11.05.2026 à 16:53
Pourquoi le gouvernement renonce à décentraliser
Texte intégral (1528 mots)
La nouveau grand acte de décentralisation promis par Sébastien Lecornu n’aura pas lieu. Au contraire, une « recentralisation » en direction des préfets est à l’ordre du jour. Pourquoi la décentralisation, tant de fois annoncée, est-elle sans cesse ajournée ?
En octobre dernier, le premier ministre Sébastien Lecornu affichait une franche ambition : mettre en place un « grand acte de décentralisation » censé régler les problèmes liés à l’organisation territoriale de la République. Après quelques mois de réflexion, de concertation et une fois les élections municipales passées, le gouvernement a largement revu à la baisse cette ambition. Quelles sont les raisons de ce recul stratégique ?
Des promesses initiales à une réforme technique
Les annonces de septembre et d’octobre 2025 affichaient un cap audacieux : revoir l’ensemble des responsabilités entre l’État et les différentes collectivités territoriales. L’idée, déclarait le premier ministre, était d’avoir « un seul responsable par politique publique », qu’il s’agisse d’un ministre, d’un préfet, ou d’un élu local, afin de sortir de la confusion actuelle où plusieurs acteurs partagent des responsabilités.
La question de la décentralisation était au cœur du discours de politique générale du premier ministre, fait symbolique et solennel. L’enjeu financier était également au centre. Les rapports Woerth sur la décentralisation (2024) et Ravignon sur le coût du millefeuille territorial (2025) avaient mis en évidence le coût élevé de cet enchevêtrement de compétences et les élus locaux étant demandeurs d’une grande clarification et d’une sécurisation au sujet du « casse-tête » de l’autonomie financière.
Pourtant, parmi les différents scénarios analysés par le gouvernement, une option – moins ambitieuse qu’une véritable décentralisation (impliquant un transfert de pouvoir aux collectivités territoriales et à leurs élus) – consistait à miser sur une « déconcentration », désignant une réorganisation de l’action de l’État dans les territoires, sous l’égide du préfet.
Ce scénario n’a pas tardé à se concrétiser, comme en témoigne le texte transmis début avril au Conseil d’État. Ainsi, le terme de « décentralisation » ne figure plus dans le texte mis à l’ordre du jour. Le seul élément de décentralisation, très ciblé et proposé il y a quelques semaines de façon séparée, concerne la métropole du Grand Paris, qui fait l’objet d’un texte spécifique. Enlisée depuis des années, la MGP devrait évoluer soit vers une métropole plus intégrée, soit au contraire vers un affaiblissement visant à renforcer les établissements publics territoriaux qui la composent, ce qui revient à fragmenter la Métropole. Signalons qu’entre-temps, l’Assemblée nationale a soutenu la velléité de l’Alsace de quitter la région Grand Est pour réformer une région autonome – une forme de retour en arrière par rapport à la dernière réforme créant les grandes régions en 2016.
Des ambitieuses promesses initiales, il semblerait que le gouvernement se cantonne à une réforme essentiellement technique. Le texte se concentre en effet sur la consolidation du pouvoir des préfets. À travers le renforcement du pouvoir de substitution du préfet (si des carences sont « dûment constatées », le préfet peut se substituer à toute autorité locale temporairement), la réactivité de l’action publique semble l’axe privilégié. Cela s’inscrit dans l’anticipation de potentielles crises où une décision rapide s’impose, (domaine agricole, eau, énergie ou sécurité).
Sous couvert de décentralisation, l’exécutif opère donc une recentralisation discrète, transformant les collectivités en relais d’exécution. Ainsi, l’État pourra sélectionner et accélérer les projets jugés « utiles » – notamment industriels – par le biais d’un relais plus fort sur les opérateurs de service public et notamment sur les maires. Le droit de dérogation aux normes par les préfets, mis en place depuis quelques années, sortirait renforcé de la promulgation de ce texte. Certains chercheurs estiment d’ailleurs que ce droit de dérogation est constitutif d’une légalité néolibérale où la hiérarchie des normes est remise en question. En effet, le droit préfectoral permet de ne pas appliquer certaines normes, notamment environnementales. Introduire un système « à la carte », par la montée de ces mécanismes permettrait « de neutraliser la volonté législative sous couvert du discours managérial de la simplification ».
Temps politique, crise budgétaire et art français de gouverner
Pourquoi le grand projet de décentralisation annoncé en octobre a-t-il abouti à ce résultat ?
La première raison du revirement du gouvernement tient au temps politique. La réforme devait initialement intervenir avant les élections municipales et métropolitaines de mars 2026, ce qui s’est révélé irréaliste. Or, désormais, l’agenda politique, parlementaire et médiatique est structuré par l’élection présidentielle. Dans ce cadre contraint, avec un gouvernement technique dédié à stabiliser la vie publique, une réforme d’ampleur sur la décentralisation est quasiment impossible.
Au-delà de ce facteur politique et institutionnel, le revirement actuel peut s’expliquer par une situation territoriale et structurelle impossible à transformer en profondeur dans un cadre budgétaire si contraint. En effet, les finances publiques nationales justifient de nombreuses baisses de budgets, politiquement périlleuses, et ne permettent pas d’ouvrir les vannes financières pour permettre une véritable décentralisation.
Selon la ministre de l’Aménagement du territoire et de la décentralisation, Françoise Gatel, les élus locaux « ne veulent pas de décentralisation, ils veulent avant tout de la simplification ». Pour le gouvernement, les élus locaux attendent principalement l’allègement des normes, la simplification des différentes procédures administratives.
Cette demande de simplification est sans doute réelle et semble largement partagée parmi les acteurs publics et privés. Toutefois, les élus locaux continuent, dans leur majorité, de réclamer plus de décentralisation et d’autonomie financière : la simplification ne fait pas tout, c’est l’autonomie locale qui est le nerf de la guerre. In fine, le gouvernement semble donc vouloir faire porter aux élus la responsabilité du recul sur la réforme en les accusant implicitement de « défiance ».
En prenant du recul, cette réforme s’inscrit dans une tendance à l’œuvre depuis de nombreuses années : les gouvernements successifs font la promotion « d’actes » de décentralisation, livrent des annonces ambitieuses où l’élu local et les collectivités seraient placés au centre du système décisionnel et où le millefeuille territorial, complexe et coûteux, serait enfin rationalisé. Or, par le mécanisme de la négociation avec les associations d’élus locaux, qui fait apparaître une demande de décentralisation hétérogène et qui requiert un fort engagement budgétaire, ces annonces aboutissent souvent à un renoncement. Cela avait été le cas après les gilets jaunes avec la réforme de l’organisation territoriale de l’État. Cela avait été le cas en 2022 avec la loi 3DS qui était aussi un texte technique et de simplification, avec une décentralisation très accessoire.
En définitive, et en attendant un hypothétique texte supplémentaire, le paradoxe français n’en finit plus de se répéter : la « décentralisation » annoncée avec éloquence aboutit à une « recentralisation » stratégique.
Tommaso Germain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
10.05.2026 à 11:16
Quand l’humour l’emporte sur la parole politique
Texte intégral (2027 mots)
À mesure que les frontières entre information, divertissement et politique s’estompent, le rire s’impose au centre du jeu. L’humour semble combler le vide laissé par une parole politique en perte de crédit. Que révèle ce déplacement sur l’état du débat démocratique ? Que gagne (et que perd) la démocratie lorsque le rire prétend non seulement dénoncer, mais aussi changer le réel ?
« En vingt ans d’activisme pour la paix, j’ai influencé vingt personnes. Avec une plaisanterie sur un dictateur, vingt millions. »
Ces mots sont ceux de Noam Shuster-Eliassi, humoriste israélienne « entrée dans l’humour comme d’autres en politique » après avoir délaissé les manifestations et l’activisme aux Nations Unies pour la chanson et le stand-up engagé. L’humour permet-il le renouveau de la politique ?
Les relations entre les deux sphères restent houleuses. En témoigne la récente plainte du ministère de l’intérieur Laurent Nuñez contre l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré (pour avoir comparé, dans une chronique sur les violences policières, la police à Daech) et le nouveau procès aux prudhommes de l’humoriste Guillaume Meurice, qui conteste la rupture anticipée de son contrat par son ex-employeur France Inter à la suite d’une blague sur Benyamin Nétanyahou.
Ces polémiques ne sont pas isolées : on peut également citer celle sur l’apparence vestimentaire lors d’un sketch sur France 5 de l’humoriste Merwane Benlazar (accusé d’islamisme en raison de son look) ou les controverses autour de l’humoriste Sophia Aram, accusée de « racisme » par les journalistes du Parisien à la suite d’une chronique dans laquelle elle se moquait des membres de la flottille en route vers Gaza, de l’eurodéputée Rima Hassan (surnommée « Lady Gaza ») et de l’activiste Greta Thunberg (renommée « Miss Krisprolls »).
Si ces polémiques ne sont pas nouvelles, comme le rappelle la linguiste Nelly Quemener, elles semblent prendre une dimension inédite : la blague de Guillaume Meurice, discutée à l’Assemblée nationale et au Sénat, a ainsi provoqué plus de réactions que certaines prises de position sérieuses de dirigeants politiques.
Des sphères de moins en moins étanches
Les sphères politiques et humoristiques ne cessent de se chevaucher. Les dispositifs discursifs médiatiques, qui jouent de plus en plus sur « l’infotainment » (le croisement de l’information et de l’entertainment, le divertissement), croisent très souvent prises de parole journalistique, politique et humoristique. Il est fréquent de voir réunis autour d’un plateau, politiques, experts, artistes et humoristes, si bien qu’on ne sait plus à quel régime discursif participe telle ou telle intervention.
Un exemple type est l’émission « Quotidien » de Yann Barthès, présentée comme « une grande session d’information qui mêle humour et impertinence. » Les réseaux sociaux contribuent à ce mélange des genres en rebondissant, avec des blagues, sur des informations sérieuses. Ces blagues peuvent faire le buzz et se voir ensuite relayées par les médias traditionnels.
Parole politique et parole politique humoristique s’entremêlent au point qu’il n’est plus toujours facile de les distinguer. Qui n’a pas fait l’expérience de s’esclaffer devant un titre du Gorafi puis d’être effaré quand, quelques jours après, l’information a priori burlesque est devenue réalité ? L’indistinction a donné lieu à un hastag, #pasgorafi, pour désigner des informations qui ont l’air d’être des blagues mais qui n’en sont pas. Les proches de Trump portent docilement des chaussures de la marque préférée du président des États-Unis, même lorsqu’elles sont trop grandes pour eux ? Clownesque mais #pasgorafi.
Que projette-t-on sur l’humour politique ?
Du côté du public, la dévalorisation de la parole politique, qui peut paraître de plus en plus vide et stéréotypée (ce qu’on appelle la « langue de bois ») peut aller de pair avec une tendance à reporter des attentes frustrées sur d’autres types de discours. On cherche alors la politique partout… sauf dans les discours institutionnels politiques.
Il peut s’agir de la parole scientifique, lorsque chercheuses et chercheurs sont sommés de trouver une solution à des problèmes politiques ou doivent mener un travail d’alerte politique face à la surdité de certains dirigeants, comme cela a été le cas avec les pesticides et la loi Duplomb. On pense aussi à la parole journalistique : il est quelquefois bien difficile de tracer la limite entre le discours d’un éditorialiste et le discours d’un politique professionnel. Enfin, c’est le cas de la parole humoristique.
Lorsque la parole politique est désavouée, qu’elle paraît inexistante ou nulle, l’humour politique peut finir par être perçu non comme un discours qui croise le politique, qui peut le servir ou au contraire le critiquer, mais comme l’incarnation de la parole politique. L’effet, quelquefois bien réel, de cet humour qui peut taquiner ou même déstabiliser le pouvoir en place peut alors être confondu avec une capacité politique à changer l’ordre des choses.
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L’impossible équilibre des humoristes
Face à cette situation, les humoristes sont dans une situation d’autant plus inconfortable qu’ils peuvent être sanctionnés, comme le rappelle Nelly Quemener, « par en haut » (par des institutions, comme l’Arcom), mais aussi contestés « par en bas » (par le public, notamment sur les réseaux sociaux).
Pris entre des injonctions contradictoires, ces humoristes adoptent un discours ambigu. Certaines et certains vont revendiquer un humour « politique » mais tout en rejetant l’étiquette d’un humour « partisan » ou « militant ». L’humoriste Fary insiste sur l’importance de ne pas se prendre pour un « porte-parole » et préfère définir son spectacle comme un moment plus « poétique » que politique. Très peu d’humoristes assument de faire passer leur engagement politique au premier plan (Sophia Aram déclare qu’elle assume d’être « de moins en moins drôle », mais c’est une exception).
Guillaume Meurice signe bon nombre de pétitions marquées à gauche, mais lorsque La France insoumise (LFI) lui a proposé son investiture pour se présenter aux législatives en juin-juillet 2024, il a réagi en déclarant, sur les réseaux sociaux,
(une allusion ironique aux propos de Jean-Luc Mélenchon).
Quand on analyse le métadiscours des humoristes sur leurs pratiques, on remarque que les mêmes qui revendiquent l’humour politique et qui, pour le défendre, peuvent lui prêter bon nombre de vertus (pédagogiques, démocratiques, cathartiques) vont également prendre soin de rejeter la posture du « donneur de leçons » ou même de celui ou de celle qui croirait pouvoir agir sur le réel grâce au rire.
Dans un entretien au Monde, l’humoriste Charline Vanhoenacker déclare à la fois que l’humour politique est un moyen d’« inverser le rapport de domination » et qu’il ne faut pas le « surinterpréte[r] », car il n’aurait d’autre intention que de « faire rire ». Charline Vanhoenacker tente à la fois de défendre sa pratique (et son utilité) et de se protéger (sachant qu’elle a été, entre autres, interrogée par la police judiciaire à la suite de la blague de Guillaume Meurice) en dégonflant ses prétentions.
Ne réduire ni l’humour ni la politique
La force critique de l’humour n’est plus à démontrer. L’ironie politique peut ainsi permettre d’interroger et de reconsidérer les discours politiques dominants en les mettant à distance. Mais il ne faut pas réduire le discours politique à l’humour ou l’ironie. Le soulagement ou l’admiration éprouvée devant une vanne bien placée ne doit pas nous pousser à renoncer au débat, à la contestation et la proposition argumentée.
C’est d’ailleurs cet équilibre entre humour et sérieux politique que cherchent à atteindre bon nombre d’émissions qui ne sont rarement qu’humoristiques, qui alternent entre moments d’humour cathartique et écoute des analyses ou des propositions d’une ou d’un invité non humoriste.
L’humour politique peut être une étape, un moyen. Mais s’il devient une fin, il risque de tourner au ludisme, qui fait de tout discours un jeu, ou au cynisme, qui pointe les insuffisances de chaque discours. La dérision peut devenir une tentation : elle réduit alors le monde à un ensemble de discours absurdes et nous installe dans une position désabusée et désengagée vis-à-vis du réel. Au lieu de nous aider à affronter la politique, elle conduit alors à la déserter.
Laélia Véron est coautrice, avec Guillaume Fondu, de T’es sérieuse ? Problèmes politiques de l’ironie, La Découverte, 2026.
Laelia Véron a été chroniqueuse scientifique pendant plusieurs années dans l'émission "Par Jupiter" "C'est encore nous" "Le Grand Dimanche Soir" avec Charline Vanhoenacker et Guillaume Meurice sur France Inter. Elle est actuellement chroniqueuse dans l'émission "La Dernière", animée par Guillaume Meurice, sur Radio Nova.
05.05.2026 à 18:23
Rapport Alloncle : vers un audiovisuel public aux ordres en cas de victoire du RN en 2027 ?
Texte intégral (1349 mots)
Après des mois d’auditions, le rapport parlementaire sur l’audiovisuel public a été publié ce mardi 5 mai. Que propose-t-il à travers ses 69 recommandations ?
Le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public » vient d’être publié. Cinq cent cinquante et une pages pour « préparer les esprits à la privatisation de l’audiovisuel public », croit le président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus (Horizons), en introduction d’un rapport qu’il dénonce. Il s’attaque à la forme, notamment à « l’hypermédiatisation » du rapporteur. Il dénombre ainsi 36 interviews, dont 11 à la radio et 10 à la presse écrite, données par Charles Alloncle, tout au long de la commission. « Il a déplacé en partie notre travail hors du cadre solennel des auditions à l’Assemblée », juge-t-il et note « une utilisation massive des réseaux sociaux (plus de 330 posts sur X, 80 publications recensées sur Facebook, 90 sur Instagram…) » de la part du député, « allant même jusqu’à tweeter en temps réel pendant les auditions ».
Les idées fixes de Charles Alloncle, futur ministre de la culture d’un gouvernement RN ?
Au-delà du spectacle, qui permet à Charles Alloncle de se positionner comme futur ministre de la culture en cas de victoire de Marine Le Pen ou de Jordan Bardella en 2027, il faut comprendre ce que propose ce rapport à travers ses 69 recommandations.
Ce n’est pas facile, parce que, aussi bien dans les propositions que dans les analyses du rapporteur, la confusion et les procédés caricaturaux, le défaut d’ordonnancement thématique et les nombreuses incises qui ne concernent pas l’audiovisuel public brouillent les pistes ; sans doute de façon intentionnelle. La confusion est permanente entre déontologie journalistique et neutralité ou impartialité ; les procédés sont le « name and shame », la désignation de cibles nominatives, de cas particuliers et des amalgames qui sont érigés en généralités, les incises sur la formation des journalistes dans les écoles professionnelles qui n’accueillent pas de journalistes d’extrême droite (Christine Kelly, Laurence Ferrari, Geoffroy Lejeune, Pascal Praud, etc.) ou Reporters sans frontières (RSF), qualifiée d’association militante.
Enfin, il y a quelques idées fixes, les salaires de France Télévisions (surtout celui de Delphine Ernotte, recommandations 50 et 56), les animateurs-producteurs (surtout Nagui, Rec. 27 à 31) et les groupes de productions (surtout Mediawan), tout ce petit monde qui se « gaverait d’argent public ». Ceci sans tenir compte du contexte médiatique ou de l’histoire. Ainsi, le salaire de Delphine Ernotte est compris entre 332 000 (part fixe) et 400 000 euros brut (avec la part variable), c’est évidemment un repoussoir pour nombre de Français ; mais on ne compare pas avec celui de Rodolphe Belmer, président de TF1, dont la part fixe est de 920 000 euros et la part variable d’un maximum de 1 220 000 euros, soit un total supérieur à 2 millions d’euros (cinq fois plus), ou même à celui de David Larramendy, président de M6, qui culmine à 1,5 million…
L’insistance mise sur les fournisseurs de France Télévisions (producteurs et entreprises, Rec. 24 et 25) ne tient pas compte de l’histoire : depuis l’éclatement de l’ORTF en 1974, tout a été fait pour empêcher la production interne des chaînes, afin de ne pas renouveler l’expérience de la Société française de production (SFP), qui était un foyer de syndicalisme et de grèves. Ainsi, en 1990, les décrets pris par Catherine Tasca pour répondre à la demande des producteurs privés imposent à la télévision publique d’externaliser 95 % de sa production. Certes, Delphine Ernotte a négocié la diminution de ce quota à 75 %, mais, pour produire plus, il faudrait embaucher, alors que l’on demande à France Télévisions de faire des économies…
Confusion encore lorsque le rapporteur veut diminuer les sports à la télévision (Rec. 42), sous prétexte que la loi impose déjà la diffusion en clair de certains événements majeurs. C’est ignorer (ou faire semblant d’ignorer) que cela n’empêche pas de payer des droits pour le Tour de France ou la coupe de France, faute de quoi ces retransmissions seraient reprises par d’autres chaînes. France Télévisions est une entreprise qui vit au sein d’un paysage concurrentiel.
En dehors des mesures d’économie préconisées, suppression de France·tv slash, de France 4, de la radio Le Mouv, de l’absorption de F5 par F2, de l’INA par la BNF, de la fusion France Info radio et TV avec France 24 (Rec. 2, 44 à 49, 52 et 53), et le regroupement de ce qui resterait dans une entreprise unique, que veut Charles Alloncle ? Certes, il s’inscrit dans un mouvement européen et états-unien des partis populistes, en Suisse (avec l’UDC qui propose une nouvelle votation), en Hongrie (Orban), en Tchéquie (Babis), en Italie (Meloni), au Royaume-Uni (Farage), aux É.-U. (Trump), qui veulent la baisse des financements pour mieux contrôler politiquement les audiovisuels publics.
Mais quelles en sont les modalités ?
Un audiovisuel aux ordres
Le but est de recréer non pas l’ORTF, trop puissante et trop indépendante (quoique…), mais la RTF qui exista de 1949 à 1964 et qui était aux ordres des gouvernements successifs de la IVe et de la Ve République. Créer une radio-télévision française rétrécie, corsetée, surveillée et fonctionnarisée, qui pourra ainsi devenir un instrument de propagande pour l’exécutif en cas de victoire en 2027. Alloncle préconise, sans le dire, des salariés fonctionnaires (Rec. 1-Devoir de neutralité, Rec. 3-Sanctions, Rec. 4-Devoir de réserve), qui obéiraient aux ordres d’une pyramide dont le sommet serait le président de la République. Ce qui entre en contradiction avec les recommandations 54 et 55 qui demandent aux salariés une plus grande polyvalence et un salaire comprenant une part variable…
L’entreprise ne serait plus une ou plusieurs sociétés, mais une administration publique qui ne dit pas son nom mais qui appliquerait le Code de la commande publique et des appels d’offres (Rec. 21 à 23). Ceci sans tenir compte de son environnement concurrentiel… Cette administration, dont le président serait nommé par le président de la République (Rec. 19), les autres membres de la hiérarchie par le ministre de la culture (Rec. 20), ne serait plus gérée par ce dernier mais par le Secrétariat général du gouvernement, dépendant du premier ministre (Rec. 15). Bref, une mainmise totale de l’exécutif. Ce qui permettra accessoirement (ou principalement) de faire un ménage idéologique, comme le montre la recommandation 5, qui propose de supprimer toute mention d’appartenance ethnique dans la promotion de la diversité imposée par la loi de 1986 à l’audiovisuel public.
Patrick Eveno ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.