins susceptibles d’être liées aux organisations criminelles ou des gangs.

L’Amérique latine constitue ainsi un marché de plus en plus disputé. Les SMP américaines, qui y disposent d’un réseau ancien et étendu, accompagnent le durcissement de la politique de Washington contre le narcotrafic et le crime organisé. Les entreprises chinoises progressent parallèlement au développement des investissements et des infrastructures de Pékin, notamment pour protéger ses intérêts et ses ressortissants. La Russie, en revanche, paraît avoir vu sa présence fortement se réduire depuis le début de la guerre en Ukraine et surtout depuis la tentative de rébellion du groupe Wagner en juin 2023 qui a réduit leur marge de manœuvre.

The Conversation

Valère Llobet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

05.10.2026 à 14:20

Au Kenya, choisir son poisson devient un véritable dilemme sanitaire

Kira Lancker, Assistant Professor - Department of Food and Resource Economics, AXA Research Fund; University of Copenhagen
Compte tenu de la pollution environnementale persistante, s’informer sur les bienfaits et les risques liés à la consommation de poisson est une préoccupation quotidienne pour les consommateurs kenyans. Dans quelle mesure sont-ils influencés par l’étiquetage nutritionnel et les recommandations alimentaires ?
Texte intégral (2189 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le poisson apporte des nutriments essentiels, mais peut aussi contenir des contaminants liés à la pollution. Les consommateurs doivent donc arbitrer entre ces deux dimensions.

  • Les consommateurs accordent davantage d’importance aux risques qu’aux bénéfices : une étude menée autour du lac Victoria, en Afrique de l’Est, montre que les avertissements sur les contaminants influencent plus fortement les choix que les informations nutritionnelles.

  • Une meilleure information ne suffit pas à elle seule : les consommateurs kényans ne réagissent pas tous de la même manière aux étiquettes, ce qui pourrait accentuer certaines inégalités. Pour réduire les risques, il faut aussi s’attaquer à la pollution des écosystèmes aquatiques.


Sur les marchés installés au bord du lac Victoria, le plus grand lac d’Afrique par sa superficie, choisir le poisson que l’on va manger est un geste quotidien. Un client peut opter pour un tilapia en fonction de sa fraîcheur, de sa taille, de son prix et de son origine – d’élevage ou non –, comme le font les consommateurs sur les marchés et dans les supermarchés du monde entier. Qu’il s’agisse de tilapia grillé ou d’un filet de saumon, le poisson est une source essentielle de graisses bénéfiques pour la santé, notamment d’oméga-3, indispensables à la santé cardiovasculaire. Mais ces nutriments sont invisibles. Impossible de voir ce que contient réellement le poisson exposé sur l’étal du marché.

Les risques sont tout aussi invisibles : à mesure que la pollution des eaux augmente, les poissons sont davantage susceptibles de contenir des substances nocives, comme des métaux lourds ou des pesticides. Le poisson est donc un produit « à double tranchant » : un même tilapia peut apporter des nutriments essentiels tout en présentant un risque pour la santé. Ce qui place les consommateurs face à un dilemme et à un arbitrage difficile.

Les vendeurs ont de plus en plus recours aux étiquettes et aux recommandations nutritionnelles pour aider les consommateurs à « voir à l’intérieur du poisson », et à prendre en compte à la fois les bénéfices nutritionnels et les risques de contamination. Mais même si nous connaissions précisément les concentrations de chaque nutriment et de chaque toxine, comment arbitrer entre ces deux dimensions ? Laquelle compte le plus ? Cette complexité est difficile à communiquer efficacement.

Un premier problème tient au fait que, selon le profil de chacun et la quantité de nutriments ou de contaminants déjà ingérée, les bénéfices potentiels d’un apport nutritionnel ou les risques liés à l’ingestion de contaminants peuvent varier.

Autre difficulté : notre manière d’arbitrer entre ces deux aspects peut évoluer tout au long de la vie. À certains moments, nos choix seront guidés par nos propres motivations ; à d’autres, nous penserons à nos enfants, ou bien une grossesse ou un problème de santé entrera en ligne de compte. L’équilibre entre bénéfices et risques évolue donc en fonction de ces situations, et de bien d’autres encore.

L’expérience passée montre à quel point cet équilibre peut être difficile à trouver. Aux États-Unis, une mise en garde concernant le mercure présent dans le poisson, destinée aux femmes enceintes, a également conduit de nombreux autres consommateurs, qui n’étaient pourtant pas exposés à ce risque, à réduire leur propre consommation de poisson, se privant ainsi de bénéfices nutritionnels importants.

Pour mieux comprendre comment les informations figurant sur les étiquettes influencent les choix des consommateurs face à ces arbitrages, notre équipe internationale de chercheurs a mené une expérience auprès de consommateurs de poisson dans des communautés vivant autour du lac Victoria, au Kenya.

Les marchés aux poissons du Kenya : un microcosme représentatif d’un défi mondial

Dans l’ouest du Kenya, le poisson constitue à la fois une source importante de revenus et un aliment régulièrement consommé : 93 % des participants à notre étude avaient mangé du poisson au cours de la semaine précédente. C’est donc un cadre idéal pour étudier des décisions prises dans des conditions réelles.

À cela s’ajoute le fait que le lac subit une forte pression. Comme dans de nombreux milieux aquatiques à travers le monde, les eaux de ruissellement provenant des exploitations agricoles et les eaux usées favorisent la prolifération de « blooms » algaux nocifs, d’épaisses nappes vertes qui s’étendent à la surface de l’eau. À la suite de ces proliférations, des bactéries produisent des toxines appelées microcystines.

Les microcystines sont nocives pour l’être humain lorsqu’elles sont absorbées en quantités trop importantes par l’eau potable ou les tissus des poissons. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a défini des valeurs d’ingestion maximale pour l’une de ces toxines cyanobactériennes, la microcystine-LR, avec un seuil plus strict pour les enfants.

Dans notre expérience, les participants devaient choisir entre différentes options d’achat de poisson hypothétiques. Chaque option était accompagnée d’étiquettes simples indiquant le niveau de nutriments — les graisses bénéfiques pour la santé — et le niveau de toxines : faible, moyen ou élevé.

Nous avons ainsi pu analyser la manière dont les participants arbitrent entre ces deux dimensions lorsque les bénéfices et les risques sont connus et clairement présentés.

Ce que nous avons découvert

À l’échelle individuelle, nos résultats sont rassurants. La plupart des consommateurs prennent soigneusement en compte à la fois les informations sur les nutriments et celles sur les toxines. Mais ils réagissent plus fortement aux avertissements concernant les risques qu’aux informations sur les bénéfices.

Autrement dit, le risque de dommage pèse davantage que le bénéfice potentiel. C’est un point important. Si les avertissements sur les risques prennent une place trop importante, les consommateurs pourraient finir par éviter complètement le poisson. Cela souligne l’importance, lorsqu’il s’agit de produits qui combinent bénéfices et risques comme le poisson, d’accompagner les informations sur les risques d’informations sur les bénéfices. Une approche nuancée et équilibrée est préférable à une réaction de rejet massif, qui pourrait conduire à se priver de nutriments essentiels.

Notre étude montre également que les réactions des participants ne se résument pas à une simple « équation nutriments-contaminants ». Elle indique que les consommateurs ne considèrent pas les nutriments et les contaminants comme deux facteurs distincts qui pourraient simplement se compenser mutuellement. Si un poisson est riche en nutriments, cela n’annule pas le risque associé à des niveaux de contamination plus élevés.

Les deux dimensions sont plutôt évaluées ensemble : plus les risques sont élevés, moins les bénéfices pèsent dans la décision. Cela semble rationnel, puisqu’une alimentation équilibrée se caractérise par un bon niveau dans ces deux dimensions. Cela suggère également que les deux types d’étiquettes pourraient se compléter plutôt que se faire concurrence pour une attention limitée.

Une inégalité invisible

Si de nombreux participants ont fait des choix nuancés, tous n’ont pas réagi de la même manière.

Certains consommateurs ont prêté une grande attention aux nutriments comme aux contaminants. D’autres ont beaucoup moins réagi à l’un ou l’autre de ces types d’informations. Ces consommateurs moins réceptifs étaient plus susceptibles d’avoir des revenus plus faibles, un niveau d’éducation moins élevé ou une moins bonne connaissance des risques environnementaux. Or ces catégories de population sont souvent déjà plus vulnérables et en moins bonne santé.

Cela soulève une question plus générale à l’échelle de la société.

Si les consommateurs les plus réceptifs à l’information commencent à éviter certains poissons, le prix de ces poissons pourrait baisser, sous l’effet d’une diminution de la demande. Ces poissons moins chers pourraient alors devenir plus accessibles – et donc plus attrayants – pour les consommateurs qui sont moins sensibles à l’information. Dans ce cas, les risques sanitaires pourraient se concentrer parmi les populations déjà défavorisées.

En d’autres termes, une meilleure information ne conduit pas nécessairement à de meilleurs résultats pour tout le monde. L’ampleur de ce phénomène dans la réalité reste à déterminer et devra faire l’objet de recherches supplémentaires.

Que peut-on faire ?

Aider les consommateurs à arbitrer entre ces différents facteurs commence par déterminer si des informations fiables leur sont fournies, et de quelle manière elles le sont.

Les chercheurs s’efforcent d’identifier une relation systématique entre les caractéristiques observables des poissons – comme leur espèce ou leur taille – et leur teneur en nutriments ou en contaminants. Même si un étiquetage propre à chaque poisson restera probablement hors de portée, de telles relations systématiques pourraient servir de base à des recommandations simples pour aider les consommateurs dans leurs choix.

Dans l’ensemble, de nombreux consommateurs font preuve de choix nuancés, que l’on peut parfaitement justifier sur le plan rationnel, lorsque les bénéfices et les risques sont présentés côte à côte.

Nos résultats invitent à faire confiance aux consommateurs pour prendre des décisions nuancées, adaptées à leurs besoins et à leurs préoccupations propres. Mais ils soulignent également que les campagnes d’information nutritionnelle doivent s’attacher à communiquer sur les deux aspects du problème, et rester attentives aux risques susceptibles de se répartir de manière inégale au sein de la population.

Mais la responsabilité ne doit pas reposer uniquement sur les consommateurs et sur les organismes chargés de superviser l’étiquetage.

Les arbitrages difficiles auxquels les consommateurs sont confrontés sur les marchés trouvent leur origine dans les problèmes de pollution environnementale. La pollution dégrade la qualité du poisson en tant qu’aliment et impose aux consommateurs des choix toujours plus difficiles. Réduire la pollution environnementale est donc essentiel ; non seulement pour les écosystèmes, mais aussi pour la sécurité alimentaire.


Cet article a été coécrit avec Christopher B. Barrett (Charles-H.-Dyson School of Applied Economics and Management, Cornell University), Kathryn J. Fiorella (Department of Public & Ecosystem Health, Cornell University), Christopher M. Aura (Kenya Marine and Fisheries Research Institute, Kisumu), Hezron Awandu (Kenya Marine and Fisheries Research Institute, Kisumu), Fonda J. Awuor (Kenya Marine and Fisheries Research Institute, Kisumu) et Patrick Otuo (Kenya Marine and Fisheries Research Institute, Kisumu).


Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’assurance Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.

The Conversation

Ce projet a été financé par une subvention du Fonds Atkinson Venture et par une subvention NSF CNH2 (NSF BCS n° 2009658). La contribution de Lancker a été en partie financée par la bourse « Valuing nature » d’AXA XL.

16 / 25

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
✝ Période
 
  ARTS
Actualitté
Autre Quotidien (L')
Beaux Arts
Collateral
Recours au poème
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞