07.04.2026 à 17:39
Avec la guerre, les autoroutes et le rail du golfe Persique prennent le relais de la mer
Texte intégral (2186 mots)

Quand le détroit d’Ormuz se ferme, tout le monde regarde le prix du baril. C’est compréhensible, mais c’est passer à côté de l’essentiel. Ce qui se fissure aujourd’hui dans le golfe Persique, c’est toute l’architecture commerciale d’une région et, cette fois, ça ne ressemble pas à une parenthèse. L’Arabie saoudite en sortira-t-elle la grande gagnante ?
Quand on parle du blocage du détroit d’Ormuz, on pense d’abord au pétrole et à la crise énergétique. Le vrai basculement est ailleurs.
La guerre montre surtout qu’une grande route commerciale peut devenir inutilisable presque du jour au lendemain. Lorsqu’une route se ferme, il ne suffit pas toujours d’en choisir une autre. Il faut parfois repenser toute l’organisation des échanges, depuis les ports jusqu’aux routes terrestres, en passant par les entrepôts, les douanes et les délais de livraison.
Dans une perturbation classique, les entreprises savent souvent improviser. Mais ces ajustements supposent un minimum de visibilité. Cette crise ne laisse plus le temps de s’adapter à la marge. Les solutions de dépannage adaptées aux crises courtes ou locales ne suffisent plus quand l’incertitude devient permanente. Il ne s’agit plus seulement de résister à un choc, mais de changer radicalement de routes commerciales.
Qui seront les perdants et les gagnants de ces nouvelles routes du golfe Persique ?
Aucun port n’est à l’abri
Le port de Salalah à Oman illustre bien la situation. Situé hors du détroit d’Ormuz, il pouvait servir de repli pour des navires en attente dans le golfe d’Oman.
Les attaques iraniennes fin mars 2026 ont montré qu’un port jugé sûr peut aussi devenir une cible. Le blocage d’Ormuz bouleverse la logique économique. Les entreprises cherchent non seulement la route la plus rapide ou la moins chère, mais aussi la plus durable. Une solution peut être efficace quelques jours puis devenir inutilisable. Les entreprises doivent donc s’adapter en permanence face à une instabilité continue.
L’Arabie saoudite comme pivot régional
Dans ce contexte, l’Arabie saoudite apparaît comme un acteur central. Depuis plusieurs années, le royaume veut devenir une grande plateforme logistique entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique. Cette ambition figure au cœur de sa stratégie nationale de transport et de logistique et de Vision 2030.
En temps normal, ce type de projet relève du temps long. En temps de guerre, il prend une valeur immédiate.
Si le golfe Persique devient trop risqué, l’idée est de pouvoir faire passer davantage de flux par la mer Rouge, puis de les redistribuer vers l’intérieur de la péninsule grâce à la route, aux zones logistiques et, demain peut-être, au rail. Le projet de Landbridge saoudien à 7 milliards d’euros, qui doit relier le port de Djeddah (à l’ouest) au port de Dammam (à l’est) en passant par Riyad sur une distance de 1 500 kilomètres, prend ici une importance nouvelle.
La route prend le relais
Comme ces infrastructures ne se construisent pas rapidement, les acteurs privés ont déjà déployé des solutions transitoires. CMA-CGM utilise un pont terrestre sous douane depuis Djeddah puis le transport routier vers plusieurs pays du golfe Persique. MSC décharge dans le port sûr le plus proche et applique un surcoût de 800 dollars (693,98 euros) par conteneur. La réorganisation est donc déjà en cours.
Le vrai enjeu est là. Le pays qui comptera demain ne sera pas seulement celui qui possède de bons ports, mais celui qui saura relier rapidement ses ports, ses routes, ses entrepôts et ses procédures. Dans une crise telle que la fermeture du détroit d’Ormuz, la performance logistique dépend moins d’une infrastructure isolée que de la capacité à faire tenir ensemble tout un système.
L’importance des infrastructures saoudiennes s’explique dans ce contexte. Le projet Landbridge reliant la mer Rouge au golfe Persique y contribue, mais l’atout du royaume repose déjà sur sa taille, sa position et son réseau terrestre. L’axe entre Djeddah et Dammam, structuré par la Highway 40 et connecté à la Highway 95, offre une profondeur logistique rare. Alors que plusieurs pays du golfe Persique voient leur accès maritime fragilisé, cette continuité terrestre devient stratégique et peut faire de l’Arabie saoudite un pivot de contournement régional.
Accélérateur d’innovation
Ce basculement vers de nouvelles routes impose une modernisation technologique accélérée. Gérer des corridors multimodaux mêlant fret maritime de substitution et transport terrestre sur de longues distances, comme entre Djeddah et Riyad, exige des capacités logistiques adaptées. Cela inclut des plateformes de transbordement, des axes routiers capables d’absorber un fort trafic de camions, des entrepôts frigorifiques, des zones de stockage sec ou encore des stations de ravitaillement. Les acteurs saoudiens ne sont pas encore tous à ce niveau, malgré les efforts liés à Vision 2030.
La digitalisation devient centrale avec des douanes dématérialisées, le suivi en temps réel des flux, l’usage de l’intelligence artificielle et de l’internet des objets, ainsi qu’une coordination étroite entre ports, transporteurs et entrepôts répartis sur plusieurs pays. Tout cela se développe dans l’urgence. Cette contrainte accélère l’innovation en réduisant les délais de décision et en favorisant les coopérations. Les acteurs saoudiens qui investissent dans ces capacités n’en sortiront pas simplement soulagés d’avoir survécu à la crise. Ils en sortiront structurellement plus compétitifs, dotés d’un savoir-faire logistique rare dans un environnement aride et désertique et d’infrastructures calibrées pour des volumes que leurs rivaux ne peuvent pas encore absorber.
Nouveaux corridors logistiques
Le conflit entraîne une redistribution des avantages compétitifs dans la région. L’Arabie saoudite ne se limite plus à ses hydrocarbures et pourrait devenir l’architecte d’un réseau logistique dont elle contrôle les nœuds clés. Cette transformation n’était pas planifiée. Elle est le produit direct d’une crise qui a forcé une reconfiguration trop profonde pour être réversible. La recomposition reste toutefois fragile. Plus le royaume devient un corridor essentiel, plus ses routes, ports et hubs deviennent des cibles.
La guerre renforce donc sa centralité tout en l’exposant. Dans un contexte où même Oman, l’allié de longue date de l’Iran, n’a pas été épargné, un retour à la situation d’avant semble peu probable. L’enjeu est désormais d’identifier des corridors logistiques capables de rester ouverts assez longtemps pour devenir durables.
Benyamin Shajari ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.04.2026 à 17:37
Guerre en Iran : une « tempête parfaite » pour les prix du pétrole et du gaz ?
Texte intégral (3247 mots)
Alors que la guerre et les tensions géopolitiques s’intensifient au Moyen-Orient et que les cargos pétroliers ne circulent désormais qu’au compte goutte dans le détroit d’Ormuz, le spectre d’un choc énergétique global ressurgit, dans le sillage d’une histoire déjà longue de crises pétrolières successives. Dans un monde où les marchés des hydrocarbures sont plus que jamais interconnectés, la crise actuelle met à l’épreuve l’économie mondiale et, en particulier, celle des pays importateurs. Des risques qui renforcent l’impératif d’une accélération de la transition énergétique.
Après la période de la « mondialisation heureuse », la crise du Covid-19, l’invasion de l’Ukraine, l’attaque d’Israël puis sa réplique sur le territoire de Gaza et, aujourd’hui, la guerre contre l’Iran, une suite de crises marque le retour du monde dans une zone de hautes turbulences.
Ce dernier événement est particulièrement déstabilisant car il touche le golfe Arabo-Persique. Si la transition énergétique a commencé dans cette région, elle demeure une zone hypersensible pour l’approvisionnement d’un monde encore largement dépendant des hydrocarbures. Pour Fatih Birol, directeur exécutif de l’Agence internationale de l’énergie, il s’agit déjà du plus important choc d’approvisionnement en énergies fossiles – pétrole et gaz – de ces dernières décennies.
Au-delà de la menace pour nos économies, ce choc permettra-t-il d’accélérer leur décarbonation ? Afin d’apprécier son importance et son pouvoir transformateur, il faut le resituer dans l’histoire longue des marchés internationaux de l’énergie, une histoire déjà riche en accidents.
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Soixante ans de crises pétrolières
La survenue d’une nouvelle crise internationale majeure au Moyen-Orient et les menaces qu’elle fait peser sur l’approvisionnement énergétique et l’économie mondiale conduisent à s’interroger sur les conditions de déclenchement des chocs pétroliers. On peut définir un choc pétrolier comme une hausse forte (un doublement, voire un triplement) et durable des prix du pétrole. Inversement, un contre-choc correspond à une baisse forte et durable.
L’histoire des prix du pétrole sur les soixante dernières années peut être analysée comme la succession de quatre grandes périodes, comme le montre la figure ci-dessous.
1965-1973, la montée des tensions : dans les années soixante, on assiste à une augmentation très rapide de la production du Moyen-Orient (une multiplication par trois entre 1965 et 1973), avec des prix très bas, de l’ordre de 20 dollars le baril, en dollars d’aujourd’hui (soit 17,30 euros). Cela a fait exploser la demande, à laquelle les producteurs ont eu du mal à répondre.
1973-1998, le temps des chocs et du contre-choc : la guerre du Kippour entre Israël et les pays arabes a permis à ceux-ci de prendre la main et d’augmenter unilatéralement les prix, ce qui donnera lieu au choc pétrolier de 1973-1974. Quelques années après, la révolution islamique en Iran entraîne une nouvelle flambée des cours sur des marchés spot naissants : c’est le deuxième choc de 1979-1980. S’annonce ensuite une décrue de la production du Moyen-Orient (principalement de l’Arabie saoudite), avant le contre-choc de 1985-1986 et le retour à un niveau de prix modéré, malgré l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990.
1998-2015, un retour progressif des tensions qui se solde par un troisième choc, cette fois de demande : dans les premières années du XXIᵉ siècle, les tensions se reconstituent, alimentées par la forte croissance mondiale et la flambée des matières premières avant les Jeux olympiques d’été de Pékin (2008). La crise des subprimes en 2008 marque un coup d’arrêt. Le prix plonge, mais se rétablit rapidement à des niveaux élevés, comparables à ceux d’après le deuxième choc (de l’ordre de 150 dollars, un peu moins de 130 euros, le baril).
2015-2025, un nouvel équilibre : dans la dernière période s’instaure un nouvel équilibre. Malgré un niveau de production élevé, notamment au Moyen-Orient (une fois et demie celui du début des années 2000), et en raison notamment de l’arrivée des pétroles et gaz de schistes aux États-Unis, le prix reste dans une fourchette de 60 à 100 dollars (de plus de 51 euros à 86,50 euros) le baril.
Les événements géopolitiques et les chocs énergétiques se sont donc enchaînés au Moyen-Orient dans les dernières décennies. Ils ne sont pas toujours synchrones, mais en 2026 les conditions semblent bien réunies pour une « tempête parfaite » sur les marchés énergétiques : un événement géopolitique majeur est survenu dans un contexte de niveau de production de pétrole élevé. Et cela d’autant plus qu’il affecte un autre marché devenu stratégique : celui du gaz naturel liquéfié (GNL).
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Le gaz naturel : des marchés régionaux cloisonnés à un risque désormais global
L’histoire du gaz naturel, moins spectaculaire que celle du pétrole, révèle pourtant une transformation profonde du système énergétique mondial. En cinquante ans, le gaz est passé d’un système de marchés régionaux (Amérique du Nord, Europe, Asie), régis essentiellement par des contrats de long terme, à un marché largement mondialisé, lieu d’arbitrages permanents et aujourd’hui exposé à des risques systémiques majeurs.
Son évolution peut se lire en trois grandes séquences, chacune marquée par une géographie d’approvisionnement, une logique de prix et un degré de vulnérabilité spécifiques.
1970–1986, l’ère des marchés cloisonnés : jusqu’au milieu des années 1980, il n’existe pas encore de marché mondial du gaz. Le gaz naturel est un produit régional, contraint par des infrastructures rigides et des contrats de long terme. Aux États-Unis, les prix sont bas car c’est un marché continental, approvisionné par gazoducs et encadré par des régulations fédérales. En Europe, les prix sont plus élevés car les approvisionnements reposent sur un mix de gazoducs venant d’URSS/de Russie, de Norvège et d’Algérie, auxquels s’ajoute une part limitée de GNL importé. Au Japon, le GNL est coûteux et les prix asiatiques sont les plus élevés du monde. Ces trois marchés communiquent peu entre eux : pas de flux transcontinental, pas de connexion entre marchés, pas de transmission internationale des tensions locales. S’il peut y avoir un choc pétrolier mondial, il n’existe pas encore de choc gazier mondial.
1986–2008, une convergence relative : à partir de 1986, la structure des marchés évolue. Le contre-choc pétrolier entraîne une révision des modes de contractualisation, la montée progressive du commerce de GNL, l’ouverture des premières places de marché spot (c’est-à-dire, des marchés sur lesquels les prix sont fixés au jour le jour) et l’assouplissement des conditions d’échange dans certaines régions. Les prix américains, européens et asiatiques demeurent différents, mais leurs évolutions convergent. Cela découle du développement du commerce international de GNL, de la standardisation progressive des infrastructures et des effets d’entraînement d’un marché pétrolier devenu plus volatil. La période n’est toutefois pas homogène. Aux États-Unis, les marchés spot connaissent des pics très prononcés, dus aux contraintes de transport et aux limites régionales des capacités de stockage ou de production. En dépit de ces épisodes régionaux, les prix du gaz reflètent une plus grande cohérence à l’international.
2008-2025, malgré l’essor du GNL, un retour des divergences : La troisième période débute avec un choc structurel, celui de la révolution du gaz de schiste aux États-Unis. En quelques années, l’abondance de gaz non conventionnel fait s’effondrer les prix américains. Et les États-Unis deviennent, à partir de 2016, un exportateur majeur de GNL. Dans le même temps, l’Asie connaît un moment de tension après la catastrophe de Fukushima en 2011 : le Japon ferme ses réacteurs nucléaires et déclenche une demande massive de GNL, les prix s’envolent et restent durablement élevés. L’Europe, quant à elle, reste dépendante des gazoducs russes jusqu’en 2021. La situation bascule brutalement avec l’invasion de l’Ukraine en 2022, qui entraîne un pic historique des prix européens. Le continent se tourne alors vers le marché mondial du GNL, se plaçant directement en concurrence avec les acheteurs asiatiques auprès des fournisseurs états-unien ou qatari.
Paradoxalement, la situation actuelle consacre la naissance d’un véritable marché mondial du GNL. Non parce que les prix se rapprochent, mais parce que les cargaisons se déplacent vers la région la mieux-disante. Cette transférabilité, d’une région à l’autre, des cargaisons de GNL crée de fait un marché mondial, mais dont les prix restent pour l’instant divergents.
C’est précisément ce mécanisme qui explique pourquoi, dans la crise actuelle, le blocage du détroit d’Ormuz pourrait déclencher une nouvelle envolée mondiale des prix du gaz. Près de 20 % du GNL mondial, en particulier qatari, transite par cette zone. La fermeture d’Ormuz n’est donc pas un risque local : c’est un choc global en puissance.
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Le gaz, un amplificateur des crises pétrolières
La crise actuelle se distingue des précédentes par sa double nature : elle touche simultanément le pétrole et le gaz. Dans un système énergétique où les deux marchés sont interdépendants, cette simultanéité agit comme un multiplicateur de risques.
À court terme, une hausse des prix du gaz déclenche immédiatement des arbitrages dans les systèmes électriques : en Europe comme en Asie, certaines centrales reviennent vers le charbon.
Ce phénomène, déjà observé en 2022 lors de l’invasion de l’Ukraine, rappelle une réalité essentielle : en période de crise, la sécurité d’approvisionnement prime sur les objectifs climatiques. Cependant, en Europe comme en Asie, les pays les moins affectés sont ceux qui sont moins dépendants du gaz naturel pour leur production d’électricité parce qu’ils disposent de sources décarbonées renouvelables ou nucléaires. C’est notamment le cas de la Chine.
Mais la spécificité de la crise de 2026 tient à l’addition des vulnérabilités. Le pétrole reste exposé à la géopolitique du Moyen-Orient tandis que le gaz, lui, dépend désormais des routes maritimes mondiales, des équilibres asiatiques, des politiques américaines d’exportation, et des capacités de l’Europe à enchérir face à l’Asie.
Autrement dit, un choc local dans le Golfe devient aujourd’hui un « stress test » (test de résilience) global, révélateur de la fragilité d’un marché désormais unifié, mais difficilement sécurisable.
La réaction initiale des marchés illustre cette nouvelle donne : la fermeture du détroit d’Ormuz n’a pas (encore) provoqué une flambée massive des prix, mais une prime de risque en Europe, un rapprochement des prix asiatiques et une hausse marquée de la volatilité spot. Les traders parient sur un blocage court : c’est cette anticipation, davantage que la réalité des flux, qui stabilise encore les prix.
L’avenir dépendra de la durée du blocage
Et donc, l’ampleur des impacts dépendra de la durée du blocage. Au-delà des ajustements immédiats, l’enjeu devient rapidement macroéconomique : si les perturbations se prolongent, les marchés ne s’équilibrent plus seulement par l’offre, mais aussi par la demande, via des prix durablement élevés qui agissent comme un véritable impôt énergétique mondial, pesant sur la croissance, le pouvoir d’achat et la compétitivité industrielle. Mais aussi, et c’est le côté positif, cela pourrait encourager les efforts de décarbonation.
Pour un blocage de moins de trois mois, l’impact sur les prix resterait limité, les flux mondiaux seraient être réalloués et la plupart des importateurs asiatiques absorberaient le choc en recourant à leurs stocks saisonniers.
Avec un blocage de six mois, la tension deviendrait structurelle, avec des hausses de prix plus durables en Europe et en Asie, et des marchés spot sous forte pression.
Dans le cas d’un blocage d’environ une année, les effets se rapprocheraient de la crise de 2022–2023 : l’Asie entrerait en concurrence frontale avec l’Europe, les prix pourraient atteindre des niveaux extrêmes et certains pays émergents pourraient connaître des rationnements ou des coupures massives d’électricité.
Dans un système énergétique désormais interconnecté, le facteur déterminant n’est plus seulement l’ampleur du choc, mais sa durée. Plus la crise se prolonge, plus elle s’apparente à un choc pétrolier et gazier global.
C’est cette combinaison – pétrole, gaz, routes maritimes, arbitrages asiatiques – qui crée la possibilité d’une véritable « tempête parfaite ». Et c’est aussi une raison supplémentaire pour accélérer la sortie des hydrocarbures, dont la vulnérabilité géopolitique apparaît plus clairement que jamais.
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Manfred Hafner est président de la société de conseil en stratégie énergeéique HEAS SA
Carine Sebi et Patrick Criqui ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
07.04.2026 à 17:36
Les conditions de travail éprouvantes des informaticiens indiens au service d’entreprises internationales
Texte intégral (1307 mots)
Des millions de spécialistes indiens travaillant pour des entreprises étrangères exercent leur profession depuis leur domicile, ce qui est synonyme de très nombreuses contraintes : logements de petite taille souvent partagés avec de nombreux proches, coupures d’Internet, effacement de la vie personnelle face aux charges professionnelles… Une enquête récente offre un tableau complet de cet aspect méconnu de l’économie mondiale.
Les informaticiens indiens assurent une grande partie du bon fonctionnement des services des technologies de l’information dans le monde. Il est très possible que ce soit eux qui gèrent, par exemple, le service d’assistance technique de votre entreprise ou répondent aux questions que vous adressez à des chats techniques concernant le dernier gadget que vous avez acheté.
Ces informaticiens travaillent souvent depuis leur domicile. Dans les grands pôles technologiques d’Inde, tels que Bangalore, Chennai ou Hyderabad, de nombreux professionnels travaillent dans des appartements exigus, remplis de systèmes d’alimentation de secours qu’ils ont dû financer eux-mêmes.
Bien que la plupart des salariés soient employés par certaines des plus grandes entreprises du monde, les recherches que j’ai menées avec mes collègues montrent que leurs conditions de travail sont souvent loin d’être satisfaisantes.
Depuis la pandémie de Covid-19, le monde entier a découvert les avantages et les inconvénients du télétravail. Pour certaines personnes, le passage à un mode de travail hybride, voire entièrement à distance, peut représenter une forme d’autonomie et de liberté. Mais ce n’est pas le cas pour tout le monde. Alors, à quoi ressemble réellement le travail à domicile pour les cinq millions d’informaticiens en Inde qui assurent le fonctionnement des infrastructures technologiques des grandes entreprises occidentales ?
Un manque d’espace criant
L’un des principaux défis concerne l’espace. En Inde, plus de la moitié de la population vit avec sa famille élargie. Parmi les 51 salariés que nous avons interrogés, beaucoup partagent leur logement avec leurs enfants, parents, grands-parents ou encore beaux-parents – tous réunis dans de petits appartements qui font désormais office de bureau.
Pour eux, le télétravail consiste à devoir réorganiser la cohabitation familiale dans un espace réduit, afin qu’ils puissent disposer d’un endroit calme pour travailler.
Lors des visioconférences, maintenir un cadre professionnel devient une gageure dans ces logements qui ne comptent souvent que deux chambres, où des bébés en pleurs et grands-parents malades cohabitent dans la même pièce.
Certaines personnes que nous avons interrogées remplissent également le rôle d’aidant auprès de leurs proches : la conciliation est alors particulièrement complexe. Elles décrivent des répercussions importantes sur la vie familiale, avec des repas désorganisés et des soirées régulièrement perturbées par des appels professionnels.
Mais le plus grand défi concerne sans doute les infrastructures de base. Les coupures Internet sont fréquentes dans les villes indiennes. La connexion Internet, partagée entre plusieurs membres du foyer qui travaillent ou étudient depuis chez eux, est souvent instable.
Nous avons rencontré de nombreux informaticiens, qui effectuent le même travail que leurs homologues à Londres ou à San Francisco. Pour rester connectés, ils ont dû investir eux-mêmes dans des systèmes d’alimentation de secours. Lors de visites à domicile, nous avons pu voir des batteries installées sur leurs balcons, dans les couloirs ou à l’entrée de leurs logements. Un dispositif adapté – permettant d’alimenter un ordinateur portable, un routeur ou un ventilateur pendant les coupures – peut coûter jusqu’à 460 euros, soit environ l’équivalent d’un mois de salaire net pour un jeune professionnel du secteur.
Dans le même temps, l’utilisation personnelle d’Internet est limitée. Les horaires de télévision sont réorganisés en fonction des appels professionnels. La plupart des réunions se font uniquement en audio, la vidéo étant réservée à des occasions particulières.
À ces contraintes matérielles s’ajoute parfois une surveillance professionnelle qui s’immisce jusque dans le domicile. Un employé de 33 ans nous a expliqué que le système informatique de son entreprise « calcule le nombre d’heures travaillées et les sites Internet consultés », et que toute anomalie « déclenche automatiquement un message adressé à son supérieur ».
Cette surveillance peut parfois se révéler absurde. Lors de coupures de courant – pourtant fréquentes – certains employés doivent en apporter la preuve. « Mon chef m’a dit : Sors et prends des photos de chez toi pour me les envoyer. Il voulait une preuve », nous raconte un ingénieur de 28 ans.
Une contestation croissante
Ces frustrations ne restent pas sans écho. En 2025, des centaines de salariés du secteur informatique sont descendus dans les rues de Bangalore, brandissant des pancartes où l’on pouvait lire « Nous ne sommes pas vos esclaves », afin de revendiquer un droit légal à la déconnexion.
Lorsque le gouvernement a annoncé vouloir allonger la durée maximale de la journée de travail de dix à douze heures, de nouvelles manifestations ont éclaté. À ce jour, le secteur informatique en Inde reste encore largement exclu de certaines protections du droit du travail, et aucun droit à la déconnexion n’a encore été inscrit dans la loi.
Un aspect central de ces mobilisations concerne les inégalités des lieux de travail, qui se sont simplement déplacées des bureaux aux domiciles. En réduisant leurs dépenses liées aux bureaux, aux charges et aux matériels, les entreprises font des économies. Mais ces coûts ne disparaissent pas pour autant : désormais, ce sont les salariés et leurs familles qui les paient à leur place.
Dans certains pays, cela peut se limiter à l’achat d’un bureau. Mais pour beaucoup de professionnels indiens que nous avons rencontrés, cela signifie investir dans des solutions de secours pour l’électricité, rationner l’usage d’Internet, réorganiser entièrement la vie à la maison et faire ainsi face à une charge mentale accrue, liée à un travail sans véritable frontière – le tout dans un contexte d’infrastructures souvent défaillantes.
Un développeur basé à Bangalore, doté des mêmes compétences qu’un autre à Boston, ne vit pas du tout la même réalité du télétravail. Si le travail à distance veut tenir ses promesses, les entreprises et les décideurs publics doivent reconnaître que « travailler depuis chez soi » recouvre des réalités profondément différentes selon l’endroit où l’on vit – et selon qui assume les coûts invisibles qui permettent à ce système de fonctionner.
Vivek Soundararajan a reçu des financements de l'Agence britannique pour la recherche et l'innovation (UKRI).