05.07.2026 à 11:31
Lina Kennouche, Chercheuse associée au CREAT, Université de Lorraine
Les erreurs d’analyse de Tel-Aviv et de Washington sont patentes. Fin février dernier, Israël et les États-Unis pensaient pouvoir rapidement venir à bout de la République islamique d’Iran. Le gouvernement Nétanyahou a cru que cette perspective lui offrait une occasion rêvée d’en finir avec le Hezbollah libanais, déjà affaibli après les affrontements de 2024. Quatre mois plus tard, le régime iranien est toujours là, de même que l’organisation paramilitaire du Sud-Liban, et Donald Trump semble de plus en plus désireux de se dégager au plus vite de ce bourbier, au point d’exercer des pressions sans précédent sur son allié privilégié.
Après la guerre des soixante-six jours de 2024 au sud du Liban – durant laquelle Tel-Aviv a accumulé des succès tactiques et infligé des revers notables à l’« Axe de la résistance » –, s’est ancrée chez bon nombre d’observateurs et d’analystes la conviction qu’Israël était devenu la puissance hégémonique au Moyen-Orient. Une conviction encore renforcée par le fait que cette guerre a été suivie de l’effondrement du régime Assad en Syrie en décembre de la même année, ce qu’Israël a présenté comme la conséquence des coups de boutoir qu’il avait assénés aux alliés de Damas.
Cette vision des choses reste répandue aujourd’hui. Pourtant, dernièrement, le terrain libanais a révélé les limites de la puissance israélienne. La reprise des hostilités par Israël en mars 2026 n’a pas abouti à l’écrasement du Hezbollah qu’avait promis Benyamin Nétanyahou. Au contraire, la détermination du mouvement chiite libanais ne faiblit pas. Pour Tel-Aviv, les combats terrestres sont de plus en plus coûteux, tant sur le plan humain que matériel.
Dans le même temps, la relation entre Israël et les États-Unis est parcourue de tensions dans un contexte marqué par la signature, le 17 juin dernier, du protocole d’accord visant à mettre un terme à la guerre au Moyen-Orient : l’Iran exige dans ce cadre que les opérations militaires israéliennes au Liban prennent fin et qu’un agenda temporel pour un retrait israélien total du Sud-Liban soit élaboré.
Donald Trump, qui était toujours apparu comme un soutien systématique de Benyamin Nétanyahou, a récemment changé de ton, affirmant qu’« Israël se bat contre le Hezbollah depuis trop longtemps » et que « trop de gens ont été tués », avant d’ajouter : « Si Israël ne peut pas faire le boulot sans tuer tout le monde, le [président syrien] s’en occupera » – suggestion qu’Ahmed Al-Charaa s’est d’ailleurs empressé d’écarter.
Israël semble désormais dans l’impasse. Amos Harel, correspondant militaire du journal Haaretz estime à cet égard :
« Du point de vue d’Israël, c’est probablement le pire des scénarios : un bilan humain qui ne cesse de s’alourdir ; une réalité régionale dangereuse dans laquelle des accords problématiques lui sont imposés sur plusieurs fronts ; une crise politique interne ; et peut-être le problème le plus grave à long terme : une fracture grandissante avec l’administration américaine, pourtant amie. »
Israël qui, il y a quelques mois encore, ambitionnait d’imposer un nouveau rapport de force régional, de la Syrie à l’Iran en passant par le Liban, fondé sur sa suprématie militaire et le soutien inconditionnel de Washington, se retrouve en difficulté et peine à obtenir des résultats tangibles et pérennes sur le terrain libanais. L’explication tient avant tout au fait que Tel-Aviv a sous-estimé aussi bien la résilience du régime iranien que celle du Hezbollah.
Lorsque le 28 février dernier, les États-Unis et Israël ont lancé leur offensive surprise contre l’Iran et éliminé plusieurs hauts responsables du régime, l’idée selon laquelle la République islamique se trouvait au bord de l’effondrement irriguait les déclarations et les analyses. Benyamin Nétanyahou avait alors réussi à convaincre Donald Trump que le moment était opportun en lui tenant le discours suivant :
« L’économie iranienne est en ruine. Le peuple est au bord de la révolte. Les gardiens de la révolution perdent le contrôle. »
Dès lors, l’ampleur de la démonstration de force devait contraindre l’Iran à capituler ou, au moins, à créer un contexte favorable à une dynamique interne de changement de régime. Comme le note l’universitaire américain Alfred McCoy, Washington a refusé d’effectuer un débarquement qui aurait provoqué de nombreuses pertes humaines au sein de son armée et a tenté de mobiliser les minorités ethniques iraniennes, qui représentent environ 40 % de la population du pays, le Pentagone étant « conscient que les forces terrestres américaines se heurteraient à une résistance redoutable : la milice bassidj, forte d’un million d’hommes, les 150 000 gardiens de la révolution (spécialisés dans la guérilla asymétrique) et les 350 000 soldats de l’armée régulière iranienne ».
Le plan consistant à s’appuyer sur des groupes armés kurdes pour déstabiliser le régime iranien s’est révélé hasardeux, Donald Trump ayant ouvertement accusé les combattants kurdes irakiens d’avoir conservé les armes envoyées par son administration au lieu de les utiliser pour s’attaquer à l’Iran.
L’offensive américano-israélienne, qui tablait sur la faiblesse du régime de Téhéran et sur un soulèvement de la population iranienne, n’a pas eu l’effet escompté. Au contraire : l’Iran a non seulement répondu par des frappes de missiles balistiques visant Israël, des bases américaines dans la région ainsi que plusieurs alliés de Washington, mais a aussi fait de la fermeture du détroit d’Ormuz une véritable arme de guerre.
Ces erreurs d’analyse sur l’Iran n’ont pas été sans incidence quant à l’appréhension de la situation libanaise. En effet, Israël semblait persuadé que ses coups d’éclat de l’année 2024 – explosion simultanée de bipeurs et de talkies-walkies de nombreux membres du Hezbollah ; assassinat du secrétaire général du parti Hassan Nasrallah ; désorganisation de la structure de commandement par l’élimination de plusieurs hauts responsables et la destruction d’une grande partie de son arsenal – avaient obéré les capacités de nuisance de l’organisation.
Dans un contexte où la République islamique d’Iran, parrain historique du Hezbollah, semblait sur le point de chuter, les Israéliens ont cru, début mars, que le moment était idéal pour neutraliser définitivement le mouvement chiite libanais.
Ces pronostics ont été déjoués. Le Hezbollah avait réorganisé et reconstruit son commandement en remplaçant sa structure pyramidale par une structure décentralisée, composée de petites unités ayant une connaissance limitée des opérations de leurs pairs afin de préserver le secret opérationnel. Tous les responsables identifiés par le Mossad dans le cadre de l’implication du Hezbollah dans la guerre en Syrie ont été remplacés.
Par ailleurs, l’organisation paramilitaire a démontré qu’elle disposait encore non seulement de combattants, mais aussi d’armements : les frappes d’artillerie, l’utilisation de missiles sophistiqués ou de drones à fibres optiques difficiles à intercepter ont illustré sa capacité de résistance et de nuisance.
La guerre sur le front libanais a donc essentiellement pris la forme d’une campagne aérienne de bombardements intensifs pour installer une zone tampon dont la frontière serait le fleuve Litani. En mars et en avril, 45 % des villages du Sud-Liban ont été endommagés et détruits, selon les données du Monde.
Depuis le 25 mai dernier, alors que Washington et Téhéran discutaient des termes d’un accord, Israël a élargi son offensive militaire contre le Hezbollah, et cherche à avancer au-delà de la « ligne jaune » (de défense avancée). Une stratégie qui semble dénuée de cap clair. Dans l’article déjà cité, Amos Harel constate que « beaucoup au sein de l’état-major général savent que les combats actuels n’ont aucun objectif stratégique utile ». « Dans cette guerre asymétrique, Israël ne peut pas éradiquer une force combattante qui est encore importante et bien armée », considère de son côté l’ancien diplomate français Denis Bauchard.
La situation est d’autant plus problématique que toute perspective d’accord final entre Washington et Téhéran reste conditionnée par l’exigence iranienne d’un arrêt de la guerre au Liban et d’un retrait israélien du sud du pays – exigence à laquelle le gouvernement israélien oppose une fin de non-recevoir, le ministre de la défense étant allé jusqu’à déclarer que l’armée israélienne resterait au Sud-Liban même si les États-Unis lui enjoignaient de s’en retirer.
Pour favoriser une désescalade, les États-Unis cherchent également à faire pression sur la partie libanaise. Ainsi, le gouvernement libanais a cédé aux injonctions américaines et signé un accord-cadre avec Israël qui, s’il venait à être appliqué, transformerait l’armée libanaise en force supplétive de l’armée israélienne. En effet, les termes de cet accord ne mentionnent jamais « le retrait » israélien, mais évoquent un « redéploiement » avec la création, à la lisière de la ligne jaune, de zones pilotes qui seraient confiées à l’armée libanaise et qui pourraient s’étendre à d’autres parties de la zone occupée par Israël ; si toutefois l’institution militaire libanaise venait à se montrer coopérative.
Cet accord suscite une opposition assez large au Liban : il est dénoncé par le Hezbollah et par le mouvement Amal (le plus grand parti chiite au Parlement), et vivement critiqué par Walid Joumblatt, leader politique de la communauté druze. Cette position a été suivie par le Courant patriotique libre, parti représentatif d’une partie du camp chrétien. L’opposition à cet accord transcende donc les clivages intercommunautaires.
Donald Trump a déjà exercé de fortes pressions sur son allié israélien pour l’empêcher de saboter le processus de négociation avec Téhéran. La tension culmine actuellement dans la relation bilatérale, sachant qu’un accord final avec l’Iran apparaît comme un développement indispensable pour le président américain : une fermeture prolongée du détroit d’Ormuz aurait des effets désastreux sur l’économie de son pays et, donc, sur les chances de son parti aux élections de mi-mandat de novembre prochain.
Aux États-Unis, de nombreuses voix s’élèvent aujourd’hui pour critiquer le mémorandum d’entente avec l’Iran. Robert Malley, principal négociateur de l’accord nucléaire iranien de 2015 puis émissaire spécial pour l’Iran sous Joe Biden, juge que Trump a accepté des conditions pires que celles qu’il aurait pu obtenir par la voie diplomatique. Son constat est sans appel :
« Aujourd’hui, les faucons qui avaient été exaltés par l’opération “Epic Fury” sont furieux contre M. Trump pour avoir mis fin au conflit. Les colombes ne lui pardonneront pas de l’avoir déclenché. Tout le monde est perdant, et personne n’est satisfait. »
Lina Kennouche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.07.2026 à 16:33
Charbel Cordahi, Professeur de Finance & Economie, GEM
Une banque centrale a un pouvoir de seigneuriage, hérité du Moyen Âge. Elle peut créer de façon illimitée de la monnaie. Alors comment est-il possible qu’elle puisse faire faillite ? Explication avec les cas du Zimbabwe, du Venezuela et des Philippines.
Une banque centrale ne pourrait pas faire faillite, car elle dispose du pouvoir féodal de « battre monnaie », ou seigneuriage. Ce terme désigne le privilège d’émettre de la monnaie ; il est autrefois détenu par les seigneurs féodaux, aujourd’hui par les États. Il repose sur la différence entre la valeur de la monnaie émise – comme l’or initialement – et son coût de fabrication ainsi que les intérêts perçus.
De façon théorique, une banque centrale ne pourrait faire faillite ; elle a toujours la capacité de créer de la monnaie. Cependant, les exemples du Zimbabwe, du Venezuela ou des Philippines fournissent les preuves qu’elle peut bel et bien se retrouver en situation d’insolvabilité.
Ces cas historiques mettent en évidence les limites du seigneuriage, notamment face à la dollarisation de l’économie mondiale.
Le seigneuriage contribue à maintenir la solvabilité d’une banque centrale. Ce revenu, tiré de l’émission de monnaie, renforce ses fonds propres (ses ressources) et procure de facto une source illimitée de revenus futurs. Concrètement, pour régler leurs dettes, il lui suffit de créer de la monnaie.
Le pouvoir de seigneuriage ne s’exerce que sur la monnaie nationale. Si une banque centrale peut créer sa propre devise, elle ne peut le faire avec une autre monnaie. Par exemple, seule la Banque centrale européenne (BCE) est autorisée à créer des euros.
Les réserves de change, en euro ou en dollar états-unien, deviennent alors cruciales. Sans elles, la banque centrale ne peut plus intervenir efficacement sur le marché des changes ni financer les importations essentielles à son pays. Par exemple, fin 2024, les Philippines disposaient d’une réserve de 106 milliards de dollars états-uniens fin 2024 (92,54 milliards d’euros) à l’actif du bilan de la banque centrale.
Une banque centrale diffère d’une entreprise privée. Elle ne peut pas être liquidée au sens juridique du terme. Son capital peut devenir négatif sans interrompre ses opérations de politique monétaire, de refinancement bancaire, de gestion des réserves de change ou de paiement.
Elle peut continuer à fonctionner même avec des pertes et n’est soumise à aucune exigence minimale de fonds propres. Son objectif premier reste la stabilité des prix, non des gains financiers.
Une banque centrale inscrit à son actif ses réserves en or et en devises, ainsi que des titres de dette – publique et, parfois, privée. De l’autre côté du bilan, au passif, figurent les billets en circulation ainsi que ses dettes envers les banques, le Trésor ou les autres banques centrales. Dans le langage monétaire, ces dettes sont appelées des engagements.
Si les pertes accumulées d’une banque centrale dépassent ses réserves et son capital – capitaux propres négatifs –, ou si la valeur de ses engagements excède celle de ses actifs – insolvabilité –, sa capacité à mener efficacement la politique monétaire peut être compromise.
C’est le cas lorsque :
les dettes (engagements) de la banque centrale sont libellées dans une monnaie étrangère. Au Pakistan, ils le sont en dollars états-uniens ou en yuans ;
les réserves internationales sont épuisées, comme ce fut le cas au Sri Lanka en 2022 ;
la politique monétaire est subordonnée au financement des déficits publics, comme au Zimbabwe dans les années 2000 ;
l’économie est petite et ouverte, donc exposée aux chocs extérieurs, comme à Maurice ;
le régime est en crise politique, comme en Argentine dans les années 2000.
Une banque centrale peut devenir insolvable. Ce cas de figure existe quand elle ne dispose plus des réserves internationales, notamment le dollar états-unien, nécessaires pour payer ses créanciers.
On parle alors :
d’insolvabilité technique, pour une situation dans laquelle le passif d’une banque centrale excède l’actif, même si les opérations courantes continuent de fonctionner ;
ou de défaut opérationnel, à savoir une incapacité à remplir des fonctions clés, comme la défense, le règlement des importations ou le service de la dette externe.
Les cas les plus courants de vulnérabilité surviennent dans les systèmes dits non autonomes, notamment les systèmes dollarisés. La banque centrale perd sa capacité à créer une devise de référence utilisée pour les échanges internationaux, comme le dollar – monnaie d’ancrage. Elle devient dépendante des flux de devises provenant des exportations, des investissements directs étrangers (IDE) ou des prêts extérieurs.
Du côté des économies émergentes, l’expérience montre que les banques centrales enregistrent plus fréquemment des capitaux propres négatifs ou des pertes prolongées. Ces dernières sont dues à un ratio élevé de dette publique par rapport au produit intérieur brut (PIB), à un déficit courant persistant et à l’importance des dettes (engagements) en devises – c’est-à-dire des dépôts en monnaies étrangères détenus par les banques commerciales et les administrations publiques auprès de la banque centrale.
Le résultat est différent du côté des économies avancées. Elles n’ont pas expérimenté l’insolvabilité opérationnelle – où le passif dépasse l’actif –, malgré les pertes massives liées aux achats d’actifs (obligations publiques et privées) depuis la crise de 2008 et la pandémie de Covid-19. Ces programmes ont accru leurs pertes et les ont exposées à un risque de capitaux propres négatifs, c’est-à-dire de pertes accumulées rongeant leurs fonds propres.
Dans les années 2000, la Banque centrale du Zimbabwe s’engage dans un financement massif de son déficit public à travers l’émission de dollars zimbabwéens, la monnaie nationale de l’époque. Conséquence : une hyperinflation record, dont le taux mensuel a atteint 79,6 milliards % en novembre 2008, soit un doublement des prix toutes les 24 heures. En 2009, l’abandon de cette monnaie et l’adoption du dollar états-unien ôtent toute autonomie monétaire au pays.
Le dollar zimbabwéen est réintroduit en 2019. La faiblesse des réserves de change et le financement des déficits publics entraînent une forte dépréciation du taux de change parallèle – en 2023, un dollar états-unien s’échangeait sur le marché informel à un cours deux à trois fois supérieur au taux officiel – et à une nouvelle faillite de la banque centrale.
Un second exemple est celui du Venezuela, depuis les années 2010. La banque centrale du pays a financé des déficits chroniques alimentés par la chute des revenus pétroliers et une gestion budgétaire déséquilibrée, entraînant au passage l’effondrement du bolivar, le développement d’un marché noir du dollar états-unien et une hyperinflation.
Les sanctions internationales gèlent une partie des avoirs en or et en devises, amplifiant la crise. Celle-ci est aggravée par le manque d’indépendance de la banque centrale vis-à-vis du pouvoir politique. À cela s’ajoutent des manipulations des statistiques économiques, qui érodent la confiance des ménages et des investisseurs. Il en résulte une réduction des importations, une paupérisation généralisée et une dollarisation de fait de l’économie. Au début des années 2010, plus de 90 % des transactions sont réalisées en dollars états-uniens.
La faillite de la Banque centrale du Venezuela s’est manifestée par son incapacité à mobiliser ses réserves internationales et par l’effondrement de la crédibilité du bolivar. Le financement monétaire des déficits publics et l’hyperinflation ont conduit les ménages et les entreprises à abandonner la monnaie nationale au profit du dollar états-unien.
Dans les années 1980, la Banque centrale des Philippines se retrouve en situation d’insolvabilité à la suite d’importantes opérations menées pour le compte de l’État. Elle finance notamment des programmes de crédit subventionnés, vient au secours de banques en difficulté ou accorde des garanties de change coûteuses en pleine crise. Ces interventions génèrent des pertes considérables, représentant plus de 24 % du PIB entre 1982 et 1985. Résultat : elle ne parvient plus à remplir efficacement ses missions, en perdant sa capacité à maîtriser l’inflation et à stabiliser le taux de change.
L’ancienne banque centrale est considérée comme insolvable. Par conséquent, le législateur créé la Bangko Sentral ng Pilipinas en 1993, dotée d’une autonomie et d’une capitalisation renforcées – un cas rare de « résolution institutionnelle » d’une banque centrale. Elle s’est recentrée sur ses missions essentielles. Dotée d’une plus grande indépendance et d’un bilan assaini, elle a progressivement restauré sa crédibilité et sa capacité à conduire la politique monétaire.
Charbel Cordahi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
02.07.2026 à 17:16
Frédérique Sandretto, Chargée d'enseignement en civilisation américaine, Université Côte d’Azur; Sciences Po
Le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis dépasse le cadre d’une simple commémoration. Survenant dans un contexte de forte polarisation politique, il suscite des débats qui illustrent la multiplication des lectures concurrentes de l’histoire. Donald Trump, comme ses opposants, cherche ainsi à s’approprier l’héritage de 1776, avec en point de mire l’approche des cruciales élections de mi-mandat qui se tiendront en novembre prochain.
Le 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance, célébré le 4 juillet 2026, intervient à un moment où la mémoire nationale est devenue, aux États-Unis, un enjeu politique majeur. Rarement un anniversaire national aura été autant chargé d’enjeux symboliques, politiques et mémoriels.
Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche il y a un an et demi, la polarisation idéologique qui ne cesse de s’intensifier et les interrogations sur la signification contemporaine de 1776 transforment cette commémoration en un moment de redéfinition du récit américain. Loin d’être un simple rituel civique, l’anniversaire devient un miroir des tensions qui traversent la société et un instrument de légitimation pour les acteurs politiques.
La Déclaration d’indépendance demeure la matrice intellectuelle du système politique américain. Adoptée le 4 juillet 1776, elle ne se limite pas à proclamer la rupture avec la Couronne britannique : elle fonde une théorie politique reposant sur les droits naturels, le consentement des gouvernés et le droit de résister à la tyrannie.
En affirmant que « tous les hommes possèdent des droits inaliénables », elle inaugure une conception nouvelle de la légitimité politique, rompant avec les fondements dynastiques et religieux de l’Ancien Monde. La Constitution de 1787, la séparation des pouvoirs, le fédéralisme et la protection des libertés individuelles s’inscrivent dans cet horizon intellectuel.
Depuis deux siècles et demi, chaque génération politique relit 1776 à travers ses propres préoccupations : Lincoln l’invoque pour justifier l’abrogation de l’esclavage ; Roosevelt y voit un fondement moral dans le cadre de sa lutte contre les totalitarismes ; Reagan s’y réfère au nom de l’exceptionnalisme américain. Cette plasticité explique la centralité persistante de la Déclaration dans la culture politique des États-Unis.
C’est dans ce contexte qu’a été conçu le programme America 250. Son ambition dépasse largement l’organisation de cérémonies commémoratives. Il s’agit d’une entreprise de refondation mémorielle visant à produire un récit national capable de rassembler une société fragmentée.
Bien que les festivités culminent en 2026, le projet trouve son origine dans une loi adoptée par le Congrès le 22 juillet 2016 et promulguée par le président Barack Obama, créant l’United States Semiquincentennial Commission. Cette commission fédérale indépendante constitue l’organe officiel de pilotage des célébrations nationales. Elle est composée de membres désignés par le Congrès, de représentants de l’exécutif, ainsi que de personnalités issues des secteurs culturel, éducatif, patrimonial et économique. Son organisation repose sur le principe du bipartisme afin de garantir une gouvernance équilibrée et de faire de cet anniversaire un événement fédérateur dépassant les alternances politiques.
America 250 se présente comme un dispositif fédérateur, mobilisant institutions fédérales, États fédérés, écoles, universités, musées, organisations civiques et acteurs culturels. L’objectif est de faire de l’année 2026 une séquence pédagogique d’ampleur nationale, destinée à transmettre l’histoire américaine aux nouvelles générations et à réaffirmer les principes fondateurs de la République.
Cette ambition prend une dimension particulière dans un contexte où les débats sur l’esclavage, la mémoire coloniale, les discriminations ou les violences raciales occupent une place centrale dans l’espace public. America 250 se veut une réponse à la fragmentation mémorielle, un moyen de réinscrire la nation dans une continuité historique commune. Mais cette entreprise se heurte à une question fondamentale : existe-t-il encore un récit national partagé aux États-Unis ? L’initiative révèle ainsi une tension entre volonté de cohésion et pluralité des interprétations, entre pédagogie civique et instrumentalisation politique.
L’année 2026 est marquée par une multiplication d’événements sur l’ensemble du territoire. Philadelphie, lieu d’adoption de la Déclaration, constitue l’épicentre des commémorations, avec lectures publiques, conférences, rassemblements autour de l’Independence Hall et de la Liberty Bell. À Washington, le National Mall accueille concerts patriotiques, spectacles multimédias et expositions de documents historiques, dont certains rarement présentés au public. Les États fédérés organisent reconstitutions, programmes éducatifs et cérémonies civiques. L’ensemble compose une scénographie mémorielle d’une ampleur inédite, destinée à inscrire 2026 dans la longue durée des grands anniversaires nationaux.
Mais cette célébration n’est pas politiquement neutre. Les célébrations interviennent quelques mois seulement avant les élections de mi-mandat du 3 novembre prochain, ce qui confère à la mémoire nationale une dimension stratégique. Donald Trump mobilise depuis plusieurs années une rhétorique centrée sur la restauration de la grandeur américaine et sur la défense des valeurs fondatrices de la République. Dans son discours, les révolutionnaires de 1776 deviennent les précurseurs d’un combat contemporain pour la souveraineté nationale, la protection des frontières et la défense du peuple américain.
Trump cherche ainsi à inscrire son action dans une continuité historique prestigieuse et à renforcer sa légitimité dans un contexte électoral incertain. La gauche états-unienne, de son côté, insiste sur les promesses inachevées de la Déclaration et sur les luttes successives pour élargir les droits civiques. L’anniversaire devient ainsi le théâtre d’une concurrence mémorielle structurante.
Cette conflictualité s’inscrit dans une évolution historiographique plus large. Longtemps perçus comme des figures consensuelles, Washington, Jefferson, Madison ou Hamilton font désormais l’objet d’une relecture critique. Les historiens ont mis en évidence les contradictions entre les principes universalistes de 1776 et les réalités sociales de l’époque : esclavage, exclusion des femmes, traitement brutal des populations amérindiennes. Il ne s’agit pas d’un rejet, mais d’un changement de paradigme mémoriel : les fondateurs ne sont plus des icônes intouchables, mais des acteurs historiques complexes dont l’œuvre doit être contextualisée.
L’esprit des Pères fondateurs apparaît ainsi comme un ensemble de principes généraux — souveraineté populaire, limitation du pouvoir, gouvernement représentatif, méfiance envers la concentration de l’autorité — plutôt qu’une doctrine unifiée. Les désaccords entre Jefferson et Hamilton illustrent la diversité intellectuelle de la période. Les fondateurs deviennent des « ressources symboliques » mobilisées pour légitimer des projets politiques divergents.
Cette évolution marque le passage d’une mémoire consensuelle à une mémoire concurrentielle. Paradoxalement, cette conflictualité témoigne de la vitalité persistante de leur héritage : deux cent cinquante ans après 1776, les Américains continuent de débattre avec leurs fondateurs.
On l’aura compris : derrière les cérémonies et les festivités organisées à l’occasion du 250ᵉ anniversaire de l’indépendance, une lutte pour le contrôle du récit national est en cours.
En réinvestissant les symboles de 1776, Donald Trump cherche à présenter son mouvement comme le prolongement contemporain de l’œuvre des Pères fondateurs. Son objectif est moins de commémorer l’histoire que de la mobiliser au service d’une vision particulière de l’avenir du pays. Les élections de mi-mandat de 2026 constitueront un premier test de l’efficacité de cette stratégie.
Cet article est publié en partenariat avec Conférence Sciences Po.
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.