01.04.2026 à 17:23
Aux États-Unis, la forte mobilisation des organisations religieuses contre les actions de l’ICE
Texte intégral (2532 mots)
Aux États-Unis, de plus en plus d’institutions religieuses se mobilisent pour protester contre les opérations de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE), dont l’objectif premier est de procéder à l’expulsion des supposés « millions de migrants clandestins » présents sur le sol du pays. Entre les recours juridiques, la mise en place de réseaux d’alertes ou encore l’aménagement des églises en espaces de refuge, elles jouent un véritable rôle dans la défense des sans-papiers.
Alors que de nombreuses Églises chrétiennes ont ouvertement fait part de leur opposition à la guerre déclenchée contre l’Iran le 28 février dernier, on observe depuis plusieurs mois que de plus en plus de responsables religieux américains contestent l’action des agents fédéraux de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE).
Loin d’être une réaction conjoncturelle, cette mobilisation s’est intensifiée tout au long de l’année 2025, au fur et à mesure que l’ICE se déployait sur l’ensemble du territoire et outrepassait son périmètre administratif et pénal. L’agence fédérale est normalement chargée de s’occuper des infractions au droit de l’immigration (personnes sans papiers et en situation irrégulière), des processus de reconduite aux frontières (rétention, expulsion) et, aussi, des enquêtes sur les filières criminelles transnationales impliquant des étrangers (traite humaine, blanchiment d’argent, fraude documentaire, narcotrafic, armes). Or elle a commencé à agir en négligeant aussi bien les procédures qui l’encadrent que son obligation de coopérer avec les autorités et les juridictions locales.
Ses agents de terrain – dont les effectifs ont doublé et devraient tripler sur les trois années à venir – se sont transformés en véritable milice armée agissant en toute impunité pour faire du chiffre.
Cette évolution, perçue comme une dérive régressive par de nombreux responsables religieux, alimente une critique morale qui aboutit à la remise en cause de l’ensemble des dispositifs légaux relatifs à la lutte contre l’immigration clandestine. La mobilisation, fortement portée par l’Église catholique, s’élargit en un véritable réseau interchrétien et interreligieux qui entre désormais directement en interaction avec le champ politique et judiciaire.
Mobilisation catholique
Tandis que le pape Léon XIV, lui-même américain, ne mâchait pas ses mots en dénonçant le virage en cours et en appelant à plus d’humanité aux États-Unis, la mobilisation s’est incarnée d’abord dans l’engagement de figures épiscopales majeures, telles que le cardinal Joseph Tobin, archevêque de Newark, véritable porte-voix de la dignité des migrants. Les diocèses des régions frontalières, aux fortes populations hispaniques, ont été particulièrement sensibilisés (n’oublions pas que la majeure partie des personnes arrêtées et expulsées par l’ICE sont originaires d’Amérique latine).
Des évêques du Nouveau-Mexique, comme Mgr John Wester de Santa Fe ou Mgr Peter Baldacchino de Las Cruces, se sont fait entendre, de même que, au Texas, Mgr Mark J. Seitz, d’El Paso, qui a explicitement appelé les agents de l’ICE à refuser d’exécuter des ordres injustes, s’inquiétant que « la frontière (soit) désormais partout ».
L’archevêque Gustavo García-Siller de San Antonio est allé plus loin. Il a dénoncé un système devenu « une industrie » honteuse, structuré autour d’intérêts économiques, notamment à travers les centres de détention privés. En effet, le budget de l’ICE est passé d’environ 9,7 milliards de dollars (8,4 milliards d’euros) en 2025 à plus de 11 milliards de dollars (9,5 milliards d’euros) en 2026. Un plan pluriannuel, voté en octobre dernier, atteint plus de 60 milliards d’euros. Avec l’augmentation des effectifs de ses agents, ce budget colossal doit permettre l’extension massive des capacités de détention, estimée à 33 milliards d’euros.
L’évêque Mario Dorsonville, ancien auxiliaire de Washington, responsable des questions migratoires et aujourd’hui décédé, avait insisté de son côté en 2024 sur la responsabilité morale de l’Église à dénoncer la criminalisation des migrants. Les propos qu’il avait tenus restent, aujourd’hui, une sorte de référence pour les catholiques américains.
À Chicago, le cardinal Blase Cupich a également dénoncé les atteintes par l’ICE à la liberté religieuse des personnes interpellées, soulignant que les autorités fédérales entravaient de manière tout à fait illégale l’action pastorale et interdisaient les visites et l’exercice du culte aux personnes en détention.
À New York, le cardinal Timothy Dolan, pourtant estimé proche du gouvernement actuel, est devenu un détracteur régulier de ses politiques d’immigration.
Sur le terrain, un réseau dense d’acteurs religieux et laïcs s’est mis en place. Les jésuites y sont particulièrement présents à travers des figures comme le père Christopher Collins ou le père James Martin, qui articulent action pastorale, plaidoyer médiatique et engagement politique.
Des organisations comme le Jesuit Refugee Service USA, en lien avec les pays d’Amérique centrale, les Catholic Charities ou encore le NETWORK Lobby for Catholic Social Justice, lancent des actions en justice contre l’ICE au nom des personnes « enlevées ». L’action de ces structures permet de transformer une indignation morale en capacité d’action organisée.
Mobilisation interchrétienne et interreligieuse
Bien d’autres Églises américaines se font également entendre. L’Église épiscopalienne, sous l’impulsion de figures comme Michael Curry (ancien primat) et d’évêques diocésains comme John Harvey Taylor (Los Angeles), s’engage fortement contre les politiques de détention et les « raids ». Plus de 150 évêques épiscopaliens ont signé des déclarations communes dénonçant les pratiques de l’ICE.
Dans le monde luthérien, l’Evangelical Lutheran Church in America (ELCA), dirigée par Yehiel Curry, s’implique aussi, à travers ses synodes locaux, notamment dans le Minnesota (où se trouve Minneapolis, la ville où des agents de l’ICE ont abattu en janvier Renee Good et Alex Pretti) où Curry est en poste et où les luthériens sont nombreux. Leurs responsables ont eux aussi participé à des actions judiciaires pour garantir l’accès pastoral aux migrants détenus.
L’United Church of Christ, historiquement engagée dans les luttes pour les droits civiques, la Presbyterian Church (USA) ou encore la United Methodist Church prennent les mêmes positions publiques et soutiennent les mêmes réseaux d’accueil. Au final, on assiste à une convergence interchrétienne de la mobilisation, avec l’organisation de très nombreuses actions et manifestations communes.
La convergence dépasse enfin le cadre chrétien pour s’inscrire dans une dynamique interreligieuse. Des organisations musulmanes comme le Council on American-Islamic Relations (CAIR), ainsi que des réseaux juifs progressistes comme l’HIAS (Hebrew Immigrant Aid Society), accompagnent les coalitions religieuses de défense des migrants.
Dans certaines villes comme Chicago, Los Angeles ou Minneapolis, ces coalitions interconfessionnelles organisent des formations aux droits des personnes migrantes. Cela renforce la légitimité de la mobilisation, en la fondant sur des principes communs positifs de dignité humaine et de justice. Surtout, cette mobilisation empêche les leaders évangéliques soutenant l’ICE de monopoliser l’espace médiatique.
Une continuation du mouvement Black Lives Matter
La notion de « résistance morale » structure profondément cette mobilisation. Elle renvoie à une tradition historique de contestation de l’injustice légale, héritée notamment des mouvements abolitionnistes et des droits civiques. Elle se manifeste à la fois dans les discours – éditoriaux, sermons, déclarations publiques – et dans les pratiques. Elle transforme les acteurs religieux en « entrepreneurs moraux », capables de contester la légitimité d’une politique publique au nom de principes supérieurs.
Cela a récemment été le cas avec l’engagement des Églises dans le mouvement Black Lives Matter (BLM), contre le racisme systémique et la violence policière. Des figures religieuses comme le révérend William J. Barber II ou le révérend Al Sharpton se sont trouvés aux premiers rangs lors des mobilisations BLM. Les églises ont servi de lieux de rassemblement, d’organisation et de légitimation morale.
De la même manière, sur la question migratoire, les églises deviennent des espaces de refuge, de coordination et de contestation. La différence des publics concernés n’est d’ailleurs pas si « éloignée », puisqu’un préjugé raciste s’exprime fortement derrière la traque des sans-papiers, les agents de l’ICE pratiquant systématiquement le « délit de faciès ».
La mobilisation actuelle en faveur des sans-papiers a approfondi le maillage interchrétien et interconfessionnel, entamé dans le mouvement BLM. Elle ajoute, aux manifestations de rue, les actions de terrain disséminées, incluant recours juridiques et procédures institutionnelles.
Des paroisses, des églises et des réseaux associatifs ont mis en place des dispositifs d’accueil, parfois dans le cadre du mouvement des « sanctuary churches ». Des organisations, comme United We Dream ou Faith in Action, collaborent avec des communautés religieuses pour organiser des réseaux d’alerte en cas de raids. Des bénévoles accompagnent les migrants dans leurs démarches juridiques, financent des avocats et assurent une présence dans les centres de détention.
Ces actions traduisent le passage d’une mobilisation morale à une véritable infrastructure de solidarité, capable de répondre concrètement à la logique d’expansion territoriale de l’ICE.
Impact politique
La mobilisation religieuse anti-ICE entre aussi directement en interaction avec le champ politique. En février 2026, un groupe de 44 représentants démocrates – dont la plupart sont catholiques – mené par Rosa DeLauro du Connecticut, et incluant des figures comme Nancy Pelosi, Joaquin Castro ou James McGovern – s’est publiquement opposé à l’expansion de l’ICE. Leur déclaration a explicitement mobilisé des arguments moraux et religieux, dénonçant une politique incompatible avec la dignité humaine.
De la sorte, même si la Chambre des représentants, où les républicains sont à peine majoritaires (218 sièges contre 214), a voté, fin mars l’intégration de l’ICE dans le budget du Departement of Homeland Security – le ministère dont dépend l’ICE –, les arguments des démocrates, qui dénoncent l’absence de contrôle des recrues à tous les niveaux, le surarmement « effrayant » et les salaires disproportionnés, ont porté au Sénat. Bien qu’à majorité républicain (53 sièges contre 47), ce dernier a voté le budget du DHS sans y inclure le financement de l’ICE. À ce jour, le budget 2026 de l’ICE est bloqué, même si la loi exceptionnelle votée en juillet 2025, le One Big Beautiful Bill Act, continue de lui assurer un financement faramineux.
Enfin, il faut souligner que si plusieurs figures conservatrices, comme le speaker républicain de la Chambre Mike Johnson, tentent de justifier les politiques migratoires par des références bibliques, d’autres semblent hésiter. Ainsi, le vice-président J. D. Vance, qui affiche volontiers son catholicisme, a dans un premier temps raillé les évêques qui s’indignaient des coupes totales de subventions fédérales pour les associations de terrain, les traitant en substance de grippe-sous grincheux, avant de s’en excuser, reconnaissant le caractère excessif de ses propos. Même s’il manifeste pour l’instant un solide optimisme sur les performances de l’ICE, il pourrait tenter d’infléchir sa position, tout comme il cherche à le faire (et à le faire savoir) à propos de la guerre en Iran…
Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
01.04.2026 à 17:21
La restriction de la vente d’alcool à Damas, illustration du durcissement du régime syrien
Texte intégral (2407 mots)
Les autorités de Damas ont interdit la consommation d’alcool dans les espaces publics, au nom d’une vision très conservatrice de l’islam. La mesure autorise toutefois la vente dans trois quartiers où vivent les chrétiens, ce qui tend à encore davantage pointer du doigt cette minorité. Au-delà, l’objectif du gouvernement Al-Charaa est d’imprimer un tour de vis supplémentaire au contrôle de l’espace public.
Depuis l’instauration du nouveau régime d’Ahmad Al-Charaa à Damas le 8 décembre 2024, on observe en Syrie une volonté croissante des autorités d’encadrer les comportements dans l’espace public.
Dans ce contexte, la question de la consommation d’alcool, loin d’être anecdotique, apparaît comme un indicateur révélateur des transformations en cours. Elle s’insère dans une dynamique plus large marquée par un renforcement du contrôle social, une mobilisation accrue du registre religieux et une recomposition des rapports entre communautés, notamment à l’égard des populations chrétiennes.
Une politique de restriction de l’alcool mise en place dès mars 2026
Le 16 mars 2026, le gouvernorat de Damas a promulgué la réglementation n° 311/MT, qui interdit la consommation d’alcool dans l’ensemble des bars, restaurants et espaces publics de ce gouvernorat, qui est composé uniquement de la capitale du pays (il n’y a pas d’autres réglementations similaires dans d’autres villes pour le moment). Présentée comme une réponse aux attentes locales (notamment à la suite de plaintes répétées des habitants relatives à la vente aux mineurs) et comme un moyen de préserver les « bonnes mœurs », cette mesure a été justifiée par les autorités, dans une argumentation reprise et diffusée par l’agence officielle SANA (Syrian Arab News Agency), comme un renforcement du décret législatif n° 180 du 23 mars 1952, qui interdisait déjà la vente et la consommation d’alcool dans les zones musulmanes.
Désormais, la vente d’alcool est limitée à trois quartiers précis : Bab Sharki, Bab Touma et Qassa, et uniquement sous forme de bouteilles fermées, sans possibilité de consommation sur place. En outre, les établissements autorisés doivent respecter des règles de localisation strictes : ils doivent être situés à au moins 75 mètres des lieux de culte, des écoles et des cimetières, et à une distance minimale de 20 mètres des postes de police et des bâtiments administratifs. Cette mesure est également présentée comme une simple réactivation d’un décret de 2010 du même gouvernorat, signé par le maire de Damas de l’époque, Bichr Al-Saban.
Cette politique s’accompagne d’un renforcement du contrôle administratif. Le directeur de la Direction des professions et des licences au gouvernorat de Damas, Hussein Hammoud, a en partie justifié la mesure par le fait que la moitié des bars et des restaurants ne disposent pas d’autorisations complètes. Un délai de trois mois a été accordé aux établissements concernés pour adapter leur activité, en particulier les bars, qui doivent se transformer en « cafés » sans alcool. Des contrôles réguliers et inopinés sont prévus en cas de non-conformité, pouvant conduire, après avertissement, à une fermeture administrative.
Cette décision, prise sans concertation avec les ministères compétents ni information préalable des acteurs concernés, émane directement de la municipalité de Damas et porte la signature du maire Maher Marwan Idlibi, renforçant un sentiment d’arbitraire lié à la centralisation et au manque de transparence. Au-delà de la seule dimension morale, elle s’inscrit dans une dynamique plus large de restructuration économique qui affecte particulièrement les secteurs liés à la vie nocturne, fragilise des catégories professionnelles entières et plonge de nombreux gérants d’établissements dans une incertitude économique durable, faute de visibilité sur l’avenir de leur activité.
Une moralisation de l’espace public et un contrôle accru des comportements
Les inquiétudes actuelles s’inscrivent dans une continuité historique. Dès l’arrivée du nouveau régime au pouvoir, en décembre 2024, certains responsables chrétiens recommandaient déjà de limiter les célébrations de Noël, par crainte de provoquer des tensions avec les nouvelles autorités d’obédience salafiste, malgré les assurances officielles de tolérance. Plusieurs incidents visant cette communauté ont toutefois été signalés. Bien que ces actes aient été officiellement condamnés, ils témoignaient d’un changement d’atmosphère : la garantie des libertés dépendait moins des déclarations publiques que des pratiques effectives des forces locales et des groupes liés aux mouvances islamistes, à savoir de réseaux sunnites informels issus d’anciens groupes rebelles, partiellement réintégrés après la reconquête de Damas.
Dès mars 2025, plusieurs établissements servant de l’alcool, en particulier dans des quartiers à forte population chrétienne du centre de Damas, avaient été contraints de fermer à la suite d’arrêtés administratifs, avant que certaines de ces décisions ne soient partiellement annulées sous la pression de l’opinion publique. À l’époque, le retrait de certains de ces arrêtés avait été interprété par de nombreux observateurs comme le signe que les autorités restaient attentives à leur image et aux sensibilités des minorités. Avec le recul, cet épisode apparaît surtout comme une phase transitoire : loin de renoncer à ces orientations, le pouvoir semble avoir opté pour une mise en œuvre plus graduelle.
En réalité, les mesures adoptées depuis l’arrivée d’Ahmad Al-Charaa dépassent largement la seule question de l’alcool et s’inscrivent dans une dynamique plus large de redéfinition des normes sociales, marquée par un encadrement croissant des comportements individuels et collectifs. Cette orientation se retrouve ainsi dans d’autres domaines. Le 10 juin 2025, les autorités ont ainsi demandé aux femmes de porter sur les plages publiques des tenues de bain couvrantes, de type burkini, tout en exemptant de cette obligation les établissements privés considérés comme haut de gamme. Cette décision, prise par le ministère du tourisme, illustre l’extension progressive de la logique normative à l’ensemble de l’espace social.
Ce processus s’inscrit dans un contexte marqué par la multiplication d’initiatives locales, souvent prises sans cadre clairement défini, donnant l’impression d’une politique menée par ajustements successifs. Derrière ces mesures se profile toutefois une transformation plus profonde, certains discours officiels évoquant l’émergence d’une « nouvelle Damas » fondée sur des normes sociales et religieuses plus strictes, sans que ses contours soient véritablement précisés.
Dans ce cadre, la contrainte apparaît de plus en plus comme un outil central de régulation, avec une approche graduelle allant de l’avertissement à la fermeture des établissements, notamment dans le cadre des restrictions liées à l’alcool. Cette évolution alimente les inquiétudes quant à un encadrement accru des libertés individuelles et à l’installation durable de mécanismes de contrôle social.
Stigmatisation des minorités chrétiennes et recompositions communautaires
Les effets de la décision du 16 mars se font particulièrement sentir dans certains quartiers de Damas, désormais associés, parfois de manière réductrice, à des espaces de consommation d’alcool. Cette évolution est vivement contestée par de nombreux habitants chrétiens, qui refusent de voir ces zones, historiquement mixtes et ouvertes, devenir les seuls lieux autorisés pour ces pratiques, au risque d’y concentrer l’ensemble des usages et des populations concernés. Là où ces activités étaient auparavant réparties dans la ville, leur regroupement actuel contribue à transformer l’image de ces quartiers et à les enfermer dans une fonction spécifique.
Ce découpage géographique n’est pas neutre. En limitant la vente d’alcool aux quartiers de Bab Touma, Bab Sharqi et Qassa, les autorités participent, même indirectement, à renforcer l’association entre appartenance chrétienne et consommation d’alcool, tandis que l’expression « lieux de débauche » s’est déjà diffusée auprès d’une partie de la population damascène. Ce phénomène favorise une lecture confessionnelle de l’espace urbain et contribue à fragmenter davantage la ville selon des lignes communautaires. Cette décision ne fait qu’accentuer les tensions existantes : dès le début de l’année 2026, plusieurs témoignages signalent la circulation de messages religieux dans certains quartiers ou l’apparition d’affiches appelant à un « retour au vrai islam » à proximité de lieux de culte chrétiens. Même présentées comme des initiatives isolées, ces pratiques participent à l’instauration d’un climat de suspicion et de stigmatisation.
Face à ces inquiétudes, certains responsables politiques tentent de réaffirmer une vision inclusive. La ministre des affaires sociales et du travail, Hind Kabawat – seule femme ministre du gouvernement Al-Charaa et seule de confession chrétienne – a ainsi rappelé à plusieurs reprises la place des chrétiens dans l’histoire et la société syriennes, soulignant leur rôle dans les domaines de l’éducation, de la santé et de l’action associative, ainsi que leur engagement en faveur de l’ensemble de la population, y compris durant les années de conflit. Elle a également insisté sur la dimension historique et culturelle de quartiers tels que Bab Touma et Bab Sharqi, présentés comme des espaces de coexistence, tout en mettant en garde contre les dangers que représentent les discours extrémistes pour la cohésion nationale.
La décision de la municipalité a été vivement critiquée par le « Comité du quartier de Bab Touma » à Damas, qui a déclaré à Syria TV que cette mesure avait été prise sans consultation du « tissu social local » et l’a qualifiée de « discriminatoire », en contradiction avec les principes de la déclaration constitutionnelle. Dans un communiqué, le diocèse de Bosra, du Hauran et du Jabal al-Arab a exprimé sa profonde inquiétude, estimant que la décision favorisait une division géographique et démographique contraire à l’histoire unifiée de Damas. Il a ajouté que, si le souci des autorités de répondre aux plaintes des citoyens concernant des comportements individuels irresponsables est compréhensible, la solution consiste à renforcer le rôle de la police judiciaire et à appliquer la loi aux seuls contrevenants, plutôt qu’à généraliser les restrictions à des quartiers entiers.
Pour le pouvoir central, le double discours se poursuit : à l’international, les autorités peuvent afficher une position mesurée, soulignant qu’il n’existe ni interdiction totale de l’alcool ni application stricte d’un modèle religieux uniforme, et que les minorités bénéficient d’une attention particulière. En interne, le message adressé à une partie de la population est plus clair : l’espace public doit progressivement se conformer à des normes morales inspirées d’un référentiel islamique, et les pratiques considérées comme déviantes sont appelées à se cantonner à des espaces tolérés, mais de plus en plus restreints.
Le resserrement progressif des libertés individuelles
Un rassemblement de protestation sous forme de « sit-in silencieux » a eu lieu le dimanche 22 mars sur la place de Bab Touma, témoignant que ces mesures suscitent déjà des réactions sur le terrain. Cette mobilisation dans le centre de Damas dépasse d’ailleurs la seule question de la consommation d’alcool : elle traduit une volonté plus générale de défendre les libertés individuelles, garanties par les articles 7, 12 et 13 de la Déclaration constitutionnelle signée par Ahmad Al-Charaa, lui-même, le 13 mars 2025.
Ce qui peut, à première vue, apparaître comme une série de décisions ponctuelles révèle en réalité des évolutions plus profondes. On observe un resserrement progressif des libertés individuelles et une transformation des équilibres entre les différentes composantes de la société. Dans ce contexte, les dynamiques de pluralisme et de coexistence confessionnelle semblent de plus en plus mises à l’épreuve.
Après treize ans de guerre pour la liberté, Damas, sous le lourd voile de l’autoritarisme, voit-elle aujourd’hui s’éteindre l’espoir de ses enfants ?
Imad Khillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
31.03.2026 à 17:08
France-Corée du Sud : de la coopération cordiale à l’exigence stratégique
Texte intégral (2833 mots)
La visite d’Emmanuel Macron en Corée du Sud, les 2 et 3 avril 2026, invite à regarder en face ce que la relation franco-coréenne révèle et dissimule à la fois : le potentiel inexploité d’un partenariat entre deux démocraties industrielles avancées, qui ont en commun une même condition stratégique, mais peinent encore à en tirer toutes les conséquences.
Il existe une forme d’échec particulièrement difficile à diagnostiquer : celui que dissimule une réussite partielle. La relation franco-coréenne en est l’illustration. Elle fonctionne. Elle produit des résultats mesurables dans les échanges commerciaux, la coopération culturelle, les consultations diplomatiques. Précisément parce qu’elle fonctionne, personne ne juge vraiment urgent de la transformer. Les échanges commerciaux bilatéraux avoisinent aujourd’hui 15 milliards d’euros par an, et la Corée du Sud figure parmi les partenaires industriels les plus avancés de la France en Asie, notamment dans les secteurs de l’automobile, de l’énergie et des technologies critiques.
Ce confort est un piège. Dans un monde où les partenariats se hiérarchisent non plus par tradition ou proximité géographique, mais par capacité à répondre conjointement aux chocs systémiques, une relation « bien gérée » mais non structurante est une relation qui recule. Les agendas stratégiques se densifient ; si la France et la Corée du Sud n’y occupent pas une place centrale l’une pour l’autre, elles glisseront naturellement vers la périphérie des choix décisifs de chacune.
La question n’est donc pas : « Comment améliorer la coopération franco-coréenne ? » Elle est plus radicale : « Pourquoi deux démocraties industrielles avancées, aux intérêts stratégiques aussi convergents, n’ont-elles pas encore franchi le seuil d’une nécessité mutuelle reconnue ? »
Deux souverainetés sous contrainte : une grammaire commune
Pour comprendre pourquoi ce seuil n’a pas encore été franchi, il faut d’abord comprendre ce qui rapproche structurellement les deux pays, bien au-delà de la rhétorique des valeurs partagées.
La Corée du Sud et la France ont chacune, par des voies radicalement différentes, développé une philosophie d’État fondée sur la souveraineté sous contrainte. Pour la Corée, cette philosophie a été forgée dans le feu : colonisation, guerre fratricide, division permanente, voisins nucléaires ou révisionnistes. L’État coréen a appris, à force de vulnérabilité existentielle, à ne jamais confondre alliance et dépendance, à diversifier ses partenaires industriels comme d’autres diversifient leurs réserves militaires, à transformer la contrainte en moteur d’innovation.
Pour la France, la leçon a été plus lente à intégrer et plusieurs fois douloureuse. La décennie 2015–2025 aura été une décennie de désillusions successives : les illusions d’un partenariat stratégique avec la Russie, la brutalité du « America First » trumpien révélant la fragilité de la garantie atlantique, la guerre revenue en Europe, la coercition économique chinoise érigée en instrument géopolitique assumé. Ce que la Corée du Sud sait depuis 1953, la France l’apprend encore : aucune puissance moyenne, si capable soit-elle, n’est à l’abri de la pression des grands.
Cette convergence d’expériences produit une grammaire commune : l’autonomie ne se proclame pas, elle se construit. Elle s’incarne dans des bases industrielles souveraines, dans des chaînes de valeur résilientes, dans des partenariats choisis plutôt que subis. C’est sur ce socle, pas sur la similitude culturelle ni sur les coopérations sectorielles existantes, que pourrait reposer un véritable partenariat stratégique franco-coréen.
Ce que la géopolitique de 2026 rend possible et urgent
La visite du 2 au 3 avril 2026 du président Macron en Corée du Sud intervient dans un contexte inédit. Jamais depuis la fin de la guerre froide, les conditions objectives d’un rapprochement franco-coréen n’ont été aussi favorables… et les obstacles à ce rapprochement aussi visibles.
Côté opportunités : la recomposition des chaînes de valeur technologiques crée des espaces de complémentarité inédits. La France dispose d’un écosystème d’intelligence artificielle en structuration, soutenu par des investissements publics et européens croissants, d’une industrie nucléaire civile sans équivalent en Europe et d’une capacité de projection diplomatique que peu de démocraties de taille comparable peuvent revendiquer. La Corée du Sud, de son côté, maîtrise des segments critiques de l’économie mondiale – semi-conducteurs, batteries, construction navale – et a silencieusement transformé son industrie de défense en l’une des plus compétitives au monde. Ces deux profils ne sont pas en compétition : ils sont complémentaires. C’est précisément le type de complémentarité que la fragmentation de la mondialisation rend précieuse.
Côté obstacles, Paris subit désormais une double surcharge géopolitique. Le front oriental européen (réarmement, soutien à l’Ukraine, crédibilité de la dissuasion collective) absorbe une part croissante de la bande passante politique et budgétaire. Et la guerre déclenchée le 28 février 2026 contre l’Iran par Washington et Tel-Aviv ajoute une seconde zone de tension majeure que la France ne peut ignorer.
La position française dans ce conflit illustre précisément la complexité de sa situation : Emmanuel Macron a imputé la « responsabilité première » de la crise à Téhéran, tout en désapprouvant des frappes « conduites en dehors du droit international ». Une posture de double désapprobation – ni alignement sur les administrations Trump et Nétanyahou, ni condamnation franche de l’opération – qui place Paris dans un entre-deux diplomatique inconfortable. La fermeture partielle du détroit d’Ormuz, qui pèse déjà sur l’approvisionnement énergétique européen, ajoute une pression économique supplémentaire à cette équation déjà surchargée.
À lire aussi : Le déploiement français au large de la guerre en Iran : cadre juridique et modalités d’action
Du côté coréen, c’est une autre contrainte qui s’est durcie : l’axe russo-nord-coréen est désormais une réalité stratégique assumée. La Corée du Nord a fourni à la Russie missiles balistiques et troupes de combat, et selon l’Institut sud-coréen de stratégie de sécurité nationale, Pyongyang aurait engrangé entre 7,67 et 14,4 milliards de dollars (entre 6,7 et 12,5 milliards d’euros) en combinant déploiements de soldats et exportations d’équipements, une fourchette large qui reflète les incertitudes d’évaluation, mais dont l’ordre de grandeur suffit à mesurer l’impact : pour une économie d’environ 40 milliards de dollars (34,7 milliards d’euros) de PIB, même le scénario bas représente un afflux de devises considérable, qui renforce les capacités militaires du régime et réduit sensiblement l’efficacité des sanctions internationales.
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À cela s’ajoute, côté français, un obstacle opérationnel trop rarement nommé : les coopérations de défense franco-coréennes restent structurellement entravées. Malgré des intérêts industriels convergents – la France dans le nucléaire naval et les systèmes d’armes, la Corée dans les plateformes terrestres et les munitions –, les deux pays n’ont pas encore trouvé le format d’une coproduction crédible, faute de cadre politique suffisamment ambitieux pour surmonter les réticences bureaucratiques et les contraintes de transfert technologique.
Ce contexte dual – surcharge occidentale d’un côté, menace nord-coréenne renforcée de l’autre – milite pour l’élaboration d’un agenda franco-coréen précis et ciblé, articulé autour de quelques convergences stratégiques concrètes, plutôt que pour une déclaration de partenariat global dont la mise en œuvre resterait suspendue aux urgences du moment.
Contrainte structurante supplémentaire : la Corée du Sud reste profondément ancrée dans son alliance avec les États-Unis, qui constitue le socle de sa sécurité nationale, tout en étant engagée dans une relation complexe avec le Japon. Cette double dépendance stratégique limite sa marge de manœuvre, tout en renforçant son intérêt pour des partenariats complémentaires avec des acteurs comme la France.
La récente visite du président Lee Jae-myung en Chine, marquée par un entretien avec Xi Jinping allant bien au-delà du protocole, illustre cette logique de diversification active : Séoul ne cherche pas à choisir entre Washington et Pékin, mais à élargir son espace de manœuvre en cultivant des partenariats avec des puissances tierces crédibles. La France, précisément parce qu’elle n’est ni américaine ni chinoise, et qu’elle porte une ambition d’autonomie stratégique que Séoul comprend intuitivement, occupe dans ce calcul une place potentiellement singulière à condition de la revendiquer.
L’Europe comme levier – à condition de s’en servir
L’une des pistes les moins exploitées du partenariat franco-coréen est précisément celle que Paris pourrait activer le mieux : la dimension européenne. La France n’est pas simplement un pays partenaire parmi d’autres pour la Corée du Sud. Elle est, potentiellement, la porte d’entrée dans un espace plus large, une coalition de démocraties industrielles avancées liées par des règles communes, un marché intégré et une ambition croissante de souveraineté technologique.
Or, cette dimension européenne reste sous-mobilisée. Les coopérations industrielles franco-coréennes existent, dans l’énergie, les transports, la défense, mais elles sont largement bilatérales. Elles ne s’articulent pas à une architecture européenne. Elles ne contribuent pas à construire les « chaînes de valeur de confiance » que l’UE cherche pourtant à développer pour réduire ses dépendances critiques. C’est un rendez-vous manqué.
L’invitation de la Corée du Sud au sommet du G7, que la France accueillera à Évian en juin 2026, pourrait changer l’échelle. Non comme signal protocolaire, mais comme affirmation que Séoul a sa place dans les enceintes où se redéfinissent les équilibres technologiques, les normes de l’intelligence artificielle, les règles du commerce des biens critiques. Pour Paris, faire de la Corée du Sud une partenaire structurante de l’agenda européen sur ces sujets, et non une simple observatrice bienveillante, serait un acte politique concret, pas seulement une intention.
Trois paris pour une relation qui change de régime
Plutôt que d’énumérer des domaines de coopération supplémentaires, exercice auquel les communiqués diplomatiques excellent déjà, il vaut mieux identifier ce qui permettrait à la relation de changer de dimension. Trois paris paraissent déterminants.
Premier pari : accepter l’asymétrie des urgences sans en faire un alibi
Paris a les yeux rivés sur l’est de l’Europe ; Séoul sur la péninsule coréenne. Cette asymétrie des urgences est réelle. Mais elle n’empêche pas de construire des réflexes communs sur les sujets où les intérêts se recoupent naturellement : gouvernance des technologies critiques, sécurité des espaces maritimes, résilience des chaînes d’approvisionnement. L’erreur serait d’attendre que les agendas s’alignent spontanément. Ils ne le feront pas.
Deuxième pari : faire de la Corée du Sud un partenaire de l’autonomie stratégique européenne
L’autonomie stratégique européenne n’a de sens que si elle s’appuie sur des partenaires extérieurs fiables. La Corée du Sud est l’un des rares pays au monde à réunir simultanément les critères nécessaires : résilience politique et institutionnelle, base industrielle et technologique de premier rang, capacité d’innovation dans les secteurs critiques, alignement avec les règles du commerce international et volonté de diversifier ses partenariats stratégiques.
Troisième pari : inventer des formats qui contournent les bureaucraties
Les appareils d’État des deux pays ne produiront pas spontanément la densité stratégique qui fait défaut. Les think tanks, les universités, les entreprises technologiques, les armées et les institutions financières de développement sont souvent mieux placés pour expérimenter des formes nouvelles de coconstruction. La diplomatie franco-coréenne gagnerait à déléguer davantage, à condition de fixer des caps politiques clairs. Un écosystème d’innovation partagé en intelligence artificielle, des exercices cyber communs, un fonds franco-coréen d’investissement dans les chaînes de valeur critiques : ces projets concrets valent plus, pour la relation, que dix déclarations d’intention.
La visite comme test
La visite d’Emmanuel Macron intervient dans un moment de densification des relations politiques, marqué par la volonté affichée des deux pays de donner une nouvelle impulsion à leur partenariat stratégique, sans toutefois que ses contours soient clairement définis.
Les visites d’État ont une valeur propre : elles obligent à formuler ce qu’on veut vraiment. Ce qu’Emmanuel Macron ira dire à Séoul dira autant sur la conception française de l’ordre international que sur la relation bilatérale elle-même. Viendra-t-il proposer un agenda de coconstruction industrielle et normative, ou simplement renouveler la promesse d’une relation « excellente » ?
Dans un monde où la fragmentation géopolitique pousse chaque État à hiérarchiser ses partenariats, l’entre-deux n’est plus tenable. Pour la France comme pour la Corée du Sud, le choix n’est pas entre coopération et non-coopération. Il est entre une relation qui reste à la périphérie des choix stratégiques décisifs, et une relation qui y entre résolument. Le moment est rare : les conditions de convergence sont objectives, les fenêtres diplomatiques s’ouvrent rarement deux fois au même endroit.
Il reste une condition implicite que ni les communiqués ni les accords sectoriels ne peuvent remplacer : une volonté politique partagée de se voir autrement qu’on ne s’est vus jusqu’ici, comme deux partenaires qui ont les mêmes contraintes, les mêmes vulnérabilités, et, concrètement, besoin l’un de l’autre pour peser dans un monde qui ne les attendra pas.
Arnaud Leveau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.