LePartisan - 871 vues
MEDIAS REVUES BLOGS
URL du flux RSS

▸ les 25 dernières parutions

08.10.2026 à 10:56

De la grossesse à l’accouchement, les pères s’impliquaient déjà dans la naissance des enfants aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles

Emmanuelle Berthiaud, Maîtresse de conférences en histoire moderne et contemporaine, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
S’engager précocement dans l’arrivée d’un enfant n’est ni une invention récente ni une spécificité féminine. C’est ce que révèlent les dernières recherches sur l’histoire de la paternité.
Texte intégral (2690 mots)
*La Visite à la nourrice* (vers 1775), par Jean-Honoré Fragonard. Wikimedia Commons

L’ESSENTIEL

  • L’investissement dans la paternité n’est pas une invention contemporaine.

  • Déjà, aux XVIIIᵉ et au XIXᵉ siècles, des hommes s’engageaient avec leurs épouses dans les préparatifs de naissance.

  • Cette expérience intime peut s’assortir d’un certain paternalisme et, parfois, suscite des tensions conjugales.


Aujourd’hui, plus de 90 % des pères en France assistent à la naissance de leur bébé, une présence souvent associée à l’émergence, depuis les années 1970, de « nouveaux pères », très tôt investis auprès de leur enfant.

Les périodes antérieures sont volontiers réduites à l’image d’un accouchement exclusivement féminin, dont le père serait absent – à l’exception des naissances royales – et le médecin la seule présence masculine. Cette opposition mérite d’être nuancée. Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, dans un contexte de transformation des modèles familiaux, la mise au monde, le plus souvent réalisée à domicile, n’exclut pas nécessairement les pères ni ne les laisse indifférents.

Variable selon les milieux, les configurations conjugales et les circonstances, leur implication dans la grossesse et l’accouchement est plus ancienne qu’on ne le suppose souvent. À partir d’une recherche publiée dans les Annales de démographie historique, on se concentrera ici sur les pères des élites, pour lesquels la documentation (lettres, sources autobiographiques, images) est la plus abondante et permet de saisir au plus près les formes de cet investissement.

Entre émotions et participation aux préparatifs

Dans une société où la procréation reste une finalité essentielle du mariage, la paternité assure à l’homme une pleine reconnaissance sociale et atteste sa virilité. Dès les premiers signes de grossesse, certains futurs pères s’y investissent : parfois premiers confidents de leur épouse, ils veillent à sa santé et se projettent dans l’arrivée de l’enfant.

Les correspondances du XVIIIᵉ siècle révèlent souvent leur émotion et leurs inquiétudes. Marc de Bombelles, diplomate au service de Louis XVI, se réjouit ainsi en 1778 dans une lettre à son épouse Angélique du « fruit de [leur] amour » qu’elle pourrait porter, tout en redoutant les dangers d’une éventuelle grossesse.

En 1850, Pierre-Joseph Proudhon exprime lui aussi une vive exaltation à l’annonce de sa future paternité :

« Cette nouvelle m’a été bien douce. Le célibataire ne peut imaginer (…) ce qu’est l’amour conjugal et paternel. »

La Tendresse conjugale, par Louis-Leopold Boilly (autour de 1810)
La Tendresse conjugale (autour de 1810), par Louis-Léopold Boilly. Wikimédia

Cette implication ne se réduit pas aux sentiments. Les futurs pères prennent souvent part aux préparatifs de la naissance : choix du prénom, des parrains et marraines, du lieu de naissance, du mode d’allaitement ou du praticien ; ils financent les dépenses et peuvent aider à préparer le trousseau de l’enfant.

Cette participation reste toutefois inégalitaire : l’autorité masculine peut imposer le choix du lieu des couches ou de l’accoucheur, contre les souhaits de l’épouse et au détriment de ses liens familiaux.

Paternalisme et tensions conjugales

La grossesse est aussi un temps de surveillance et de conseils. Dans les élites instruites, notamment au siècle des Lumières, alors que la santé des femmes et des enfants devient un enjeu social majeur, les hommes s’informent et prescrivent parfois la conduite à tenir.

Fort d’une expérience antérieure et de ses lectures, Gabriel-Honoré Riquetti, comte de Mirabeau, prodigue ainsi à Sophie de Monnier, enceinte de ses œuvres en 1777, de nombreux conseils sur son alimentation, son habillement et ses activités. Balzac, Proudhon ou encore Michelet adoptent au XIXᵉ siècle une attitude comparable, à la fois protectrice et directive.

Cette sollicitude témoigne d’un investissement réel, mais aussi d’un paternalisme qui confère à l’homme savoir, autorité et responsabilité envers une compagne jugée vulnérable, surtout si elle est plus jeune. Dans les couples très unis, l’attention portée au corps enceint favorise toutefois une intimité accrue.

Le Mariage a la ville -- L’accouchement, par Abraham Bosse
Le Mariage à la ville – L’Accouchement (1633), par Abraham Bosse. Wikimédia

Cette proximité cependant est loin d’être générale. La grossesse peut au contraire révéler ou exacerber les tensions conjugales. Certains maris se montrent indifférents aux maux de leur femme, jalousent l’enfant à venir, s’opposent aux dépenses ou à l’influence de la belle-famille. D’autres supportent mal une maternité qui transforme le corps de leur compagne et modifie les rapports conjugaux. Certains personnages de Guy de Maupassant, aux fortes résonances autobiographiques, l’illustrent : dans Une vie (1883) comme dans Mont-Oriol (1887), la reproduction suscite désintérêt, dégoût, voire fuite devant la paternité.

L’investissement masculin n’obéit donc à aucune évolution linéaire : l’arrivée de l’enfant peut renforcer les liens du couple, comme révéler une distance, voire libérer une violence masculine nouvelle.

Les angoisses de l’accouchement

L’accouchement porte cette expérience à son paroxysme. Dans un contexte de forte mortalité maternelle (de 1 à 3 % des accouchements au XVIIIᵉ siècle) et où la douleur est réputée inévitable, la naissance suscite une angoisse considérable, particulièrement lors des premières couches.

Les pères cherchent souvent à rejoindre leur compagne à l’approche du terme ; lorsqu’ils sont éloignés, ils réclament des nouvelles immédiates, d’abord de la mère, puis de l’enfant. Mirabeau veut ainsi savoir au plus vite que Sophie « vit » et « ne souffre plus ». La joie de devenir père ne dissipe donc jamais complètement la peur de perdre la mère ou le nouveau-né.

Contrairement à une idée reçue, les pères des élites assistent assez fréquemment à tout ou partie de l’accouchement à cette époque. Leur exclusion systématique de la salle de naissance est liée au passage à l’accouchement hospitalier dans la première moitié du XXᵉ siècle. À domicile, leur présence peut revêtir plusieurs formes : encourager leur épouse, lui tenir la main ou soutenir son corps pendant les efforts.

Dans la gravure d’Abraham Bosse, l’Accouchement (1633), le mari rassure la parturiente et partage l’espoir que le danger est passé. Dans une Scène de naissance anonyme (v. 1800), il semble maintenir son dos au moment de l’expulsion. Sans faire du père un acteur central de l’accouchement, ces gestes donnent à la naissance une dimension conjugale.

Accouchement, peinture française anonyme vers 1800
Scène de naissance (vers 1800), peinture française anonyme. Wikimédia

La présence masculine est aussi une expérience de dépossession. Face à la douleur, les pères ne peuvent guère agir ; ils voient leur épouse affronter une épreuve dont ils ne partagent ni les sensations ni les risques. Les normes de genre s’en trouvent souvent inversées : la femme manifeste endurance et courage tandis que l’homme apparaît inquiet, passif, parfois effondré.

Dans l’Amour (1859), Michelet évoque ces pères « défaits, pâles, anéantis », incapables de maîtriser le cours de l’événement. L’intervention d’un accoucheur peut encore accentuer ce sentiment d’impuissance, le mari devant confier la femme aimée aux soins et au regard d’un autre homme.

Reconnaissance et normes de genre

Tous les pères ne réagissent pas de la même manière. Si certains restent pendant tout l’accouchement, d’autres quittent la pièce lors de l’expulsion, parfois à la demande de l’épouse, soucieuse de les épargner. Marie-Thérèse Ollivier écrit ainsi à propos de son mari, ancien ministre de Napoléon III :

« Les douleurs devenant plus fortes, j’allai enfin me coucher, et j’obtins enfin d’Émile qu’il me laissât. Le pauvre ami alla se promener dans le jardin. »

D’autres pères se signalent par leur absence, qui ne signifie pas nécessairement le désintérêt : elle peut tenir aux obligations professionnelles, aux usages familiaux ou à l’incapacité à supporter le spectacle de la souffrance. Elle peut cependant révéler une faible implication dans la grossesse et la vie conjugale, comme chez le poète Paul Verlaine, absent toute la journée de la naissance de son fils en 1871 et déclarant que « les femmes et les enfants, c’était dégoûtant ; qu’on était bien assez bête de se marier ».

Après la naissance, les récits masculins de la découverte de l’enfant oscillent entre fierté, soulagement et fascination. La formule récurrente « ma femme m’a donné un fils » exprime la reconnaissance, souvent admirative, envers l’épouse, qui a surmonté douleurs et danger de mort. Si la préférence pour le garçon demeure forte, l’essor de l’idéal du mariage d’amour favorise une valorisation plus sensible de l’enfant, fille ou garçon, comme prolongement de l’être aimé.

Bien avant l’époque actuelle, des pères ont donc pu s’impliquer dès la grossesse et pendant l’accouchement comme soutien affectif, témoin inquiet et parent en devenir. Cette expérience montre que l’engagement précoce envers l’enfant n’est ni une invention contemporaine ni une spécificité féminine.

The Conversation

Emmanuelle Berthiaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.10.2026 à 16:51

Silver économie : le « bien vieillir », un marché comme les autres ?

Dominique Argoud, Professeur des Universités en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Clotilde Kpogba, Enseignante-chercheure contractuelle en sciences de l'éducation et de la formation, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Reconnue par l’État, la silver économie va aujourd’hui bien au-delà des gérontotechnologies. Mais les jeunes retraités se laisseront-ils séduire par ces offres ?
Texte intégral (1634 mots)
Les seniors ne voient pas toujours l’utilité des produits que la silver économie cherche à leur vendre. Pexels, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Le vieillissement de la population crée des besoins en matière de technologies de santé et d’aménagement des espaces.

  • Initialement focalisée sur la lutte contre la perte d’autonomie, la « silver économie » élargit son champ.

  • Mais les jeunes retraités se laisseront-ils convaincre par ces offres autour du lien social ou de l’habitat ?


Avec un chiffre d’affaires estimé à 130 milliards d’euros à l’horizon 2030, la silver économie suscite des convoitises. Le vieillissement démographique de la population ouvre en effet d’importantes perspectives pour les acteurs économiques proposant des produits adaptés aux seniors.

La silver économie est aujourd’hui considérée comme un levier de développement pour les territoires et un créneau pour les stratégies marketing. Elle est perçue comme une opportunité économique en matière d’emplois nouveaux. Mais elle donne également à voir une recomposition du jeu des acteurs sur la scène gérontologique.

Une reconnaissance par l’État en 2013

La silver économie s’est constituée sur la base d’un rapprochement entre des ingénieurs et des gériatres autour de ce qui s’appelait les gérontotechnologies. Il s’agissait d’inventer des technologies et des systèmes techniques pour préserver la santé, la sécurité et l’autonomie des personnes âgées.

L’État a très vite encouragé le développement d’une recherche appliquée visant à trouver des solutions pour compenser le handicap et la perte d’autonomie. Ce soutien de l’État a abouti, en 2013, à la signature d’un « contrat de filière pour la silver économie » associant Michèle Delaunay, ministre déléguée aux personnes âgées et à l’autonomie, et Arnaud Montebourg, ministre du redressement productif.

Les gérontotechnologies ont ainsi servi de tremplin à une alliance plus large entre le secteur économique et le secteur du vieillissement, compte tenu des perspectives attendues avec l’arrivée des baby-boomers dans la catégorie des seniors.

« L’économie des seniors, un marché à fort potentiel et en pleine expansion » (France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur).

Ce faisant, tout semble se passer comme si les gérontotechnologies, nées dans le champ médico-social, se diluaient progressivement dans le giron de la silver économie. Désormais, la sémantique évolue au profit des « technologies de la santé et de l’autonomie » et du design for all. L’objectif est de prendre le contrepied de l’image peu vendeuse du médico-social et des personnes âgées.

Le Festival SilverEco, qui se déroule chaque année en septembre au Palais des festivals de Cannes (Alpes-Maritimes), en est une illustration. Loin des congrès gérontologiques traditionnels, il adopte tous les codes de l’événementiel pour promouvoir une image qui se veut positive et innovante.

Le secteur de la vieillesse lui-même devient celui du « bien-vieillir ». Les marchands et les communicants se substituent désormais aux gériatres.

Des innovations conçues par des ingénieurs et des experts

Mais la silver économie rencontre un problème de taille. Elle ne peut se développer que si le marché potentiel (lié au vieillissement de la population) se transforme en une demande effective. Or les seniors et leurs aidants résistent : ils ne voient pas forcément l’utilité de ce qu’on cherche à leur vendre. L’accompagnement humain reste fortement plébiscité pour faire face à l’avancée en âge, car il est une composante importante de l’identité professionnelle au sein du secteur médico-social.

Et si la silver économie surfe sur le caractère nouveau des produits et des services proposés, elle n’en reste pas moins une innovation pensée par le haut. Les besoins des personnes âgées et des aidants sont en grande partie définis à partir de la solution envisagée.

Contrairement aux processus d’innovation dans l’action sociale, ils ne sont pas le résultat d’un mouvement de revendications émanant d’associations visant à combler des besoins non ou mal satisfaits. C’est d’ailleurs ce qui a conduit ces dernières années au développement des living labs et des hackathons pour tenter d’impliquer les usagers dans la conception des produits.

La silver économie à la recherche d’un second souffle

Un second problème réside dans le coût des innovations. Si l’État et les collectivités territoriales se sont plutôt montrés favorables à la silver économie, ils se sont relativement peu engagés dans sa solvabilisation. À défaut, ses promoteurs sont contraints de développer des stratégies alternatives de « changement d’échelle » et de « massification » pour que leurs produits et services deviennent incontournables.

Dans cette perspective, et sous l’égide de Luc Broussy, homme politique et lobbyiste, une filière nationale s’est structurée sous le nom de France Silver Éco. Plus récemment, un contrat de filière (2024-2027) a été signé pour fédérer l’ensemble des acteurs souhaitant contribuer à la structuration de ce secteur économique.

Un déplacement du centre de gravité est ainsi perceptible. Les nouvelles technologies de sécurisation et la perte d’autonomie ne sont plus au cœur de la silver économie, qui cherche désormais à capter les jeunes retraités inquiets pour leur vieillissement ainsi que leurs aidants. En cela, elle ne fait que suivre l’évolution de la politique publique en faveur de l’adaptation de la société au vieillissement.

Un élargissement du périmètre vers le « bien vieillir »

Il en résulte une approche très œcuménique de la silver économie. Cet œcuménisme se vérifie au niveau des acteurs se réclamant de cette filière ou la soutenant. Ils vont des grandes entreprises privées (Orange, Legrand-Care…) et start-up (Merci Prosper, La maison de Blandine…), jusqu’aux groupes publics ou parapublics (Caisse des dépôts et consignations, Caisse nationale d’assurance vieillesse, La Poste…), en passant par le secteur associatif (Gérontopôle, Association française des aidants, Groupe SOS seniors…).

C’est le résultat d’un élargissement considérable des frontières de la silver économie. Aujourd’hui, les innovations technologiques ont plutôt tendance à s’inscrire dans le champ de la santé où l’acceptabilité sociale et financière est plus forte. La silver économie s’est surtout emparée du champ de la prévention, de l’habitat et du lien social. En s’inscrivant délibérément dans la politique du « bien vieillir » voulue par l’État et les collectivités territoriales, elle cherche à se départir de l’image dépréciée de la perte d’autonomie.

Dans cette zone moins normée que ne l’est le secteur médico-social, il en résulte une plus grande porosité public-privé faisant se côtoyer entreprises, collectivités publiques et associations. Le secteur commercial voit là un nouveau créneau pour s’implanter et se développer, parfois avec l’aide de financements publics. Les groupes de protection sociale, en particulier, se montrent friands d’investir dans le « bien vieillir ».

Mais si la marchandisation du grand âge est d’ores et déjà une réalité avec les multiples groupes privés gestionnaires d’Ehpad, toute la question pour l’avenir est de savoir si les seniors seront prêts à s’inscrire dans ce vaste marché.

The Conversation

Dominique Argoud a reçu des financements du Programme Prioritaire de Recherche autonomie dans le cadre du projet INNOVCARE.

Clotilde Kpogba ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.10.2026 à 14:53

Manifestations lycéennes, réponse du gouvernement : pourquoi la situation est inédite – et imprévisible

Robi Morder, Chercheur Associé au Laboratoire Printemps, UVSQ/Paris-Saclay, co-président du Groupe d'études et de recherches sur les mouvements étudiants (Germe), Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Les revendications des lycéens sur les moyens de l’éducation nationale sont récurrentes, mais le contexte global et la forme du mouvement – né dans les banlieues populaires – sont nouveaux, tout comme la réponse, d’abord policière, du gouvernement.
Texte intégral (1630 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le mouvement lycéen, rejoint par des parents, des enseignants et des syndicats, a réuni 450 000 manifestants, le 6 octobre dans toute la France (250 000 manifestants, selon le gouvernement).

  • Si les revendications sur les moyens sont récurrentes, le contexte global et la forme du mouvement – né dans les banlieues populaires – sont nouveaux.

  • La réponse du gouvernement, qui a choisi la « fermeté » policière face à des adolescents avant d’ouvrir les négociations, est également inédite.


La mobilisation lycéenne qui a débuté dans la banlieue parisienne en ce mois de septembre 2026 s’inscrit dans une continuité de mobilisations de rentrée que l’enseignement secondaire a connu en réponse à des situations jugées dégradées (manque de professeurs, classes surchargées, locaux vétustes, etc.), de manière cyclique depuis la fin des années 1970, tranchant avec le type de mobilisations « printanières » qui avaient caractérisé les « années 68 ».

Déjà, en 1978, on a pu noter que ce qui jusque-là avait caractérisé les lycées techniques et les collèges d’enseignement technique (LT et CET) était devenu le problème général des lycées.

« La rentrée scolaire 1978 s’avère calamiteuse, classes surchargées, manque de professeurs, de personnel. En Seine-Saint-Denis, on peut même douter que la rentrée a eu lieu. Dès le 15 septembre, les professeurs du lycée de Saint-Denis et celui de Noisy-le-Sec ont entamé une grève, avec le soutien actif des associations de parents d’élèves et de nombre d’élus locaux pour réclamer des créations de postes et des ouvertures de classes. (…) Pour la première fois depuis mai-juin 1968 des établissements sont occupés de jour et de nuit, c’est notamment le cas dans le 93 à Saint-Denis, à Aubervilliers, à Montreuil. »
in Didier Leschi et Robi Morder, Quand les lycéens prenaient la parole. Les années 68, Syllepse, 2018.

Ces questions récurrentes ont également donné lieu à de fortes mobilisations lycéennes en 1990 et en 1998, débouchant alors sur des mesures significatives considérées comme des victoires. Des mouvements d’automne ont également touché les lycéens, mais sur d’autres sujets, par exemple celui contre la réforme des retraites en 2010.

Ce qui est inédit en cette mobilisation de l’automne 2026 est d’abord le contexte global du mouvement, avec une guerre à l’est de l’Europe accompagnée d’une hausse des budgets militaires qui contraste avec une insuffisance chronique des crédits pour l’éducation, une crise climatique qui impacte des établissements mal isolés où les lycéens souffrent de la chaleur et un risque d’accès de l’extrême droite à la présidence de la République en 2027. Ce dernier enjeu a pu être ressenti par nombre de lycéens des banlieues populaires – où le mouvement a démarré – comme une menace existentielle.

Comment se faire entendre ?

Pour faire valoir leurs revendications, les actions possibles sont limitées. La représentation lycéenne existe en droit (des élèves siègent dans les conseils d’administration et dans des institutions nationales auprès du ministère), mais avec peu de portée.

Outre qu’elle n’est pas un droit pour les lycéens, la grève, en tant que simple arrêt de travail, n’est aucunement un moyen de pression (une grève lycéenne ne gêne personne, elle n’arrête aucune production). En conséquence, pour qu’un mouvement lycéen soit efficace, il ne suffit pas de déserter les cours, encore faut-il être visibles, audibles, médiatiques.

Il convient de noter le changement de vocabulaire intervenu au cours des dernières décennies. « Piquet de grève » a été remplacé par « blocage », ou « blocus », notamment depuis le mouvement lycéen contre la loi Fillon en 2005. Les assemblées générales qui se tenaient dans les lycées, décidant de piquets de grève (piquets « filtrants » ou piquets « bloquants ») sont devenues plus difficiles à organiser, surtout quand les administrations ne les autorisent pas, parfois en raison simplement du manque de salles. Désormais, les organisations lycéennes comme les administrations ne parlent plus de lycées en grève, mais comptabilisent des lycées bloqués.

Pour être visibles, il leur faut donc avoir des actions spectaculaires. Comme chaque groupe social, les lycéens utilisent ce qu’ils ont sous la main : poubelles pour bloquer, ou ralentir, l’entrée du lycée, manifestation dans le quartier ou la ville – avec les mesures d’interdiction, cela est plus difficile – appel à des personnalités (des élus, par exemple) susceptibles d’attirer la curiosité des médias, pancartes, etc.

C’est dans ce contexte qu’intervient la question de la violence. Il faut attendre les éléments plus précis sur les profils des jeunes arrêtés. On sait que, pour la grande majorité, il s’agit de mineurs. Mais s’agit-il de lycéens ou de jeunes sortis, ou exclus, du système scolaire ? Les circonstances, les faits reprochés peuvent différer d’un individu à l’autre.

En attendant, rappelons que, dans les premiers jours de Mai-68 au Quartier latin, on trouvait un nombre important de jeunes travailleurs qui se joignaient aux étudiants pour, en quelque sorte, se venger des humiliations subies dans leurs cités et leurs quartiers par la police, comme l’a rappelé le sociologue Gérard Mauger.

La crise actuelle mêle les caractéristiques des mobilisations lycéennes avec celles des « émeutes protopolitiques » survenues dans les banlieues – notamment en 2005. Notons que les « jeunes de banlieue » ne sont pas uniquement des jeunes de banlieue, ils sont aussi lycéens, étudiants, parfois chômeurs ou précaires. Ils agissent et réagissent autant sur leurs lieux d’études, de travail, d’habitation. Les manifestations lycéennes sont également des lieux de convergence à l’échelle locale.

Une réponse policière inédite face à des adolescents

Ce qui est également singulier, c’est la façon dont les pouvoirs publics ont ignoré la situation alors que les manques de moyens, de personnels sont signalés régulièrement et, encore en cette rentrée, par les syndicats enseignants.

Si les gouvernements depuis 2017 ont connu des conflits inédits, tels les gilets jaunes, Sainte-Soline, des émeutes urbaines, les mouvements lycéens ou étudiants sont récurrents, et sont susceptibles d’être résolus par la négociation. Or, depuis 2016 (loi Travail), la réaction de « fermeté » semble être devenue une norme, au risque d’affrontements violents, rendant la présence aux manifestations, pourtant légales, périlleuse. Appliquée à des adolescents, elle apparaît manifestement disproportionnée et dangereuse.

Il semble qu’après avoir ignoré l’ampleur des problèmes le choix de la répression ait prévalu. C’est le ministère de l’intérieur qui a été mis en avant, privilégiant les fermetures en masse des établissements. On avait connu dans les mouvements passés quelques fermetures exceptionnelles, mais jamais à une telle échelle.

Après avoir communiqué sur une « instrumentalisation » du mouvement par La France insoumise (LFI) du fait du soutien affirmé de cette dernière et de la présence de ses élus devant les établissements (alors que d’autres partis ont fait de même), le discours gouvernemental a finalement admis que les revendications étaient légitimes. Sans doute, l’opinion des Français, qui approuvent la légitimité des revendications des lycéens, aura renforcé le mouvement, mais aussi l’ampleur, comme la bonne tenue, des manifestations du 6 octobre. Les syndicats annoncent 450 000 manifestants, quand le ministère en dénombre 250 000, dans toute la France.

Or, qui dit négociation, dit rapport de force. Ce qui était possible avant le mouvement pour tenter de « calmer le jeu », s’avère insuffisant aujourd’hui alors que la mobilisation s’est maintenue et que la menace d’une extension aux étudiants et d’une jonction avec d’autres mécontentements pèse sur le gouvernement. Sur les réseaux sociaux utilisés par les jeunes, beaucoup font référence non seulement aux manifestations avec d’autres syndicats, mais aussi à l’appel à la mobilisation contre la vie chère, le 17 octobre prochain, comme un retour des « gilets jaunes. En quelque sorte les enchères montent.

The Conversation

Robi Morder est membre de: SNESup, Association autogestion, RESU.

18 / 25

 

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
✝ Période
 
  ARTS
Actualitté
Autre Quotidien (L')
Beaux Arts
Collateral
Recours au poème
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Libre à lire (April)
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌞