LePartisan - 155 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 25 dernières parutions

20.05.2026 à 11:31

Madeleine Ly-Tio-Fane, aux origines conceptuelles de l’Indo-Pacifique français

Paco Milhiet, Visiting fellow au sein de la Rajaratnam School of International Studies ( NTU-Singapour), chercheur associé à l'Institut catholique de Paris, Institut catholique de Paris (ICP)
Bien avant qu’Emmanuel Macron en fasse une priorité géopolitique, Madeleine Ly-Tio-Fane avait théorisé l’Indo-Pacifique comme espace stratégique de l’expansion coloniale française.
Texte intégral (2680 mots)
*Portrait de Pierre Poivre (1719-1786), administrateur colonial et agronome français*, auteur inconnu. Pierre Poivre, intendant des îles de France et de Bourbon (noms de l’époque des îles Maurice et de La Réunion) de 1766 à 1772, a joué un rôle clé dans l’expansion de la présence française dans la région aujourd’hui appelée Indo-Pacifique. Meisterdrucke.fr

La notion d’« Indo-Pacifique » est devenue un point focal de la diplomatie française, Emmanuel Macron n’hésitant pas à ériger la vaste zone ainsi désignée en « priorité stratégique ». Si la formule est désormais usuelle dans l’espace public, on ne sait généralement pas qu’elle a été employée pour la première fois en tant que notion géopolitique par une historienne des épices, Madeleine Ly-Tio-Fane, afin de décrire l’expansion coloniale française du XVIIIᵉ siècle.


Madeleine Ly-Tio-Fane (1928-2011) est une figure intellectuelle singulière. Originaire de l’île Maurice, elle fait de sa fonction de bibliothécaire au Mauritius Sugar Industry Research Institute le point de départ d’une œuvre d’historienne consacrée aux sciences naturelles et aux échanges dans l’océan Indien. Ses travaux s’intéressent particulièrement à l’action de trois botanistes français et à leur rôle dans l’introduction d’espèces végétales – notamment celles produisant des épices – aux îles de France (Maurice) et de Bourbon (La Réunion) : Pierre Poivre (1719-1786) ; Jean-Nicolas Céré (1738-1810) et Pierre Sonnerat (1748-1814).

Un article en particulier a retenu notre attention : « Pierre Poivre et l’expansion française dans l’Indo-Pacifique », publié en 1967 dans le Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient. À notre connaissance, il s’agit de la première fois que la terminologie « Indo-Pacifique » est mobilisée dans sa dimension proprement géopolitique pour qualifier l’entreprise française dans la région. Ly-Tio-Fane, le temps d’un article, se serait-elle donc muée en géopoliticienne ?

Histoire d’une dénomination géographique

Le terme « Indo-Pacifique » n’a certes pas été inventé par l’universitaire mauricienne. Il fait une incursion précoce dans les sciences sociales dès le XIXᵉ siècle sous la plume du naturaliste britannique James Logan (1819-1869), avant d’être repris par le géopoliticien allemand Karl Haushofer (1869-1946) dans l’entre-deux-guerres.

En France, d’autres cadres analytiques prévalent : Extrême-Orient, Asie-Pacifique, bassin Pacifique. Il faudra attendre l’élaboration d’une stratégie Indo-Pacifique par Emmanuel Macron, en mai 2018, pour que la nomenclature s’impose. Elle est désormais largement reprise par les administrations et autorités concernées ainsi que par certains universitaires.

C’est donc à une Mauricienne, Madeleine Ly-Tio-Fane, que revient le mérite d’avoir conceptualisé ce vocable dans son acception française, cinquante ans avant le président français. Sous sa plume, l’Indo-Pacifique désigne l’arc d’une expansion coloniale française des bastions de Bourbon (aujourd’hui La Réunion, NLDR) et de l’île de France (nom de l’île Maurice pendant la colonisation française de 1715 à 1810, NLDR) jusqu’aux confins polynésiens. Dans un XVIIIᵉ siècle en pleine effervescence, à l’heure où science et conquête géopolitique avançaient de concert, le parcours singulier de Pierre Poivre incarne cette période charnière de la projection européenne dans l’espace indo-pacifique.

Pierre Poivre, une géopolitique des épices à la française

Mettre fin au monopole hollandais sur les épices : tel fut le grand projet de Pierre Poivre.

Longtemps contrôlé par les marchands arabes, le commerce des épices dans l’océan Indien constitue un enjeu stratégique séculaire, exacerbé par l’arrivée des puissances européennes à partir de 1498, quand Vasco de Gama double le cap de Bonne espérance. Après la domination portugaise, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) verrouille ce commerce dès les années 1620 et s’y impose comme actrice hégémonique par la coercition et la destruction.

Au début du XVIIIᵉ siècle, le monopole batave vacille : la montée en puissance britannique et la recomposition des échanges euro-asiatiques (essor du café, du thé et du textile) redéfinissent les équilibres commerciaux. La France, chassée d’Amérique du Nord en 1763, tente de s’immiscer dans ce marché lucratif en acclimatant sur ses propres territoires les plantes qui fournissent les précieuses épices.

L’homme qui incarne cette ambition est Pierre Poivre. Initialement destiné aux ordres religieux, il part en Asie en 1741 en tant que missionnaire appartenant aux missions étrangères de Paris et découvre, au contact des archipels indonésiens, la richesse que les Hollandais tirent du monopole des épices. Botaniste autant que commerçant, il renonce au sacerdoce et rentre en France pour convaincre la Compagnie française des Indes orientales d’engager une politique d’acclimatation aux Mascareignes françaises.

Il effectue plusieurs voyages dans l’archipel indonésien, d’où il rapporte clandestinement des plants, sans parvenir à les implanter durablement à l’île Maurice (alors nommée île de France depuis que les Français en ont pris possession en 1715). Nommé en 1767 intendant des îles de France et de Bourbon, il dispose enfin des leviers institutionnels nécessaires à son grand projet.

L’île Maurice, territoire pivot des ambitions coloniales françaises en Indo-Pacifique

Point d’appui militaire et escale indispensable pour le commerce vers les comptoirs indiens (Pondichéry, Mahé, Chandernagor, Yanaon et Karikal), l’île de France a rapidement vocation à devenir le centre du dispositif français dans l’espace indo-pacifique.

Alors que l’île était administrée par la Compagnie des Indes depuis 1721, le roi Louis XV ordonne en août 1764, de rétrocéder le territoire à la Couronne. Les objectifs assignés aux administrateurs sont multiples : stimuler le commerce du royaume en créant un débouché pour les denrées métropolitaines ; développer la production locale d’épiceries alors monopolisées par les Hollandais et les Anglais ; et surtout établir un point de transit fiable sur la route de l’Asie permettant de radouber les vaisseaux, et de renouveler les provisions et les équipements, sans dépendre d’escales sous contrôle étranger.

Derrière ce « rôle écrasant » conféré au territoire, tout reste pourtant à construire : cadre administratif, urbanisation, agriculture, agrandissement du port. Les transferts étatiques alloués à la colonie étant dérisoires, celle-ci doit subvenir à ses propres besoins, notamment par le commerce des épices. Telle est précisément la mission confiée à Pierre Poivre.

Fort d’une connaissance intime des réseaux politiques locaux acquise au fil de ses voyages, Poivre identifie les zones où ni les Anglais ni les Hollandais n’exercent de contrôle effectif. Trois expéditions aux Moluques sont organisées ; bientôt, des liens avec la population de Gebe sont établis, et des plants de girofliers et des graines de muscadier sont ramenés à Maurice. Les botanistes Jean-Nicolas Céré et Joseph Hubert, disciples de Pierre Poivre, réussiront l’exploit d’acclimater ces deux espèces à Maurice et à La Réunion. Le giroflier s’acclimate avec succès à Maurice, qui devient à la fin du siècle un producteur significatif. La muscade connut des résultats plus mitigés.

Au-delà des épices, l’intendant Pierre Poivre, également commissaire général de la Marine, va chercher à transformer l’île de France en centre de gravité de l’expansion française dans l’espace indo-pacifique, bien au-delà de l’océan Indien.

Horizons Indo-Pacifiques : de l’île de France à la « nouvelle Cythère »

Madeleine Ly-Tio-Fane, archives à l’appui, retranscrit longuement les espoirs et ambitions que l’intendant nourrit depuis son « boulevard » de l’île de France.

Dans l’océan Indien d’abord : cartographie des courants et des moussons, recherche de routes plus rapides vers les comptoirs indiens, implantation des épices aux Seychelles, quête obstinée de l’île imaginaire de Juan de Lisboa.

Dans l’océan Austral ensuite : convaincu qu’un continent austral encore inconnu permettrait de contrôler à terme le commerce entre l’Asie et l’Amérique, Poivre soutient les expéditions de Kerguelen et de Marion-Dufresne.

Enfin, le commissaire général de Marine prospecte aussi le Pacifique : à l’heure où Bougainville vient de conclure son premier tour du monde et a découvert « la nouvelle Cythère » (Tahiti), il plaide pour que l’île Maurice devienne « un tremplin de l’essor français vers le Pacifique », et que les nouvelles expéditions appareillent de Port-Louis plutôt que de métropole. La colonie de l’île de France a également vocation à devenir le « fil d’Ariane » de tout projet d’expansion française dans la zone Indo-Pacifique.

Cette dynamique expansionniste en Indo-Pacifique ne se limite pas à la seule initiative de Poivre. Elle s’inscrit dans un contexte d’émulation collective qui anime toute une génération d’explorateurs, d’hommes de science et de navigateurs français qui ont croisé Pierre Poivre à l’île de France, foyer intellectuel autant que logistique : Bouvet de Lozier, Surville, Bougainville, Marion-Dufresne, Commerson, Jeanne Baret, Le Gentil, Véron, le Chevalier Grenier et bien d’autres…

Sans oublier le tristement célèbre Ahutoru, premier Tahitien embarqué en France hexagonale par Bougainville, dont la présence à Paris nourrit les réflexions des philosophes, notamment Diderot dans le Supplément au voyage de Bougainville. Le Polynésien croisera également le chemin de Pierre Poivre à Maurice, mais meurt malheureusement à Madagascar en 1772 et ne reverra jamais son île.

Si ces voyages constituent des avancées notables d’un point de vue scientifique, ils révèlent aussi la tension entre une ambition géopolitique et les contraintes matérielles d’une colonie fragile, encore en quête de ses fondements économiques. Ces expéditions coûteuses sont menées alors que l’île manque de tout. Poivre et ses visées expansionnistes seront ainsi vivement critiqués, notamment par son successeur Jacques Maillart-Dumesle.

Portrait du Dr Madeleine Ly-Tio-Fane. Edinburgh University Press/José Forget

Entre idéal scientifique et ambitions coloniales

Démesurée ou pas, la vision indo-pacifique de Pierre Poivre et le rôle central qu’il confère à l’île de France esquisse les contours d’un continuum stratégique français reliant l’océan Indien à l’Asie du Sud-Est et, au-delà, au Pacifique océanien.

Paradoxalement, la réussite du projet d’implantation des épices clôt ce premier élan expansionniste français dans la région qui sera sans lendemain. Les guerres de l’Empire vont mobiliser ailleurs les énergies et les flottes, reléguant ces ambitions indo-pacifiques à un horizon différé, qui ne sera pleinement réactivé qu’au XIXᵉ siècle. Symbole s’il en est, l’île Maurice passe sous souveraineté britannique en 1814.

À travers l’étude de l’odyssée de Pierre Poivre et de sa quête de la maîtrise du commerce des épices, Madeleine Ly-Tio-Fane retranscrit parfaitement la dichotomie de cette première entreprise française : entre idéal scientifique porté par des personnages aux destins extraordinaires, enfants de la philosophie des Lumières, et zones d’ombre d’un projet avant tout colonial, mercantiliste et expansionniste. Une ambition illusoire et inachevée, mais dont les traces structurent encore la géographie politique française contemporaine.

The Conversation

Paco Milhiet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

19.05.2026 à 16:30

Comprendre les violences xénophobes en Afrique du Sud

Philippe Gervais-Lambony, Professeur émérite de géographie, spécialiste de l’Afrique du Sud, Université Paris Nanterre
La xénophobie en Afrique du Sud a des causes multiples : inégalités socio-spatiales, stigmatisation des étrangers et recherche de boucs émissaires par l’État.
Texte intégral (2185 mots)

L’Afrique du Sud connaît depuis 2008 des vagues récurrentes de violences xénophobes visant des migrants, dans un contexte de pauvreté, de chômage massif et de défiance envers l’État. Des mouvements nationalistes relayés par les réseaux sociaux accusent les étrangers d’être responsables de la criminalité et de la dégradation des services publics, avec le soutien implicite ou explicite de nombreux acteurs politiques.


En 1974, Hugh Masekela, célèbre jazzman sud-africain, enregistre ce qui est devenu sa chanson la plus populaire, véritable hymne de la lutte contre l’apartheid : Stimela (coal train). Il y raconte la souffrance des travailleurs recrutés de force par le régime de Pretoria :

« There is a train that comes from Namibia and Malawi, there is a train that comes from Zambia and Zimbabwe, there is a train that comes from Angola and Mozambique, from Lesotho, from Botswana, from Zwaziland, from all the hinterland of Southern and Central Africa. This train carries young and old, African men who are conscripted to come and work on contract in the golden mineral mines of Johannesburg… »

(« Il y a un train qui vient de Namibie et du Malawi, il y a un train qui vient de Zambie et du Zimbabwe, il y a un train qui vient d’Angola et du Mozambique, du Lesotho, du Botswana, du Swaziland, de tout l’arrière-pays de l’Afrique australe et centrale. Ce train transporte jeunes et vieux, des hommes africains enrôlés de force pour venir travailler sous contrat dans les mines d’or de Johannesburg… »)

Cet hommage aux opprimés en est aussi un aux migrants déracinés par le système raciste, et rappelle à quel point les migrations sont consubstantielles à l’histoire de l’Afrique du Sud.

Comment en est-on alors arrivé à ce que, en avril 2026, les rues des métropoles sud-africaines soient envahies par des foules appelant à l’expulsion des étrangers, pointant du doigt d’autres Africains noirs comme étant la cause de tous leurs maux ? Comment le pays dont la Constitution de 1996, modèle d’inclusion, protégeait les droits de tous les réfugiés, est-il devenu le théâtre des violences xénophobes récurrentes ?

2008-2019, des vagues successives de violences xénophobes

En mai 2008, une vague de violences inédites (plus de 50 morts et de 60 000 déplacés) est venue ternir l’image de la « nation arc-en-ciel » : les scènes d’agression contre les étrangers, poursuivis jusque dans leurs maisons, parfois brûlés vifs, ont envahi les médias du monde entier et conduit à une intervention de l’armée dans les townships et les bidonvilles des grandes villes.

Des violences de ce type se sont reproduites plus tard : en 2013, au Cap, contre des commerçants originaires de la Corne de l’Afrique ; en 2015, à Durban, peu après que le roi des Zoulous (une des plus puissantes et influentes autorités dites « traditionnelles », instrumentalisées par le régime d’apartheid et maintenues officiellement après 1994) a appelé au départ des « étrangers » ; en 2017, les propos anti-immigrés du maire de Johannesburg Herman Mashaba précèdent de peu une nouvelle vague de violences ; en 2019, à Durban et dans le Gauteng, les Nigérians et les Ghanéens sont systématiquement visés. Dans tous les cas, il est toujours question d’un phénomène urbain, et les attaques ont lieu essentiellement dans les townships et les quartiers informels.

La stigmatisation des migrants d’Afrique noire semble être devenue un trait caractéristique de la démocratie sud-africaine. Aucun des principaux partis politiques ne peut s’en dire innocent, et certainement pas le Congrès national africain (ANC), au pouvoir depuis 1994, qui, à chaque campagne électorale, voit certains de ses candidats sortir la « carte xénophobe » et a également mis en place une législation de plus en plus restrictive et répressive en matière d’immigration, bien éloignée des idéaux des années 1990 et qui finit pratiquement par légitimer le rejet des migrants.

L’approche des élections municipales de novembre 2026 n’est d’ailleurs pas sans lien avec les manifestations actuelles. Celles-ci ont cependant des caractéristiques nouvelles : elles se présentent comme portées par des « mouvements citoyens » et leurs leaders tiennent un discours en apparence légaliste, assumant d’être pleinement visibles jusque dans l’espace public des centres-villes. Ils sont souvent issus du monde des médias, voire des influenceurs – ce qui explique que les réseaux sociaux jouent un rôle majeur dans ces mobilisations xénophobes.

Les nouveaux visages de la haine

Ainsi est née en 2021, à Soweto, l’opération Dudula – qui signifie littéralement « forcer » ou « abattre » en IsiZulu (la langue zouloue) –, une organisation nationaliste qui affirme « lutter contre la criminalité et la dégradation des services publics ». Blocage à l’entrée des écoles ou des services de santé pour en interdire l’accès aux étrangers, attaques violentes des locaux d’entreprises accusées d’employer des étrangers ; autant de modes d’action largement médiatisés sur les réseaux sociaux. Zandile Dabula, 36 ans, présidente du mouvement, déclare à la presse :

« La plupart des problèmes que nous rencontrons sont causés par l’afflux de ressortissants étrangers. Notre pays est en désordre. »

Une autre jeune femme dirige le mouvement March and March, l’organisateur des manifestations actuelles. Né à Durban en 2025, ce collectif a pour visage Jacinta Ngobese-Zuma, une ancienne vedette de la radio, 39 ans, née à Kwamashu, l’un des grands townships de Durban. Elle appelle à l’expulsion des migrants illégaux et dénonce l’« inaction » de l’État face aux criminels et trafiquants. Elle vise plus spécifiquement les migrants du Nigeria et du Ghana – ce qui a d’ailleurs fait réagir officiellement les gouvernements de ces deux pays – et refuse la qualification de « xénophobe », affirmant n’avoir rien contre les étrangers « légaux ».

Début avril 2026, son mouvement manifeste violemment dans la ville d’East London (KuGompo City dans l’Eastern Cape) pour dénoncer le prétendu couronnement d’un roi igbo (groupe ethnique du Nigeria) dans la région. À la fin du mois, March and March manifeste à Johannesburg. Herman Mashaba, ancien maire et candidat aux prochaines élections municipales pour le parti ActionSA, vient lui faire part de son soutien.

Ces mouvements xénophobes font aussi circuler des chiffres validant le sentiment d’une invasion d’amaKwerekwere (« barbares »), désignation courante et péjorative des étrangers en IsiZulu, alors qu’il y aurait, en réalité, entre 3 millions et 4 millions d’immigrés sur une population totale de près de 63 millions – une proportion similaire à celle de nombreux pays du monde.

Le principal changement depuis 1994 est que si la majorité des étrangers sont toujours originaires d’Afrique australe (près de 70 % selon le service statistique national), les flux migratoires viennent désormais aussi d’Afrique de l’Ouest et de la Corne de l’Afrique. Ces « nouveaux » arrivants sont très présents dans le secteur du commerce informel (ce qui en fait des cibles visibles et faciles), mais nombreux sont aussi, parmi eux, des travailleurs qualifiés –médecins, ingénieurs, enseignants – dont l’Afrique du Sud a cruellement besoin. Certes, le nombre de migrants a augmenté. Pourtant, rapporté à la population totale du pays, le poids des étrangers reste relativement modeste.

La colère des « frustrés relatifs » ?

C’est donc plutôt l’échec des gouvernements post-apartheid à réduire la pauvreté et les inégalités et à faire reculer la criminalité qui est le plus souvent pointé comme cause de la xénophobie.

En Afrique du Sud aujourd’hui, le taux de chômage dépasse les 30 % (et est bien plus élevé dans les espaces les plus paupérisés) et plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, alors que l’enrichissement des élites a été extrême. Les inégalités, et surtout la pauvreté, sont des facteurs de « frustration relative » (relative deprivation). Leur inscription dans l’espace hérité concentre géographiquement le sentiment d’injustice dans les townships et plus encore dans les quartiers informels – c’est-à-dire les espaces où étaient, sous l’apartheid, cantonnées les populations noires.

Sous la présidence de Jacob Zuma (2009-2018), les inégalités ont explosé et la corruption s’est généralisée massivement à tous les niveaux de l’État. Le ministère de l’intérieur n’a pas été épargné : en février 2026, une enquête commandée par le président Ramaphosa (à la tête du pays depuis 2018) a révélé que de nombreux fonctionnaires acceptaient des pots-de-vin pour attribuer des visas. Or, c’est aussi à cette période que le quotidien des Sud-Africains s’est dégradé : coupures d’eau et d’électricité, infrastructures en déliquescences, services publics à l’agonie, criminalité endémique…

La méfiance à l’égard des forces de l’ordre s’est aussi accrue. La police, largement corrompue et violente, réprime et harcèle systématiquement les étrangers alors que sa tolérance à l’égard des groupes de « vigilants » voire des gangs criminels, notamment liés au narcotrafic, est bien connue.

La fracturation de la société est également une conséquence de la multiplication des mobilisations identitaires. Le régime d’apartheid était déjà fondé sur la ségrégation ethnique, au-delà de la seule ségrégation raciale (l’ensemble du système des bantoustans était une mise en œuvre de cette double ségrégation, raciale et ethnique, qui permettait de diviser la population noire pour mieux la contrôler).

Jacob Zuma a, à son tour, largement instrumentalisé l’identité ethnique zouloue (un des neuf grands groupes ethniques sud-africains, numériquement le premier puisqu’il rassemble près de 25 % de la population totale du pays), notamment lors de son procès pour viol en 2006 (à l’issue duquel il a été acquitté) quand ses partisans manifestaient vêtus de t-shirts « Real Zulu Boy ».

On ne s’étonnera donc pas que le mouvement March and March soit né à Durban (ville où, comme dans toute la province du Kwazulu-Natal, la population noire est à une écrasante majorité zouloue) et, qu’en tête de ses cortèges, viennent souvent des hommes en tenue traditionnelle zouloue. Cette forme particulière d’ethnicisation accompagne et nourrit la montée en puissance des mouvements nationalistes et populistes.

En Afrique du Sud, les modalités des processus liés à l’accroissement des inégalités et au repli identitaire nationaliste sont particulièrement violentes dans une société « à vif ». Mais le sentiment anti-migrants est bel et bien porté par des acteurs politiques et sociaux. Dans un contexte où la défiance envers l’État ne cesse de croître (celle-ci étant davantage aggravée par les accusations de corruption portées contre le chef de l’État, risquant de donner lieu à une procédure de destitution en 2026) et où la participation politique est en déclin, c’est bien pour la démocratie sud-africaine elle-même qu’il y a à s’inquiéter.

The Conversation

Philippe Gervais-Lambony ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

19.05.2026 à 16:26

Au Sahel, la difficile équation entre la terre, l’eau et les populations

Christian Bouquet, Chercheur au LAM (Sciences-Po Bordeaux), professeur émérite de géographie politique, Université Bordeaux Montaigne
Au Sahel, les conflits entre éleveurs et cultivateurs se multiplient autour de ressources toujours plus rares.
Texte intégral (2181 mots)

Pour analyser les conflits dans le Sahel, il faut commencer par une arithmétique simple : il y a de plus en plus de monde, et de moins en moins d’eau sur des terres qui se réduisent.


Le 25 avril 2026, un conflit autour d’un puits a coûté la vie à 42 personnes dans la province de Wadi Fira, dans l’est du Tchad. Selon les autorités, il s’agissait d’une « dispute entre deux familles vivant sur ce territoire ». L’une faisait partie de la communauté des éleveurs transhumants, l’autre de celle des cultivateurs sédentaires. Dans toute la zone sahélienne, les puits sont souvent des lieux de tension, comme ici à Kouré, au Niger :

Puits dans la région de Kouré (Niger). À gauche, les femmes appartiennent à la communauté djerma, cultivateurs sédentaires. À droite, les hommes sont des Peuls, éleveurs transhumants. Christian Bouquet, FAL

Sur cette image, on distingue au fond, dans la brume de l’harmattan, les cases du village des cultivateurs sédentaires djermas. Le troupeau de l’éleveur peul est en repli de transhumance ; il descend vers le sud au gré des pâturages, souvent confondus avec les champs de culture des paysans, surtout quand tout le monde converge vers le puits. Les conflits agro-pastoraux se multiplient dans cette région. Selon International Crisis Group, ils auraient fait plus d’un millier de morts et près de 2 000 blessés entre 2021 et 2024.

Si la géographie ne sert pas toujours à faire la guerre, elle reste toutefois très utile pour mieux comprendre ces conflits dans la mesure où c’est, par définition, une discipline « de terrain ». Rappel : le Sahel est une construction géographique. C’est « le rivage » du désert, et sa limite nord (telle qu’elle a été définie par Robert Capot-Rey en 1953) est celle du cram-cram (Cenchrus biflorus) et de l’isohyète 200 mm.

En effet, le cram-cram, petite graminée dont les glumes à crochet « interdisent l’entrée de la prairie à quiconque n’est pas chaussé ou monté », ne pousse pas si les précipitations sont inférieures à 200 mm. Naturellement, cette limite pluviométrique ne concerne pas que le cram-cram. Aucune culture vivrière, même la céréale la moins exigeante – comme le mil –, ne peut être pratiquée au-dessous de 250 mm de précipitations, de préférence bien réparties et bien dosées entre juin et septembre. Autant dire que les agriculteurs sédentaires connaissent la limite nord de leur implantation.

Le fardeau des sécheresses à répétition

Longtemps, les éleveurs nomades ou semi-nomades ont davantage joué avec cette contrainte, car une bonne pluie peut toujours faire naître un pâturage temporaire aux franges du désert. Mais ils devaient ensuite se replier vers le sud, et composer avec les paysans sédentaires afin d’éviter de faire piétiner par leurs troupeaux les champs cultivés. Parfois, des accords avaient été passés entre les uns et les autres autour de la fumure animale ou sur la récolte des fruits de quelques arbres, comme l’acacia gommier, dont les éleveurs pouvaient être considérés comme « propriétaires » car ils en avaient été les planteurs. C’était d’ailleurs le cas autrefois dans cette région orientale du Tchad, où a eu lieu le drame du 25 avril 2026.

Mais cette situation apparemment équilibrée qui prévalait avant et pendant la colonisation a été progressivement modifiée par deux facteurs de changement dont l’addition a sensiblement restreint l’espace occupé par les deux communautés.

Il y a d’abord eu la succession des sécheresses et, plus globalement, une péjoration très sensible des précipitations depuis 1970, ainsi qu’il apparaît sur ce diagramme :

Les conséquences de cet assèchement du climat débouchent aussi sur une autre représentation graphique, moins souvent évoquée mais plus concrète :

Geoconfluences/Christian Bouquet

En effet, selon Monique Mainguet, l’isohyète 200 mm a migré de 250 km vers le sud depuis 1900. Sans aller jusqu’à calculer avec précision la surface ainsi gagnée par le désert, en croisant ce chiffre avec la longueur méridienne du Sahel (de la Mauritanie à l’Érythrée), soit près de 6 500 km, on peut retenir qu’au moins 1 500 000 km² ont été perdus en quelques décennies par les éleveurs et les cultivateurs qui y vivaient encore au siècle dernier.

Une population qui a presque quadruplé en cinquante ans

Et dans cet espace ainsi rétréci, un autre paramètre a bougé : la population. Elle a presque quadruplé en cinquante ans : 135 millions en 2020 (contre moins de 40 millions dans les années 1970), et pourrait s’élever à 330 millions d’habitants en 2050.

L’équation est dès lors inquiétante : quand les éleveurs ne trouvent plus l’herbe et l’eau qui sont leurs repères millénaires, quand les cultivateurs attendent vainement la pluie qui rythmait leurs saisons, ils deviennent des migrants climatiques – bien qu’ils ne soient pas reconnus comme tels. Et rien n’a été prévu pour eux dans les zones méridionales de l’Afrique sahélienne. Lorsque cette migration s’ajoute aux mouvements de déplacés internes et de réfugiés chassés de chez eux par les conflits, on peut clairement ressentir un profond découragement.

Passer à l’étape suivante devient alors quasiment impossible. Celle-ci consisterait à développer une vision d’avenir pour les trente prochaines années à partir de notre constat : il y a trop de monde sur des terres disponibles restreintes alors que les ressources en eau (pluviale) diminuent.

Dessiner des projections dans le temps long

Dans une logique aménagiste, on peut imaginer des éleveurs qui renonceraient au nomadisme, et même au semi-nomadisme, pour se convertir à une forme de stabulation d’abord partielle puis totale, et imaginer des cultivateurs allant chercher l’eau là où elle se trouve encore (notamment dans les nappes souterraines), afin de produire davantage dans des conditions plus sécurisées, voire de cultiver du fourrage pour ceux avec lesquels ils étaient jusqu’alors en concurrence.

On ne rêve pas : cette formule a été testée dans les années 1970 lorsque les polders du lac Tchad étaient si prometteurs qu’on pouvait y réaliser trois récoltes par an, et sept à huit coupes de fourrage Pennisetum dans le même temps. Dans cette zone, où les pluies dépassaient rarement 250 mm, les paysans savaient utiliser l’eau du lac et des nappes, et l’expérience d’embouche qui avait été tentée à Bol avait permis d’engraisser les bovins de 90 kg en moyenne en six mois.

Depuis, dans cette région peut-être plus encore qu’ailleurs, le vent de l’histoire a tout emporté.

Ranch d’embouche dans les polders du lac Tchad, en 1974. Christian Bouquet, FAL

C’est donc une arithmétique simple, par laquelle il faudrait sans doute toujours commencer quand on analyse les conflits sahéliens, du Darfour au Mali : plus de monde et moins d’eau sur des terres disponibles qui se réduisent. Certes, on ne doit pas occulter les autres facteurs de tensions (zones grises abandonnées par les États, mauvaise gouvernance, corruption, conflits intercommunautaires, groupes armés, djihadisme, trafics, etc.). Mais il ne faut pas non plus s’enfermer dans le déni de peur de stigmatiser telle ou telle communauté.

Il faut – surtout – essayer de dessiner des projections sur le temps long sans craindre les critiques « ethnographiques ». Personne ne peut imaginer un éleveur peul devenu sédentaire, chaussé de bottes en caoutchouc, armé d’une fourche et distribuant du foin à ses vaches. Et pourtant…

The Conversation

Christian Bouquet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15 / 25

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
April - Libre à lire
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞