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08.10.2026 à 16:44

Guess who’s back ! Le Royaume-Uni va-t-il revenir au sein de l’Union européenne ?

Alma-Pierre Bonnet, Senior Lecturer in British Studies, Université Jean Moulin Lyon 3
Andy Burnham veut rapprocher le Royaume-Uni de l’UE. Mais les obstacles politiques demeurent nombreux.
Texte intégral (2102 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le débat sur l’Union européenne revient au premier plan au Royaume-Uni, sous l’impulsion du nouveau premier ministre Andy Burnham, favorable à un rapprochement avec l’UE, voire à un retour en bonne et due forme.

  • Le contexte semble favorable : popularité en baisse de Reform UK, principal parti anti-UE, évolution démographique de l’électorat et volonté accrue d’une partie des nations constitutives du Royaume-Uni de se lier de nouveau à l’UE.

  • Un retour dans l’UE reste toutefois très hypothétique : Burnham devra choisir entre plusieurs options, du simple rapprochement à la réadhésion, tout en affrontant d’importants obstacles politiques, constitutionnels et diplomatiques.


Dix ans après le référendum par lequel les Britanniques ont décidé, à une majorité de 51,9 %, que le Royaume-Uni quitterait l’Union européenne, le Brexit demeure un totem pour les conservateurs et une grande réussite aux yeux du parti de droite radicale Reform UK, successeur du UKIP et du Brexit Party.

Les travaillistes, eux, ont longtemps peiné à adopter une position claire sur cette question. Et voilà que, à peine entré au 10, Downing Street, le nouveau premier ministre travailliste, Andy Burnham, a décidé de mettre un coup de pied dans la fourmilière en envisageant ouvertement un retour du pays au sein de l’UE.

Un « dé-Brexitage » est-il possible ?

L’appartenance à l’UE de nouveau au cœur des discussions

Si elle n’a jamais véritablement quitté le débat politique, la question européenne est récemment revenue sur le devant de la scène, avec force. L’imprédictibilité de la présidence états-unienne, et son ingérence dans la composition même du Royaume-Uni (Donald Trump s’étant dit favorable à une réunification de l’Irlande) ont remis en cause la relation (supposément) spéciale entre Londres et Washington.

Au sein de l’UE, le projet « Made in Europe », qui vise à favoriser les producteurs européens au détriment des fournisseurs extérieurs — notamment chinois mais aussi, par la force des choses, britanniques — inquiète Londres, qui redoute que ces nouvelles règles ne limitent l’accès de ses entreprises au marché européen.

Mi-septembre, le sommet des chefs de gouvernements gallois, écossais et nord-irlandais a soulevé un point important : le renforcement des velléités indépendantistes dans chacune de ces trois régions est corrélé à la volonté de retourner dans l’UE.

C’est dans ce contexte délicat que, le 29 septembre, Andy Burnham a prononcé un discours remarqué devant le congrès de son parti à Liverpool. Concernant l’Europe, il a estimé que le Brexit avait fait « plus de mal que de bien » et qu’il fallait envisager un rapprochement avec l’UE, ce qu’il a plus tard confirmé dans une série d’interviews avec les médias britanniques. Le gouvernement serait même en train de tester l’électorat en vue d’un retour au sein de l’UE. Si le projet est ambitieux, sa réalisation soulève de nombreuses interrogations.

Le rapport ambigu du Labour à l’UE

Le rapport entre le Parti travailliste et l’UE est complexe et a été marqué par une multitude de changements de positions. Lors du référendum de 2016, les travaillistes, alors dans l’opposition, ont été critiqués pour ne pas avoir proposé une approche cohérente et une position arrêtée. La majorité de leurs députés, et une grande partie de leurs électeurs jeunes, ont fait campagne pour le « Remain » (le maintien au sein de l’Union) alors que leur chef de l’époque Jeremy Corbyn (2015-2019), classé très à gauche, a toujours fait part de sa méfiance envers une UE jugée anti-sociale et trop libérale sur le plan économique, et n’a appelé à voter en faveur du « Remain » que du bout des lèvres. Deux salles, deux ambiances et au final, un message peu clair.

Après Corbyn, une frange relativement europhile a pris le pouvoir, mais Keir Starmer (chef du parti de 2020 à 2026, et premier ministre durant les deux dernières années, à la suite de la victoire de sa formation aux législatives de 2024) est resté timide sur la question, de peur de s’aliéner certaines circonscriptions pro-Brexit, notamment dans le Nord de l’Angleterre.

Le nouveau chef, Andy Burnham, est un europhile convaincu, même s’il a dû faire preuve de prudence lors de l’élection partielle qui lui a permis de devenir député (condition sine qua non pour être premier ministre), parce que la majorité des électeurs de sa circonscription, Makerfield, avait voté pour le Brexit. Il a toutefois affirmé qu’il voulait voir son pays réintégrer l’UE de son vivant et il n’a eu de cesse, depuis son arrivée au pouvoir, de pousser dans cette direction.

Le contexte international et domestique semble signaler qu’il s’agit du bon moment pour le faire.

Un alignement des planètes ?

Le Royaume-Uni et l’UE doivent organiser un sommet fin novembre pour renforcer leurs liens et aller plus loin que l’approche prudente de « réinitialisation » (reset) de Keir Starmer. Un rapprochement d’autant plus plausible que, actuellement, la popularité de Reform UK, radicalement opposé à toute main tendue vers l’UE, semble faiblir, alors que celle de Burnham est relativement haute.

Le président français himself a salué le possible retour du Royaume-Uni au sein de l’UE, même si cette éventuelle rentrée doit se faire sur les termes et conditions proposés par l’UE. Concernant la politique interne, la perspective d’un retour couperait (pour un temps) l’herbe sous le pied des indépendantistes des nations celtiques qui font d’une adhésion à l’UE un cri de ralliement contre le système centralisateur de Westminster.

Enfin, si le vote pour le Brexit ne se résume pas seulement à une question d’âge, cet aspect ne saurait être négligé. Les cohortes âgées ont eu tendance à voter pour la sortie alors que les plus jeunes sont souvent plus europhiles. Dès lors, certains électeurs de 2016 ne sont plus là et d’autres qui ne pouvaient pas voter, ou qui ne se sont pas déplacés, auront l’opportunité de se faire entendre.

Les diverses options envisagées

Si le programme sur lequel les travaillistes ont été élus en 2024 établit des lignes rouges concernant un retour dans le marché commun, l’union douanière ou la liberté de mouvement, Burnham semble contempler différentes options et affirme qu’aucune solution ne sera négligée d’ici au sommet de novembre, en fonction des sondages d’opinion, de la consultation de certains acteurs économiques et financiers et de l’accueil de Bruxelles.

Il n’écarte donc ni un statu quo ni une demande de réaccession en bonne et due forme, ni toutes les possibilités situées entre ces deux extrêmes : le modèle suisse, qui implique une contribution financière et la liberté de circulation des personnes ; l’adhésion à l’Espace économique européen qui comprend les quatre libertés fondamentales du marché unique (libre circulation des marchandises ; des personnes ; des services ; des capitaux) ; ou encore le statut de « membre associé », comme celui récemment proposé au Canada, dont les contours restent flous.

Ce projet de « dé-Brexitage » (il sera d’ailleurs intéressant de voir les néologismes qui ne manqueront pas de l’accompagner) pose toutefois plusieurs problèmes de taille. D’un point de vue personnel, prendre un tel risque signifie la fin de la lune de miel pour Burnham, ce dont il a parfaitement conscience, comme l’atteste son discours devant le congrès travailliste, le 29 septembre :

« L’espoir naît de l’honnêteté, et nous retrouverons l’espoir. Mais avant tout, l’honnêteté. Elle consiste à dire ce que les hommes politiques évitent généralement de dire. Je vais le dire sans détour. La Grande-Bretagne s’est engagée sur la mauvaise voie depuis longtemps. Désindustrialisation. Déréglementation. Privatisation. Austérité. Brexit. Je suis prêt à prendre des mesures que mes prédécesseurs n’auraient pas prises. Je romprai avec la ligne suivie ces 40 dernières années et mettrai la Grande-Bretagne sur une nouvelle voie. »

Sous l’angle constitutionnel, il doit là aussi faire un choix difficile : proposer un nouveau référendum ou introduire le retour comme promesse électorale dans le programme travailliste de 2029 (date supposée des prochaines élections générales). Chacune de ces deux options risque de rouvrir des plaies qui ne sont pas encore cicatrisées et donner des arguments faciles aux conservateurs et à Reform UK.

Enfin, si l’Europe semble encline à un retour, cela ne se fera pas sous n’importe quelle condition. Il faudra la garantie qu’un nouveau référendum ne sera pas organisé dans un futur proche (ce qui devrait être relativement clair à la lumière des résultats des élections générales de 2029 si les travaillistes y obtiennent une majorité significative).

Le nœud des deux côtés de la Manche sera aussi de savoir si le pays pourra bénéficier des mêmes avantages qu’avant sa sortie, notamment en termes de contribution au budget européen : si oui, il serait difficile de « vendre » ce projet aux 27 ; si non, il serait plus compliqué de convaincre la majorité des Britanniques du bien-fondé d’un retour…

Dès son accession au pouvoir, Burnham a mis l’accent sur sa capacité à proposer de nouvelles idées et des solutions concrètes pour bousculer le statu quo. Cette ambition européenne reflète cette volonté, mais elle préfigure d’importants défis dans un pays où la question identitaire, qui, pour certains, inclut pleinement un rejet de l’UE, reste extrêmement délicate.

The Conversation

Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.10.2026 à 16:44

Le four tahitien, un laboratoire scientifique sous nos pieds

Lovaina Rochette, Docteure en langue, civilisation et littérature océanienne, professeure certifiée en langue tahitienne, Université de la Polynésie Française
L’ahimā’a, four tahitien traditionnel, peut devenir un véritable objet de recherche, au carrefour des sciences, de l’environnement, de l’alimentation ou encore de la linguistique.
Texte intégral (2996 mots)
Four circulaire familial-Pū atiti’a. L. Rochette, Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • L’ahimā’a, le four tahitien traditionnel, est bien plus qu’une technique culinaire : il constitue une véritable technologie thermique, fondée sur des savoirs empiriques.

  • Son étude permet de croiser alimentation, environnement, archéologie et linguistique, en interrogeant notamment les ressources utilisées et la transmission des savoirs.

  • L’ahimā’a peut ainsi devenir un « laboratoire vivant », où savoirs traditionnels et méthodes scientifiques se rencontrent pour mieux comprendre une pratique culturelle polynésienne.


Au petit matin, le feu est déjà allumé. Les pierres chauffent sur le bois. Autour du four, chacun sait ce qu’il doit faire : choisir les bonnes pierres, préparer les feuilles, surveiller le feu, déterminer le moment où les aliments peuvent être déposés. Puis vient le temps de recouvrir le tout. Pendant plusieurs heures, sous cette enveloppe végétale, la chaleur transforme les aliments.

À première vue, rien ici ne ressemble à un laboratoire. Pourtant, sous quelques dizaines de centimètres de feuilles et de terre se déroulent simultanément des phénomènes physiques, chimiques et écologiques. C’est ce changement de regard que je propose : considérer l’ahimā’a non seulement comme un patrimoine à préserver, mais comme un objet à étudier.

Une technologie thermique avant d’être une recette

Le principe paraît simple : chauffer des pierres, puis utiliser l’énergie qu’elles ont accumulée pour cuire les aliments dans un espace fermé. En réalité, plusieurs mécanismes se combinent. La chaleur passe des pierres aux aliments ; l’eau contenue dans les végétaux et les aliments se transforme en vapeur ; la couverture ralentit les échanges avec l’extérieur.

Cailloux de four tahitien. L. Rochette, Fourni par l'auteur

La cuisson dépend donc d’un ensemble de paramètres : température, durée, humidité, nature des pierres, quantité de combustible et organisation des couches du four. Les recherches archéologiques sur les cuissons à pierres chauffées montrent que ces dispositifs peuvent emmagasiner puis restituer progressivement de grandes quantités d’énergie : une véritable technologie thermique, même sans instrument au sens moderne.

Dès lors, les conseils transmis par les praticiens deviennent autant de questions de recherche. Pourquoi telle pierre convient-elle mieux qu’une autre ? Résiste-t-elle davantage aux chocs thermiques ? Certaines essences de bois produisent-elles des braises plus durables ? Quels indices permettent de reconnaître qu’un four est prêt ?

Des mesures permettraient de confronter ces observations empiriques à des données expérimentales. Le geste traditionnel ne serait plus placé face à la science : il deviendrait le point de départ de l’enquête.

Un laboratoire pour l’alimentation et l’environnement

Le terme mā’a tahiti est aujourd’hui très souvent associé aux plats préparés dans le four tahitien. Pourtant, il désigne avant tout l’alimentation de base traditionnelle composée d’une source de protéines, généralement poisson ou viande, d’un féculent et d’un liant comme du lait de coco. Ce mā’a tahiti est volontiers associé à une alimentation locale, naturelle ou saine. Ce rapprochement mérite pourtant d’être étudié plutôt que présupposé.

Plusieurs aliments emblématiques du mā’a tahiti (‘uru, taro, patate douce, banane, poisson) sont aujourd’hui au cœur de programmes de revalorisation des systèmes alimentaires locaux. La Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) souligne notamment l’intérêt d’une moindre dépendance aux produits importés.

Des cormes de taro fraîchement récoltés, réunis en bottes avant leur préparation. L. Rochette, Fourni par l'auteur

Cela ne signifie cependant ni que tout aliment traditionnel soit automatiquement meilleur pour la santé, ni que toute cuisson traditionnelle préserve mieux les nutriments. Des expériences menées aux Fidji sur le lovo, un autre four de terre océanien, ont montré que la rétention des vitamines dépend à la fois de l’aliment, du nutriment considéré et du mode de cuisson.

Voilà précisément pourquoi l’ahimā’a mérite d’être étudié expérimentalement. Quelles températures atteint-il, et comment évoluent-elles pendant la cuisson ? Que deviennent l’eau et certains nutriments ? Une cuisson enveloppée dans des feuilles produit-elle les mêmes effets qu’une cuisson dans des contenants contemporains ? Quels végétaux ou quelles essences de bois contribuent aux saveurs et aux arômes des aliments cuits dans le ahimā’a ?

Aliments prêts à cuire. L. Rochette, Fourni par l'auteur

La même prudence s’impose lorsque l’on parle d’écologie. Préparer un ahimā’a mobilise du bois, des végétaux, des pierres et des produits alimentaires. Leur provenance, leur disponibilité et leur renouvellement doivent être étudiés.

Qualifier le four de « technologie écologique » ne devrait donc pas lui attribuer d’avance une vertu environnementale. L’enjeu est de comprendre comment cette technologie fonctionne dans un milieu donné : quelles ressources sont choisies, en quelles quantités, selon quels critères et avec quelles conséquences ? La durabilité devient alors une question de recherche, non un label.

Quand les mots transmettent aussi la technique

Un ahimā’a ne s’apprend pas seulement en observant la chaleur. Il faut aussi apprendre des mots. Les noms des pierres, des bois, des feuilles, des aliments, des ustensiles, des parties du four et des étapes de préparation constituent autant de portes d’entrée vers des connaissances spécialisées. Une langue ne sert pas uniquement à nommer le monde : dans une pratique technique, elle permet aussi de classer, distinguer et transmettre ce que l’on observe.

Si un terme différencie deux types de pierres, deux états du feu ou deux moments de cuisson, sa disparition ne représente donc pas seulement la perte d’un mot. Elle peut rendre plus difficile la transmission d’une distinction affinée par plusieurs générations d’expérience.

Cette articulation entre gestes, vocabulaire et connaissances rend l’ahimā’a particulièrement intéressant pour la recherche. En Polynésie française, des opérations récentes recueillent déjà auprès de personnes ressources les pratiques et le lexique associés au four de terre.

L’archéologie rappelle aussi que cette tradition d’origine austronésienne, millénaire, dépasse depuis longtemps la seule fonction culinaire. À ‘Opunohu, à Mo’orea, des fours ont été identifiés dans des espaces résidentiels mais aussi dans des contextes cérémoniels et de festin : le four est aussi une infrastructure sociale.

De la pirogue au four : changer de regard

Un autre objet polynésien a déjà connu ce changement de statut : la pirogue de navigation. Longtemps considérée surtout comme un objet ethnographique, elle est devenue un terrain d’expérimentation scientifique.

Les voyages réalisés à bord de reconstructions de pirogues doubles, notamment Hōkūle’a, ont contribué à renouveler les discussions sur les savoirs de navigation et le peuplement intentionnel du Pacifique.

Il ne s’agit pas de mettre sur le même plan navigation océanique et cuisson des aliments. La comparaison porte sur notre regard : un objet transmis par la pratique peut contenir des problèmes scientifiques d’une remarquable complexité. Pourquoi l’ahimā’a n’aurait-il pas droit, lui aussi, à cette curiosité ?

Faire dialoguer les savoirs

Cette démarche rejoint la notion d’« écologie des savoirs » développée par le sociologue Boaventura de Sousa Santos (2011). Elle invite à ne pas opposer automatiquement savoir scientifique et connaissances dites non académiques, mais à examiner leurs domaines de pertinence, leurs limites et les conditions de leur rencontre. Il ne s’agit ni d’affirmer que tout savoir traditionnel est nécessairement scientifique, ni de considérer que les sciences académiques peuvent, seules, expliquer la totalité d’une pratique culturelle.

La question est plus féconde : que se passe-t-il lorsque les savoirs des praticiens rencontrent les instruments et les méthodes des chercheurs ?

Une personne expérimentée sait qu’une pierre convient au four ; le géologue peut étudier sa composition et son comportement sous l’effet de la chaleur. Le responsable du four reconnaît certains signes indiquant qu’il est prêt ; le physicien peut enregistrer une courbe de température. Un locuteur connaît le terme précis désignant une feuille, un geste ou une étape ; le linguiste peut documenter ce vocabulaire et étudier sa transmission.

Mā’a tahiti ahimā’a. L. Rochette, Fourni par l'auteur

Ces connaissances ne disent pas exactement la même chose. C’est précisément ce qui rend leur rencontre féconde.

Faire de l’ahimā’a un laboratoire vivant

Mon intérêt pour cet objet se situe dans cette double proximité : celle d’une pratique culturelle polynésienne familière et celle d’une chercheuse qui souhaite l’interroger avec les outils des sciences humaines tout en ouvrant le dialogue avec les sciences expérimentales. Être une chercheuse « de l’intérieur » n’exempte pas de la méthode scientifique. Cela oblige au contraire à interroger ce que la familiarité peut rendre invisible.

Mesurer la température des pierres, identifier les végétaux, comparer les aliments avant et après cuisson, enregistrer les mots employés, documenter les variantes entre familles et entre îles : autant de pistes pour transformer une pratique familière en programme de recherche interdisciplinaire.

À l’occasion de la Fête de la science 2026 et de son thème « Saveurs savantes », l’ahimā’a invite ainsi à regarder autrement ce qui se trouve déjà sous nos yeux — ou plutôt sous nos pieds. Car sous les feuilles et les pierres chaudes ne cuisent pas seulement des aliments. S’y transmettent aussi des façons d’observer, de nommer et de comprendre un milieu.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Lovaina Rochette ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.10.2026 à 10:56

Quand le régime de Mussolini faisait espionner un opposant par son propre frère

Agnès De Féo, Sociologue, chercheuse associée Iremam, Aix-Marseille Université (AMU)
Peintre et photographe italien exilé à Paris, Attilio De Feo a été espionné, des années durant, par son frère et son neveu, qu’il hébergeait.
Texte intégral (3879 mots)
Attilio De Feo (1894-1982), peintre et photographe italien, antifasciste exilé en France.

L’ESSENTIEL

  • En accueillant son frère et son neveu chez lui, Attilio De Feo, antifasciste exilé à Paris, ignorait qu’il abritait deux mouchards à la solde de la police politique fasciste.

  • De Feo n’a cessé de dénoncer le nationalisme fasciste et l’impérialisme colonial et de contester l’« italianité » mise en avant par le Duce.

  • Paradoxalement, l’espionnage familial qu’il a subi a permis de préserver sa pensée : les rapports de renseignement documentent ses analyses politiques, notamment sa prédiction de la chute de Mussolini.


Cette histoire est celle de mon grand-père.

L’historiographie du fascisme italien s’est longtemps consacrée aux manifestations visibles du régime de Benito Mussolini. Aujourd’hui, l’étude des trajectoires individuelles des exilés antifascistes (fuorusciti) permet de comprendre comment les régimes totalitaires corrompent les liens sociaux et familiaux pour annihiler toute forme de dissidence, en traquant les opposants où qu’ils se trouvent, jusque dans leur exil.

L’exhumation des archives policières par l’historien italien Giuseppe Galzerano révèle la mécanique de cet espionnage domestique.

L’appareil policier et la trahison fraternelle

La trajectoire d’Attilio De Feo (1894-1982) incarne cette dynamique de la persécution. Né dans le Cilento (province de Salerne), cet artiste peintre et photographe diplômé de l’Académie des beaux-arts de Naples arrive en France en juillet 1932 avec un passeport officiel, justifiant son départ par des impératifs professionnels. Son installation à Paris le plonge dans le monde cosmopolite et intellectuel de l’antifascisme italien.

Autoportrait, Attilio De Feo (huile sur toile).

Rapidement devenu un opposant au régime du Duce, il se livre à une activité militante par voie postale. Il expédie à ses proches en Italie des lettres et des journaux hostiles à la dictature, afin d’éveiller leur conscience politique et de les convaincre de la nocivité du fascisme.

Dès juin 1933, un dossier individuel est ouvert au nom d’Attilio De Feo au sein du Casellario Politico Centrale (CPC) du ministère de l’intérieur fasciste, l’organisme chargé de ficher les éléments subversifs à l’étranger ainsi que les membres de l’opposition restés en Italie. Dans ce dossier sont archivés sa correspondance interceptée, les rapports d’espions et les documents officiels qui décrivent ses moindres faits et gestes.

Fiche d’Attilio De Feo dans le Casellario Politico Centrale (CPC). Le casier politique central est le fichier de la police politique du régime fasciste de Mussolini pour enregistrer et surveiller tous les opposants politiques, qualifiés de subversifs.

En 1934, il devient un membre actif du groupe antifasciste Giustizia e Libertà, fondé à Paris par Carlo Rosselli. Quelques années plus tard, son frère aîné, Francesco Paolo De Feo, s’installe chez lui à Paris.

Ce que mon grand-père ignore, c’est que ce frère a été enrôlé comme informateur aux ordres de l’Organisation de la surveillance et de la répression de l’antifascisme (OVRA), la police politique secrète de Mussolini. Francesco Paolo entraîne son propre fils, Domenico, dans cette entreprise de délation.

Le 30 janvier 1937, Domenico De Feo (neveu d’Attilio) écrit à Benito Mussolini pour dénoncer l’antifascisme de son oncle qu’il qualifie de reptile.

Pendant des années, profitant de l’hospitalité et de la confiance d’Attilio, le frère et le neveu vont fouiller ses papiers personnels, surveiller ses fréquentations amicales et politiques, et envoyer des rapports réguliers à Rome contre rémunération.

Déconstruire l’« italianité »

Depuis son logement parisien du XVIIᵉ arrondissement, l’artiste élabore une critique radicale de l’appareil idéologique mussolinien. Alors que le régime exalte une « italianité pure, indéfectible, incommensurable », mon grand-père en dénonce le vide dans une lettre cinglante, datée de février 1937, à Catello Tarallo, frère de son épouse, avocat resté au pays :

« Quels grands mots ! Mais qui, pour moi, ne signifient absolument rien. (…) Si tu es fier de tels sentiments, moi, lorsque je pense à l’Italie d’aujourd’hui, à l’Italie de Mussolini, j’ai honte d’être italien. »

Face au repli nationaliste des Chemises noires, l’artiste revendique une identité internationaliste :

« Je suis un internationaliste, c’est-à-dire un homme qui aime son pays autant que les autres pays, qui aime les Italiens autant que les autres peuples (…). Ce n’est pas le bon Dieu, mais des voleurs qui créent les frontières. »

Cet internationalisme se traduit par une condamnation absolue de l’impérialisme colonial. Neuf mois après la victoire italienne sur l’Éthiopie par la prise d’Addis-Abeba en mai 1936, Attilio écrit à Catello pour prendre le contre-pied du discours officiel, qualifiant cette campagne de « plus honteuse victoire de l’histoire d’Italie ».

Le 22 mai 1937, l’espion Pietro Francolini, informé par Francesco Paolo De Feo, rapporte un appel téléphonique entre Giustizia e Libertà et Attilio De Feo, dont il transmet la photo.

Il dénonce les milliards engloutis en Afrique qui auraient dû être dépensés en Italie « pour construire des routes, des écoles, des fontaines, installer l’électricité, le gaz ». Pour lui, l’agression d’un peuple souverain relève de « la loi de la jungle ». Il prophétise que, dans l’histoire, la figure du dictateur de Rome sera celle d’un « barbare », tandis que celle du Négus, l’empereur d’Éthiopie défendant sa patrie, « brillera comme celle du défenseur des droits humains les plus élevés et les plus sacrés ».

L’intuition prophétique saisie par l’espionnage

L’analyse des rapports de l’OVRA met au jour la capacité d’Attilio à anticiper l’évolution politique de son pays.

Le 11 mai 1937, l’espion Pietro Francolini transmet à Rome un rapport officiel. Il y indique que Francesco Paolo a rapporté une affirmation de son frère : la chute de Mussolini est inéluctable et imminente, et au régime fasciste succédera une dictature militaire de transition ayant à sa tête le maréchal Badoglio.

Cette intuition se réalisera six ans plus tard, le 25 juillet 1943, lorsque le roi Victor-Emmanuel III destituera le Duce et chargera Pietro Badoglio de diriger le nouveau gouvernement.

Le photographe de la mémoire antifasciste

L’action de mon grand-père dépasse le cadre épistolaire pour s’inscrire dans l’histoire visuelle de la résistance antifasciste. En juin 1937, il devient le photographe officiel des funérailles nationales des frères Carlo et Nello Rosselli, leaders du mouvement Giustizia e Libertà assassinés en France par la Cagoule sur ordre direct de Rome.

Début du cortège à la Maison des syndicats (33 rue de la Grange-aux-Belles, Paris Xᵉ). Aldo Garosci tient un coussin avec les vêtements de Carlo Rosselli durant la guerre civile espagnole. Avec Renato Pierleoni, Lionello Venturi, Alberto Cianca, Olga Levi Treves, Paolo Treves, Marion Cave Rosselli, Piero Treves, Emilio Lussu et Alberto Tarchiani. Attilio De Feo/Archivio Istoreto, Turin

Ce rassemblement réunit plus de 100 000 personnes à Paris. Les clichés pris par De Feo, sur lesquelles on reconnaît les figures de proue de l’exil (Emilio Lussu, Francesco Fausto Nitti, Silvio Trentin), capturent le deuil collectif et formalisent la légitimité politique de la résistance.

Attilio De Feo/Archivio Istoreto, Turin
Une marée humaine de manifestants et de citoyens, estimés à plus de 100 000 personnes, est venue rendre un dernier hommage aux deux icônes de la lutte antifasciste. Les frères Rosselli n’étaient pas seulement des dissidents en exil, mais aussi des figures majeures pour l’ensemble de la gauche européenne et pour la résistance intellectuelle. La foule se dirige vers le cimetière du Père-Lachaise en suivant les deux corbillards, occupant entièrement la chaussée et les trottoirs. Attilio De Feo/Archivio Istoreto, Turin

Cette activité militante représentait un grand risque. Apparaître dans ces cortèges exposait les exilés à une inscription immédiate au fichier des subversifs à Rome et à des représailles de l’OVRA sur le sol français. L’assassinat des Rosselli venait de prouver que le bras armé de Mussolini pouvait frapper en plein cœur de la France. En mobilisant les droits démocratiques de leur pays d’accueil, mon grand-père et ses camarades ont structuré la mémoire de leur combat.

L’épreuve de la guerre et la sentence définitive

Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale accentue la radicalité d’Attilio De Feo. En octobre 1939, dans une lettre à sa belle-sœur Giovanna, épouse de Catello, il conserve une confiance absolue dans l’effondrement des dictatures totalitaires :

« Quoi qu’il en soit, la France et l’Angleterre vaincront certainement, et l’on pourra enfin respirer un peu d’air pur et libre. Une chose est sûre : l’heure a sonné. La fin des brigands est certaine. »

Attilio constate la faillite de ses proches restés en Italie, qu’il attribue directement à leur soumission au fascisme. S’en prenant à son beau-frère Catello, il assimile la parole du fasciste local à celle du dictateur allemand :

« Ton mari est comme une monnaie qui n’a plus cours. Sa parole vaut celle d’Hitler, elle n’a plus aucune valeur. »

C’est dans cette même lettre qu’il livre sa sentence sur ceux qui servent l’idéologie totalitaire :

« Je hais les fascistes parce qu’ils sont malhonnêtes, faux, menteurs et, surtout, lâches. »

Après l’Occupation, Attilio De Feo a poursuivi son engagement militant au sein des réseaux de résistance d’immigrés italiens autour de Toulouse, en Haute-Garonne. À la Libération, il a participé à la prise d’assaut du consulat d’Italie à Toulouse, qui est alors devenu un quartier général pour épurer les réseaux fascistes.

Réunion du comité de libération de Toulouse, 1944. Attilio De Feo est assis, en costume blanc. Il sera nommé consul provisoire d’Italie à Toulouse à la Libération.

Francesco Paolo et son fils Domenico ont tous deux été démasqués en Italie, voyant leurs noms figurer sur la liste noire des informateurs et des espions de l’OVRA, publiée le 2 juillet 1946.

En déployant une surveillance considérable et en rétribuant le propre frère et le neveu d’Attilio De Feo pour le trahir, la machine totalitaire a involontairement sauvegardé le témoignage d’une pensée humaniste, intègre et visionnaire. C’est là que réside le paradoxe de cette oppression : en documentant minutieusement chacun de ses pas, les archives de la police politique ont échoué à le faire disparaître. Éclairés aujourd’hui par le travail de l’historien Giuseppe Galzerano, ces dossiers secrets nous donnent enfin un accès direct à la vie et à la pensée d’Attilio De Feo.

The Conversation

Agnès De Féo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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