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07.10.2026 à 16:51

Silver économie : le « bien vieillir », un marché comme les autres ?

Dominique Argoud, Professeur des Universités en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Clotilde Kpogba, Enseignante-chercheure contractuelle en sciences de l'éducation et de la formation, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Reconnue par l’État, la silver économie va aujourd’hui bien au-delà des gérontotechnologies. Mais les jeunes retraités se laisseront-ils séduire par ces offres ?
Texte intégral (1634 mots)
Les seniors ne voient pas toujours l’utilité des produits que la silver économie cherche à leur vendre. Pexels, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Le vieillissement de la population crée des besoins en matière de technologies de santé et d’aménagement des espaces.

  • Initialement focalisée sur la lutte contre la perte d’autonomie, la « silver économie » élargit son champ.

  • Mais les jeunes retraités se laisseront-ils convaincre par ces offres autour du lien social ou de l’habitat ?


Avec un chiffre d’affaires estimé à 130 milliards d’euros à l’horizon 2030, la silver économie suscite des convoitises. Le vieillissement démographique de la population ouvre en effet d’importantes perspectives pour les acteurs économiques proposant des produits adaptés aux seniors.

La silver économie est aujourd’hui considérée comme un levier de développement pour les territoires et un créneau pour les stratégies marketing. Elle est perçue comme une opportunité économique en matière d’emplois nouveaux. Mais elle donne également à voir une recomposition du jeu des acteurs sur la scène gérontologique.

Une reconnaissance par l’État en 2013

La silver économie s’est constituée sur la base d’un rapprochement entre des ingénieurs et des gériatres autour de ce qui s’appelait les gérontotechnologies. Il s’agissait d’inventer des technologies et des systèmes techniques pour préserver la santé, la sécurité et l’autonomie des personnes âgées.

L’État a très vite encouragé le développement d’une recherche appliquée visant à trouver des solutions pour compenser le handicap et la perte d’autonomie. Ce soutien de l’État a abouti, en 2013, à la signature d’un « contrat de filière pour la silver économie » associant Michèle Delaunay, ministre déléguée aux personnes âgées et à l’autonomie, et Arnaud Montebourg, ministre du redressement productif.

Les gérontotechnologies ont ainsi servi de tremplin à une alliance plus large entre le secteur économique et le secteur du vieillissement, compte tenu des perspectives attendues avec l’arrivée des baby-boomers dans la catégorie des seniors.

« L’économie des seniors, un marché à fort potentiel et en pleine expansion » (France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur).

Ce faisant, tout semble se passer comme si les gérontotechnologies, nées dans le champ médico-social, se diluaient progressivement dans le giron de la silver économie. Désormais, la sémantique évolue au profit des « technologies de la santé et de l’autonomie » et du design for all. L’objectif est de prendre le contrepied de l’image peu vendeuse du médico-social et des personnes âgées.

Le Festival SilverEco, qui se déroule chaque année en septembre au Palais des festivals de Cannes (Alpes-Maritimes), en est une illustration. Loin des congrès gérontologiques traditionnels, il adopte tous les codes de l’événementiel pour promouvoir une image qui se veut positive et innovante.

Le secteur de la vieillesse lui-même devient celui du « bien-vieillir ». Les marchands et les communicants se substituent désormais aux gériatres.

Des innovations conçues par des ingénieurs et des experts

Mais la silver économie rencontre un problème de taille. Elle ne peut se développer que si le marché potentiel (lié au vieillissement de la population) se transforme en une demande effective. Or les seniors et leurs aidants résistent : ils ne voient pas forcément l’utilité de ce qu’on cherche à leur vendre. L’accompagnement humain reste fortement plébiscité pour faire face à l’avancée en âge, car il est une composante importante de l’identité professionnelle au sein du secteur médico-social.

Et si la silver économie surfe sur le caractère nouveau des produits et des services proposés, elle n’en reste pas moins une innovation pensée par le haut. Les besoins des personnes âgées et des aidants sont en grande partie définis à partir de la solution envisagée.

Contrairement aux processus d’innovation dans l’action sociale, ils ne sont pas le résultat d’un mouvement de revendications émanant d’associations visant à combler des besoins non ou mal satisfaits. C’est d’ailleurs ce qui a conduit ces dernières années au développement des living labs et des hackathons pour tenter d’impliquer les usagers dans la conception des produits.

La silver économie à la recherche d’un second souffle

Un second problème réside dans le coût des innovations. Si l’État et les collectivités territoriales se sont plutôt montrés favorables à la silver économie, ils se sont relativement peu engagés dans sa solvabilisation. À défaut, ses promoteurs sont contraints de développer des stratégies alternatives de « changement d’échelle » et de « massification » pour que leurs produits et services deviennent incontournables.

Dans cette perspective, et sous l’égide de Luc Broussy, homme politique et lobbyiste, une filière nationale s’est structurée sous le nom de France Silver Éco. Plus récemment, un contrat de filière (2024-2027) a été signé pour fédérer l’ensemble des acteurs souhaitant contribuer à la structuration de ce secteur économique.

Un déplacement du centre de gravité est ainsi perceptible. Les nouvelles technologies de sécurisation et la perte d’autonomie ne sont plus au cœur de la silver économie, qui cherche désormais à capter les jeunes retraités inquiets pour leur vieillissement ainsi que leurs aidants. En cela, elle ne fait que suivre l’évolution de la politique publique en faveur de l’adaptation de la société au vieillissement.

Un élargissement du périmètre vers le « bien vieillir »

Il en résulte une approche très œcuménique de la silver économie. Cet œcuménisme se vérifie au niveau des acteurs se réclamant de cette filière ou la soutenant. Ils vont des grandes entreprises privées (Orange, Legrand-Care…) et start-up (Merci Prosper, La maison de Blandine…), jusqu’aux groupes publics ou parapublics (Caisse des dépôts et consignations, Caisse nationale d’assurance vieillesse, La Poste…), en passant par le secteur associatif (Gérontopôle, Association française des aidants, Groupe SOS seniors…).

C’est le résultat d’un élargissement considérable des frontières de la silver économie. Aujourd’hui, les innovations technologiques ont plutôt tendance à s’inscrire dans le champ de la santé où l’acceptabilité sociale et financière est plus forte. La silver économie s’est surtout emparée du champ de la prévention, de l’habitat et du lien social. En s’inscrivant délibérément dans la politique du « bien vieillir » voulue par l’État et les collectivités territoriales, elle cherche à se départir de l’image dépréciée de la perte d’autonomie.

Dans cette zone moins normée que ne l’est le secteur médico-social, il en résulte une plus grande porosité public-privé faisant se côtoyer entreprises, collectivités publiques et associations. Le secteur commercial voit là un nouveau créneau pour s’implanter et se développer, parfois avec l’aide de financements publics. Les groupes de protection sociale, en particulier, se montrent friands d’investir dans le « bien vieillir ».

Mais si la marchandisation du grand âge est d’ores et déjà une réalité avec les multiples groupes privés gestionnaires d’Ehpad, toute la question pour l’avenir est de savoir si les seniors seront prêts à s’inscrire dans ce vaste marché.

The Conversation

Dominique Argoud a reçu des financements du Programme Prioritaire de Recherche autonomie dans le cadre du projet INNOVCARE.

Clotilde Kpogba ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

07.10.2026 à 14:53

Manifestations lycéennes, réponse du gouvernement : pourquoi la situation est inédite – et imprévisible

Robi Morder, Chercheur Associé au Laboratoire Printemps, UVSQ/Paris-Saclay, co-président du Groupe d'études et de recherches sur les mouvements étudiants (Germe), Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Les revendications des lycéens sur les moyens de l’éducation nationale sont récurrentes, mais le contexte global et la forme du mouvement – né dans les banlieues populaires – sont nouveaux, tout comme la réponse, d’abord policière, du gouvernement.
Texte intégral (1630 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le mouvement lycéen, rejoint par des parents, des enseignants et des syndicats, a réuni 450 000 manifestants, le 6 octobre dans toute la France (250 000 manifestants, selon le gouvernement).

  • Si les revendications sur les moyens sont récurrentes, le contexte global et la forme du mouvement – né dans les banlieues populaires – sont nouveaux.

  • La réponse du gouvernement, qui a choisi la « fermeté » policière face à des adolescents avant d’ouvrir les négociations, est également inédite.


La mobilisation lycéenne qui a débuté dans la banlieue parisienne en ce mois de septembre 2026 s’inscrit dans une continuité de mobilisations de rentrée que l’enseignement secondaire a connu en réponse à des situations jugées dégradées (manque de professeurs, classes surchargées, locaux vétustes, etc.), de manière cyclique depuis la fin des années 1970, tranchant avec le type de mobilisations « printanières » qui avaient caractérisé les « années 68 ».

Déjà, en 1978, on a pu noter que ce qui jusque-là avait caractérisé les lycées techniques et les collèges d’enseignement technique (LT et CET) était devenu le problème général des lycées.

« La rentrée scolaire 1978 s’avère calamiteuse, classes surchargées, manque de professeurs, de personnel. En Seine-Saint-Denis, on peut même douter que la rentrée a eu lieu. Dès le 15 septembre, les professeurs du lycée de Saint-Denis et celui de Noisy-le-Sec ont entamé une grève, avec le soutien actif des associations de parents d’élèves et de nombre d’élus locaux pour réclamer des créations de postes et des ouvertures de classes. (…) Pour la première fois depuis mai-juin 1968 des établissements sont occupés de jour et de nuit, c’est notamment le cas dans le 93 à Saint-Denis, à Aubervilliers, à Montreuil. »
in Didier Leschi et Robi Morder, Quand les lycéens prenaient la parole. Les années 68, Syllepse, 2018.

Ces questions récurrentes ont également donné lieu à de fortes mobilisations lycéennes en 1990 et en 1998, débouchant alors sur des mesures significatives considérées comme des victoires. Des mouvements d’automne ont également touché les lycéens, mais sur d’autres sujets, par exemple celui contre la réforme des retraites en 2010.

Ce qui est inédit en cette mobilisation de l’automne 2026 est d’abord le contexte global du mouvement, avec une guerre à l’est de l’Europe accompagnée d’une hausse des budgets militaires qui contraste avec une insuffisance chronique des crédits pour l’éducation, une crise climatique qui impacte des établissements mal isolés où les lycéens souffrent de la chaleur et un risque d’accès de l’extrême droite à la présidence de la République en 2027. Ce dernier enjeu a pu être ressenti par nombre de lycéens des banlieues populaires – où le mouvement a démarré – comme une menace existentielle.

Comment se faire entendre ?

Pour faire valoir leurs revendications, les actions possibles sont limitées. La représentation lycéenne existe en droit (des élèves siègent dans les conseils d’administration et dans des institutions nationales auprès du ministère), mais avec peu de portée.

Outre qu’elle n’est pas un droit pour les lycéens, la grève, en tant que simple arrêt de travail, n’est aucunement un moyen de pression (une grève lycéenne ne gêne personne, elle n’arrête aucune production). En conséquence, pour qu’un mouvement lycéen soit efficace, il ne suffit pas de déserter les cours, encore faut-il être visibles, audibles, médiatiques.

Il convient de noter le changement de vocabulaire intervenu au cours des dernières décennies. « Piquet de grève » a été remplacé par « blocage », ou « blocus », notamment depuis le mouvement lycéen contre la loi Fillon en 2005. Les assemblées générales qui se tenaient dans les lycées, décidant de piquets de grève (piquets « filtrants » ou piquets « bloquants ») sont devenues plus difficiles à organiser, surtout quand les administrations ne les autorisent pas, parfois en raison simplement du manque de salles. Désormais, les organisations lycéennes comme les administrations ne parlent plus de lycées en grève, mais comptabilisent des lycées bloqués.

Pour être visibles, il leur faut donc avoir des actions spectaculaires. Comme chaque groupe social, les lycéens utilisent ce qu’ils ont sous la main : poubelles pour bloquer, ou ralentir, l’entrée du lycée, manifestation dans le quartier ou la ville – avec les mesures d’interdiction, cela est plus difficile – appel à des personnalités (des élus, par exemple) susceptibles d’attirer la curiosité des médias, pancartes, etc.

C’est dans ce contexte qu’intervient la question de la violence. Il faut attendre les éléments plus précis sur les profils des jeunes arrêtés. On sait que, pour la grande majorité, il s’agit de mineurs. Mais s’agit-il de lycéens ou de jeunes sortis, ou exclus, du système scolaire ? Les circonstances, les faits reprochés peuvent différer d’un individu à l’autre.

En attendant, rappelons que, dans les premiers jours de Mai-68 au Quartier latin, on trouvait un nombre important de jeunes travailleurs qui se joignaient aux étudiants pour, en quelque sorte, se venger des humiliations subies dans leurs cités et leurs quartiers par la police, comme l’a rappelé le sociologue Gérard Mauger.

La crise actuelle mêle les caractéristiques des mobilisations lycéennes avec celles des « émeutes protopolitiques » survenues dans les banlieues – notamment en 2005. Notons que les « jeunes de banlieue » ne sont pas uniquement des jeunes de banlieue, ils sont aussi lycéens, étudiants, parfois chômeurs ou précaires. Ils agissent et réagissent autant sur leurs lieux d’études, de travail, d’habitation. Les manifestations lycéennes sont également des lieux de convergence à l’échelle locale.

Une réponse policière inédite face à des adolescents

Ce qui est également singulier, c’est la façon dont les pouvoirs publics ont ignoré la situation alors que les manques de moyens, de personnels sont signalés régulièrement et, encore en cette rentrée, par les syndicats enseignants.

Si les gouvernements depuis 2017 ont connu des conflits inédits, tels les gilets jaunes, Sainte-Soline, des émeutes urbaines, les mouvements lycéens ou étudiants sont récurrents, et sont susceptibles d’être résolus par la négociation. Or, depuis 2016 (loi Travail), la réaction de « fermeté » semble être devenue une norme, au risque d’affrontements violents, rendant la présence aux manifestations, pourtant légales, périlleuse. Appliquée à des adolescents, elle apparaît manifestement disproportionnée et dangereuse.

Il semble qu’après avoir ignoré l’ampleur des problèmes le choix de la répression ait prévalu. C’est le ministère de l’intérieur qui a été mis en avant, privilégiant les fermetures en masse des établissements. On avait connu dans les mouvements passés quelques fermetures exceptionnelles, mais jamais à une telle échelle.

Après avoir communiqué sur une « instrumentalisation » du mouvement par La France insoumise (LFI) du fait du soutien affirmé de cette dernière et de la présence de ses élus devant les établissements (alors que d’autres partis ont fait de même), le discours gouvernemental a finalement admis que les revendications étaient légitimes. Sans doute, l’opinion des Français, qui approuvent la légitimité des revendications des lycéens, aura renforcé le mouvement, mais aussi l’ampleur, comme la bonne tenue, des manifestations du 6 octobre. Les syndicats annoncent 450 000 manifestants, quand le ministère en dénombre 250 000, dans toute la France.

Or, qui dit négociation, dit rapport de force. Ce qui était possible avant le mouvement pour tenter de « calmer le jeu », s’avère insuffisant aujourd’hui alors que la mobilisation s’est maintenue et que la menace d’une extension aux étudiants et d’une jonction avec d’autres mécontentements pèse sur le gouvernement. Sur les réseaux sociaux utilisés par les jeunes, beaucoup font référence non seulement aux manifestations avec d’autres syndicats, mais aussi à l’appel à la mobilisation contre la vie chère, le 17 octobre prochain, comme un retour des « gilets jaunes. En quelque sorte les enchères montent.

The Conversation

Robi Morder est membre de: SNESup, Association autogestion, RESU.

06.10.2026 à 15:56

Les amendes forfaitaires pour consommation de stupéfiants se multiplient : quels effets, et quel bilan ?

Ivana Obradovic, Directrice adjointe de l’Observatoire français des drogues et des tendances addictives (OFDT), chercheuse associée au CESDIP, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay; Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Depuis 2020, les forces de l’ordre ont la possibilité de sanctionner les consommateurs de stupéfiants d’une amende payable sur-le-champ, hors du contrôle d’un juge. Quel est le bilan de cette réforme ?
Texte intégral (2425 mots)

L’ESSENTIEL

  • Depuis 2020, les forces de l’ordre ont la possibilité de sanctionner les consommateurs de stupéfiants d’une amende forfaitaire délictuelle.

  • Cette procédure a entraîné une forte hausse des délits enregistrés. Elle est critiquée pour les irrégularités et les inégalités sociales dans son application.

  • Elle illustre une tendance à la standardisation des sanctions et à la pénalisation financière au détriment de l’individualisation des sanctions.


En 2025, près de 367 000 personnes ont été mises en cause pour une infraction liée aux stupéfiants, dont plus de 80 % pour simple consommation, le plus souvent de cannabis. Ce contentieux de masse ne cesse de croître depuis les années 2000 : rien qu’entre 2016 et 2025, le nombre de consommateurs interpellés a bondi de 70 %, contre seulement 40 % pour le trafic. Cette progression s’est encore accentuée depuis 2020, quand les forces de l’ordre ont obtenu la possibilité de verbaliser les consommateurs sans procédure pénale, du fait de l’extension de l’amende forfaitaire délictuelle (AFD) à la consommation de stupéfiants.

Quels ont été les effets de cette réforme sur le traitement pénal de ce contentieux de masse ?

Dans un contexte budgétaire contraint et marqué par un engorgement des services judiciaires, ces amendes peuvent certes apparaître comme un moyen d’assurer une réponse pénale simplifiée, rapide et systématique. Mais le bilan de leur mise en œuvre s’avère contrasté.

Vers une pénalisation standardisée ?

Sanction pénale prononcée par un agent de police sans l’intervention d’un magistrat, l’amende forfaitaire a été créée en 1926 en matière contraventionnelle, pour désengorger les tribunaux d’une masse d’infractions routières jugées de faible gravité.

Près d’un siècle plus tard (2016), elle a été étendue au domaine délictuel afin de favoriser un traitement rapide et simplifié des nombreux délits routiers jusqu’alors passibles d’emprisonnement (conduite sans permis ou sans assurance).

Depuis dix ans, le périmètre d’application de l’amende forfaitaire délictuelle n’a cessé d’être élargi, jusqu’à concerner une centaine de délits dépassant largement le domaine routier, incluant par exemple :

  • la consommation de stupéfiants (depuis 2019/2020) ;

  • la vente à la sauvette, les tags et les graffitis, l’introduction de boissons alcoolisées dans un stade lors d’un événement sportif (depuis 2023) ;

  • l’inhalation de protoxyde d’azote hors cadre médical ou la participation à une rave-party non déclarée (depuis 2026).

Entre 2019 et 2024, 1,6 million d’amendes forfaitaires délictuelles ont été délivrées par la police et la gendarmerie, suivant une courbe de croissance de 14 % par an en moyenne. Plus de 40 % de ces amendes ciblent la consommation de stupéfiants (en général de cannabis).

Une forte poussée des amendes forfaitaires délictuelles depuis 2020 : quels effets ?

En quelques années, le traitement pénal de la consommation de stupéfiants a été profondément modifié. Aujourd’hui, la plupart des interpellations pour usage de stupéfiants sont traitées sans procédure pénale, par une AFD (76 % en 2024 versus 26 % en 2020).

Ce changement procédural est allé de pair avec un changement du profil des personnes interpellées pour usage de stupéfiants : dès lors que l’AFD ne peut théoriquement être appliquée à un mineur, l’effet logique a été une très forte baisse de la part de mineurs parmi les personnes mises en cause, passée de 17 % entre 2016 et 2018 à seulement 4 % en 2024.

En outre, la mise en place de l’amende forfaitaire délictuelle a entraîné une augmentation du nombre des délits « constatés ». Ainsi, dans les départements où le taux de recours à l’AFD est le plus important lorsqu’un « usage illicite de stupéfiants » est constaté (dans plus de 75 % des cas), le nombre global d’infractions d’usage de stupéfiants enregistrées a lui aussi augmenté (+ 161 % entre 2019 et 2024). Cette inflation du contentieux d’usage concerne tous les départements, mais elle est plus marquée dans ceux qui ont systématisé le recours à l’AFD, par exemple les Bouches-du-Rhône, l’Hérault, le Rhône ou encore Paris et la Seine-Saint-Denis.

Les chiffres du ministère de l’intérieur montrent donc que le recours à l’AFD « gonfle » le volume des délits, mais aussi qu’il aggrave les variations territoriales d’application de la loi.

Main d’une personne tenant un joint
Aujourd’hui, les trois quarts des interpellations pour usage de stupéfiants sont traitées sans procédure pénale par une amende. Elsa Olofsson/Unsplash, CC BY

Infraction par nature « révélée par l’activité des services » (c’est-à-dire tributaire de l’attention de forces de l’ordre), la consommation de cannabis et d’autres drogues classées comme stupéfiants est donc confrontée à un regain de punitivité. La généralisation de l’AFD participe à la dynamique de « re-pénalisation » décrite par le sociologue Henri Bergeron, dans le sens où la consommation « simple », qui reste un délit en France, est, en pratique, plus souvent sanctionnée.

En outre, parce que l’AFD est inscrite au casier judiciaire (bulletins n°1 et 2), toute nouvelle infraction d’usage de stupéfiants alimente de façon « mécanique » le taux de récidive en France.

Premier bilan de mise en œuvre

Un premier bilan fait d’abord apparaître, sur un plan strictement comptable, le faible taux de recouvrement des AFD, ce qui relativise l’argument d’une meilleure effectivité de la réponse pénale.

Après six ans de mise en œuvre, les impayés restent très nombreux : entre 2020 et 2024, à peine un tiers des AFD pour « usage illicite de stupéfiants » étaient effectivement payées (35 %), encore moins l’année suivante : 24 % en 2025, soit un taux de recouvrement deux fois inférieur à celui des amendes pénales en matière de délits routiers.

L’augmentation du montant de l’AFD par la loi Ripost de 2026, qui la porte de 200 euros à 500 euros pour l’usage de stupéfiants (majorée à 1 000 euros en cas de paiement tardif, contre 450 euros auparavant), redouble les interrogations quant aux risques de non-recouvrement.

Par ailleurs, les conditions de mise en œuvre de l’AFD s’avèrent controversées :

  • taux d’irrégularités constatées multiplié par 49 entre 2020 et 2024 pour l’usage de stupéfiants (incluant des erreurs ou des incohérences dans le procès-verbal, le non-respect du périmètre des AFD, etc.), selon la Cour des comptes ;

  • constatations de non-conformité dans les règles d’emploi de l’AFD, parfois appliquée à des mineurs ou à des réitérants ou verbalisant un même individu pour plusieurs infractions dont au moins une ne peut théoriquement faire l’objet d’une procédure d’AFD ;

  • difficulté pratique, pour les forces de l’ordre, de distinguer cannabis et CBD (en accès légal dans des boutiques spécialisées), ce qui alimente les contestations ;

  • inégalités sociales d’application de l’AFD, objectivées par les recherches en sciences sociales : « ciblage » des catégories populaires, problématiques de surendettement de mineurs et de jeunes adultes ayant accumulé un volume important d’amendes compromettant leurs chances d’insertion sociale et professionnelle dès lors que celles-ci sont inscrites au casier judiciaire.

Une réponse pénale plus systématique, mais moins individualisée ?

Si l’AFD contribue à simplifier, à accélérer et à systématiser la réponse pénale aux contentieux de masse, celle-ci est porteuse de certaines ambivalences :

Par-delà ces contestations, le développement de l’amende forfaitaire délictuelle
– tant sa rapide montée en charge que les modalités de sa mise en œuvre – s’inscrit dans la continuité de deux processus documentés par les travaux de recherche depuis les années 2000 : la déjudiciarisation des contentieux dits « de masse » du fait de la standardisation des procédures de sanction hors du contrôle d’un magistrat au nom d’une meilleure « gestion des flux » dans la filière pénale, d’une part ; l’accroissement des logiques de pénalisation financière des infractions les plus courantes, d’autre part.

The Conversation

Ivana Obradovic a reçu, pour le compte de l'OFDT, des financements de la CNAM (Fonds de lutte contre les addictions) et de la MILDECA (subvention pour charge de service public).

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