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19.10.2026 à 16:07

Une loi suffira-t-elle contre les violences sexistes et sexuelles ?

Vincent Sizaire, Maître de conférence associé, membre du centre de droit pénal et de criminologie, Université Paris Nanterre
L’Assemblée nationale a voté une loi dite « intégrale » contre les VSS, mais aucun financement n’est assuré à ce stade. Essentiellement répressif, le texte propose des pistes intéressantes pour la prévention et l’accompagnement des victimes.
Texte intégral (1839 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le 13 octobre, l’Assemblée nationale a voté une loi « intégrale » pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes (VSS) faites aux femmes et aux enfants.

  • La loi, essentiellement répressive, propose des pistes intéressantes pour la prévention des violences et l’accompagnement des victimes. Mais la création d’un nouveau juge pourrait désorganiser les juridictions.

  • Aucune garantie de financement n’est prévue à ce stade. Or, des recrutements de magistrats et de policiers sont indispensables pour progresser contre les VSS.


Le 13 octobre 2026, l’Assemblée nationale a adopté à une très large majorité la proposition de loi ambitionnant d’apporter « une réponse intégrale au phénomène des violences sexuelles et sexistes contre les femmes et les enfants ». Mise à l’ordre du jour et examinée en réaction à la médiatisation de la tragédie du viol et du meurtre d’une adolescente dans le Gers, cette nouvelle loi est elle vraiment de nature à modifier significativement la prise en compte par les pouvoirs publics de ces formes de violence particulièrement graves mais aussi particulièrement ancrées dans la société ? La question se pose d’autant plus que, depuis plus de quarante-cinq ans et suivant un rythme toujours plus soutenu, le législateur n’a cessé d’adopter de nouveaux textes répressifs supposés endiguer le phénomène.

Se voulant particulièrement complète et ambitieuse, la loi dite « intégrale » est présentée par ses promoteurs comme de nature à enfin changer la donne. Pourtant, l’analyse rigoureuse de ses dispositions montre qu’elle s’inscrit globalement dans le sillage de ses prédécesseuses, ne modifiant qu’à la marge l’économie générale de l’action des pouvoirs publics face aux violences sexuelles et sexistes. Certes, cette proposition de loi comporte plusieurs dispositions visant à généraliser et rendre obligatoire, dans l’espace éducatif et dans le monde du travail, des dispositifs de sensibilisation, de prévention et de détection des violences sexuelles et sexistes. Il s’agit là d’une évolution notable, qui semble vouloir faire du « dépistage » précoce de ce type de faits une priorité de l’action publique. De la même façon, la proposition prévoit de mettre en place un véritable parcours de soins pour les personnes victimes.

Il n’en demeure pas moins que les deux tiers du texte sont relatifs à des mesures répressives, qu’il s’agisse de la création de nouvelles infractions, de l’aggravation des sanctions encourues ou de la modification de la procédure pénale applicable. Or la persistance de l’hégémonie de l’approche pénale ne laisse pas d’interroger : accroître sans fin l’arsenal répressif, n’est-ce pas anticiper la persistance du phénomène qu’on prétend endiguer ? L’opinion suivant laquelle une telle surenchère aurait un effet dissuasif ne résiste en effet pas une seconde à l’analyse. Aucune étude scientifique n’a jamais objectivé le moindre lien entre sévérité de la sanction et passage à l’acte, et il suffit pour s’en convaincre de constater que l’aggravation continue de la répression qu’on observe depuis au moins la loi n° 89-487 du 10 juillet 1989 « relative à la prévention des mauvais traitements à l’égard des mineurs et à la protection de l’enfance » n’a manifestement eu aucun effet sur le caractère systémique de ces violences. Pire, on observe que la multiplication des infractions et le développement d’un véritable productivisme répressif au sein des juridictions est de nature à affecter leur capacité à traiter comme il se doit les affaires les plus graves.

Par ailleurs, la proposition de loi « intégrale » semble méconnaître la façon dont sont aujourd’hui traitées ce type de violences au sein des juridictions et, plus grave, les dispositifs existant pour assurer une véritable protection aux victimes. En présentant comme une solution évidente la création d’un « juge des violences sexuelles et intrafamiliales » au sein de chaque tribunal judiciaire, le législateur oublie que ces juridictions comptent d’ores et déjà, et de longue date, des magistrats spécialisés dans ce type de contentieux. Des magistrats auxquels il a d’ailleurs imposé tout récemment une obligation de formation spécifique en la matière. Des juges civils qui, parallèlement à l’accroissement considérable de la répression pénale, tentent d’offrir une protection concrète et effective aux personnes victimes.

Il s’agit d’abord du juge aux affaires familiales. Parce qu’il est appelé à statuer sur l’ensemble des conflits personnels qui peuvent naître au sein du couple ou de la famille, ce magistrat est en première ligne pour intervenir en cas de suspicion de violences, sans avoir à attendre une hypothétique plainte pénale. Plutôt que de concurrencer son office par l’intervention d’un nouveau juge spécialisé au champ de compétence mal défini, pourquoi ne pas tout simplement renforcer les prérogatives du juge aux affaires familiales ? En 2010, s’inspirant du modèle espagnol, le législateur a introduit en droit français le mécanisme de l’ordonnance de protection, permettant au juge aux affaires familiales de prescrire dans l’urgence un certain nombre de mesures provisoires visant à faire cesser les violences ou à éviter leur répétition (interdiction d’entrer en contact, injonction de quitter le domicile familial…). Si la proposition de loi « intégrale » prévoit d’étendre encore le nombre de mesures pouvant être prononcées, des évolutions sont encore nécessaires pour lui permettre d’intervenir en amont de la survenue des violences, dès lors qu’un danger est suffisamment objectivé. Au-delà, la justice familiale a surtout besoin de moyens pour intervenir dans des délais raisonnables et pour que ses décisions soient effectivement appliquées.

Le constat est le même pour l’autre juge spécialisé dans le traitement des violences qu’est le juge des enfants. Depuis 1958, ce magistrat est chargé de prendre les mesures de protection qui s’imposent (suivi éducatif, placement…) pour mettre fin à tout « danger » menaçant « la santé, la sécurité ou la moralité d’un mineur non émancipé ». Un danger pouvant se caractériser par des violences mais aussi par des comportements susceptibles d’y conduire (alcoolisme, conflit aigu au sein du couple parental…). Contrairement aux autorités répressives, le juge des enfants peut ainsi intervenir avant même la commission des faits les plus graves. Son action est donc potentiellement, et de loin, la plus efficace qui puisse être menée pour lutter contre la maltraitance infantile. Si elle est aujourd’hui entravée, ce n’est pas en raison d’un obstacle juridique, mais là encore d’une pénurie généralisée de moyens frappant les juridictions et plus encore les services éducatifs.

Renforcer la lutte contre les violences suppose ainsi, d’abord et avant tout, le renforcement des moyens qui lui sont affectés. Pourtant, la proposition de loi « intégrale » n’est assortie d’aucune étude d’impact permettant de chiffrer les ressources budgétaires supplémentaires qu’impliquent les réformes proposées. Et ce alors même que le budget de la justice française demeure [inférieur à la médiane européenne], que la police judiciaire est en crise et que les enquêteurs croulent sous les procédures et que la psychiatrie et plus encore la pédopsychiatrie sont en déshérence.

Le Parlement ne dispose aujourd’hui d’aucune garantie que les moyens nécessaires seront effectivement débloqués. Certes, le texte comporte l’objectif d’affecter à la lutte contre les violences sexuelles et sexistes 3 milliards d’euros par an. Mais en dehors de l’examen de la loi de finances, toute proposition de loi instituant de nouvelles dépenses à la charge de l’État est inconstitutionnelle. Et le gouvernement, seul habilité à proposer une telle programmation budgétaire, ne s’est engagé qu’à évaluer les besoins. Le risque est donc grand d’assister à l’adoption de dispositifs inapplicables faute de moyen et qui, ajoutant à la charge de travail de personnels déjà exsangues, entravent encore un peu plus leurs capacités d’action. La seule façon d’éviter un tel scénario est de subordonner l’entrée en vigueur des nouvelles dispositions à l’octroi préalable des moyens nécessaires – ce que le texte ne prévoit pas.

Au final, laissant le répressif au cœur de l’action des pouvoirs publics et prenant le risque d’une réforme sans moyens supplémentaires, la proposition de loi « intégrale » échoue à s’émanciper vraiment d’une forme de pensée magique où la simple promulgation d’un nouveau texte – et en particulier d’une loi pénale – est réputée suffire, au moins partiellement, à mettre fin au phénomène réprouvé. Elle échoue également à poser les jalons d’une véritable justice de protection, dont le besoin n’a pourtant jamais été aussi criant.

The Conversation

Vincent Sizaire est magistrat.

19.10.2026 à 16:01

« Bismillah, c’est les ténèbres » : quand une possible infiltration policière devient un mème à succès

Anne Gensane, MCF, Université Paris Cité
Cette formule absurde, provenant d’un message Snapchat, que l’on voit maintenant brandie dans les manifestations lycéennes en dit long sur les stéréotypes qui circulent au sujet de la jeunesse, mais aussi sur la créativité et la résilience des manifestants.
Texte intégral (1754 mots)

L’ESSENTIEL

  • La mobilisation lycéenne de grande ampleur en cours depuis septembre a fait sienne un slogan mystérieux, mêlant langue arabe et française, « Bismillah, c’est les ténèbres ».

  • Derrière cette phrase se cachent des messages Snapchat qui, selon les lycéens, émanent de policiers qui tentaient de se faire passer pour des jeunes afin d’obtenir des informations.

  • Cette formule absurde invite à la réflexion sur le langage, les représentations sociales, mais aussi sur les rapports entre la jeunesse et les institutions.


Depuis le mois de septembre 2026, la mobilisation lycéenne s’étend en France, gagnant progressivement les universités. Le mouvement s’accompagne de controverses sur les interventions policières. C’est dans ce contexte que circule une formule devenue emblématique : « Bismillah, c’est les ténèbres. »

Selon les récits consultables en ligne, les messages à l’origine de l’expression auraient été envoyés par un compte de policiers cherchant à entrer en contact avec des lycéens mobilisés. Autrement dit, un schibboleth (phrase qui ne peut être utilisée correctement que par les membres d’un groupe donné)… raté.

La capture d’écran Snap qui circule sur les réseaux.

L’expression associe une formule arabe courante à une tournure française assez familière… sans que leur rapprochement produise un sens évident, et c’est précisément ce qui fait rire. Si la phrase est reprise, c’est qu’elle amuse et soulève dans le même temps des questions sérieuses : que montre-t-elle de la manière dont les institutions cherchent à s’adresser à la jeunesse ? Quels stéréotypes mobilise-t-elle, et pourquoi sont-ils si immédiatement à ce point reconnaissables ?

Derrière cette formule absurde se dessine alors une réflexion sur le langage, les représentations sociales, les rapports entre la jeunesse et les institutions.

Une expression absurde devenue virale

Bismillah signifie « au nom de Dieu ». On le dit avant d’entreprendre quelque chose, dans des circonstances qui varient selon les personnes et les usages. La rencontre de cette formule avec la suite (« c’est les ténèbres ») donne une phrase dont on peine à saisir l’intention, mais qui, dans tous les cas, semble vouloir « faire jeune », voire « sonner cités, banlieues, quartiers ».

Que l’énonciateur soit un policier ou non, on peut assurément y voir là une leçon de communication : on ne devient pas crédible en accumulant les signes supposés d’une appartenance supposée. En d’autres termes, quelques mots d’arabe ne suffisent pas, car encore faut-il savoir ce que l’on dit.

Aurait-on par ailleurs utilisé la dès lors incapable IA pour aider à sa création ? Quoi qu’il en soit, la phrase a quitté son contexte initial, a été moquée et transformée en slogan (slogans dont la créativité est par ailleurs très saluée médiatiquement).

Du mauvais français ?

« Les jeunes ne savent plus parler. » Le diagnostic est connu, et il n’est pas nouveau. Chaque génération a ses inquiétudes sur la langue de la suivante. La langue est pourtant bien loin d’être homogène, les pratiques langagières sont diverses et l’argot (fait entre autres d’emprunts vernaculaires) a toujours existé, permettant de se reconnaître entre pairs, de plaisanter ou parfois encore aujourd’hui, oui, de ne pas être compris de tout le monde.

Le français, qu’on imagine standard, est lui-même fait d’emprunts. Par ailleurs, assez peu de monde penserait à reprocher à un cadre d’utiliser un anglicisme dans une réunion, mais, en revanche, certains mots associés (à tort ou à raison) aux jeunes des quartiers populaires sont vite jugés vulgaires ou incompréhensibles.

Attention néanmoins, il ne s’agit pas ici de prétendre que toutes les façons de parler sont utilisables dans toutes les circonstances, mais tout locuteur le sait fort bien. Les sociolinguistes décrivent aisément que chacun adapte son langage à la situation, souvent sans même y penser. Cette aptitude fait partie de la maîtrise d’une langue.

Une perception biaisée de « la jeunesse » ?

Le décalage entre l’intention supposée de « Bismillah, c’est les ténèbres » et le résultat obtenu ne peut laisser indifférent. Si le compte à l’origine des messages cherchait à se faire passer pour un lycéen, il a manqué son objectif d’une manière spectaculaire. Parler comme un jeune adulte ne consiste pas, en effet, à piocher quelques expressions dans un répertoire imaginé, voire fantasmé : les mots (et même ceux des jeunes !) ont leur histoire et leur contexte.

Il serait d’ailleurs fou de penser que les jeunes (jusqu’à quel âge peut-on parler de jeunesse ?) parlent tous de la même façon. L’âge, le sexe, les fréquentations, les habitudes familiales, les lieux de vie, toutes les situations comptent. Il n’existe pas un parler uniforme des lycéens ou des étudiants, pas plus qu’il n’existe une manière unique de parler dans les quartiers populaires (et de quelle région de France ?).

C’est pourtant cette langue supposée commune que des caricatures langagières mettent en scène, et on y retrouvera souvent les mêmes ingrédients : des expressions arabes, quelques mots de verlan, une familiarité forcée et, assez souvent, une violence que l’on attribue volontiers au célèbre « jeune des banlieues ».

Car, ajoutons que le message (à l’instar d’autres messages selon les lycéens) ne se limite pas à quelques expressions mal employées et à des fautes d’orthographe, choses importantes : il y associe un prénom à consonance africaine (« Mamadou ») et un drapeau algérien (en émoticône). Il présente d’autres expressions arabes telles que wallah et aïchek. Le personnage ainsi construit n’est pas un adolescent qui s’exprime mal : il correspond à cette figure du jeune des quartiers populaires supposé issu de l’immigration, musulman de préférence et potentiellement violent.

Et, si la phrase fait rire, c’est parce qu’elle rend visible cette fabrication fantasmée du jeune. Il nous semble donc qu’elle nous rappelle que les façons de parler sont rarement jugées indépendamment de ceux auxquels on les associe, et c’est là que la plaisanterie laisse place à plus de gravité.

Démasquer, détourner, accuser, revendiquer… et avec humour

Reprise par des lycéens, la phrase a revêtu une autre fonction. Elle permet de se moquer de policiers en infiltration. L’humour a cet avantage : il permet de répondre à ce qui a été ici jugé comme une agression sans adopter un ton trop grave. L’humour : cela fait par ailleurs écho aux batailles d’aura qui ont lieu durant les blocus et les manifestations.

Il reste que la circulation d’un mème (puisque c’est ce que cette expression est devenue) ne suppose pas que chacun lui donne le même sens, et c’est aussi ce qui fait sa force : assez courte pour être reprise par beaucoup de monde, et assez floue pour que chacun puisse y trouver son compte.

Enfin, cette phrase nous rappelle que le langage ne se résume pas à un dictionnaire. Pour comprendre une expression, il faut savoir qui l’emploie, à qui le locuteur s’adresse et dans quelles circonstances.

The Conversation

Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

16.10.2026 à 14:07

Haro sur le « gouvernement des juges » : ces menaces que les politiques font peser sur le Conseil constitutionnel

Nicolas Pauthe, Maître de conférences en droit public, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Le Conseil constitutionnel est critiqué par des responsables politiques. Marine Le Pen veut la démission de son président Richard Ferrand tandis que ses propositions de réforme et celles de B. Retailleau, d’E.  Zemmour ou de L. Wauquiez pourraient affaiblir cette institution.
Texte intégral (3041 mots)
Le Conseil constitutionnel est composé de neuf membres et présidé par Richard Ferrand (au premier rang, au centre). Conseil constitutionnel

L’ESSENTIEL

  • Le Conseil constitutionnel est attaqué par des responsables politiques. Marine Le Pen va jusqu’à demander la démission de son président Richard Ferrand.

  • Le contrôle des lois fondé sur le préambule de la Constitution (portant sur les droits et libertés fondamentaux) est l’objet des principales critiques.

  • Les réformes proposées par certains candidats à la présidentielle pourraient mettre en péril des évolutions majeures dont a bénéficié de l’État de droit.


Le 14 août 2026, le Conseil constitutionnel a censuré l’interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 15 ans. « De quel droit ? », s’est alors interrogée la présidente de la région Île-de-France Valérie Pécresse, soufflant sur les braises du mécontentement ambiant. L’idée est en effet répandue selon laquelle les juges constitutionnels, nommés par le pouvoir politique, n’auraient aucune légitimité pour censurer le travail effectué par les députés, élus, eux, directement par les citoyens.

Le droit constitutionnel organise pourtant cette compétence. L’article 61 de la Constitution prévoit par exemple que les lois puissent être déférées au Conseil qui se prononce sur leur conformité à la Constitution. L’article 62 ajoute qu’une « loi déclarée inconstitutionnelle sur le fondement de l’article 61 ne peut être promulguée ni mise en application ».

Candidat déclaré à la prochaine élection présidentielle, Bruno Retailleau (Les Républicains, LR) fustige quant à lui le fait que « les lois [soient] vidées de leur substance par les juges ». Il considère que « le juge ne peut pas se substituer au législateur ».

En général, les lois invalidées le sont toutefois en partie seulement, et concernent des textes législatifs souvent mal rédigés, dont la censure aurait pu être évitée si les parlementaires avaient davantage pris en considération le droit constitutionnel dans leur raisonnement.

À titre d’exemple, la décision de censure partielle prise contre la première loi Duplomb, en 2025, reprochait au législateur de ne pas avoir suffisamment précisé les cas dans lesquels une dérogation à l’interdiction de certains néonicotinoïdes pouvait être autorisée.

La seconde loi Duplomb a, par la suite, apporté les précisions nécessaires, ce qui a conduit le Conseil à la valider en août 2026. On est loin ici d’un « gouvernement des juges », censeur à tout crin du travail parlementaire.

Se battre contre le « gouvernement des juges » ?

Cette expression, que l’on retrouve en 1921 sous la plume de l’universitaire Édouard Lambert, sert à fustiger une situation dans laquelle les juges, par leurs décisions, sortiraient supposément de leur rôle pour décider à la place du pouvoir politique.

Pour Éric Zemmour, président du parti d’extrême droite Reconquête, le travail du Conseil constitutionnel repose même depuis près d’un demi-siècle sur un « coup d’État de droit ».

Pourquoi un demi-siècle ? Parce qu’en 1971, le Conseil devait contrôler la constitutionnalité d’une loi visant à réformer la procédure de création d’une association. Jusqu’alors, une simple déclaration à l’administration suffisait. La loi votée à l’époque par le Parlement subordonnait la création des associations à un contrôle de légalité préalable par l’autorité judiciaire et rendait donc la création d’une association plus complexe.

Le dilemme face auquel était placé le Conseil pour statuer sur ce cas mérite d’être rappelé.

Il lui était possible de considérer que son contrôle se restreignait à vérifier que les lois respectent uniquement les articles de la Constitution, et donc la seule séparation des pouvoirs, puisque lesdits articles se limitent à les organiser.

Le Conseil pouvait aussi considérer que non seulement les articles de la Constitution, mais également son préambule, faisaient partie du bloc de constitutionnalité. Prenant quelque distance avec l’intention des rédacteurs du texte de 1958, le Conseil reconnaissait alors une valeur constitutionnelle aux textes auxquels le préambule renvoie, notamment la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et le préambule de la Constitution de 1946.

Cette seconde interprétation a été retenue. Après de véritables débats au sein du Conseil, la loi a été censurée en raison des atteintes qu’elle portait à la liberté d’association à laquelle le Conseil reconnaît une valeur constitutionnelle en tant que « principe fondamental reconnu par les lois de la République » (PFRLR), expression qu’il emprunte au préambule de 1946.

Le prétendu coup d’État résiderait dans l’audace interprétative déployée par le Conseil lors de cette décision du 16 juillet 1971, qui a précisé son propre rôle et donné naissance au bloc de constitutionnalité.

Depuis cette date, le Conseil ne vérifie donc plus seulement que les lois respectent les articles de la Constitution : il contrôle également leur conformité au préambule et, à travers lui, aux droits et libertés constitutionnellement reconnus. Pour ce faire, il dresse lui-même la liste des PFRLR en les déduisant des textes adoptés sous les Républiques précédentes.

C’est précisément cette extension de son rôle qui nourrit les critiques dont fait l’objet le Conseil constitutionnel. En donnant une portée constitutionnelle aux droits et libertés, la décision de 1971 a, en effet, élargi le champ de son contrôle.

Le rôle du Conseil constitutionnel a été validé et renforcé par le pouvoir constituant

Les détracteurs de l’intégration du préambule au bloc de constitutionnalité oublient un peu vite que le Conseil n’a pas fait cavalier seul en empruntant cette voie, comme le montrent les évolutions successives intervenues à la suite de cette décision de 1971.

L’article 89 de la Constitution organise en effet la procédure pour réviser le texte suprême. Le pouvoir constituant dérivé est celui que la Constitution reconnaît compétent pour en modifier la teneur. Ainsi, l’initiative de la révision appartient au président de la République, sur proposition du premier ministre, ou aux membres du Parlement. Le texte doit ensuite être adopté par l’Assemblée nationale et par le Sénat en termes identiques, puis validé soit par référendum, soit par le Parlement réuni en Congrès à la majorité des trois cinquièmes des suffrages exprimés.

En 1974, le président Giscard d’Estaing a utilisé cette procédure, dans sa forme congressionnelle, pour renforcer le rôle du Conseil constitutionnel tel qu’il l’avait lui-même précisé dans sa décision de 1971. Saisir le Conseil est depuis possible pour 60 députés ou 60 sénateurs.

En 2004, le président Chirac a, lui aussi, agi en ce sens pour faire adopter la charte de l’environnement et l’inclure dans le bloc de constitutionnalité, plaçant sous le régime protecteur du Conseil de nouveaux droits, comme celui de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé.

En 2008, il en a été de même du président Sarkozy, permettant aux justiciables de solliciter l’intervention du Conseil à l’occasion d’un procès, à travers le mécanisme de la question prioritaire de constitutionnalité (QPC).

À rebours de ces évolutions, le Rassemblement national (RN) a déposé en 2019 une proposition de loi constitutionnelle visant à exclure les droits et libertés des normes de référence du contrôle de constitutionnalité des lois, en limitant celles-ci aux seuls articles de la Constitution. Si ce texte venait à être adopté un jour, la protection des droits et libertés, découlant du préambule, échapperait au contrôle du Conseil. L’intention est de limiter ses interventions à des considérations formelles, tenant aux seules règles de compétence et de procédure.

L’adoption d’une telle proposition anéantirait la plupart des grandes évolutions dont a bénéficié l’État de droit ces cinquante-cinq dernières années.

Car elle reviendrait non seulement sur le choix interprétatif opéré par le Conseil en 1971, mais elle rayerait aussi d’un trait de plume les avancées constitutionnelles de 1974, de 2004 et de 2008. À quoi bon en effet saisir plus facilement le Conseil et reconnaître de nouveaux droits et libertés si le Conseil est contraint de limiter à des considérations formelles le contrôle qu’il réalise sur les lois ?

Quant à l’appel à la démission, formulé le 15 octobre 2026 par Marine Le Pen à l'encontre du président du Conseil constitutionnel, il semble difficile à justifier. À l'origine de son mécontentement, les déclarations de Richard Ferrand n'ont fait que rappeler que seule la procédure prévue à l'article 89 est possible pour réviser la Constitution. C’est en effet l’unique article que contient le titre XVI intitulé « De la révision ». La promesse du RN d’organiser un référendum constitutionnel, sur le fondement de l’article 11 prévu pour faire adopter des lois ordinaires, serait donc juridiquement impossible à réaliser, s’il ressortait vainqueur des prochaines échéances électorales.

Bruno Retailleau propose… ce que prévoit déjà l’article 89 de la Constitution

L’utilisation de la procédure prévue pour réviser la Constitution a donc déjà eu pour incidence de renforcer la décision de 1971.

Une telle procédure peut être également un moyen pour le pouvoir politique d’invalider et de surmonter une décision du Conseil. Si dernier mot il y a, c’est bien au pouvoir constituant qu’il appartient. En toute circonstance, le pouvoir politique conserve donc la main.

Ainsi, en 1993, la loi Pasqua sur l’immigration a été censurée par le Conseil. En conséquence, les débats parlementaires qui ont suivi à l’époque ont porté en partie sur la nécessité de modifier les attributions du Conseil. Cette possibilité a été écartée, et l’article 89 a été utilisé pour insérer un nouvel article 53-1 dans le texte constitutionnel. Écartant alors l’idée d’une réforme en profondeur du Conseil constitutionnel, le pouvoir constituant s’est attaché à régler la difficulté soulevée par la décision de celui-ci en matière de droit d’asile.

L’article 53-1 a permis notamment de faire coexister l’exigence constitutionnelle du droit d’asile, découlant du préambule de 1946 inclus dans l’actuel bloc de constitutionnalité, et la possibilité prévue par la loi de répartir entre États européens la responsabilité de l’examen des demandes d’asile. Cet article fonde ainsi constitutionnellement une telle répartition, et préserve la possibilité pour la France d’accorder l’asile.

De manière inédite, cette réforme constitutionnelle a conduit à contourner la censure des dispositions de la loi Pasqua qui avait été faite par le Conseil.

C’est à la lumière de cet exemple qu’il convient d’apprécier la proposition de Bruno Retailleau. Celui-ci veut en effet créer « une nouvelle procédure qui donne au peuple français, ou à ses représentants, le dernier mot ». S’il remportait la présidentielle de 2027, il s’engage

« lorsque le Conseil constitutionnel censurera une loi votée par le parlement, [à ce que] le président de la République [puisse] donner la parole au peuple français pour censurer la censure. Soit par référendum, soit en réunissant le Parlement en congrès ».

Proche d’une autre déjà verbalisée par Laurent Wauquiez (LR), cette proposition ressemble à s’y méprendre à la procédure de l’article 89, utilisée en 1993 pour surmonter une décision du Conseil. On peine alors à en apprécier l’apport, si ce n’est, a priori, qu’un référendum pour lequel la réunion du Congrès pourrait avoir lieu sans l’intervention préalable de chacune des assemblées parlementaires. La différence avec ce que prévoit l’article 89 paraît cependant trop fine pour opérer une véritable révolution juridique.

Cette « nouvelle procédure » se révèle même incomplète au regard de l’objectif affiché. Avec celle-ci, Bruno Retailleau entend en effet « rendre la parole » au peuple, et « en finir avec la confiscation démocratique ».

On peut alors s’étonner qu’elle se limite aux cas où le Conseil censurerait une loi. Même si pour cela il a fallu recourir à l’article 49 al. 3, la dernière réforme des retraites a bien été votée par le Parlement, avant d’être validée par le Conseil. Au vu du mécontentement qu’elle a suscité, n’aurait-elle pas mérité de faire elle aussi l’objet d’un référendum ?

Le pouvoir en place ne l’a pas souhaité, et ce cas de figure ne semble pas inclus dans le raisonnement de M. Retailleau.

De même, et de manière historique, une pétition pour s’opposer à la première loi Duplomb avait réuni plus de 2 millions de signatures, sans parvenir à influer sur le processus législatif. La proposition formulée ne fait, là non plus, aucune considération d’une telle situation d’opposition à une loi quelques jours seulement après son adoption au Parlement.

La campagne présidentielle commence à peine. Elle recentre malgré lui le Conseil constitutionnel au cœur de l’arène politique. De sa capacité à faire face dépendra la préservation de l’État de droit.

The Conversation

Nicolas Pauthe est membre de CURAPP-ESS et de la SFDE.

15.10.2026 à 16:56

Mouvement lycéen : au-delà des revendications matérielles et de Parcoursup, un appel à rompre avec le « monde d’hier »

Romain Huët, Maitre de conférences en sciences de la communication, Chercheur au PREFICS (Plurilinguismes, Représentations, Expressions Francophones, Information, Communication, Sociolinguistique), Université Rennes 2
Au-delà d’un manque de moyens, les lycéens dénoncent la pression d’un système toujours plus compétitif. Ce désir de « renverser la table » révèle l’urgence de repenser le dialogue démocratique.
Texte intégral (1845 mots)

Le mouvement lycéen frappe par son ampleur, touchant des établissements jusqu’ici peu mobilisés. Au-delà d’un manque de moyens dans l’éducation, les manifestants dénoncent la pression d’un système toujours plus compétitif. Ce désir de « renverser la table » révèle l’urgence de repenser le dialogue démocratique, souligne le sociologue et ethnographe Romain Huët. Entretien.


The Conversation : Le mouvement lycéen amorcé fin septembre 2026 a été qualifié d’inédit par nombre d’observateurs. Qu’est-ce qui le distingue de précédentes mobilisations de la jeunesse ?

Romain Huët : Le premier point à signaler, c’est le caractère assez massif du mouvement. Des établissements qui, jusqu’à présent, n’avaient jamais fait l’objet de perturbations sont touchés. On a ainsi vu des universités ou des écoles privées où les conditions matérielles sont tout à fait satisfaisantes se mobiliser par solidarité.

Cela montre que l’enjeu va au-delà d’exigences matérielles (rénovation de bâtiments, recrutements…), aussi importantes soient-elles. On est face à une jeunesse qui témoigne d’une « saturation psychique », parce que constamment mise sous pression, notamment à travers les plateformes d’inscription et de sélection dans le supérieur, de Parcoursup à Mon Master.

À étapes régulières, au fil des procédures d’orientation, on oblige les jeunes à définir une sorte de projet d’avenir professionnel, exercice dans lequel il faudrait exceller pour pouvoir effectivement concrétiser le vague but qu’on peut avoir à l’âge de 14 ans. C’est assez curieux de leur demander de se déterminer aussi précisément dans un monde qui est profondément incertain.


À lire aussi : Choix d’études, orientation professionnelle : « Donnons aux jeunes le droit de se tromper »


À cette tension difficile à gérer s’ajoute la précarité que la période du Covid a contribué à mettre en lumière – rappelons-nous des longues files d’attente d’étudiants devant les épiceries solidaires.

Enfin, ce qui me paraît assez clair, c’est qu’il y a une contestation très forte contre le « monde d’hier », comme un appel à l’arrêt du système tel qu’il fonctionne et qui ne suscite plus beaucoup de désir chez les jeunes, entre crise écologique et guerres à l’horizon.

Il n’y a pas juste une liste de demandes qu’il suffirait d’établir et de présenter au pouvoir. Je crois qu’il faut peut-être oser le mot : il y a une intention un peu « révolutionnaire » dans ce qui est en train de se passer. Il y a cette intention de rejouer Mai-68, de rejouer les gilets jaunes, de renverser la table. Ça ne veut pas dire qu’il y a derrière cette idée un projet politique très clairement défini, mais ça veut dire, en tout cas, qu’il y a un appel évident à la rupture.

La spécificité de ce mouvement a-t-elle été entendue ? Que dire du traitement politique et des réactions médiatiques à la mobilisation ?

R. H. : À chaque mouvement, il y a toujours la même façon de calquer des interprétations toutes faites pour ne surtout pas observer ce qui est en train de se passer. Supposer d’emblée que les jeunes seraient manipulés, ce n’est ni plus ni moins qu’un âgisme. C’est dire qu’ils ne seraient pas capables de penser par eux-mêmes. Or qui, mieux que les jeunes, peut savoir les conditions d’existence scolaire ? Que des forces politiques tentent de coïncider avec leurs aspirations, c’est parfaitement normal. Mais pourquoi donner à La France insoumise (LFI) tant de pouvoir d’instrumentalisation, alors que c’est la fonction même des partis que d’essayer d’être au plus près de la société ?

Rapidement, on va aussi avoir un discours qui dénonce la violence supposée des manifestants, en l’opposant, par symétrie, aux violences policières qui n’ont pas la même intensité, et ne produisent pas les mêmes dégâts. Là aussi, on reste à côté du phénomène en occultant la première question, qui est de comprendre ce qu’elles traduisent comme empêchements ou comme aspirations politiques, même désordonnées.

Cela ne veut pas dire que le débat de la violence n’est pas intéressant. Mais il me paraît secondaire par rapport à l’interpellation très directe de notre société par les lycéens et les étudiants.

« La mobilisation lycéenne, entre reprise des cours et blocages » (France 24, 7 octobre 2026).

Pour Hannah Arendt, la communication sociale, c’est une pluralité d’êtres qui se rassemblent et qui font valoir leurs perspectives sur le monde. Dans cet esprit, se priver de la perspective du lycéen qui raconte ce qu’il vit, c’est se priver de la compréhension d’une partie du monde et de notre intelligence collective. Il ne s’agit pas de dire que chaque mouvement social doit être considéré avec un a priori positif, mais d’oser se demander ce qu’il révèle sur l’état de notre société, sur l’humeur de l’époque, sur ses aspirations.

En manifestant, s’agit-il pour les lycéens de prendre une parole qu’on ne leur donne pas ?

R. H. : Les adultes auraient une expérience du monde qui leur permettrait de décider par avance et pour tous des horizons de liberté envisageable. Il y a là un rapport de complète domination : à partir du moment où l’autre ne s’exprime pas dans les catégories que j’attends de lui, je le fais taire par un « tu dois », je lui impose mes voies d’émancipation. Sur ces questions d’âgisme et d’infantisme, on peut lire les travaux du philosophe Sébastien Charbonnier.

À la suite des manifestations le gouvernement a annoncé des « temps de discussion à l’école » et ouvert une plateforme en ligne. Est-ce un geste vers plus de démocratie scolaire ?

R. H. : Le manque de communication avec le pouvoir ne date pas d’aujourd’hui. Je vois très clairement une filiation directe avec le mouvement des gilets jaunes, même si ça ne concerne pas les mêmes personnes, etc. Dans les deux cas, on se trouve face à une série de revendications lucides, de plaintes légitimes. Collectivement, on reconnaît que quelque chose ne va pas. Mais on se heurte à des structures de pouvoir qui inhibent tout cela ou n’y répondent pas. On ouvre un espace de parole, comme s’il y avait un but thérapeutique et qu’on irait mieux une fois qu’on aurait raconté sa doléance. Dans la vie démocratique, il ne suffit pas de parler ou d’être écouté. Il faut encore que la parole produise des conséquences.

On voit bien que dans la résolution d’un mouvement social, c’est toujours à peu près la même chose : on se cherche des interlocuteurs, on cherche à isoler des plaintes auxquelles on pourra effectivement répondre avec les moyens qu’on a. Or, là, même donner une enveloppe budgétaire pour l’éducation, ce qui ne serait déjà pas si mal, ne sera pas suffisant.

Vous avez noté chez les jeunes une joie d’aller manifester qui « accuse la pauvreté de ces journées qui se répètent ». Que vouliez-vous dire par là ?

R. H. : C’est à relier avec cette idée d’attente d’une densité existentielle. Ce plaisir de l’interruption de la vie ordinaire, il montre que ce quotidien, très probablement, ne présente pas tellement de fulgurances et pourrait se passer tout à fait autrement, de manière plus bienveillante, plus collective. Il s’agit justement de voir comment l’école contribue à la formation de subjectivités démocratiques, c’est-à-dire ouvertes à la discussion, dans lesquelles il y a aussi une forme de bienveillance mutuelle, de soins. D’ailleurs, l’école ne soigne pas très bien, il suffit de penser au faible nombre de personnels psychologues ou infirmiers dans les écoles. Et les lycéens pointent ce sous-encadrement.

La question que j’essaie de poser, c’est celle du commencement : comment permet-on à une génération de commencer quelque chose de nouveau ? Bien sûr, on hérite d’un passé, on s’inscrit dans une histoire. Mais il s’agit d’accepter que quelque chose vienne interpeller très frontalement la façon dont une société a pris pour habitude de se constituer, d’imaginer son cadre scolaire, de fonctionner tout simplement. Il s’agit d’accepter la puissance d’altération d’un mouvement dont la société ne sortira pas indemne.

Historiquement, au cours de ce mouvement, quelque chose d’irréversible est en train de se passer, et il faut affronter la situation sociale beaucoup plus directement qu’en attendant simplement que ça passe.

Notre société, en fait, ne pourra plus se rapporter à la jeunesse comme elle avait l’habitude de le faire. Peut-être que tout le monde le savait, mais on n’en faisait pas tellement débat. On est obligé de se pencher sur les aspirations et puis sur les conditions concrètes de ce que c’est qu’être lycéen en 2026.


Propos recueillis par Aurélie Djavadi.

The Conversation

Romain Huët ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.10.2026 à 16:55

Pour mieux taxer les plus riches, il est nécessaire de mieux définir le revenu

Guillaume Allègre, Économiste au département des études de l'OFCE, Sciences Po
Xavier Timbeau, Économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Sciences Po
Les débats sur l’imposition des plus riches passent peut-être à côté de l’essentiel : la définition des contours du revenu. Avec une question aussi délicate qu’essentielle : comment et quand taxer les plus-values ?
Texte intégral (2171 mots)

L’ESSENTIEL

  • Tous les revenus devraient être imposés de la même façon. Derrière l’évidence se cache un problème épineux : la définition de ce qu’est un revenu.

  • Un revenu tend à être oublié, par le débat public et par le système fiscal qui les exonère ou les efface : les plus-values.

  • Des solutions existent qui, en tenant compte des vrais revenus, contribuerait à la fois à la neutralité fiscale et à accélérer la sortie de l’héritocratie qui s’est mise en place à bas bruit.


« À revenu égal, impôt égal » : personne ne conteste le principe, mais encore faut-il pour l’appliquer se mettre d’accord sur une définition du revenu. Un salarié paie l’impôt sur chaque euro qu’il gagne. Le donateur et l’héritier d’un portefeuille dont la valeur a triplé peuvent n’en payer aucun. Définir ce qu’est un revenu et à qui l’affecter est donc essentiel.

Selon la définition classique des économistes (Haig, Simons, Hicks), le revenu d’une année est ce que l’on peut dépenser sans être moins riche à la fin de l’année qu’au début. Autrement dit, si votre patrimoine a pris de la valeur, ce gain fait partie de votre revenu, même si vous n’avez rien vendu. Il comprend donc, en plus des revenus du travail, du patrimoine et des transferts, l’enrichissement dû à la hausse de la valeur du patrimoine (hors inflation), même si aucune vente n’a eu lieu.

Plus-values latentes

Cette définition est séduisante, mais difficile à retenir en matière fiscale : elle supposerait d’évaluer chaque année des actifs qui ne s’échangent pas, et d’imposer des gains qui n’ont pas été encaissés. C’est pour cela que les plus-values latentes ne sont pas considérées, avec raison, comme un revenu par le Code fiscal. En revanche, imposer les plus-values lors de la vente permet de payer l’impôt avec les liquidités qui en découlent et de connaître le gain de façon certaine.

Pour autant, le système fiscal actuel n’impose pas non plus correctement toutes les plus-values réalisées. C’est le cas pour l’immobilier, et tout particulièrement pour les résidences principales, totalement exonérées. Si vous vendez pour acheter, il n’y a pas de liquidité et pas vraiment de gain certain, puisque vous échangez des mètres carrés contre d’autres mètres carrés, et taxer les plus-values à ce moment pourrait réduire la mobilité… mais l’exonération vaut même lorsqu’il n’y a pas de rachat immobilier. Les résidences secondaires et les logements destinés à la location bénéficient quant à eux d’abattements pour durée de détention : exonération totale après vingt-deux ans, trente ans pour les prélèvements sociaux (au taux global de 17,2 %).

Un mécanisme d’effacement fiscal

Il y a aussi une exonération lors des transmissions à titre gratuit (donations et successions). Celles-ci sont soumises aux droits de mutation à titre gratuit, mais les plus-values sont alors effacées pour éviter une « double imposition ». Lorsque les héritiers revendent, la plus-value est calculée à partir du prix (déclaratif) utilisé lors de la transmission, et non du prix initial d’acquisition par le donateur. Si un actif est acheté 300 000 euros en l’an 2000, transmis à une valeur de 1 million d’euros en 2025 et revendu 1 million d’euros en 2026, du point de vue fiscal, il n’y a pas de revenus. Les 700 000 euros de plus-values ne seront jamais taxés au titre de l’impôt sur le revenu.

Ce mécanisme fiscal d’effacement peut s’expliquer du point de vue des héritiers : il est équivalent d’hériter d’un million avec la moitié en plus-value ou d’hériter d’un million sans plus-value. De ce point de vue, il faudrait imposer la valeur de l’actif transmis et non la plus-value. Cet argument aurait sa cohérence si le système fiscal français imposait bien les actifs transmis, mais, en pratique, les droits de succession ne pèsent en moyenne que 5 % de la valeur des actifs transmis, 3 % en ligne directe. Souvent, cela conduit à une double non-imposition (la plus-value n’est pas imposée, et la transmission non plus : en ligne directe, 85 % des successions sont exonérées).

De plus, ce système n’est pas neutre du point de vue des incitations des parents, qui ont intérêt à capitaliser des profits dans des sociétés, holdings familiales ou ETF (Exchange Traded Fund, en français fonds indiciel coté) en capitalisation, plutôt qu’à se verser des salaires, des loyers ou à percevoir des dividendes. Si l’objectif est la neutralité fiscale, alors le système doit tenir compte des possibilités de contournement fiscal des parents.

Pour illustrer la double non-imposition, prenons un couple avec deux enfants ayant des actifs financiers (en capitalisation) qui valent aujourd’hui 1 million d’euros, achetés il y a vingt-cinq ans pour 300 000 euros (constants). Si les parents sont bien organisés, ils ont divisé ce patrimoine en un portefeuille d’actions (400 000 euros) et une assurance-vie (600 000 euros). À leur décès, leurs deux enfants reçoivent en franchise de droits le portefeuille grâce aux abattements (100 000 euros par parent et par enfant) et l’assurance-vie hors succession (152 500 euros par bénéficiaire et par assuré).

S’ils revendent ensuite ces actifs pour 1 million d’euros, il n’y a pas de plus-value. Les 700 000 euros de plus-values réelles n’auront ainsi jamais été imposés, ni à l’impôt sur le revenu ni à celui sur les successions. À une exception près. Depuis 2010, les prélèvements sociaux (17,2 %) sont dus au décès sur les gains en capitaux des assurances-vie (en capitalisation), au nom de la neutralité fiscale entre les contrats en capitalisation et les contrats versant des revenus.

Le problème dépasse donc largement celui, médiatisé, des holdings et concerne toutes les stratégies limitant le versement d’intérêts et de dividendes.

Démembrer pour optimiser

À l’assurance-vie et aux abattements s’ajoutent la possibilité de démembrement, qui dissocie la nue-propriété et l’usufruit, et le pacte Dutreil, qui exonère à 75 % la transmission des biens professionnels familiaux. Transmettre la seule nue-propriété permet de garder le contrôle et l’usage des actifs avec une forte décote (si le donateur a entre 61 et 70 ans, la nue-propriété vaut 60 % de la valeur du bien).

Liliane Bettencourt a ainsi transféré la nue-propriété de ses actions L’Oréal à ses héritiers en 1992, à 69 ans, vingt-cinq ans avant son décès. Entre 1992 et 2017, l’action L’Oréal est passée de 11 à 185 euros. Le flux successoral mesuré en 1992 est ainsi bien plus faible que s’il avait eu lieu en 2017, alors même que Liliane Bettencourt a gardé entre-temps le contrôle de sa fortune.

L’effacement de plus-value crée ainsi un trou béant en matière d’assiette fiscale en l’absence de droits de succession conséquents. Pour des raisons de neutralité fiscale (« À revenu égal, impôt égal »), il est souhaitable que ces revenus soient imposés au même titre que les revenus du travail et les autres revenus du capital.

C’est pourquoi nous proposons d’imposer les plus-values réelles (tenant compte de l’inflation), y compris sur la résidence principale, lors des mutations (vente, donation, succession) et d’évènements rendant la plus-value « certaine » (sortie du territoire, mise en collatéral lors d’un prêt lombard). Ce mécanisme a deux objectifs :

  1. taxer in fine l’ensemble des plus-values ;

  2. ne pas reporter le paiement de l’imposition indéfiniment ou trop longtemps afin de garantir des recettes. Prendre pour assiette un revenu plutôt que la valeur de transmission permet de reporter plutôt que d’exonérer l’impôt pour certains biens : la maison à usage familial, l’entreprise « familiale » et le rachat d’une résidence principale (en proportion des sommes réinvesties).

Être riche de mètres carrés

Tant que la maison de famille reste dans la famille, comme résidence principale ou secondaire, on estime qu’il n’y a pas de plus-value certaine. Si son intention est de conserver l’usage de la maison, la famille n’est riche que de mètres carrés ; elle n’est pas rendue plus riche par la hausse des prix de l’immobilier. Mais si ce logement est loué, vendu ou sert de garantie à un emprunt, il est « marchandisé », et la plus-value (compte tenu de l’inflation et des améliorations apportées au bien) apparaît certaine. L’impôt serait dû à ce moment, ce qui évite le report infini.

Arte, 2026.

Pour les entreprises, il est plus difficile de définir l’usage familial, non marchand. L’idée est de reporter l’impôt lors de la transmission familiale d’une « petite » entreprise, un salon de coiffure, par exemple, mais pas sur celle de L’Oréal : par exemple, avec un seuil de 20 millions d’euros (en chiffre d’affaires ou valeur nette) ou en créant au-delà une dette fiscale sur laquelle les héritiers paieraient des intérêts (ce qui les obligerait à sortir des liquidités de l’entreprise).

Sans report, les héritiers devraient vendre pour payer l’impôt : c’est admis par le Conseil constitutionnel lors des mutations, comme l’illustre le taux marginal de 45 %. C’est également conforme à la neutralité fiscale : si le fondateur vend ses actions et lègue du cash, il paie un impôt sur les plus-values. En fait, c’est le système actuel qui incite à léguer les entreprises à ses enfants, plutôt qu’à vendre et à transmettre des liquidités ou un portefeuille diversifié.

Une sortie de l’héritocratie ?

Cette glorification du « capitalisme d’héritiers », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Thomas Philippon, est à la fois inéquitable et inefficace. L’héritocratie promeut la reproduction sociale plutôt que la direction par les plus compétents. Le système actuel impose très peu les successions et les plus-values, mais incite fortement, par des taux marginaux élevés qui ne s’appliquent que rarement, à la transmission intrafamiliale et à la rétention des actifs jusqu’au décès. Le système fiscal actuel cumule une faible imposition effective du patrimoine accumulé et une forte incitation à la rétention et à la reproduction, tout en frappant fort ceux qui sont contraints de bouger ou de vendre des actifs pour un besoin ponctuel.

La modernisation de l’imposition s’est appuyée au XXᵉ siècle sur l’imposition des revenus plutôt que sur celle des signes extérieurs de richesse (les portes et fenêtres). L’assiette « revenu » est plus proche du concept de capacité contributive. Il correspond à un flux et donc, la plupart du temps, à de la liquidité. Il est important, aujourd’hui, à la fois du point de vue de l’équité et des recettes fiscales, de taxer l’ensemble des revenus, y compris ceux dont l’illiquidité est temporairement ou indéfiniment organisée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

15.10.2026 à 16:54

Protestations lycéennes, gilets jaunes, ces mouvements qui défient l’ordre politique

Magali Della Sudda, Politiste et socio-historienne, Sciences Po Bordeaux
Laurent Bonelli, professeur de science politique, Université Paris Nanterre
Le mouvement lycéen et celui des gilets jaunes s’auto-organisent et ont de nouveaux modes d’action. Les autorités les perçoivent comme une menace à domestiquer.
Texte intégral (2296 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le mouvement lycéen et celui des gilets jaunes se caractérisent par des actions directes (blocages, occupations des ronds-points) et une organisation horizontale.

  • Ces mouvements peuvent être qualifiés de « féraux » au sens de non domestiqués – la féralité faisant référence aux plantes et aux animaux domestiques retournés à l’état sauvage.

  • Les autorités les considèrent comme une menace à contenir, à travers une répression policière, mais aussi par l'usage de plateformes « participatives ».


Il n’est jamais possible de prédire l’étincelle qui embrase le conflit social. Mais les conditions de possibilité de la mobilisation lycéenne et étudiante sont patentes. Depuis deux décennies, la gestion de la pénurie se fait jour : réforme des rythmes scolaires à moyen constant, réforme du lycée (2018), sélection pour l’accès à l’enseignement supérieur – APB puis Parcoursup (2018) –, à quoi s’ajoute aujourd’hui la hausse des droits d’inscriptions.

Dans les choix budgétaires, la jeunesse a été mise de côté. Elle a pourtant protesté : en 2025-2026, les universités ont connu des « blocus » perlés. Dans les écoles, les accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH) ont alerté sur le sort réservé à ces derniers et sur leur grande précarité. Dans les établissements scolaires et secondaires, les parents d’élèves et les communautés éducatives se sont mobilisés contre les fermetures de classe et pour un meilleur accueil des élèves. Depuis dix ans, les médias nationaux, pas plus que les gouvernements successifs, n’en ont fait cas.

Parallèlement, la conflictualité sociale s’est renouvelée depuis les oppositions à la libéralisation du marché du travail (loi Travail 2016) et aux projets d’aménagements délétères pour l’environnement (ZAD de Notre-Dame-des-Landes). Les gilets jaunes ont marqué une étape supplémentaire par l’[atomisation de la contestation] sur l’ensemble du territoire, y compris dans les outre-mer. Elle se caractérise par la multiplication des lieux d’action et leur relative autonomie dans la prise de décision.

Ces conflits sociaux combinent des modes d’action classiques – manifestations, pétitions – à des modes d’action directe – blocages, occupations des ronds-points. Nous désignons cette évolution par le terme de « féralisation ». Ce terme désigne les êtres vivants – plantes et animaux domestiques – retournés à un état non domestiqué. Entre le XVIIIᵉ siècle et le siècle dernier, il s’appliquait aussi aux enfants élevés dans la nature, reflétant les débats sur les comportements innés ou acquis.

Quand on parle de « mouvement social féral », il ne s’agit nullement d’un « ensauvagement » pour deux raisons. Premièrement, la connotation péjorative du terme « sauvage » participe d’une disqualification de l’action collective. Or juger n’est pas comprendre. Deuxièmement, les contestataires ne sont pas des « sauvageons » : ce sont des citoyennes et des citoyens en devenir à part entière.

Notons que les dégradations matérielles et atteintes aux personnes commises en marge de la contestation ne sont pas caractéristiques des mouvements sociaux féraux. Ainsi, l’enquête « Jaune vif » menée auprès des gilets jaunes, fait apparaître un taux de réponse très faible à la question de l’usage des dégradations matérielles pour exprimer des revendications : 5 % des répondants affirment avoir pratiqué ou être prêts à pratiquer ce mode d’action.

Par ailleurs, la dégradation, plus rarement, l’atteinte aux personnes ou certains illégalismes sont des modes d’action habituels de certaines protestations sectorielles, comme les agriculteurs ou les marins-pêcheurs. Comme l’explique M. Didier Lallement, ancien préfet de Paris lors des manifestations de gilets jaunes en 2018-2019 :

« En matière de maintien de l’ordre, on a très longtemps considéré que la destruction de voitures ou de vitrines, c’était la “part des anges”. Cela faisait partie du rituel. Ce n’était pas si grave que ça… L’info en continu a radicalement modifié cette perception. C’est devenu le sujet essentiel. »

Une organisation horizontale

Les formes traditionnelles et convenues de l’ordre contestataire, telles que les grèves ou les manifestations au parcours déclaré et négocié, co-construites par des organisations (syndicats, partis) avec les autorités politiques, sont donc remises en question par la féralisation.

En un sens, le mouvement social lycéen hérite de celui des gilets jaunes avec sa prise de décision horizontale, largement décentralisée, atomisée, liée à une organisation en assemblées générales et sur les réseaux sociaux.

Il s’en distingue pourtant, en raison du rôle qu’y tiennent les organisations syndicales. En ce sens, il relève davantage d’un conflit social classique, avec ses porte-parole légitimes, alors que les gilets jaunes refusaient la représentation par des porte-parole institués. Les manifestations sont, par ailleurs, encadrées par des services d’ordre, les parcours sont déposés en préfecture dans la plupart des grandes villes, Paris faisant exception avec des cortèges classiques et des « manifestations sauvages » relevant de la féralisation.

Domestication par la répression policière

Cette foule protestataire « férale » est perçue par les autorités comme une menace à prévenir, à contenir, à dompter et à domestiquer à travers deux types de réponses.

La première passe par un choix délibérément répressif. Au 5 octobre 2026, après seulement deux semaines de mobilisation, plus de 6 000 personnes ont été placées en garde à vue, dont 87 % de mineurs : un chiffre sans commune mesure, sur une durée aussi courte, avec les grandes mobilisations sociales des dernières décennies.

Cette massification de l’interpellation ne constitue pas seulement une réponse aux infractions commises. Elle participe d’une stratégie de neutralisation de la mobilisation : arrêter, placer en garde à vue, déférer éventuellement, c’est aussi retirer temporairement de la rue, intimider et renchérir le coût individuel de l’engagement. Elle prolonge une transformation plus ancienne du maintien de l’ordre français, dans lequel l’arrestation, autrefois marginale dans la gestion des manifestations, est devenue un objectif à part entière. Les procureurs autorisent désormais des interpellations préventives et organisent leurs services pour traiter dans l’urgence les personnes arrêtées. Cette judiciarisation accompagne une brutalisation des pratiques policières.

Depuis une vingtaine d’années, des unités issues de la police urbaine – compagnies d’intervention, BAC puis BRAV-M – occupent une place croissante dans les manifestations. Leur logique d’action diffère de celle des unités spécialisées traditionnelles : il ne s’agit plus seulement de contenir une foule ou de la disperser, mais d’« aller au contact », de « percuter » les groupes jugés hostiles et d’interpeller au cœur même des cortèges. Or les charges et les gaz ne sont guère sélectifs. Ils frappent aussi les personnes les moins aguerries, provoquent incompréhension et colère, tandis que ces unités, plus facilement mises en difficulté au milieu des foules, recourent plus volontiers aux grenades de désencerclement et aux lanceurs de balles de défense.

Les conséquences sont bien connues : blessures, parfois graves, arrestations musclées, brimades et humiliations. Elles tiennent aussi aux catégories à travers lesquelles les policiers engagés dans ces unités appréhendent ceux qu’ils ont face à eux. Leur expérience professionnelle ordinaire est celle de la lutte contre la délinquance, les trafics ou les « violences urbaines », terme qui s’impose dans les années 1990 pour qualifier la délinquance commise dans l’espace public par des personnes issues de quartiers populaires. Ils sont dès lors moins disposés à voir dans les lycéens et les étudiants des citoyens momentanément engagés dans une protestation que des délinquants – ou leurs complices – qu’il faut identifier, poursuivre et arrêter.

Ce transfert de pratiques n’est pas inédit : lors des gilets jaunes, en décembre 2018, les images des lycéens de Mantes-la-Jolie (Yvelines) agenouillés, mains derrière la tête, avaient choqué précisément parce qu’elles rendaient visibles dans un conflit scolaire des techniques depuis longtemps banalisées dans certains quartiers populaires.

Il y a enfin un effet proprement politique de cette brutalisation. La force ne se contente pas de mettre fin à des désordres : elle contribue à déterminer leur niveau. Les interpellations massives, les charges, les gaz et les LBD peuvent ainsi produire ce qu’ils prétendent prévenir : peur, humiliation et colère, mais aussi durcissement des modes d’action. La domestication par la force présente donc un paradoxe : en cherchant à ramener la contestation dans le rang, elle contribue à défaire un peu plus cet « ordre manifestant » dans lequel l’expression du conflit demeurait compatible avec la négociation politique.


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Domestiquer par la consultation

Cela est moins évident, mais la domestication passe aussi par le recours à d’autres acteurs que les forces de l’ordre : le recours à des plateformes et à des entreprises de la « civic tech » pour canaliser le conflit social.

Cette domestication est constituée d’entreprises de conseil et d’ingénierie qui participent désormais du rétablissement de l’ordre à travers la technologie de plateforme. Ainsi, en réponse aux gilets jaunes, Emmanuel Macron avait-il souhaité un « Grand débat national ». Symptôme de la dépossession des agents et des compétences de l’État au profit des cabinets de conseil, le pilotage du grand débat national fut délégué à des opérateurs privés pour plusieurs millions d’euros. La synthèse produite à la hâte en 2019, fondée sur des données mal traitées, ne fut même pas prise en considération par les initiateurs du dispositif, laissant plus de 225 000 contributions inaudibles. Certes, des citoyennes et des citoyens, des équipes de recherche publique, des collectivités locales et une parlementaire ont eu à cœur de les écouter, de les lire, de les analyser et de les publiciser. Mais l’exécutif n’en a rien fait.


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Aujourd’hui, pour contenir et canaliser les revendications insatisfaites des élèves, l’actuel ministre de l’éducation nationale, Édouard Geffray, n’ouvre pas de réelles négociations avec les syndicats lycéens et étudiants. Les autorités recommandent plutôt de participer sur Agora, une plateforme en ligne. Mais, cette proposition technique pourra difficilement satisfaire les demandes exprimées par les lycéens et les étudiants, qui convergent avec celles portées par les personnels de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur et de la recherche : la suppression de la gestion des parcours étudiants par les plateformes Parcoursup et Mon Master, des moyens, des agents en nombre suffisant, des locaux adaptés et de la considération.

La substitution des technologies répressives ou consultatives à la négociation semble atteindre ses limites. Le gouvernement agissant ainsi produit l’érosion même de son autorité politique et, in fine, obère sa capacité à trouver une issue satisfaisante aux revendications légitimes d’accès à l’éducation qui s’expriment actuellement dans la rue.

The Conversation

Magali Della Sudda est membre du Conseil de surveillance de la Fondation de l'Ecologie politique.

Laurent Bonelli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

14.10.2026 à 16:19

Michel Foucault, penseur de l’actualité

Didier Fassin, anthropologue, sociologue et médecin, professeur, Collège de France
Le philosophe Michel Foucault est l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde. Il a ouvert des champs d’analyse inédits – invention de la prison, de la psychiatrie, « gouvernement » des individus et des corps. Il nous propose une démarche critique sur notre présent.
Texte intégral (2320 mots)

L’ESSENTIEL

  • Michel Foucault est né il y a cent ans, le 15 octobre 1926. Il est l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde.

  • Son œuvre a ouvert des champs d’analyse inédits – invention de la prison, de la psychiatrie, « gouvernement » des individus et des corps par les institutions (religion, justice, État).

  • Le philosophe nous a légué une manière d’interroger ce qui semble aller de soi, nos valeurs profondes. Il nous propose en somme une démarche critique.


Que Michel Foucault soit aujourd’hui l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde et que son influence continue de croître dans de nombreux domaines et disciplines, y compris sur des sujets qu’il n’a pas explorés, mérite certainement l’attention. Plus que les concepts qu’il a créés – la société disciplinaire, le pouvoir pastoral, la biopolitique, la gouvernementalité, et d’autres – ce que beaucoup retiennent, c’est une certaine manière de penser, d’interroger ce qui semble aller de soi, de remettre en cause ce que l’on croit savoir. En somme, c’est une démarche critique.

La démarche critique

Il l’exprime de la façon la plus explicite dans un texte qu’il écrit peu avant de mourir pour le 200e anniversaire de la publication de l’article célèbre de Kant « Qu’est-ce que les Lumières ? » On sait que pour le philosophe allemand, ce qui caractérise cette période de l’histoire occidentale qu’on appelle les Lumières, c’est l’entrée des individus dans une majorité intellectuelle et politique par laquelle ils s’autorisent à penser par eux-mêmes face au souverain, à la religion, et plus largement à toute forme d’autorité – ce que Michel Foucault appelle « l’âge de la critique ».

Comment le caractériser ? N’hésitant pas à s’approprier, en l’infléchissant quelque peu, l’analyse kantienne, il veut voir dans la critique un « rapport réflexif au présent » c’est-à-dire un questionnement permanent sur ce qu’il y a de contingent, voire d’arbitraire dans ce qui nous paraît comme nécessaire. Pour le dire autrement, qu’y a-t-il de singulier dans notre manière de voir le monde aujourd’hui, et comment est-elle différente de la manière dont on le voyait hier, en évitant de se demander si c’est mieux ou moins bien, pour se concentrer sur le point de savoir ce qui a changé et que nous avons peut-être perdu la faculté de reconnaître. Exercice assurément difficile puisqu’il cherche à éclairer nos points aveugles, à la manière dont Nietzsche, dans La Généalogie de la morale, appelait à nous interroger sur les valeurs de nos valeurs. On peut l’illustrer par un exemple, celui de la prison.

L’invention de la prison à l’âge moderne

Dans son livre Surveiller et punir, Michel Foucault rappelle que la prison, telle que nous la connaissons, c’est-à-dire comme la sanction qui s’impose mentalement aussi bien aux juges qu’au public lorsqu’un délit ou un crime est commis, est une création récente. Avant la fin du XVIIIe siècle, les rares personnes incarcérées l’étaient soit en attendant leur procès pour éviter qu’elles ne s’échappent, soit jusqu'à ce qu’elles aient réglé leurs dettes si elles devaient de l’argent. Les châtiments les plus fréquents étaient l’amende et le bannissement, parfois le fouet, le marquage au fer rouge ou d’autres peines encore. Spectaculaires, les exécutions étaient devenues de plus en plus rares.

Lorsque la prison est inventée, elle s’inscrit dans un discours sur l’adoucissement des peines avec la possibilité d’un réglage fin. On ne flétrit plus le corps, on ne donne plus la mort, on enferme, et la sentence peut être adaptée à la gravité de l’infraction commise. La prison se présente donc comme une peine moins cruelle et plus juste, conformément aux recommandations du grand juriste italien Cesare Beccaria. Elle semble un progrès moral et se généralise rapidement. Mais en l'étudiant au XIXe siècle, Michel Foucault établit deux faits. D’une part, la cruauté n’y disparaît pas ; la dureté des châtiments au sein de l’institution pénitentiaire est moins visible, mais elle y est omniprésente. D’autre part, la justice ne s’applique pas ; la loi et les magistrats distinguent des illégalismes populaires qu’on sanctionne sévèrement et des illégalismes bourgeois qu’on épargne.

Ainsi Michel Foucault peut-il établir ce qu’est la véritable mission de la prison – punir plus et sélectionner les individus que l’on veut punir – et ce qu’est son fonctionnement réel – un empilement de peines à l’intérieur de la peine. En somme, il lève le voile sur le mythe du progrès moral. Il ne dit pas que c’est pire que les sanctions précédentes, mais il refuse de reconnaître que ce serait mieux. La question qu’il se pose est : qu’est-ce que cela change, dans le système pénal, d’avoir inventé la prison ?

Un demi-siècle après ses recherches sur le sujet, on ne peut que constater le bien-fondé de ses analyses. Dans l’intervalle, le nombre de personnes incarcérées en France a triplé alors que pourtant la criminalité la plus grave déclinait, tandis que l’inégalité de la distribution sociale des sentences se creuse, les catégories modestes racisées étant plus lourdement sanctionnées, quand les responsables politiques et les forces de l’ordre se voient – presque toujours – dispensés d’emprisonnement. Quant à la cruauté des sanctions au sein de l’univers carcéral, l’isolement disciplinaire, qui est de loin la plus fréquente, en est l’illustration, conduisant à un taux de suicide dix fois supérieur à ce qu’il est dans les cellules ordinaires, la France étant le pays d’Europe où l’on se donne le plus la mort en prison.

Comprendre le pouvoir autrement

Ce travail que mène Michel Foucault sur le système pénal, il l’a commencé alors qu’il venait d’être élu au Collège de France. Dans son cours de 1973 intitulé « La Société punitive », il livre une réflexion remarquable de sa manière de penser, n’hésitant pas à revenir sur des propos antérieurs pour les critiquer. Le pouvoir, dit-il, je l’ai traité en termes de répression, avec la réponse policière à des soulèvements paysans, et d’exclusion, avec la création de l’institution pénitentiaire. Or, une telle approche néglige le fait que le pouvoir n’a pas seulement cette fonction négative ; il a aussi une fonction positive. Il génère des effets sur les individus et sur la société. Le pouvoir est donc productif. Ce renversement conceptuel a un impact considérable non seulement sur ses propres enquêtes mais également sur les recherches en sciences humaines et sociales. Il ne s’agit plus uniquement de comprendre le pouvoir comme ce qui opprime et supprime, mais comme ce qui transforme et normalise. Le pouvoir est à la fois une source d’assujettissement, par quoi il s’impose aux individus par la contrainte, voire la violence, et une source de subjectivation, par quoi il les constitue d’une certaine manière, leur donne des valeurs, des habitudes, des manières d’être.

L’identification de ce processus aboutit à l’idée de biopouvoir qu’il développe dans les dernières pages de son livre de 1976 La Volonté de savoir. Pendant longtemps, le pouvoir s’est manifesté par le droit souverain de distribuer la mort. À partir du XVIIIe siècle, voire un peu avant, il se donne pour objet de réguler la vie. C’est ce qu’il appelle le biopouvoir. Il en distingue deux composantes. Il y a d’un côté l’anatomopolitique, c’est-à-dire la discipline des corps, l’apprentissage de la manière dont on doit se conduire. La famille, l’école, la religion, l’armée, la manufacture, la justice, la prison sont les institutions qui ont cette mission. Et il y a d’un autre côté la biopolitique, à savoir l’administration de la population, car il ne s’agit de prendre en charge non plus seulement un territoire mais celles et ceux qui y vivent. Cette innovation procède par le développement de connaissances avec notamment l’économie politique, la démographie, qu’on appelle alors la statistique morale, et l’épidémiologie, qui n’a pas encore ce nom, et aussi par un ensemble d’actions sur cette population telles que les programmes natalistes, la protection infantile ou le contrôle des migrations.

Pour Michel Foucault, le biopouvoir est ainsi le grand bouleversement de l’histoire des sociétés occidentales, ce qu’il résume en affirmant que pendant plus de deux millénaires, l’être humain était un animal vivant doté d’une existence politique et qu’avec l’avènement de la modernité il est devenu « un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question ». La formule est brillante, et elle ouvre des champs de recherche en histoire, en sociologie, en science politique. Il faut toutefois souligner que cette vie dont il est question est la vie de l’espèce, comme il le dit. Le biopouvoir est discipline des corps et gouvernement des populations, et non politique de la vie comme l’étymologie pourrait le donner à penser. Il ne concerne pas la façon dont on traite les vies.

Mais ce qui est essentiel dans le déplacement anthropologique qu’il opère, c’est que le pouvoir produit. Là encore, cependant, il se corrige lui-même. Car dès l’année suivante, il délaisse le biopouvoir, trop monolithique, trop massif, trop lié au projet capitaliste comme il l’avait précédemment affirmé, et il avance un autre concept : celui de gouvernementalité. Il explicite plus tard comme « conduite des conduites », telle que la mettent en œuvre la religion, la justice, l’enseignement, la santé publique, l’État. Le pouvoir n’est plus ce bloc doté d’une verticalité mais un réseau ramifié dans tous les interstices de la vie en société. Il n’y a pas de relations sociales sans rapports de pouvoir.

On avait toutefois pu penser que, depuis ses premiers travaux, dans lesquels il montrait qu’il n’y avait pas de savoir qui ne soit lié à des formes de pouvoir, jusqu’à ses dernières enquêtes, portant sur les manifestations du pouvoir dans la société disciplinaire et le gouvernement des vivants, il ne s’intéressait qu’à un côté des choses : le côté de la puissance, de l’ordre, de ce qui opère sur les individus, qu’il s’agisse d’assujettissement ou de subjectivation. Dans les dernières années, il rectifie et clarifie son propos. Il n’y a pas d’exercice du pouvoir qui ne s’accompagne de l’expression de résistances. Le pouvoir se manifeste toujours de manière relationnelle, dans un affrontement. Ce qu’il exprime d’une formule : « Là où il y a pouvoir, il y a résistance ».

La démarche critique, qu’il applique à lui-même comme aux autres, repose donc sur une vigilance à l’égard des certitudes et des évidences. Mais elle ne se limite pas à l’entre-soi du monde académique. Lors des deux dernières années de son cours au Collège de France, il s’intéresse au courage de la vérité tel qu’il se déploie dans la Grèce antique, et il en prend pour exemples Socrate qui meurt pour en avoir fait preuve, et Diogène qui scandalise pour en faire un mode d’existence. Le courage de la vérité, il est de dire au pouvoir ce qu’on tient pour vrai, et ce, quel que soit le risque que l’on prenne en le disant. Telle est la dernière leçon de Michel Foucault qui est aujourd’hui, pour reprendre un mot qu’il affectionne, d’une « actualité » urgente et nécessaire.


Didier Fassin est l’auteur de Ainsi pensait Michel Foucault. Enquête sur une philosophie pour notre temps (La Découverte, 2026) et Michel Foucault retrouvé (Seuil, 2026) ; il est également le commissaire général de l’exposition « Foucault. Une aventure intellectuelle au Collège de France » qui se tient jusqu’en janvier 2027.

The Conversation

Didier Fassin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.10.2026 à 18:07

« Si l’élection avait lieu dimanche prochain… » : une méthodologie contestable au cœur des sondages

Léo Gerville-Réache, Modélisation statistique, Université de Bordeaux
À l’approche de chaque élection, les sondages se multiplient, mais sont-ils vraiment fiables ? Focus sur la méthodologie fragile d’une question couramment posée par les instituts de sondage.
Texte intégral (2162 mots)

L’ESSENTIEL

  • La question la plus utilisée dans les sondages électoraux pose un sérieux problème méthodologique.

  • Elle pousse notamment les électeurs à répondre dans une immédiateté artificielle, elle force une prise de position dénaturée et ignore l’absence d’opinion.

  • Ce type de sondage produit des données biaisées qui influencent le débat politique et les choix des électeurs.


La présidentielle approche, et avec elle revient le rituel du baromètre des intentions de vote, pilier du commentaire politique. Des mois avant le scrutin, pour mesurer le pouls de l’opinion, la quasi-totalité des instituts recourt à la même question :

« Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? »

Cette formule consacrée est souvent présentée comme une simple commodité de recueil. Elle repose pourtant sur une expérience de pensée contrefactuelle qui brouille durablement le débat démocratique.

La sociologie de l’opinion publique documente ce problème méthodologique depuis longtemps. Le protocole de collecte, lui, continue de l’ignorer.

La fiction comme protocole de mesure

Une proposition contrefactuelle repose sur une prémisse explicitement contraire aux faits. Par définition, l’élection n’a pas lieu dimanche prochain (sauf dans la semaine du scrutin).

Ce dispositif impose un double forçage :

  • un forçage temporel : on demande au citoyen d’agir dans une situation d’urgence artificielle, court-circuitant le temps long de la délibération, de la campagne officielle et des débats ;

  • un forçage de l’offre politique : pour poser la question, l’institut doit proposer une liste fermée de personnalités. Or, les candidatures officielles ne sont validées par le Conseil constitutionnel que quelques semaines avant le scrutin. Tester des hypothèses arbitraires des mois à l’avance relève du casting médiatique : cela confère une existence statistique à des candidatures virtuelles tout en invisibilisant des alternatives émergentes.

De plus, l’analyste ne mesure pas un comportement ou une disposition réels dans le monde présent, mais le résultat d’une simulation mentale sous contrainte, aussi imaginaire que contrefactuelle. On fait alors le pari non vérifié (et le plus souvent invalidé) que la règle de décision adoptée par un individu dans ce cadre est identique à celle qu’il adoptera le jour réel du scrutin.

Ce pari n’est pas propre aux sondages électoraux.

Depuis les années 1970, l’économie expérimentale a précisément documenté, sous le nom de « biais hypothétique », l’écart systématique entre ce que des individus déclarent qu’ils feraient dans un scénario fictif et ce qu’ils font réellement une fois la situation concrète. Par exemple, lorsqu’on demande à des individus combien ils seraient prêts à payer pour un bien, les méta-analyses convergent : leur réponse surestime en moyenne de deux à trois fois le montant qu’ils déboursent réellement lorsque la situation se produit.

Rien ne garantit que le vote imaginé un jour ordinaire de campagne échappe à ce même écart entre déclaration et comportement.


À lire aussi : Peut-on faire confiance aux sondages politiques ? Un statisticien nous donne les clés pour les décrypter


La mécanique de l’entonnoir : comment les sondages effacent le doute

Pour bien comprendre l’ampleur de cet artefact (c’est-à-dire un résultat purement artificiel fabriqué par l’outil de mesure lui-même), il faut ouvrir le capot méthodologique des notices déposées par les instituts auprès de la Commission des sondages.

Comment arrive-t-on à publier un graphique avec des barres totalisant 100 % d’opinions exprimées à des mois, voire des années, d’une élection ? Par une mécanique de triple réduction de l’échantillon.

  • Le filtre de la certitude absolue : les instituts évaluent la probabilité d’aller voter, souvent sur une échelle de 1 à 10. Pour établir les intentions de vote, les instituts restreignent leur échantillon aux seules personnes répondant 10/10, c’est-à-dire celles qui se disent « certaines d’aller voter ».

C’est un tri drastique. Affirmer une certitude absolue de participation des mois avant une élection est une posture contraignante, ce qui exclut mécaniquement une grande partie du corps électoral. L’ampleur de cette première coupe a été mise en lumière devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale du 26 mars 2025. Le rapporteur a notamment confronté l’Ifop à un sondage de décembre 2024 : sur 1 101 inscrits interrogés, 814 exprimaient une intention de vote, parmi lesquels 628 seulement se déclaraient certains de se déplacer. Bien que les instituts affirment utiliser l’ensemble du panel pour observer d’autres indicateurs, c’est bien sur ce sous-échantillon final – souvent restreint à environ 60 % du panel initial – que s’appuie le calcul strict des intentions de vote.

  • L’illusion de l’urgence : aux survivants de ce premier filtre, on impose le fameux forçage contrefactuel (« Si l’élection avait lieu dimanche prochain… ») assorti d’une liste arbitraire.

Ce cadre fictif exige une projection artificielle dans l’immédiateté, forçant une prise de position dénaturée. Une démarche méthodologiquement sincère consisterait, au contraire, à respecter la réalité de cette échéance lointaine : il s’agirait de demander aux électeurs pour qui ils auraient le plus de chances de voter à la date effective du scrutin, plutôt que de les forcer à simuler un vote imaginaire.

  • L’invisibilisation des indécis : malgré l’urgence de cette situation fictive, une proportion significative de ces électeurs (entre 15 % et 25 %) pourtant « certains d’aller voter » refuse de choisir un nom, déclarant ne pas se prononcer (NSP) ou vouloir voter blanc.

Que fait la mécanique sondagière ? Si les instituts se défendent d’ignorer ces profils en affirmant les conserver pour analyser l’évolution générale des électorats, tous les excluent de fait lors de la publication médiatique. Comme l’exige la simulation d’un résultat électoral fondé sur les seuls suffrages exprimés, les pourcentages finaux sont systématiquement recalculés uniquement sur le noyau de ceux qui ont donné un nom, afin d’atteindre artificiellement la somme parfaite de 100 %.

Le « déchet » statistique qui était en réalité la donnée

L’argument technique souvent avancé pour justifier ce nettoyage mécanique est celui de l’ « exploitabilité ». Pour les commentateurs en quête de classements, le flou est perçu comme un bruit gênant, un résidu qu’il faut expurger. Le contrefactuel et la pratique du redressement (modifications des données brutes d’un sondage pour rendre l’échantillon plus « représentatif » de la population globale) servent de compresseurs d’indécision.

Pourtant, lorsqu’une part massive des électeurs ne sait pas quoi répondre ou attend la campagne, ce n’est pas un échec de la mesure : c’est l’état réel du système. L’indécision à huit mois du scrutin n’est pas une absence d’opinion, c’est une donnée politique fondamentale.

Le sociologue Pierre Bourdieu formulait déjà cette critique en 1973, dans son texte fondateur « L’opinion publique n’existe pas » : les instituts, en supposant que tout le monde a une opinion et que toutes les opinions se valent, produisent un artefact statistique là où il faudrait au contraire restituer les rapports de force et les degrés d’investissement réels des enquêtés. Le contrefactuel temporel décrit ici n’est jamais qu’une version actualisée et techniquement affinée de ce même mécanisme : il ne se contente plus de faire comme si toutes les opinions se valaient, il fait comme si l’absence d’opinion elle-même n’existait pas.

En éliminant cette zone de flou pour fabriquer des scores lisses, le sondage produit un artefact d’opinion. Cette présentation a des effets directs sur le jeu politique : elle fige prématurément le paysage, dicte le « vote stratégique » selon des rapports de force fictifs et transforme la campagne – censée être un espace de persuasion – en une simple vérification d’un pronostic autoentretenu.

Pour une hygiène du questionnement

Une exigence de rigueur doit s’appliquer dès la conception du protocole d’interrogation. Il faut changer les questionnaires.

La question aujourd’hui favorite des instituts de sondage, « Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? », ne devrait plus être utilisée.

Elle devrait être remplacée par une question ancrée dans le réel, une mesure scientifiquement et démocratiquement sincère, qui laisse place à l’incertitude et à la délibération :

« Dans huit mois se tiendra l’élection présidentielle. Il est possible que les personnalités suivantes se présentent, mais à ce stade, la liste n’est pas définitive. Aujourd’hui, pour laquelle auriez-vous le plus de chances de voter, ou préférez-vous attendre de connaître les candidats officiels, de découvrir leurs programmes et de voir comment la campagne évolue avant de vous prononcer ? »

Cette seconde formulation, certes plus longue, change tout le paradigme de la mesure. En explicitant le statut incertain des candidatures et la distance au scrutin, elle rappelle précisément à l’électeur ce sur quoi il se prononce. Surtout, en intégrant organiquement et explicitement les raisons rationnelles de patienter, elle ne traite plus l’indécision comme un déchet statistique qu’il faudrait cacher. Elle la valide comme une posture civique légitime.

Dans cette configuration, si, par exemple, 50 % des sondés répondent qu’ils attendent le déroulement de la campagne, la donnée publiée sera exactement celle-ci. Ce ne sera plus un « non-résultat », mais la photographie honnête d’un corps électoral en phase de réflexion.

Le respect du suffrage universel commence par le respect de sa temporalité. Un sondage ne devrait pas contraindre l’électeur à mimer le geste d’un vote fictif pour satisfaire le rythme continu de l’actualité et produire des classements prématurés. Reconnaître le droit au doute et à l’observation n’affaiblit pas la valeur de l’information statistique : cela lui redonne sa juste place et sa dignité scientifique et démocratique.

The Conversation

Léo Gerville-Réache ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.10.2026 à 18:06

Logement : vivre seul est-il devenu la norme ?

Laurent Proulhac, Géographe, Laboratoire Ville Mobilité Transport, Université Gustave Eiffel
Près de quatre logements sur dix sont aujourd’hui occupés par une personne vivant seule. Une statistique qui recouvre des situations diverses et invite à repenser le secteur immobilier.
Texte intégral (2053 mots)
La vie en solo peut aussi bien s’inscrire dans un petit logement loué pour quelques années que dans une maison ou un grand appartement. Serinus/Pexels, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Vivre seul n’est plus seulement une transition, mais recouvre une diversité de situations.

  • La situation conjugale des personnes seules est variée, tout comme leurs profils économiques.

  • Cette situation peut exacerber les tensions sur le marché immobilier et invite à repenser le parc de logements.


Près de quatre logements sur dix sont aujourd’hui occupés par une personne vivant seule. Mais derrière cette configuration de plus en plus fréquente se cachent des réalités plus diverses qu’il n’y paraît. Les personnes seules ne peuvent plus être réduites à quelques figures sociales bien identifiées, comme l’étudiant en studio, le célibataire urbain dans un petit appartement ou la veuve dans une maison à la campagne.

Comme le souligne une étude menée par le bureau d’étude Intermède et l’Université Gustave Eiffel, soutenue par Leroy Merlin Source et Bouygues Immobilier, la vie en solo correspond à une variété de profils, de trajectoires, de conditions résidentielles et de territoires.

Vivre en solo : une réalité qui progresse

La vie en solo n’est plus une situation résidentielle marginale ou atypique. D’après les derniers recensements de la population par l’Insee, 39 % des résidences principales sont occupées par une seule personne. Ce chiffre a augmenté de près de 14 % entre 2016 et 2022, contre 5 % pour les logements occupés par deux personnes, alors que dans le même temps le nombre de logements de cinq personnes et plus a reculé de 4 %.

Cette évolution traduit une transformation des manières d’habiter, moins structurées par la vie en couple ou en famille, et contribue à faire évoluer la demande de logements.

Vivre seul chez soi recouvre désormais des réalités plurielles. Ce n’est plus seulement une étape avant une vie familiale ou une situation liée à un âge avancé, mais c’est une situation qui peut accompagner les mobilités professionnelles, les séparations et recompositions conjugales.

Des profils sociaux et conjugaux variés

Si la vie en solo progresse chez les 60-74 ans, elle augmente aussi fortement chez les moins de 24 ans et les 25-59 ans. Cette dernière tranche d’âge représente 43 % des personnes vivant seules, à peine 4 % de moins que les plus de 60 ans. Vivre seul est ainsi devenu une réalité courante à l’âge adulte, et notamment parmi les personnes en emploi qui représentent 43 % des personnes seules, contre 41 % pour les retraités et 16 % pour les autres inactifs, dont les étudiants.

Autre évolution notable, le nombre d’hommes vivant seuls progresse plus rapidement que celui des femmes, notamment entre 25 et 59 ans. Celles-ci restent cependant plus nombreuses, représentant 56 % des personnes seules, en raison de leur espérance de vie plus longue et du veuvage.

Vivre en solo ne signifie pas nécessairement avoir une situation économique plus défavorable. Les personnes seules ne sont pas davantage au chômage et se retrouvent dans l’ensemble de l’espace social, avec même une légère surreprésentation des cadres et des professions intermédiaires. Leur emploi est cependant plus précaire, avec davantage de CDD, de contrats d’apprentissage, d’intérim et d’emplois aidés.

La situation conjugale des personnes seules est elle aussi diverse. Près de la moitié sont célibataires tandis qu’un quart sont veuves ou veufs et un cinquième divorcées. Mais certaines personnes vivent seules tout en étant engagées dans une relation conjugale, par exemple dans le cadre de couples non cohabitants, de décohabitations partielles ou de formes de multilocalisation résidentielle. Près d’une personne seule sur dix est mariée, pacsée ou en union libre découlant, par exemple, de choix en termes de localisation professionnelle.

Inversement, être célibataire ne signifie pas toujours vivre seul : colocation ou coliving, chambre chez l’habitant ou habitat partagé, sont des situations parfois durables qui s’étendent à tous les âges de la vie. Ces situations conduisent à relativiser l’image de la vie en solo comme simple parenthèse entre deux périodes de vie en couple.

Des conditions de logement contrastées

Les personnes seules vivent dans des logements très différents. Elles occupent l’essentiel des très petits logements : près de neuf logements sur dix de moins de 30 m2 ou d’une pièce sont occupés par une personne seule. Cette réalité nourrit l’image de l’étudiant ou du jeune actif vivant en studio. Mais elle ne concerne qu’une minorité des personnes seules : 11 % seulement vivent dans moins de 30 m2, tandis que 38 % habitent dans des logements de 60 à 100 m2 et 15 % dans des logements de plus de 100 m2.

Andrex Neel/Pexels
Les étudiants et jeunes actifs vivant en studio ne constituent qu’une partie des personnes seules. CC BY

Vivre seul signifie donc également occuper un logement de grande taille, souvent un logement toujours habité après une séparation, le départ des enfants ou le décès du conjoint.

Le type de logement témoigne de la même diversité. Si la vie seule va majoritairement de pair avec l’appartement, la maison est loin d’être marginale : près de quatre personnes seules sur dix y résident, notamment les personnes veuves, divorcées ou mariées. Elles ne sont pas non plus seulement locataires. Près de la moitié sont propriétaires de leur logement (46 %), contre 36 % de locataires du parc privé et 16 % de locataires du parc social.

Entre étape transitoire et ancrage durable

Vivre seul est souvent perçu comme une situation de transition, après le départ du domicile parental, une séparation ou une mobilité professionnelle. Les données du recensement vont en partie dans ce sens : 16 % des personnes seules occupent leur logement depuis moins de deux ans, contre 10 % des personnes vivant dans un ménage de deux personnes ou plus.

Pour certaines, vivre seul correspond donc à une période de changement, parfois opéré dans l’urgence ou avec des ressources économiques limitées. Mais la vie seule peut aussi s’installer dans la durée : 20 % des personnes seules vivent dans leur logement depuis plus de trente ans.

La vie en solo peut aussi bien s’inscrire dans un petit logement loué pour quelques années que dans une maison ou un grand appartement occupé plusieurs décennies comme propriétaire. Mais les situations intermédiaires sont également nombreuses : personnes séparées qui restent dans leur logement familial, actifs occupés durablement seuls dans un logement de taille moyenne, retraités qui adaptent progressivement leur logement ou déménagent pour plus petit, actifs occupés seuls en habitat partagé ou encore couples non cohabitants qui organisent leur vie entre deux logements périodiquement ou durablement.

Dans les centres urbains, mais pas seulement

Les personnes seules vivent aussi bien dans les espaces ruraux que dans les petites villes et les grandes agglomérations. Mais elles sont particulièrement nombreuses à habiter dans les villes de plus de 200 000 habitants, davantage dans des communes centrales que dans des communes périurbaines. C’est vrai pour les moins de 24 ans, en raison des établissements d’enseignement supérieur, des emplois, des réseaux sociaux, des équipements et des aménités urbaines, mais aussi de l’offre de petits logements et du parc locatif.

Malgré tout, les couronnes périurbaines ne sont pas seulement l’espace des couples avec enfants et des maisons familiales. C’est d’ailleurs là que la croissance du nombre de personnes seules a été la plus forte ces dernières années, aussi bien parmi les 25-59 ans que les 60-74 ans. Il s’agit d’agriculteurs, d’actifs, de personnes séparées, ou encore des propriétaires de grandes maisons. Dans les espaces ruraux, les personnes seules sont plus âgées : trois sur dix ont plus de 75 ans.

Ces constats montrent que de nouvelles formes de vie en solo émergent : personnes en couple non cohabitantes, personnes âgées seules dans les centres urbains, actifs seuls dans les espaces périurbains, personnes seules dans de grands logements, etc.

Cette diversification des manières d’habiter produit une concurrence accrue pour l’accès à des petits logements encore trop peu nombreux pour la demande, notamment en ville, mais aussi dans les espaces périurbains, royaume de la maison individuelle.

Dans un marché où l’accès au logement est difficile, il ne suffit donc plus de construire davantage, mais aussi répondre à la pluralité des situations, en adaptant le parc de logements et ses modalités d’occupation. Cela suppose de faciliter l’accès à des logements abordables pour les personnes seules ne disposant que d’un revenu de référence, de permettre le maintien à domicile des personnes âgées, d’adapter les logements au vieillissement de la population, de développer des formes d’habitat partagé ou encore de réfléchir à la sous-occupation des logements devenus trop grands pour les occupants seuls.


Cet article a été co-écrit par Laurent Proulhac, chercheur au Laboratoire Ville Mobilité Transport, Université Gustave-Eiffel, et Benjamin Pradel, docteur en sociologie, co-fondateur d’Intermède, coopérative des transitions des lieux, territoires et modes de vie.

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Laurent Proulhac ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

13.10.2026 à 18:05

Antisémitisme de Jordan Bardella : le RN stoppé dans sa tentative de séduction des juifs de France ?

Frédéric Strack, chercheur en sciences politiques, Sciences Po; Université de Sherbrooke
Jordan Bardella aurait écrit de nombreux commentaires antisémites il y a quelques années. Le soutien des électeurs juifs favorables au RN sera-t-il bouleversé ?
Texte intégral (2316 mots)

L’ESSENTIEL

  • Selon une enquête de Mediapart, Jordan Bardella, président du Rassemblement national, aurait écrit de nombreux commentaires antisémites par le passé.

  • En France, plusieurs enquêtes montrent que le vote des juifs autodéclarés s’est déplacé vers la droite et l’extrême droite ces dernières années.

  • Pour ces électeurs, La France insoumise est perçu comme plus dangereux que le RN, malgré l’histoire de ce parti d’extrême droite, profondément lié à l’antisémitisme.


Le 28 septembre dernier, le journal Mediapart livre les résultats d’une enquête retentissante : Jordan Bardella, président du Rassemblement national, aurait écrit dans le passé nombre de commentaires reprenant des poncifs antisémites. L’intéressé dément fermement.

Cette polémique réactive des accusations de longue date d’antisémitisme envers le Front national, que l’évolution en Rassemblement national visait à écarter. La polémique place ainsi ce parti dans une position inconfortable, et met en péril des années d’efforts pour apparaître comme le seul véritable défenseur des juifs de France. L’un des enjeux de cette séquence est ainsi de savoir si ces propos sont de nature à remettre en cause la stratégie souvent commentée de « dédiabolisation ».

Un soutien paradoxal au Rassemblement national

Les accusations d’antisémitisme au sein de l’extrême droite sont connues des juifs de France. L’on pense évidemment aux commentaires de Jean-Marie Le Pen, condamné, entre autres, pour contestation de crimes contre l’humanité et pour des propos antisémites. Mais l’on peut aussi évoquer la présence, dans l’orbite du parti, de personnes négationnistes ou antisémites, comme le démontrent, dans leur enquête, Judith Cohen-Solal et Jonathan Hayoun (2019). Les accusations d’antisémitisme à l’encontre d’au moins une partie du personnel politique d’extrême droite n’ont jamais disparu.

Et pourtant, cela n’a pas empêché le Rassemblement national d’engranger le soutien croissant de juifs : longtemps fidèles à la gauche non communiste, ils se sont progressivement tournés, à partir des années 1980, vers la droite et l’extrême droite.

Le tableau suivant établit ce déplacement électoral :

Les données sont issues du rapport de 2014 de l’Ifop pour Atlantico, Les votes juifs : poids démographique et comportement électoral des juifs de France. Les blocs politiques ont été obtenus en additionnant les pourcentages des divers candidats. En raison des arrondis, les totaux peuvent ne pas être équivalents à 100. Fourni par l'auteur

Aucune donnée comparable n’est disponible au-delà de 2012, mais les données de terrain collectées (cf. les Juifs orthodoxes en France, Presses universitaires de Rennes, 2025) signalent que le déplacement vers la droite et l’extrême droite se poursuit. Par exemple, à Sarcelles, lors de l’élection présidentielle de 2022, dans quatre bureaux de vote à forte présence juive, le vote pour Éric Zemmour s’est étendu de plus de 28 % à plus de 39 %, contre une moyenne de 11,55 % pour la ville. Un tel survote s’observe aussi dans les quartiers de Strasbourg à forte présence juive. Ce déplacement se retrouve dans le reste de la population, mais, dans le cas d’électeurs juifs, il est paradoxal au regard de l’histoire du Rassemblement national ex-Front national.

Comprendre l’extrême droitisation électorale des juifs de France

En 2007, Nicolas Sarkozy avait capté une part importante des votes juifs et, à nouveau en 2012 : les électeurs juifs l’ont soutenu à 45 % au premier tour, contre 27 % pour la population générale (cf. tableau ci-dessus). Mais la question migratoire et les attaques terroristes ont en partie disqualifié la droite classique et alimentent des craintes, notamment en matière d’insécurité.

La répétition de meurtres antisémites a, par exemple, fortement marqué les esprits, comme l’indique cette personne interrogée :

« Depuis le meurtre d’Ilan Halimi, on a eu l’hypercacher, on a eu Toulouse, on a eu madame Halimi, Sarah Halimi, on a eu Madame Knoll, ça commencer à chiffrer, ça commence à chiffrer. Sans compter les attaques non fatales qui ont peut-être fait moins de bruit. »

Cet argument de la sécurité va de pair avec un autre argument marqué à droite, celui de la faiblesse de l’État, comme l’exprime un témoin :

« Quand une manifestation pro-palestinienne est interdite et qu’elle a quand même lieu, l’affaiblissement du pouvoir est évident. »

À ces actes antisémites, nombre de juifs ajoutent des attaques terroristes, les associant parfois à l’immigration, qui entraînerait insécurité physique et culturelle. Ainsi, le thème du « grand remplacement » pouvait s’observer sur le terrain dès avant 2022. Des observations participantes nous ont donné accès à des conversations où ce thème étant repris sans discussion.

À ces occasions, Éric Zemmour, pas encore candidat à l’élection présidentielle, bénéficiait d’un soutien non caché. Ce soutien s’observe aussi de manière quantitative, avec toutes les précautions d’usage pour une population aussi réduite : 67 % des juifs interrogés considèrent qu’« Il y a trop d’étrangers dans notre pays ». Or, cette position peut conduire à un vote pour le Rassemblement national : 93 % de ceux qui ont voté Le Pen sont d’accord avec cette proposition, dont 84 % sont tout à fait d’accord. Or, ce sujet est depuis plusieurs années l’un des principaux thèmes de prédilection du Rassemblement national, d’autant plus que Nicolas Sarkozy, qui bénéficiait d’un large soutien (cf. tableau) n’est plus candidat à partir de 2012.

Composer avec l’antisémitisme du Rassemblement national

Ce mécontentement favorise d’autant plus le Rassemblement national que Marine Le Pen se fait fort de défendre la liberté individuelle contre « l’islamisme », y compris le droit des juifs de vivre et de pratiquer librement, sans craindre pour leur sécurité. En outre, le travail de « dédiabolisation » du parti, et d’éloignement des personnes accusées d’antisémitisme l’a rendu plus acceptable pour une partie des juifs interrogés. Une personne interrogée nous a par exemple indiqué :

« Je pense qu’elles [les filles de Jean-Marie Le Pen] ont reçu une éducation fortement antisémite, mais je pense que Marine (…) s’est sortie de ça. (…) je ne pense pas que ce soit une grande motivation chez elle. »

Dans le cadre de leur raisonnement politique, les juifs semblent ainsi, pour une partie d’entre eux tout du moins, prioriser les sujets : la perception d’une menace actuelle continue de l’emporter sur toute autre considération, y compris des accusations d’antisémitisme remontant à une dizaine d’années. Et ce, d’autant plus que, sur le plan politique, c’est La France Insoumise qui est vue comme antisémite, bien plus que le Rassemblement national.

En effet, les études disponibles (cf. la Tentation antisémite : haine des juifs dans la France d’aujourd’hui, Wieviorka, 2005 ; Français comme les autres ?, Tiberj, Brouard, 2005 ; l’An prochain à Jérusalem ? Fourquet, Manternach, 2016), considèrent souvent trois foyers d’antisémitisme : l’extrême droite, l’extrême gauche et les personnes musulmanes. Or, l’on observe un décalage partiel entre les données disponibles et les perceptions des juifs.

Par exemple, le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme indique que la « proximité affichée avec le Rassemblement national et les autres partis d’extrême droite favorise les préjugés envers les juifs », alors que la proximité avec La France insoumise (LFI) n’influe pas sur l’antisémitisme.

Pourtant, ce n’est pas ce que les juifs interrogés observent : ils citent l’extrême gauche comme acteur politique responsable de l’antisémitisme, bien devant l’extrême droite : 92 % considèrent que LFI contribue à la montée de l’antisémitisme, contre 49 % pour le RN. Une controverse récente peut alimenter cette perception, lorsque Jean-Luc Mélenchon a paru, par sa prononciation, souligner la judéité de certaines personnalités.

Mais c’est de loin la question d’Israël qui est au cœur de la différence de perception de LFI et du RN. Une personne interrogée indique par exemple que :

« Dans le parti de Mélenchon, même si ce n’est pas dit officiellement (…), il y a quand même quelque chose qui [le] perturbe par rapport à [l’antisémitisme], une obsession d’Israël qu’on ne retrouve pas chez Le Pen. »

Certains reprochent à Jean-Luc Mélenchon d’avoir tardé à dénoncer l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et d’avoir condamné la contre-offensive israélienne à Gaza. Mais, plus généralement, c’est le soutien apporté à la cause palestinienne qui est vu, par certains, comme hostile aux juifs. Une personne interrogée est catégorique :

« Ayant la fâcheuse manie de faire passer leur jalousie pour les juifs avant l’amour pour leur patrie, certains de nos concitoyens non juifs, commettent la plus grave erreur historique depuis la collaboration vichyste : celle de soutenir une cause qui ne les regarde en rien, et qui finira par les perdre. La seule différence est qu’à l’époque de Vichy l’extrême droite attisait la haine ouvertement (…), alors que, aujourd’hui, c’est l’extrême gauche qui a pris le dessus par son soutien aveugle et inconditionnel à la cause palestinienne. »

Dans ce contexte, il n’est pas certain que les révélations concernant Jordan Bardella privent le Rassemblement national du vote d’électeurs juifs.

Quoi qu’il en soit, les conséquences électorales ne dépendront pas des juifs. L’on ne rappellera jamais assez, en effet, que la faible taille de la population juive de France (moins de 1 %), qui plus est en déclin (les chiffres sont rares et à manier avec grande précaution, mais des estimations indiquent que la population juive de France serait passée de 600 000 à la fin des années 1990 à environ 450 000 dans les années 2020), lui retire tout poids électoral : même un repositionnement d’ampleur des juifs de France n’aurait qu’un effet négligeable sur le résultat de l’élection présidentielle de 2027. Les juifs figurent, certes, parmi les premiers concernés par cette controverse, mais les éventuelles conséquences électorales seront décidées par le reste de la population française.

The Conversation

Frederic Strack a reçu des financements de l'Université Paris Panthéon-Assas pour ses études doctorales.

12.10.2026 à 15:53

Additifs alimentaires dangereux dans nos assiettes : quand les industriels contournent les règles (du XIXᵉ siècle à nos jours)

Hachez-Leroy Florence, Historienne de l'économie, des sciences et des techniques, Université d'Artois
Les dangers des additifs sont connus dès le XIXᵉ siècle, mais les industriels n’ont eu de cesse de contourner les vagues de régulation protégeant les consommateurs.
Texte intégral (1864 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’emploi d’additifs alimentaires est mentionné dès l’Antiquité, mais les progrès de la chimie au XIXᵉ siècle ont permis de banaliser leur utilisation.

  • Les dangers de ces additifs sont rapidement connus et des vagues de régulation se succèdent à partir de 1905 avec la loi sur l’alimentation.

  • Ces dernières décennies, la mondialisation des échanges et la consommation massive d’aliments ultratransformés ont rendu la régulation encore plus difficile.


Les controverses sur les additifs alimentaires occupent régulièrement l’actualité avec leurs scandales : colorants, conservateurs, exhausteurs de goût, sel, aluminium, etc.

L’emploi d’additifs dans l’alimentation est mentionné dès l’Antiquité, mais les progrès de la chimie ont eu pour effet d’élargir leur nombre et de banaliser leur utilisation. Un nombre considérable de nouvelles substances aux usages variés apparaissent pour améliorer les conditions de conservation, contrôler les qualités gustatives ou modifier l’aspect visuel des aliments. En 1800, environ 550 substances chimiques organiques étaient connues et leur nombre a atteint environ 150 000 au tournant du XXᵉ siècle.

Quelles furent les grandes étapes de cette régulation, et quel bilan tirer de cette action, alors que la quantité de substances utilisées n’a cessé de croître depuis le XIXᵉ siècle ?

Conserver sans intoxiquer

Les conservateurs sont les additifs les plus utiles pour prolonger la durée de consommation des aliments dans de bonnes conditions sanitaires. Les premiers usages systématiques des conservateurs de synthèse dans l’industrie sont difficiles à dater faute de sources, mais des exemples permettent de comprendre leur développement.

En 1837, les Allemands Wöhler et Liebig découvrent les propriétés chimiques de l’acide benzoïque (E 210), un conservateur alimentaire présent naturellement dans certaines plantes, dont l’amande amère. Son développement semble rapide et en 1879, les archives rapportent des discussions entre Pasteur et le préfet de la Seine pour l’autoriser. D’autres conservateurs sont utilisés comme l’acide borique, le borate de soude et l’acide salicylique dans les années 1870. L’usage du borax (E285) est aussi ancien, en particulier en métallurgie et marginalement en médecine. Son emploi dans l’alimentation, nouveau au XIXᵉ siècle est largement encouragé par les industriels. Le borax est interdit dans l’Union européenne depuis 2010, mais reste autorisé dans d’autres pays.

Couleurs et arômes artificiels

La découverte de l’aniline à partir de l’indigo, en 1826, a donné naissance à de nombreuses autres couleurs artificielles ou de synthèse. La nomenclature des substances interdites pour la coloration des aliments et de leurs papiers d’emballage témoigne de la riche palette des possibles : substances d’origine minérale comportant des composés de cuivre, de plomb et d’arsenic, le sulfate de mercure – notamment les dérivés du goudron de houille –, et colorants d’origine organique, comme la fuchsine et ses dérivés.

Les arômes suivent le même mouvement tel l’« arôme de beurre » à base d’aldéhyde benzoïque, de nitrobenzène et d’acide butyrique, ou l’arôme « noix de coco ». Ils sont complétés par les exhausteurs de goût. Identifié au XIXe siècle, le glutamate de sodium est isolé au début du XXe siècle dans une algue, son usage se répand largement. Et l’on pourrait poursuivre avec les modificateurs de texture et les émulsifiants – la margarine, en 1869 –, les épaississants, les gélifiants ou encore les phosphates, dont le phosphate d’aluminium sodique, utilisé en boulangerie dès les années 1870 aux États-Unis, la fameuse levure chimique.

La régulation à partir de 1914

Le XIXᵉ siècle n’est donc pas une période où l’on pouvait se nourrir sans danger, loin de là : des pratiques alimentaires frauduleuses et le développement des additifs alimentaires conduisaient à la mise sur le marché d’aliments toxiques.

En réaction, des vagues de régulation se sont succédé dans les pays européens dès avant 1914. En France, la dangerosité des additifs est combattue après la fraude et la falsification des denrées. La régulation est progressive, jusqu’à la loi de 1905 sur l’alimentation.

Les colorants sont encadrés à partir de 1911. Leur approbation est soumise à une double tutelle conjointe des ministres de l’agriculture et de l’intérieur, sur avis conjoint du Conseil supérieur d’hygiène publique de France et de l’Académie de médecine. On peut y voir la main d’Eugène Roux, figure emblématique de la régulation de l’alimentation, directeur du service de répression des fraudes du ministère de l’agriculture.

À partir de 1912, l’usage des additifs alimentaires est interdit, à l’exception des cas déterminés par la loi. Le législateur détaille aussi les types d’emballage et les revêtements apposés à l’intérieur.

Certaines exceptions demeurent : le plomb et l’arsenic, autorisés dans les alliages, avec des pourcentages précisés. Le cuivre, le zinc et le fer galvanisé sont explicitement exclus des processus de fabrication et de conservation à l’exception de trois secteurs : chocolaterie, confiserie et distillerie.

Mais les industriels et artisans font preuve d’une exceptionnelle inventivité pour contourner la loi : la nécessité d’écouler des stocks, le lobbying auprès des ministères, l’usage non déclaré, l’erreur de manipulation, la minimisation du risque, le financement d’études « scientifiques » manipulées et l’instrumentalisation du doute bien sûr, arme favorite déployée déjà au XIXᵉ siècle.

La régulation de l’entre-deux-guerres et de la fin du XXᵉ siècle

La régulation connaît une accélération dans l’entre-deux-guerres. Parallèlement, la recherche scientifique progresse dans la compréhension des processus de dégradation des denrées et dans leur analyse toxicologique. Les chercheurs œuvrent auprès des pouvoirs publics pour protéger les populations et faire évoluer les lois : Louis Pasteur en France, Friedrich Accum en Allemagne, et Harvey W. Wiley aux États-Unis. Ils contribuent à développer la formation des chimistes en alimentation, dont le travail au sein des administrations et des entreprises participe au renforcement des contrôles sanitaires.

Pourtant, tout au long du XXᵉ siècle, l’usage de substances nouvelles est exponentiel. En outre, l’industrie agroalimentaire rend ces additifs indispensables à l’alimentation, sans en mesurer les effets sur la santé. Les recherches sur la toxicité de ces substances, qui nécessitent des moyens considérables, dépassent alors les possibilités des institutions publiques. Après-guerre, ce sera l’un des moteurs du développement d’organisations internationales comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS) et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). De fait, à partir des années 1950, la régulation conduit à une progressive et importante diminution du nombre d’additifs autorisés, tandis qu’est posée la question de l’exposition des consommateurs à ces substances et instaurée la dose journalière admissible.

Reste que ce mouvement est très vite soumis aux coups de boutoir des industriels. Créée en 1955, la Conférence mixte FAO/OMS sur les substances ajoutées aux denrées alimentaires permet la création d’un Comité d’experts des additifs alimentaires. Ce dernier publie un premier rapport très complet sur la nature et l’usage des additifs, les recherches à mener, l’information des consommateurs à assurer, etc. Mais dès le second rapport, en 1958, une personnalité issue de la Dow Chemical Company, l’une des plus grandes entreprises chimique américaine, est nommée au sein de ce comité. Dès lors, les travaux seront teintés d’un certain « pragmatisme » afin que soient préservées les possibilités de développements commerciaux des additifs.

La situation actuelle

Qu’en est-il aujourd’hui ? La mondialisation a renforcé les lobbys industriels. La situation s’est largement complexifiée pour de multiples raisons qui s’entrecroisent :

  • interactions entre substances dont les mécanismes restent à comprendre mais suspectées dans de nombreuses pathologies ;

  • consommation d’aliments ultratransformés ;

  • effets à très long terme comme les perturbateurs endocriniens ;

  • omniprésence de ces substances, dont les plastiques, dans notre environnement avec des contaminations multiples ;

  • différences importantes de législation et de contrôle selon les pays dans un espace mondialisé, qui fragilisent les dispositifs normatifs européens.

Les travaux en santé environnementale n’ont de cesse d’alerter sur la dangerosité des intrants agricoles et des additifs alimentaires. L’histoire longue montre, s’il le faut, à quel point la régulation a été et reste indispensable pour protéger les consommateurs et l’environnement, et relève du droit à l’alimentation.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Hachez-Leroy Florence a reçu des financements de l'IUF et de l'ANR.

12.10.2026 à 15:05

« Vous pouvez nous prendre le téléphone, mais pas la parole » : le mouvement lycéen et le sentiment de ne pas être écouté

Annabelle Allouch, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Katharine Throssell, Docteure en science politique, Marie Sklodowska Curie Fellow, Université catholique de Louvain (UCLouvain); Sciences Po Bordeaux
Les lycéens français se plaignent de ne pas être entendus par les institutions. Un sentiment qui s’exprime très fortement dans la mobilisation actuelle et se nourrit des déceptions face à Parcoursup.
Texte intégral (1444 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le mouvement lycéen entame sa quatrième semaine d’action, avec une grande manifestation prévue mardi 13 octobre.

  • Parmi les jeunes mobilisés, beaucoup se plaignent de ne pas être écoutés par l’école et les institutions.

  • Le dispositif d’orientation dans l’enseignement supérieur, Parcoursup, cristallise le sentiment d’incompréhension.


Une chose frappe à la lecture des pancartes des mobilisations lycéennes de ces dernières semaines : au même titre que de voir leurs enseignants remplacés et de ne pas pâtir de plafonds qui tombent dans les classes, les lycéens demandent à être entendus. Comme ils le disent, ils se considèrent « non pas mal éduqués mais mal écoutés ».

Cette revendication exprime le décalage entre les multiples sources de stress qu’ils expriment (manque de professeurs et d’investissements, et insécurité face à l’avenir) et les réponses jugées inadaptées du gouvernement.

La centralité de l’enjeu de l’écoute est d’ailleurs perceptible dans la plateforme de doléances mise en ligne par le ministère (qui ne manque pas d’évoquer les cahiers proposés aux gilets jaunes) ; ainsi que par le temps « banalisé » d’écoute dans l’établissement.

Une socialisation politique par la manifestation

Les travaux d’Annick Percheron sur la socialisation politique ont mis en évidence l’existence d’une double lecture du rapport des jeunes à la politique : d’un côté, les jeunes incarnent une innocence fantasmée et, par définition, apolitique ; de l’autre, leur politisation s’associe souvent pour les acteurs publics à un nécessaire recadrage.

Ce paradoxe est parfaitement illustré par la violence de la répression de la police, et par l’un des mots d’ordre du mouvement :

« Trop jeunes pour être écoutés, mais assez grands pour se faire gazer. »

Les travaux dans ce domaine ont, par ailleurs, montré l’impact personnel et politique de l’engagement précoce dans des mouvements sociaux (par exemple, Mai-68).

La prolifération des slogans qui renvoient à cet héritage (« La génération 6/7 refait Mai-68 ») souligne à quel point ces évènements peuvent produire des récits culturels et intergénérationnels, qui contribueront à une socialisation au politique au-delà des participants eux-mêmes.

À partir de nos enquêtes respectives sur les enfants de 10 ans à 17 ans face aux crises contemporaines pour l’une et sur les pratiques politiques des lycéens et des étudiants avant et après Parcoursup pour l’autre, nous postulons que le rapport à la citoyenneté des jeunes sera affecté par deux éléments concomitants : l’expérience de ne pouvoir exprimer sa frustration dans des espaces légitimés par l’institution, qu’elle soit politique ou scolaire, et celle du sentiment de ne pas être écouté par le pouvoir politique.

Les formes de la non-écoute

Dans le cadre d’une enquête sur le rapport des adolescents aux crises contemporaines et à la démocratie, nous avons mené des entretiens avant et pendant le mouvement lycéen, auprès de manifestants et de non-manifestants.

Avant le mouvement, le sentiment de ne pas être écouté renvoyait surtout à l’institution scolaire : manque d’opportunité de débats, superficialité des instances dites de « démocratie » scolaire, etc.

Dans les entretiens récents, cette non-écoute rejaillit sur d’autres institutions, notamment la police, dont la violence constitue pour certains le révélateur de la relation asymétrique qu’ils entretiennent avec le pouvoir :« Dès qu’on s’exprime, on se fait réprimer dans la violence », explique une manifestante de 16 ans (issue d’une famille politisée). On s’insurge aussi contre les propos de certains politiques sur ce point, « “Les jeunes n’ont qu’à s’asseoir et se taire” – ça m’a révoltée ! », note une manifestante de 17 ans (venant d’une famille peu politisée).

Plus largement, cette critique renvoie à l’idée que « normalement l’État est censé écouter directement le peuple » (fille, 17 ans, famille peu politisée) et au sentiment que le voir « dériver, c’est inquiétant pour la démocratie… ça m’a rappelé ce qu’on voit en cours d’histoire » (garçon, 17 ans, famille peu politisée).

Même chez les non-manifestants, voir leurs pairs se faire gazer politise ce constat de non-écoute. Ainsi, ces manifestations semblent nourrir l’appréciation d’un écart entre une idée abstraite d’État démocratique et la réalité constatée : ce qui constitue un apprentissage politique, que l’on soit sur le blocus ou non.

Sur Parcoursup : la sourde oreille

Dans le cadre de notre enquête sur Parcoursup avec Delphine Espagno-Abadie, nous avons identifié un processus qui illustre particulièrement bien la résurgence du sentiment de non-écoute.

La réforme Orientation et réussite des étudiants (ORE) de 2018 (qui crée la plateforme Parcoursup) entraîne non seulement la multiplication des épreuves, mais aussi la reconfiguration des espaces de discussion du jugement scolaire. Cela génère une angoisse qui s’ajoute à la distance créée par la dématérialisation de l’accès dans le supérieur.

Cette mise à distance des lycéens s’incarne par des formes faibles d’explication du jugement scolaire, particulièrement réduites et standardisées en cas de refus. C’est le cas de la mention fréquente « Le niveau scolaire (ou la motivation) apparaît insuffisant pour la formation, au regard de celui d’autres candidats »). Mais comment reconnaître la légitimité d’un jugement aussi succinct ?

Les numéros verts gérés par les rectorats ne proposent pas non plus d’explicitation au jugement des formations, mais des solutions de compensation. Il s’agit moins d’écouter les plaintes des élèves que de les conserver dans les canaux de la plateforme pendant les différentes phases. Alors que la réforme devait valoriser le choix personnel et authentique du lycéen éclairé par un travail d’orientation au long cours, la faiblesse des espaces de négociation et d’écoute fait de Parcoursup un couperet, dont la sélectivité ne se justifie, par ailleurs, pas toujours par le prestige ou la rareté de la formation recherchée.

On voit alors comment un tel système peut non seulement entraîner un fort sentiment d’injustice (« Pourquoi suis-je mal classée dans une formation pour laquelle je suis motivée ? ») qui va nourrir les formes de contestation « à bas bruit » (la plainte sur les terrasses des cafés ou dans les repas de famille) comme les luttes ouvertes dans la rue, ainsi que nous le montre le mouvement actuel.

L’importance de la demande d’écoute dans les revendications lycéennes nous fournit ainsi une illustration des travaux de Laurent Lardeux et de Vincent Tiberj pour qui les revendications des jeunes sont les « révélateurs des apories de nos démocraties ». Elle nous montre aussi à quel point les apories de la démocratie sont aussi la fondation d’une socialisation politique. Comme dit une pancarte : « Si on ne nous écoute pas, on crie. »

The Conversation

Katharine Throssell a reçu des financements européens pour cette recherche en tant que Marie Sklodowska Curie Fellow.

Annabelle Allouch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

12.10.2026 à 12:53

Raphaël Glucksmann désigné par les sociaux-démocrates : pourquoi les primaires ne sont pas forcément des machines à perdre

Pierre Bréchon, Professeur émérite de science politique, Sciences Po Grenoble, Auteurs historiques The Conversation France
Parfois présentées comme des « machines à perdre », les primaires ont de nombreuses vertus : sélection des candidats, médiatisation, choix démocratique. La victoire de Raphaël Glucksmann à la primaire socialiste va-t-elle créer une dynamique en sa faveur ?
Texte intégral (1424 mots)

L’ESSENTIEL

  • Raphaël Glucksmann a largement remporté la primaire réunissant les candidats de la gauche sociale-démocrate (Parti socialiste, Place publique, Gauche républicaine et socialiste).

  • Parfois présentées comme une « machine à perdre », les primaires ont de nombreuses vertus : sélection des candidats, médiatisation, choix démocratique.

  • Distancé dans les sondages par Jean-Luc Mélenchon, Édouard Philippe et Marine Le Pen, Raphaël Glucksmann bénéficiera-t-il d’une nouvelle dynamique ?


L’organisation de primaires pour sélectionner un candidat à la présidentielle est relativement récente. Elle permet de limiter le nombre de candidats de la même tendance et donc faciliter la sélection de l’un des prétendants du même segment de l’électorat pour le tour décisif. Cette procédure est apparemment vertueuse parce qu’elle évite que se renouvelle ce qui était arrivé à Lionel Jospin au premier tour présidentiel de 2002, éliminé de peu par la multiplicité des candidatures de gauche. Elle assure une large publicité – avec un ou plusieurs débats télévisés entre les prétendants – pour faire connaître les orientations d’une tendance. Elle peut être aussi considérée comme un outil de participation démocratique puisqu’elle associe les adhérents dans une primaire interne ou même les simples sympathisants dans une primaire ouverte alors qu’autrefois le candidat était « auto-sélectionné » ou désigné par les instances des partis. Accessoirement elle peut dégager des bénéfices pour le ou les partis organisateurs, lorsque les votants doivent payer leur inscription.

Mais la primaire n’a pas toujours bonne presse. Elle est souvent présentée par ses détracteurs comme une « machine à perdre », car le débat public de la primaire met en évidence les divisions d’un camp, ce qui peut être un handicap pour le tour décisif. Elle est aussi rejetée pour des raisons idéologiques par ceux qui estiment que l’élection présidentielle doit être « la rencontre d’un candidat avec son peuple ».

La première primaire – interne aux adhérents – fut organisée fin 2006 par le Parti socialiste (PS). Celui-ci avait adopté peu avant une modification du tarif de l’adhésion (seulement 20 euros), ce qui avait fait adhérer environ 100 000 personnes, doublant ainsi le nombre d’adhérents au PS. Face à Laurent Fabius et à Dominique Strauss-Kahn, Ségolène Royal avait acquis une aura importante, lui permettant de l’emporter. Cela avait été un atout pour sa campagne présidentielle, et on ne peut pas affirmer que c’est la mise en évidence des divisons entre candidats lors de la primaire qui lui aurait fait perdre l’élection présidentielle (avec 46,9 % au second tour, face à Nicolas Sarkozy).

Fin 2011, les socialistes innovent avec une primaire ouverte aux sympathisants du PS et des radicaux de gauche. C’est un succès de participation : 2,7 millions de votants au premier tour et près de 2,9 millions au second. Là aussi, la primaire aura été un tremplin important pour la victoire de François Hollande à la présidentielle. Au même moment, les écologistes ont organisé une primaire interne (33 000 inscrits). Le Parti communiste français (PCF) avait aussi organisé un vote de ses adhérents pour choisir entre un soutien à Jean-Luc Mélenchon (Parti de gauche) et la désignation d’André Chassaigne (député communiste du Puy-de-Dôme).

Une nouvelle primaire socialiste, organisée tardivement en janvier 2017, réunit environ 2 millions de votants dans un contexte de grande division du parti entre les soutiens du président Hollande et les « frondeurs ». C’est un frondeur, Benoît Hamon, qui sort des urnes. La primaire l’a beaucoup fait monter dans les sondages présidentiels, mais il régresse au fil de la campagne et finit à 6,4 %. Une primaire écologiste a aussi lieu, mais l’élue se retirera de la présidentielle au vu de ses faibles scores dans les sondages.

Pour la même élection présidentielle, la droite et le centre décident également de sélectionner leur candidat dans une primaire ouverte. C’est un grand succès populaire : 4,4 millions de votes au second tour. François Fillon crée la surprise : il est élu avec 66,5 % des voix alors que Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, qui passaient pour les favoris, ont été éliminés. C’est probablement une caractéristique des primaires – surtout ouvertes – de faire mentir les pronostics journalistiques. À la sortie de ces primaires, François Fillon semblait avoir de bonnes chances de devenir le prochain président de la République. Mais la révélation d’une « affaire » portant sur l’emploi fictif de son épouse, suivie d’une mise en examen en mars 2017 pour détournement de fonds publics, lui font perdre plusieurs points dans les sondages. Son élimination au premier tour de l’élection présidentielle n’est pas due à la primaire, mais bien aux conséquences de sa mise en accusation.

En 2022, alors que la droite a perdu beaucoup d’électeurs depuis 2017, Les Républicains (LR) décident – après avoir tenté de désigner leur candidat en fonction des résultats des sondages – d’organiser une primaire limitée aux adhérents (près de 149 000 personnes à la veille du scrutin). Valérie Pécresse en sort vainqueur, mais cela ne lance pas une dynamique de campagne, vu le caractère limité de cette primaire interne. La même histoire se déroule au PS, avec une primaire interne (seulement 22 150 votants, du fait du fort déclin du parti) gagnée par Anne Hidalgo. Les écologistes ont aussi organisé une primaire ouverte (près de 123 000 inscrits). Ces primaires de 2022 ne peuvent, pour autant, être considérées comme des « machines à perdre » : elles montrent surtout la faiblesse des forces politiques concernées.

Pour l’élection présidentielle de 2027, une première primaire vient d’être remportée dès le premier tour par Raphaël Glucksmann, avec 66,2 % des suffrages, loin derrière les autres candidats (Olivier Faure devant se contenter de 14,5 %). C’est l’indication du rejet de l’union avec Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise (LFI) par la gauche sociale-démocrate. C’est aussi l’illustration de la méfiance d’une large partie de l’opinion pour les profils partisans. C’est probablement enfin la marque d’un « vote utile » en faveur du candidat de gauche non mélenchoniste qui semble le mieux placé en vue de la présidentielle.

Finalement, nombre des primaires évoquées ont créé une dynamique importante pour les candidats en position de l’emporter à la présidentielle. Une nouvelle étape commence donc pour Raphaël Glucksmann qui était plutôt ce dernier mois à la baisse dans les sondages, passant de 11,5 % à 9,6 % entre début septembre et le 12 octobre.

Il faudra observer les prochains sondages pour voir si les résultats de la primaire lui permettent de progresser de façon significative. Il est, pour l’instant, largement dominé par Marine Le Pen (23,8 %), Jean-Luc Mélenchon (16,6 %) et Édouard Philippe (16 %). Le fossé est large pour espérer une qualification de Raphaël Glucksmann en vue du second tour. Mais toutes les élections présidentielles réservent des surprises qui peuvent redistribuer les cartes !

The Conversation

Pierre Bréchon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

11.10.2026 à 08:52

Grand âge : comment les Ehpad repensent leurs liens avec la vie locale

Manon Labarchède, Docteure en sociologie - Architecte D.E. Postdoctorante en sociologie, Projet ANR-COMPAC | Laboratoire Passages (UMR CNRS 5319), Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Longtemps pensés comme des lieux de vie de et de soin à part, les Ehpad cherchent à s’ouvrir sur leur territoire. Cette évolution transforme leurs services, leurs usages et leur architecture.
Texte intégral (2144 mots)

L’ESSENTIEL

  • Longtemps conçus comme des lieux autonomes de vie et de soins, les Ehpad cherchent à mieux s’ancrer dans leurs territoires.

  • Tiers-lieux et services ouverts aux habitants transforment progressivement leur relation à l’extérieur.

  • Cette ouverture oblige aussi à repenser l’architecture et les usages des établissements.


Aujourd’hui, en France, l’accompagnement des personnes âgées les plus dépendantes repose en majorité sur les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Loin de faire l’unanimité, ces structures sont souvent considérées comme des solutions par dépit lorsque le maintien à domicile, solution d’accompagnement largement privilégiée par les personnes âgées elles-mêmes et par les politiques publiques, n’est plus envisageable.

Cette image négative s’est renforcée au cours des dernières années sous l’effet d’une médiatisation importante des difficultés rencontrées par les établissements, notamment lors de la crise du Covid-19, mais aussi avec la parution de l’ouvrage les Fossoyeurs, de Victor Castanet (2022), qui dénonce les conditions de vie et de prise en charge au sein d’un groupe d’établissements privés lucratif. Dans ce contexte, la question de l’avenir des Ehpad fait l’objet de débats nourris.

Des établissements historiquement conçus pour favoriser l’autarcie résidentielle

Héritiers des hospices du XXᵉ siècle, les Ehpad ont connu, au cours des quarante dernières années, de profondes transformations visant à améliorer les conditions de vie des personnes âgées accueillies. Ces évolutions cherchaient notamment à faire de ces structures des lieux de vie, et non plus uniquement des lieux de soins.


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Dans cette perspective, les établissements se sont peu à peu efforcés de recréer, autant que possible, les conditions de vie que les résidents connaissaient à leur domicile en cherchant à leur offrir l’ensemble des services, qu’ils soient médicaux ou sociaux, dont ils ont besoin pour vivre. Ainsi, des services habituellement accessibles à l’extérieur ont été intégrés au sein même des établissements (coiffeur, restaurant, lieu de culte, espace bien-être, etc.) afin d’en faciliter l’accès aux résidents.

Si cette logique répond à des objectifs légitimes d’amélioration de la qualité de vie des résidents, elle produit également des effets ambivalents.

D’un point de vue architectural, elle implique une diversification et une augmentation des surfaces à intégrer au programme : aux chambres et espaces de vie des résidents s’ajoutent de nombreux espaces collectifs, médicaux, techniques et logistiques dédiés à l’accompagnement de la vie quotidienne des résidents.

De même, la concentration au sein d’un même espace de l’ensemble des services nécessaires à la vie quotidienne favorise les logiques d’entre-soi et limite les occasions d’interactions avec l’extérieur.

L’amélioration de la qualité de vie peut alors s’accompagner d’un sentiment de mise à l’écart du reste de la société vécus par les résidents, comme perçu par le reste de la société.


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Surtout, cette logique d’autarcie tend à limiter les liens entre l’établissement et son environnement d’implantation. L’Ehpad est alors pensé comme un modèle largement reproductible, relativement indépendant des spécificités locales et territoriales. Cette standardisation contribue à rendre ces établissements facilement identifiables, mais aussi à les distinguer du tissu social et urbain dans lequel ils s’inscrivent, participant à une forme de stigmatisation des personnes qui y sont hébergées.

Des établissements qui s’ouvrent progressivement sur l’extérieur

En avril dernier, Camille Galliard-Minier, ministre déléguée chargée de l’autonomie et des personnes en situation de handicap, a annoncé un projet de transformation des Ehpad à travers la labellisation de l’ensemble des établissements en « Maisons France Autonomie » d’ici 2027. L’objectif est d’« accompagner la transformation des établissements en des maisons ouvertes sur l’extérieur, en lieux de vie ».

Présentée comme une des six priorités du plan France Autonomie, cette proposition s’inscrit dans la continuité du « virage domiciliaire » engagé par les différents gouvernements depuis une dizaine d’années. Il désigne la réorientation des politiques publiques vers le maintien à domicile, afin de permettre aux personnes âgées de rester autant que possible dans leur environnement de vie. Il repose sur le développement et la coordination des services d’aide et de soins à domicile, l’adaptation des logements, le développement de solutions d’habitat intermédiaires (habitat inclusif, résidences autonomie, etc.) et le soutien aux proches aidants.

Le virage domiciliaire interroge aussi la place de l’Ehpad. S’il ne conduit pas nécessairement à sa disparition, il implique la redéfinition de sa fonction et de son rôle dans les parcours des individus. Ainsi, les réflexions sur l’« Ehpad du futur », portées par les acteurs du champ et les politiques publiques, ne se limitent pas à l’évolution de l’organisation et de modes d’accompagnement des établissements, jugés trop rigides, médicalisés et ne respectant pas toujours les volontés et libertés des personnes. Elles interrogent aussi l’inscription de l’Ehpad dans des dynamiques territoriales à travers l’ouverture des établissements.

L’explosion du nombre des seniors en perte d’autonomie d’ici 2050 : où vont-ils vieillir ?

En ce sens, une première approche vise à ouvrir davantage les Ehpad sur leur territoire en étendant leurs interventions au-delà du périmètre des établissements.

Dans un premier temps, les expérimentations de dispositifs d’ « Ehpad hors les murs » ont ainsi permis de développer des services externalisés et une prise en charge renforcée afin de favoriser le maintien à domicile des personnes âgées : accès à des professionnels spécialisés dans le champ de la gérontologie, solutions de répit, téléassistance, transport, activités sociales, etc.

Plus récemment, les centres de ressources territoriaux (CRT), financés par appels à projets des Agences Régionales de Santé, ont prolongé et élargi cette dynamique. À l’accompagnement renforcé des personnes âgées à domicile s’ajoute à présent un appui aux professionnels libéraux du territoire intervenant à domicile, à travers par exemple des actions de formation, la mise à disposition d’équipements ou encore le partage d’expertise.

Dans une approche davantage centrée sur la dimension sociale que sanitaire, le développement de tiers-lieux au sein des établissements, largement soutenu et financé par la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) est pensé dans l’optique de créer :

« Un lieu, dans l’enceinte de l’établissement, qui soit librement accessible aux résidents comme aux habitants des environs, et qui permette les échanges, les rencontres, les animations entre personnes de tous âges. »

Restaurant, épicerie, jardin partagé, médiathèque ou même bistrot, sont autant d’espaces, qui voient le jour au sein des établissements.

Si elle peut paraître très institutionnalisée, l’ouverture des établissements sur leur environnement est aussi pensée par les acteurs de terrain et s’appuie sur une multitude d’initiatives plus informelles, développées localement par les établissements, les associations ou les habitants eux-mêmes afin de favoriser la rencontre et l’échange.

À Bordeaux, par exemple, l’Ehpad Village Terre-Nègre a ouvert un café associatif destiné à accueillir à la fois les résidents et les habitants du quartier, faisant entrer des activités ordinaires de la vie locale au sein de l’établissement. À Brest, c’est le restaurant de l’Ehpad qui accueille une clientèle nouvelle et élargie.

Repenser l’architecture des Ehpad pour les ouvrir sur leur territoire

Dans la conception même des établissements, l’ouverture implique un changement profond. Celui-ci repose à la fois sur une meilleure prise en compte du contexte local d’implantation (services disponibles à proximité, desserte des établissements, offre manquante sur le territoire) et sur l’organisation des espaces au sein des établissements. L’ouverture ne peut être envisagée comme une simple caractéristique fonctionnelle ; elle constitue un principe structurant de production de l’espace institutionnel.

Elle influence non seulement la relation de l’établissement à son environnement immédiat et le traitement de ses interfaces avec l’extérieur, mais également l’organisation des espaces intérieurs et les usages qui s’y déploient entre accès au public et intimité. Une logique d’autant plus importante, que l’analyse des établissements, tels qu’ils sont construits aujourd’hui, souligne déjà des incohérences obligeant par exemple les résidents à passer par les espaces collectifs pour se rendre aux douches communes, ou encore les visiteurs à traverser l’ensemble du couloir desservant les chambres pour se rendre dans un lieu collectif.

L’ouverture des établissements poursuit donc un objectif commun : renforcer les interactions entre l’Ehpad et son environnement de proximité. Il s’agit de faire de l’établissement non plus seulement un lieu d’hébergement et de soins, mais également un lieu inscrit dans une dynamique sociale et d’offre de proximité du territoire.

Dans cette perspective, il est nécessaire de ne pas oublier qu’ouvrir l’Ehpad sur son environnement ne consiste pas seulement à proposer de nouveaux services ou à faire entrer des acteurs extérieurs dans l’établissement. Il s’agit aussi de permettre aux résidents de bénéficier davantage des ressources déjà présentes sur le territoire : activités culturelles et sportives, commerces, services publics, associations ou lieux de sociabilité.


Le projet COMPAC sur lequel s'appuie cet article est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Manon Labarchède a reçu des financements de la Fondation Médéric Alzheimer pour sa thèse de doctorat en sociologie "Les espaces de la maladie d'Alzheimer: conditions de vie, hébergement et hospitalité" (Université de Bordeaux, 2021)

11.10.2026 à 08:50

Programmes « sérieux » ou « intenables » : rendre les hypothèses économiques discutables est un enjeu démocratique pour 2027

Kilian Rouge, Doctorant au CIRED, AgroParisTech – Université Paris-Saclay
Matthieu Bordenave, Doctorant MSCA en économie écologique, Università di Siena
En amont du débat public, ce sont souvent des modèles macroéconomiques, et des hypothèses rarement explicitées, qui tracent la frontière entre l’envisageable et l’irréaliste.
Texte intégral (1750 mots)

L’ESSENTIEL

  • En 2027, les programmes économiques des candidates et candidats à la présidentielle seront chiffrés et comparés à l’aide de modèles macroéconomiques.

  • Ces modèles peuvent aboutir à des conclusions très différentes, sans que leurs hypothèses soient discutées publiquement.

  • L’enjeu est démocratique : avant même le débat politique, ces hypothèses déterminent ce qui paraîtra « sérieux » ou « intenable ».


En 2022 puis en 2024, deux modèles macroéconomiques appliqués à des programmes de gauche très proches concluaient, l’un à une hausse de la dette publique de plus de cinq points de PIB, l’autre à une baisse de dix points. L’écart tenait en grande partie aux modèles eux-mêmes et à leurs hypothèses, restées hors du débat. En 2027, les programmes présidentiels passeront à leur tour au crible de modèles macroéconomiques, et leurs hypothèses pèseront sur ce qui paraîtra « sérieux » ou « intenable ».

Concrètement, un modèle macroéconomique est une représentation de la réalité mettant en cohérence des informations telles que l’emploi, le produit intérieur brut ou l’inflation. Il peut servir à estimer les effets d’une réforme avant sa mise en œuvre, mais également à mieux comprendre les mécanismes économiques, à arbitrer entre objectifs contraires et à évaluer les incertitudes.

En France, ces outils sont mobilisés par les ministères, l’Insee, la Banque de France ou les laboratoires de recherche. Ces modèles macroéconomiques ne sont pas neutres. Des choix techniques orientent la manière dont les problèmes économiques sont appréhendés ; ils contribuent à définir le champ des politiques jugées possibles.

Nous avons consacré à ces outils un chapitre de la feuille de route remise au Conseil des droits de l’homme en juin 2026. Nous y montrons que les hypothèses retenues pour construire un modèle influencent ses résultats, alors même qu’elles restent largement absentes du débat public.

L’enjeu est démocratique : en amont des choix politiques, ces hypothèses décident déjà de ce qui paraîtra réaliste ou impossible.

Choix des modèles

« Tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles », résumait le statisticien George Box. Un modèle isole certains mécanismes et écarte les autres. Ce qui importe est de comprendre ce que le modèle macroéconomique choisit de représenter et comment il le fait. Trois choix sont à prendre en compte :

Ce que le modèle représente

Un modèle ne produit de résultat que sur ce qu’il représente.

Par exemple, de nombreux modèles d’équilibre général utilisés en France réduisent l’ensemble des ménages et des entreprises à un agent représentatif, un « Français moyen ». Une réforme peut ainsi, à première vue, sembler bénéfique pour Monsieur ou Madame Tout-le-Monde, alors que ses effets sont en réalité très inégalement répartis entre les ménages riches et pauvres.

Comportement des Français et des Françaises

Les modèles macroéconomiques font des hypothèses sur la manière dont les ménages et les entreprises adaptent leurs comportements lorsque leur situation économique change.

De nombreux modèles utilisés pour la transition écologique supposent par exemple que la hausse du prix des énergies fossiles conduit les entreprises à leur substituer des énergies décarbonées. Cette réponse à l’évolution des prix dépend d’un paramètre fixé à l’avance appelé élasticité de substitution ; plus il est élevé, plus la transition paraît simple et bon marché.

Qui s’ajuste à qui ?

Les équations comptables ne suffisent pas à elles seules à déterminer l’ensemble des variables. Il faut décider quelles variables sont fixées et lesquelles doivent s’ajuster. C’est ce qu’on appelle la « clôture du modèle ».

Deux exemples : est-ce l’épargne disponible qui limite l’investissement, ou l’investissement qui crée ensuite l’épargne ? Les salaires s’ajustent-ils pour préserver l’emploi, ou sont-ils rigides ?

Ces règles déterminent qui supporte les effets d’un choc. Face à la même crise, un modèle fera baisser les salaires, un autre supprimera des emplois.

Le cas de la transition écologique

Prenons un exemple pour illustrer l’enjeu de ces hypothèses. Pour construire sa stratégie de neutralité carbone 2050, la Commission européenne évalue les mêmes scénarios – mêmes objectifs climatiques et mêmes montants d’investissement – avec plusieurs modèles :

L’un d’eux, GEM-E3, suppose par construction une économie sans ressource inemployée, où l’investissement dans la rénovation empêche l’investissement productif ailleurs. L’économie tourne déjà à plein régime : mobiliser des travailleurs et de l’argent pour la transition revient donc à les retirer à d’autres secteurs.

Un autre, E3ME, suppose au contraire l’existence de moyens inutilisés – chômeurs, et usines au ralenti – et que l’investissement peut être financé sans qu’une épargne préalable soit nécessaire. Dans ce cas, la même dépense permet de faire travailler des personnes qui étaient sans emploi ou d’utiliser des capacités de production qui restaient disponibles. Elle contribue à relancer l’activité sans réduire celle des autres secteurs.

En 2050, le PIB est inférieur de 1,3 % au scénario de référence avec le premier modèle, et supérieur de 2,2 % avec le second. Même scénario, deux verdicts opposés.

Aucun modèle n’est parfait

Il n’existe pas de modèle parfait. Chacun est plus ou moins adapté à la question posée. L’enjeu est de rendre explicites les hypothèses retenues et de permettre la confrontation des résultats obtenus.

Alors, comment rendre leur usage plus démocratique ?

Besoin de transparence

Les institutions tiendraient un inventaire public des modèles qu’elles emploient et indiqueraient lesquels ont servi à chaque évaluation. Chaque modèle serait documenté par une fiche standardisée précisant son type, son usage prévu, ses conditions de calibration, ses hypothèses structurantes et ses limites connues.

Besoin de pluralisme

L’évaluation gagnerait à s’appuyer sur au moins deux traditions de modélisation distinctes. Si le recours à un modèle unique peut se justifier par la comparabilité qu’il assure au cours du temps, cet avantage ne doit pas empêcher la confrontation à des modèles différents.

Ce type d’exercice existe déjà. C’est le cas des travaux de la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) mobilisant treize modèles de nature très différente – modèles de processus écologiques, approches statistiques, évaluation des services écosystémiques – pour l’évaluation des tendances en matière de biodiversité et de services écosystémiques.

Décrypter la fabrique de l’expertise économique

Comme on l’a vu, un modèle n’informe que sur ce qu’il représente. Tout comme les modèles d’équilibre utilisés avant 2008 n’ont pas vu venir la crise, faute de représenter en détail le fonctionnement du secteur financier et la possibilité d’un défaut de paiement, un modèle où ne figurent ni la santé ni les inégalités ni l’état des écosystèmes ne peut pas dire si une politique les améliore ou les dégrade.

C’est au regard de ces dimensions qu’il faudrait évaluer la viabilité de la transition.

Documenter et confronter les modèles ne les rendra pas neutres ; ils ne peuvent pas l’être. Cela rendra leurs hypothèses lisibles et discutables. Derrière les chiffres se trouve toujours une certaine représentation de l’économie : la finance est-elle un simple intermédiaire ? Les inégalités freinent-elles la croissance ? Les limites écologiques transforment-elles le fonctionnement même de l’économie ?

Décrypter la fabrique de l’expertise économique, c’est lever le brouillard technique au profit du débat démocratique.

The Conversation

Matthieu Bordenave est membre de Ecohésion France.

Kilian Rouge ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

09.10.2026 à 09:50

L’économie selon l’extrême droite : des positions fluctuantes, une préférence nationale immuable

Caterina Froio, professeure de sciences politiques, Sciences Po
Une enquête sur les programmes économiques des partis d’extrême droite européens montre de fortes variations dans le rapport à l’État et au marché. Mais un principe demeure : l’appartenance nationale définit qui doit bénéficier de la protection économique et sociale.
Texte intégral (1960 mots)

L’ESSENTIEL

  • Une enquête comparative sur les programmes des partis d’extrême droite européens montre de fortes variations dans le rapport à l’État et au marché.

  • Derrière cette apparente incohérence, un principe demeure : l’appartenance nationale définit qui doit bénéficier de la protection économique et sociale.

  • De nombreux gouvernements sociaux-démocrates au pouvoir depuis 1980 ont eu tendance à restreindre les droits sociaux des immigrés, légitimant indirectement une approche économique chauviniste.


Devant le Medef, fin août 2026, Marine Le Pen a défendu la baisse des impôts. Quelques années auparavant, le Front national (FN) mettait davantage l’accent sur la protection sociale. Alors, le Rassemblement national (RN) est-il « de gauche » ou « de droite » sur l’économie ?

Notre recherche, fondée sur l’analyse de plus de quarante ans de documents de campagne et de communication du FN/RN, de la Lega italienne, du Vlaams Belang belge et du PVV néerlandais montre que leurs positions économiques évoluent fortement dans le temps. Elles ne se situent donc pas de manière stable sur l’axe gauche-droite, traditionnellement défini par le rapport à l’État et au marché.

Faut-il pour autant y voir de l’incohérence ? Pas forcément. Les positions peuvent changer, sans que change pour autant la logique qui les relie. Les cadrages – c’est-à-dire les manières de définir et d’interpréter un enjeu – restent relativement stables. Ce qui demeure n’est donc pas nécessairement la mesure défendue, mais une même manière de définir le problème, d’en désigner les responsables et d’identifier ceux qui doivent bénéficier de la solution.

Pour les partis d’extrême droite ces cadrages ont toutefois un point commun : ils définissent les ressources économiques à partir d’une conception particulière de la communauté politique, de la contribution et de la responsabilité. L’appartenance nationale constitue notamment un principe central pour déterminer qui doit bénéficier de la protection économique et sociale.

Cette conception se distingue des traditions de gauche, qui ont davantage fondé la redistribution sur les inégalités sociales et les rapports de classe, en accordant un rôle important à l’État dans la redistribution et en défendant plus souvent une conception universaliste des droits sociaux. Elle se distingue également de la droite libérale, qui privilégie davantage le marché et la responsabilité individuelle comme principes d’allocation des ressources.

Des positions qui changent

Depuis plusieurs décennies, les politistes cherchent à situer les programmes économiques des partis d’extrême droite. Longtemps associés au libéralisme économique ces partis ont, au fil du temps et selon les périodes, adopté des positions plus interventionnistes et défendu un welfare chauvinism, qui réserve la protection sociale aux nationaux.

Certains travaux soulignent également le caractère volontairement flou de leurs positions économiques, qui leur permettrait d’élargir leur électorat.

Les données issues des programmes partisans montrent que le FN/RN s’est éloigné depuis les années 2000 du laissez-faire qui dominait dans les années 1980-1990. Faut-il pour autant le considérer comme « de gauche » ? Pas nécessairement.

Figure 1. Soutien des partis à l’intervention de l’État et à la planification économique mesuré par rapport au libéralisme de marché

La Figure 1 présente l’indice PlanEco, qui mesure le soutien à l’intervention de l’État et à la planification économique par rapport au libéralisme de marché. Des scores élevés correspondent à davantage d’intervention et de régulation de l’économie ; des scores faibles, à davantage de soutien au marché et de retenue budgétaire.

Trois logiques se dégagent :

  • premièrement, le FN/RN reste proche de zéro dans les années 1980-1990, puis grimpe après la Grande Récession de 2008 (pic vers 2012) : régulation de la finance, nationalisation de secteurs stratégiques, soutien aux petites et moyennes entreprises (PME).

  • deuxièmement, il redescend ensuite (baisses d’impôts, réduction de la dépense publique), sans retrouver son niveau initial.

  • troisièmement, le même schéma s’observe ailleurs, à d’autres dates : la Lega abandonne son libéralisme dès les années 1990 avant un nouveau pic après 2010, le PVV culmine en 2017, le Vlaams Belang monte plus tardivement.

Ces mouvements traduisent moins une bascule vers la gauche ou la droite que la combinaison, propre à ces partis, d’engagements pro-marché (baisses d’impôts, réduction de la dépense publique) et d’éléments nationalistes-protectionnistes (contrôle des secteurs stratégiques, protection des entreprises et des travailleurs nationaux) : selon le contexte, l’un ou l’autre registre prend le dessus.

Or, si cet indice permet de montrer les variations des positions des partis dans le temps, il ne dit rien de la manière dont ils leur donnent sens. C’est précisément cette limite qui nous intéresse. Notre recherche part donc de ces positions pour identifier les cadrages qui les relient.

Nos résultats montrent un principe stable : les ressources économiques et la protection sociale doivent d’abord bénéficier aux membres « légitimes » de la communauté nationale. Ce principe permet d’inscrire des positions différentes, voire apparemment contradictoires, dans des cadrages récurrents. Les politiques changent. Les frontières de la solidarité, elles, restent.

Une économie pour qui ?

L’analyse comparative des programmes et documents de communication partisane de quatre partis d’extrême droite européens fait ressortir trois cadrages qui, ensemble, définissent qui doit bénéficier des ressources collectives et qui est tenu pour responsable des difficultés économiques.

  • Le chauvinisme économique trace les frontières de la solidarité : les ressources collectives doivent d’abord protéger les membres de la communauté nationale.

  • Le producérisme valorise ceux qui travaillent, produisent et cotisent par opposition à ceux qui sont présentés comme bénéficiant indûment du système.

  • Le populisme, enfin, désigne les responsables des difficultés économiques : des élites politiques ou administratives accusées d’avoir confisqué ou gaspillé les ressources produites par les « gens ordinaires ».

Ces trois cadrages répondent à trois questions différentes : qui doit être protégé ? Qui mérite de l’être ? Qui est responsable des difficultés économiques ?

Cette grille permet de comprendre des positions qui, vues uniquement à travers l’axe marché-État, peuvent sembler contradictoires. Un impôt plus faible peut être présenté comme une récompense du travail des Français ; une baisse des dépenses publiques comme une sanction d’une bureaucratie gaspilleuse ; une augmentation des droits des douanes comme la défense des entreprises et des travailleurs français ; une restriction de l’immigration, comme la protection de l’emploi et des salaires français. Les politiques changent ; la logique qui les relie demeure.

Après 2008, le FN/RN a proposé de réguler davantage la banque et la finance, de nationaliser des secteurs stratégiques, de faciliter l’accès des PME au crédit et d’augmenter certaines dépenses pour aider les Français en difficulté, tandis que le PVV néerlandais, lors de la pandémie, promettait de stimuler l’économie et accepte une hausse de la dette publique. Dans les deux cas, ces inflexions restent présentées comme la protection des entreprises et des travailleurs « nationaux » face à la mondialisation et à « Bruxelles ».

La contribution économique ne suffit toutefois pas à déterminer qui est considéré comme un bénéficiaire légitime. Même lorsqu’ils travaillent, paient des impôts et cotisent, les immigrés peuvent être présentés comme des concurrents sur le marché du travail ou comme des bénéficiaires indus de la protection sociale. Lorsque contribution et appartenance nationale entrent en tension, le chauvinisme économique prime alors sur le producérisme.

Ces résultats permettent d’éviter deux raccourcis. Le FN/RN n’est pas simplement un parti économiquement libéral : des baisses d’impôts et de dépenses peuvent coexister avec un protectionnisme fondé sur la préférence nationale. Mais ses inflexions sociales n’en font pas pour autant un parti de gauche : l’intervention de l’État est subordonnée à une définition particulière de ceux qu’elle doit protéger.

Des idées à la mise en pratique

Notre recherche porte sur les discours des partis et non sur les politiques qu’ils mettent en œuvre une fois au gouvernement. La littérature récente montre toutefois que, au gouvernement, les partis d’extrême droite peuvent combiner politiques néolibérales et interventions de l’État, notamment en matière de protection sociale).

Les expériences de Giorgia Meloni et de Donald Trump en offrent des illustrations : baisses d’impôts, restrictions de certaines prestations et protectionnisme commercial peuvent ainsi coexister au sein d’un même agenda économique. Ces politiques, parfois contradictoires au regard de l’opposition classique entre État et marché, ont toutefois un point commun dans les cadrages qui les justifient : la protection prioritaire des membres « natifs » de la communauté nationale, et notamment de ceux considérés comme méritants ou contributeurs.

Comprendre les discours économiques est aussi essentiel pour saisir les mécanismes de normalisation de l’extrême droite. Lorsque des partis de gouvernement reprennent certains de ses cadrages, notamment l’idée que les prestations sociales doivent être réservées aux « nationaux méritants », ils ne neutralisent pas nécessairement ces partis.

Une étude portant sur 14 pays européens entre 1980 et 2018 montre ainsi que les sociaux-démocrates au pouvoir adoptent des réformes tantôt qui restreignent, tantôt qui étendent les droits sociaux des immigrés, avec en moyenne une association négative avec ces droits, et qu’ils les réduisent plus volontiers lorsque le chômage augmente.

Les questions économiques, souvent présentées comme secondaires dans le discours de l’extrême droite, peuvent ainsi devenir un puissant vecteur de sa légitimation dans le débat public.

The Conversation

Caterina Froio ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

08.10.2026 à 16:43

Jeunes ruraux LGBTIQ : en finir avec le mythe de la ville refuge et de la campagne hostile

Arnaud Alessandrin, Sociologue, Université de Bordeaux
Clément Reversé, Sociologie de la jeunesse, sociologie des espaces ruraux, Université de Bordeaux
Contrairement à la représentation qui a longtemps prévalu, il n’y a pas lieu d’opposer une ville « refuge » à une campagne « hostile » pour les jeunes ruraux LGBTIQ, selon une enquête inédite.
Texte intégral (1975 mots)

L’ESSENTIEL

  • À la veille de la journée internationale du coming out, le 11 octobre, focus sur les jeunes ruraux lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, intersexes et queers (LGBTIQ) et leur rapport au territoire.

  • Contrairement à la représentation qui a longtemps prévalu, il n’y a pas lieu d’opposer une « ville refuge » à une campagne hostile pour cette jeunesse, confirme une enquête inédite.

  • Cette enquête toute en nuances montre des expériences rurales diverses faites à la fois d’attachement au cadre de vie ou aux solidarités locales, mais aussi de discriminations et de contraintes.


Pendant des décennies, un même récit s’est imposé sans grande contestation : pour vivre son homosexualité ou sa transidentité, il fallait partir. Quitter le village, gagner la grande ville, y trouver l’anonymat protecteur qui rend le coming out possible, les rencontres accessibles et le quotidien plus respirable. En creux de ce récit se dessinait son envers : une campagne figée dans l’hostilité, le silence et parfois la violence.

Cette représentation opposant ville « refuge » et campagne « hostile » mérite aujourd’hui d’être interrogée à la lumière de travaux récents et d’une enquête nationale inédite sur les jeunesses lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, intersexes et queers (LGBTIQ) rurales, détaillée dans notre ouvrage Fiertés d’ici : grandir LGBTIQ à la campagne (2026).

Il ne s’agit pas de substituer à cette opposition ville-campagne une nouvelle carte postale, celle de campagnes devenues soudainement accueillantes pour les LGBTIQ. L’enjeu est plutôt de comprendre ce que cette opposition binaire empêche de voir : des expériences rurales beaucoup plus diverses, faites tout à la fois de contraintes, d’attachements, de départs et de retours.

La fuite salvatrice, un imaginaire tenace

L’imaginaire de la fuite salvatrice imprègne la culture populaire. Dans Smalltown Boy, le clip du groupe britannique Bronski Beat sorti en 1984, un jeune homme rejeté par son père après une agression homophobe prend le train pour Londres sans se retourner.

Bronski Beat – Smalltown Boy (1984).

Chez Renaud, P’tit pédé (2002) raconte la même histoire : le « p’tit bled » hostile abandonné pour Paris et ses backrooms du Marais, seul endroit où le personnage peut enfin s’assumer.

La sociologie de l’homosexualité a longtemps reconduit cet imaginaire. Michael Pollak décrivait ainsi, en 1982, le ghetto urbain comme le lieu où le jeune homosexuel entre progressivement dans un marché des échanges et une sociabilité spécifique, loin des campagnes et des petites villes.

En 2010, le géographe Stéphane Leroy a, de son côté, théorisé un véritable « droit à la ville » acquis par les homosexuels, devenant la condition même de leur visibilité et de leur épanouissement. Ville et émancipation, campagne et relégation : le couple était scellé. Cette association repose cependant sur un glissement. C’est parce que les grandes villes concentrent davantage de lieux de sociabilité, d’association, de partenaires potentiels… qu’elles seraient nécessairement des espaces où les personnes LGBTIQ vivent mieux.

Or, densité des réseaux de pairs et qualité de vie ne se confondent pas nécessairement. Surtout, cette lecture tend à faire du départ la seule forme possible d’émancipation.

Ce que la géographie et la sociologie récentes nuancent

Cette lecture a été fortement nuancée par des travaux plus récents (2016) en géographie et en sociologie. Colin Giraud, en menant une enquête ethnographique auprès de gays vivant dans la Drôme, loin des métropoles, montre par exemple que l’expérience homosexuelle rurale ne se réduit ni au secret ni à la solitude : des ressources minoritaires s’y construisent, sous des formes différentes de celles du modèle urbain, comme des formes de solidarités locales.

Ces analyses qualitatives ont contribué à déplacer le regard et à montrer qu’il existe bien des vies LGBTIQ rurales qui ne se réduisent ni à l’isolement ni au départ. Restait à changer d’échelle, et à évaluer ces expériences sur un échantillon bien plus large.

Fiertés d’ici : que se passe-t-il si l’on change d’échelle ?

C’est tout l’enjeu de l’enquête quantitative et qualitative Fiertés d’ici, menée entre 2024 et 2026 auprès de jeunes LGBTIQ des territoires ruraux à l’échelle de la France hexagonale par le biais d’un questionnaire diffusé notamment par le biais du réseau des centres LGBTIQ et de l’enseignement secondaire et agricole. Sur les réponses collectées, 1 062 se sont révélées exploitables, très au-dessus du seuil de représentativité statistique. Vingt entretiens semi-directifs d’une heure en moyenne sont venus compléter cette photographie quantitative par l’épaisseur des trajectoires individuelles.

Ce volume de réponses dit aussi une envie manifeste, chez les jeunes LGBTIQ ruraux, de prendre la parole sur des sujets trop longtemps pensés comme exclusivement urbains. Cette envie est contemporaine de l’éclosion, un peu partout en France, de prides rurales comme celle de Chenevelles, dans la Vienne, où depuis 2022 l’événement Fiertés rurales ambitionne de rendre les campagnes plus vivables pour les personnes LGBTIQ.

Ce genre de mobilisation donne tout son sens au titre de l’ouvrage. La fierté consiste à revendiquer à la fois son identité LGBTIQ en tant que rurale et son appartenance rurale au sein de la communauté LGBTIQ.

Il faut aussi rappeler la médiatisation croissante de ces questions qui a aidé à cette prise de parole des LGBTIQ des territoires ruraux, comme on peut le voir avec le documentaire Pédale rurale, qui suit un agriculteur de Dordogne dans son cheminement vers une vie queer assumée sur ses propres terres.

Près de 90 % des jeunes LGBTIQ projettent leur avenir en ruralité

Que montre l’enquête Fiertés d’ici ? D’abord que tous les LGBTIQ ruraux ne souhaitent pas quitter la campagne pour se réfugier en ville : 51 % des répondantes et répondants envisagent d’y rester durablement, et 14 % de plus comptent y rester avant de partir un jour – près des deux tiers de l’échantillon est donc enraciné. À l’inverse, seuls 10 % envisagent de quitter la campagne pour toujours, les 25 % restants prévoyant de partir puis d’y revenir.

En clair, ce sont 90 % des jeunes LGBTIQ qui projettent leur avenir en ruralité. Ce rapport au territoire varie surtout avec l’âge : les 15-17 ans sont les plus nombreux à vouloir partir définitivement, quand les plus de 25 ans souhaitent au contraire un ancrage durable.

Il ne faut cependant pas peindre la campagne comme un espace forcément calme, préservé, proche de la nature donc éloigné des phénomènes discriminatoires. Les chiffres tempèrent nettement cette image : 73 % des personnes interrogées déclarent avoir eu le sentiment d’être discriminées. Ce sentiment monte à 82 % chez les personnes trans et à 85 % chez les personnes non binaires.

Parmi ces jeunes discriminés, 88 % rapportent avoir subi des violences verbales (74 %), psychologiques (56 %), du harcèlement (47 %), des menaces (31 %), des violences physiques (27 %) ou sexuelles (25 %). Le sentiment d’insécurité, lui, s’exprime d’abord à l’école (30 % ne s’y sentent pas en sécurité), puis dans la famille (25 %) et dans les espaces de loisir ou de sport (24 %).

Des discriminations légèrement plus prégnantes qu’en ville

Si les parcours de vie sont marqués par des discriminations légèrement plus prégnantes qu’en ville, notamment scolaires, l’enquête donne aussi à voir des solidarités qui se tissent à la campagne, à commencer par la famille elle-même : « J’y suis revenu pour être avec mes parents qui vieillissent », confie un répondant, quand d’autres évoquent le cadre de vie recherché pour leurs propres enfants ou l’attachement à un lieu chargé de souvenirs et d’amitiés.

Le cadre de vie est également un argument avancé par celles et ceux qui veulent rester vivre à la campagne : 71 % associent la campagne au calme – elle est perçue comme un refuge face au stress et à l’insécurité de la ville. Cette image se renforce avec l’âge (66 % chez les 15-17 ans, plus de 75 % chez les plus de 25 ans), tout comme celle d’une campagne constituant une « opportunité » pour l’avenir (26 % chez les plus jeunes, 32 % chez les plus âgés). Aussi, parmi les jeunes qui se sentent intégrés à la vie locale, 53 % souhaitent rester, contre 10 % chez celles et ceux qui ne le sont pas. Le départ est moins un désir de ville que la conséquence d’un isolement.

Notons que ces difficultés ne tiennent pas seulement à une plus grande hostilité supposée idéologique des campagnes, mais aussi au fait que les réseaux familiaux, scolaires, amicaux et professionnels se recoupent davantage et qu’une information ou une rumeur peut circuler rapidement. L’anonymat est souvent plus difficile :« Dans les petits villages, tout le monde se connaît plus ou moins et, enfin, c’est amené à vite se propager », explique Aaron, 18 ans.

Toutefois, cette interconnaissance peut aussi protéger. En effet, être reconnu comme « du coin », appartenir à une famille installée et participer à la vie locale offre une forme de protection. Celle-ci reste toutefois conditionnelle, car elle repose moins sur l’acceptation de la « différence » que sur la place que l’on occupe dans l’interconnaissance locale.

Une fragilité qui persiste

L’inscription des questions LGBTIQ dans la ruralité reste cependant fragile, pour au moins trois raisons. Elle est plus récente qu’en ville et repose sur moins de structures durables (centres LGBTIQ, permanences d’écoute, professionnels formés…).

Elle est aussi moins financée, à un moment où les nouvelles demandes de subvention sont presque toutes refusées, fragilisant les associations qui portent ces sujets sur le terrain.

Enfin, elle se heurte à des inégalités d’accès aux soins. Entre déserts médicaux, éloignement des psychiatres et des psychologues et endocrinologues formés aux parcours de transition… l’écart est net. Dans notre enquête, parmi les jeunes qui se sentent très bien dans leur peau, 27 % ont accès à des soins adaptés de proximité, contre 7 % chez celles et ceux qui vont mal. Les campagnes sont multiples et toutes ne se valent pas sur ce plan.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

08.10.2026 à 10:56

De la grossesse à l’accouchement, les pères s’impliquaient déjà dans la naissance des enfants aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles

Emmanuelle Berthiaud, Maîtresse de conférences en histoire moderne et contemporaine, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
S’engager précocement dans l’arrivée d’un enfant n’est ni une invention récente ni une spécificité féminine. C’est ce que révèlent les dernières recherches sur l’histoire de la paternité.
Texte intégral (2690 mots)
*La Visite à la nourrice* (vers 1775), par Jean-Honoré Fragonard. Wikimedia Commons

L’ESSENTIEL

  • L’investissement dans la paternité n’est pas une invention contemporaine.

  • Déjà, aux XVIIIᵉ et au XIXᵉ siècles, des hommes s’engageaient avec leurs épouses dans les préparatifs de naissance.

  • Cette expérience intime peut s’assortir d’un certain paternalisme et, parfois, suscite des tensions conjugales.


Aujourd’hui, plus de 90 % des pères en France assistent à la naissance de leur bébé, une présence souvent associée à l’émergence, depuis les années 1970, de « nouveaux pères », très tôt investis auprès de leur enfant.

Les périodes antérieures sont volontiers réduites à l’image d’un accouchement exclusivement féminin, dont le père serait absent – à l’exception des naissances royales – et le médecin la seule présence masculine. Cette opposition mérite d’être nuancée. Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, dans un contexte de transformation des modèles familiaux, la mise au monde, le plus souvent réalisée à domicile, n’exclut pas nécessairement les pères ni ne les laisse indifférents.

Variable selon les milieux, les configurations conjugales et les circonstances, leur implication dans la grossesse et l’accouchement est plus ancienne qu’on ne le suppose souvent. À partir d’une recherche publiée dans les Annales de démographie historique, on se concentrera ici sur les pères des élites, pour lesquels la documentation (lettres, sources autobiographiques, images) est la plus abondante et permet de saisir au plus près les formes de cet investissement.

Entre émotions et participation aux préparatifs

Dans une société où la procréation reste une finalité essentielle du mariage, la paternité assure à l’homme une pleine reconnaissance sociale et atteste sa virilité. Dès les premiers signes de grossesse, certains futurs pères s’y investissent : parfois premiers confidents de leur épouse, ils veillent à sa santé et se projettent dans l’arrivée de l’enfant.

Les correspondances du XVIIIᵉ siècle révèlent souvent leur émotion et leurs inquiétudes. Marc de Bombelles, diplomate au service de Louis XVI, se réjouit ainsi en 1778 dans une lettre à son épouse Angélique du « fruit de [leur] amour » qu’elle pourrait porter, tout en redoutant les dangers d’une éventuelle grossesse.

En 1850, Pierre-Joseph Proudhon exprime lui aussi une vive exaltation à l’annonce de sa future paternité :

« Cette nouvelle m’a été bien douce. Le célibataire ne peut imaginer (…) ce qu’est l’amour conjugal et paternel. »

La Tendresse conjugale, par Louis-Leopold Boilly (autour de 1810)
La Tendresse conjugale (autour de 1810), par Louis-Léopold Boilly. Wikimédia

Cette implication ne se réduit pas aux sentiments. Les futurs pères prennent souvent part aux préparatifs de la naissance : choix du prénom, des parrains et marraines, du lieu de naissance, du mode d’allaitement ou du praticien ; ils financent les dépenses et peuvent aider à préparer le trousseau de l’enfant.

Cette participation reste toutefois inégalitaire : l’autorité masculine peut imposer le choix du lieu des couches ou de l’accoucheur, contre les souhaits de l’épouse et au détriment de ses liens familiaux.

Paternalisme et tensions conjugales

La grossesse est aussi un temps de surveillance et de conseils. Dans les élites instruites, notamment au siècle des Lumières, alors que la santé des femmes et des enfants devient un enjeu social majeur, les hommes s’informent et prescrivent parfois la conduite à tenir.

Fort d’une expérience antérieure et de ses lectures, Gabriel-Honoré Riquetti, comte de Mirabeau, prodigue ainsi à Sophie de Monnier, enceinte de ses œuvres en 1777, de nombreux conseils sur son alimentation, son habillement et ses activités. Balzac, Proudhon ou encore Michelet adoptent au XIXᵉ siècle une attitude comparable, à la fois protectrice et directive.

Cette sollicitude témoigne d’un investissement réel, mais aussi d’un paternalisme qui confère à l’homme savoir, autorité et responsabilité envers une compagne jugée vulnérable, surtout si elle est plus jeune. Dans les couples très unis, l’attention portée au corps enceint favorise toutefois une intimité accrue.

Le Mariage a la ville -- L’accouchement, par Abraham Bosse
Le Mariage à la ville – L’Accouchement (1633), par Abraham Bosse. Wikimédia

Cette proximité cependant est loin d’être générale. La grossesse peut au contraire révéler ou exacerber les tensions conjugales. Certains maris se montrent indifférents aux maux de leur femme, jalousent l’enfant à venir, s’opposent aux dépenses ou à l’influence de la belle-famille. D’autres supportent mal une maternité qui transforme le corps de leur compagne et modifie les rapports conjugaux. Certains personnages de Guy de Maupassant, aux fortes résonances autobiographiques, l’illustrent : dans Une vie (1883) comme dans Mont-Oriol (1887), la reproduction suscite désintérêt, dégoût, voire fuite devant la paternité.

L’investissement masculin n’obéit donc à aucune évolution linéaire : l’arrivée de l’enfant peut renforcer les liens du couple, comme révéler une distance, voire libérer une violence masculine nouvelle.

Les angoisses de l’accouchement

L’accouchement porte cette expérience à son paroxysme. Dans un contexte de forte mortalité maternelle (de 1 à 3 % des accouchements au XVIIIᵉ siècle) et où la douleur est réputée inévitable, la naissance suscite une angoisse considérable, particulièrement lors des premières couches.

Les pères cherchent souvent à rejoindre leur compagne à l’approche du terme ; lorsqu’ils sont éloignés, ils réclament des nouvelles immédiates, d’abord de la mère, puis de l’enfant. Mirabeau veut ainsi savoir au plus vite que Sophie « vit » et « ne souffre plus ». La joie de devenir père ne dissipe donc jamais complètement la peur de perdre la mère ou le nouveau-né.

Contrairement à une idée reçue, les pères des élites assistent assez fréquemment à tout ou partie de l’accouchement à cette époque. Leur exclusion systématique de la salle de naissance est liée au passage à l’accouchement hospitalier dans la première moitié du XXᵉ siècle. À domicile, leur présence peut revêtir plusieurs formes : encourager leur épouse, lui tenir la main ou soutenir son corps pendant les efforts.

Dans la gravure d’Abraham Bosse, l’Accouchement (1633), le mari rassure la parturiente et partage l’espoir que le danger est passé. Dans une Scène de naissance anonyme (v. 1800), il semble maintenir son dos au moment de l’expulsion. Sans faire du père un acteur central de l’accouchement, ces gestes donnent à la naissance une dimension conjugale.

Accouchement, peinture française anonyme vers 1800
Scène de naissance (vers 1800), peinture française anonyme. Wikimédia

La présence masculine est aussi une expérience de dépossession. Face à la douleur, les pères ne peuvent guère agir ; ils voient leur épouse affronter une épreuve dont ils ne partagent ni les sensations ni les risques. Les normes de genre s’en trouvent souvent inversées : la femme manifeste endurance et courage tandis que l’homme apparaît inquiet, passif, parfois effondré.

Dans l’Amour (1859), Michelet évoque ces pères « défaits, pâles, anéantis », incapables de maîtriser le cours de l’événement. L’intervention d’un accoucheur peut encore accentuer ce sentiment d’impuissance, le mari devant confier la femme aimée aux soins et au regard d’un autre homme.

Reconnaissance et normes de genre

Tous les pères ne réagissent pas de la même manière. Si certains restent pendant tout l’accouchement, d’autres quittent la pièce lors de l’expulsion, parfois à la demande de l’épouse, soucieuse de les épargner. Marie-Thérèse Ollivier écrit ainsi à propos de son mari, ancien ministre de Napoléon III :

« Les douleurs devenant plus fortes, j’allai enfin me coucher, et j’obtins enfin d’Émile qu’il me laissât. Le pauvre ami alla se promener dans le jardin. »

D’autres pères se signalent par leur absence, qui ne signifie pas nécessairement le désintérêt : elle peut tenir aux obligations professionnelles, aux usages familiaux ou à l’incapacité à supporter le spectacle de la souffrance. Elle peut cependant révéler une faible implication dans la grossesse et la vie conjugale, comme chez le poète Paul Verlaine, absent toute la journée de la naissance de son fils en 1871 et déclarant que « les femmes et les enfants, c’était dégoûtant ; qu’on était bien assez bête de se marier ».

Après la naissance, les récits masculins de la découverte de l’enfant oscillent entre fierté, soulagement et fascination. La formule récurrente « ma femme m’a donné un fils » exprime la reconnaissance, souvent admirative, envers l’épouse, qui a surmonté douleurs et danger de mort. Si la préférence pour le garçon demeure forte, l’essor de l’idéal du mariage d’amour favorise une valorisation plus sensible de l’enfant, fille ou garçon, comme prolongement de l’être aimé.

Bien avant l’époque actuelle, des pères ont donc pu s’impliquer dès la grossesse et pendant l’accouchement comme soutien affectif, témoin inquiet et parent en devenir. Cette expérience montre que l’engagement précoce envers l’enfant n’est ni une invention contemporaine ni une spécificité féminine.

The Conversation

Emmanuelle Berthiaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.10.2026 à 16:51

Silver économie : le « bien vieillir », un marché comme les autres ?

Dominique Argoud, Professeur des Universités en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Clotilde Kpogba, Enseignante-chercheure contractuelle en sciences de l'éducation et de la formation, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Reconnue par l’État, la silver économie va aujourd’hui bien au-delà des gérontotechnologies. Mais les jeunes retraités se laisseront-ils séduire par ces offres ?
Texte intégral (1634 mots)
Les seniors ne voient pas toujours l’utilité des produits que la silver économie cherche à leur vendre. Pexels, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Le vieillissement de la population crée des besoins en matière de technologies de santé et d’aménagement des espaces.

  • Initialement focalisée sur la lutte contre la perte d’autonomie, la « silver économie » élargit son champ.

  • Mais les jeunes retraités se laisseront-ils convaincre par ces offres autour du lien social ou de l’habitat ?


Avec un chiffre d’affaires estimé à 130 milliards d’euros à l’horizon 2030, la silver économie suscite des convoitises. Le vieillissement démographique de la population ouvre en effet d’importantes perspectives pour les acteurs économiques proposant des produits adaptés aux seniors.

La silver économie est aujourd’hui considérée comme un levier de développement pour les territoires et un créneau pour les stratégies marketing. Elle est perçue comme une opportunité économique en matière d’emplois nouveaux. Mais elle donne également à voir une recomposition du jeu des acteurs sur la scène gérontologique.

Une reconnaissance par l’État en 2013

La silver économie s’est constituée sur la base d’un rapprochement entre des ingénieurs et des gériatres autour de ce qui s’appelait les gérontotechnologies. Il s’agissait d’inventer des technologies et des systèmes techniques pour préserver la santé, la sécurité et l’autonomie des personnes âgées.

L’État a très vite encouragé le développement d’une recherche appliquée visant à trouver des solutions pour compenser le handicap et la perte d’autonomie. Ce soutien de l’État a abouti, en 2013, à la signature d’un « contrat de filière pour la silver économie » associant Michèle Delaunay, ministre déléguée aux personnes âgées et à l’autonomie, et Arnaud Montebourg, ministre du redressement productif.

Les gérontotechnologies ont ainsi servi de tremplin à une alliance plus large entre le secteur économique et le secteur du vieillissement, compte tenu des perspectives attendues avec l’arrivée des baby-boomers dans la catégorie des seniors.

« L’économie des seniors, un marché à fort potentiel et en pleine expansion » (France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur).

Ce faisant, tout semble se passer comme si les gérontotechnologies, nées dans le champ médico-social, se diluaient progressivement dans le giron de la silver économie. Désormais, la sémantique évolue au profit des « technologies de la santé et de l’autonomie » et du design for all. L’objectif est de prendre le contrepied de l’image peu vendeuse du médico-social et des personnes âgées.

Le Festival SilverEco, qui se déroule chaque année en septembre au Palais des festivals de Cannes (Alpes-Maritimes), en est une illustration. Loin des congrès gérontologiques traditionnels, il adopte tous les codes de l’événementiel pour promouvoir une image qui se veut positive et innovante.

Le secteur de la vieillesse lui-même devient celui du « bien-vieillir ». Les marchands et les communicants se substituent désormais aux gériatres.

Des innovations conçues par des ingénieurs et des experts

Mais la silver économie rencontre un problème de taille. Elle ne peut se développer que si le marché potentiel (lié au vieillissement de la population) se transforme en une demande effective. Or les seniors et leurs aidants résistent : ils ne voient pas forcément l’utilité de ce qu’on cherche à leur vendre. L’accompagnement humain reste fortement plébiscité pour faire face à l’avancée en âge, car il est une composante importante de l’identité professionnelle au sein du secteur médico-social.

Et si la silver économie surfe sur le caractère nouveau des produits et des services proposés, elle n’en reste pas moins une innovation pensée par le haut. Les besoins des personnes âgées et des aidants sont en grande partie définis à partir de la solution envisagée.

Contrairement aux processus d’innovation dans l’action sociale, ils ne sont pas le résultat d’un mouvement de revendications émanant d’associations visant à combler des besoins non ou mal satisfaits. C’est d’ailleurs ce qui a conduit ces dernières années au développement des living labs et des hackathons pour tenter d’impliquer les usagers dans la conception des produits.

La silver économie à la recherche d’un second souffle

Un second problème réside dans le coût des innovations. Si l’État et les collectivités territoriales se sont plutôt montrés favorables à la silver économie, ils se sont relativement peu engagés dans sa solvabilisation. À défaut, ses promoteurs sont contraints de développer des stratégies alternatives de « changement d’échelle » et de « massification » pour que leurs produits et services deviennent incontournables.

Dans cette perspective, et sous l’égide de Luc Broussy, homme politique et lobbyiste, une filière nationale s’est structurée sous le nom de France Silver Éco. Plus récemment, un contrat de filière (2024-2027) a été signé pour fédérer l’ensemble des acteurs souhaitant contribuer à la structuration de ce secteur économique.

Un déplacement du centre de gravité est ainsi perceptible. Les nouvelles technologies de sécurisation et la perte d’autonomie ne sont plus au cœur de la silver économie, qui cherche désormais à capter les jeunes retraités inquiets pour leur vieillissement ainsi que leurs aidants. En cela, elle ne fait que suivre l’évolution de la politique publique en faveur de l’adaptation de la société au vieillissement.

Un élargissement du périmètre vers le « bien vieillir »

Il en résulte une approche très œcuménique de la silver économie. Cet œcuménisme se vérifie au niveau des acteurs se réclamant de cette filière ou la soutenant. Ils vont des grandes entreprises privées (Orange, Legrand-Care…) et start-up (Merci Prosper, La maison de Blandine…), jusqu’aux groupes publics ou parapublics (Caisse des dépôts et consignations, Caisse nationale d’assurance vieillesse, La Poste…), en passant par le secteur associatif (Gérontopôle, Association française des aidants, Groupe SOS seniors…).

C’est le résultat d’un élargissement considérable des frontières de la silver économie. Aujourd’hui, les innovations technologiques ont plutôt tendance à s’inscrire dans le champ de la santé où l’acceptabilité sociale et financière est plus forte. La silver économie s’est surtout emparée du champ de la prévention, de l’habitat et du lien social. En s’inscrivant délibérément dans la politique du « bien vieillir » voulue par l’État et les collectivités territoriales, elle cherche à se départir de l’image dépréciée de la perte d’autonomie.

Dans cette zone moins normée que ne l’est le secteur médico-social, il en résulte une plus grande porosité public-privé faisant se côtoyer entreprises, collectivités publiques et associations. Le secteur commercial voit là un nouveau créneau pour s’implanter et se développer, parfois avec l’aide de financements publics. Les groupes de protection sociale, en particulier, se montrent friands d’investir dans le « bien vieillir ».

Mais si la marchandisation du grand âge est d’ores et déjà une réalité avec les multiples groupes privés gestionnaires d’Ehpad, toute la question pour l’avenir est de savoir si les seniors seront prêts à s’inscrire dans ce vaste marché.

The Conversation

Dominique Argoud a reçu des financements du Programme Prioritaire de Recherche autonomie dans le cadre du projet INNOVCARE.

Clotilde Kpogba ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.10.2026 à 14:53

Manifestations lycéennes, réponse du gouvernement : pourquoi la situation est inédite – et imprévisible

Robi Morder, Chercheur Associé au Laboratoire Printemps, UVSQ/Paris-Saclay, co-président du Groupe d'études et de recherches sur les mouvements étudiants (Germe), Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Les revendications des lycéens sur les moyens de l’éducation nationale sont récurrentes, mais le contexte global et la forme du mouvement – né dans les banlieues populaires – sont nouveaux, tout comme la réponse, d’abord policière, du gouvernement.
Texte intégral (1630 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le mouvement lycéen, rejoint par des parents, des enseignants et des syndicats, a réuni 450 000 manifestants, le 6 octobre dans toute la France (250 000 manifestants, selon le gouvernement).

  • Si les revendications sur les moyens sont récurrentes, le contexte global et la forme du mouvement – né dans les banlieues populaires – sont nouveaux.

  • La réponse du gouvernement, qui a choisi la « fermeté » policière face à des adolescents avant d’ouvrir les négociations, est également inédite.


La mobilisation lycéenne qui a débuté dans la banlieue parisienne en ce mois de septembre 2026 s’inscrit dans une continuité de mobilisations de rentrée que l’enseignement secondaire a connu en réponse à des situations jugées dégradées (manque de professeurs, classes surchargées, locaux vétustes, etc.), de manière cyclique depuis la fin des années 1970, tranchant avec le type de mobilisations « printanières » qui avaient caractérisé les « années 68 ».

Déjà, en 1978, on a pu noter que ce qui jusque-là avait caractérisé les lycées techniques et les collèges d’enseignement technique (LT et CET) était devenu le problème général des lycées.

« La rentrée scolaire 1978 s’avère calamiteuse, classes surchargées, manque de professeurs, de personnel. En Seine-Saint-Denis, on peut même douter que la rentrée a eu lieu. Dès le 15 septembre, les professeurs du lycée de Saint-Denis et celui de Noisy-le-Sec ont entamé une grève, avec le soutien actif des associations de parents d’élèves et de nombre d’élus locaux pour réclamer des créations de postes et des ouvertures de classes. (…) Pour la première fois depuis mai-juin 1968 des établissements sont occupés de jour et de nuit, c’est notamment le cas dans le 93 à Saint-Denis, à Aubervilliers, à Montreuil. »
in Didier Leschi et Robi Morder, Quand les lycéens prenaient la parole. Les années 68, Syllepse, 2018.

Ces questions récurrentes ont également donné lieu à de fortes mobilisations lycéennes en 1990 et en 1998, débouchant alors sur des mesures significatives considérées comme des victoires. Des mouvements d’automne ont également touché les lycéens, mais sur d’autres sujets, par exemple celui contre la réforme des retraites en 2010.

Ce qui est inédit en cette mobilisation de l’automne 2026 est d’abord le contexte global du mouvement, avec une guerre à l’est de l’Europe accompagnée d’une hausse des budgets militaires qui contraste avec une insuffisance chronique des crédits pour l’éducation, une crise climatique qui impacte des établissements mal isolés où les lycéens souffrent de la chaleur et un risque d’accès de l’extrême droite à la présidence de la République en 2027. Ce dernier enjeu a pu être ressenti par nombre de lycéens des banlieues populaires – où le mouvement a démarré – comme une menace existentielle.

Comment se faire entendre ?

Pour faire valoir leurs revendications, les actions possibles sont limitées. La représentation lycéenne existe en droit (des élèves siègent dans les conseils d’administration et dans des institutions nationales auprès du ministère), mais avec peu de portée.

Outre qu’elle n’est pas un droit pour les lycéens, la grève, en tant que simple arrêt de travail, n’est aucunement un moyen de pression (une grève lycéenne ne gêne personne, elle n’arrête aucune production). En conséquence, pour qu’un mouvement lycéen soit efficace, il ne suffit pas de déserter les cours, encore faut-il être visibles, audibles, médiatiques.

Il convient de noter le changement de vocabulaire intervenu au cours des dernières décennies. « Piquet de grève » a été remplacé par « blocage », ou « blocus », notamment depuis le mouvement lycéen contre la loi Fillon en 2005. Les assemblées générales qui se tenaient dans les lycées, décidant de piquets de grève (piquets « filtrants » ou piquets « bloquants ») sont devenues plus difficiles à organiser, surtout quand les administrations ne les autorisent pas, parfois en raison simplement du manque de salles. Désormais, les organisations lycéennes comme les administrations ne parlent plus de lycées en grève, mais comptabilisent des lycées bloqués.

Pour être visibles, il leur faut donc avoir des actions spectaculaires. Comme chaque groupe social, les lycéens utilisent ce qu’ils ont sous la main : poubelles pour bloquer, ou ralentir, l’entrée du lycée, manifestation dans le quartier ou la ville – avec les mesures d’interdiction, cela est plus difficile – appel à des personnalités (des élus, par exemple) susceptibles d’attirer la curiosité des médias, pancartes, etc.

C’est dans ce contexte qu’intervient la question de la violence. Il faut attendre les éléments plus précis sur les profils des jeunes arrêtés. On sait que, pour la grande majorité, il s’agit de mineurs. Mais s’agit-il de lycéens ou de jeunes sortis, ou exclus, du système scolaire ? Les circonstances, les faits reprochés peuvent différer d’un individu à l’autre.

En attendant, rappelons que, dans les premiers jours de Mai-68 au Quartier latin, on trouvait un nombre important de jeunes travailleurs qui se joignaient aux étudiants pour, en quelque sorte, se venger des humiliations subies dans leurs cités et leurs quartiers par la police, comme l’a rappelé le sociologue Gérard Mauger.

La crise actuelle mêle les caractéristiques des mobilisations lycéennes avec celles des « émeutes protopolitiques » survenues dans les banlieues – notamment en 2005. Notons que les « jeunes de banlieue » ne sont pas uniquement des jeunes de banlieue, ils sont aussi lycéens, étudiants, parfois chômeurs ou précaires. Ils agissent et réagissent autant sur leurs lieux d’études, de travail, d’habitation. Les manifestations lycéennes sont également des lieux de convergence à l’échelle locale.

Une réponse policière inédite face à des adolescents

Ce qui est également singulier, c’est la façon dont les pouvoirs publics ont ignoré la situation alors que les manques de moyens, de personnels sont signalés régulièrement et, encore en cette rentrée, par les syndicats enseignants.

Si les gouvernements depuis 2017 ont connu des conflits inédits, tels les gilets jaunes, Sainte-Soline, des émeutes urbaines, les mouvements lycéens ou étudiants sont récurrents, et sont susceptibles d’être résolus par la négociation. Or, depuis 2016 (loi Travail), la réaction de « fermeté » semble être devenue une norme, au risque d’affrontements violents, rendant la présence aux manifestations, pourtant légales, périlleuse. Appliquée à des adolescents, elle apparaît manifestement disproportionnée et dangereuse.

Il semble qu’après avoir ignoré l’ampleur des problèmes le choix de la répression ait prévalu. C’est le ministère de l’intérieur qui a été mis en avant, privilégiant les fermetures en masse des établissements. On avait connu dans les mouvements passés quelques fermetures exceptionnelles, mais jamais à une telle échelle.

Après avoir communiqué sur une « instrumentalisation » du mouvement par La France insoumise (LFI) du fait du soutien affirmé de cette dernière et de la présence de ses élus devant les établissements (alors que d’autres partis ont fait de même), le discours gouvernemental a finalement admis que les revendications étaient légitimes. Sans doute, l’opinion des Français, qui approuvent la légitimité des revendications des lycéens, aura renforcé le mouvement, mais aussi l’ampleur, comme la bonne tenue, des manifestations du 6 octobre. Les syndicats annoncent 450 000 manifestants, quand le ministère en dénombre 250 000, dans toute la France.

Or, qui dit négociation, dit rapport de force. Ce qui était possible avant le mouvement pour tenter de « calmer le jeu », s’avère insuffisant aujourd’hui alors que la mobilisation s’est maintenue et que la menace d’une extension aux étudiants et d’une jonction avec d’autres mécontentements pèse sur le gouvernement. Sur les réseaux sociaux utilisés par les jeunes, beaucoup font référence non seulement aux manifestations avec d’autres syndicats, mais aussi à l’appel à la mobilisation contre la vie chère, le 17 octobre prochain, comme un retour des « gilets jaunes. En quelque sorte les enchères montent.

The Conversation

Robi Morder est membre de: SNESup, Association autogestion, RESU.

06.10.2026 à 15:56

Les amendes forfaitaires pour consommation de stupéfiants se multiplient : quels effets, et quel bilan ?

Ivana Obradovic, Directrice adjointe de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), chercheuse associée au CESDIP, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay; Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Depuis 2020, les forces de l’ordre ont la possibilité de sanctionner les consommateurs de stupéfiants d’une amende payable sur-le-champ, hors du contrôle d’un juge. Quel est le bilan de cette réforme ?
Texte intégral (2425 mots)

L’ESSENTIEL

  • Depuis 2020, les forces de l’ordre ont la possibilité de sanctionner les consommateurs de stupéfiants d’une amende forfaitaire délictuelle.

  • Cette procédure a entraîné une forte hausse des délits enregistrés. Elle est critiquée pour les irrégularités et les inégalités sociales dans son application.

  • Elle illustre une tendance à la standardisation des sanctions et à la pénalisation financière au détriment de l’individualisation des sanctions.


En 2025, près de 367 000 personnes ont été mises en cause pour une infraction liée aux stupéfiants, dont plus de 80 % pour simple consommation, le plus souvent de cannabis. Ce contentieux de masse ne cesse de croître depuis les années 2000 : rien qu’entre 2016 et 2025, le nombre de consommateurs interpellés a bondi de 70 %, contre seulement 40 % pour le trafic. Cette progression s’est encore accentuée depuis 2020, quand les forces de l’ordre ont obtenu la possibilité de verbaliser les consommateurs sans procédure pénale, du fait de l’extension de l’amende forfaitaire délictuelle (AFD) à la consommation de stupéfiants.

Quels ont été les effets de cette réforme sur le traitement pénal de ce contentieux de masse ?

Dans un contexte budgétaire contraint et marqué par un engorgement des services judiciaires, ces amendes peuvent certes apparaître comme un moyen d’assurer une réponse pénale simplifiée, rapide et systématique. Mais le bilan de leur mise en œuvre s’avère contrasté.

Vers une pénalisation standardisée ?

Sanction pénale prononcée par un agent de police sans l’intervention d’un magistrat, l’amende forfaitaire a été créée en 1926 en matière contraventionnelle, pour désengorger les tribunaux d’une masse d’infractions routières jugées de faible gravité.

Près d’un siècle plus tard (2016), elle a été étendue au domaine délictuel afin de favoriser un traitement rapide et simplifié des nombreux délits routiers jusqu’alors passibles d’emprisonnement (conduite sans permis ou sans assurance).

Depuis dix ans, le périmètre d’application de l’amende forfaitaire délictuelle n’a cessé d’être élargi, jusqu’à concerner une centaine de délits dépassant largement le domaine routier, incluant par exemple :

  • la consommation de stupéfiants (depuis 2019/2020) ;

  • la vente à la sauvette, les tags et les graffitis, l’introduction de boissons alcoolisées dans un stade lors d’un événement sportif (depuis 2023) ;

  • l’inhalation de protoxyde d’azote hors cadre médical ou la participation à une rave-party non déclarée (depuis 2026).

Entre 2019 et 2024, 1,6 million d’amendes forfaitaires délictuelles ont été délivrées par la police et la gendarmerie, suivant une courbe de croissance de 14 % par an en moyenne. Plus de 40 % de ces amendes ciblent la consommation de stupéfiants (en général de cannabis).

Une forte poussée des amendes forfaitaires délictuelles depuis 2020 : quels effets ?

En quelques années, le traitement pénal de la consommation de stupéfiants a été profondément modifié. Aujourd’hui, la plupart des interpellations pour usage de stupéfiants sont traitées sans procédure pénale, par une AFD (76 % en 2024 versus 26 % en 2020).

Ce changement procédural est allé de pair avec un changement du profil des personnes interpellées pour usage de stupéfiants : dès lors que l’AFD ne peut théoriquement être appliquée à un mineur, l’effet logique a été une très forte baisse de la part de mineurs parmi les personnes mises en cause, passée de 17 % entre 2016 et 2018 à seulement 4 % en 2024.

En outre, la mise en place de l’amende forfaitaire délictuelle a entraîné une augmentation du nombre des délits « constatés ». Ainsi, dans les départements où le taux de recours à l’AFD est le plus important lorsqu’un « usage illicite de stupéfiants » est constaté (dans plus de 75 % des cas), le nombre global d’infractions d’usage de stupéfiants enregistrées a lui aussi augmenté (+ 161 % entre 2019 et 2024). Cette inflation du contentieux d’usage concerne tous les départements, mais elle est plus marquée dans ceux qui ont systématisé le recours à l’AFD, par exemple les Bouches-du-Rhône, l’Hérault, le Rhône ou encore Paris et la Seine-Saint-Denis.

Les chiffres du ministère de l’intérieur montrent donc que le recours à l’AFD « gonfle » le volume des délits, mais aussi qu’il aggrave les variations territoriales d’application de la loi.

Main d’une personne tenant un joint
Aujourd’hui, les trois quarts des interpellations pour usage de stupéfiants sont traitées sans procédure pénale par une amende. Elsa Olofsson/Unsplash, CC BY

Infraction par nature « révélée par l’activité des services » (c’est-à-dire tributaire de l’attention de forces de l’ordre), la consommation de cannabis et d’autres drogues classées comme stupéfiants est donc confrontée à un regain de punitivité. La généralisation de l’AFD participe à la dynamique de « re-pénalisation » décrite par le sociologue Henri Bergeron, dans le sens où la consommation « simple », qui reste un délit en France, est, en pratique, plus souvent sanctionnée.

En outre, parce que l’AFD est inscrite au casier judiciaire (bulletins n°1 et 2), toute nouvelle infraction d’usage de stupéfiants alimente de façon « mécanique » le taux de récidive en France.

Premier bilan de mise en œuvre

Un premier bilan fait d’abord apparaître, sur un plan strictement comptable, le faible taux de recouvrement des AFD, ce qui relativise l’argument d’une meilleure effectivité de la réponse pénale.

Après six ans de mise en œuvre, les impayés restent très nombreux : entre 2020 et 2024, à peine un tiers des AFD pour « usage illicite de stupéfiants » étaient effectivement payées (35 %), encore moins l’année suivante : 24 % en 2025, soit un taux de recouvrement deux fois inférieur à celui des amendes pénales en matière de délits routiers.

L’augmentation du montant de l’AFD par la loi Ripost de 2026, qui la porte de 200 euros à 500 euros pour l’usage de stupéfiants (majorée à 1 000 euros en cas de paiement tardif, contre 450 euros auparavant), redouble les interrogations quant aux risques de non-recouvrement.

Par ailleurs, les conditions de mise en œuvre de l’AFD s’avèrent controversées :

  • taux d’irrégularités constatées multiplié par 49 entre 2020 et 2024 pour l’usage de stupéfiants (incluant des erreurs ou des incohérences dans le procès-verbal, le non-respect du périmètre des AFD, etc.), selon la Cour des comptes ;

  • constatations de non-conformité dans les règles d’emploi de l’AFD, parfois appliquée à des mineurs ou à des réitérants ou verbalisant un même individu pour plusieurs infractions dont au moins une ne peut théoriquement faire l’objet d’une procédure d’AFD ;

  • difficulté pratique, pour les forces de l’ordre, de distinguer cannabis et CBD (en accès légal dans des boutiques spécialisées), ce qui alimente les contestations ;

  • inégalités sociales d’application de l’AFD, objectivées par les recherches en sciences sociales : « ciblage » des catégories populaires, problématiques de surendettement de mineurs et de jeunes adultes ayant accumulé un volume important d’amendes compromettant leurs chances d’insertion sociale et professionnelle dès lors que celles-ci sont inscrites au casier judiciaire.

Une réponse pénale plus systématique, mais moins individualisée ?

Si l’AFD contribue à simplifier, à accélérer et à systématiser la réponse pénale aux contentieux de masse, celle-ci est porteuse de certaines ambivalences :

Par-delà ces contestations, le développement de l’amende forfaitaire délictuelle
– tant sa rapide montée en charge que les modalités de sa mise en œuvre – s’inscrit dans la continuité de deux processus documentés par les travaux de recherche depuis les années 2000 : la déjudiciarisation des contentieux dits « de masse » du fait de la standardisation des procédures de sanction hors du contrôle d’un magistrat au nom d’une meilleure « gestion des flux » dans la filière pénale, d’une part ; l’accroissement des logiques de pénalisation financière des infractions les plus courantes, d’autre part.

The Conversation

Ivana Obradovic a reçu, pour le compte de l'OFDT, des financements de la CNAM (Fonds de lutte contre les addictions) et de la MILDECA (subvention pour charge de service public).

05.10.2026 à 14:21

La retraite des personnes âgées immigrées : un droit menacé ?

Hannah Bramekamp, Doctorante en sociologie, à l'URMIS, Université Côte d’Azur
Armèle Cloteau, post-doctorante en sociologie, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Une enquête auprès d’anciens travailleurs et travailleuses migrantes, désormais retraitées, montre que leur accès aux droits sociaux se dégrade.
Texte intégral (3178 mots)

L’ESSENTIEL

  • Une enquête auprès d’anciens travailleurs et travailleuses migrantes, désormais à la retraite, montre que leur accès aux droits sociaux se dégrade.

  • La dématérialisation des démarches administratives a accentué leur exclusion et les contrôles administratifs se multiplient.

  • Le conditionnement de prestations au titre de séjour s’apparente à une forme de « préférence nationale ».


Les discours politiques contestant la légitimité des personnes immigrées (et plus largement des bénéficiaires de prestations sociales) à accéder à leurs droits ne cessent de gagner du terrain dans l’espace public et médiatique. À partir d’une recherche sur les parcours d’accès aux droits d’ancien·nes travailleurs et travailleuses migrant·es de l’Est parisien, cet article retrace la façon dont ces profonds changements affectent les parcours de vie et touchent directement aux principes fondamentaux de l’État social.

Ces discours ne sont pas nouveaux, mais ils s’inscrivent depuis vingt-cinq ans dans une tendance de durcissement des politiques sociales et migratoires, remettant en cause progressivement les droits sociaux et au séjour des étranger·es. Ainsi, l’accès à de nombreuses prestations (allocations familiales, pensions d’invalidité, de solidarité aux personnes âgées, prime d’activité, RSA) a été progressivement conditionné à des exigences croissantes de durée de séjour régulier sur le territoire français. Ces critères ciblent directement les personnes dont les trajectoires sont marquées par des allers-retours entre la France et d’autres pays.

Le cas des personnes âgées immigrées, qui ont travaillé durant de nombreuses années en France, est emblématique de ces transformations. Que deviennent ces personnes, une fois arrivées à l’âge de la retraite et comment cela affecte-t-il leur accès aux droits sociaux ?

Nous nous sommes particulièrement intéressées au cas de l’allocation de solidarité aux personnes âgées (Aspa), une prestation sociale servant de complément aux faibles pensions de retraite, jusqu’à 1 043,59 euros brut mensuels. Pour les personnes âgées immigrées qui perçoivent en moyenne une pension inférieure d’un quart à celle du reste de la population, cette allocation est centrale.

La retraite, un moment d’accroissement des inégalités sociales

Les personnes immigrées connaissent généralement des conditions de travail et d’emploi moins favorables que la population non immigrée : métiers faiblement rémunérés, plus pénibles et exposés aux accidents et aux maladies professionnelles, carrières hachées, statuts moins protecteurs. Ces inégalités, en grande partie dues aux discriminations sur le marché de l’emploi, se répercutent jusqu’au passage à la retraite. Ce moment représente un risque accru de perte d’autonomie, d’isolement social et de ruptures de droits.

C’est particulièrement le cas des travailleurs migrants, majoritairement des hommes arrivés d’Afrique du Nord et de l’Ouest dans les années 1970-1980. Longtemps considérés comme une main-d’œuvre « provisoire », ils se sont finalement durablement installés en France. Or, une fois à la retraite, ces personnes immigrées se trouvent prises dans la tension qu’entretient historiquement l’État à leur égard : tantôt désirées lors des besoins de main-d’œuvre, tantôt rejetées une fois ces besoins satisfaits. La reconnaissance complète de leurs droits s’avère souvent complexe.

En raison des inégalités sociales et structurelles auxquelles elles sont confrontées dans la société française, ces personnes, aujourd’hui âgées, sont davantage dépendantes des prestations sociales pour compléter leurs faibles retraites.

Des inégalités aggravées par la numérisation et la fermeture des services publics

Contrairement à ce qu’affirment nombre de discours médiatiques et politiques, le premier problème concernant les droits sociaux n’est pas celui de la fraude. Depuis les années 1990, plusieurs recherches et rapports ont montré l’ampleur du non-accès aux droits en France, c’est-à-dire des situations où les personnes ne perçoivent pas une prestation sociale à laquelle elles sont éligibles. Par exemple, pour l’Aspa, ce taux s’élevait à 50 % en 2016 et est encore plus important pour les femmes et les personnes les plus âgées. Depuis, les critères d’accès à cette allocation ont été durcis.

Les populations immigrées cumulent souvent un ensemble de difficultés (barrières linguistiques, discrimination sur le marché du travail, précarité administrative) dans leur parcours d’accès aux droits. Si la dématérialisation des démarches administratives a été portée par différents gouvernements dans un objectif de « simplification » et de « lutte contre le non-recours », de nombreuses études constatent l’effet contraire.

La Défenseure des droits pointe que près d’un tiers des Français·es ne s’estime pas compétent·e pour effectuer des démarches administratives en ligne. La « fracture numérique » affecte tout particulièrement les personnes déjà exposées aux inégalités sociales, que ce soit pour des raisons individuelles ou des freins d’ordre structurels, comme la ruralité, la précarité et les populations allophones ou/et illettrées.

La plupart des personnes vivant en résidence sociale ou foyer de travailleurs migrants ont de grandes difficultés à naviguer entre les différentes interfaces numériques pour de multiples raisons : problème de vue, téléphone peu performant et non-accès à un ordinateur, manque d’habitude, appréhension à l’usage des outils numériques, etc.

Après presque quarante ans de carrière en France, M. K. exprime – comme nombre de personnes rencontrées – le sentiment d’être « perdu » et « découragé » par les démarches numériques liées à sa retraite, qu’il attend depuis plus que deux ans. Anna-Gaëlle Lienne pour Grdr Migrations-Citoyenneté-Solidarités, 2025, Fourni par l'auteur

Attente prolongée et précarité accrue

La fermeture de guichets, la dématérialisation des échanges, la multiplication des pièces demandées et les difficultés à joindre un·e interlocuteur·ice contribuent à prolonger les délais des demandes d’accès aux droits. Nombre des personnes rencontrées attendent parfois plusieurs années le versement de leurs allocations sans certitude quant aux montants qu’elles obtiendront.

Privées de ressources suffisantes durant l’instruction de leur dossier, ces personnes déjà fragilisées doivent recourir à l’entraide familiale, associative ou communautaire pour faire face aux dépenses quotidiennes.

Conditionnalité des droits et renforcement de la « préférence nationale »

Pour ces personnes, il ne s’agit plus seulement de remplir des critères d’éligibilité (d’âge ou de revenu, par exemple), mais de démontrer leur ancrage résidentiel et social continu en France.

De nombreux rapports et enquêtes ont souligné que conditionner des aides sociales à une durée de résidence et de présence minimale en France peut s’assimiler à une forme de discrimination et de « préférence nationale ». Pour les ressortissant·es non membres de l’Union européenne, l’accès à l’Aspa suppose par exemple la détention d’un titre de séjour de dix ans minimum, en plus d’une « résidence stable » en France.

Malgré les dénonciations des associations et des syndicats, en 2023, la durée exigée de résidence pour percevoir l’Aspa est passée de six à neuf mois, touchant en premier les personnes ayant des attaches en dehors de France.

La numérisation au service de l’augmentation des contrôles

Ces changements interviennent dans un contexte marqué par une logique de soupçon à l’égard de toute personne associée à la figure de « l’immigré ». Dans le cas de l’Aspa, les usager·es doivent démontrer la durée de leur résidence en France, en fournissant un ensemble de preuves numérisées de leur situation : copies des visas du passeport, relevés bancaires ou téléphoniques. Vérifié au moment de la demande de l’Aspa, ce critère est ensuite régulièrement contrôlé.

Or, pour les personnes âgées immigrées, déjà largement affectées par la fracture numérique, il est souvent difficile de répondre à cette exigence d’apporter des preuves digitales. Si plusieurs recherches ont montré que la numérisation des services publics a entraîné un renforcement du contrôle des personnes précarisées, ce mouvement est particulièrement marqué envers les populations immigrées.

Les professionnel·les du social rencontré·es dans notre enquête rapportent une augmentation « systématique des contrôles » qui surviennent sous forme physique (un agent se présente au lieu de résidence), postale (par courrier) ou numérique (message dans un espace numérique). Ces contrôles seraient plus importants encore en résidence sociale et dans les anciens foyers de travailleurs migrants. Selon les témoignages, certaines administrations (CNAV, CAF, impôts) semblent croiser les données de dossiers individuels, mais depuis peu, cette pratique se serait étendue à la douane pour vérifier les entrées et sorties du territoire français.

Durant les allers-retours avec l’administration, qui peuvent parfois durer plusieurs mois, le versement de l’allocation est suspendu.

Quand les réformes produisent un non-recours aux prestations sociales

Face à la conditionnalité durcie et à l’augmentation des contrôles, nous relevons trois grandes tendances. La première, la plus importante, consiste à renoncer aux prestations sociales auxquelles ces personnes âgées immigrées sont pourtant éligibles pour pouvoir quitter le territoire comme elles le souhaitent.

La seconde tendance, moins observée, consiste à renoncer à retourner dans son pays d’origine par crainte de perdre ses droits et ses prestations sociales. Ce renoncement subi est très souvent coûteux pour les personnes qui se trouvent ainsi éloignées de leurs familles. Certains auraient aimé faire venir leurs proches. Or, les restrictions croissantes des critères du regroupement familial et de la naturalisation rendent cette démarche très difficile.

dessin d’une femme couchée et d’un sablier
Loin de sa famille désormais installée au Canada, Mme D., franco-guinéenne, décrit les nouvelles conditions de l’Aspa comme une « prison dorée ». Anna-Gaëlle Lienne pour Grdr Migrations-Citoyenneté-Solidarités, 2025, Fourni par l'auteur

Enfin, la troisième tendance est minoritaire, elle correspond aux personnes qui continuent à faire « la navette » entre leur pays d’origine et la France. Percevant des prestations sociales souvent inférieures, elles tentent alors de concilier projets familiaux et personnels, tout en jonglant avec les contraintes administratives et économiques.

Vers une remise en cause de l’universalité des droits

Il y a déjà plus de dix ans, un rapport pointait la « figure du double perdant », qui caractérise la situation des personnes âgées immigrées, particulièrement les ancien·nes travailleurs et travailleuses migrant·es. Une fois à l’âge de la retraite, ils et elles font face à une double discrimination : sur le marché du travail et en tant qu’assuré·e social·e.

Ces difficultés sont aujourd’hui largement aggravées par un triple mouvement : du durcissement des politiques migratoires dans un contexte de montée sans précédent de l’extrême droite et de discours d’exclusion ; de la fragilisation de l’État social ; et de la numérisation des services publics.

Ces réformes successives des conditions d’accès aux droits, en parallèle des réglementations toujours plus restrictives du droit au séjour, contribuent à accroître le nombre d’étranger·es exclu·es des dispositifs d’aide et à dégrader significativement leurs conditions de vie. Si la moitié des personnes éligibles ne recevaient déjà pas l’Aspa avant le durcissement des critères d’accès en 2023, comment ne pas imaginer qu’elles sont encore plus nombreuses aujourd’hui ?

Loin de n’être que d’ordre technique, ces changements traduisent un basculement politique profond. Renforçant les inégalités sociales et structurelles, ils remettent peu à peu en cause les principes d’égalité et d’universalité des droits au fondement de l’État social en France.


Une sélection de témoignages, collectés dans le cadre d’une recherche menée par l’association Grdr Migrations-Citoyenneté-Solidarités en 2024-2025, est accessible sur le podcast « Les chemins épineux de l’accès aux droits des personnes âgées immigrées ».

The Conversation

Hannah Bramekamp travaille en tant que doctorante chargée de recherche et développement, dans le cadre de sa thèse en Convention industrielle de formation par la recherche (CIFRE) à l'association Grdr Migrations, Citoyenneté, Solidarités. Cet article s’appuie sur les résultats d’une recherche-action portée par l’association Grdr Migrations, Citoyenneté, Solidarités, qui œuvre pour l’accès aux droits des personnes âgées immigrées en France. Le projet a bénéficié du soutien du Fond Asile Migration Intégration (FAMI) de l'Union Européenne, de la Fondation des solidarités urbaines (FESU) et de la fondation MACIF.

Cet article s’appuie sur les résultats d’une recherche-action portée par l’association Grdr, Migrations, Citoyenneté, Solidarités, qui œuvre pour l’accès aux droits des personnes âgées immigrées en France. Le projet a bénéficié du soutien de l’Union européenne (FAMI), de la Fondation des solidarités urbaines (FESU) et de la fondation MACIF.

04.10.2026 à 09:15

Qui décide du menu dans nos assiettes ? Enquête sur l’influence discrète des lobbys agroalimentaires

Joan Cortinas Munoz, Enseignant chercheur en sociologie, Sciences Po; Université de Bordeaux
Daniel Benamouzig, Sociologue, Directeur de recherche au CNRS, titulaire de la Chaire Santé de Sciences Po, Sciences Po
Une enquête révèle les stratégies déployées par l’industrie agroalimentaire pour peser sur les élus, la science et l’opinion publique.
Texte intégral (2567 mots)
Est-ce vraiment de votre faute si vous avez fini le paquet de chips ? Bermix Studio/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • L’industrie agroalimentaire mène une action politique organisée et largement invisible pour peser sur notre alimentation.

  • Une enquête reconstitue les coulisses de cette influence, de la recherche scientifique jusqu’à l’Assemblée nationale.

  • Mieux documenter des liens d’intérêts et favoriser la recherche et la prévention aiderait à rééquilibrer les rapports de force.


Familier des Français, le Nutri-Score a survécu à une bataille féroce, opposant pouvoirs publics et industrie agroalimentaire. Mis en place à partir de 2015, le logo coloré placé sur l’emballage des produits alimentaires rend d’un coup d’œil visible leur qualité nutritionnelle. Mais au-delà de cette avancée, un ensemble de mesures sur la qualité nutritionnelle a été abandonné sous la pression des industriels, comme la taxation des produits trop sucrés, l’encadrement de leur publicité ou le caractère obligatoire du logo. Au niveau européen, la Commission européenne s’était engagée en 2022 à proposer un logo nutritionnel harmonisé, qui n’a jamais vu le jour.

Comme l’a révélé notre enquête Des lobbys au menu. Les entreprises de l’agroalimentaire contre la santé publique (Raisons d’agir, 2022_), ces épisodes n’ont rien d’exceptionnel. Ils donnent à voir les activités politiques intenses et patiemment organisées à travers lesquelles l’industrie agroalimentaire pèse sur les décisions publiques, souvent bien avant qu’elles ne soient prises ou même conçues. Les acteurs économiques les plus actifs en la matière mobilisent organisations spécialisées, professionnels aguerris et budgets conséquents pour veiller au grain.

La variété des stratégies déployées dans les univers de la science, de la politique, des médias, de la philantropie ou de la justice dessinent un espace vaste et cohérent, où des structures financées par les entreprises orientent les institutions publiques et la perception du public.

Bien au-delà des seuls conflits d’intérêts

L’enjeu n’est pas seulement sanitaire et technique : il est aussi culturel et démocratique. L’influence s’exerce presque toujours hors de tout cadre transparent, et cette opacité alimente la défiance envers les décideurs comme envers les industriels.

Face à ces dynamiques, traiter au cas par cas les liens et les conflits d’intérêts, comme le fait la réglementation française actuelle, revient rarement à agir à la bonne échelle : on se borne à identifier, à gérer ou à sanctionner des situations individuelles sans que les sources de ces ambiguïtés soient mises au jour ou vraiment limitées. Une lecture d’ensemble, au contraire, donne la juste mesure des mécanismes collectifs qui produisent les conflits d’intérêts individuels. Elle plaide pour une régulation plus transversale, calibrée sur les stratégies de l’industrie.

Jouer sur le terrain des savoirs

Ces stratégies se déploient d’abord dans le domaine de la connaissance. En amont de toute politique publique, l’industrie cherche à façonner les connaissances disponibles. Elle finance de la recherche et tisse des liens avec des scientifiques, ce qui lui permet de favoriser certains savoirs au détriment d’autres, jugés moins avantageux. Lors de notre enquête, une responsable d’agence sanitaire le raconte à propos des édulcorants. Les études financées sur leurs bénéfices sont si abondantes qu’il ne subsiste presque aucune donnée disponible sur leurs risques.

Lorsque des connaissances désavantageuses sont produites vient ensuite la fabrication du doute, une méthode que l’industrie du tabac a théorisée dès les années 1950 et qui consiste à réclamer toujours plus de preuves, à souligner les incertitudes propres à toute science et à contester la validité des études gênantes. Lorsqu’un chercheur du CNRS avance, à partir de modèles animaux, que le sucre pourrait être addictif, l’organisation qui défend les producteurs de sucre lui oppose aussitôt que l’étude n’a été « réalisée que sur des rats », argument déjà employé en 2006 par le Comité des salines de France pour rabaisser les recommandations de réduction du sel à de « simples extrapolations ».

Et si un consensus se dégage, il est toujours possible de recadrer le débat afin de déplacer un problème abordé d’un point de vue scientifique vers d’autres enjeux, en produisant des arguments économiques, culturels, juridiques, éthiques ou politiques, qui relativisent la portée des résultats. La consommation de produits gras est mauvaise pour la santé, mais n’est-ce pas une affaire de plaisir ou de liberté ? Les souvenirs de notre enfance ou l’expression de notre culture ne valent-ils pas mieux que des risques établis dans d’obscurs laboratoires ?

Une technique éprouvée consiste à déplacer la responsabilité sur le consommateur, plutôt que sur le producteur. Face au Nutri-Score, l’industrie a promu une notion concurrente, la « diversité alimentaire », qui reporte l’attention sur les comportements du mangeur plutôt que sur la composition de ce qu’il achète. De tels glissements s’opèrent lorsque toute régulation de la nutrition est présentée comme un enjeu de liberté ou comme une défense du patrimoine gastronomique français. Les perceptions en sont modifiées, et les scientifiques apparaissent hors sujet.

Des arguments qui remontent jusqu’aux élus

Ces arguments ne valent toutefois que s’ils atteignent ceux qui décident, et une bonne part du travail consiste à les faire circuler au plus près des responsables publics. Dîners sur mesure, colloques au Parlement, rencontres ad hoc permettent aux uns de s’informer et aux autres de faire passer des messages.

Parmi mille autres exemples, en mars 2019, un « petit-déjeuner débat » réunit au cœur de Paris des parlementaires, des industriels et des professionnels de la communication, à l’invitation du Club de la table française, instance créée par une agence indiquant être spécialisée en « stratégie institutionnelle et affaires publiques », formulation feutrée pour indiquer des activités de lobbying. Avec le groupe d’études Gastronomie de l’Assemblée nationale, ces instances discrètes mettent en relation les représentants de la filière avec plus de 300 députés.

L’influence passe aussi par des alliances nouées loin des arènes politiques, du côté de l’opinion et des médias. Des voyages de presse tous frais payés emmènent des journalistes visiter une usine de production laitière près de Grenade en Espagne, et des publireportages vantent dans la presse régionale le rôle d’une filière dans l’emploi local. En mai 2018, la place de la République se transforme ainsi en pâturage, avec vaches, grillades et stands sur les races bovines, pour permettre à la filière élevage-viande de célébrer sa contribution à la « biodiversité ».

Il arrive enfin que les acteurs économiques se substituent au décideur, en rédigeant par exemple les textes à voter. Lors des débats sur la loi Agriculture et alimentation, un même amendement autorisant l’épandage de pesticides par drones a été déposé 12 fois, mot pour mot, par des députés de groupes opposés.

De manière plus radicale encore, et cette fois loin de l’Assemblée nationale, des acteurs économiques ne se contentent plus de peser sur la décision publique : ils en prennent la place. Ils assurent eux-mêmes la conception ou la mise en œuvre, totale ou partielle, de programmes d’action publique. Localement, des producteurs de sodas ou de friandises sucrées financent ainsi des équipements sportifs ou des programmes d’activité physique. L’opération est doublement rentable : elle les installe en partenaires de la lutte contre l’obésité, et elle fait porter la prévention sur la dépense d’énergie des consommateurs – le « Bouger » du slogan « Manger-Bouger » – plutôt que sur la composition des produits qu’ils vendent.

Le crédit et le discrédit comme armes

Un dernier registre d’activité politique des industriels joue sur l’image publique. Il s’agit de construire une économie du crédit et du discrédit. En s’associant à des causes valorisées, une marque bénéficie de leur respectabilité.

En 2026, la fondation Groupe Casino lance, en partenariat avec Ulule, la deuxième édition du programme « Retisser les liens du quotidien » pour soutenir les associations qui créent du lien social. L’opération n’a rien d’isolé : l’ensemble des entreprises de notre corpus d’enquête apparaissent liées à une centaine d’associations, le plus souvent dans le sport et la lutte contre la pauvreté. Le soutien est réel, mais le bénéfice l’est aussi : en s’affichant aux côtés de causes reconnues, ces entreprises en empruntent la respectabilité.

Le revers de la médaille consiste à faire taire les gêneurs. Dans les cas extrêmes, des chercheurs ou des militants sont poursuivis en justice, dans une stratégie de bâillonnement. Le chercheur Pierre Meneton a été attaqué pour avoir dénoncé le poids du « lobby du sel », la militante Valérie Murat a été condamnée à 125 000 euros pour « dénigrement » après avoir révélé la présence de pesticides dans des vins certifiés « Haute valeur environnementale », et l’application Yuka a été poursuivie par des industriels de la charcuterie. À chaque fois, le débat quitte le terrain de la santé pour celui du tribunal, et le critique est sommé de se défendre comme un fautif. Sans aller jusqu’aux poursuites, il suffit bien souvent d’en brandir la menace, ou de distiller plus insidieusement des rumeurs de conflit d’intérêts, voire de renvoyer la personne critique à de prétendues « obsessions » hostiles à l’alimentation ou à un extrémisme « hygiéniste », par exemple.

Rendre visible le travail d’influence

Ces activités politiques sont si variées et parfois si insidieuses qu’il paraît décourageant d’en réguler la portée. Leur caractère systémique rend cependant plusieurs options possibles. Nous en proposons deux, qui ne feront sans doute pas l’unanimité chez ceux qu’elles concernent.

Une première proposition serait de doter le secteur agroalimentaire d’un répertoire de transparence équivalent à celui qui existe pour le médicament. La base Transparence Santé, née après le scandale du Mediator, oblige les industriels à déclarer tous leurs liens avec les professionnels de santé ainsi que les montants associés. Elle peut être étendue au secteur agroalimentaire et concerner l’ensemble d’acteurs – chercheurs, décideurs, associations, etc. – qui interagissent avec lui.

La seconde proposition s’inspirerait du Fonds de lutte contre les addictions, alimenté notamment par les taxes sur le tabac. Un élargissement du dispositif ferait contribuer les industriels d’une alimentation qui participe à la mauvaise santé d’une partie des Français au financement de la recherche en nutrition et d’actions de prévention autonomes, indépendantes de l’industrie.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

01.10.2026 à 15:33

Courses poursuites, violences, racisme : comment expliquer la multiplication d’« affaires » liées aux polices municipales ?

Adrien Mével, Docteur en science politique, Université de Rennes 1 - Université de Rennes
Courses poursuites, violences, racisme : comment expliquer la multiplication d’« affaires » liées aux polices municipales ?
Texte intégral (1882 mots)

L’ESSENTIEL

  • Les polices municipales sont souvent présentées dans une logique de proximité avec la population, par opposition à la police nationale.

  • Plusieurs interventions violentes ou scandales récents liés à des policiers municipaux amènent à questionner leurs modes d’action et leur rapport au public.

  • Le recrutement d’anciens policiers, gendarmes ou militaires produit des effets sur les pratiques professionnelles des agents municipaux.


En avril 2026, plus de la moitié des 17 policiers municipaux de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne) étaient arrêtés (entre autres) pour violences, vols et dégradation après une série de plaintes, dont celle d’un homme affirmant avoir été gazé, roué de coups et la cible de tirs de pistolets à impulsions électriques dans les toilettes d’un bar – le procès de sept d’entre eux est renvoyé en décembre. En juillet 2026, des tirs mortels d’un policier municipal du Pontet (Vaucluse) concluaient un refus d’obtempérer, tandis qu’en août une course-poursuite menée par des équipages de la police municipale de Margny-lès-Compiègne (Oise) résultait en la mort du conducteur pris en chasse dans des conditions qui ont scandalisé sa famille et la communauté des voyageurs. Enfin est diffusée, début septembre 2026, une captation vidéo des propos racistes et dégradants d’un policier municipal de Carcassonne (Aude) et des réactions de ses collègues l’environnant.


Retrouvez notre vidéo basée sur cet article


Ces évènements qui, bien que divers dans leur nature, concernent tous la police municipale ont réactivé dans l’espace médiatique les enjeux des modes d’intervention et du rapport au public de ces agents de police. Ils nous invitent à nous demander si on peut vraiment s’attendre, au vu des évolutions récentes des polices municipales, à de notables différences vis-à-vis des forces étatiques concernant le recours à la force létale, la place des discours et des pratiques discriminatoires et le rapport conflictuel avec le public.

Une hausse de la létalité concernant aussi la police municipale

La loi du 28 février 2017 sur la sécurité publique a étendu la définition de la légitime défense : les policiers nationaux, les gendarmes et les policiers municipaux équipés d’armes à feu sont depuis autorisés à tirer sur un véhicule prenant la fuite, au motif que celui-ci pourrait représenter un danger ultérieur pour les agents ou pour autrui. Cette loi a eu comme effet d’augmenter le nombre de tirs mortels de policiers nationaux sur des véhicules, multiplié par cinq au cours de la période 2017-2022 par rapport à la période 2011-2016.

Bien que le plus faible nombre de tirs recensés en police municipale ne permette pas le même travail statistique, on peut faire l’hypothèse, au vu des évènements cités plus haut, qu’elle est, elle aussi, concernée par une hausse de la létalité de ses interventions. En police municipale, l’extension de la légitime défense s’articule à une habitude de course-poursuite qui peut être plus ancrée que chez les forces étatiques : alors que les unités de police nationale et de gendarmerie (hors Île-de-France) avaient instruction jusqu’à l’été 2025 de ne poursuivre les véhicules que dans les cas graves, les agents de police municipale étaient plus libres d’apprécier la pertinence d’une poursuite.

Ce vide réglementaire instituait une différence entre polices, qui a pu conduire à une division du travail consistant pour la police nationale à laisser la police municipale « chasser » les véhicules en fuite dans le cas de délits mineurs, pour paraphraser une formule entendue en police nationale.

Les effets indirects de la couleur politique

Il s’ensuit que les instructions locales émanant de la direction de la police municipale et des élus sont donc susceptibles d’orienter les pratiques de la police municipale : les agents ont en effet à décider entre le recours à la course-poursuite ou la transmission des informations aux forces étatiques pour une interpellation différée. Ces choix dépendent dans les faits de la doctrine d’emploi définie au niveau local.

Si on quitte à présent le seul enjeu des refus d’obtempérer pour s’intéresser au plan plus général des relations au public, on sait que les consignes de recours massif aux contrôles ou quasi-contrôles d’identité – de populations considérées comme indésirables ou de commerces perçus comme récalcitrants –, comme celles qui ont manifestement été données à Villeneuve-Saint-Georges, cadrent aussi l’action des agents.

Outre ces directives des élus municipaux et de la hiérarchie, les choix organisationnels faits au niveau local produisent eux aussi des effets lourds sur les pratiques des agents. Il faut d’abord relever l’importance des caractéristiques du service : dans les deux cas évoqués plus haut de course-poursuite mortelle, les faits se déroulent de nuit. L’existence de brigades de nuit est l’un des facteurs qui incitent les policiers municipaux à davantage investir les missions de répression de la délinquance. Au-delà des cas de la létalité, elles orientent les agents vers un rapport plus conflictuel avec un public envisagé, sur ces heures, comme plus facilement suspect.

Ensuite, l’équipement des policiers a évidemment un rôle dans la définition des modes d’intervention de la police municipale. Que les policiers municipaux soient équipés ou non d’armes façonne les types de missions qu’ils prennent en charge, en plus de changer drastiquement les probabilités d’issue fatale aux courses-poursuites. Il convient néanmoins de ne pas se focaliser sur la seule arme à feu, qui peut masquer la létalité liée aux techniques de contention, aux armes sublétales ou encore aux éventuels cas de « parechoquage » et aux techniques de percussion en courses poursuites – comme il y a vraisemblablement eu dans le cas de la mort de Paul Tancre à Margny-lès-Compiègne. Au-delà de la létalité, c’est aussi la question du rapport au public et de l’usage de la force qui se pose.

Enfin, les décisions politiques participent aussi à définir les policiers municipaux attirés par le service : les horaires de service, l’existence éventuelle de brigades d’intervention ou de proximité, l’équipement en arme à feu et la diversité de l’arsenal sublétal à disposition sont des indicateurs sur lesquels se fondent les agents pour choisir où postuler et où rester, en fonction du métier qu’ils veulent exercer.

Ces filtres indirects sont essentiels, car la capacité directe de sélection des profils est, quant à elle, limitée par des contraintes matérielles dans le recrutement.

Des agents provenant de plus en plus d’autres forces

Face aux tensions fortes qui existent sur le marché des policiers municipaux, les communes recrutent souvent des agents bénéficiant de « passerelles » depuis d’autres forces de sécurité. Outre le fait de puiser dans des réserves qui ne sont pas contingentées par le nombre de places ouvertes au concours, les anciens policiers, gendarmes ou militaires présentent pour les employeurs l’intérêt d’être plus rapidement opérationnels, par allégement de certains modules de formation, par exemple.

Ces recrutements produisent des effets sur les pratiques professionnelles des agents, le personnel d’encadrement exprimant régulièrement des craintes de voir des pratiques importées, notamment depuis la police nationale. Pour ce qui est du cas de Carcassonne, et sans généraliser faute de données plus larges à ce stade, l’observation que nous avons menée dans plusieurs polices municipales de grandes villes indique que le passage par l’armée tend à produire des policiers municipaux plus intéressés par les interventions conflictuelles avec la population.

Ainsi, sans imputer aux transfuges toute la responsabilité des évolutions des polices municipales, il faut souligner qu’il y a de moins en moins de raisons de penser que l’identité professionnelle de policier municipal rendrait improbables des phénomènes visibles en police nationale, comme des pratiques de contrôles orientées par le phénotype des individus ou une certaine banalisation des discours racistes.

Les derniers mois ont achevé de faire voler en éclats l’idée erronée selon laquelle les spécificités de la police municipale suffiraient à limiter sa létalité en intervention et à prévenir les expressions de racisme et d’un rapport conflictuel avec le public. Il apparaît nécessaire de se départir de l’idée d’une immunité naturelle des polices locales aux phénomènes que l’on a déjà amplement documentés en police nationale, et de prendre en compte les défis particuliers représentés par la police municipale, en particulier les effets d’un recrutement hétérogène sur les pratiques et les représentations des agents municipaux.

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Adrien Mével ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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