04.01.2026 à 23:36
Robert Muggah, Richard von Weizsäcker Fellow na Bosch Academy e Co-fundador, Instituto Igarapé; Princeton University
Le flou règne sur l’avenir du Venezuela après la capture de son président par les États-Unis. Plusieurs voies sont envisageables, du maintien en place du régime chaviste à une prise de contrôle du pouvoir par Washington.
L’opération militaire menée par les États-Unis à l’aube du 3 janvier, qui a permis de capturer Nicolas Maduro et son épouse puis de les emmener à New York, où ils ont été incarcérés, marque un tournant pour le continent américain. Après plusieurs mois de menaces d’intervention militaire et de renforcement constant des forces armées états-uniennes dans la région, ces dernières ont destitué un président étranger à l’issue d’une opération qui a duré un peu plus de deux heures.
Que ce soit sous le prétexte de la lutte contre le trafic de drogue ou au nom d’un changement de régime, le message est clair : les États-Unis sont prêts à agir de manière unilatérale, par la force et, au besoin, de façon illégale. Les répercussions seront vastes pour le Venezuela, bien sûr, mais aussi pour l’ensemble de l’Amérique latine.
Les réactions à l’intervention états-unienne ont été immédiates. La Colombie, qui a dépêché des troupes à sa frontière, se préparant à l’arrivée potentielle de réfugiés, a dénoncé les frappes comme un affront à la souveraineté des pays de la région. Cuba s’est joint à l’Iran, à la Russie et à d’autres adversaires de Washington pour condamner le raid devant les Nations unies. Quelques gouvernements, notamment celui de l’Argentine, ont en revanche apporté leur soutien sans réserve à cette opération.
Donald Trump a annoncé que les États-Unis allaient « diriger » le Venezuela jusqu’à ce qu’il y ait une « transition sûre, appropriée et judicieuse » du pouvoir, et assuré que son administration « n’avait pas peur d’envoyer des troupes au sol ».
Jusqu’à présent, peu de détails concrets sur la suite des événements ont été fournis. Beaucoup dépendra des prochaines actions de Washington et de la réaction de la classe politique vénézuélienne, qui est très divisée. En tant qu’expert des relations entre les États-Unis et l’Amérique latine, j’estime que cinq scénarios principaux sont plausibles.
Dans ce premier scénario, Trump proclame que la mission a été accomplie, présente la capture de Maduro comme un triomphe et réduit rapidement le rôle des États-Unis dans l’avenir immédiat du pays. Les institutions vénézuéliennes restent largement intactes. L’actuelle vice-présidente Delcy Rodriguez, le ministre de l’intérieur Diosdado Cabello et le ministre de la défense Vladimir Padrino Lopez dirigent un gouvernement reconstitué qui poursuit la ligne de gauche développée par feu Hugo Chavez, même si ce système est désormais privé de sa dernière figure de proue en la personne de Maduro.
Un tel développement conviendrait aux généraux états-uniens désireux de limiter les risques pour leurs troupes, ainsi qu’aux puissances étrangères soucieuses d’éviter un vide du pouvoir. A contrario, l’opposition vénézuélienne et les pays voisins qui ont subi des années d’afflux de réfugiés feraient la grimace.
Surtout, cela réduirait à néant l’influence sur le pays que Washington vient d’acquérir au prix de nombreux efforts. Après avoir pris la décision extraordinaire d’enlever un chef d’État, revenir en arrière et se contenter d’un léger remaniement du chavisme apparaîtrait comme une reculade contraire aux normes des interventions étrangères des États-Unis.
Deuxième possibilité : le choc provoqué par la destitution de Maduro brise l’aura d’inévitabilité du gouvernement et déclenche un soulèvement populaire qui balaye le chavisme. Au vu de la vacance de la présidence et de l’affaiblissement des forces de sécurité, démoralisées ou divisées, une large coalition de partis d’opposition, de groupes de la société civile et de chavistes mécontents fait pression pour la mise en place d’un conseil de transition, peut-être sous l’égide de l’Organisation des États américains (OEA) ou des Nations unies.
Reste qu’une telle révolution, en particulier lorsqu’elle est soutenue par une ingérence extérieure, se déroule rarement sans heurts. Des années de répression politique, de crime organisé, de misère économique et d’émigration ont vidé la classe moyenne et les syndicats vénézuéliens de leur substance. Les colectivos armés – des groupes paramilitaires ayant un intérêt au maintien de l’ancien régime – opposeraient une résistance farouche. Il en résulterait peut-être non pas une avancée démocratique rapide mais une transition instable : un gouvernement provisoire fragile, des violences sporadiques et d’intenses luttes intestines sur les questions relatives aux amnisties et au contrôle du secteur pétrolier.
Dans ce scénario, Washington tire parti de la nouvelle donne pour faire pression en faveur d’un changement complet de régime. Cela pourrait se traduire par un durcissement des sanctions à l’encontre des personnalités encore au pouvoir, par l’intensification des frappes contre les installations de sécurité et les milices, par un soutien secret aux factions insurgées et par l’utilisation du procès de Maduro comme d’une tribune mondiale pour délégitimer une fois pour toutes le chavisme.
Une personnalité reconnue en tant que leader de l’opposition serait portée au pouvoir à la suite d’une forme d’élection contrôlée, d’un conseil de transition ou d’une passation de pouvoir négociée – potentiellement, quelqu’un comme Maria Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la paix 2025. Les États-Unis et leurs alliés proposeraient une restructuration de la dette et un financement de la reconstruction du pays en échange de réformes économiques libérales et d’un alignement géopolitique sur Washington.
Cette option est très risquée. Une transition ouvertement orchestrée par les États-Unis entacherait la légitimité du nouveau leadership vénézuélien, tant au niveau national qu’international. Elle aggraverait la polarisation du pays, renforcerait la dénonciation de l’impérialisme (ce qui est depuis longtemps un argument central du chavisme) et inciterait la Chine, Cuba, l’Iran et la Russie à s’ingérer également dans les affaires du pays. Un mouvement chaviste meurtri mais non brisé pourrait se transformer en résistance armée, faisant du Venezuela un nouveau théâtre d’insurrection de faible intensité.
Une transition contrôlée : c’est l’option que Trump a ouvertement envisagée. Washington exercerait provisoirement sa tutelle sur le Venezuela. Les premières priorités seraient d’imposer une chaîne de commandement et de restaurer les capacités administratives du pays, de stabiliser la monnaie et le système de paiement, et de mettre en place des réformes progressives afin d’éviter l’effondrement de l’État pendant la transition.
Le calendrier politique serait alors une dimension essentielle. Washington exercerait une forte influence sur les dispositions provisoires en matière de gouvernance, les règles électorales et le calendrier des élections présidentielle et législatives, y compris la reconstitution des autorités électorales et la définition des conditions minimales pour la campagne électorale et l’accès aux médias. Les États-Unis n’auraient pas nécessairement besoin d’occuper le pays, mais ils pourraient avoir besoin de déployer des forces sur le terrain pour dissuader les fauteurs de troubles.
La logique économique de cette option reposerait sur le rétablissement rapide de la production pétrolière et des services de base grâce au soutien technique des États-Unis, à l’implication de leurs entreprises privées et à un allègement sélectif des sanctions. Des entreprises, telles que Chevron, la seule grande compagnie pétrolière états-unienne encore implantée au Venezuela, ou des prestataires de services pétroliers, comme Halliburton, seraient probablement les premiers bénéficiaires.
Là aussi, les risques sont considérables. Comme dans le cas précédent de l’arrivée au pouvoir d’une équipe ouvertement alignée sur Washington, une tutelle états-unienne pourrait attiser les sentiments nationalistes et valider le discours anti-impérialiste propre au chavisme. La menace implicite de l’utilisation de la force pourrait dissuader les groupes criminels, mais elle pourrait également approfondir le ressentiment et durcir la résistance des groupes armés, des partisans de Maduro ou de toute autre personne opposée à l’occupation.
Finalement, le plus probable est que tous les scénarios ci-dessus soient en quelque sorte mélangés : on assisterait alors à une lutte prolongée dans laquelle aucun acteur ne l’emporterait complètement. La destitution de Maduro pourrait affaiblir le chavisme, sans totalement détruire ses réseaux dans l’armée, l’administration et les quartiers défavorisés. L’opposition pourrait être revigorée mais demeurerait divisée. Sous Trump, les États-Unis seront puissants sur le plan militaire mais limités dans leur marge de manœuvre en raison de la lassitude de leur population à l’égard des guerres étrangères, de la perspective des élections de mi-mandat à venir et ees doutes quant à la légalité de leurs méthodes.
Dans ce cas de figure, le Venezuela pourrait sombrer dans plusieurs années d’instabilité contrôlée. Le pouvoir pourrait de facto être partagé entre une élite chaviste affaiblie, des figures de l’opposition cooptées dans le cadre d’un accord transitoire et des acteurs sécuritaires contrôlant des fiefs locaux. Les frappes sporadiques et les opérations secrètes des États-Unis pourraient se poursuivre en étant calibrées pour punir les fauteurs de troubles et protéger les partenaires privilégiés de Washington, sans aller jusqu’à une occupation de grande échelle.
Quel que soit l’avenir, ce qui semble clair pour l’instant, c’est que l’opération anti-Maduro peut être considérée, tant par ses partisans que par ses détracteurs, comme l’application d’une sorte de doctrine Monroe 2.0. Cette version, qui fait suite à la doctrine originale du XIXe siècle dans laquelle Washington mettait en garde les puissances européennes contre toute ingérence dans sa sphère d’influence, est une affirmation plus musclée selon laquelle les rivaux lointains des États-Unis et leurs clients locaux ne seront pas autorisés à avoir leur mot à dire sur le continent américain.
Ce message agressif ne se limite pas à Caracas. Cuba et le Nicaragua, déjà soumis à de lourdes sanctions états-uniennes et de plus en plus dépendants des soutiens russe et chinois, verront le raid vénézuélien comme un avertissement indiquant que même les gouvernements bien établis ne sont pas à l’abri si leur politique n’est pas suffisamment alignée sur celle de Trump. La Colombie, théoriquement alliée des États-Unis mais actuellement dirigée par un gouvernement de gauche qui a vivement critiqué la politique vénézuélienne de Washington, se retrouve prise en étau.
Les États petits et moyens, et pas seulement ceux d’Amérique latine, ne peuvent qu’être inquiets. Le Panama, dont le canal est essentiel au commerce mondial et à la mobilité navale des États-Unis, pourrait faire l’objet d’une pression renouvelée, Washington souhaitant pouvoir compter dans ce pays sur un pouvoir local qui sera proche de lui et qui bloquera les avancées chinoises dans les ports et les télécommunications. Le Canada et le Danemark auront également regardé cet épisode de très près, l’administration Trump ayant récemment rappelé avec force qu’elle convoite le Groenland.
Robert Muggah est cofondateur de l'Institut Igarapé, un groupe de réflexion brésilien indépendant qui bénéficie du soutien financier des gouvernements du Royaume-Uni, de la Banque interaméricaine de développement et de divers donateurs locaux au Brésil. Robert Muggah est également cofondateur de SecDev, un cabinet de conseil en cybersécurité et risques géopolitiques, et chercheur à l'université de Princeton. Il est aussi senior advisor au McKinsey Group. De plus amples informations sur ses affiliations sont disponibles sur les sites web des deux institutions.
04.01.2026 à 10:32
Mohamed Bahlali, Post-doctorant en économie, Aix-Marseille Université (AMU)
Un cessez-le-feu a été proclamé à Gaza, mais l’armée israélienne continue d’y mener des opérations meurtrières. En outre, la reconstruction de Gaza coûtera des dizaines de milliards de dollars, et Israël ne compte pas y contribuer. Adopter des sanctions à son encontre pourrait changer les choses, dans ces deux domaines.
Plus de 69 000 morts et 170 000 blessés, une famine généralisée, 90 % des habitations endommagées ou détruites : tel était le bilan, au moment de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu à Gaza, le 10 octobre 2025, de plus de deux ans de massacres et de destructions. Gaza est dévastée.
« Le mérite premier de l’arrêt de la guerre d’extermination revient à la détermination de notre peuple à Gaza », avait alors déclaré Mustafa Barghouti, secrétaire général du mouvement de l’Initiative nationale palestinienne, un parti palestinien indépendant du Fatah et du Hamas. Si ces propos visaient d’abord à rendre hommage à la population palestinienne, ils résonnent néanmoins dans un contexte marqué par l’impunité générale des auteurs de ce que plusieurs organisations internationales de défense des droits humains, de même que la Commission chargée d’enquêter dans le Territoire palestinien occupé, qualifient de génocide, et par la complaisance des principaux partenaires militaires et commerciaux d’Israël, qui n’ont pris aucune sanction significative à son égard.
Le chemin vers la liberté et l’autodétermination du peuple palestinien reste encore long. Le plan de cessez-le-feu proposé par Donald Trump, largement favorable à Israël, offre peu de garanties à long terme. Aucun représentant palestinien n’a été associé à sa rédaction, et le texte ne mentionne même pas la Cisjordanie, pourtant sous occupation israélienne depuis cinquante-huit ans. De plus, au moins 266 Palestiniens ont été tués et 634 blessés depuis l’instauration du cessez-le-feu. Dans un texte publié le 8 décembre, Amnesty International affirme ainsi qu’« Israël continue d’imposer sciemment des conditions de vie amenant à la destruction du peuple palestinien à Gaza, sans aucun signe que cette pratique ou l’intention sous-jacente ait changé. C’est cela, un génocide. »
Cet accord de cessez-le-feu ne saurait donc écarter la perspective de sanctions économiques. Le 10 septembre dernier, la Commission européenne avait proposé la suspension de l’accord d’association UE-Israël sur les questions liées au commerce. Cette proposition reste pourtant, à l’heure actuelle – et plus encore depuis la proclamation du cessez-le-feu – au stade de simple déclaration d’intention.
Dans une analyse publiée sur Yaani le 29 septembre dernier, nous examinions les effets potentiels de telles sanctions, selon les pays qui les appliqueraient et les secteurs économiques ciblés. Nous en avions tiré trois conclusions.
Tout d’abord, l’Union européenne a les moyens d’agir. Elle est le premier partenaire commercial d’Israël. Nous avions calculé qu’une simple hausse tarifaire de 20 % à l’import et à l’export pouvait réduire le PIB israélien de 1,1 %. Pour une hausse tarifaire de 50 %, la diminution serait de 1,6 %. Ces chiffres sont des estimations basses car le modèle utilisé pour les obtenir ne tient pas compte des effets à long terme des sanctions. D’un autre côté, l’effet sur l’UE de telles sanctions serait quasi nul. Israël est certes un pays développé, mais son influence sur la chaîne de valeur mondiale n’est pas importante. L’UE peut aisément réorienter ses échanges vers d’autres partenaires commerciaux sans subir de conséquences économiques perceptibles.
Deuxièmement, une coalition élargie de pays sanctionneurs aurait un impact plus élevé. Si, en plus de l’UE, tous les États ayant voté pour l’adhésion de la Palestine à l’ONU (143 pays dont les « BRICS » : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) décidaient également de sanctionner Israël, une hausse tarifaire de 20 % ferait chuter le PIB israélien de 3,1 %, et une hausse de 50 % engendrerait une diminution de 4,4 %.
Enfin, nous avions examiné les secteurs pour lesquels les sanctions seraient les plus efficaces. Pour des sanctions à l’export vers Israël, nous avions montré qu’il s’agissait de l’automobile, des minéraux et du commerce de gros, qui inclut tous les biens exportés via des intermédiaires. Pour des sanctions à l’import en provenance d’Israël, le secteur de la tech est sans surprise le plus déterminant. Le secteur technologique représente près de 20 % du PIB israélien, et quasiment la moitié des exportations israéliennes. C’est donc un secteur à forte valeur ajoutée et très intégré au commerce international. C’est donc logiquement celui pour lequel des sanctions à l’import seraient les plus efficaces.
Plus de deux ans de bombardements incessants sur Gaza ont engendré des destructions considérables. Des experts de l’ONU estiment le coût de la reconstruction à plus de 70 milliards de dollars, dont 20 milliards pour les seules trois prochaines années.
Ce chiffre ne correspond qu’au montant minimal requis pour rétablir des conditions basiques d’existence : d’après le rapport, « accès à l’eau potable, emplois d’urgence, fournitures médicales, sécurisation des habitations et des espaces publics en déblayant les gravats pouvant cacher des munitions non explosées ou les milliers de Palestiniens disparus ».
L’indécent projet « Sunrise » proposé par l’administration Trump, visant à transformer Gaza en une destination touristique de luxe pour 112 milliards de dollars, ignore complètement la participation des Palestiniens en remodelant leur territoire selon des intérêts externes, au détriment de leur histoire et de leur identité. À l’inverse, le plan Phoenix, élaboré par un collectif pluridisciplinaire (architectes, ingénieurs, juristes, sociologues, médecins, entre autres) de Palestiniens, est actuellement le seul à considérer la population locale avec décence.
De plus, le projet de l’administration Trump n’envisage pas de faire contribuer Israël au financement de la reconstruction. Or, les responsables de la destruction de Gaza, en premier lieu l’État d’Israël, doivent être financièrement tenus pour compte.
Avec la possibilité d’instaurer des droits de douane sur les échanges avec Israël, l’UE dispose précisément d’un levier concret pour faire supporter à l’économie israélienne, et aux entreprises européennes qui commercent avec elle, une part de ce coût. D’une part, cette taxe permettrait de prélever directement sur l’économie israélienne et ses partenaires une manne financière substantielle, qui pourrait ensuite être redistribuée aux institutions palestiniennes. Un calcul simple permet d’en avoir une idée.
Les échanges annuels entre l’UE et Israël s’élèvent à environ 70 milliards d’euros. Avec une taxe de 20 % et en tenant compte de la réduction des quantités échangées dues à la taxe avec une élasticité de -5, les échanges bilatéraux UE-Israël tomberaient à environ 28 milliards, générant un revenu tarifaire de l’ordre de 5 milliards d’euros chaque année. Rappelons qu’Israël retient en ce moment même 4 milliards de dollars de recettes fiscales palestiniennes, fonds essentiels au fonctionnement de l’Autorité palestinienne et à la fourniture des services de base à la population.
D’autre part, ces sanctions constituent également un instrument de pression pour contraindre l’État d’Israël à respecter le droit international et à assumer sa responsabilité morale, politique et matérielle dans l’oppression des Palestiniens.
Renoncer aujourd’hui au levier que constituerait l’adoption de sanctions vis-à-vis d’Israël reviendrait à abandonner une fois de plus la population palestinienne. L’Union européenne va-t-elle rester spectatrice d’un drame humain qu’elle a les moyens d’infléchir ?
Mohamed Bahlali ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.01.2026 à 16:00
Alessia Lefébure, Sociologue, membre de l'UMR Arènes (CNRS, EHESP), École des hautes études en santé publique (EHESP)
Cinq ans après avoir quitté Erasmus +, le Royaume-Uni s’apprête à réintégrer le programme d’échanges européen, à l’horizon 2027. Au-delà du signal politique, cette décision résulte de réajustements pragmatiques qui éclairent les conditions de possibilité de coopérations universitaires stables à l’échelle internationale.
Depuis sa création en 1987, le programme d’échanges Erasmus s’est imposé comme l’un des piliers de la mobilité étudiante européenne. Plus de 16 millions de personnes – étudiants, apprentis, enseignants et personnels – ont effectué un séjour dans un autre pays européen, contribuant à structurer des coopérations durables entre universités.
Annoncée en décembre 2025, la réintégration par le Royaume-Uni d’Erasmus + à l’horizon 2027 « ne mettra pas fin au repli nationaliste – mais il constitue un pas dans la bonne direction », écrivait récemment dans The Guardian Julian Baggini, philosophe et chroniqueur.
Dans la presse européenne, ce retour a été lu comme un signal politique, modeste mais lisible, dans une relation entre le Royaume-Uni et l’Union européenne encore marquée par les séquelles du Brexit. Mais au-delà de cette lecture symbolique, il faut replacer la décision dans une séquence plus longue de choix éducatifs et institutionnels.
Après la sortie effective du Royaume-Uni de l’Union européenne, le retrait d’Erasmus+ en 2021 avait été perçu par la presse britannique et internationale comme une rupture nette dans les échanges éducatifs et culturels. Le gouvernement britannique avait alors justifié cette décision par une lecture principalement économique du programme, fondée sur une évaluation du rapport coûts-bénéfices, le Royaume-Uni étant présenté comme contributeur net à Erasmus+, c’est-à-dire recevant plus d’étudiants qu’il n’en envoie.
À lire aussi : Fin des séjours Erasmus au Royaume-Uni : les étudiants vont-ils payer le prix du Brexit ?
Pour compenser cette rupture, le gouvernement britannique a lancé le Turing Scheme. Doté d’environ £100 millions par an à son lancement, réduits à £78 millions pour 2025-2026, le programme finance la mobilité sortante d’environ 40 000 étudiants par an, un chiffre fréquemment invoqué pour attester du maintien de l’internationalisation des parcours.
Alors que la mobilité sortante a été globalement maintenue, la mobilité entrante en provenance de l’Union européenne s’est considérablement contractée. Rappelons qu’avant le Brexit, le Royaume-Uni figurait parmi les destinations les plus attractives d’Eramus, accueillant environ 22 000 étudiants du programme par an et en envoyant près de 16 400 vers d’autres pays européens. Selon l’Oxford Migration Observatory, la part des étudiants européens parmi les nouveaux inscrits internationaux est passée de 27 % en 2016-2017 à 7 % en 2023-2024.
Cette baisse n’a pas été compensée par l’augmentation des étudiants hors Union européenne, plus volatile et moins compatible avec l’exigence de planification académique de long terme (ouverture de diplômes conjoints, développement de collaborations scientifiques internationales, anticipation des recrutements enseignants dans la durée…).
Un rapport de 2024 souligne que ces évolutions se sont ajoutées à un contexte économique déjà dégradé – inflation des coûts, stagnation des frais d’inscription nationaux, dépendance accrue aux recettes internationales – accentuant les tensions structurelles pesant sur les universités britanniques. Si la baisse du nombre d’étudiants européens n’a pas affecté directement les recettes de frais d’inscription, elle a en revanche fragilisé l’accès à des financements européens pluriannuels, récurrents et prévisibles, contribuant à la mise sous tension des universités.
Le retour dans Erasmus+ répond à un décalage désormais manifeste entre les instruments mis en place depuis 2021 et leurs effets. Le maintien de la mobilité sortante n’a pas empêché l’affaiblissement des échanges avec les universités européennes. Et la hausse des étudiants hors UE – passés de 23 % à 38 % des entrants en 4 ans – repose sur des flux plus incertains, tributaires des politiques de visa et des capacités de financement individuelles.
Dans ce contexte, le retour à Erasmus+ apparaît moins comme un symbole politique que comme une réponse fonctionnelle à des déséquilibres désormais identifiés : réintroduire des échanges stabilisés là où les dispositifs unilatéraux ont montré leurs limites. Il contribue également à rétablir la perspective de la participation britannique aux coopérations universitaires européennes de long terme, notamment aux alliances universitaires européennes lancées par la Commission européenne en 2019.
Ce déplacement du cadrage politique est perceptible dans la presse britannique, qui souligne que la valeur d’Erasmus ne se réduit pas à un solde financier, mais tient à la circulation des savoirs, aux compétences acquises et au maintien de liens durables avec l’espace universitaire européen.
Dans une perspective comparative, le cas britannique n’est pas isolé. Aux États-Unis, la mobilité étudiante internationale est elle aussi liée à la politique d’immigration, rendant l’internationalisation universitaire vulnérable aux cycles politiques. Les données de l’Institute of International Education (IIE) montrent que les flux d’étudiants internationaux ont significativement varié au gré des restrictions et assouplissements de visas, renforçant l’intérêt de cadres multilatéraux plus stables.
Enfin, les évaluations européennes rappellent que la mobilité étudiante repose moins sur le seul niveau des financements que sur l’existence de cadres juridiques communs, de procédures bien établies et de partenariats durables. Lorsque ces cadres sont interrompus, les coopérations se délitent rapidement et se reconstituent lentement.
Dans un contexte de tensions économiques et d’incertitudes prolongées pour l’enseignement supérieur, le retour du Royaume-Uni dans Erasmus+ relève moins d’un choix idéologique que d’un réajustement pragmatique. Il ne résout ni les inégalités d’accès à la mobilité ni les fragilités financières d’un secteur déjà éprouvé. Mais il réintroduit des éléments essentiels au fonctionnement des universités : des règles communes, des procédures partagées et une prévisibilité minimale, sans lesquelles la gestion académique et budgétaire devient fragile.
Au-delà du cas britannique, cet épisode rappelle une évidence souvent négligée. Plus l’enseignement supérieur est exposé aux décisions politiques nationales, y compris lorsqu’elles touchent aux conditions d’exercice de l’autonomie académique, moins les cadres multilatéraux apparaissent comme des contraintes. Ils deviennent, au contraire, des conditions de possibilité.
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Erasmus+ n’est ni une solution universelle ni un héritage à préserver par nostalgie ; son retour indique simplement le prix à payer lorsque des systèmes universitaires ouverts rompent avec les règles et la confiance qui rendent la coopération possible.
Alessia Lefébure ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.