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12.04.2026 à 16:59

Extension du plaider-coupable : une procédure pénale plus efficace ?

Vincent Sizaire, Maître de conférence associé, membre du centre de droit pénal et de criminologie, Université Paris Nanterre
La réforme de la procédure pénale prétend réduire les délais d’attente des tribunaux. Mais le plaider-coupable inquiète avocats et magistrats qui dénoncent un risque de justice expéditive.
Texte intégral (1778 mots)

La réforme de la procédure pénale voulue par le garde des Sceaux Gérald Darmanin est examinée à partir du 13 avril au Sénat. De nombreux avocats et magistrats s’opposent à l’extension du plaider-coupable et dénoncent une justice expéditive, alors que le ministre prétend désengorger les tribunaux.


Alors que l’idéologie sécuritaire qui structure le débat public en matière de politique criminelle garantit ordinairement une relative indifférence à l’adoption des lois les plus répressives, le projet de réforme de la procédure de jugement des crimes porté par le gouvernement rencontre, avant même son examen par le Parlement, une large opposition au sein des milieux judiciaires. Portée par la très large majorité des avocats et par certaines organisations syndicales de magistrats, la fronde se focalise en particulier sur l’extension aux crimes de la procédure de comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité (CRPC) introduite en 2004 – malgré, déjà, une très forte opposition.

Une procédure qui, fondée sur l’aveu de culpabilité de la personne poursuivie, substitue une simple audience d’homologation à une audience durant laquelle l’ensemble des éléments du dossier sont discutés contradictoirement par l’ensemble des parties. Le juge est alors appelé à valider – ou non – l’accord formalisé entre le ministère public et l’accusé s’agissant de la peine qui sera exécutée.

Certes, il est prévu que la CRPC criminelle ne puisse être mise en œuvre sans l’accord express de l’accusé et de la partie civile. Mais l’expérience enseigne que l’asymétrie structurelle qui caractérise les relations entre l’accusation et la personne poursuivie induit un consentement à la culpabilité et à la peine proposée le plus souvent biaisé, donné par méconnaissance de ses droits ou, pire encore, par peur d’une issue plus défavorable encore en cas de refus. L’institution de ce plaider-coupable en matière criminelle s’accompagne en outre de mesures visant à restreindre la possibilité pour les parties de soulever des irrégularités de procédure et à empêcher autant que possible la remise en liberté des personnes placées en détention provisoire en cas de négligence dans le traitement de leurs demandes. L’ensemble dessine ainsi une orientation législative limitant de façon plus ou moins explicite les garanties du procès équitable aujourd’hui consacrées par la Constitution et par l’article 6 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.

Simplifier le fonctionnement de la justice ?

Le gouvernement justifie son projet de réforme par des considérations se voulant l’expression du bon sens, une volonté de simplification qui ne serait dictée que par des préoccupations concrètes : soulignant la longueur des « délais d’audiencement criminel, [c’est-à-dire le temps séparant l’acte d’accusation de la comparution de la personne devant la juridiction] », le projet de loi aurait pour seul motif « d’accélérer le temps judiciaire », de « moderniser » les audiences, de réduire les délais de jugement des affaires. L’analyse du texte et, plus encore, de ses non-dits. À l’image de la très large majorité des textes de lois qui, depuis plus de vingt ans, se donnent très officiellement pour objectif de « simplifier » le fonctionnement de la justice pénale, ce nouveau projet trahit surtout une opposition de principe à un encadrement suffisant de l’action des autorités répressives.

Plusieurs éléments démontrent ainsi que ce texte obéit moins à une logique pragmatique qu’à des considérations idéologiques. On le constate, en premier lieu, avec le biais consistant à présenter la réforme comme procédant d’une nécessité pratique indiscutable quand, en réalité, bien d’autres possibilités s’offrent aux pouvoirs publics pour réduire les délais de jugement des affaires criminelles. La première de ces possibilités est, bien sûr, l’augmentation des moyens dévolus aux juridictions pour traiter les affaires dont elles sont saisies. Or, s’il a augmenté ces dernières années, le budget de la justice française demeure sensiblement en deçà des standards européens : le dernier rapport de la Commission européenne pour l’évaluation des systèmes judiciaires relève ainsi que « seul 0,20 % du PIB annuel de la France lui est consacré en 2022, alors que la médiane européenne s’établit à 0,28 % du PIB et que nos voisins néerlandais, allemand et italien y consacrent respectivement 0,26 %, 0,30 % et 0,31 %. Par ailleurs, le nombre de magistrats professionnels, particulièrement au ministère public, se situe très en deçà de la médiane européenne ».

Même à budget constant, il est tout à faire possible de réduire significativement les délais de jugement en menant une large entreprise de dépénalisation des infractions les moins graves, non pour les laisser sans réponse mais, au contraire, pour leur substituer une réponse plus adaptée (sociale ou médicale) et concentrer ainsi l’action des autorités répressives sur les infractions les plus graves. L’exemple de la dépénalisation de la consommation de stupéfiants chez nombre de nos voisins démontre ainsi de substantiels gains d’efficacité, alors que la répression du simple usage de drogue constitue aujourd’hui un contentieux de masse accaparant les services de police et les juridictions pénales.

Complexification des dispositions relatives à la détention provisoire

L’intention simplificatrice du projet apparaît tout aussi trompeuse lorsqu’on la met en rapport avec l’effet réel du projet sur l’ordre juridique, se traduisant par la complication significative des règles applicables. Ainsi en est-il, en particulier, des dispositions du projet relatives à la détention provisoire. Aujourd’hui, la loi prévoit que si les juridictions ne statuent pas sur la demande de mise en liberté qui leur est soumise dans les délais requis, la personne est automatiquement libérée. Pour éviter coûte que coûte une telle issue, le gouvernement propose désormais que, faute de décision à l’expiration des délais, un ultime débat contradictoire soit organisé dans les cinq jours afin de statuer sur la demande – la personne étant libérée si ce débat n’a pas lieu. Il veut également permettre au procureur général de saisir en catastrophe le président de la Cour d’appel d’une demande de maintien en prison lorsque l’audience permettant d’ordonner la prolongation de la détention provisoire n’a pu être tenue dans les formes et conditions prévues par la loi. Ces propositions ne constituent pas simplement une remise en cause frontale du principe constitutionnel de garantie des droits, qui suppose notamment que les personnes puissent faire effectivement sanctionner la méconnaissance, par les autorités, des règles encadrant leur action. En ajoutant de nouveaux délais et de nouvelles procédures à un ensemble déjà passablement complexe, ces propositions sont aussi de nature à compliquer singulièrement la tâche des juridictions, à mille lieues de la simplification annoncée.

Une culture de l’aveu qui rappelle la justice d’Ancien Régime

L’absence de pragmatisme du projet se mesure enfin dans certaines des représentations mobilisées au soutien de la réforme proposée et qui relèvent plus de la pétition de principe que du constat empirique. En plaçant la reconnaissance des faits au cœur du processus répressif, l’extension du plaider-coupable aux crimes renouvelle directement la culture de l’aveu propre à la justice pénale d’Ancien Régime, dont la fonction était moins de faire la lumière sur la commission d’une infraction que d’œuvrer à l’expiation voire à l’exorcisation d’un accusé nécessairement coupable. L’exposé des motifs du projet de loi trahit ainsi à plusieurs reprises une opposition de principe à l’idée même de présomption d’innocence, qui constitue pourtant une règle de valeur constitutionnelle : qu’on se propose de « faire juger les criminels » plus rapidement ou d’éviter la « remise en liberté de délinquants dangereux » en attente de jugement, on n’envisage tout simplement pas que le procès puisse avoir d’autre issue que leur condamnation.

Comme la plupart des textes visant, directement ou indirectement, à amoindrir l’encadrement du pouvoir répressif et les droits de la défense, cette nouvelle réforme s’inscrit ainsi dans la lignée de la vieille tradition autoritaire qui, depuis le début du XIXᵉ siècle, s’oppose à la mise en œuvre pérenne et conséquence du modèle pénal républicain proclamé en 1789. Un modèle qui commande des réformes humanistes et pragmatiques, loin de la fuite en avant répressive qui tient aujourd’hui lieu de seule boussole au législateur.

The Conversation

Vincent Sizaire est magistrat.

12.04.2026 à 16:58

Dix ans après la loi contre la prostitution, enquête sur les conditions de vie des travailleuses sexuelles

Hélène Le Bail, Chargée de recherche au CNRS et affiliée à l'Institut Convergences Migrations, Sciences Po
Céline Belledent, sociologue associée au Centre Max Weber, Université Jean Monnet, Saint-Étienne
Dix ans après la loi de 2016, enquête sur la prostitution en France : précarité, violences, stigmatisation et revendications des travailleuses sexuelles.
Texte intégral (2731 mots)

Dix ans après la loi « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel et à accompagner les personnes prostituées », les conditions de vie des personnes vendant des services sexuels ont-elles changé ? Comment celles-ci perçoivent-elles les lois qui encadrent la prostitution ? Comment voudraient-elles que ces lois évoluent ?


Au cours des trois années ayant suivi la mise en application de la loi du 13 avril 2016, plusieurs évaluations ont été menées avec des constats convergeant.

Tout d’abord, la pénalisation des clients avait entraîné une précarisation des conditions de vie (perte de revenus, augmentation des symptômes dépressifs, des pratiques risquées et du temps de travail) et un déplacement de l’activité en ligne ou vers des espaces moins visibles. Ensuite, si le délit de racolage était abrogé au niveau national, les personnes se prostituant continuaient d’être directement pénalisées par des arrêtés locaux. La loi avait en outre instauré pour elles un parcours de sortie de prostitution, mais il était mis en place de manière discriminante (inégalité de la mise en application d’un département à l’autre, discours jugeant voire essentialisant au sein des commissions). Enfin, la loi contribuait peu à la lutte contre l’exploitation.

Depuis, aucune évaluation ne permet de parler d’un recul du nombre de personnes engagées dans le travail sexuel. Le chiffre qui circule le plus est celui de 30 000 à 40 000 personnes en « situation de prostitution », une évaluation reprise des rapports de l’Office central pour la répression de la traite des êtres humains (OCRTEH) et qui est peu fiable.

Notre recherche, co-construite et co-menée avec des personnes vendant des services sexuels, vise à rendre compte de la diversité de leurs situations, de leurs origines (françaises, européennes ou immigrées d’Afrique, d’Amérique latine et de Chine) et de leurs conditions d’exercice (dans la rue, à domicile, via des annonces en ligne ou dans le cadre d’un parcours de sortie de la prostitution). Elle met également en lumière leurs revendications.

Qu’est-ce qui préoccupe les travailleuses sexuelles ?

Dans les ateliers collectifs que nous avons menés en 2025 dans cinq villes de France, les travailleuses sexuelles évoquent beaucoup leurs conditions de précarité et la prévalence des violences (les quelques 80 participantes et les personnes concernées en général étant avant tout des femmes cis et trans, nous utiliserons le féminin dans cet article).

La précarité matérielle reste une des raisons du choix contraint du travail sexuel. Cette précarité est décuplée pour les personnes migrantes qui, du fait de la non-régularité ou de la précarité du séjour, ont un accès limité au marché du travail. La loi de 2016 a mis en place un parcours de sortie de la prostitution qui prévoit un titre de séjour de six mois, renouvelable jusqu’à deux ans et une modeste allocation. Mêmes celles qui en ont bénéficié soulignent que la précarité du titre de séjour permet difficilement d’entamer une formation diplômante et d’évoluer vers une situation professionnelle moins précaire.

Pour les personnes migrantes au statut de résidence précaire, face au peu de choix d’emploi, le travail sexuel est pour certaines vécu comme le moins exploitant. Il offre la possibilité d’une flexibilité des horaires, d’un gain d’autonomie et de revenus plus élevés que dans d’autres emplois peu ou pas qualifiés. Pour des personnes non migrantes bénéficiaires d’allocations sociales ou de handicap, la vente occasionnelle de services sexuels permet de compléter des revenus très bas. Les femmes trans évoquent, pour leur part, les obstacles dans la recherche d’emploi du fait de la transphobie.

Au-delà de ces contraintes matérielles, les participantes à l’enquête témoignent d’une exposition aux violences importante et expriment leur angoisse de prendre des risques immenses : attaques physiques, viols, meurtres. Nous avons récolté les témoignages déjà bien documentés de femmes d’Afrique subsaharienne enrôlées dans des réseaux de traite, mais aussi ceux de personnes non migrantes forcées de vendre des services sexuels. Les violences se déclinent au-delà des agressions physiques et de l’exploitation. Sont évoqués les vols ciblés, le harcèlement policier, les insultes et humiliations, les pratiques non désirées :

« La police ne va pas chercher les gens qui font des problèmes. Ils vont venir voir les prostituées et leur poser des questions. “Donne-moi tes papiers.” Les mauvaises personnes dans la rue, la police ne va pas se concentrer sur ces gens. C’est comme ça. »
Joy, Nigériane (N. B. L’ensemble des témoignages est anonymisé).

Un constat positif ressort toutefois, celui d’un système de santé publique accessible et d’un tissu associatif qui accompagne bien les travailleuses sexuelles. En particulier pour les femmes les moins jeunes, la santé est au cœur des préoccupations. Les participantes rappellent que leur santé mentale est mise à mal par la violence, la précarité et la stigmatisation. Elles évoquent à la fois des enjeux de santé globale et des enjeux de besoins particuliers – traitement préventif de préexposition au VIH (PrEP) et traitement post-exposition (TPE) – qui demandent des formations du corps médical.

Les difficultés liées à la stigmatisation

Les discussions ont également pointé du doigt le problème de la stigmatisation du travail sexuel. Cette stigmatisation est tellement forte, parfois doublée de racisme ou de transphobie, qu’elle conduit les personnes à rester distantes des institutions publiques et à avoir le sentiment d’occuper une place sociale très dévalorisée.

« Tout le monde nous méprise. Je vais vous dire, honnêtement, nous n’y pouvons rien. Nous nous méprisons même un peu nous-mêmes, en réalité. Je ne mens pas. C’est comme ça. Nous ne gagnons pas beaucoup d’argent et nous n’avons aucune compétence. »
Lili, Chinoise.

Dans plusieurs ateliers est revenue la proposition d’organiser des formations contre la stigmatisation des travailleuses sexuelles. Elles pourraient être dispensées auprès des jeunes dans le cadre de l’éducation à la vie affective et sexuelle, auprès de professionnels des services médicaux ou sociaux, ou encore auprès des personnes travaillant à l’accueil dans les services publics.

Travailleuse du sexe sur son ordinateur
Le mépris social vécu par les personnes vendant des services sexuels abîme leur santé mentale et complique leur accès au droit. Deniz Demirci/Unsplash, CC BY

Parmi les discriminations liées à leur stigmatisation et les lois spécifiques sur la prostitution, les participantes insistent sur le rapport à la police et l’accès à la justice. Elles se sentent souvent moins bien protégées par la police – qui ne les prend pas au sérieux ou ne se déplace pas – et, plus encore, elles relatent des situations de harcèlement de leur part. Alors même que la loi de 2016 a abrogé le délit de racolage passif, des arrêtés locaux « anti-prostitution » existent toujours et renforcent le risque de harcèlement policier (amendes répétées pour stationnement, mises en fourrière de véhicules dans lesquels elles travaillent, etc.).

En outre, les participantes souhaiteraient bien évidemment une meilleure lutte contre l’exploitation, en particulier celle des personnes mineures, mais beaucoup n’osent pas s’engager dans des démarches judiciaires par sentiment d’illégitimité, de peur que cela se retourne contre elles ou encore par défaitisme au regard de la longueur des procédures.

Une volonté de dépénalisation… pour accéder au droit du travail

Pour réduire ces stigmatisations, les personnes considèrent qu’une solution politique réside dans l’accès aux droits et, en particulier, au droit du travail. Certes, pour certaines, la demande principale est d’avoir un titre de séjour de longue durée pour obtenir un « meilleur boulot ». Mais pour la plupart, migrantes ou non, qui souhaitent poursuivre le travail sexuel, la demande est celle d’une reconnaissance à part entière du travail sexuel.

« Je pense que nous devrions faire une réunion ou quelque chose pour que notre travail soit légalisé. Et comme ça, il n’y aurait pas autant de difficultés pour nous. Et ainsi, la police et les services de santé nous prendraient en compte, ce qui serait comme dénouer un nœud pour nous. Même si nous devions payer, au moins nous serions totalement légales. Je pense que cela permettrait presque de surmonter toutes les difficultés liées au danger de travailler dans le parc : les cris, les mauvais traitements, les coups, le froid, le rejet par la police. »
Ana, femme trans d’Amérique latine.

Cette demande est intrinsèquement liée au souci de réduire la précarité, les violences et la stigmatisation. Elles demandent que plusieurs statuts soient possibles et adaptés à leur manière de travailler : seules ou à plusieurs, chez elles ou à l’extérieur, régulièrement ou occasionnellement.

Les participantes à l’enquête rappellent que beaucoup d’entre elles s’acquittent d’impôts, et qu’il serait donc normal qu’elles accèdent au droit commun et aux droits sociaux. Comme les autres travailleuses, elles voudraient pouvoir bénéficier d’une retraite, souscrire une assurance professionnelle ou encore accéder à un compte bancaire.

Moins d’isolement, plus de collectif

Les travailleuses souhaiteraient également la fin des lois de pénalisation, car ces dernières tendent à les isoler et à empêcher les formes de coopération qui sont source de sécurité et de pouvoir d’agir. Les témoignages et propositions ont souligné l’importance des réseaux de solidarité et la manière dont la communauté de travailleuses sexuelles peut constituer une ressource.

La stigmatisation du travail sexuel pousse à l’isolement. Dans la sphère privée, les personnes tendent à se cacher et hésitent à commencer ou à maintenir une relation amoureuse ou de couple, à vivre en famille. Dans la sphère du travail, beaucoup de personnes aimeraient pouvoir coopérer avec des partenaires et dénoncent de manière récurrente la définition large du proxénétisme en France qui permet de poursuivre pénalement l’aide et l’entraide et empêche d’avoir des espaces partagés et plus sécurisants.

Les participantes décrivent pourtant leurs stratégies pour éviter l’isolement et se protéger les unes les autres.

« Le truc je trouve le plus important, c’est d’avoir un lieu pour les personnes qui font ça et je trouve qu’il y aurait moins de danger que d’être chacun dans son coin ou d’être dehors. Si les personnes qui ont envie de faire ça, elles ont un lieu, il y aura moins de proxénètes, etc. »
Marie, Française.

Évidemment, elles ne sont pas naïves quant au fait que l’exploitation peut aussi venir de la communauté, mais l’organisation légale est précisément une solution pour lutter contre des formes d’organisation souterraine qui dévient facilement vers les violences.

Enfin, au cours des discussions, beaucoup de participantes ont souligné l’importance et la qualité du tissu associatif français. Le rôle des associations (communautaires ou d’accompagnement social) n’est pas seulement de faciliter les démarches et les contacts, mais aussi de créer un espace de confiance. En ce sens, les approches communautaires sont particulièrement appréciées, que ce soit par la présence de salariées paires ou par la création d’associations par les personnes concernées elles-mêmes. Sans que cela ne soit dit directement, les témoignages récoltés au sujet des associations soulignent l’importance du financement non seulement de l’aide à la sortie de la prostitution, mais aussi des actions de prévention en santé et de lutte contre les violences dans un positionnement non jugeant. Enfin, les participantes appellent à la multiplication d’espaces d’entraide et d’échanges communautaires et solidaires.

Vu le relatif échec de la dernière législation sur la prostitution, il serait souhaitable que les politiques prennent mieux en compte la diversité des conditions d’exercice du travail sexuel et des statuts des personnes qui l’exercent, mais aussi les problématiques d’exploitation, de précarité, de violences et les revendications de droit du travail.


Cet article a été co-écrit avec Cybèle Lespérance et Violet·te Sky, militantes associatives, association Tullia.

The Conversation

Hélène Le Bail a reçu des financements de l'ANR. Le Projet DPTS2026 a été mené en coopération avec les associations Médecins du Monde, Fédération parapluie rouge et Tullia

Belledent Céline a reçu des financements de de l'ANR. Le Projet DPTS2026 a été mené en coopération avec les associations Médecins du Monde, Fédération parapluie rouge et Tullia

09.04.2026 à 16:51

Quelles sont les chances de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle ?

Rémi Lefebvre, Professeur de science politique université Lille 2, Université de Lille
Après les victoires de LFI dans plusieurs villes importantes aux municipales, Jean-Luc Mélenchon est-il en bonne position pour aborder la présidentielle ?
Texte intégral (1704 mots)

Après les victoires de La France insoumise dans plusieurs villes importantes aux dernières municipales, notamment autour de figures de personnalités issues de l’immigration, le parti de Jean-Luc Mélenchon semble en position favorable pour aborder l’élection présidentielle. Mais son futur candidat a-t-il des chances de se qualifier au second tour ? Et dans ce cas, pourrait-il s’imposer face au candidat du Rassemblement national ? Entretien avec le politiste Rémi Lefebvre.


The Conversation : La France insoumise (LFI) a-t-elle progressé de façon significative avec les élections municipales 2026 ?

Rémi Lefebvre : Le bilan de LFI peut apparaître modeste au regard du nombre de villes conquises : une dizaine de villes sur 35 000 communes, c’est beaucoup moins que le Parti socialiste ou que le Parti communiste français qui ont des maires dans des centaines de villes. Mais il y a incontestablement une percée puisque LFI partait de zéro. Ils revendiquent environ 1 000 conseillers municipaux, une ville de 150 000 habitants, une autre de 100 000. Les villes gagnées peuvent devenir des laboratoires pour les années qui viennent, renforcer l’armature militante et territoriale du parti. Autant d’atouts en vue de l’élection présidentielle.

Autre élément majeur : LFI envoie un signal aux populations issues de l’immigration. Plusieurs maires noirs ont été élus : symboliquement, c’est très important car, de fait, il y a peu de maires noirs en France. Il faut savoir que le profil des députés LFI est très différent de ces nouveaux édiles : les députés sont issus des classes moyennes supérieures, urbains et diplômés. Il y avait bien eu Rachel Kéké, mais elle a été battue en 2024. Là, on voit apparaître un nouveau profil d’élus.

Les quartiers populaires, notamment les Français issus de l’immigration, ont-ils voté LFI ?

R. L. : La France insoumise n’a pas le monopole de cet électorat, qui demeure très abstentionniste. Mais il y a très clairement un phénomène de cristallisation autour de LFI. À Lille, Lahouaria Addouche, qui était la tête de liste LFI, a suscité un véritable engouement. Elle est ouvrière, d’origine maghrébine, cela a beaucoup plu dans les quartiers. Mes étudiants lillois ou certains cadres ont également été sensibles à son profil et à une proposition de renouvellement du personnel politique. LFI joue la carte du dégagisme face aux notables en place à travers la promotion de candidats issus de l’immigration. Cette approche a fonctionné localement dans de nombreux endroits.

Rappelons, avec le sociologue Olivier Masclet, qui travaillé sur la gauche et les quartiers, que le PS ou le PCF n’ont pas beaucoup promu ce type de profils. Balli Bagayoko est d’abord passé par le Parti communiste, sans succès, et La France insoumise l’a finalement récupéré.

LFI a théorisé son approche en parlant de « nouvelle France »…

R. L. : Je suis frappé par la capacité de Jean-Luc Mélenchon à alimenter le débat public et à structurer l’agenda médiatique et politique. Ses saillies, souvent violentes et volontairement polémiques, contribuent à son exposition, mais ses idées également, comme celle de « nouvelle France ». Ce concept désigne les jeunes, les quartiers, les diplômés : il évoque à la fois le métissage et le renouvellement générationnel. Il s’agit de se positionner par rapport au prétendu « grand remplacement » et d’installer un duel avec l’extrême droite en s’opposant à sa vision de la France. C’est un prolongement de l’idée de créolisation, défendue par Jean-Luc Mélenchon en 2020 (le terme est emprunté à Édouard Glissant, et désigne le brassage des cultures), mais cela va plus loin avec la construction d’un récit national, d’une conception de la communauté nationale.


À lire aussi : La République laïque de Jean‑Luc Mélenchon : un débat qui fracture la gauche et bien plus encore


Quels sont les atouts de La France insoumise pour la présidentielle de 2027 ?

R. L. : La France insoumise a trois forces : elle a un leader incontesté, un programme quasiment immuable, et une machine électorale très performante pour une élection présidentielle. La force militante est d’environ 100 000 personnes, avec 400 000 soutiens inscrits sur la plateforme. LFI, c’est aussi une armée numérique très importante : les abonnés YouTube de Mélenchon sont plus d’un million, et LFI développe sans cesse de nouveaux outils numériques. Au moment où les autres partis de gauche sont englués dans leurs divisions internes, LFI est en ordre de marche pour 2027 : tout est organisé, planifié, rationalisé. La capacité d’organisation et de mobilisation du parti est certainement renforcée par la dynamique des municipales. On peut donc s’attendre à une montée en puissance de LFI dans les mois qui viennent : la machine est déjà en marche.

Quelle est la vision stratégique de LFI en vue de la présidentielle et des législatives qui suivront probablement en 2027 ?

R. L. : LFI propose une fédération à gauche, avec une volonté de répartir les investitures aux élections législatives. C’est clairement orienté en direction des écologistes. Vu l’attentisme du PS et ses hésitations à s’engager dans une primaire, LFI va essayer de détacher les verts du PS. On peut s’attendre à ce que l’aile gauche des écologistes soit tentée de rallier LFI, ce fut déjà le cas pendant les municipales.

L’objectif de Mélenchon, c’est de tout faire pour empêcher la gauche non mélenchoniste de se structurer. Il s’agit de neutraliser le pôle unioniste de gauche (Faure, Tondelier, Ruffin, Autain) pour installer un duel avec le pôle social-démocrate (Hollande, Glucksmann, Guedj, Vallaud).

Quelles sont les chances de Jean-Luc Mélenchon, futur candidat à l’élection présidentielle ?

R. L. : Aujourd’hui, Jean-Luc Mélenchon est à 12 % ou 13 % d’intentions de vote dans les sondages. C’est plutôt un bon niveau pour un début de campagne. Il a un socle solide qui ne varie pas, malgré ses outrances verbales répétées. C’est un atout majeur, incontestablement. Mais peut-il élargir à partir de ce socle ? Peut-il reproduire l’extraordinaire siphonnage de voix liées au vote utile comme en 2022 ? L’idéal pour Jean-Luc Mélenchon serait que la gauche non mélenchoniste et le bloc central demeurent divisés et morcelés. Mais si le bloc central désigne un candidat unique ou si un candidat se détache, la donne change et le seuil d’accès au second tour s’élève. Par ailleurs, on peut imaginer un vote utile d’électeurs modérés dès le premier tour – y compris d’électeurs de gauche – pour un candidat comme Édouard Philippe qui, pour l’instant, semble le mieux placé pour battre le candidat RN au second tour.

L’un des enjeux majeurs de cette présidentielle sera de savoir qui réussira à capter le vote de centre gauche. Au soir de son élection au Havre, Édouard Philippe a envoyé des signaux en direction de l’électorat centriste modéré. Or, Boris Vallaud, François Hollande, Raphaël Glucksmann visent le même espace. Aujourd’hui, il est trop tôt pour anticiper les dynamiques de tous ces concurrents dans les mois à venir.

Et si Mélenchon arrive au second tour ?

R. L. : Jean-Luc Mélenchon est un solide candidat de premier tour, mais on ne perçoit pas de stratégie crédible pour le deuxième tour. Certains politistes ont imaginé que les abstentionnistes pourraient voter Mélenchon face à Bardella ou à Le Pen, lui permettant de l’emporter au second tour. J’ai du mal à y croire. En revanche, les municipales ont montré que la mobilisation à droite était très forte contre LFI. À Clermont-Ferrand, à Toulouse, à Brest, la perspective d’une victoire de LFI a surmobilisé l’électorat de droite, celui qui vote LR ou RN au premier tour. Le caractère répulsif de LFI est incontestable et devrait se confirmer dans le cadre d’un deuxième tour de présidentielle. Aujourd’hui, dans l’hypothèse d’un duel Bardella-Mélenchon au second tour, les hypothèses donnent 70 contre 30 environ. On ne peut anticiper des résultats un an avant le scrutin, mais l’issue d’un second tour Bardella-Le Pen face à Mélenchon ne laisse pas beaucoup de doutes.

L’élection présidentielle va se jouer sur le choix du candidat qui fera face à l’extrême droite au second tour, ce qui est très handicapant pour Jean-Luc Mélenchon.

Propos recueillis par David Bornstein.

The Conversation

Rémi Lefebvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.04.2026 à 17:44

« For shhure » : quand l’accent étranger devient politique

Grégory Miras, Professeur des Universités en didactique des langues, Université de Lorraine
Adam Wilson, Maître de conférences en Linguistique (LEA), Université de Lorraine
Dans le champ politique, les accents sont utilisés comme marqueurs de légitimité ou d’exclusion.
Texte intégral (1626 mots)

La deuxième édition du Festival des accents se tiendra du 9 au 11 avril 2026 à Marseille, dans les Bouches-du-Rhône. L’occasion de s’intéresser à la question de la politisation des accents, souvent utilisés comme un marqueur de légitimité.


On garde à l’esprit les discussions autour du « for shhure » d’Emmanuel Macron, de Jean-Luc Mélenchon se demandant si on dit « Troump » ou « Trümp », ou de l’anglais de Melania Trump au Conseil de sécurité de l’ONU. Dans un monde globalisé, les débats sur les identités nationales s’intensifient et l’accent devient un marqueur politique clé. Entre légitimité contestée et mécanismes de rejet, la prononciation révèle combien la langue demeure politique.

Les façons de parler : un sujet en politique

En étudiant le cas du conseil municipal de Montreuil (Seine-Saint-Denis), la phonéticienne Charlotte Kouklia a montré comment l’expression vocale permettait de révéler dominance, hostilité et expressivité dans le débat politique. L’accent peut ainsi devenir le centre de phénomènes de domination.

En France, l’accent des politiques est scruté par la sphère publique participant à ces phénomènes de domination. L’envergure internationale d’Anne Hidalgo, ancienne maire de Paris, a souvent été remise en question du fait de son accent dit « français » lorsqu’elle s’exprime en anglais. Cela a notamment été le cas lors des Jeux olympiques 2024. En cela, elle rejoint une liste conséquente de figures politiques françaises qui ont reçu des critiques, ou des compliments, sur leur accent en anglais.

Le cas d’Emmanuel Macron est intéressant dans le sens où certains commentateurs peuvent lui reprocher de vouloir faire trop international et pas assez français, ou le contraire, selon son degré d’accent du moment. Dans le même temps, en 2021 à Marseille, on l’entendait prononcer quelques mots de son discours avec un accent dit « du sud » qui témoignerait d’une volonté de proximité régionale. L’accent « atypique » des personnalités publiques est souvent repris par les journalistes au sein de récits : celui de Jean Castex, par exemple, a été présenté comme un rapprochement politique du gouvernement d’Emmanuel Macron avec « les régions ».

Il convient de rappeler que les individus disposent d’une pluriphonie – la capacité des individus à avoir un éventail de sons dans son répertoire – ou peuvent convoquer une convergence phonologique – la capacité à s’adapter en contexte à d’autres façons de prononcer. Aussi, les manières de parler ne sont pas stables. Or, avoir des accents en politique n’est pas neutre.

Mettre à l’écart ses adversaires par leur accent

Lors des élections présidentielles de 2012, l’accent d’Eva Joly, alors candidate franco-norvégienne des écologistes, a été attaqué par l’écrivain Patrick Besson dans un pamphlet. Il y remettait en question sa crédibilité à la plus haute élection nationale en imitant à l’écrit son accent et en questionnant sa maîtrise du français. La candidate y a répondu dans une vidéo promouvant la diversité, mais la polarisation sur ses compétences linguistiques liées à sa légitimité aux élections avait déjà contaminé le débat public.

Certains hommes politiques aiment imiter les accents des autres. C’est le cas de Donald Trump, qui a plusieurs fois adopté un accent « français » quand il rapportait des propos d’Emmanuel Macron lors de conférences de presse, et de Boris Johnson, qui emploie dans ses mémoires une orthographe déformée de l’anglais afin de représenter son accent jugé « étranger ».

Parfois, l’accent peut aussi devenir un prétexte pour ne pas répondre à une question dérangeante. Donald Trump mentionne ainsi régulièrement l’accent de journalistes comme posant un problème de compréhension – que l’accent soit afghan ou français. Jean-Luc Mélenchon avait présenté une stratégie similaire face à une journaliste d’une antenne toulousaine de France 3. Donald Trump fait même appel à un interprète pour répéter ce que dit le premier ministre indien, pourtant anglophone.

Donald Trump n’est, en tout cas, pas gêné par l’accent de sa First Lady, Melania Trump, avec son accent dit « slovène ». Ce « deux poids, deux mesures » n’est pas passé inaperçu auprès des internautes, qui soulignent que tous les accents dits « étrangers » n’ont pas la même valeur en politique. Ce même président des États-Unis prétend d’ailleurs qu’il aurait plus facilement été élu président s’il avait eu un accent britannique, renvoyant au prestige supposé de cette variété.

Pourtant, lors d’une conférence de presse en 2025, l’élue républicaine pro-Trump Marjorie Taylor Greene a qualifié une question d’illégitime en raison de la nationalité britannique de la journaliste, nationalité identifiée par le biais de l’accent. La politicienne a expliqué par la suite qu’elle voulait bien répondre à la question si elle était posée par un journaliste américain, avec un accent américain donc.

Plus récemment, un citoyen américain a été arrêté par ICE, la police contestée de l’immigration états-unienne, car un officier avait développé des soupçons relatifs à sa nationalité basés uniquement sur sa façon de parler, donc son accent.

L’accent est donc impliqué dans la construction et la destruction de la légitimité dans la sphère publique.

Accents, délégitimation et déshumanisation

L’accent est mobilisé pour questionner la légitimité d’un individu, que ce soit celle à poser une question à une élue ou celle d’être sur le sol américain. L’accent fonctionne donc comme une arme d’altérisation, permettant de souligner une différence chez un individu, pour le positionner comme illégitime mais aussi comme un ennemi. Identifier des ennemis potentiels de l’État à travers l’accent de cette manière n’est pas sans rappeler d’autres périodes sombres de l’histoire.

L’accent – ou plutôt les façons de parler – c’est une trace, une trace des histoires de vie ou des parcours. Il raconte les contacts avec d’autres langues, d’autres cultures, et plus généralement la diversité et le multiculturalisme dans un monde globalisé. L’accent peut aussi devenir un stigmate pour rappeler à l’autre qu’il est un étranger et lui faire entendre son illégitimité à avoir une place dans la société.

Alors que des discours, parfois réactionnaires ou nationalistes, opposent des récits concurrents, l’accent joue un rôle clé : il permet de définir qui appartient à une communauté ou, au contraire, de marquer son exclusion. Comme le montre l’exemple du schibboleth (une phrase qui ne peut être prononcée « correctement » que par les membres d’un groupe), la prononciation peut révéler l’appartenance à un groupe social. Ainsi, un simple accent ou une prononciation peut devenir un marqueur d’exclusion. Reconnaître ces mécanismes permet d’éviter que la langue ne serve à discriminer plutôt qu’à unir.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

08.04.2026 à 17:42

Ces élus issus de l’immigration confrontés au racisme

Marie-Hélène Bacqué, Sociologue, urbaniste, Université Paris Nanterre
Claudette Lafaye, Maitresse de conférence en sociologie, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis
Des candidats issus de l’immigration se sont imposés lors du scrutin municipal de mars 2026, suscitant des réactions racistes. Portraits et témoignages de ces élus.
Texte intégral (1907 mots)

Une nouvelle génération de maires appartenant aux minorités visibles s’est imposée lors des élections municipales de mars 2026. Leur présence s’inscrit dans un mouvement très lent, lié au travail de longue haleine des militants des quartiers populaires. Les charges racistes contre ces élus, et en particulier contre Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, sont particulièrement violentes. Certains élus témoignent : relents colonialistes, climat islamophobe, soupçons de sorcellerie…


Un ensemble de réactions racistes émanant de médias d’extrême droite, repris par plusieurs chaînes nationales (Cnews, RMC, France 5) et par des responsables politiques ont accueilli, lors du dernier scrutin municipal, l’élection de maires racisé·es et les manifestations de joie qui se sont exprimées dans leurs villes. Les réactions officielles se sont fait attendre. Sofienne Karroumi à Aubervilliers, Aly Diouara à La Courneuve, Demba Traoré au Blanc-Mesnil, Mélissa Youssouf à Villepinte (Seine-Saint-Denis), Imène Souid-Ben Cheikh à Orly (Val-de-Marne), Bassi Konaté à Sarcelles (Val-d’Oise), Adama Gaye à Mantes-la-Jolie (Yvelines), Kadir Mebarek à Melun (Seine-et-Marne), mais aussi au-delà de l’Île-de-France : Omar Yaqoob à Creil (Oise), Abdel-Kader Guerza à Dreux (Eure-et-Loir), Idir Boumertit à Vénissieux (Rhône)… Ils, plus souvent qu’elles, sont aujourd’hui premiers magistrats de leurs villes respectives. Ils et elles ont en commun d’appartenir à des minorités ethnoraciales et de représenter des territoires populaires.

Que disent ces réactions de la représentation en politique, de son évolution et de ses inerties ?

Un lent mouvement de reconnaissance

« La politique est un univers d’hommes privilégiés, âgés, diplômés et issus des catégories supérieures de la société », constatait le politiste Rémi Lefebvre – il faudrait préciser d’hommes blancs. L’élection de ces nouveaux et nouvelles maires vient bousculer, partiellement, cet ordre établi et les représentations qui l’accompagnent.

Leur arrivée en responsabilité n’est pas, pour autant, soudaine. Elle renvoie à un lent mouvement et une difficile reconnaissance du travail de militant·es des quartiers populaires. Dans une enquête portant sur la Seine Saint-Denis, département populaire, historiquement marqué par le communisme municipal et par l’histoire de l’immigration, nous montrions au niveau local une progression significative de la part des élus racisé·es entre les élections de 2001 (9 %) et celles de 2020 (36 %).

Il aura, néanmoins, fallu attendre 2014 pour qu’une commune de Seine-Saint-Denis, Stains, élise son premier maire racisé, Azzedine Taïbi. Le plafond de verre pour l’accès à la fonction de premier magistrat venait de se craqueler. Le mouvement s’est poursuivi avec l’élection de sept maires racisés en 2000 puis de 13, dont deux femmes, lors du dernier scrutin – les sept sortants ayant tous été réélus. Cette dynamique d’ouverture est donc bien confirmée en Seine Saint-Denis comme, plus largement, dans les banlieues populaires. Elle reflète, encore bien timidement, la diversité ethnoraciale de leurs populations.

Cette ouverture ne se traduit cependant pas par une meilleure représentation des femmes qui restent largement sous-représentées : 4 femmes maires sur les 39 villes du département, dont deux racisées. Les classes populaires demeurent par ailleurs largement exclues de la représentation politique.

Contrairement aux préjugés qui assimilent personne racisée et personne sans diplôme, appartenant aux classes populaires, ces maires racisé·es sont à l’image de l’ensemble des maires des villes de plus de 30 000 habitants que la profession initiale rattache majoritairement aux catégories supérieures et intermédiaires. Ils et elles sont néanmoins le plus souvent issus de familles populaires, ont grandi et habitent dans les territoires qui les ont socialisés politiquement.

Une diversité de parcours

À rebours des représentations médiatiques qui font de ces nouvelles et nouveaux maires, vu·es du seul critère racial, un ensemble homogène, c’est aussi la diversité de leurs trajectoires qui est confirmée. Leur élection est souvent associée à La France insoumise (LFI) et présentée comme une irruption soudaine dans la vie politique alors que leurs parcours renvoient à un ancrage et à un engagement de long terme dans leurs quartiers et leurs villes.

Leurs affiliations politiques sont plurielles, et ils et elles entretiennent des relations complexes avec les partis politiques souvent prêts à les instrumentaliser mais plus réticents à les reconnaître. Plusieurs ont conduit des « listes citoyennes » ou « diverses » réunissant l’appui de plusieurs partis.

Dans la seule ville de La Courneuve par exemple, s’affrontaient trois candidat·es racisé·es, tous trois issu·es de la Cité des 4 000 : Aly Dioura, Nadia Chahboune, Oumarou Doucouré. Le premier a construit son implantation dans le tissu associatif local : amicale de locataires, aide aux devoirs dans une association de quartier. Très critique vis-à-vis des partis politiques, il a investi la politique représentative en marquant d’emblée son indépendance, participant à la création du mouvement citoyen La Seine Saint-Denis au cœur. Il s’est présenté sous cette bannière aux élections départementales de 2021 et législatives de 2022. Deux ans plus tard, en 2024, il est investi par LFI et élu député. C’est aussi une liste LFI qu’il conduit pour les municipales de 2026 qui lui permet de devenir maire.

Nadia Chahboune, de son côté, conduit la liste soutenue par le maire communiste qui ne se représente pas. Elle est aussi issue du milieu associatif ; elle a créé et présidé deux associations sportives en direction des femmes avant d’être sollicitée par le maire communiste pour les élections de 2020. Elle occupe alors un poste de maire adjointe pendant un mandat. Contrairement à Aly Diouara, elle souhaite garder son indépendance vis-à-vis des partis politiques. Quant à Oumarou Doucouré, il est membre du Parti socialiste, conseiller technique au cabinet du président du Conseil départemental et présente une trajectoire partisane plus classique qui le conduit au poste de premier adjoint au cours du mandat 2020-2026 puis à mener une liste investie par le PS aux dernières municipales. Ces trois parcours illustrent des relations différentes avec le champ partisan, faites d’oppositions, de collaborations et de tentatives d’émancipation.

Les sept maires racisé·es élu·es en 2020 et réélu·es en 2026 témoignaient également d’une relation complexe aux partis politiques. Parmi les cinq qui s’affirment de gauche, on relève un compagnon de route, Abdel Saadi, et un membre du Parti communiste français (PCF) ayant rendu sa carte en 2022, Azzedine Taïbi (Stains), un membre du PS ayant fait ses classes au PCF, Karim Bouamrane (Saint-Ouen), et deux maires ayant conduit des listes citoyennes. L’un, Mohamed Gnabaly (L’Île-Saint-Denis), a depuis rejoint Les Écologistes (ex-EELV) tandis que l’autre, Dieunor Excellent (Villetaneuse), avait préalablement flirté avec le Parti radical de gauche (PRG) et le PS et continue de collaborer avec les élu·es de ces partis au sein de l’intercommunalité. Les deux maires de droite racisés élus en 2020 avaient été investis par Les Républicains (LR) où ils avaient fait leurs classes. Pour autant, l’un, Rolin Cranoly (Gagny), a quitté ce parti en 2024 ne se reconnaissant pas dans l’alliance avec le Rassemblement national (RN) préconisée par son président d’alors, tandis que l’autre, Zartoshte Bakhtiary (Neuilly-sur-Marne), a conduit au dernier scrutin municipal une liste d’union du centre.

Des prédécesseurs déjà confrontés au racisme

La charge raciste contre Bally Bakayoko, maire de Saint-Denis, a été particulièrement violente ; elle est couplée avec un mépris de classe et une stigmatisation des banlieues populaires. Azzedine Taïbi faisait déjà état du climat islamophobe qui avait marqué sa campagne en 2014. Dieunor Excellent racontait que des bruits courraient sur son usage de la sorcellerie lors de son élection en 2020. Tous deux ont reçu plusieurs fois menaces et insultes qui les ont conduits à porter plainte. Meriem Derkaoui, qui a succédé au maire communiste d’Aubervilliers en cours de mandat en 2016, a été confrontée au doute instillé par les médias, quand le Parisien, par exemple, titre « Madame la Maire franco-algérienne… réintégrée », à propos d’une procédure qui s’est déroulée vingt ans auparavant.

Le scénario se reproduit et se durcit au fur et à mesure que des personnes racisées arrivent en responsabilité. À cela s’ajoutent toutes les expressions d’un racisme ordinaire que rencontrent nombre d’élu·es à l’instar de cette maire adjointe :

« Ah, c’est subtil, c’est très subtil. Au début, on doute en [se] disant que ce n’est pas possible. Au début, on écorche votre nom, puis on vous demande de le répéter ; quand vous dites une phrase, on vous demande de la répéter deux ou trois fois ; c’est de venir vous voir et vous demander si vous faites le ramadan. »

Ou de cette autre élue :

« J’arrive dans des services où des [personnes] ont fait des bacs plus dix, ou plus sept, la petite Noire qui arrive, qui est leur cheffe, parfois peut-être c’était compliqué pour certains d’accepter. »

L’élection de ces nouvelles et nouveaux maires représente un pas important vers une représentation politique dans laquelle les habitant·es des quartiers populaires puissent se reconnaître.

Mais le déferlement de réactions racistes aux relents colonialistes témoigne aussi à rebours de la prégnance des discriminations raciales, de classe et de genre, des rapports de domination qui structurent la représentation politique et, au-delà, la société française. Ces nouveaux et nouvelles maires ont contribué à ouvrir la porte de la représentation, à ouvrir de nouveaux imaginaires et possibles politiques. Les laissera-t-on remplir la charge qui leur a été confiée par les électeurs et électrices ?

La pression médiatique et politique à laquelle ils et elles sont confronté·es, les procès en légitimité et en communautarisme, les inévitables rapports de force à venir quand ils voudront appliquer leurs programmes représentent un véritable défi démocratique auquel certain·es de leurs prédécesseurs élu·es en 2020 ont déjà dû faire face. Cette dynamique d’ouverture et de reconnaissance, pour se consolider, restera à confirmer et à amplifier au cours des prochaines échéances électorales, locales, mais aussi nationales.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

07.04.2026 à 17:33

Le masculinisme, un tremplin vers des idéologies réactionnaires

Tristan Boursier, Docteur en Science politique, Sciences Po ; Université du Québec en Outaouais (UQO)
Océane Corbin, PhD Student and research coordinator, Université du Québec à Montréal (UQAM)
La montée des discours masculinistes et leur radicalisation, amplifiées par les algorithmes, dessinent une nouvelle forme d’antiféminisme qui irrigue l’extrême droite.
Texte intégral (2245 mots)

Le rapport annuel du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, publié récemment, identifie une « menace masculiniste ». Mais que recouvre précisément ce phénomène ? Comment ces discours politiquement structurés peuvent-ils servir de porte d’entrée à des positions plus radicales, voire à des mouvances d’extrême droite ?


Selon l’historienne Christine Bard, le masculinisme désigne un mouvement qui prétend défendre les intérêts des hommes au sein d’une société qui serait devenue gynocentrée, soit dirigée et dominée par des femmes.

Il ne s’agit donc pas d’une simple critique du féminisme, mais d’une remise en cause de la recherche d’égalité elle-même, perçue comme une menace. Les résultats du sondage, publiés par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE), sont sans équivoques : 60 % des hommes considèrent que les féministes ont des demandes exagérées et souhaiteraient avoir plus de pouvoir que leurs concitoyens. Ces discours se fondent sur les rhétoriques de victimisation masculines : les hommes seraient en « crise » à cause des mouvements d’émancipation des femmes – un argument que l’on retrouve dans la majorité des espaces antiféministes, en ligne comme hors-ligne.

Selon ce rapport, la montée des discours masculinistes constituerait une nouvelle forme d’antiféminisme contemporain, particulièrement prégnante sur les réseaux sociaux.

L’antiféminisme n’est pas (que) du sexisme : c’est une vision politique du monde

Alors que le sexisme valorise les comportements conformes aux rôles de genre traditionnels, la misogynie se traduit par une hostilité explicite envers les femmes qui ne respectent pas ces attentes. Elle fonctionne comme le bras répressif du patriarcat et se manifeste sous forme d’insultes, d’actions ou par toute volonté de maintenir les femmes dans une position subalterne.

L’antiféminisme, lui, politise cette hostilité : il s’agit d’un contre-mouvement politique qui s’oppose ouvertement aux avancées des droits des femmes.

Les idées antiféministes s’appuient généralement sur des arguments déterministes biologiques. Par exemple, certaines rhétoriques masculinistes recourent à un sexisme dit « bienveillant », présentant les femmes comme faibles et devant être protégées. A contrario, d’autres communautés comme les incels (contraction d’involuntary celibates, en anglais, ou célibataires involontaires) sont des hommes qui attribuent leur absence de relations sexuelles ou affectives au caractère diabolique, vénal et manipulateur des femmes.

Sur les plateformes numériques, le terme « manosphère » est utilisé comme une catégorie parapluie qui désigne une diversité d’acteurs antiféministes : les incels, les Pick-Up Artists (coachs en séduction) qui promettaient aux hommes des techniques pour conquérir les femmes, Les MGTOW (Men Going Their Own Way, hommes suivant leur propre chemin) qui veulent faire sécession des femmes, etc.

De la séduction à la haine : la radicalisation des communautés masculinistes

Actuellement, nous nous trouverions dans une néo-manosphère où les groupes qui la composaient originellement se radicalisent de plus et en plus. Une méta-analyse de 430 publications scientifiques récentes montre que, depuis la fin des années 2010, la « manosphère » a connu plusieurs transformations majeures : migration vers de nouvelles plateformes, comme TikTok et Telegram, montée en puissance d’influenceurs très visibles (manfluencers), intensification de la monétisation, et chevauchement accru avec d’autres idéologies extrémistes.

En interne, la composition des groupes a également évolué. Les communautés plus anciennes, comme les Pick-Up Artists, ont vu leur influence décliner au profit des incels. Des études quantitatives fondées sur l’analyse de forums et des plateformes Reddit et Telegram montrent que, entre 2016 et 2022, les « espaces incels » ont gagné en centralité après la fermeture de certains forums, mais aussi en virulence dans les propos exprimés (davantage d’appels à la violence, de rhétorique nihiliste et de passerelles vers des contenus d’extrême droite). La « manopshère » ne se contente donc pas de gagner des adeptes, ses discours se radicalisent également.

Le rôle central des influenceurs et des plateformes numériques

La diffusion des discours masculinistes est massive depuis la fin des années 2010 grâce à la viralisation de certains contenus numériques, comme ceux produits par l’influenceur britannique Andrew Tate qui cumulait 12 milliards de vues avant la fermeture de son compte TikTok.

En France, les influenceurs les plus populaires (comme Alex Hitchens ou Stéphane Édouard) plafonnent à 1,5 million de vues sur leurs vidéos YouTube les plus populaires. Cette massification s’inscrit aujourd’hui dans un écosystème numérique structuré par les logiques propres aux plateformes.

En 2024, une étude révélait qu’il ne fallait que 26 minutes à un utilisateur pour se voir suggérer des contenus masculinistes sur TikTok et YouTube Shorts. Cette exposition rapide n’est pas fortuite : elle résulte de systèmes algorithmiques qui favorisent les contenus générant le plus d’engagements (via les clics, partages et commentaires).

L’influenceur masculiniste Alex Hitchens prodigue des conseils lifestyle et finance, le tout dans une rhétorique violemment antiféministe. Parfaitement au fait des codes des réseaux sociaux, après l’annonce de son bannissement de TikTok, il a ouvert une cagnotte de 50 000 euros pour rémunérer les internautes qui continueraient de relayer son contenu. Capture d’écran YouTube

Les plus jeunes sont particulièrement concernés. Selon le baromètre du numérique 2026, 90 % des 13–17 ans utilisent régulièrement les réseaux sociaux et y passent en moyenne près de trois heures par jour. Or, le dernier rapport du HCE établit un lien entre l’usage de certaines plateformes – notamment TikTok et X – et des niveaux plus élevés de sexisme hostile. Les jeunes hommes, explicitement ciblés par ces contenus, figurent ainsi parmi les publics les plus réceptifs aux discours antiféministes.

Ressentiment et profit, les ingrédients du modèle économique masculiniste

Ces discours reposent sur des ressorts émotionnels particulièrement performants dans l’économie de l’attention : colère, ressentiment, peur du déclassement, sentiment d’injustice. Les contenus les plus polarisants, agressifs et provocateurs sont ceux qui circulent le mieux. La violence verbale n’est donc pas un excès marginal mais une ressource qui capte l’attention, renforce la visibilité des créateurs et alimente, en retour, les modèles économiques des plateformes fondés sur la collecte de données et la monétisation de l’engagement.

En affirmant que les hommes seraient en difficulté dans une société devenue hostile, certains influenceurs créent une demande à laquelle ils proposent ensuite des réponses monayables : contenus, formations, coaching. Cette dimension économique, bien que secondaire, contribue à la pérennisation et à la professionnalisation de ces discours. L’exemple le plus emblématique est celui d’Andrew Tate qui, avant son bannissement en 2022, revendiquait plus de 100 000 abonnés à sa plateforme « Hustler’s University », facturés 99 dollars par mois – un modèle susceptible de générer plusieurs millions de dollars mensuels selon les estimations relayées par la BBC.

Le masculinisme, ciment des droites radicales

Les discours masculinistes débordent largement la « manosphère ». Ils semblent constituer des portes d’entrée vers d’autres discours radicaux, comme le suprémacisme blanc, et ont été associés à des passages à l’acte, violents dans certains cas. L’attentat de Toronto en 2018, revendiqué au nom d’une « rébellion incel » ou encore la fusillade d’Isla Vista en 2014 aux États-Unis, ont mis en lumière le lien entre misogynie radicalisée et violence politique. La misogynie constitue un leitmotiv récurrent dans plusieurs manifestes extrémistes contemporains.

Les masculinistes jouent également un rôle fédérateur : en présentant le féminisme comme un adversaire commun, ils permettent à des groupes très différents (nationalistes, identitaires, conservateurs religieux ou libertariens) de se retrouver autour d’un même combat, même s’ils ne partagent pas le reste de leur programme. Le masculinisme agit ainsi comme un langage politique minimal fondé sur le ressentiment, qui facilite la formation de coalitions réactionnaires et offre à l’extrême droite un moyen d’intervenir de façon renouvelée sur des enjeux sociaux sur lesquels elle était peu convaincante (éducation, famille, sexualité, crimes sexuels, politiques d’égalité).

Lutter contre le masculinisme, un enjeu démocratique

Plutôt que de rejeter frontalement le féminisme, certains acteurs se réapproprient désormais son vocabulaire pour le retourner contre lui, à l’instar du collectif Némésis qui se revendique d’un « féminisme identitaire ». Un retournement impensable au début des années 2000, quand l’extrême droite se contentait de disqualifier les revendications féministes ; et qui illustre la capacité du masculinisme à servir de point de convergence au sein de coalitions réactionnaires hétérogènes.

La montée des discours masculinistes n’est pas un phénomène isolé, mais le symptôme d’une transformation plus large qui reconfigure les espaces politiques et numériques, en déplaçant les frontières du publiquement acceptable. Comme le souligne le rapport du HCE, le problème ne se limite pas à une question technique : il implique à la fois une meilleure régulation des plateformes, des actions de prévention et un renforcement de l’éducation au numérique.

The Conversation

Tristan Boursier a reçu des financements du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ).

Océane Corbin est membre du Laboratoire sur la communication et le numérique (LabCMO), ainsi que du chantier de recherche sur l'antiféminisme. Elle est financée par les fonds de recherche du Québec (FRQ).

07.04.2026 à 12:10

Le vrai du faux du chômage : quatre idées reçues qui brouillent le débat public

Charly Marie, Psychologue social, spécialisé sur le chômage, Université Gustave Eiffel
Fin 2025, le taux de chômage s’élève à 7,9 % en France. Déconstruction de quatre croyances répandues liées aux indemnisations, fraudes ou recherches d’emploi.
Texte intégral (1926 mots)
Une personne sur trois ayant droit à l’assurance-chômage ne l’a pas demandée. HJBC/Shutterstock

L’Insee a récemment publié les chiffres du chômage et estime que les « chômeurs » représentent 7,9 % de la population active. Vous avez certainement déjà lu ou entendu ce genre d’annonce. Mais savez-vous vraiment ce que cela signifie ? En effet, derrière les chiffres et les formules choc, le chômage est un phénomène complexe. Pour mieux le comprendre, déconstruisons quatre croyances répandues.


Les statistiques s’appuient le plus souvent sur la définition du chômage énoncée par le Bureau international du travail (BIT). Une personne est au chômage si elle a 15 ans ou plus et répond à trois conditions :

  • elle n’a pas occupé d’emploi durant une semaine de référence ;

  • elle est disponible pour occuper un emploi dans les deux semaines ;

  • elle a cherché activement un emploi pendant les quatre dernières semaines, ou bien en a trouvé un qui commence dans moins de trois mois.

Cette définition permet de comparer les pays sur une statistique standardisée. Par exemple, en France (hors Mayotte), il y a environ 2 500 000 personnes au chômage.

Cependant, dès que l’un de ces critères manque, la personne n’est pas au chômage. Par exemple, une personne qui aurait travaillé une dizaine d’heures dans la semaine pour garder des enfants et qui ne sait pas si elle sera rappelée la semaine suivante n’est – techniquement – pas au chômage, alors qu’elle peut se vivre et être vue comme telle.

Plutôt que de s’appuyer sur une définition restrictive, France Travail compte les personnes inscrites à l’organisme : les demandeurs et demandeuses d’emploi. Au quatrième trimestre 2025, en France hors Mayotte, 7 556 600 personnes sont inscrites à France Travail. Il y a une différence avec le nombre de personnes au chômage, car les demandeurs et demandeuses d’emploi ne sont pas forcément au chômage (et inversement). En effet, 2 404 900 demandeurs d’emploi ont un emploi, mais doivent quand même en chercher un.

Les personnes inscrites à France Travail ne sont donc pas forcément au chômage. Certaines ont déjà un emploi et sont inscrites pour chercher un meilleur emploi ou pour compléter leurs revenus par des allocations chômage.

Une personne sur trois inscrites à France Travail a déjà un emploi

Première conséquence : une personne inscrite à France travail sur trois a déjà un emploi. Ces emplois sont surtout des temps partiels subis. Trois personnes en CDD/intérim sur quatre ne l’ont pas choisi ; et une personne en CDI à temps partiel sur deux souhaite réaliser plus d’heures.

Pourquoi ont-elles accepté ces emplois ? Une raison tient peut-être au fait qu’il n’y a pas d’emplois pour tout le monde, car seuls 441 300 emplois sont estimés « vacants » (c’est-à-dire un poste qui est créé ou bien qui est déjà occupé, mais qui va bientôt se libérer et un recrutement est en cours).

Il y a donc une emploi vacant pour cinq ou six personnes au chômage ; et un emploi vacant pour 13 demandeurs d’emploi qui doivent en chercher un.

La seule logique comptable ne suffit pas. Il faudrait aussi regarder si les personnes ont les compétences pour occuper ces emplois, habitent où ces emplois sont, ou veulent occuper ces emplois. Comprenez-moi bien : je ne dis pas qu’il n’y a pas d’emplois, je dis qu’il n’y en a pas pour tout le monde.

En moyenne, 1 058 euros net mensuels d’indemnisation

Le chômage ne dépend pas uniquement des personnes sans emploi, mais aussi de la société et de la conjoncture économique. Autrement dit, c’est un risque social normal, tellement normal qu’au moins une personne sur deux a vécu le chômage à 50 ans. En France, les personnes doivent s’assurer contre ce risque en contractant une assurance-chômage obligatoire, prélevée sur leur salaire super brut, pour leur apporter une sécurité financière et psychologique.

Pour recevoir une allocation, une personne doit :

  • avoir eu un emploi pendant au moins 6 mois sur les 24 derniers mois ;

  • avoir perdu son emploi involontairement, par exemple être licenciée ou en fin de contrat ;

  • rechercher activement un emploi.

Seules quatre personnes inscrites à France Travail sur dix reçoivent une allocation chômage, en moyenne de 1 058 euros net par mois. C’est peu, comparé au salaire minimum, qui est de 1 443 euros net par mois, auquel peut s’ajouter une prime d’activité, pour une personne seule de 150 € à 200 € par mois.

En répartition, 6 allocataires sur 100 reçoivent plus de 2 000 euros net par mois, alors que 60 Français sur 100 gagnent plus de 2 000 euros net par mois.

En conséquence, l’Insee estime qu’une personne au chômage sur trois est en situation de « pauvreté monétaire ». Cela signifie que l’assurance chômage est un amortisseur précieux pour payer ses dépenses contraintes (loyer, nourriture, école…), mais qu’elle est loin d’être ultra généreuse dans sa couverture et son montant. Si l’on se compare aux autres pays d’Europe, l’indemnisation française est même légèrement inférieure à la moyenne.

Neuf demandeurs d’emploi sur dix cherchent un emploi

Malgré le fait qu’il n’y ait pas d’emploi pour tout le monde, les personnes sans emploi sont très majoritairement en recherche active. En 2016, Pôle Emploi (rebaptisé France Travail en 2024) a contrôlé au hasard la recherche d’emploi de 45 870 demandeurs et demandeuses d’emploi.

Sur 100 personnes contrôlées, 88 cherchaient activement un emploi et 12 étaient radiées.

France Travail a reproduit l’exercice en 2023, en réalisant 136 084 contrôles aléatoires, et a trouvé des statistiques comparables. La conclusion : même s’il n’y a pas d’emploi pour tout le monde, les personnes inscrites à France Travail cherchent très majoritairement activement un emploi.

En miroir, ces chiffres signifient qu’une personne sur dix ne cherche pas vraiment un emploi, alors qu’elle le devrait. Ce qui m’amène à vous parler de la fraude aux allocations chômage.

De 390 000 à 690 000 personnes ne demandent pas leurs allocations chômage

Début 2026, Jean-Pierre Farandou, ministre du travail et des solidarités, mettait en avant l’idée que les personnes au chômage frauderaient et déclarait souhaiter suspendre les allocations chômage en cas de « suspicion sérieuse de fraude ».

Le ministre annonce alors que le montant des fraudes détectées était, en 2025, de 146 millions d’euros. En comparaison, en 2024 (les chiffres de 2025 ne sont pas encore sortis), l’Unédic a dépensé 36 617 657 070  d’euros (36 milliards d’euros) d’indemnisations.

Cela signifie que la fraude représente 0,40 % du total des allocations.

À l’opposé, environ une personne sur trois avec des droits à l’assurance-chômage ne les a pas demandés.

Cela représente de 390 000 à 690 000 personnes qui ont cotisé, mais qui ne demandent pas leurs allocations.

Il est difficile de savoir la somme que cela représente, mais il est sûr que cela représente un montant bien supérieur aux fraudes.

Pourquoi déconstruire ces idées reçues

La France connaît des élections importantes en 2026 et en 2027. Il est donc important de déconstruire les idées reçues du chômage, pour un débat démocratique éclairé.

Les politiques de l’emploi récemment menées ont réduit le chômage, mais elles ont aussi créé du sous-emploi à temps partiel, en horaires décalés, en apprentissage, ou de micro-entrepreneurs, qui ne permettent pas de sortir de la pauvreté.

Entre 2014 et 2025, le taux d’emploi a augmenté et le taux de pauvreté monétaire aussi. En conséquence, le problème du chômage n’est pas les chômeurs, mais la création d’emplois de qualité, accessibles et à temps plein, qui ouvrent des droits et des protections sociales.

Il faut donc passer de l’objectif du « plein emploi » à l’objectif du « bon emploi », car « le travail paie plus que l’assistance » mais que « travailler ne garantit pas la sortie de la pauvreté. » Poser ces sujets ne tranche pas les désaccords politiques, mais permet de les formuler à partir du réel.

The Conversation

Charly Marie a reçu des financements de l'ANRT pour sa thèse de doctorat, réalisée en contrat CIFRE avec Pôle emploi / France Travail. Charly Marie a travaillé quatre ans pour Pôle emploi / France Travail, ne travaille plus pour France Travail, et intervient régulièrement pour des structures accompagnant les personnes au chômage.

07.04.2026 à 10:46

Gen Z : Non, la quête de sens n’est pas la priorité pour les jeunes peu qualifiés. Oui, l’argent reste un facteur important

Jean-François Garcia, Professeur Associé en gestion des ressources humaines, EM Normandie
La génération Z est en quête de sens. Non, pas entièrement, car les jeunes peu qualifiés, souvent issus de milieux défavorisés, doivent aussi gagner de l’argent.
Texte intégral (1556 mots)
Selon une étude, moins de 11 % des jeunes peu diplômés souhaitent exercer un emploi ayant du sens et 42 % estiment que le salaire est important. Okrasiuk/Shutterstock

La génération Z, née entre entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, n’est pas uniforme. Tandis que la quête de sens du travail est associée aux jeunes très qualifiés, le salaire reste un facteur important pour ceux de niveaux d’études inférieurs ou équivalents au baccalauréat. Car, au-delà des généralités, il est également question de milieux favorisés et défavorisés.


La question de l’emploi des jeunes est revenue dans l’actualité à la faveur de la proposition choc du Medef d’instaurer un « CDI jeunes » qui serait résiliable sans motif durant les premières années.

Cette proposition s’inscrit dans un contexte où le chômage des moins de 25 ans repart très fortement à la hausse – 21,5 % en France au 4e trimestre 2025 selon l’Insee. Une tendance qui contribue à rendre les jeunes, et notamment les moins qualifiés, encore plus vulnérables au moment de leur insertion professionnelle.

Dans le but de mieux comprendre le rapport au travail des jeunes peu qualifiés, nous avons réalisé une étude auprès de ces jeunes (2 421 répondants) qui présentent la particularité d’être accompagnés par les missions locales de Normandie.

Qui sont les jeunes peu qualifiés ?

L’Observatoire des inégalités (2025) rappelle que « l’insertion professionnelle reste très inégalitaire, et [que] la stabilité du contrat de travail comme le niveau de qualification conditionnent fortement le rapport au travail ».

Les difficultés liées à l’insertion professionnelle sont bien réelles pour les moins diplômés. En 2023, « parmi les jeunes diplômés au plus du baccalauréat et sortis de formation initiale depuis un à quatre ans, le taux de chômage atteint 22 %, contre 9 % parmi les diplômés du supérieur », selon l’Insee. Ces jeunes constituent donc une population particulièrement vulnérable au moment d’entrer sur le marché du travail.

En pratique, cette vulnérabilité est souvent corrélée au milieu social d’appartenance. Selon le portrait social 2025 de l’Insee,

« parmi les 25-34 ans, en 2024, 15 % des enfants d’ouvriers n’ont aucun diplôme ou uniquement le brevet, contre 2 % des enfants de cadres ou de professions intellectuelles supérieures ».

La même étude précise que

« 41 % des enfants d’ouvriers possèdent un diplôme du second degré professionnel (baccalauréat professionnel ou équivalent, CAP ou BEP), contre 9 % des enfants de cadres ».

Ces inégalités sociales de parcours se prolongent dans l’enseignement supérieur : 83 % des 25-34 ans, enfants de cadres ou de professions intellectuelles supérieures, sont diplômés du supérieur contre 37 % des enfants d’ouvriers. Les jeunes issus d’un milieu social défavorisé ont donc plus de risques de faire partie de la population des jeunes peu qualifiés.

Seuls 7,5 % des jeunes peu qualifiés sensibles aux engagements RSE

Une étude Ipsos/BCG/CGE menée en 2021 auprès de 2 242 étudiants et alumni de grandes écoles montre que les jeunes seraient prêts à prendre des postes moins bien payés, voire plus précaires, mais davantage porteurs de sens. Une autre étude BVA pour la Fondation Jean-Jaurès et la Macif (1 000 Français de 18 à 24 ans, décembre 2021) fait apparaître que l’entreprise idéale de ces jeunes est celle qui s’implique dans les problématiques sociétales telles que l’environnement (29 %).

Notre enquête portant sur la population spécifique des jeunes peu diplômés invite à nuancer ces résultats : moins de 11 % déclarent être attachés à exercer un emploi ayant du sens alors que 42 % estiment que le salaire est un facteur important.

À peine 7,5 % d’entre eux se disent sensibles aux engagements sociétaux et environnementaux des entreprises (RSE) et à peine 2 % expriment le désir d’exercer un emploi qui leur permettrait d’avoir un impact sur la société. Ces résultats soulignent que les jeunes peu qualifiés ont des valeurs et des problématiques spécifiques qui sont bien différentes de celles des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur.

Comment l’expliquer ? Compte tenu de leurs difficultés à s’insérer durablement sur le marché du travail, la quête de sens ou les enjeux sociétaux et environnementaux ne constituent pas des enjeux prioritaires à court terme. Place, pour eux, au pragmatisme.

Moyens financiers insuffisants

Le processus de recrutement doit être l’occasion d’établir une véritable relation de confiance avec ce public des jeunes peu qualifiés. Celle-ci implique une politique de ressources humaines résolument orientée vers l’égalité des chances et l’inclusion. L’enjeu : favoriser la diversité des profils sans chercher à opposer les jeunes entre eux, qu’ils soient très diplômés ou pas. Objectivement, il convient de noter que, dans la population des jeunes peu qualifiés, la non-poursuite des études n’est pas toujours un choix assumé, mais plutôt la résultante de moyens financiers insuffisants.

Notre étude montre clairement que ces jeunes ne supportent plus cette image dégradée que l’on peut avoir d’eux dans leur rapport au travail. Ils ont souvent l’impression qu’il existe à leur encontre des préjugés négatifs qui peuvent parfois prendre la forme de stéréotypes et, à cet égard, leur position est sans appel :

« Arrêtez de discréditer notre génération concernant l’efficacité au travail, j’entends quasiment tous les jours que les jeunes ne savent plus travailler, c’est très démotivant », témoigne un jeune interviewé.

D’où la récurrence des sentiments de démotivation, de découragement vis-à-vis du monde du travail, voire d’exclusion.

Respect, bienveillance et accompagnement

La confiance doit impérativement être renouée avec les employeurs, d’autant que 60 % des jeunes peu qualifiés sont parfaitement conscients de la nécessité de faire leurs preuves pour réussir dans la vie professionnelle.

Encore faut-il leur manifester des actes de confiance. Pour ce faire, notre étude montre que le triptyque respect (ne pas les juger, être à l’écoute de leurs aspirations), bienveillance (admettre le doit à l’erreur, donner des feed-back constructifs) et accompagnement (s’engager dans un processus de développement des compétences) représente des valeurs importantes.


À lire aussi : « L’emprise scolaire » : les diplômes ont-ils trop de poids sur nos vies ?


Ces savoir-faire relationnels apparaissent comme des déterminants clés à l’attractivité organisationnelle vis-à-vis de cette population spécifique. Une fois intériorisés et mis en pratique par les membres de l’organisation et à commencer par les managers, ces comportements seront alors plus enclins à favoriser le développement des compétences purement techniques de ces jeunes.

Au-delà de ces questions de gestion des ressources humaines (GRH), on peut se demander si le sujet de l’employabilité des jeunes peu qualifiés ne constituerait pas, plus globalement, un enjeu de société. Dans cette acception, l’entreprise aurait aussi un rôle sociétal. Comme le souligne le sociologue François Dubet :

« Il n’est pas acceptable que, pour l’essentiel, les futures élites soient issues des élites et que les jeunes voués aux emplois les plus pénibles et les moins bien payés naissent dans les classes les moins favorisées. »

The Conversation

Jean-François Garcia a obtenu un financement de la part des Missions Locales de Normandie dans le cadre de son étude portant sur le rapport au travail des jeunes peu qualifiés.

06.04.2026 à 18:45

Quelles sont les étapes qui précèdent une guerre ?

Nicolas Minvielle, Docteur en économie, spécialiste des questions d’innovation et de défense, Audencia
Marie Roussie, Docteur en science de gestion, spécialisée en prospective, Université Paris Dauphine – PSL
Les processus qui conduisent à la guerre passent par plusieurs étapes étudiées par les sciences sociales. Détecter les signes d’escalade permet d’éviter les conflits armés.
Texte intégral (2067 mots)

Les processus qui conduisent à la guerre passent par des étapes et des schémas étudiés par les sciences sociales. Connaître et détecter les signes d’escalade permet de mobiliser d’autres outils – diplomatiques ou politiques – de règlement des conflits.


Historiquement, la paix est plus fréquente que la guerre : la plupart des rivalités entre groupes humains – qu’il s’agisse d’organisations, de communautés ou d’États – n’aboutissent pas à un affrontement armé. La guerre ou les conflits de toutes sortes sont par ailleurs coûteux, risqués et potentiellement destructeurs. Comprendre pourquoi la guerre éclate suppose donc d’expliquer non seulement pourquoi les tensions existent – elles sont presque permanentes – mais surtout pourquoi les mécanismes qui empêchent la violence cessent de fonctionner, et rendent acceptable une bascule vers la guerre.

Tout d’abord, l’idée d’une cause unique de la guerre est trompeuse. Les conflits armés naissent rarement d’un événement isolé ou d’une décision soudaine. Ils résultent plus souvent d’une dégradation progressive de la paix, au cours de laquelle une série de verrous institutionnels, politiques et sociaux sautent successivement. La guerre apparaît alors moins comme un moment de rupture que comme l’aboutissement d’une trajectoire. De ce point de vue, la paix n’est pas l’absence de tensions ; elle est un équilibre instable.

Ensuite, la question de la justification de la guerre. Les acteurs qui la font la racontent toujours. Autrement dit, autant les États que les groupes armés invoquent des récits justificatifs – lutte contre le terrorisme, défense nationale, stabilisation ou libération. Ces récits ne sont pas nécessairement mensongers, mais ils constituent rarement l’explication complète du passage à la violence. Une analyse portant sur les raisons des conflits doit donc à aller au-delà du déclaratoire, pour identifier les mécanismes plus profonds qui rendent la violence d’abord possible, puis acceptable.

Lire la guerre comme une trajectoire, plutôt que comme un événement, permet ainsi de mieux comprendre pourquoi elle demeure une possibilité constante de l’histoire humaine.

Une carte « simple » : trois principales familles de causes

Trois mécanismes principaux structurent cette bascule entre la paix et la guerre, rendant progressivement le compromis impossible.

Le premier renvoie aux griefs, c’est-à-dire aux injustices économiques ou politiques qui alimentent les mobilisations collectives. Les conflits armés émergent plus facilement lorsque des groupes entiers se perçoivent comme durablement désavantagés dans l’accès aux ressources, au pouvoir ou à la reconnaissance. Lorsque ces frustrations deviennent collectives et durables, la violence peut apparaître comme un moyen d’obtenir réparation ou visibilité. Le conflit sri-lankais en fournit une illustration. À partir des années 1950, plusieurs politiques linguistiques et administratives marginalisent la minorité tamoule dans l’accès aux emplois publics, à l’enseignement supérieur et à la représentation politique. Cette accumulation d’inégalités alimente progressivement la radicalisation d’une partie du mouvement tamoul et contribue à la formation des Tigres de libération, qui mèneront une insurrection armée pendant de longues années.

Le deuxième mécanisme concerne les opportunités de la guerre. Les frustrations seules ne suffisent pas à produire un conflit armé ; encore faut-il que l’option violente devienne matériellement envisageable. Les recherches montrent que les conflits sont plus probables lorsque les coûts d’opportunité sont faibles – par exemple, dans les contextes de pauvreté ou de chômage – et lorsque des sources de financement existent. Les ressources naturelles exploitables, les économies illicites ou le contrôle de territoires stratégiques peuvent fournir aux groupes armés les moyens de soutenir une mobilisation durable. La guerre civile du Sierra Leone en est un exemple avec les rebelles du Revolutionary United Front qui parviennent à financer leur insurrection grâce au contrôle de gisements de diamants alluviaux. Ces ressources leur permettent d’acheter des armes, de recruter des combattants et de prolonger la guerre malgré l’absence d’un soutien populaire massif.

Le troisième mécanisme relève des structures institutionnelles qui encadrent la gestion des conflits. Les sociétés disposent normalement d’institutions – systèmes politiques, judiciaires ou administratifs – qui permettent de résoudre les différends sans recourir à la violence. Lorsque ces institutions deviennent faibles, partiales ou incapables de garantir les accords conclus, les rivalités peuvent dégénérer en affrontement. L’effondrement de l’État somalien au début des années 1990 illustre ce phénomène. Après la chute du régime de Siad Barre en 1991, les rivalités entre clans se transforment en conflits armés, dans un contexte où aucune autorité reconnue ne peut imposer ou garantir un compromis durable.

Au cœur de ces dynamiques se trouve toujours la même question : qui gagne et qui paie la guerre ? Lorsque certains acteurs peuvent capter les bénéfices du conflit – pouvoir politique, contrôle de ressources ou rentes économiques – tout en externalisant ses coûts sur la population, l’escalade devient plus probable. Le cas de la guerre des Malouines illustre cet exemple : une junte face à des enjeux internes et pensant trouver dans l’ouverture du conflit une solution à sa situation.

Dans cette perspective, et comme démontré par Blattman, la guerre apparaît lorsque le compromis cesse d’être praticable. Ce moment correspond généralement à l’effondrement progressif des mécanismes qui permettent aux adversaires de négocier plutôt que de combattre. La crise européenne de 1914 illustre bien ce mécanisme : après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, plusieurs tentatives de médiation échouent et les mobilisations militaires se succèdent, réduisant progressivement l’espace du compromis.

La dimension biologique et la dynamique de groupe

Au-delà des facteurs économiques et institutionnels, la guerre s’enracine aussi dans des dynamiques profondément humaines. Les recherches issues de l’anthropologie et de la psychologie évolutionnaire, et notamment l’analyse de Mike Martin soulignent le rôle central du statut, de l’appartenance et du leadership dans les comportements collectifs de violence.

Les sociétés humaines sont structurées autour de logiques de hiérarchie et de prestige. Les leaders peuvent mobiliser ces dynamiques pour consolider leur position ou renforcer la cohésion d’un groupe face à un ennemi extérieur. Dans cette perspective, la guerre peut apparaître comme un mécanisme de consolidation du pouvoir ou de restauration du statut collectif.

La dynamique de groupe joue également un rôle déterminant. Les individus ont tendance à privilégier leur groupe d’appartenance – un phénomène bien documenté en psychologie sociale. Cette polarisation du « nous » et du « eux » peut transformer des rivalités matérielles en conflits identitaires.

Le moment « Road to War »

Outre les facteurs cités, quatre éléments viennent potentiellement aggraver la situation et faciliter le passage à la guerre.

L’incertitude stratégique constitue un premier facteur. Les acteurs peuvent mal évaluer les intentions ou les capacités de leurs adversaires, et penser qu’il est nécessaire de rentrer en guerre ou que l’autre va le faire. La guerre du Kippour en 1973 montre comment l’incertitude stratégique peut déclencher la guerre : Israël sous-estime les intentions égyptiennes et syriennes, interprète mal plusieurs signaux d’alerte, et se retrouve surpris par une offensive que ses décideurs jugeaient peu probable.

Les problèmes de crédibilité des engagements de chaque partie prenante jouent également un rôle central. Si un accord ne peut être garanti dans le temps – notamment lorsque le rapport de force évolue – les acteurs peuvent préférer combattre immédiatement pour éviter une situation de faiblesse à venir. L’exemple le plus connu ici étant la guerre russo-japonaise de 1904 qui illustre le problème de crédibilité des engagements : le Japon craint que la Russie ne renforce progressivement sa position en Mandchourie au point de rendre tout compromis futur vide de sens, ce qui pousse Tokyo à préférer la guerre immédiate à une négociation sans garanties.

Les erreurs de perception renforcent par ailleurs ces dynamiques : surestimation de ses propres forces, sous-estimation de l’adversaire ou spirales de méfiance. Si l’on résumait abruptement la chose, la bascule vers la guerre se déroule lorsque des acteurs ont une mauvaise compréhension de leur probabilité de gagner (en tous cas l’un des deux…). Dans ce cadre, les démarches de déception visant à cacher ses capacités ou intentions complexifient la lecture stratégique et peuvent pousser au déclenchement d’un conflit.

Enfin, les incitations immatérielles – honneur, humiliation, revanche ou sacralisation du conflit – peuvent transformer un affrontement en conflit existentiel. La crise de 1914 illustre, par exemple, la manière dont l’honneur national peut verrouiller les options diplomatiques : pour Vienne comme pour Saint-Pétersbourg, reculer aurait signifié perdre la face, ce qui a contribué à transformer une crise régionale en guerre générale.

Lire les trajectoires du conflit

Comprendre la guerre consiste ainsi moins à identifier une cause unique qu’à observer les trajectoires qui conduisent à la rupture du compromis.

Cette compréhension ne relève pas seulement de l’analyse historique. Elle peut aussi contribuer à la prévention des conflits. Identifier les signaux d’alerte – montée des inégalités entre groupes, exclusion politique durable, affaiblissement des institutions ou radicalisation des récits identitaires – permet parfois d’intervenir avant que les mécanismes de la violence ne deviennent irréversibles.

C’est précisément l’objectif des systèmes d’alerte précoce (early warning systems) développés par de nombreuses organisations internationales. Ces dispositifs cherchent à détecter les signaux faibles d’escalade – tensions politiques, dégradation institutionnelle, polarisation sociale ou militarisation progressive des rivalités – afin de permettre des interventions diplomatiques ou politiques avant que le conflit n’éclate.

The Conversation

Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de la Fabrique de la Cité, il a été animateur de la Red Team Défense et est LCL (R) auprès du Commandement du Combat Futur de l’Armée de terre.

Marie Roussie est membre du Collectif Making Tomorrow et de la société Alt-a. Elle a travaillé au sein de la Red Team Défense du ministère des Armées, terrain de recherche de sa thèse. Depuis elle poursuit l’exploration stratégique et prospective des théâtres d’opérations militaires avec différents acteurs.

06.04.2026 à 09:29

Politiques climatiques : comment convaincre les électeurs centristes et obtenir des majorités ?

Loïc Berger, Chercheur CNRS, LEM (UMR 9221), IÉSEG School of Management
Thomas Epper, Directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); IÉSEG School of Management
Uyanga Turmunkh, Associate Professor in Economics, IÉSEG School of Management
Mesures climatiques : 33 % des électeurs européens n’y sont ni favorables ni opposés par principe. Leur soutien dépend de la manière dont les politiques sont conçues et peut faire basculer les majorités.
Texte intégral (2345 mots)
Une interdiction pure et simple des voitures à moteur thermique est rejetée par les électeurs pivots. En revanche, elle est plutôt soutenue si elle est associée à certaines conditions. Sur l’image, le périphérique parisien, le 25 janvier 2026. Yann Vernerie/Shutterstock

En Europe, les débats sur le climat opposent souvent deux camps. Pourtant, une vaste enquête menée dans 13 pays européens raconte une autre histoire. Entre soutien et rejet existe un groupe décisif : un tiers des électeurs, dont l’adhésion dépend surtout de la manière dont les politiques sont conçues.


Nous avons interrogé près de 19 000 adultes dans 13 pays de l’Union européenne (UE) sur 15 propositions de politiques climatiques. Nos résultats montrent que l’opinion publique n’est pas divisée en deux blocs figés « pour » et « contre ». Une part significative de la population se situe au centre, dans ce que nous appelons le « milieu conditionnel ». Ces électeurs ne sont ni apathiques ni désengagés. Leurs opinions évoluent en fonction de la conception des politiques, de leur équité perçue, de leurs coûts réels, et de leur degré d’intrusion dans leur quotidien. Comme ce groupe du « milieu conditionnel » représente 33 % des électeurs, et son soutien peut faire basculer une politique vers (ou hors de) l’obtention d’une majorité.

Trois leçons pour convaincre les électeurs pivots

Si l’objectif est de construire des majorités durables pour l’action climatique, la solution n’est pas d’éviter les politiques difficiles. C’est de bien les concevoir. Trois leçons pratiques se dégagent :

  • Mettre en avant les bénéfices individuels. Les électeurs réagissent fortement à la façon dont les politiques climatiques sont conçues et à la question de savoir qui paie et qui bénéficie (et si le soutien aux groupes vulnérables est crédible). Une mesure sera plébiscitée si elle est perçue comme avantageuse pour eux, et rejetée si elle menace leur pouvoir d’achat ou semble compliquer leur quotidien.

  • Concevoir les instruments politiques comme des leviers d’acceptabilité. Les taxes, interdictions, subventions ou exemptions ne sont pas de simples outils techniques : leur conception détermine si une politique sera perçue comme juste, flexible ou contraignante, et si elle obtiendra un soutien.

  • Ne pas confondre opposition bruyante et opinion publique. Une large part des Européens ne sont pas des opposants endurcis. Si les électeurs pivots sont souvent silencieux, ils peuvent faire basculer une majorité.

Ce qui influence le milieu conditionnel : les coûts, les contraintes, et l’instrument politique lui-même

Ce groupe agit avant tout selon une logique individuelle de coût-bénéfice. Nos résultats) le confirment : la conception des politiques et leurs impacts perçus (sur le pouvoir d’achat, le bien-être ou l’économie nationale) sont les principaux déterminants de leurs préférences, bien plus que leur pays d’origine, leurs attitudes ou leur profil sociodémographique. En d’autres termes : ils ne suivent pas une idéologie, mais leur portefeuille. Pour les rallier, il faut donc privilégier des mécanismes concrets perçus comme équitables, plutôt que des arguments moraux ou collectifs.

Prenons l’exemple des politiques automobiles : une interdiction pure et simple des nouvelles voitures à moteur thermique après 2035 rencontre une forte résistance parmi les électeurs pivots, avec seulement 15 % de soutien. Mais l’ajout d’une exemption pour les carburants synthétiques, une alternative perçue comme moins contraignante, fait bondir ce soutien à 42 %. Cet exemple révèle une logique clé : ce groupe réagit moins à l’objectif final d’une politique qu’à la manière dont elle s’applique concrètement à leur situation.

Certaines politiques sont systématiquement plus faisables que d’autres

Parmi les 15 propositions que nous avons étudiées), les niveaux de soutien varient considérablement. Les mesures imposant des coûts visibles et directs aux consommateurs (taxes ou interdictions de consommation) ont tendance à rencontrer des difficultés.

À l’inverse, les politiques présentées comme des investissements partagés, des subventions, ou des règles accompagnées de protections pour les ménages vulnérables obtiennent de meilleurs résultats.

Par exemple, la création d’un fonds ferroviaire européen, destiné à étendre le réseau ferroviaire et à réduire le coût des billets de train, recueille un large assentiment avec 77 % de soutien, perçue comme un investissement collectif porteur de bénéfices partagés. À l’inverse, l’idée d’une taxe sur la viande bovine, bien que visant à encourager des modes de consommation plus durables, ne convainc que 11 % des répondants, jugée trop onéreuse sur le plan individuel et difficilement acceptable dans le contexte économique actuel.

Ce graphique représente la proportion moyenne de répondants, tous pays confondus, qui soutiennent chacune des 15 politiques (en vert), ainsi que la proportion de répondants appartenant au groupe « Conditionnel » ayant répondu « neutre » à chaque politique
Ce graphique représente la proportion moyenne de répondants, tous pays confondus, qui soutiennent chacune des 15 politiques (en vert), ainsi que la proportion de répondants appartenant au groupe « conditionnel » ayant répondu « neutre » à chaque politique (en jaune). Climate Policy Feasibility across Europe Relies on the Conditional Middle, Fourni par l'auteur

Comment ce groupe peut faire basculer les majorités

Les personnes appartenant au groupe du « milieu conditionnel » représentent un poids électoral décisif : 71 % d’entre elles ont participé aux élections européennes de 2024, ce qui souligne leur engagement dans le processus démocratique. Leur influence s’étend particulièrement au sein des partis centristes, qui jouent un rôle clé dans la constitution des majorités politiques.

Si ces électeurs pivots, actuellement neutres, basculaient en faveur des politiques climatiques, le nombre de mesures soutenues par une majorité augmenterait substantiellement, passant de 4 à 10 sur 15. Ainsi, à la situation actuelle où une majorité de répondants soutient le fonds ferroviaire européen, l’interdiction des avions privés, les normes d’isolation obligatoire et la taxe sur les profits des entreprises de carburants fossiles, s’ajouterait un soutien à :

  • un mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM),

  • l’interdiction des publicités pour les produits très polluants dans l’UE,

  • l’extension du système d’échange de quotas d’émission (EU ETS) aux transports, à l’agriculture et au chauffage,

  • l’interdiction des ventes de véhicules à moteur thermique avec exemptions pour les carburants synthétiques.

En Europe, cinq pays supplémentaires verraient alors une majorité de leurs citoyens soutenir au moins 7 des 15 politiques climatiques étudiées.

Carte
Climate Policy Feasibility across Europe Relies on the Conditional Middle, Fourni par l'auteur

Où doit aller l’argent du climat ?

Les électeurs pivots affichent des préférences nettes quant à l’utilisation des revenus climatiques (ceux issus du système d’échange de quotas d’émission de l’UE, par exemple). Ils privilégient avant tout les projets d’adaptation comme les investissements dans les technologies vertes ou les transports bas carbone, perçus comme des bénéfices concrets et collectifs. Le soutien aux ménages les plus vulnérables, sous forme de mesures de compensation, arrive en seconde position, car il atténue les inégalités et renforce la légitimité sociale de ces financements. En revanche, les aides aux travailleurs des secteurs fossiles menacés par la transition sont jugées bien moins prioritaires.

Pour maximiser l’adhésion du groupe du « milieu conditionnel », il est crucial que ces revenus soient affectés à des usages perçus comme légitimes et utiles à tous. La communication joue ici un rôle clé : elle sera plus efficace si elle est transparente, concrète et centrée sur les bénéfices individuels ou locaux (services publics, infrastructures). Par exemple, un message comme « votre contribution finance des digues pour protéger votre région des inondations » aura un impact bien supérieur à une formule générique telle que « votre taxe soutient la transition écologique ». Il s’agit de montrer comment la mesure améliore directement le quotidien, et non simplement d’en décrire la finalité environnementale ou sociale.

Alors que l’UE finalise de nouvelles mesures climatiques pour 2040, notre étude montre que la transition écologique n’est pas une question de conviction idéologique, mais de conception. En Europe, une majorité silencieuse est prête à agir, à condition qu’on lui propose les arguments auxquels elle sera sensible.

The Conversation

Loïc Berger a reçu des financements de l'Union Européenne sous le programme Horzon (projet CAPABLE, n° 101056891)

Thomas Epper a reçu des financements de l'Union Européenne sous le programme Horizon (projet CAPABLE, n° 101056891) et l'Agence nationale de la recherche (projet WIASSS, ANR-25-CE26-4698).

Uyanga Turmunkh a reçu des financements de de l'Union Européenne sous le programme Horizon (projet CAPABLE, n° 101056891) et l'Agence nationale de la recherche (projet ENDURA, ANR- 21-CE03-0018).

03.04.2026 à 12:15

Les médias français sont-ils racistes ?

Pascale Colisson, chercheure en science de l'information et de la communication, IPJ, associée à la chaire management diversités et cohésion sociale, Université Paris Dauphine – PSL
Le maire de Saint-Denis Bally Bagayoko a été la cible de propos racistes sur Cnews. Mais au-delà de la chaîne de Vincent Bolloré, quels stéréotypes imprègnent la culture médiatique dominante ?
Texte intégral (2344 mots)

Allusion au fait que l’« Homo Sapiens descend des singes », au « chef de tribu », au « mâle dominant » : sur la chaîne Cnews, Bally Bagayoko, nouveau maire de Saint-Denis, en Seine-Saint-Denis, a été victime de propos racistes. Ce dernier appelle à un grand « rassemblement citoyen » contre le racisme et les discriminations samedi 4 avril. Mais au-delà de ces attaques récentes, il est essentiel d’interroger les stéréotypes qui imprègnent la culture médiatique dominante.


Les propos tenus dans certains médias à l’encontre de maires noirs nouvellement élus provoquent réactions et indignations sélectives et interrogent la responsabilité des journalistes dans la perpétuation des stéréotypes racistes. Mais si certains propos véhiculés consciemment par une parole d’extrême droite cristallisent le débat, cela ne doit pas occulter le fait que ces biais racistes s’invitent depuis toujours, sous une forme plus ou moins consciente, dans les productions médiatiques.

Selon le sociologue Samuel Bouron, l’extrême droite diffuse ses idées en jouant sur la culture du buzz et la captation des affects, mais aussi sur les contraintes journalistiques en détournant leurs normes. Une stratégie portée par la recherche de l’audience fondée sur l’économie de l’attention et la surmédiatisation de certains faits, en particulier les faits divers contribuant à la fabrique de paniques morales, ce que le sociologue britannique Stanley Cohen définit par « une réaction collective disproportionnée à des pratiques culturelles ou personnelles en général minoritaires, considérées comme “déviantes” ou néfastes pour la société ».

Les stéréotypes, constante de la production médiatique

Nombreux sont les rapports, études et travaux de recherche qui montrent comment les stéréotypes liés à l’origine, la couleur de peau, la religion, se croisant parfois avec le lieu de résidence, en particulier les banlieues, imprègnent de façon plus ou moins consciente et conscientisée les pratiques professionnelles. La sociologie du journalisme montre ainsi comment les acteurs et actrices du métier partagent une identité aux contours flous, marquée par des représentations sociales très ancrées, très souvent stéréotypées, et assez peu conformes à la réalité.

Dès 2000, des travaux sur la représentation des minorités dites visibles à la télévision sont réalisés, lesquels pointent la minorisation et la disqualification de ces minorités. C’est d’ailleurs à partir de 2000 que le CSA, ancêtre de l’Arcom, modifie le cahier des charges des télévisions publiques et les conventions des chaînes privées pour leur imposer de « prendre en considération, dans la représentation à l’antenne, la diversité des origines et des cultures de la communauté nationale ».

Par ailleurs, les chaînes publiques comme les chaînes privées doivent rendre un bilan annuel sur « la représentation des minorités », obligation étendue aux radios en 2005.

Pourtant, le baromètre de la diversité, publié tous les ans par le CSA puis par l’Arcom depuis 2012, signale que, sur la période 2013-2023, les personnes non blanches sont représentées en moyenne à hauteur de 15 %, mais dans les programmes d’information/magazine/documentaire, elles apparaissent deux fois plus souvent parmi celles ayant une attitude négative que parmi celles ayant une attitude neutre. Cette attitude négative relève souvent d’activités décrites comme marginales ou illégales.

Si, sur cette période, les personnes perçues comme noires étaient représentées en moyenne 1,5 fois plus souvent parmi celles ayant une attitude négative que parmi celles ayant une attitude neutre, on observe une recrudescence de leur représentation négative puisque, en 2023, elles étaient 4 fois plus souvent représentées parmi les personnes ayant une attitude négative que parmi les personnes ayant une attitude neutre.

Les Noirs ont un corps, les Blancs ont un cerveau

Les nombreux travaux de recherche dans le domaine du sport montrent de façon significative une récurrence des renvois aux dispositions naturelles et une dimension « animale » voire « sauvage » pour les athlètes de couleur, des qualités de stratèges, de tacticiens et d’éthique pour les athlètes blancs.‬

Dans un autre cadre, des travaux ont mis en lumière le positionnement médiatique de l’origine des personnes au prisme de l’égalité des sexes. Nacira Guénif-Souilamas a ainsi analysé le stéréotype de la « beurette » qui porte une injonction à l’émancipation, et donc d’intégration, avec en sous-texte les valeurs républicaines contre le machisme présupposé inhérent au « garçon arabe », perçu comme naturellement violent et prédateur et supposément opposé à l’égalité femme-homme.

Les traitements médiatiques de l’origine, de l’immigration ou encore de l’islam se rejoignent souvent au sein d’un même territoire, celui que l’on réduit au terme de « banlieue », une désignation très réductrice au regard de la multiplicité des situations économiques et sociales de ces grands ensembles urbains. Les « banlieues » concentrent ainsi une forme d’intersectionnalité des stéréotypes négatifs. Une réalité mise en lumière en particulier par l’analyse de la couverture médiatique de la banlieue par le « 20 heures » de France 2 réalisée par le sociologue Jérôme Berthaut en 2013.

Cela commence par la conférence de rédaction, puissant lieu de prescription des priorités éditoriales et des bonnes façons de faire du journalisme. Cela se poursuit par l’action sur le terrain où les contraintes qui pèsent sur les reporters les encouragent à opter pour des procédés de raccourcis qui favorisent, dès la phase de la collecte de l’information, la mobilisation, sous un mode non réflexif et relevant de la routine, de stéréotypes récurrents sur « les banlieues ». Ceci se poursuit au moment du choix final, dans la sélection des sources, des images gardées au montage, les commentaires et la validation de la hiérarchie.

Les travaux de Julie Sedel complètent l’analyse en relevant la place prépondérante donnée aux faits divers violents lorsque les médias traitent des quartiers défavorisés de banlieue :

« La montée d’un traitement “fait-diversier” des “banlieues”, qui s’est opéré dans les années 1990 dans la presse, constitue bien le symptôme d’une dépolitisation dans la mesure où est évacuée la dimension “sociale”, c’est-à-dire aussi, politique, conflictuelle, au profit d’un fétichisme des “faits” et, en particulier, des faits de délinquance », écrit-elle.

La composition des rédactions en question

D’un point de vue qualitatif, j’ai mené un travail de recherche sur la diversité dans les médias fondé sur des entretiens avec 40 jeunes journalistes travaillant dans tous types de médias, pour tenter d’éclairer le débat sur trois dimensions : 1) Comment le fait de ne pas se reconnaître dans le groupe dominant affecte la façon dont on se positionne dans une rédaction, à la fois de façon personnelle et professionnelle ; 2) Quels sont les freins qui limitent les personnes, dites de la diversité, dans le fait d’être pleinement reconnues pour ce qu’elles sont, et pleinement légitimes à exercer le métier de journaliste ; 3) Quelles sont leurs marges de manœuvre en matière de transformation organisationnelle et de production de l’information.

Ces jeunes journalistes expriment toutes et tous le fait de vivre l’expérience minoritaire :

« Et comme d’habitude, je comptais en arrivant le nombre de personnes noires dans la rédaction, et j’étais toujours la seule, systématiquement la seule. »

Bien souvent, la prise en compte de la diversité ethno-raciale reste un impensé : il s’agit moins d’une volonté d’exclusion que d’une absence de prise en considération de la question soulevée :

« Bien sûr, on est ouverts, on est tous bienveillants, on n’est pas du tout racistes. Après les journalistes, ils sont tous blancs, les seuls Arabes, ils sont aux réseaux sociaux et les seuls Noirs, ils font le ménage. Mais on va t’expliquer que c’est parce qu’on n’a pas les profils et que, de toute façon, comme on ne voit pas les couleurs, quand on recrute, on ne fait pas attention. Bah oui, mais quand on ne voit pas les couleurs, on ne recrute que des gens blancs. »

Plusieurs témoignages évoquent des situations de racisme à la suite de certains faits d’actualité, en particulier ceux qui relèvent d’attentats, de terrorisme et d’islam. S’instaure un présupposé identitaire de leurs sympathies ou affinités, et un procès en militantisme récurrent dès qu’ils et elles tentent de proposer un autre récit médiatique.

Une différence d’appréciation qui se cristallise particulièrement sur certains sujets de société vus comme clivants, comme ceux de l’origine, de l’islam et du voile :

« Le directeur du web (d’une chaîne de télévision nationale) vient nous voir et nous dit : “Ah, super votre émission ! mais ce serait bien de montrer comment les femmes sont soumises, comment elles sont obligées de porter le voile.” Et on lui explique que notre sujet, c’était une petite femme de 1,60 m, voilée, qui prend des repris de justice pour les insérer socialement en leur faisant faire des maraudes, de l’aide humanitaire, etc. Et il fait comprendre un peu plus directement qu’il aimerait avoir ce sujet-là, sur les femmes voilées soumises, qui correspond à son imaginaire. »

Le choix médiatique de montrer à l’écran une femme portant le voile est si clivant qu’il peut générer une forme d’autocensure, anticipant sur les réactions présupposées de la hiérarchie :

« Pour le JT, moi, je n’ai jamais filmé une femme voilée. Je le savais, avec des collègues, qu’au montage, ça ne passait pas. Donc pourquoi aller filmer ? À part si tu fais un sujet sur l’islam. Mais, par exemple, un sujet sur l’informatique, une femme voilée qui est prof, tu ne peux pas aller la filmer. Ils ont tellement peur du téléspectateur ou de ce qu’ils projettent sur le téléspectateur, il y a un truc de l’ordre du : “On va se prendre 15 000 lettres, il va y avoir les tweets, machin, donc faisons simple.” »

Ces jeunes journalistes jouent de leur marge de manœuvre, même restreinte, pour semer des petites graines, en proposant un traitement de l’information, visant à sortir de l’assimilation de certaines personnes à certains sujets, qui relève souvent de stéréotypes très ancrés dans la profession :

« Pour le premier tour de l’élection présidentielle, j’ai recueilli des témoignages d’électeurs ou d’abstentionnistes et il y avait madame Martin, il y avait monsieur Sekou, éboueur à Pantin, qui a la nationalité française depuis quinze ans et pour qui le vote, c’est super important, il y avait une femme d’origine maghrébine, une jeune femme blanche. Mon objectif, c’est d’essayer d’aller vers des profils les plus différents possibles pour des sujets de monsieur et madame Tout-le-Monde. »

On voit à quel point la question du racisme et des stéréotypes dans les médias relève de causes multifactorielles, qui participent à la perpétuation d’un modèle dominant des récits. Le chemin est encore long et il commence par le fait de sortir d’une forme de déni, à tous les niveaux de l’organisation. Le mot de la fin sera celui d’un jeune journaliste :

« Je ne pense pas que le fait d’être d’autres origines ou d’avoir une histoire différente permette d’être un meilleur journaliste. Cela permet d’avoir un regard différent, une parole différente, ça oui. Je ne dis pas que quelqu’un qui a toujours vécu en milieu aisé, blanc, aseptisé, et d’une culture en particulier, ferait un moins bon journaliste, mais il aura un regard différent. En fait, je pense qu’il faut tous les regards et toutes les expériences pour raconter toutes les histoires qui composent une société, pour raconter le monde de la manière la plus fidèle possible. »

The Conversation

Pascale Colisson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

02.04.2026 à 16:07

« Fichiers Epstein » : quand la transparence alimente les récits complotistes

Florian Dauphin, Sociologue, Maître de conférences en sciences de l'information et de la communication, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Sur TikTok, YouTube ou Instagram, la publication massive d’archives des « fichiers Epstein » alimentent des récits complotistes allant du cannibalisme au satanisme.
Texte intégral (2433 mots)

Sur TikTok, YouTube ou Instagram, les « fichiers Epstein » alimentent des récits complotistes, allant du cannibalisme au satanisme. Paradoxalement, la publication massive d’archives n’a pas dissipé les soupçons, elle semble même les avoir renforcés. Pourquoi ?


Le 30 janvier 2026, dans le cadre de l’Epstein Files Transparency Act, le département de la justice des États-Unis a mis en ligne 3,5 millions de pages, plus de 2 000 vidéos et 180 000 images liées à l’affaire Epstein – du nom de l’homme d’affaires accusé d’avoir organisé un réseau de trafic sexuel de mineures, impliquant moult personnalités influentes.

Une fois versées dans l’espace numérique, ces archives deviennent une matière fragmentable, circulante et susceptible de multiples réappropriations. Et cette dynamique est loin d’être marginale. Le 16 mars 2026, le TikTok Creative Center classait #epstein en 4ᵉ position des hashtags « News & Entertainment » en France sur les 120 derniers jours, avec 18 000 posts. Sur Instagram, #epsteinfiles affichait 456 000 publications. Ces indicateurs ne prouvent pas que l’ensemble des contenus relèvent du complotisme. Ils montrent en revanche l’existence d’un environnement propice à la réappropriation virale des fichiers. Dès lors, plus les archives sont nombreuses, plus elles peuvent être invoquées sans être réellement vérifiées.

Des dossiers comme source d’autorité

Les « fichiers Epstein » ne circulent pas seulement comme une source d’information. Ils fonctionnent aussi comme une ressource d’autorité. Leur simple invocation suffit à donner du poids à une affirmation.

Sur les plateformes, cette logique nourrit des rapprochements abusifs, des surinterprétations visuelles et des attributions mensongères. Ainsi, les lèvres de certaines personnalités, comme Epstein lui-même ou Jack Lang, présentées en ligne comme gonflées, sont interprétées comme de prétendus indices de cannibalisme.

Jack Lang : capture réalisée le 11 mars 2026, issue d’une publication TikTok du compte Fas’Tessy. Le visuel reprend le titre d’un article satirique du Gorafi : « Caroline Lang assure qu’elle n’a jamais entendu parler de Jack Lang »
Capture réalisée le 11 mars 2026. Le TikToker a utilisé et annoté avec la mention « cannibale » le visuel d’un article satirique du Gorafi : « Caroline Lang assure qu’elle n’a jamais entendu parler de Jack Lang. » Publication TikTok du compte Fas’Tessy, Fourni par l'auteur

Certains contenus attribuent aussi directement aux dossiers des révélations qui n’y figurent pas. Une publication relayée sur Telegram par le canal Les masques tombent, qui compte plus de 57 000 abonnés, affirme ainsi que de « nouveaux documents relatifs à Epstein révèlent » que Leonardo DiCaprio aurait consommé de la « viande d’enfant », avant d’inviter à consulter « la suite sans censure ».

Certaines images sont aussi faussement rattachées aux « fichiers Epstein » pour accréditer des accusations de cannibalisme : les unes mettent en cause la chanteuse Lady Gaga alors qu’elles proviennent en réalité d’une performance artistique documentée lors du Watermill Center Summer Benefit de 2013 ; les autres sont tirées d’une bande-annonce fictive de film d’horreur, ensuite présentée comme la trace d’une scène réelle liée à l’affaire.

Capture réalisée le 21 février 2026 sur Telegram. Elle provient du canal Les masques tombent, qui compte plus de 57 000 abonnés
Capture réalisée le 21 février 2026 sur Telegram. Elle provient du canal Les masques tombent, qui compte plus de 57 000 abonnés. Canal Telegram « Les masques tombent », Fourni par l'auteur

C’est là qu’intervient un mécanisme décisif. Parce que la masse documentaire est immense, hétérogène et difficile à parcourir pour le public ordinaire, il devient coûteux de vérifier. Cette difficulté pratique ouvre un espace favorable aux approximations, aux glissements et aux attributions mensongères. L’autorité des dossiers ne tient donc pas seulement à ce qu’ils contiennent, mais aussi au fait que très peu de personnes peuvent réellement en contrôler l’ensemble.

Des dossiers mobilisés pour renforcer des imaginaires préexistants

TikTok, YouTube ou Instagram jouent ici un rôle important, non seulement par l’ampleur de leur diffusion, mais par la forme même des contenus qui y circulent. Le format court, le montage rapide, le ton affirmatif et la logique de révélation favorisent des énoncés spectaculaires, peu contextualisés, mais fortement mémorables.

Beaucoup de vidéos reposent sur une rhétorique de la révélation. Elles promettent d’exposer ce qui serait caché, de faire parler les dossiers et de contourner les médiations journalistiques. Ce cadrage donne à l’internaute l’impression d’accéder à une vérité dissimulée, sans passer par les médiations ordinaires de l’enquête ou de la vérification.

Ces récits ne surgissent pas de nulle part. Ils réactivent des imaginaires complotistes déjà bien installés, notamment ceux associés à QAnon, au Pizzagate ou aux récits autour de l’adrénochrome, qui mettent en scène des élites pédocriminelles, sataniques ou prédatrices. Les « fichiers Epstein » ne créent pas ex nihilo ces récits. Ils leur donnent une nouvelle apparence de crédibilité, en permettant de prétendre qu’ils s’ancrent dans des documents réels.

Une vidéo TikTok, publiée début février 2026, illustre bien ce basculement. Son autrice y affirme, sur fond de musique dramatique, que « les dossiers Epstein révèlent que nous ne sommes pas gouvernés par des êtres humains, mais par autre chose », avant d’évoquer des « rituels sataniques », des sacrifices d’enfants, du cannibalisme, puis des « entités » censées se nourrir de « l’agonie des victimes ».

Dans un registre différent, une vidéo publiée sur YouTube affirme s’appuyer « uniquement sur les documents officiels mis en ligne par le département de la justice des États-Unis », des rapports du FBI, des e-mails et des pièces d’enquête. Cette mise en scène de l’enquête documentaire donne au propos une apparence de sérieux. Mais elle s’accompagne d’une escalade entre éléments établis, indices ambigus et hypothèses extrêmes : satanisme, eugénisme, infanticides rituels, cannibalisme.

Le cas du « beef jerky » est révélateur. Dans plusieurs échanges de mails rendus publics par le département de la justice des États-Unis, Epstein apparaît comme amateur de viande séchée. La vidéo, mentionnée plus haut, prétendant s’appuyer uniquement sur des documents officiels, reprend une interprétation déjà présente dans d’autres contenus en ligne : elle suggère que l’expression ne désignerait pas réellement de la viande séchée, mais un code caché pour parler de viande humaine, voire d’enfants, alors même qu’aucune preuve ne vient étayer cette lecture.

Les dossiers ne sont alors plus seulement lus pour ce qu’ils disent, mais mobilisés pour donner du crédit à des récits déjà disponibles.

Les « fichiers Epstein » servent ici de point de départ à un récit totalisant qui déborde très largement leur contenu. Ils ne sont plus mobilisés pour documenter une affaire, mais pour donner une apparence de crédibilité à une vision du monde où les élites seraient habitées par des forces démoniaques.

La transparence massive peut aussi nourrir le soupçon

L’un des paradoxes de l’affaire Epstein est donc le suivant : rendre des documents publics ne suffit pas à produire une vérité partagée. Dans un contexte marqué par la défiance envers les institutions et les médias, la transparence peut même renforcer le soupçon, surtout lorsqu’elle paraît incomplète. C’est le cas des fichiers Epstein, dont certains documents ont été caviardés (des noms ont été dissimulés), et d’autres tout simplement non diffusés.

Une vidéo de France 24 démontant quelques fake news liées à l’affaire Epstein.

Une vidéo publiée par France 24 démonte plusieurs intox liant l’affaire Epstein à des scènes de cannibalisme, en recontextualisant des images virales faussement reliées aux fichiers. Mais une partie des commentaires d’internautes sous la vidéo lit ce travail non comme un rétablissement des faits, mais comme une preuve supplémentaire de dissimulation. Certains accusent ainsi la chaîne de vouloir « blanchir cette élite » ou de « noyer le poisson », tandis que d’autres estiment que « plus vous démentez, plus on réalise l’horreur ». Le démenti devient alors lui-même un élément du soupçon.

Les « fichiers Epstein » illustrent ainsi, de manière emblématique, comment des archives judiciaires, une fois mises en circulation en ligne, peuvent cesser d’être seulement des documents à consulter pour devenir des instruments de légitimation de récits trompeurs, voire extrêmement spéculatifs. L’enjeu n’est donc pas seulement de vérifier les faits, ni même de comprendre pourquoi certains récits rencontrent une telle adhésion, il est aussi de mieux accompagner la circulation de ces archives, de les contextualiser, d’expliciter ce qu’elles montrent et ce qu’elles ne montrent pas et de proposer des repères de lecture accessibles, par exemple sous la forme de synthèses pédagogiques ou d’outils interactifs permettant de vérifier l’authenticité d’un document cité en ligne.

À l’ère des archives numériques de masse, la transparence ne suffit pas. Sans médiation, elle peut elle-même devenir une nouvelle infrastructure pour les récits complotistes.

The Conversation

Florian Dauphin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

01.04.2026 à 17:26

Livreurs des plateformes : une enquête inédite lève le voile sur leur extrême précarité

Marwân-al-Qays Bousmah, Chargé de Recherche, Ined (Institut national d'études démographiques)
Annabel Desgrées du Loû, Directrice de recherche, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Anne Gosselin, Chargée de recherche en démographie de la santé, Ined (Institut national d'études démographiques)
Flore Gubert, Directrice de recherche, Institut de recherche pour le développement (IRD); Université Paris Dauphine – PSL
Kevin Poperl, Ingénieur d'étude, économie et statistiques, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Une étude inédite menée auprès de plus de 1 000 livreurs de plateformes révèle leurs conditions de travail indignes.
Texte intégral (2310 mots)

Une étude inédite menée auprès de plus de 1 000 livreurs de plateformes décrit les conditions de travail indignes de cette population sur laquelle les données manquaient. Ces travailleurs sont sur le pont plus de 63 heures par semaine, de six à sept jours sur sept, pour un revenu très inférieur au seuil de pauvreté. Une enquête éclairante à l’heure où la directive européenne sur les travailleurs des plateformes numériques, qui vise à leur apporter davantage de protection, doit être transposée dans le droit français.


Si la silhouette des livreurs à vélo ou en scooter est devenue familière du paysage urbain et si beaucoup de citadins font appel à eux pour déposer leurs repas à domicile, ces travailleurs précaires demeurent en grande partie invisibles dans les enquêtes et les statistiques publiques.

Pourtant, la disponibilité de données de qualité sur les livreurs des plateformes numériques de travail constitue un enjeu majeur. Sur le plan juridique, la transposition en droit français de la directive européenne (UE) 2024/2831 sur l’encadrement juridique du travail de plateforme (qui vise à mieux protéger les travailleurs des plateformes), attendue avant le 2 décembre 2026, rend indispensable une meilleure connaissance de cette population pour éclairer les choix de régulation.

Sur le plan sanitaire, un rapport de l’Anses de mars 2025 faisait état d’une situation alarmante, mais soulignait aussi le manque de données permettant d’appréhender l’état de santé de ces travailleurs et de mettre en place des politiques publiques adaptées.

C’est dans ce contexte qu’a été lancé le projet Santé-Course. Mené par une équipe de recherche interdisciplinaire de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et de l’Institut national d’études démographiques (Ined), des acteurs associatifs travaillant auprès des livreurs (Association de mobilisation et d’accompagnement des livreurs, AMAL ; Collectif pour l’insertion et l’émancipation des livreurs, Ciel ; Maison des livreurs de Bordeaux ; Maison des coursiers de Paris ; Médecins du monde) et un groupe de pairs constitué de livreurs ou d’anciens livreurs, ce projet s’est attaché à documenter les conditions de travail ainsi que l’état de santé physique et mentale des livreurs à partir d’une enquête menée auprès de plus de 1 000 d’entre eux à Paris et à Bordeaux.

L’étude se penche également sur l’exposition aux risques professionnels, les contrôles policiers et les discriminations subies. Dans ce qui suit, nous mettons l’accent sur leur profil et leurs conditions de travail, mais l’intégralité des résultats est consultable ici.

Le travail de plateforme, de quoi parle-t-on ?

L’essor des plateformes numériques de travail en France remonte à une quinzaine d’années et résulte de la conjonction de deux séries de facteurs : l’adoption de nouvelles normes juridiques (notamment la loi Novelli de 2008 instaurant le statut d’auto-entrepreneur), d’une part, et la généralisation des technologies de l’information et de la communication ainsi que la démocratisation de leur usage, d’autre part. La première a progressivement flexibilisé le marché du travail et ouvert la voie à l’emploi massif de travailleurs indépendants par les plateformes tandis que la seconde a fourni à ces dernières les conditions de leur déploiement à grande échelle.


À lire aussi : Requalifier ou réguler ? Les controverses du dialogue social des travailleurs des plates-formes


Dans le secteur de la livraison de repas, les plateformes numériques jouent un rôle d’intermédiaires entre restaurateurs et clients, et entre restaurateurs et livreurs. Leur fonctionnement repose sur des algorithmes de mise en relation, de tarification et de déconnexion qui leur permettent de piloter une vaste main-d’œuvre statutairement indépendante, sans avoir à recourir aux modes de gestion traditionnels des entreprises.

Quant aux livreurs, leur statut d’auto-entrepreneur les place en dehors du cadre réglementaire de la santé et de la sécurité au travail applicable aux salariés. Leur situation s’apparente à un retour du travail à la tâche, entendu comme une contractualisation mission par mission entre des donneurs d’ordre et des exécutants.

De ce fait, l’ensemble des cotisations ouvrant droit à la protection sociale ainsi que les obligations légales liées à la protection des travailleurs sont transférées du donneur d’ordre vers le travailleur indépendant lui-même. Cette organisation place les livreurs dans une situation de forte précarité et de dépendance économique vis-à-vis des plateformes, lesquelles contrôlent l’accès aux courses ainsi que les modalités de rémunération.

Une population difficile à saisir dans les enquêtes

Enquêter auprès des livreurs de plateforme se heurte à plusieurs obstacles méthodologiques, dont le principal est d’ordre administratif : aucun des répertoires recensant les entreprises et leurs établissements implantés en France (Sirene, Sirus ou Sine), habituellement utilisés comme bases de sondage pour tirer les échantillons des enquêtes annuelles d’entreprises, ne permet d’identifier de façon fiable et exhaustive les livreurs de plateforme. Il est donc difficile de connaître avec précision leur nombre total et leur répartition géographique en France, ce qui rend impossible toute approche par échantillonnage traditionnel.

Une autre difficulté est posée par le phénomène de location de compte qui permet à des livreurs d’exercer leur activité sous le compte d’un tiers. Ce phénomène compromet également le recours aux données des plateformes elles-mêmes, lesquelles manquent de transparence (voir le rapport de l’Anses de mars 2025)

Il en résulte que seul un protocole de démarchage direct dans l’espace public ou dans des lieux associatifs est à même de produire des données fiables. C’est le choix fait par l’équipe du projet Santé-Course : aller à la rencontre des livreurs, sur leurs lieux d’attente, à Paris et à Bordeaux.

Ces deux villes ont été retenues parce qu’elles concentrent une part significative de ces travailleurs en France et abritent les structures associatives partenaires du projet. Afin de garantir une bonne représentation de la diversité des situations vécues par les livreurs et, ainsi, d’obtenir des résultats qui reflètent au mieux la réalité de l’ensemble de la population étudiée, un travail préalable de cartographie précise des lieux d’attente et du nombre de livreurs les fréquentant à différents moments de la journée a été effectué par arpentage, qui a ensuite servi de base au déploiement des enquêteurs.

L’enquête a été réalisée au cours du premier semestre 2025, auprès de livreurs de plus de 18 ans, ayant réalisé au moins une livraison via une plateforme numérique au cours du mois précédant l’enquête et en capacité de donner un consentement éclairé. Au total, respectivement 519 et 485 livreurs ont été interrogés à Paris et à Bordeaux.

Près d’un livreur sur deux a passé une journée entière sans manger, au cours des douze derniers mois

Les résultats dressent un portrait sociodémographique remarquablement homogène sur plusieurs dimensions. Les livreurs sont quasi exclusivement des hommes (98,9 %), immigrés (97,8 %) et relativement jeunes – leur âge médian est de 30 ans. Leur niveau de diplôme est en revanche hétérogène : si un quart d’entre eux n’a pas dépassé le niveau primaire, près d’un sur cinq a suivi des études supérieures, avec des écarts sensibles entre Paris (28,3 %) et Bordeaux (9,6 %).

La plupart sont arrivés récemment en France (depuis 2020 en médiane) et sont principalement originaires d’Afrique de l’Ouest et d’Asie du Sud à Paris, d’Afrique de l’Ouest et d’Afrique du Nord à Bordeaux. Leur situation administrative est extrêmement fragile : près des deux tiers sont sans titre de séjour.

Cette précarité administrative se double d’un dénuement matériel. La majorité ne dispose pas d’un logement personnel : la colocation et l’hébergement chez des connaissances dominent à Paris, tandis que les foyers et logements collectifs sont plus fréquents à Bordeaux.

Plus préoccupant encore, près de 18 % déclarent vivre dans des conditions de logement instables (hébergement d’urgence, squat ou hôtel social). La précarité alimentaire est tout aussi marquée : près d’un livreur sur deux à Paris (48 %) et plus d’un sur trois à Bordeaux (36,7 %) déclarent avoir passé au moins une journée entière sans manger, par manque d’argent, au cours des douze derniers mois.

Près de 73,5 % travaillent sous le compte d’un tiers

Les enquêtés exercent leur activité depuis peu : les trois quarts n’avaient jamais travaillé pour une plateforme de livraison avant 2021, et plus d’un tiers des livreurs parisiens ont démarré en 2024 ou en 2025. Deux plateformes, Uber Eats et Deliveroo, dominent très largement le marché, mais le recours simultané des livreurs à plusieurs applications (ou « multi-apping ») demeure très minoritaire, concernant moins de 2 % d’entre eux.

La dépendance économique vis-à-vis de cette activité est massive : 91 % déclarent que la livraison constitue l’essentiel de leurs revenus, et environ 95 % n’exercent d’autre activité rémunérée ni ne suivent une formation en parallèle. La dépendance au travail de livraison apparaît d’ailleurs largement contrainte : neuf livreurs sans titre de séjour sur dix déclarent qu’ils cesseraient ou réduiraient drastiquement cette activité en cas de régularisation.

Enfin, le phénomène de location de compte est massif : les trois quarts des livreurs travaillent sous le compte d’une tierce personne, une proportion atteignant 81 % à Paris. Ce phénomène, qui découle de la précarité administrative des livreurs dont beaucoup sont sans papiers, brouille considérablement la lecture des statistiques produites par les plateformes et souligne la nécessité d’enquêtes menées directement auprès des travailleurs sur le terrain.

En moyenne, 63 heures de travail par semaine à 5,83 euros bruts de l’heure

Les livreurs perçoivent en moyenne 1 480 euros bruts par mois, soit 880 euros nets une fois déduits l’ensemble des frais liés à l’activité (incluant les dépenses d’équipement et de carburant, les frais d’assurance, les impôts et, pour les trois quarts d’entre eux, le coût de location du compte qui s’élève en moyenne à 528 euros mensuels et absorbe à lui seul plus d’un tiers du revenu brut).

Le taux horaire brut moyen s’établit à 5,83 euros, soit bien en deçà du smic horaire (11,88 euros, au moment de l’enquête), pour des volumes de travail considérables : en moyenne 63 heures par semaine, six à sept jours sur sept, dix mois par an, et plus encore pour ceux qui louent un compte. À ce rythme, ils parcourent en moyenne plus de 800 kilomètres par mois, un kilométrage vraisemblablement sous-estimé en raison de l’omission de certains trajets dans les données des plateformes.

Ce tableau d’ensemble dessine le portrait d’une population de « working poor », contrainte à une intensité de travail extrême pour dégager un revenu net qui reste très inférieur au seuil de pauvreté (fixé à 1 288 euros nets par mois pour une personne seule).

Les analyses qui seront conduites par notre équipe dans les prochains mois visent à éclairer dans quelle mesure cette situation se répercute sur l’état de santé des livreurs. Plus de la moitié des livreurs interrogés ont déjà eu au moins un accident dans le cadre de leur travail, et 44,8 % d’entre eux estiment que leur état de santé s’est dégradé par rapport au moment où ils ont débuté leur activité de livraison.


Ce projet a bénéficié de financements de l’Agence nationale de la recherche, de l’Institut Convergences Migrations, de la Ville de Paris, de l’Inserm et de l’Institut Paris Public Health de l’Université Paris Cité.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

31.03.2026 à 17:08

Entre baptêmes d’adultes, influenceurs et retour des rites, les nouveaux visages du catholicisme

Charles Mercier, Professeur des universités en histoire contemporaine, Université de Bordeaux
Le nombre de baptêmes est en hausse. Qui sont ces nouveaux catholiques qui suivent des influenceurs sur les réseaux sociaux et qui aspirent à une pratique plus rituelle de la religion ?
Texte intégral (2392 mots)

Alors que les vocations de prêtres sont en crise et que la fréquentation des messes recule depuis des décennies, le nombre de baptêmes connaîtrait une augmentation significative. Faut-il y voir un renversement de tendances pour l’Église catholique ? Qui sont ces nouveaux fidèles ? Leur pratique de la religion se distingue-t-elle de celle de leurs aînés ? À l’approche de Pâques, l’historien Charles Mercier remet le phénomène en perspective.


The Conversation : La hausse du nombre de baptêmes traduit-elle un regain global du catholicisme en France ?

Charles Mercier : L’évolution notable concerne les adolescents et les jeunes adultes : on est passé d’un peu moins de 6 000 baptêmes (adultes et adolescents confondus) en 2022, à plus de 21 000 en 2026. Mais il faut mettre ce regain en perspective avec les chiffres des ordinations de prêtres, des baptêmes d’enfants, des mariages et des enterrements à l’église, sur lesquels on a moins de visibilité, et qui sont soit en recul, soit en voie de stabilisation. Si les avis sont partagés sur la question, il n’y a assurément pas de croissance généralisée.

Concernant cette hausse des baptêmes chez les jeunes, plusieurs facteurs sont en jeu. D’abord, il y a un effet de report du baptême de l’enfance vers l’adolescence et l’âge adulte. Avec la sécularisation de la société, les familles sont moins religieuses. Quand elles le demeurent, l’individualisation des valeurs les pousse à ne pas décider pour leur enfant : la religion est de moins en moins perçue comme une identité dont on hérite. Elle est plutôt vue comme un choix individuel à faire quand on a l’âge et la maturité de se prononcer. Près de 75 % des enfants étaient baptisés avant l’âge de 7 ans en 1974, 50 % en 1996 et seulement un quart en 2024. On considère qu’« ils choisiront quand ils seront plus grands ».

Enfin, cette augmentation des baptêmes à l’âge adulte s’inscrit aussi dans un regain du spirituel qui profite au catholicisme et à d’autres religions.

Qu’est-ce qui peut jouer un rôle déclencheur pour ces personnes qui se tournent vers le baptême à l’adolescence ou à l’âge adulte ?

C. M. : Sur cette question, on peut croiser les chiffres de la Conférence des évêques de France avec ceux d’une enquête menée par le quotidien la Croix l’an dernier. Ce qui ressort en premier, c’est l’expérience spirituelle forte. La moitié des nouveaux baptisés déclare avoir ressenti une présence, une paix ou une plénitude perçues comme surnaturelles, par exemple en rentrant dans une église ou en assistant à un rite religieux.

Viennent ensuite les épreuves de la vie (une rupture amoureuse, la perte d’un être cher, une cassure dans une trajectoire jusque-là bien tracée…) qui poussent à se questionner et à chercher une manière de surmonter la souffrance.

Le troisième facteur, qui est mentionné par un tiers des nouveaux baptisés, c’est le désir de donner un sens à l’existence : à quoi ça sert de vivre si ça finit par la mort, à quoi ça sert d’accumuler des richesses, pourquoi aller travailler, faire des enfants… ? Une société orientée vers des perspectives uniquement matérielles ne suffirait pas à répondre à ces questions, et, dans certains cas de figure, le spirituel et le religieux deviendraient des ressources.

« Baptême de jeunes adultes : ils choisissent de se convertir au catholicisme » (France 3 Hauts-de-France, avril 2025).

La transmission de la foi catholique se fait-elle aujourd’hui hors du cadre familial ?

C. M. : La réponse est nuancée, car une partie des catholiques continuent d’être baptisés enfants, et éduqués religieusement par leur famille. Mais oui, l’augmentation des conversions à la fin de l’adolescence ou à l’entrée dans l’âge adulte indique le passage d’une transmission verticale à une transmission plus horizontale. Dans l’ enquête de la Croix, les amis jouent un rôle dans presque 50 % des parcours de demande de baptême d’adultes, en parlant de leur foi, en prêtant une Bible, en invitant à assister à une messe, à un rassemblement spirituel ou à un groupe de prière.

Les conjoints sont évoqués par un petit tiers de l’échantillon. La mise en couple peut être le point de départ du rapprochement avec le catholicisme, dans la mesure où l’exogamie, c’est-à-dire le fait de se marier hors de son milieu d’origine, est de plus en plus fréquente, et favorise sans doute les couples mixtes sur le plan des convictions.

On le voit, la transmission se fait surtout entre pairs. Néanmoins, le cadre familial n’est pas complètement effacé, même s’il y a souvent un saut générationnel : les néo-catholiques convoquent plus souvent la figure de leurs grands-parents que celle de leurs parents. En entretien, ils parlent de la grand-mère qui les avait emmenés pendant les vacances à l’église, qui leur avait fait faire une prière ou qui leur apparaît tout simplement comme une figure de bonté et qui devient une sorte de modèle inspirant.

Dans le cas d’un nouveau baptisé sur cinq, le contact avec des influenceurs sur les réseaux sociaux aurait également compté.

Qui sont-ils, ces influenceurs catholiques ?

C. M. : Certaines figures se sont imposées, avec des centaines de milliers d’abonnés, comme le frère Paul-Adrien ou sœur Albertine, qui bénéficient d’une forme de légitimité liée à leur statut de religieux. Au deuxième plan, il y a des influenceurs qui ont moins d’abonnés, mais dont l’âge, entre 18 ans et 25 ans, peut créer un effet d’identification chez les jeunes adultes. Ils délivrent des conseils religieux – comment faire son carême – qui peuvent se mélanger avec des conseils bien-être ou même beauté – comment avoir un bon teint, etc. C’est un univers foisonnant, très dynamique sur Instagram et sur TikTok.

L’Église catholique reste-t-elle en retrait de ce phénomène numérique ou le soutient-elle ?

C. M. : L’Église est à la fois intéressée par le potentiel que cela représente et vigilante sur les dérives possibles. En juillet 2025, il y a eu le jubilé des influenceurs à Rome. Il y a tous les vingt-cinq ans ce qu’on appelle le jubilé, une « année sainte » durant laquelle les catholiques sont invités à faire une démarche de pèlerinage. Et, pour la première fois, un événement a été consacré aux influenceurs, avec l’idée qu’Internet peut être un moyen d’évangélisation, à condition de ne pas céder au narcissisme, à la mise en avant de soi ni à la polarisation.

Ces influenceurs sont souvent des électrons libres. Même pour ceux qui sont prêtres ou religieux, la hiérarchie catholique a parfois peu de prise sur le contenu qu’ils diffusent. Les influenceurs catholiques tirent leur légitimité de leur public et non d’un mandat, ce qui contribue à désinstitutionnaliser la communication de l’Église catholique.

« Les nouveaux apôtres sur les réseaux » (France 24, juillet 2025)

Qu’est-ce qui caractérise la pratique religieuse de ces jeunes par rapport à leurs aînés ?

C. M. : Chez ces jeunes arrivés dans l’Église catholique à l’âge adulte comme chez ceux qui ont grandi dans le catholicisme, on observe un certain retour en grâce de dévotions traditionnelles qui avaient été un peu marginalisées par les générations précédentes, comme le chapelet. Cette nouvelle génération se réapproprie des pratiques qui étaient vues comme vieillottes ou désuètes, tout en les adaptant parfois aux codes de la pop culture. On peut citer le Sacré-Cœur qui a fait l’objet d’un film et qui devient aussi un objet de déco, disponible dans des enseignes de grande distribution.

La tendance est aussi au retour d’une gestuelle plus codifiée, comme le fait de s’agenouiller à certains moments de la messe. C’est quelque chose qui avait plus ou moins disparu du catholicisme et qui revient avec les jeunes adultes. Peut-être que cela témoigne d’une plus grande sensibilité à la dimension transcendante et verticale de la religion.

Peut-être faut-il aussi y voir une demande de cadre qui permettrait de structurer son existence et favoriserait un sentiment d’appartenance. On peut prendre l’exemple du carême, qui n’a pas la dimension festive du ramadan, et consiste surtout, depuis le concile Vatican II (1962-1965), à mener un travail d’ascèse de manière individuelle et discrète. On sent que les jeunes catholiques, sans doute du fait de leurs contacts avec leurs amis musulmans, sont en demande d’instructions et de règles précises, mais aussi de moments communautaires.

Quel rapport ces nouveaux catholiques entretiennent-ils avec la figure du pape ?

C. M. : C’est une question à laquelle il n’est pas aisé de répondre… Je serais tenté de dire que le pontificat de François a opéré un déplacement de la figure du pape. Schématiquement, on pourrait dire que Benoît XVI et, plus encore, Jean-Paul II étaient des figures mobilisatrices en interne : leurs voyages et leurs apparitions créaient un fort effet de cohésion parmi les fidèles, notamment chez les jeunes, nés et élevés dans le catholicisme. C’est la dynamique des Journées mondiales de la jeunesse (JMJ) de Jean-Paul II, dont le magnétisme et le charisme déplaçaient et transportaient les foules catholiques.

François a fait un pas de côté : selon ses propres mots, il a voulu s’adresser à toutes les brebis qui étaient sorties de l’enclos de l’Église (ou qui n’y étaient jamais entrées) plutôt qu’au petit nombre qui y était installé. Il a adopté des positions sur l’immigration, l’écologie, la morale familiale qui ont pris à rebrousse-poil une partie de sa base, mais qui ont pu susciter de l’intérêt chez des personnes, et notamment des jeunes, qui étaient éloignées de l’univers catholique. Si bien qu’on peut dire que la figure du pape est devenue moins centrale pour les natifs du catholicisme, mais plus importante pour un certain nombre de néo-catholiques qui ont été touchés par la manière dont il a repositionné l’Église par rapport aux grands enjeux contemporains.

Il faudra voir si cette tendance se confirme avec Léon XIV, qui apparaît pour le moment comme quelqu’un de relativement discret et qui semble presque vouloir s’effacer derrière la fonction pontificale.

L’aspiration à des pratiques plus traditionnelles, évoquée plus haut, résume-t-elle les évolutions du catholicisme chez les jeunes ?

C. M. : Il y a une autre dynamique importante, qui est l’apparition d’un catholicisme de la diversité, liée à la fois à l’accroissement numérique des jeunes catholiques issus de l’immigration et à une augmentation de la religiosité dans les banlieues populaires. Des jeunes qui sont de culture catholique, mais dont la famille a cessé de pratiquer, s’intéressent, à travers le contact avec leurs voisins musulmans, à leur propre héritage religieux. Cette « émulation » contribue à complexifier la sociologie du catholicisme, longtemps vu comme bourgeois, blanc, conservateur. La visibilité de plus en plus grande de ces populations issues de la diversité contribue à renouveler les codes de la première religion de France.


Propos recueillis par Aurélie Djavadi.

The Conversation

Charles Mercier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

30.03.2026 à 16:40

Séparatisme, jihād, laïcité : la bataille des mots autour de l’islam de France

Ali Mostfa, Maître de conférences, HDR en sociologie du fait islamique, UCLy (Lyon Catholic University)
La Grande Mosquée de Paris revient sur le sens de certains mots, tels que séparatisme, jihād, laïcité. Un enjeu essentiel pour penser les relations de l’islam et de la République.
Texte intégral (2186 mots)

Dans un contexte où l’islam est régulièrement présenté comme un défi pour la cohésion nationale, la Grande Mosquée de Paris publie un guide, Musulmans en Occident. Pratique cultuelle immuable, présence adaptée, destiné à « adapter » la présence musulmane au cadre français. Son interprétation de termes, tels que séparatisme, jihād, laïcité, ou islamophobie, déplace la compréhension de ce qu’est – et n’est pas – l’islam. Par exemple, le guide réinscrit la laïcité dans une généalogie islamique, ou considère le « séparatisme » comme un phénomène extérieur à la doctrine.


La Grande Mosquée de Paris, par l’intermédiaire de la commission dite « religieuse » chargée de la rédaction du guide, propose une interprétation de certains termes centraux du débat sur l’islam de France à travers son guide Musulmans en Occident. Pratique cultuelle immuable, présence adaptée. Héritière d’une histoire d’institutionnalisation étroitement liée à l’État, la Grande Mosquée occupe une position d’interface : elle se présente comme partenaire des pouvoirs publics pour encadrer un islam compatible avec le cadre laïc et républicain.

Dans le même temps, elle se situe en tension, ou en compétition, avec d’autres pôles de représentation (fédérations, courants, instances nationales successives), ce qui relativise sa capacité à parler au nom de « l’islam de France ». Son entreprise de redéfinition est particulièrement intéressante concernant certains termes controversés tels que séparatisme, jihād, laïcité ou islamophobie.

Séparatisme

Lorsque le mot « séparatisme » est mobilisé dans le débat public, il renvoie à l’idée d’une contre-société islamiste menaçant la cohésion nationale. Dans le discours des Mureaux du 2 octobre 2020, Emmanuel Macron désigne un projet politico-religieux visant à soustraire certains groupes à la loi commune et à fragiliser l’unité républicaine. Le terme fonctionne comme une catégorie englobante : il relie radicalisation, influences étrangères, repli communautaire et menace sécuritaire dans une même matrice interprétative.

La Grande Mosquée ne conteste ni l’existence de phénomènes de repli ni la légitimité de l’État à intervenir. Mais elle soutient que la notion, telle qu’elle est mobilisée par les responsables politiques et les médias, ne possède pas d’équivalent doctrinal dans la tradition islamique classique. Les catégories médiévales parfois convoquées pour suggérer une logique intrinsèque de séparation, comme dār al-islām et dār al-ḥarb, sont replacées dans leur contexte historique et géopolitique.

En mobilisant des principes juridiques d’adaptation, comme la darūra (la nécessité) ou la recherche de la maṣlaḥa (l’intérêt commun), ainsi que des références scripturaires, notamment le verset 14 de la sourate 49 valorisant la pluralité des peuples, le guide défend une thèse claire : le repli séparatiste ne procède d’aucune obligation religieuse.

Le déplacement est décisif. Là où le discours politique tend à inscrire le « séparatisme » dans une problématique structurelle touchant à l’islamisme et, plus largement, à l’organisation du religieux, le guide en fait un phénomène contingent, extérieur à la doctrine. Sans nier le terme, il le circonscrit et en fait un problème social ou politique, à travers le concept de « citoyenneté musulmane » (muwāṭana), comprise comme l’affirmation de la compatibilité entre la pratique religieuse et l’adhésion aux valeurs démocratiques, tout en le privant de fondement théologique. Ce faisant, la Grande Mosquée ne s’oppose pas frontalement à l’action publique, elle en redéfinit les implications religieuses.

Jihād

Un mécanisme comparable apparaît à propos du « jihād », autre mot devenu central dans les représentations sécuritaires.

Dans l’espace médiatique, il est largement assimilé à la violence armée. Le guide propose une lecture appuyée sur des usages textuels et juridiques classiques : il rappelle d’abord l’étymologie (« effort, lutte ») et met au premier plan le combat intérieur contre ses propres faiblesses, souvent désigné dans la tradition comme « jihād majeur ». Le Coran qualifie d’ailleurs une fois le jihād de « grand » (Q 25:52). La dimension armée, qualifiée de « jihād mineur », n’est pas niée, mais strictement encadrée : défense contre une agression, protection des opprimés, respect de limites précises interdisant toute violence indiscriminée (Q 2:190). Cette approche n’efface pas l’histoire des usages violents du terme, elle en conteste la centralité doctrinale. Autrement dit, ce qui structure la perception publique, la violence, devient une dimension secondaire et conditionnelle, tandis que l’effort moral est présenté comme le cœur normatif du concept.

Dans cette perspective, la guerre n’est pas désignée par jihād dans le texte coranique, qui recourt plutôt à qitāl (« combat armé »), voire à ḥarb, pour désigner la guerre au sens strict. La conflictualité n’y apparaît toutefois jamais comme un horizon autonome : elle est pensée dans une tension normative avec les notions de paix et de réconciliation – ṣulḥ, ṣalāḥ ou iṣlāḥ – qui visent à restaurer l’ordre face au fasād (« désordre, corruption »).

En revanche, jihād a fait l’objet, tout au long de l’histoire de la pensée islamique, d’un investissement interprétatif soutenu, au point de devenir un lieu de controverses et un terrain de conflits d’interprétation.

Laïcité

Le guide reprend la définition juridique de référence de la laïcité – liberté de conscience, neutralité de l’État, loi de 1905 –, mais il la met en parallèle avec des versets coraniques et avec la Charte de Médine (622), présentée comme un précédent historique de coexistence entre communautés religieuses sous une autorité commune. Ce rapprochement ne vise pas seulement à démontrer une compatibilité formelle. Il tend à réinscrire la laïcité dans une généalogie islamique, en suggérant que le pluralisme relève aussi de ressources internes à la tradition.

À travers ce déplacement, les rédacteurs du glossaire reconfigurent le cadre d’évaluation. La laïcité ne fonctionne plus uniquement comme une norme externe à laquelle l’islam devrait se conformer, mais comme un principe pouvant être mis en correspondance avec des catégories internes à la tradition. Le rapport implicite d’asymétrie s’en trouve transformé : l’islam n’est plus seulement sommé de prouver sa compatibilité, il est présenté comme disposant déjà de ressources permettant de penser la coexistence dans un cadre politique commun.

Islamophobie

L’entrée « islamophobie » révèle une autre facette de cette entreprise. Le terme y est défini comme une forme de discrimination visant des personnes en raison de leur appartenance réelle ou supposée à l’islam, ancré dans le droit de la lutte contre les discriminations. Or, les pouvoirs publics privilégient souvent l’expression « actes antimusulmans », estimant que « islamophobie » peut brouiller la distinction entre critique d’une religion, protégée par la liberté d’expression, et haine envers des individus. Cette réserve contraste avec la reconnaissance du terme dans certaines instances internationales, comme l’illustre l’instauration par les Nations unies d’une journée internationale de lutte contre l’islamophobie.

Dans ce contexte, le guide ne développe pas longuement cette controverse, mais il l’intègre à sa manière en faisant figurer dans le glossaire le néologisme « musulmanophobie », présenté comme une alternative moins controversée, car centré sur les personnes plutôt que sur la religion. Ce choix est révélateur de la démarche d’ensemble. Conscients des résistances que suscite le terme, les rédacteurs privilégient un mot de rechange qui préserve la réalité discriminatoire tout en désamorçant le débat sémantique, illustrant ainsi, à l’échelle d’un seul mot, la logique même du takyīf (« adaptabilité »).

Adaptabilité ou islam de France ?

Ces redéfinitions obéissent à une logique d’ensemble, dont la clé de lecture est la notion d’« adaptabilité ». Le guide la formule à travers le concept de takyīf, qu’il présente comme une capacité à ajuster l’application des normes au contexte et aux situations concrètes, et en fait la deuxième entrée du glossaire. L’ajustement au contexte y est présenté non comme une concession à la modernité occidentale, mais comme une exigence propre à la tradition juridique islamique. L’islam n’y apparaît pas comme un bloc figé en confrontation avec la République, mais comme une tradition dotée d’une capacité d’interprétation et d’ajustement internes.

Le choix de placer l’« adaptabilité » (takyīf) au cœur de la démarche n’est pas anodin face à la notion d’« islam de France », centrale dans les discours politiques récents. Les deux notions recouvrent des logiques distinctes.

L’« islam de France » suppose une reformulation normative, où c’est l’islam lui-même qui est appelé à se redéfinir structurellement et à intérioriser des normes extérieures à sa tradition. L’« adaptabilité » (takyīf) procède d’une tout autre démarche : ajuster les modalités de présence au contexte français en puisant dans les ressources propres de la tradition islamique. Dans le premier cas, l’impulsion vient de l’extérieur, dans le second, elle est revendiquée comme interne.

Changer les termes du débat ?

Le guide de la Grande Mosquée de Paris ne mettra certainement pas fin aux désaccords. Il opère cependant un geste important en refusant que les catégories forgées dans l’arène politique définissent seules le sens des termes qui structurent le débat public sur l’islam. Cette intervention survient dans un moment où l’islam est saisi dans l’espace public à travers une inflation de dénominations qui ne se limitent pas à des mots isolés, mais qui prennent souvent la forme de syntagmes récurrents – islam radical, islam modéré, islam religieux, islam politique – constituant progressivement un micro-système terminologique qui organise ce débat. Dans cette dynamique, chaque nouvelle catégorie agit comme un acte de nomination : elle sélectionne certains traits, en écarte d’autres et contribue à fixer une représentation particulière de l’islam dans la société française. Le débat ne porte donc pas seulement sur des réalités sociales, mais sur les opérations discursives par lesquelles ces réalités sont constituées comme problèmes publics.

Dans un contexte politique où ces opérations de nomination tendent à se multiplier, se pose aussi la question de l’adresse même de ce glossaire. À bien des égards, son destinataire implicite ne semble pas tant être les musulmans de France que les acteurs publics avec lesquels se négocient les termes mêmes du débat. Le geste consistant à redéfinir ces mots apparaît ainsi moins comme une simple clarification interne que comme une tentative d’intervenir, par le langage, dans la manière dont l’islam est qualifié et gouverné.

The Conversation

Ali Mostfa ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

29.03.2026 à 16:28

Instagram et YouTube reconnus responsables d’addiction dans un procès historique aux États-Unis

Rob Nicholls, Senior Research Associate in Media and Communications, University of Sydney
Aux États-Unis, un procès inédit vient de reconnaître la responsabilité d’Instagram et de YouTube dans l’addiction d’une jeune utilisatrice. Un verdict qui pourrait marquer un tournant juridique pour les géants des réseaux sociaux.
Texte intégral (1809 mots)
Ce sont les choix de conception, notamment le défilement infini, qui ont convaincu le jury de condamner Meta et YouTube. Christian Wiediger/Unsplash

Le verdict rendu dans l’affaire KGM pourrait marquer un moment charnière pour l’industrie des réseaux sociaux. En reconnaissant l’addiction comme un dommage possible, la justice américaine ouvre la porte à de nombreuses autres poursuites.


Instagram et YouTube présentent un défaut de conception qui rend ces réseaux sociaux addictifs, a jugé un jury aux États-Unis. Le jury de Los Angeles a mis près de neuf jours à rendre son verdict dans cette affaire historique intentée par une femme identifiée sous les initiales KGM contre les plateformes de réseaux sociaux. Il a accordé 3 millions de dollars (2,6 millions d'euros) de dommages et intérêts, Meta (propriétaire d’Instagram) étant jugé responsable à 70 % et Google (propriétaire de YouTube) à 30 %. Le jury a ensuite accordé 3 millions de dollars supplémentaires de dommages punitifs.

TikTok et Snap ont tous deux conclu un accord à l’amiable, dont les termes restent confidentiels, avant le début du procès de six semaines. Il s’agit de la deuxième lourde défaite de Meta devant les tribunaux américains la même semaine. Le 24 mars, un jury du Nouveau-Mexique a en effet jugé l’entreprise coupable d’avoir dissimulé des informations sur les risques d’exploitation sexuelle des enfants et sur les effets néfastes de ses plateformes sur la santé mentale des mineurs.

L’affaire portée par KGM est la première du genre, mais elle ne sera pas la dernière. Elle fait partie de plus de vingt procès dits « bellwether » qui doivent bientôt être jugés. Il s’agit en quelque sorte de procès tests, destinés à mesurer la réaction des jurys et à établir un précédent juridique.

Le verdict pourrait donc avoir des répercussions considérables. Il pourrait marquer pour la tech un moment comparable à celui qu’a connu l’industrie du tabac, avec des milliers d’affaires similaires prêtes à être portées devant les tribunaux.

Des machines conçues pour rendre dépendant

KGM — aujourd’hui âgée de 20 ans — affirme avoir commencé à utiliser YouTube à l’âge de six ans et Instagram à neuf ans, développant selon elle des usages compulsifs, pouvant aller jusqu’à 16 heures passées en une seule journée sur Instagram. Elle soutient que les caractéristiques de conception de ces plateformes ont contribué à son anxiété, à sa dépression, à sa dysmorphie corporelle et à des idées suicidaires.

Son action en justice affirme que Meta et YouTube ont fait des choix de conception délibérés — comme le « défilement infini » — pour rendre leurs plateformes plus addictives pour les enfants afin d’augmenter leurs profits. Elle soutient que les entreprises se sont largement inspirées des techniques comportementales et neurobiologiques utilisées par les machines à sous et exploitées par l’industrie du tabac afin de maximiser l’engagement des jeunes et d’augmenter les revenus publicitaires.

L’avocat de KGM, Mark Lanier, a déclaré aux jurés :

Ces entreprises ont construit des machines conçues pour rendre dépendants les cerveaux des enfants, et elles l’ont fait délibérément.

L'avocat a cité une étude interne de Meta appelée « Project Myst ». Celle-ci aurait montré que les enfants ayant déjà subi des « effets négatifs » étaient les plus susceptibles de devenir dépendants à Instagram, et que les parents étaient impuissants face à cette addiction.

Il a ajouté :

À partir du moment où [KGM] a été enfermée dans la machine, sa mère en a été exclue.

Les jurés ont également entendu que des communications internes de Meta comparaient les effets de la plateforme à ceux de la drogue et des jeux d’argent. Le jury a estimé que cette prise de conscience en interne constituait un niveau de connaissance susceptible d’engager la responsabilité de l'entreprise.

Par ailleurs, une note interne de YouTube décrivait apparemment « l’addiction des spectateurs » comme un objectif, et un employé d’Instagram a écrit que l’entreprise était composée de « véritables dealers ».

Mark Lanier a établi un parallèle direct avec les procès contre l’industrie du tabac, soutenant que lorsque l’on trouve une connaissance en interne du phénomène, un ciblage délibéré et un déni public, la responsabilité juridique s’ensuit.

Pointer la responsabilité de la famille

Meta a soutenu que KGM faisait face à d’importantes difficultés bien avant d’utiliser les réseaux sociaux et que les éléments présentés ne permettaient pas de réduire toute une vie d’épreuves à un seul facteur.

L’avocat de Meta a mis en avant la dynamique familiale de KGM comme cause de ses troubles de santé mentale et a affirmé que les réseaux sociaux avaient peut-être au contraire constitué pour elle un exutoire lorsqu’elle rencontrait des difficultés à la maison.

Le directeur général de Meta, Mark Zuckerberg, a témoigné pour la défense :

Je n’essaie pas de maximiser le temps que les gens passent chaque mois sur nos plateformes.

À propos des outils de sécurité que Meta a ajoutés ces dernières années, Zuckerberg a précisé :

J’aurais aimé que nous y arrivions plus tôt.

Dans leurs plaidoiries finales, les avocats de YouTube ont fait valoir qu’il n’existait pas une seule mention d’une addiction à YouTube dans le dossier médical de KGM.

Les deux entreprises ont fondé une partie de leur défense sur les protections prévues par la Section 230, soutenant qu’elles ne pouvaient pas être tenues responsables des contenus publiés sur leurs plateformes.

Le juge a toutefois indiqué aux jurés que la manière dont les contenus sont diffusés constitue une question distincte de leur nature. Cette distinction a limité la capacité de Meta et de Google à s’appuyer sur les protections offertes par la Section 230.

Contester la protection juridique

Il s’agit de l’une des premières affaires visant une grande entreprise technologique à être jugée par un jury — une situation que ces entreprises ont jusque-là cherché à éviter.

Ainsi, en juin 2024, quelques mois avant un procès devant jury dans l’affaire intentée par le Département de la justice contre le monopole de Google dans les technologies publicitaires, Google a versé plus de 2 millions de dollars (1,73 million d'euros) au Département de la justice. Cette somme représentait le triple des dommages réclamés, auxquels s’ajoutaient les intérêts.

Aux États-Unis, un procès devant jury n’est requis que lorsqu’il est question de dommages et intérêts. En payant d’avance l’intégralité de la somme réclamée dans cette affaire, Google avait supprimé la demande de dommages et intérêts — et, avec elle, le droit à un procès devant jury. Jusqu’à présent, les tribunaux américains ont largement rejeté les recours qui mettaient en cause la conception même des plateformes.

Cela concerne notamment le défilement infini et les systèmes de notifications. La distinction entre « conception de la plateforme » et « curation du contenu » a été centrale dans la manière dont les tribunaux ont analysé les arguments fondés sur le Premier amendement dans ces litiges.

Le verdict rendu par le jury dans l’affaire KGM met en lumière les limites de la protection offerte par la Section 230.

Le premier – mais pas le dernier

C’est la première grande affaire visant une entreprise de la tech, à l’échelle mondiale, à examiner l’addiction comme source de préjudice. Jusqu’ici, les procédures se concentraient surtout sur des violations de la loi.

Dans le procès intenté au Nouveau-Mexique contre Meta, par exemple, le jury a estimé que l’entreprise avait fait des déclarations fausses ou trompeuses et s’était livrée à des pratiques commerciales « abusives », exploitant la vulnérabilité et l’inexpérience des enfants. Des milliers d’infractions ont été retenues, pour une sanction totale de 375 millions de dollars (325 millions d'euros).

L’affaire KGM ouvre la voie aux nombreuses autres procédures visant à obtenir des dommages et intérêts auprès des plateformes de réseaux sociaux pour les effets de l’addiction. Aux États-Unis, ces affaires pourraient logiquement être examinées ensemble dans le cadre d’une action collective. Le verdict pourrait aussi servir de base à d’autres recours, collectifs ou individuels, dans le monde entier.

Meta et Google ont indiqué séparément qu’ils comptaient faire appel de la décision.

The Conversation

Rob Nicholls fait partie du Centre for AI, Trust, and Governance de l’Université de Sydney et reçoit des financements de l’Australian Research Council.

28.03.2026 à 17:19

Dans les villages de montagne, ces résidences secondaires qui pèsent sur les élections

Lucie Bargel, Politiste, enseignante-chercheuse, Université Côte d’Azur
Contrairement aux idées reçues, le lieu de résidence n’est pas toujours le lieu de vote. Une enquête montre la présence d’électeurs et électrices ainsi que d’élu·es non résident·es dans les petites communes de montagne.
Texte intégral (1573 mots)
Un village de montagne dans les Alpes-Maritimes. Dans certaines vallées de ce département, les résidences secondaires peuvent représenter jusqu’aux deux-tiers des logements dans les plus petits villages. Jpchevreau, CC BY

Contrairement aux idées reçues, le lieu de résidence ne correspond pas toujours au lieu de vote. Une enquête ethnographique montre la présence continue d’électeurs et d’électrices, de votant·es et d’élu·es non résident·es dans les petites communes de montagne.


Les personnes qui ne résident pas toute l’année dans une commune mais qui y paient des impôts peuvent s’y inscrire sur les listes électorales, voter et être élues. Et elles sont nombreuses à le faire dans les petites communes françaises, en particulier en montagne.

Comment expliquer cette volonté de voter ailleurs que sur son lieu de résidence principale ? Quels débats crée cette présence d’électeurs mobiles ?

En France, il est possible d’être inscrit sur les listes électorales, de voter et d’être candidat ou candidate dans un village dont où l’on ne réside pas. L’Insee définit la résidence principale, celle où l’on est recensé, comme celle dans laquelle on passe le plus de temps. La situation la plus fréquente est de figurer sur les listes électorales de cette commune de résidence principale. Mais le Code électoral prévoit qu’on peut aussi demander à s’inscrire sur les listes électorales d’une commune dans laquelle on est né·e, dans laquelle on a précédemment résidé, dans laquelle vivent nos parents si on a moins de 26 ans, ou dans laquelle on paie des impôts sur une résidence secondaire ou une entreprise, par exemple.

Dans les villages ruraux, et en particulier dans ceux qui comptent de nombreuses résidences secondaires, cette option légale a des effets très concrets.

Enquête ethnographique dans les Alpes-Maritimes

Dans mes travaux, je me suis d’abord intéressée à une vallée montagnarde des Alpes-Maritimes, où les résidences secondaires peuvent représenter jusqu’aux deux tiers des logements dans les plus petits villages. Et ces « résident·es secondaires » ne sont pas indifférents à la vie politique locale : on trouve dans ces villages plus de personnes inscrites sur les listes électorales que de personnes recensées par l’Insee, et même, régulièrement, plus de votes exprimés que de personnes recensées. Ceci est particulièrement fort pour les élections municipales : cela veut dire que les résident·es « secondaires » sont des personnes qui participent à la vie sociale de la commune, qui connaissent personnellement les candidat·es, et qui sont ainsi incitées à participer aux élections autant que les résident·es permanent·es.

Cette incitation à participer commence au moment de s’inscrire sur les listes, en amont de l’élection. Au mois de décembre de l’année précédente (au moment de mon enquête, désormais six semaines avant), les candidat·es aux élections municipales du mois de mars suivant profitent de la période des vacances et des réunions familiales au village d’origine pour tenter de convaincre les personnes attachées au village de s’y inscrire, et d’y voter ou d’y faire une procuration. La campagne se poursuit, au-delà des quelques réunions officielles, dans le cours des rituels sociaux ordinaires liés aux évènements familiaux, naissances, décès, etc. (comme l’a montré Jean-Louis Briquet en Corse) qui dans ce cas ont lieu tant de visu qu’à distance, par téléphone, ou bien pendant les week-ends.

Nombre de ces résident·es secondaires sont en effet présents régulièrement au village. Le caractère montagnard de ces derniers est important : même s’ils ne sont pas très éloignés, « à vol d’oiseau », des grandes villes voisines, le fait que ces trajets aient lieu sur des routes de montagne, où l’on ne peut rouler vite et où les dégâts sont fréquents, empêche ces « originaires » d’être des « pendulaires » qui effectuent le trajet pour aller travailler chaque jour. Plutôt, dans cette vallée, ils et elles partent le lundi matin et reviennent le vendredi soir. À leurs yeux, ils habitent au village.

Une constante depuis le la moitié du XXᵉ siècle

À partir de cette première enquête ethnographique, j’ai élargi la focale temporelle et géographique. Dans cette vallée, la présence d’électeurs et d'électrices « en trop » par rapport aux résident·es recensé·es est une constante depuis la moitié du XXᵉ siècle (et sans doute avant mais l’on ne dispose pas des chiffres). De même, avec Baptiste Coumont, nous avons comparé systématiquement les chiffres du recensement et ceux des listes électorales et constaté que cette extra-inscription concerne toutes les zones de montagne françaises.

Ces résultats ne sont pas très étonnants si on sait que les montagnes sont, structurellement, des lieux de migrations temporaires, adaptées aux spécificités du territoire et du climat. Pendant les mois d’hiver, contraints à l’inactivité, les montagnards descendent occuper des emplois peu qualifiés dans les plaines, et remontent ensuite au village. L’activité pastorale est elle-même structurée par cette mobilité entre différentes altitudes selon les saisons. Les villages de montagne ont donc toujours été composés de personnes mobiles, se considérant comme appartenant au village même sans y être présentes en permanence.

Si aujourd’hui la présence de ces résident·es « secondaires » sur les listes électorales est légale, elle n’est pas sans contestations. Certain·es résident·es permanent·es voient d’un mauvais œil l’influence des « vacanciers » sur les choix politiques de la commune. Les résident·es secondaires sont attaché·es au village précisément parce qu’il constitue une forme de « refuge » par rapport à la ville où elles résident le reste du temps, ils viennent y chercher de l’espace, du calme, de la tranquillité, dans certains cas un lien avec des « traditions » qui prennent la forme de manifestations pendant les week-ends et les mois d’été.

Pour leur part, les permanent·es sont souvent prêt·es à renoncer à une partie du « calme » de leur quotidien en faveur de plus d’activités économiques, de commerces, d’emploi, etc. Et peuvent voir d’un mauvais œil le fait que des citadins, ayant accès à plus de ressources et à de meilleurs emplois, prétendent aussi participer aux choix politiques du village. On peut se demander quelle traduction politique trouvent dans les urnes ces différents rapports au territoire.

Usages non électoraux du vote

Ces pratiques d’inscription sur les listes électorales et de participation aux élections dans son village « d’origine » plutôt que dans son lieu de résidence permanent éclairent aussi l’existence d’usages non électoraux du vote. Voter, ce n’est pas (seulement) exprimer une opinion politique abstraite, rationnelle, séparée du reste de la vie. En France, une série d’enquêtes collectives s’intéresse, depuis 15 ans, au façonnage des pratiques électorales par les relations sociales. Dans mes recherches, je m’intéresse au fait que ces relations sociales n’ont pas nécessairement lieu dans un seul et même endroit.

Les « émigré·es » au sens large, les personnes qui ont changé de pays, mais aussi celles qui ont quitté leur village pour étudier ou occuper de meilleurs emplois, ou encore celles qui continuent de revenir régulièrement dans leur village familial même si elles n’y sont pas nées, peuvent préférer participer à la vie politique de ce lieu investi affectivement. Dans leur cas, le vote sert à manifester cette appartenance sans résidence permanente, et le lieu du vote est au moins aussi important pour les personnes que son contenu.

The Conversation

Lucie Bargel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

28.03.2026 à 13:57

Vendeurs de drogue sur le « darknet » : des entrepreneurs très bien organisés

Camille Roucher, Doctorant contractuel en sciences de l'information et de la communication, Université de Lorraine
Derrière l’imaginaire d’un darknet chaotique, une enquête révèle que les vendeurs de drogue adoptent les codes du commerce légal et se perçoivent en entrepreneurs.
Texte intégral (2015 mots)
Techniques marketing, visibilité, e-réputation... À rebours de l’image d’un darknet obscur où tout serait permis, une enquête révèle un commerce de drogue structuré, similaire aux grandes plateformes de vente en ligne, comme Amazon et Vinted. Color4260/Shutterstock

Une immersion de quatre ans dans le darknet révèle la façon dont les vendeurs de drogue et les administrateurs de marchés noirs parlent de leur activité, à travers des témoignages exclusifs. Loin de la représentation chaotique qui est habituellement faite de cette partie invisible d’Internet, ils se décrivent comme des entrepreneurs et démontrent le caractère ultra organisé du trafic de drogues.


« Je suis un businessman. »

C’est ainsi que Joshua, vendeur de drogues sur le darknet, décrit son activité.

Accessible grâce à des navigateurs anonymisants, comme TOR, le darknet est une partie d’Internet invisible aux moteurs de recherche classiques. L’anonymat qu’il offre permet d’accéder à des services non censurés, parfois illégaux. Longtemps décrit comme un espace anarchique, qui serait empreint de violence et hors de tout contrôle, il bénéficie depuis peu d’un intérêt nouveau et plus nuancé de la part des médias.

Aujourd’hui encore, il est majoritairement connu pour ses marchés clandestins de hack (vol de données), de drogues et d’armes.

Après avoir mené une enquête en immersion pendant quatre ans sur ces marchés noirs, ils apparaissent comme étant très structurés. Et l’imagerie utilisée par les trafiquants ressemble moins à celle du crime qu’à celle du monde de l’entreprise. Comprendre que le commerce de drogue sur le darknet mime les aspects d’entreprises légales offre des perspectives inédites pour réfléchir à la régulation et à la prévention des comportements numériques à risques.

Par souci de confidentialité, les identités des témoins ont été modifiées.

Parler de clients, de qualité et de réputation

L’attention portée aux clients et à leur satisfaction est au cœur de l’activité des vendeurs sur le darknet.

Travis témoigne de sa stratégie de vente en expliquant :

« J’essaie d’offrir la meilleure expérience possible aux clients potentiels et à leurs parties prenantes, y compris leur famille et leurs amis. »

Lorsque Travis emploie ces mots pour décrire son activité sur le darknet, il mobilise un vocabulaire issu du marketing ou du management. Rien, dans cette formulation, ne renvoie explicitement à l’illégalité de son activité. Il est question d’« expérience client », de « parties prenantes », de satisfaction et de réputation.

Sur le darknet, les vendeurs parlent régulièrement de leurs clients, de la qualité des produits proposés et de leur réputation. Ces éléments sont centraux, car les plateformes reposent sur les mêmes systèmes d’évaluation publics qu’eBay ou Amazon. Les acheteurs laissent des notes et des commentaires, parfois de façon très détaillée. Ces avis conditionnent les algorithmes des marchés, chargés de mettre en avant les meilleurs vendeurs et leurs produits.

Plus encore que l’argent, la réputation est une ressource essentielle pour les vendeurs. Ils la soignent par leur efficacité, leur service client et par le soin accordé en amont et en aval de l’acte d’achat.

Interrogé sur ses pratiques d’achat de drogue, James explique :

« En fin de compte, tout repose sur les avis laissés aux vendeurs. »

Sur ces plateformes, chaque transaction donne lieu à une évaluation publique, qui fonctionne comme un indicateur de fiabilité. Ces notes orientent les choix des acheteurs. Mais surtout, elles conditionnent directement le positionnement des vendeurs dans les résultats de recherche et leur capacité à attirer de nouveaux clients. Une succession d’avis négatifs peut entraîner une perte rapide de crédibilité et une exclusion de la plateforme. Cette logique s’accompagne donc d’un véritable travail de mise en visibilité.

La publicité pour repousser les frontières du marché

« Forums, publicités payantes, tous les outils à notre disposition », explique John.

Ancien dealer de rue, il décrit un univers très différent de celui qu’il a connu auparavant. Là où le deal de rue repose sur un territoire, des relations de proximité et parfois de violence, le darknet impose d’autres règles. La concurrence y est forte, internationale mais sans territoire à gouverner. Pour exister, les vendeurs doivent apprendre à se démarquer autrement.

Dans ce contexte, il n’est plus question d’appartenance à un groupe ou de contrôle d’un espace. Les vendeurs maîtrisent des outils de visibilité (bannières publicitaires, jeux-concours, échantillons gratuits), comprennent les enjeux d’image de marque et cherchent à se différencier dans un environnement saturé d’offres.

Le trafic se raconte alors moins comme une activité clandestine violente que comme un marché concurrentiel, structuré par des algorithmes et des outils familiers au commerce en ligne. En effet, le darknet attire à la fois un public déjà familier du trafic et de nouveaux entrants, parfois issus d’autres milieux, qui apportent ou acquièrent progressivement des connaissances en marketing pour réussir sur ces plateformes. Cette adaptation répond aussi aux attentes d’un public exigeant, qui compare la qualité du service à celle des sites de commerce en ligne, comme Amazon.

Administrer, arbitrer, maintenir l’ordre des marchés

Les marchés de drogues sur le darknet ne reposent pas uniquement sur l’activité des vendeurs et des acheteurs. En arrière-plan, des administrateurs, souvent les créateurs mêmes des plateformes, en assurent la gestion en continu. Tandis que des modérateurs, recrutés par ces responsables, veillent au respect des règles et au traitement des litiges entre acheteurs et vendeurs, en échange d’un pourcentage sur les transactions.

Andrew, créateur et administrateur d’un marché de drogue international, offre un témoignage exclusif sur les missions qui lui incombent.

« Je développe les marchés, je paie les serveurs, je satisfais les utilisateurs et les fournisseurs, je veille à ce que le marché ne soit pas paralysé par des attaques DDoS, je veille à la sécurité des utilisateurs, à la mienne et à celle des modérateurs à tout moment, et je mets fin aux activités des escrocs. »

Lors de nos échanges, il estime consacrer 70 % de son quotidien à s’occuper de la plateforme de vente qu’il administre. Ses tâches (surveillance technique du site, résolution des litiges entre utilisateurs, vérification des vendeurs ou suppression d’annonces frauduleuses) montrent que la gestion d’une plateforme illégale repose sur un travail continu, routinier et souvent chronophage.

La médiation de conflits constitue également une part importante de cette activité. Les acheteurs peuvent, par exemple, déposer une réclamation via l’interface du site lorsqu’un colis n’est pas reçu ou qu’il est jugé non conforme à la description et aux images de présentation. Dans ce cas, les modérateurs examinent les preuves fournies (photos, captures d’écran, numéro de suivi) et décident, selon les règles de la plateforme, d’un remboursement ou du rejet de la plainte. Ces arbitrages peuvent conduire à des avertissements, voire à l’exclusion de vendeurs jugés non conformes aux règles. Tout comme les gestionnaires de plateformes légales, comme Airbnb ou Vinted, les modérateurs s’assurent du service client et s’interposent pour veiller au bon comportement de chacun.

Démystifier l’image du darknet

Les discours recueillis auprès des vendeurs et des administrateurs montrent que le darknet est un univers codifié, où les individus qui s’y retrouvent mobilisent un langage ordinaire, emprunté au commerce et à l’entreprise. Ils organisent leur activité de manière méthodique et prétendent accorder beaucoup d’attention à la qualité des produits, à la réputation et à la satisfaction des clients. Les transactions s’accompagnent de procédures, de suivis et de cadres qui structurent les marchés et encadrent les interactions, même si l’ensemble reste illégal.

Cet écart entre l’image publique et les pratiques observées souligne la richesse et la complexité des marchés du darknet, à l’image des individus très divers qui les occupent. Certains expliquent être des pères de famille, d’autres d’anciens vendeurs de rue reconvertis en ligne, d’autres encore des étudiants menant des vies ordinaires. Plus encore, il révèle un univers à l’apparence assez normale, derrière l’illégalité. L’environnement numérique supprime la violence physique caractéristique du trafic de rue. Et, même si des tensions peuvent exister sur le darknet, elles passent par des sanctions virtuelles plutôt que par des représailles directes.

Un écart marqué avec les représentations dominantes du darknet

Observer et relayer la manière dont les vendeurs parlent de leur activité permet de mieux comprendre le fonctionnement des marchés numériques illégaux, jusqu’alors plutôt étudiés a posteriori de leur fermeture. L’attention que les vendeurs portent à leur réputation, aux évaluations et à la satisfaction des clients révèle des mécanismes de confiance et de coordination qui échappent aux analyses simplifiées du darknet comme un espace dénué de règles. Prendre au sérieux ces voix, encore très rarement interrogées, vise à enrichir la réflexion publique et politique. Mettre en évidence la manière dont ces acteurs adoptent des pratiques entrepreneuriales permet d’affiner les politiques publiques, en révélant les leviers concrets de leur activité. Une telle compréhension ouvre la voie à des interventions plus adaptées, ciblant les conditions de fonctionnement du marché lui-même.

Sur le darknet, le trafic de drogue n’a donc plus grand rapport avec le trafic de rue traditionnel. Les vendeurs se perçoivent comme des entrepreneurs ou des hommes d’affaires.

Cette posture reflète une tendance générale observée dans la société contemporaine, où les individus tendent à se concevoir comme des microentreprises, organisant leur travail, leur réputation et leurs relations comme autant de ressources à optimiser. Ce faisant, les vendeurs du darknet sont parvenus à transposer la culture et les tactiques du commerce légal, modifiant en profondeur la façon dont les produits illégaux se vendent par le biais du numérique.

The Conversation

Camille Roucher ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

28.03.2026 à 11:02

Donald Trump incarne le « théorème du dictateur » du prix Nobel d’économie Kenneth Arrow

Patrick Mardellat, Professeur des universités en sciences économiques, Sciences Po Lille
Comment concevoir un système de vote respectant les préférences de chacun et la justice ? Pour l’économiste Kenneth Arrow, la solution peut se trouver entre les mains d’un dictateur. Paradoxal, non ?
Texte intégral (2026 mots)
Donald Trump pourrait-il être le président des États-Unis utilitariste cherchant le plus grand bonheur pour le plus grand nombre ? AntonWatman/Shutterstock

Kenneth Arrow est un économiste récompensé en 1972 par le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. À travers le théorème d’impossibilité, ou « théorème du dictateur », il souligne l’impossibilité de concevoir un système de vote (ou de décision collective) parfait respectant les préférences de chacun et la justice… à moins qu’une seule personne n’impose ses choix à tous. Une illustration de la démocratie des États-Unis à l’ère de Donald Trump ?


Dans ce qu’il reste de démocraties libérales dans le monde, les opinions publiques sont sidérées par le spectacle de la politique que mène Donald Trump depuis la Maison-Blanche et Mar-a-Lago. Le président de la plus ancienne démocratie au monde semble n’avoir d’autre boussole que ses préférences du moment, que seule l’opposition d’un rapport de force défavorable semble pouvoir arrêter.

La surprise et la crainte que suscite cette politique erratique tiennent en grande part au fait que le processus d’élection démocratique a été respecté. Le président exerce son second mandat en toute légitimité ; il n’est pas parvenu à la fonction suprême par un coup de force.

Comment comprendre que les électeurs d’une des nations les plus riches et prospères, mais aussi parmi les plus éduqués au monde, aient pu confier leur souveraineté à un homme qui aujourd’hui piétine les principes sur lesquels cette souveraineté du peuple américain repose ? Comment nommer et expliquer le phénomène que représente Donald Trump, et qui menace bien d’autres démocraties, y compris en Europe ?

Détour par l’économie avec le théorème du dictateur de Kenneth Arrow, chercheur récompensé en 1972 par le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel.

Démocratie illibérale

Pour qualifier ce phénomène, il est courant d’invoquer l’illibéralisme, ou de parler de « démocratie illibérale », expression que l’on doit au politologue états-unien Fareed Zakaria – dont se réclament Viktor Orban et ses émules, au nombre desquels il faut compter Donald Trump.

Alors que la démocratie a pendant plus d’un siècle été associée au libéralisme politique – élections libres, séparation des pouvoirs, liberté d’expression, etc. –, dessinant les contours de ce que l’on pourrait appeler un constitutionnalisme libéral, décrit par le philosophe Bernard Manin, ce qui nous frappe aujourd’hui c’est que démocratie et constitutionnalisme libéral peuvent diverger.

La démocratie ne garantit pas les vertus du libéralisme politique, elle peut s’exercer à son encontre en contestant l’indépendance de la justice, en affaiblissant les contre-pouvoirs, en réduisant les libertés universitaires et de la presse.

Capitalisme, utilitarisme et démocratie

Kenneth Arrow (1921-2017) Wikimedia commons

Ce qui manque dans ce tableau, c’est le rôle joué par l’économie. Pour comprendre le phénomène Donald Trump et ses avatars, il faut combiner l’éthique utilitariste qui guide nos gouvernants, l’économie capitaliste qui court après l’enrichissement, et la démocratie qui au sens le plus restreint est une procédure de sélection des dirigeants politiques.

Capitalisme, utilitarisme et démocratie, voilà la devise de cet ordre qui a été promu après la Seconde Guerre mondiale.

Le capitalisme, avec son économie de marché, promettait la prospérité de masse rappelée par Edmund Phelps, lauréat 2006 du prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. L’utilitarisme mettait en avant le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. « Les actions sont bonnes ou sont mauvaises dans la mesure où elles tendent à accroître le bonheur, ou à produire le contraire du bonheur », souligne John Stuart Mill en 1863. La démocratie proposait des règles équitables et rationnelles de sélection des dirigeants pour conduire cette politique utilitariste dans le respect du pluralisme des préférences.

Les sciences économiques et politiques, qui se sont scindées en deux au cours du vingtième siècle (on parlait d’économie politique depuis le XVIIe siècle), ont produit des discours et des fictions théoriques pour promouvoir cette architecture sociétale ayant vu le jour dans les années 1950.

Théorème du dictateur

Avec la domination du modèle américain sur le « monde libre », socle à l’idéal européen, l’économiste Kenneth Arrow formule son théorème d’impossibilité en 1951. L’éthique utilitariste, promouvant le bien-être maximal, ne peut servir de fondement moral du capitalisme et d’horizon d’une politique démocratique. Il met en garde la communauté des économistes et des politistes sur les illusions d’un tel pari.


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Le paradoxe de Kenneth Arrow : il est impossible d’avoir une procédure collective de classement de la répartition (ou de production) des richesses au niveau politique respectant les préférences individuelles.

L’envers de ce théorème d’impossibilité est un théorème d’existence, connu également comme le « théorème du dictateur ». Une telle procédure n’est possible que si les préférences d’un dictateur s’imposent dans le choix collectif, quelles que soient les préférences individuelles. Une alternative est que ce choix soit imposé par l’appel à la tradition ou à l’unanimité autour d’un dogme (la domination, dans la démonstration de Kenneth Arrow).

Bien-être imposé ou dictatorial

Ce théorème est dévastateur pour l’ambition politico-économique dont les États-Unis s’étaient fait le porte-étendard dans le monde libre. Pour citer Kenneth Arrow, « le mécanisme de marché ne peut donner un choix rationnel » et « l’idéologie de la souveraineté de l’électeur est incompatible avec celle de la rationalité collective ». Il résume sa découverte à la fin de l’ouvrage par ces mots :

« La seule fonction de bien-être collectif possible est soit imposée, soit dictatoriale. »

À partir de 1963, Kenneth Arrow, plutôt que de parler de fonction de bien-être collectif, parlera de constitution pour désigner « le processus de détermination d’un ordre collectif ou d’une fonction de choix à partir des ordres individuels ».

Ce à quoi nous assistons aujourd’hui avec le trumpisme, c’est l’illustration et la vérification du paradoxe de Kenneth Arrow. Les règles démocratiques d’une élection libre ont été respectées et ont porté au pouvoir Donald Trump. Celui-ci, une fois aux commandes, fait passer ses préférences individuelles pour les préférences collectives. Il impose ses vues sur l’immigration, le commerce international ou l’environnement, dans le mépris des préférences des électeurs états-uniens et de nombreux citoyens du monde.

Se protéger du despotisme

Certes, des électeurs de Trump lui restent encore fidèles et peuvent avoir l’illusion que leurs préférences personnelles sont entendues. La campagne électorale et les réseaux sociaux ont permis au président des États-Unis d’imposer ses propres préférences comme étant celles de son électorat, qui pour une part d’entre eux se rendent compte qu’ils ont été trompés. Les citoyens états-uniens sont sommés de se replier sur leurs intérêts privés, sur l’amélioration de leur sort matériel, en dehors de la politique, et le despote peut quant à lui imposer ses choix auxquels tous doivent se plier.

À la suite des travaux de Kenneth Arrow, les économistes et les philosophes politiques ont délaissé la question fondamentale qu’il pose : capitalisme et démocratie libérale ne peuvent être associés sur la base de l’éthique utilitariste, qui fait de la maximisation du bonheur le but de toute politique. Cette idée de bonheur, une idée nouvelle selon le révolutionnaire français Saint-Just, ne peut à elle seule intégrer les choix rationnels des individus dans une fonction de bien-être collectif.

Sur cette base, l’horizon politique du maximum de bien-être pour le plus grand nombre ne peut être le ciment par lequel capitalisme et démocratie peuvent devenir compatibles. Il n’y a pas d’éthique propre à l’enrichissement qui puisse nous protéger du despotisme.

The Conversation

Patrick Mardellat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

27.03.2026 à 14:22

Comment réformer la nomination du président de la Cour des comptes ?

Éric Pichet, Professeur et directeur du Mastère Spécialisé Patrimoine et Immobilier, Kedge Business School
Le déport d’Amélie de Montchalin n’épuise pas complètement la question de la gouvernance et des nominations à la tête de la Cour des comptes. Une institution née au Moyen-Âge.
Texte intégral (1871 mots)

Après une nomination contestée à la présidence de la Cour des comptes, Amélie de Montchalin a indiqué qu’elle n’interviendrait pas sur les budgets à l’élaboration desquels elle a participé comme membre du Gouvernement. Au-delà de cet épisode, la question de la nomination du président et de la gouvernance de cette institution, créée au Moyen-Âge, est posée.


Mercredi 25 mars, Amélie de Montchalin, nommée première présidente de la Cour des comptes par le président de la République le 23 février dernier, annonce qu’elle ne participera pas aux débats de la Cour sur les budgets publics 2025 et 2026 dont elle fut partie prenante.

De fait, sa nomination à la tête d’une institution chargée d’évaluer la bonne gestion des finances publiques soulève d’importantes questions de gouvernance publique au moment où l’État de droit est attaqué de toutes parts dans les pays démocratiques.

Une des plus anciennes institutions françaises

L’origine de la Cour des comptes remonte à l’ordonnance royale de Vivier-en-Brie promulguée en 1320 par Philippe V Le Long. Le principe cardinal de l’inamovibilité des magistrats qui la composent remonte également à l’Ancien Régime, et, plus précisément, à une autre ordonnance de Louis XI prise en 1467. Après les bouleversements de la Révolution, Napoléon lui donne sa forme actuelle par la loi du 16 septembre 1807. La Cour devient un organe indépendant du pouvoir exécutif avec pour mission principale de contrôler rigoureusement et de sanctionner si nécessaire les agents qui manipulent des fonds publics. Depuis, elle assure l’effectivité de l’article 15 de la Déclaration des droits de l’homme du 26 août 1789 :

« La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration. »

Un outil de contrôle démocratique

Le périmètre de ses missions s’est progressivement élargi au fil du temps avec l’accroissement, la diversité et la complexité de la sphère publique. Aujourd’hui, elle est la tête de pont d’un réseau comprenant les vingt-six cours des comptes régionales (dont quinze en métropole) qui continuent de contrôler et de sanctionner si nécessaire les irrégularités des agents publics et, plus globalement, tous les organismes qui perçoivent des fonds publics.


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La Cour est surtout connue du grand public pour son rapport annuel qui dénonce avec constance les gaspillages publics comme le fiasco du projet informatique obligeant les propriétaires immobiliers à déclarer leurs biens dans la précipitation pour un coût de 1,3 milliard soit… cent fois plus que le coût estimé. Mais ce sont surtout ses attributions de certification des comptes de l’État depuis 2001 et d’assistance du Parlement gravée dans le marbre de l’article 47-2 de la Constitution depuis 2008 qui en font un pilier essentiel du contrôle démocratique.

200 magistrats inamovibles

La principale voie de recrutement des quelque 200 magistrats inamovibles de la Cour se fait sur concours selon le classement de sortie de l’Institut national du service public (ex ENA) comme pour les magistrats du Conseil d’État. Cela garantit un haut niveau intellectuel. Elle sert d’ailleurs de douillet camp de base aux ambitieux qui délaissent rapidement la maison de la rue Cambon pour entamer une carrière politique à l’instar de François Hollande qui avait benoîtement avoué ce privilège exorbitant alors qu’il était président.

Pour diversifier un corps qui risque de devenir trop monolithique, deux autres voies d’accès existent. La première, marginale, dite au tour extérieur et prévue par les textes, concerne des profils expérimentés et suit une procédure formalisée. La seconde, exceptionnelle, dite nomination hors tour, est à la discrétion du président de la République. C’est cette procédure qui a été mise en œuvre pour la nomination d’Amélie de Montchalin, comme cela avait déjà été le cas par exemple pour Najad Vallaud Belkacem, une ex-ministre de l’Éducation.

Un président Primus inter pares

Si le premier président n’a pas de pouvoir juridictionnel supérieur aux autres magistrats car les décisions sont toujours collégiales, il organise le travail de la Cour, en fixe les priorités de contrôle et en supervise les activités administratives.

Son pouvoir d’influence s’étend en interne à la validation des rapports et surtout dans les relations qu’il entretient avec le Gouvernement et le Parlement et plus généralement par ses interventions (récurrentes sous le dernier mandat) dans les médias.

Des nominations de plus en plus politiques

Historiquement, le premier président de la Cour de comptes était issu du sérail mais depuis une quarantaine d’années les nominations sont devenues exclusivement politiques. En effet, après Jean Rosenwald (1982-1983) qui avait fait toute sa carrière à la Cour, les nominations d’hommes politiques aux compétences budgétaires très disparates se sont succédé à l’exception de François Logerot (2001 à 2004).

Si le père de la loi organique relative aux lois de finances de 2001 Didier Migaud (2010-2020) est un expert reconnu des finances publiques, les compétences de Pierre Joxe (1993-2001) et de Philippe Seguin (2004-2010) sont bien modestes. Le dernier président, Pierre Moscovici (2020-2025) s’est surtout illustré par une responsabilité directe dans la dérive des comptes publics comme ministre de l’Économie et des finances (2012-2014) puis indirecte, mais réelle, en refusant de sanctionner le non respect du pacte de stabilité et de la croissance par la France comme commissaire européen aux affaires économiques et monétaires (2014-2019). Dans ce contexte, la nomination d’Amélie de Montchalin loin d’être une rupture, ne fait qu’exacerber une tendance de fond.

Politisation et conflits d’intérêts

La politisation de l’institution, dénoncée avec force par les oppositions (RN et LFI) au moment de sa nomination, est paradoxalement un risque marginal car l’histoire nous rappelle sans cesse la pérennité du mot de Louis XIV :

« Toutes les fois que je donne une place vacante, je fais cent mécontents et un ingrat ».

On l’a encore vu avec Pierre Moscovici qui s’est mué dès sa nomination en féroce contempteur de la dérive des comptes pour marquer son indépendance vis-à-vis du pouvoir exécutif.

LCP Mai 2024.

Plus problématique est bien sûr le conflit d’intérêts patent d’Amélie de Montchalin ou de son prédécesseur qui ont chacun participé directement à l’élaboration des politiques budgétaires peu efficaces qu’ils devaient et doivent encore évaluer. En l’espèce, le simple soupçon d’un manque d’impartialité suffit à fragiliser la crédibilité de l’institution. Or, la légitimité de la Cour des comptes repose précisément sur la confiance démocratique qu’elle inspire.

Deux types de solutions

Deux types de propositions simples pourraient être appliquées pour améliorer la gouvernance de la vieille dame de la rue Cambon :

  • un recrutement uniquement interne,

  • un recrutement externe mieux contrôlé.

Dans tous les cas, il serait sage d’aligner la durée du mandat de Premier président sur celle des membres du Conseil constitutionnel, soit 9 ans. Aujourd’hui, Amélie de Monchalin, âgée de 40 ans, pourrait se maintenir en poste pendant… 27 ans.

Au nom de la compétence, une procédure de recrutement interne pourrait aisément s’inspirer des deux autres hautes juridictions. Ainsi le Vice-président du Conseil d’État est nécessairement choisi parmi les membres les plus expérimentés du corps ((le président de la république n’en est plus le président c’est le vice-président qui en assure la présidence). Quant au premier président de la Cour de cassation, il est nommé par le président de la République française, sur proposition du Conseil supérieur de la magistrature. Ce processus garantit l’indépendance et la légitimité de la nomination, conformément à l’organisation judiciaire française.

Une période de vacuité

Au nom de la visibilité de l’institution, une procédure de recrutement externe serait fondée sur deux principes. Le premier imposerait une période de vacuité de quelques années entre des fonctions politiques et des fonctions de contrôle, évitant ainsi les conflits d’intérêts sans s’interdire de nommer des personnalités compétentes en finances publiques.

Le second renforcerait le rôle du Parlement dans les nominations sur le modèle existant pour les membres du Conseil constitutionnel et des autorités administratives indépendantes. Ainsi depuis la réforme constitutionnelle de 2008 l’article 13 de la Constitution restreint le pouvoir de nomination du président de la République qui ne peut procéder à ces nominations lorsque l’addition des votes négatifs dans chaque commission permanente de l’Assemblée et du Sénat représente au moins trois cinquièmes des suffrages exprimés. C’est ainsi que la nomination de Richard Ferrand s’est jouée à une voix en commission des finances de l’Assemblée nationale le 19 février 2005.

The Conversation

Éric Pichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

26.03.2026 à 15:43

Contrôle coercitif : pourquoi ce concept transforme l’appréhension des violences faites aux femmes et aux enfants

Andreea Gruev-Vintila, Maîtresse de conférences HDR en psychologie sociale, spécialiste de la violence conjugale/contrôle coercitif, Université Paris Nanterre
Le « contrôle coercitif » désigne un schéma de comportements qui prive les victimes de leurs droits et de leurs ressources. Ce concept permet de mieux combattre les violences faites aux femmes et aux enfants.
Texte intégral (1772 mots)

Le « contrôle coercitif » désigne un schéma global de comportements, avec ou sans violences physiques, par lequel un agresseur conjugal, quasi exclusivement un homme, restreint les droits, les libertés et les ressources de la victime, le plus souvent une femme, au détriment indissociable des enfants. Ce terme permet de nommer des situations longtemps indicibles faute de mots pour les désigner. Ce faisant, il devient un outil de connaissance et un levier de justice dans la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants.


Ces dernières décennies, plusieurs pays ont reconnu les limites des approches traditionnelles de la violence conjugale, qui la réduisent à une série d’actes d’agression ou de « conflits » de couple devenus houleux. Ils ont opté pour une approche fondée sur le modèle du « contrôle coercitif ».

Cette approche révèle la violence conjugale comme une captivité : un schéma global de comportements visant à restreindre les droits et les ressources des victimes, le plus souvent des femmes, particulièrement des mères, pour obtenir leur obéissance.

Evan Stark, travailleur sociojudiciaire et professeur à Rutgers University (États-Unis), constate dans le livre Coercive Control: How Men Entrap Women in Personal Lives (2007), qui a propulsé le concept, que 75 % des arrestations pour violence physique concernent des agressions s’inscrivant presque toujours dans un ensemble d’autres comportements.

Captivité invisible

L’ouvrage le Contrôle coercitif. Au cœur de la violence conjugale (2023), premier livre en français consacré à ce concept, décrit ce schéma de comportements – isolement, surveillance, intimidation, privation de droits et de ressources, dénigrement, menaces, contrôle économique, administration de la peur avec ou sans violence physique, instrumentalisation des enfants et des procédures judiciaires.

Ce concept rompt avec la vision fragmentée de la violence conjugale comme enchaînement d’« actes » ou de « conflit », pour l’appréhender comme une stratégie globale de mise en captivité invisible au sein du couple et de la famille, comparable, par ses tactiques et ses effets, au contrôle des prisonniers de guerre, des otages, des membres de sectes.

Le contrôle coercitif atteint l’autonomie, la dignité, la capacité d’agir et la sécurité des victimes. Ses effets sont souvent durables et dévastateurs : peur paralysante, subordination, appauvrissement, sabotage du lien mère-enfant, dégradation de la santé, mort à petit feu, tentatives de suicide ou meurtre.

Un comportement quasi exclusivement masculin

Le contrôle coercitif est une « conduite calculée et malveillante, déployée quasi-exclusivement par des hommes pour dominer une femme » (Stark, 2007) : en Angleterre et au Pays de Galles, qui l’ont incriminé en 2015, 832 des 853 personnes condamnées en 2024 pour contrôle coercitif étaient des hommes, soit 97,5 %.

Le contrôle coercitif des hommes sur les femmes est un précurseur majeur des féminicides, des suicides provoqués, des homicides d’enfants et des violences faites aux enfants hors zone de guerre. Même en l’absence d’hostilité envers les enfants, il les affecte pleinement, qu’ils soient directement ciblés ou « seulement » témoins de ce qui est fait à leur mère. Le risque pour les enfants est déchiffrable à l’aune du contrôle coercitif exercé sur la mère.

Les données montrent que 87 % des affaires portées devant les juges aux affaires familiales au Royaume-Uni et 83 % en Australie comportent des éléments de violence domestique/contrôle coercitif.

En France, sur le quart de million de personnes ayant déposé plainte pour violence conjugale (ministère de l’intérieur, 2024), 84 % des victimes sont des femmes (85 % des mis en cause sont des hommes), et 82 % des femmes victimes ont des enfants. Le Haut Conseil à l’égalité estimait en 2021 que 398 310 enfants en sont covictimes.

Origine et évolution conceptuelle

L’histoire du terme n’est pas au départ pas conjugale. Dès 1956-1957, Albert Biderman, sociologue militaire, décrit les méthodes coercitives utilisées pour obtenir la soumission des prisonniers de guerre américains pendant la guerre de Corée : isolement, épuisement, privations, menaces, démonstration de toute-puissance. Il montre que c’est le cumul de ces méthodes, et non une vulnérabilité des victimes, qui permet d’obtenir l’obéissance.

En 1992, Judith Herman, professeure de psychiatrie à Harvard University, montre que la répétition prolongée de tels comportements, subis dans un contexte de captivité (camps, régimes totalitaires, violence conjugale, violences sexuelles incestueuses), produit un trouble de stress post-traumatique complexe.

Les recherches féministes déplacent aussi la focale. Cette perspective, restructurée par Evan Stark, révèle la violence conjugale comme une captivité, une privation de ressources nécessaires au développement de la personne y compris en tant que citoyenne : une violence sociale.

Un changement de paradigme

La notion a, depuis, fait son chemin. Ainsi, la directive européenne 2024/1385 du 14 mai 2024 sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et contre la violence domestique, nomme le contrôle coercitif. Il est au cœur des rapports parlementaires Chandler-Vérien (2023) et Josso-Guillotin (2025), d’une jurisprudence française et européenne, de formations des magistrats, d’une proposition de loi qui étend la protection aux enfants, d’une priorité de politique civile, du rapport « À vif » visant à guider la politique judiciaire en la matière, du premier rapport d’évaluation thématique de la France par le Groupe d’experts sur la lutte contre la violence à l’égard des femmes et la violence domestique (2025).


À lire aussi : Juger les violences conjugales : une audience historique sur le contrôle coercitif en France


Ce changement de paradigme a des implications normatives majeures. Dans des systèmes juridiques et des pratiques professionnelles encore largement organisés autour de l’idée de conflit conjugal entre parties égales, il met au jour l’illusion d’une symétrie là où l’un des partenaires dispose d’un arsenal structurel de ressources – contrôle économique, social, surveillance numérique, instrumentalisation du déficit des procédures et de formation des professionnels – qui fausse jusqu’à l’accès effectif au droit.

Dans ce contexte, le contrôle coercitif n’est pas un simple choix terminologique, mais le nom d’un crime contre la liberté et les droits humains commis majoritairement contre des femmes, spécifiquement contre des mères, indissociablement contre des enfants, perpétré au sein de la famille et longtemps rendu indicible faute de mots.

Il devient à la fois outil de connaissance et levier de justice. Il permet de penser ensemble la prévention, la protection des victimes adultes et enfants, la poursuite et la responsabilisation des auteurs, et des politiques coordonnées –c’est-à-dire les quatre piliers de la convention d’Istanbul.


La série « L’envers des mots » est réalisée avec le soutien de la délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture.

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Membre du HCE depuis juin 2025

25.03.2026 à 15:27

Discriminations anti-musulmans : ce que révèle la défenseure des droits

Haoues Seniguer, Professeur associé, Sciences Po Lyon, laboratoire Triangle, ENS de Lyon; Université Paul Valéry – Montpellier III
La défenseure des droits Claire Hédon relève que les discriminations sont le plus souvent rapportées par les personnes musulmanes (34 % contre 19 % pour les autres religions, dont le judaïsme).
Texte intégral (1844 mots)

La défenseure des droits Claire Hédon a fait paraître, fin 2025, un rapport sur les discriminations fondées sur la religion. Celui-ci étaye et objective, à partir de témoignages, de commentaires circonstanciés et légalement fondés, des discriminations qui affectent des personnes en raison d’une appartenance avérée ou présumée à l’islam.


Le rapport de la défenseure des droits Claire Hédon constitue une contribution importante pour documenter la réalité de l’islamophobie en France. La défenseure relève :

« La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s’observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d’entre elles) que par les personnes se déclarant d’une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion). »

La focalisation sur le voile islamique

Le rapport propose à cet effet une analyse juridique des réclamations de personnes s’estimant en être victimes. De telles discriminations oscillent entre stéréotypes de différentes espèces, et interprétations abusives du principe laïque.

Le voile, qui fait l’objet depuis plus de trois décennies d’une focalisation médiatique et politique, est le principal motif occasionnant des situations litigieuses. La défenseure souligne une « surreprésentation des femmes musulmanes portant le voile dans les saisines ». Ainsi 31 % des saisines du défenseur proviennent de femmes musulmanes contre 9 % pour les hommes musulmans.

La défenseure cite, par exemple, l’expérience d’une maman voilée désireuse d’accompagner la classe de sa fille scolarisée en CE2. Cette dernière se vit opposer une fin de non-recevoir par l’institutrice au motif qu’elle aurait été en charge d’un groupe d’élèves et qu’à ce titre il lui aurait été impossible, à cause de « la loi de la laïcité » : une lecture à l’évidence erronée de la loi du 15 mars 2004, qui ne s’applique qu’aux seuls élèves.

D’autres situations sont rapportées, avec une interprétation tout aussi infondée de ladite loi : des diplômées sont « interdites d’accès à la cérémonie de remise de leur diplôme », alors même que les anciens élèves et éventuels futurs étudiants ne sont pas soumis à l’obligation de neutralité. D’autres cas font état de discriminations dans l’enseignement supérieur pour port du foulard, pourtant tout à fait licite dans ce cadre. Et que certains partis et personnalités voudraient envers et contre tout absolument proscrire.

Plus préjudiciables encore sont les discriminations émanant de fonctionnaires ou d’autorités dépositaires de la force publique, censées connaître la loi, ses domaines d’application et faire montre d’exemplarité : un maire refusa la tenue, par une femme revêtue d’un voile, d’un stand sur un marché de Noël communal, l’astreignant à un devoir de neutralité, abusif en l’espèce, dans la mesure où il ne s’agissait pas d’une mission de service public. À ce titre, il est permis de dire que les femmes voilées sont exposées « à un harcèlement moral discriminatoire » jusques et y compris sur leurs lieux de travail.

Discriminations au travail

Les personnes de confession musulmane rencontrent aussi des difficultés d’insertion professionnelle particulières. Il ressort du rapport que lorsqu’elles travaillent, ces dernières occupent « moins souvent » des positions « qualifiées » (12 % de cadre et 22 % d’intermédiaire) ; elles sont « souvent employées » (36 %) ou ouvrières (30 %), « professions exposées à une forte rotation de main-d’œuvre ». Pour ce qui est du secteur privé, sur des postes à contrat précaires, 27 % de ceux qui les occupent sont musulmans « contre 13 % parmi ceux de confession chrétienne ou 16 % de ceux sans religion ». Le niveau de discriminations éprouvées « dans le déroulement de carrière » est plus prégnant chez les femmes que chez les hommes de confession islamique.

Autre cas emblématique de ce soupçon construit et perpétué cette fois-ci par de grands commis de l’État : un individu s’est vu empêché de candidater à un emploi de policier adjoint « en raison d’une marque sur le front (dermatose dévotionnelle appelée « tabaâ »), conséquence de sa pratique assidue de la prière musulmane », et qui est en outre généralement involontaire. Pour justifier une telle mesure, le préfet évoqua à la fois la crainte « d’un risque de radicalisation » et de non-respect des obligations de neutralité et de laïcité si le candidat devait être recruté.

Les situations de discrimination, est-il également précisé, touchent aussi bien le secteur public que le secteur privé ; il est même question d’un harcèlement « d’ambiance » qui traduit un doute ou un soupçon exacerbé sur des personnes physiquement assimilées à l’islam, comme ces « blagues répétées sur la religion » d’un salarié, lors de réunions de travail, « en raison de ses convictions religieuses », du colportage de rumeurs à son sujet, etc. C’est ce que l’on pourrait qualifier d’expression manifeste d’une culture du soupçon, avec le prétexte des violences djihadistes ou islamistes pour en légitimer le bien-fondé. La visibilité musulmane en serait soit un signe avant-coureur, soit un symptôme.

Quels sont les ressorts de ces discriminations ?

Un tel rapport est l’occasion de s’interroger plus avant sur les ressorts de ces discriminations religieuse ou ethnoreligieuse, en relevant certaines analogies, impérativement prudentes, avec d’autres périodes de l’histoire française.

Aujourd’hui, l’antisémitisme n’a pas disparu et l’islamophobie, ou haine anti-musulmans, l’a rejoint, apparaissant comme un racisme courant, presque banal. Mais à y regarder de près, il semble que les mêmes mécanismes soient à l’œuvre dans les deux cas de racisme, puisqu’il s’agit d’interroger « la légitimité présentielle » des uns et des autres autrement dit leur « francité » ou appartenance au corps des citoyens, à égalité avec les autres.

À la fin du XIXe siècle et au cours du siècle suivant, la République et la laïcisation furent dénoncées par certains comme des forces corruptrices, accusées de dissoudre la nation française et sa prétendue pureté ethnique. Parce qu’elles reposaient sur un principe d’indifférence à la couleur de peau, à l’origine ou à la religion, elles étaient soupçonnées de faciliter la « contamination » du pays par des éléments étrangers ou allogènes – au premier rang desquels les juifs – en leur ouvrant l’accès « aux charges de l’État », comme s’en offusquait notamment Maurice Barrès.

De nos jours, sur les réseaux sociaux et sous la plume de certains leaders d’opinion ou de quelques rares académiques, un fonctionnaire d’État ou un homme politique de type maghrébin, et éventuellement musulman, pourra être facilement soupçonné de faire de « l’entrisme » ou de pratiquer une tactique de « dissimulation » (taqya), en vue de cacher ses véritables intentions séditieuses, au service de l’islam politique.

Entrisme et séparatisme constituent ainsi deux accusations commodes, dans la mesure où elles peuvent directement ou indirectement cibler des musulmans visibles dans l’espace public en faisant l’économie d’un procès en racisme. C’est en ce sens que la stigmatisation à l’égard des musulmans est qualitativement différente de celle qui visait jadis, plus frontalement, les juifs, et ce, de manière on ne peut plus indistincte.

C’est contre la République qu’a pu s’exprimer l’antisémitisme, or, par un retournement extraordinaire, c’est au nom de cette même République et de sa laïcité que l’islamophobie peut se donner libre cours, en prétextant une lutte contre « l’islamisation ».

L’essayiste Renaud Camus offre un bon exemple à la fois d’une migration de l’antisémitisme d’antan vers une islamophobie bon teint par le recours au prétendu « grand remplacement » pour vitupérer « le changement de peuple et de population », dont témoigneraient « des rues entières, des avenues, des quartiers entiers […], d’innombrables rames de métro, des quais de gare, des minarets, des femmes voilées ».

En objectivant de multiples discriminations dans le secteur privé et public, le rapport de la défenseure des droits confirme, de façon décisive, l’existence d’une culture suspicieuse à l’égard des manifestations – réelles ou supposées – d’islamité dans l’espace public. Ce travail doit être prolongé par des analyses historiques et sociologiques plus robustes, notamment par l’approfondissement méticuleux des analogies entre antisémitisme et islamophobie.

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Haoues Seniguer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

24.03.2026 à 17:03

Filmer un procès pour l’histoire : Nuremberg, 80 ans après

Fabien Théofilakis, Maître de conférences, histoire contemporaine, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Moment fondateur pour la justice internationale, ce procès a aussi fait entrer l’image dans le prétoire. Filmer un procès permet-il d’écrire l’histoire ?
Texte intégral (1752 mots)

Du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946, 24 des principaux responsables du régime nazi allemand étaient jugés pour crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité à Nuremberg. Moment fondateur pour la justice internationale, ce procès a aussi fait entrer l’image dans le prétoire, en l’utilisant comme un outil central pour confondre les accusés. Mais l’enregistrement du procès pose un autre enjeu, celui de produire des archives pour l’avenir.


Les lumières s’éteignent dans le prétoire, ce 29 novembre 1945, à Nuremberg (Allemagne). La salle n’est bientôt plus éclairée que par l’écran placé face au public, dans l’axe de la presse, sur lequel sont projetés des films réalisés par les Alliés montrant les atrocités nazies.

Cette scène, qui a contribué à faire naître une mémoire visuelle de ce que l’on n’appelle pas encore la Shoah, constitue l’un des moments forts du film Nuremberg (2025), qui retrace le défi qu’a représenté le Tribunal militaire international (TMI) à travers l’affrontement psychologique entre Hermann Göring et le psychiatre américain Douglas Kelley, chargé par l’armée américaine de déterminer si les dirigeants nazis étaient aptes à être jugés.

Le film la recrée en intégrant les images historiques des camps de concentration, tels Ohrdruf, Dachau ou Bergen-Belsen, devenues depuis des références majeures de la mémoire du nazisme. Ces images montrant des survivants squelettiques et des amas de corps nus eurent un immense impact, comme le donne à voir la production hollywoodienne.

Bande-annonce du film de James Vanderbilt Nuremberg, sorti en 2025.

Mais ce moment spectaculaire n’est pas la seule manière dont le film de James Vanderbilt rappelle le rôle de l’image à Nuremberg et le précédent que ce procès a constitué. Car le procès de Nuremberg, il y a 80 ans, ne s’est pas seulement appuyé sur des documents et des témoignages : il a aussi fait entrer l’image dans le prétoire, posant une question nouvelle : filmer un procès permet-il d’écrire l’histoire ? Quelle valeur accorder à ces images judiciaires ?

Derrière cette interrogation se trouvent plusieurs enjeux : montrer les crimes, produire des archives pour l’avenir, mais aussi comprendre ce que l’image révèle – ou parfois dissimule – de la justice.

Un procès pour l’histoire, des images pour les générations futures

Le procès de Nuremberg (1945-1946) constitue un moment fondateur pour la justice internationale. Pour la première fois, les dirigeants d’un régime sont jugés par un tribunal international ; pour la première fois, les crimes contre la paix, le crime de guerre et les crimes contre l’humanité sont des chefs d’inculpation. Mais ce procès est aussi pensé comme un événement public, comme le souligne la déclaration du procureur Robert H. Jackson en ouverture, le 21 novembre 1945 :

« Les méfaits que nous avons à condamner et à punir font preuve d’une telle vilenie et ont été si nuisibles que la civilisation ne pouvait se permettre de passer outre, parce qu’elle ne pourrait continuer à exister si jamais ils devaient se répéter. […] Ce que ces hommes représentent, nous allons vous le dévoiler avec patience et modération, nous allons vous donner des preuves irréfutables des actes inqualifiables qu’ils ont commis. »

Les débats doivent être donc publics, connus de tous et faire mémoire.

L’image devient alors un instrument essentiel pour faire comprendre l’ampleur des crimes nazis à la population allemande comme l’opinion internationale. Cette volonté d’inscrire la justice dans l’histoire explique l’importance accordée au filmage du procès, soit environ deux cents heures réalisées par quatre caméras. Diffusé dans les actualités cinématographiques au cinéma, il marque les contemporains et inspirent l’idée de conserver certains procès pour la mémoire collective. À Nuremberg, l’objectif n’est pas seulement de juger les accusés, mais de documenter un moment historique, transformant le procès en événement pédagogique.

Avec le recul, ces images ont permis de créer des archives pour l’avenir. La documentation écrite d’un procès – comptes rendus, dossiers, jugements –, pour essentielle qu’elle soit, ne restitue pas toute l’audience. Les images permettent de conserver ce que les textes ne montrent pas : les gestes, les silences, les regards, les réactions de la salle. Ces captations restituent ainsi la dramaturgie du tribunal et les interactions entre ses acteurs. Elles révèlent parfois des stratégies de défense ou des dynamiques invisibles dans les archives écrites. Dès lors, l’image devient un indice qui invite à explorer ce qui se passe hors champ. L’image transforme le procès en source historique, ce qui permet à Nuremberg de paraître si authentique.

Toutefois, filmer un procès ne consiste pas seulement à enregistrer ce qui se passe tant la position de la caméra modifie la perception même de l’événement. Une image est en effet toujours le résultat d’un point de vue qui répond à certaines questions préalables (Où placer la caméra ? Qui filmer des juges, des témoins et/ou des accusés ?). Regarder le procès de Nuremberg, quatre-vingts ans après sa tenue, invite à lire ses images comme le récit d’un projet à la fois judiciaire et politique qui se veut l’une des premières interprétations du nazisme et de ses crimes.

L’image comme preuve judiciaire et ressort dramatique

À Nuremberg, l’image fut d’abord produite dans le prétoire alors que, fin 1945, les débats juridiques et l’abondance de documents écrits risquent de lasser le grand public. Le procureur américain Robert H. Jackson comprend que la preuve documentaire ne suffit pas. Les crimes nazis sont d’une telle ampleur que beaucoup pourraient les considérer comme exagérés ou relever de la propagande. L’image devient alors un outil central pour confondre les accusés.

Les procureurs américains décident alors d’avancer l’utilisation du film comme preuve, innovation majeure du procès. Des images tournées lors de l’ouverture des camps de concentration à l’Ouest et des centres de mise à mort à l’Est par les armées alliées sont projetées dans la salle d’audience. Cette pratique transforme profondément la manière d’administrer la preuve à côté des quelque 5 000 documents écrits tant les images produisent un choc visuel incontestable.

Le procès de Nuremberg (RTS Archives, 2023).

La configuration même de la salle d’audience est pensée pour cette démonstration visuelle : derrière la barre des témoins est installé un écran de cinéma, qui ne fait pas face aux juges, mais au public, à la presse internationale et, au-delà, à l’opinion mondiale. Une rangée de néons est également installée au-dessus du banc des accusés afin de rendre visibles leurs réactions.

Américains, puis Soviétiques projettent leurs productions documentaires : d’abord Nazi Concentration Camps, documentaire composé d’images tournées par l’US Army lors de la libération de l’Allemagne ; puis, le 19 février 1946, Film Documents on the Atrocities of the German-Fascist Invaders, réalisation de l’Armée rouge, notamment sur les crimes commis contre les populations soviétiques.

Cette stratégie répond à un problème précis : l’ampleur des crimes nazis dépasse l’imagination. L’image permet donc de les rendre visibles. Elle participe également à la légitimation du tribunal lui-même et renforce le rôle pédagogique du TMI.

Une influence durable sur la justice contemporaine

L’expérience de Nuremberg a laissé une empreinte durable sur les pratiques judiciaires. Dans plusieurs pays, la question de filmer certains procès a progressivement été posée.

En France, le ministre de la justice Robert Badinter fait adopter une loi en 1985 – révisée en 2010 – qui autorise l’enregistrement audiovisuel de procès à caractère historique. Aujourd’hui encore, la question de filmer les procès continue de susciter des débats.

Certains y voient un moyen de préserver la mémoire des événements historiques ; d’autres s’inquiètent des effets possibles de la médiatisation (la justice pourrait-elle devenir un spectacle ?), notamment en Allemagne où le filmage n’est pas autorisé.

Ces interrogations montrent que le filmage des procès ne relève pas seulement de la technique, mais touche au cœur du fonctionnement démocratique. C’est sans doute un héritage de Nuremberg : la justice juge certes le passé, mais elle produit aussi les images qui permettront de s’en souvenir.

The Conversation

Fabien Théofilakis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

24.03.2026 à 16:09

Mort de Nahel : cas emblématique d’une justice qui minore les violences policières ?

Olivier Cahn, Professeur de droit, Université Paris Nanterre
Le policier qui a tué Nahel Merzouk en 2023 ne sera pas jugé pour meurtre mais pour homicide involontaire. La justice protège-t-elle les policiers en cas de violences illégitimes ? Entretien avec Olivier Cahn.
Texte intégral (3200 mots)

Le 5 mars 2026, la cour d’appel de Versailles a ordonné que le policier qui avait abattu le jeune Nahel Merzouk, le 27 juin 2023, lors d’un contrôle routier à Nanterre, dans les Hauts-de-Seine, soit jugé pour « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner » et non pour meurtre, comme préconisé par les magistrats instructeurs. Cette requalification pénale s’inscrit dans une logique judiciaire favorisant la défense des policiers, estime le professeur de droit Olivier Cahn. Quels mécanismes expliquent ce traitement, et comment y remédier ?


The Conversation : Comment analysez-vous la décision de la cour d’appel de Versailles ?

Olivier Cahn : Le point de vue de la police, affirmé et répété, est que, dans l’affaire Nahel, le policier s’est conformé aux dispositions de l’article L435-1 (du Code de la sécurité intérieure, ndlr) qui permet aux agents de la force publique, sous certaines conditions restrictives, de faire feu en cas de refus d’obtempérer. Ce qui implique, selon le point de vue policier, que la chambre de l’instruction aurait dû reconnaître à ce policier le bénéfice de l’autorisation de la loi et le mettre hors de cause.

La chambre de l’instruction a décidé de renvoyer ce policier devant une cour criminelle, et non une cour d’assises. Il devrait être poursuivi pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner », et non pour « homicide volontaire », motif retenu par les juges d’instruction. L’homicide volontaire est puni de trente ans de réclusion, et les violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, seulement de quinze ans.

Or, j’observe que l’on a, de manière constante, une jurisprudence qui considère que l’intention homicide, donc ce qui caractérise le meurtre, peut être déduite des faits, et particulièrement du fait d’utiliser une arme à feu pour tirer sur une partie vitale du corps de l’individu. Le policier a toujours nié avoir voulu tirer au niveau du cœur de Nahel, mais il me semble qu’il appartenait à une cour d’assises d’en décider, plutôt qu’à la chambre de l’instruction. Cette interprétation peu habituelle de la législation relative au meurtre justifie peut-être la décision du parquet général de se pourvoir en cassation.

Cette décision est-elle surprenante au regard des décisions judiciaires relatives aux violences policières ?

O. C. : Cette décision est emblématique du traitement pénal des violences policières en France. Il serait faux de dire que l’État protège les policiers et qu’ils sont systématiquement couverts. En revanche, ils bénéficient d’une grande mansuétude dans la répression, qui se manifeste souvent par une sous-qualification des faits, comme il ressort de la décision de la chambre de l’instruction dans l’affaire Nahel.

En principe, en droit pénal, on poursuit toujours sur le fondement de ce qu’on appelle la plus haute expression pénale, c’est-à-dire la qualification la plus sévère, charge éventuellement au tribunal de retenir une qualification plus clémente à l’issue des débats. Or, ce que l’on constate dans les affaires de violences policières, c’est plutôt une pratique inverse, c’est-à-dire que les poursuites sont diligentées sur le fondement de la plus basse expression pénale et que les procédures sont extraordinairement respectueuses des droits de la défense et de la présomption d’innocence. Les acquittements et les relaxes ne sont pas exceptionnels. S’agissant du quantum des peines – lorsqu’ils sont déclarés coupables –, celles prononcées sont souvent extrêmement faibles et souvent assorties d’une non-inscription au casier judiciaire, ce qui permet aux fonctionnaires de continuer à exercer leurs fonctions.

Malheureusement, ni le ministère de la justice ni le ministère de l’intérieur ne publient de données sur ces condamnations. Mais il serait intéressant – et peut-être édifiant – que des travaux statistiques soient menés, particulièrement si des comparaisons étaient opérées avec le taux de condamnation et le quantum des peines prononcées pour des infractions équivalentes contre les personnes qui ne sont pas dépositaires de l’autorité publique.

Quels sont les types de violences policières constatées en France ?

O. C. : Il faut d’abord relever que la police française n’est pas une police dont les pratiques ou méthodes sont particulièrement violentes. En revanche, d’une part, c’est une police qui se concentre essentiellement sur l’intervention – au point qu’un ancien ministre de l’intérieur a pu déclarer que police de proximité et police d’intervention se confondent – et, d’autre part, dans certains contextes (maintien de l’ordre ; refus d’obtempérer) ou à l’égard de certaines populations (jeunes hommes issus des quartiers populaires, « indésirables » dans certains espaces publics), la police recourt régulièrement à des pratiques discriminatoires ou des usages de la force discutables, en ce qu’ils ne se conforment pas aux exigences de neutralité, de nécessité et de proportionnalité, imposées par la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (Pour des condamnations récentes des pratiques policières françaises, voir CEDH, 8 février 2024 ; CEDH, 27 février 2025 ; CEDH, 26 juin 2025). Au demeurant, cette dernière a condamné ces dernières années la France pour une pratique discriminatoire du contrôle d’identité ou pour des violations de la Convention européenne dans des procédures pénales diligentées à la suite d’usages (létaux) de la force, notamment, dans l’affaire de la mort d’un manifestant en 2014 à Sivens, dans le Tarn.

Ainsi, par exemple, s’agissant du refus d’obtempérer, après la loi de 2017, on a constaté une augmentation substantielle des tirs qui a culminé en 2022, avec 13 morts, y compris parfois des passagers des véhicules ciblés. L’opinion, la presse et le Parlement ont alors pris conscience du problème. Une commission d’enquête parlementaire a été constituée et l’un des rapporteurs a proposé de modifier l’article L435-1 du Code de la sécurité intérieure, qui autorise, sous conditions, à tirer sur les véhicules en cas de refus d’obtempérer. Rappelons que ce type d’usage des armes est pratiquement interdit au Royaume-Uni ou en Allemagne. Par ailleurs, et surtout, le ministère a réagi et modifié les instructions relatives à l’usage des armes. Immédiatement, le nombre de tirs et de morts ont notablement diminué – ce qui, outre que la police est un corps discipliné, confirme qu’il existait bien une défaillance institutionnelle dans les consignes données aux agents.

De même, le nombre de procédures diligentées, comme la condamnation infligée à la France par la Cour européenne à la suite d’une « nasse » illégale mise en œuvre à Lyon (Rhône), suggèrent que l’usage de la force ou de la contrainte en maintien de l’ordre est problématique. Or, quand des agriculteurs commettent des exactions d’un niveau comparable à celui des autres manifestants, le ministre de l’intérieur demande aux policiers de ne pas réagir – et ils se conforment à cette injonction. Dans les manifestations organisées par d’autres professions ou pour d’autres revendications, les autorités demandent, au contraire, aux policiers d’aller au contact et d’interpeller les fauteurs de troubles.

Depuis les manifestations de 2016 (contre la loi « Travail », ndlr), des pratiques de maintien de l’ordre offensives ont été déployées – des brigades anti-ciminalité (BAC) ou des unités spécialement créées comme les brigade de répression de l'action violente motorisée (BRAV-M), soit des policiers qui sont spécialisés dans l’interpellation plutôt que dans le maintien de l’ordre, sont engagées et agissent avec peu de discernement, comme l’établit le nombre conséquent d’interpellations qui ne donnent pas lieu à des poursuites. Il est aussi fait un usage souvent juridiquement discutable des armes, qu’il s’agisse de grenades ou de lanceurs de balles de défense (LBD), au risque d’un recours excessif à la force, comme en témoigne le nombre important de blessures et de mutilations infligées aux manifestants.

Certes, ces pratiques ne sont pas nécessairement illégales, mais elles s’accompagnent trop souvent de comportements peu conformes aux exigences du code de déontologie, voire d’infractions, comme l’ont montré certaines images captées à Sainte-Soline ou un procès récemment tenu à Bobigny (Seine-Saint-Denis) contre des agents de la BRAV-M, qui ont tenu des propos inadmissibles à des personnes qu’ils venaient d’interpeller.

Le temps où l’État montrait sa force pour ne pas avoir à l’utiliser est révolu. Et que dire de la mise à la disposition des préfets des procureurs, lorsque ces magistrats sont « invités » à mettre les réquisitions de contrôle d’identité, que la loi leur réserve, au service des dispositifs de maintien de l’ordre, voire à faire preuve de parcimonie dans l’exercice de leur mission de garants de la liberté des personnes interpellées.

Rappelons que la doctrine française se fondait auparavant sur le maintien à distance des manifestants, pour éviter les affrontements avec les forces de l’ordre, et la tolérance à l’égard de certaines formes d’exactions contre les biens. Cette approche s’était cristallisée après la mort de Malik Oussekine, tué par des policiers à l’occasion d’une manifestation contre le projet de loi Devaquet. L’argument selon lequel le changement de doctrine des forces de l’ordre serait la conséquence d’une évolution des pratiques violentes des manifestants est un argument d’autorité, que ne confirment pas les travaux des sociologues (Voir Olivier Fillieule et Fabien Jobard, Politiques du désordre. La police des manifestations en France, Seuil, 2020, ndlr). Désormais, la perte de compétence est telle que la France n’est plus un modèle de maintien de l’ordre pour ses partenaires européens.

Enfin, le maintien de l’ordre dans les quartiers défavorisés ne va pas sans poser question. Outre que l’application du qualificatif de « violences urbaines » permet de ne jamais s’interroger sur la cause des émeutes, le ministère a décidé d’engager des forces spécialisées dans la lutte contre le grand banditisme – RAID, BRI – dans des opérations de maintien de l’ordre. Surtout, il avait défini une doctrine tellement brutale – le schéma national des violences urbaines – qu’il a préféré le rapporter à un simple guide opérationnel, sans effet normatif, lorsqu’il a eu à en répondre devant le Conseil d’État, en septembre 2025.

L’influence de l’institution policière sur les gouvernements permet-elle d'expliquer ce type de comportements ?

O. C. : Cela contribue certainement à les expliquer. Depuis les manifestations de 2016 contre la réforme du Code du travail, et plus encore lors du mouvement des gilets jaunes (2018-2019, ndlr), les policiers sont parvenus à convaincre les gouvernements que leur maintien en fonction dépendrait du soutien de la police. Surtout, depuis 2017, les ministres de l’intérieur qui se sont succédé étaient – selon moi – soit incompétents, soit soucieux d’apparaître comme le « premier flic de France » pour servir leur ambition. Finalement, c’est aujourd’hui Laurent Nuñez, un membre du sérail policier, qui assume la fonction. S’est ainsi renforcée la conviction parmi les représentants des syndicats de police que les ministres passent et qu’eux demeurent. Surtout, par pusillanimité ou cynisme, les ministres de l’intérieur n’assument plus parfaitement leur mission politique de préserver l’équilibre entre la satisfaction des revendications policières et la préservation de l’équilibre essentiel en démocratie entre pouvoirs donnés à la force publique et protection des droits fondamentaux des citoyens.

Ainsi, les policiers décident largement de la doctrine qu’ils appliquent et la satisfaction de leurs exigences tient lieu de politique publique. La prudence de Roger Frey, ancien ministre de l’intérieur du général de Gaulle, qui estimait que le rôle du ministre était de savoir refuser les demandes incessantes des policiers n’est plus d’actualité. Ainsi, les revendications se succèdent et les gouvernements font chaque fois plus de concessions – comme l’illustre aujourd’hui la demande de créer au profit des policiers une « présomption de légitime défense » – idée qui n’a longtemps été soutenue que par l’extrême droite, et qui semble à présent suffisamment raisonnable au ministre de l’intérieur pour qu’il la soutienne. Cette mesure est révélatrice : elle n’empêcherait pas les poursuites et condamnations, puisque la présomption pourrait être renversée. Mais elle empêcherait généralement le placement en garde à vue des policiers, au moins le temps que se calme l’intérêt médiatique – ce qui est, juridiquement, une justification douteuse.

Dans quelle mesure la situation des magistrats explique-t-elle ce traitement des violences policières ?

O. C. : Le problème se situe au niveau du parquet qui, dans l’exercice de ses missions, est dépendant de la police. Ainsi, les policiers peuvent « sanctionner » un procureur qu’ils estiment mal disposé à leur égard en le plaçant dans une situation où le magistrat ne parviendra plus à satisfaire aux exigences de rendement dans le traitement des affaires pénales imposées par le ministère de la justice.

Il en résulte une « inversion hiérarchique ». Dans un État de droit, la police est un organe subordonné, elle exécute les ordres. Mais en pratique, l’autorité exercée par les procureurs est conditionnée à une sorte de servitude volontaire des policiers.

S’y ajoute un problème humain : le parquet travaille quotidiennement avec les policiers. Des sympathies et de la confiance se créent. Cela ne facilite pas le traitement impartial de cas de suspicion de violences policières par les magistrats.

Quelles sont vos préconisations ?

O. C. : Il me semble qu’il faudrait renforcer considérablement les effectifs et les moyens de l’Inspection générale de la police nationale. L’IGPN c’est une centaine d’enquêteurs pour 150 000 policiers. Par conséquent, elle n’intervient que dans environ 10 % des enquêtes et, souvent, pour des faits considérés comme prioritaires (la corruption, par exemple), au détriment des affaires d’usage illicite de la force. Ces dernières sont ainsi traitées principalement par des cellules de déontologie départementales, et ce sont des collègues directs de l’agent qui vont enquêter, sous l’autorité du procureur qui travaille tous les jours avec les policiers mis en cause. Cela pose des problèmes d’indépendance et d’impartialité évidents. On peut aussi imaginer que la tutelle sur l’IGPN soit exercée par le ministère de la justice, et non plus par le ministère de l’intérieur.

Une autre réforme pourrait être la délocalisation systématique des affaires. Les procureurs qui travaillent avec les policiers ne doivent pas être chargés du contrôle et de la supervision des enquêtes.

Il faudrait aussi un travail d’éducation, et certainement l’autorité d’un ministre, pour changer la culture policière et faire admettre aux agents que si l’un d’entre eux commet une infraction, il devient un délinquant et doit être traité comme tel.

Enfin, il faudrait que certaines politiques de sécurité soient repensées de manière à restaurer le sens de l’activité des policiers. Cela permettrait de mettre un terme à cet accord (tacite ?) aux termes duquel les agents acceptent de faire le « sale boulot » qu’on leur impose en échange d’un soutien indéfectible de l’institution en cas de « bavure ».

Propos recueillis par David Bornstein.

The Conversation

Olivier Cahn a reçu des financements de ANR, comme participant à des projets financés par l'agence.

23.03.2026 à 17:56

Lionel Jospin, figure éthique de la gauche française

Pierre Bréchon, Professeur émérite de science politique, Sciences Po Grenoble, Auteurs historiques The Conversation France
Lionel Jospin, ex-premier ministre et figure de la gauche française, vient de mourir. Il a marqué la vie politique par de nombreuses réformes : les 35 heures, le Pacs, la CMU…
Texte intégral (1787 mots)

Lionel Jospin, ancien premier ministre français, s’est éteint dimanche 22 mars, à l’âge de 88 ans. À la tête du gouvernement de la gauche plurielle de 1997 à 2002, il a marqué la vie politique par de nombreuses réformes : les 35 heures, le Pacs, la CMU… premier ministre sous Jacques Chirac, premier secrétaire du Parti socialiste, il échoua aux élections présidentielles de 1995 et de 2002.


Lionel Jospin fut, des années durant, au cœur des combats de la gauche française, dès 1981, avec la négociation du programme de gouvernement avec le Parti communiste français (PCF) et jusqu’à l’époque de gauche plurielle, de 1997 à 2002, lorsqu’il gouverna une France en situation de cohabitation.

Né en 1937 dans une famille protestante et militante de gauche, de classe moyenne, avec un père enseignant et une mère sage-femme, Lionel Jospin fait de brillantes études à Sciences Po Paris puis à l’École nationale d’administration (ENA). Il entre dans la carrière diplomatique, puis enseigne l’économie à l’IUT de Sceaux, avant d’être complètement happé par la politique.

Étudiant, il avait milité un temps à l’UNEF ; antistalinien et opposé à la politique coloniale de la SFIO, il s’engage aussi à l’Union de la gauche socialiste (UGS) créée en 1957, puis au Parti socialiste unifié (PSU) né en 1960. En 1965, il se laisse séduire par l’Organisation communiste internationaliste (OCI), mouvement trotskiste antibolchevique, au fonctionnement secret, qui envoie ses adhérents militer dans des partis de gauche non communistes. Il est d’abord un intellectuel du mouvement sans action interne dans un autre parti, mais rejoint le Parti socialiste en 1971. Il y participe d’abord à un groupe d’experts des relations internationales. Il est très vite remarqué par François Mitterrand, entre au bureau exécutif en 1973, et y fait une ascension très rapide.

À la tête du parti en 1981

Il devient premier secrétaire lorsque François Mitterrand entre en campagne présidentielle en 1981. Il est ainsi associé à l’exercice du pouvoir pendant tout le premier septennat mitterrandien, participant chaque semaine au « petit déjeuner du mardi » autour du président pour discuter des politiques à l’agenda. Il quitte la direction du parti en 1988 pour devenir ministre de l’éducation nationale jusqu’en 1992.

En 1994, dans un contexte de fortes critiques du président dans l’opinion, et d’un score très bas de la liste socialiste aux élections européennes, Michel Rocard renonce à être candidat à la présidentielle de 1995, Jacques Delors aussi. Dans une primaire interne à seulement deux mois du premier tour, Lionel Jospin est facilement désigné candidat face à Henri Emmanuelli, premier secrétaire. Dans les semaines qui suivent, il fait une remontée fulgurante dans les sondages où son image d’honnêteté est reconnue. Il revendique un droit d’inventaire dans le bilan mitterrandien et propose un programme social avec réduction du temps de travail hebdomadaire à 37 heures, création d’emplois jeunes, amélioration des petites retraites, construction de logements sociaux. Il se déclare aussi favorable à une police de proximité, à la limitation du cumul des mandats et à un mandat présidentiel de cinq ans. Contre toute attente, il arrive en tête du premier tour mais suivi de près par Jacques Chirac et Édouard Balladur. Il est battu au second tour avec un score très honorable après deux mandats socialistes (47,4 %).

Premier ministre de la gauche plurielle de 1997 à 2002

À nouveau premier secrétaire du PS, il prépare les échéances futures. Aux législatives anticipées de 1997, il conduit une coalition électorale de gauche plurielle (PS, PCF, PR, Mouvement des citoyens, Verts), avec candidature unique chaque fois qu’un accord a été possible, qui obtient une majorité absolue de 319 sièges. Lionel Jospin devient, pendant cinq ans, le premier ministre de la troisième cohabitation, il va donc être le véritable entrepreneur de la politique française pendant cinq ans.

En matière sociale, de nombreux emplois aidés sont créés pour réduire le chômage des jeunes ; une prime pour l’emploi va permettre d’augmenter le pouvoir d’achat des travailleurs pauvres ; une allocation personnalisée d’autonomie (APA) et la couverture maladie universelle (CMU) sont créées ; la loi « Solidarité et renouvellement urbains » (SRU) oblige les communes à développer le logement social ; le temps de travail est réduit à 35 heures sans perte de salaire, un congé paternité est instauré ; la TVA baisse d’un point ; des mesures sont adoptées en faveur du développement durable. Concernant les libertés publiques, le PACS, nouveau statut d’union ouvert aux homosexuels est instauré ; les droits des malades sont mieux reconnus ; le droit du sol, aboli en 1993 par la loi Pasqua, est rétabli.

Du point de vue institutionnel, l’intercommunalité est renforcée ; une police de proximité est mise en place ; le mandat présidentiel est réduit à cinq ans ; de nouveaux statuts de la Corse et de la Nouvelle-Calédonie voient le jour ; les fonds spéciaux de l’Élysée sont supprimés ; les ministres sont contraints de ne plus diriger des exécutifs locaux ; la parité des candidatures entre hommes et femmes est instaurée.

Du point de vue économique, le gouvernement Jospin poursuit une politique libérale et privatise – complètement ou en partie – certaines sociétés (notamment France Telecom, Thomson-CSF, Air France) mais aussi des banques (CIC, Société marseillaise de crédit et Crédit lyonnais) et des assureurs (Gan et CNP).

Grâce à ces politiques sociales et de modernisation économique, mais aussi du fait d’une conjoncture économique favorable, le chômage baisse assez fortement, passant de 10,6 % au 3e trimestre 1997 à 7, 9 % au 2e trimestre 2002.

À Matignon, Lionel Jospin ne fait pas d’annonces tonitruantes et reste modeste, soucieux de respecter ses ministres et de dialoguer avec eux, de gérer les conflits entre tendances de la gauche plurielle tout en s’assurant de la continuité des politiques menées avec le programme de la coalition. Il se définit lui-même en 1999 comme « un dogmatique qui évolue, un austère qui se marre et un protestant athée ». Contrairement à beaucoup de chefs de gouvernement français, l’opinion reste positive à son égard, même s’il subit une petite baisse la dernière année. Jacques Chirac, lui, bénéficie de sa position privilégiée de chef de l’État pour critiquer le gouvernement, notamment sur sa politique qui serait trop laxiste à l’égard des incivilités.

L’échec à la présidentielle de 2002

Les deux têtes de l’exécutif sont candidats à la présidentielle de 2002, et tout le monde s’attend à un second tour entre eux. Contre toute attente, Jean-Marie Le Pen arrive en seconde position (16,9 %) derrière Jacques Chirac (19,9 %), éliminant le premier ministre socialiste au soir du Premier tour (16,2 %).

Lionel Jospin a été affaibli par un trop grand nombre de candidats de gauche. Les cinq candidats de la gauche plurielle obtiennent ensemble 32,5 %, auxquels peuvent s’ajouter trois listes d’extrême gauche (10,5 %). La droite ne recueille que 25,2 % et le centre 8,7 %. Le fait d’avoir cru Jospin qualifié d’office pour le second tour a favorisé chez certains électeurs de gauche le choix d’une autre tendance, voire d’un vote d’extrême gauche.

Dans sa déclaration au soir du premier tour, Lionel Jospin se dit fier du travail accompli depuis cinq ans et assume la responsabilité de cet échec. Il annonce son retrait de la vie politique. Il déplore le score de l’extrême droite, pour la première fois qualifiée pour un second tour, mais n’appellera à voter Jacques Chirac qu’à la veille du second tour, étant en forte divergence avec sa politique.

La retraite politique

Après son retrait de la vie politique, Lionel Jospin publie, en 2005, Le monde tel que je le vois où il s’interroge sur l’avenir de l’Union européenne après l’échec du référendum, sur la politique économique et sur le devenir du PS. Il laisse entendre qu’il pourrait à nouveau être candidat à la présidentielle de 2007 si on le lui demandait. Mais quelques mois plus tard, il renonce à se présenter et soutient Ségolène Royal. Peu après l’échec de cette dernière, il publie dans le livre l’Impasse qui la critique durement.

Pour l’élection présidentielle de 2012, Lionel Jospin participe à la campagne de François Hollande. Celui-ci élu, le président de la République annonce sa nomination à la tête d’une Commission sur la rénovation et la déontologie de la vie publique, pour formuler des propositions visant notamment à réduire le cumul des mandats et à établir des règles déontologiques sur la transparence de la vie publique. Certaines propositions seront actées dans des lois, notamment sur l’interdiction du cumul de mandats entre fonctions exécutives locales et mandat parlementaire.

En décembre 2014, Lionel Jospin est nommé au Conseil constitutionnel où il siège jusqu’en 2019, respectant alors la neutralité et la réserve demandée aux neuf sages.

The Conversation

Pierre Bréchon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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