04.04.2026 à 17:33
Comment Taïwan en est venu à dominer l’industrie mondiale des semi-conducteurs
Texte intégral (2067 mots)
La puissance technologique de Taïwan dans les semi-conducteurs joue aujourd’hui un rôle clé dans les équilibres géopolitiques mondiaux. Derrière ce « bouclier de silicium » se cache une stratégie industrielle patiemment bâtie depuis plus de cinquante ans.
Une entreprise, Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC), produit à elle seule plus de 90 % des semi-conducteurs les plus avancés au monde. Des puces essentielles aux smartphones, à l’intelligence artificielle, au calcul haute performance et aux systèmes militaires de pointe.
La domination de Taïwan dans les puces les plus avancées constitue un véritable point d’étranglement pour l’économie mondiale. Quelques jours ou semaines d’arrêt de leur production suffiraient à affecter l’approvisionnement et les prix de nombreux produits dans le monde. La situation est comparable à la manière dont les perturbations actuelles du transport maritime dans le golfe Persique, liées à la guerre avec l’Iran, affectent les marchés dépendants du pétrole à l’échelle mondiale.
La suprématie taïwanaise dans la fabrication de semi-conducteurs a transformé l’île en ce que je décris dans mes recherches comme une « superpuissance de niche ». Elle exerce une influence mondiale disproportionnée en contrôlant une industrie stratégiquement indispensable.
Taïwan n’est pas arrivé par hasard à cette position. Dans les années 1970, des technocrates taïwanais ont compris que le pays ne pouvait pas encore rivaliser avec les leaders mondiaux de l’électronique. L’un d’eux était Kwoh-Ting Li, alors ministre de l’Économie, souvent considéré comme le « père du miracle économique taïwanais ».
À l’époque, Taïwan ne disposait ni du capital financier ni des compétences technologiques nécessaires pour rivaliser avec les leaders du secteur comme le Japon et les États-Unis. Plutôt que de chercher à dominer l’ensemble de l’industrie des semi-conducteurs, de la conception jusqu’à la production, les responsables politiques taïwanais ont donc choisi de développer des compétences dans la fabrication de précision. Il s’agit de l’étape la plus exigeante sur le plan opérationnel dans la chaîne de valeur des semi-conducteurs.
Fondé en 1973 par le gouvernement taïwanais, l’Industrial Technology Research Institute a soigneusement acquis des technologies de fabrication des semi-conducteurs grâce à des accords de licence conclus avec l’entreprise américaine aujourd’hui disparue Radio Corporation of America (RCA). L’institut a ensuite formé toute une génération d’ingénieurs taïwanais.
Le moment charnière date de 1987, lorsque Morris Chang a fondé TSMC dont nous parlions en introduction. Ingénieur formé aux États-Unis, Chang avait passé plusieurs décennies au sein de la multinationale américaine spécialisée dans les semi-conducteurs Texas Instruments. Il a alors imaginé ce que l’on appelle aujourd’hui le modèle de la « pure-play foundry », le modèle de fonderie taïwanais.
Plutôt que de concevoir et de fabriquer ses propres puces sous sa marque, TSMC s’est spécialisé dans la fabrication de puces pour d’autres entreprises. Ce choix stratégique a été déterminant, car il a rassuré les entreprises américaines et européennes du secteur des semi-conducteurs en leur montrant que TSMC n’entrerait pas en concurrence avec elles. Cela a permis à de grandes entreprises technologiques comme Qualcomm, puis plus tard Nvidia, d’externaliser la production de leurs puces à Taïwan sans craindre de fuite de propriété intellectuelle ni de rivalité stratégique.
L’industrie taïwanaise des semi-conducteurs s’est développée au sein du Parc scientifique de Hsinchu, un grand pôle industriel situé au sud de la capitale taïwanaise, Taipei. Au début des années 1990, le parc de Hsinchu accueillait plus de 140 entreprises de fabrication de puces et employait environ 30 000 personnes. La puissance de ce cluster a attiré de nombreux ingénieurs taïwanais installés aux États-Unis, contribuant à faire de Taïwan le leader mondial de la production de semi-conducteurs avancés.
Le « bouclier de silicium »
La domination de Taïwan dans les semi-conducteurs a joué un rôle manifeste dans la protection de l’île face à sa menace existentielle — le risque d'invasion chinoise. Ce phénomène a été explicitement évoqué en 2021 dans un article publié dans la revue Foreign Affairs, dans lequel l’ancienne présidente taïwanaise Tsai Ing-wen affirmait que l’industrie des semi-conducteurs de Taïwan constituait un « bouclier de silicium ».
Selon elle, la dépendance de l’économie mondiale à l’égard des puces avancées fabriquées à Taïwan signifie que les perturbations provoquées par une invasion chinoise entraîneraient des conséquences économiques catastrophiques à l’échelle mondiale. Les alliés de Taïwan seraient donc contraints de venir à sa défense.
La politique chinoise
Ces dernières années, le « bouclier de silicium » de Taïwan est toutefois menacé. Depuis le début, en 2020, des restrictions américaines sur l’exportation vers la Chine d’équipements avancés de fabrication de puces, Pékin a accéléré ses efforts pour développer des capacités nationales de production de semi-conducteurs. Les investissements dans l’industrie chinoise des puces ont fortement augmenté.
Les semi-conducteurs ont constitué l’un des points faibles de la stratégie Made in China 2025, par laquelle les dirigeants chinois entendaient transformer leur pays en superpuissance de la tech. Et si la Chine n’a pas atteint ses objectifs en matière de localisation de la production de semi-conducteurs et de part de marché mondiale, manquant les objectifs fixés pour 2025, des fabricants chinois de puces comme HiSilicon et Semiconductor Manufacturing International Corporation gagnent du terrain. Une proposition présentée en mars par treize dirigeants de l’industrie chinoise des semi-conducteurs fixe pour objectif d’atteindre 80 % d’autosuffisance d’ici à 2030. Aujourd’hui, elle se situe autour de 33 %.
Les efforts aux États-Unis
Dans le même temps, Washington cherche à rapatrier la production de semi-conducteurs sur le sol américain. Des initiatives lancées sous l’administration Biden, comme le Chips and Science Act, ont créé des incitations pour soutenir l’immense site de production de TSMC en Arizona, ouvert en 2022 dans le cadre des efforts des États-Unis pour renforcer leur production nationale de puces.
Ces incitations accordées à TSMC comprenaient jusqu’à 6,6 milliards de dollars (environ 5,7 milliards d'euros) d’investissements directs ainsi que d’importants crédits d’impôt. TSMC a initialement engagé 65 milliards de dollars (56 milliards d'euros) dans ce projet, l’administration Trump annonçant en mars 2025 que l’entreprise augmenterait encore ses investissements aux États-Unis de 100 milliards de dollars supplémentaires (86 milliards d'euros).
Elon Musk a de son côté récemment annoncé des projets d’installations d'unités de production de puces avancées au Texas pour ses deux entreprises, Tesla et SpaceX. Face aux inquiétudes du milliardaire selon lesquelles des entreprises comme TSMC ne produisent pas le volume de puces dont ses sociétés ont besoin, le projet baptisé « Terafab » vise à regrouper toutes les étapes de la production de semi-conducteurs sous un même toit. Son coût est estimé autour de 21 milliards d'euros. D’autres entreprises investissent également dans la fabrication de puces aux États-Unis, notamment Micron, Texas Instruments et Intel.
Difficile de reproduire le modèle taïwanais
Malgré les efforts des États-Unis et de la Chine, reproduire l’écosystème industriel de Taïwan reste difficile. Cela exige non seulement du capital et des équipements, mais aussi un savoir-faire accumulé sur plusieurs décennies, ainsi que des réseaux de fournisseurs très denses et une main-d’œuvre d’ingénieurs sans équivalent.
TSMC a d'ailleurs rencontré des difficultés à recruter des talents en Arizona et a dû faire venir par avion des milliers de travailleurs depuis Taïwan afin d’améliorer les compétences des équipes locales. Et tandis que TSMC produit désormais des semi-conducteurs à la pointe de la technologie à l’échelle de 2 nanomètres, les objectifs chinois d’autosuffisance visent plutôt à disposer d’« équipements entièrement produits sur le territoire national » pour les générations de puces moins avancées, de 7 et 14 nanomètres.
Or ma différence entre les puces de 2 nm et celles de 7 nm est considérable : elles offrent environ 45 % de performances supplémentaires tout en consommant 75 % d’énergie en moins. Les puces les plus fines sont utilisées pour des applications de pointe comme l’intelligence artificielle avancée, tandis que les puces plus larges sont employées dans une gamme plus étendue d’appareils électroniques, comme les smartphones, les processeurs d’ordinateurs et les automobiles.
L’histoire des semi-conducteurs à Taïwan est, au fond, celle d’une remarquable clairvoyance stratégique. En choisissant de se spécialiser dans la fabrication plutôt que dans la conception, en s’insérant dans les réseaux technologiques dominés par les États-Unis et en développant une expertise de classe mondiale dans les procédés industriels, Taïwan a transformé une vulnérabilité structurelle en véritable puissance structurelle.
Grâce à sa domination dans les semi-conducteurs, Taïwan apparaît comme l’exemple par excellence d’une superpuissance de niche. Mais l’histoire montre que le statut de superpuissance, même dans un domaine spécifique, n’est jamais permanent. La frontière technologique se déplace, les rivaux apprennent et les alliés prennent leurs précautions.
Pour Taïwan, rester indispensable à l’économie mondiale exigera donc non seulement de conserver une avance technologique. Il faudra aussi orchestrer avec soin les fondements politiques, financiers et humains qui ont rendu possible, initialement, son « bouclier de silicium ».
Robyn Klingler-Vidra a reçu une subvention de recherche de la Chiang Ching-kuo Foundation entre 2019 et 2023. Cette subvention a financé une recherche sur la formation et les parcours professionnels des responsables des politiques d’innovation en Asie du Nord-Est depuis l’après-guerre. L’étude a été publiée dans la revue World Development en avril 2025 et est disponible ici : https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0305750X25000646
03.04.2026 à 16:26
Un million de satellites ? La nouvelle ruée vers l’orbite inquiète scientifiques et juristes
Texte intégral (2131 mots)

Des dizaines de milliers de satellites sont déjà en orbite, et plus d’un million sont envisagés. Cette industrialisation du ciel pourrait bouleverser l’observation astronomique, la navigation et certaines traditions culturelles, sans que ces impacts soient réellement pris en compte par la régulation.
Le 30 janvier 2026, SpaceX a déposé une demande auprès de la Federal Communications Commission (FCC) des États-Unis pour déployer une mégaconstellation pouvant compter jusqu’à un million de satellites, constellation destinée à alimenter des centres de données dans l’espace.
Le projet prévoit des satellites opérant entre 500 et 2 000 kilomètres d’altitude en orbite terrestre basse. Certaines de ces orbites sont conçues pour bénéficier d’une exposition quasi permanente au soleil. Le public peut d’ailleurs actuellement soumettre des commentaires sur cette proposition.
La demande déposée par SpaceX n’est que la dernière en date d’une série de projets de mégaconstellations de satellites. Satellites qui remplissent généralement une fonction unique et ont une durée de vie relativement courte, d’environ cinq ans avant d’être remplacés.
En février 2026, environ 14 000 d’entre eux étaient déjà en orbite. Dans le même temps, 1,23 million de satellites supplémentaires sont en projet. La procédure d’autorisation de ces satellites repose presque exclusivement sur les informations techniques, très limitées, que les entreprises qui les produisent fournissent aux régulateurs. Les conséquences culturelles, spirituelles – et une grande partie des impacts environnementaux de ces objets – restent largement ignorées. Pourtant, elles devraient faire partie de l’évaluation.
Le ciel nocturne va profondément changer
À cette échelle de croissance, le ciel nocturne sera durablement transformé à l’échelle mondiale, et ce pour des générations.
Les satellites en orbite terrestre basse réfléchissent la lumière du soleil pendant environ deux heures après le coucher du soleil et avant son lever. Malgré des efforts d’ingénierie visant à réduire leur luminosité, ces satellites – parfois de la taille d’un camion – apparaissent dans le ciel nocturne comme des points lumineux en mouvement. Les projections montrent que les futurs satellites vont considérablement accroître cette pollution lumineuse.
En 2021, des astronomes estimaient que, d’ici moins d’une décennie, un point lumineux sur quinze dans le ciel nocturne serait un satellite en mouvement. Cette estimation ne prenait pourtant en compte que les 65 000 satellites de mégaconstellations proposés à l’époque.
Une fois qu’un million d’entre eux seront déployés, les conséquences pour le ciel nocturne pourraient être difficiles à inverser. Si la durée de vie moyenne d’un satellite n’est que d’environ cinq ans, les entreprises conçoivent ces mégaconstellations pour être remplacées et étendues en permanence. Le résultat : une présence industrielle continue dans le ciel nocturne.
Tout cela provoque un « syndrome du glissement de référence » (shifting baseline syndrome) appliqué à l’espace : chaque nouvelle génération finit par considérer comme normal un ciel nocturne de plus en plus dégradé. Les satellites qui se croisent dans le ciel deviennent la norme.
Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, ce glissement de référence signifie que les enfants d’aujourd’hui ne grandiront pas avec le même ciel nocturne que celui qu’ont connu toutes les générations précédentes.
Houston, nous avons un « méga » problème…
Le volume colossal de satellites envisagés suscite des inquiétudes de toutes parts. Les astronomes redoutent notamment les reflets lumineux intenses et les émissions radio qui risquent de perturber les observations du ciel.
Dans l’industrie aussi, les alarmes se multiplient : gestion du trafic orbital, risques de collision, coordination internationale. Contrairement à l’aviation, il n’existe toujours pas de système unifié de gestion du trafic spatial.
Les mégaconstellations augmentent aussi le risque de syndrome de Kessler, une réaction en chaîne de collisions potentiellement incontrôlable. On compte déjà 50 000 débris en orbite d’au moins dix centimètres. Si les satellites cessaient toute manœuvre d’évitement, les dernières données montrent qu’une collision majeure surviendrait en moyenne tous les 3,8 jours.
Les préoccupations culturelles sont également nombreuses. La pollution lumineuse générée par les satellites risque d’affecter les usages autochtones du ciel nocturne liés à des traditions orales anciennes, à la navigation, à la chasse ou encore à des pratiques spirituelles.
Le lancement d’un si grand nombre de satellites nécessite par ailleurs d’énormes quantités de carburants fossiles, ce qui peut endommager la couche d’ozone. Une fois leur mission terminée, ces satellites sont conçus pour brûler dans l’atmosphère. Ce procédé soulève une autre inquiétude environnementale : le dépôt de grandes quantités de métaux dans la stratosphère, susceptibles de provoquer une dégradation de l’ozone et d’autres réactions chimiques potentiellement nocives.
Tout cela soulève aussi des questions juridiques. En vertu du droit spatial international, ce sont les États – et non les entreprises – qui sont responsables des dommages causés par leurs objets spatiaux.
Les juristes spécialisés dans le droit de l’espace tentent désormais de déterminer si ce cadre juridique peut réellement permettre de tenir les entreprises ou les particuliers responsables. La question devient d’autant plus pressante que les risques de dégâts matériels, de morts ou de dommages environnementaux irréversibles augmentent.
Les failles dans la régulation ne peuvent plus être ignorées
Aujourd’hui, les règles qui encadrent les projets de satellites sont essentiellement techniques : elles portent par exemple sur les fréquences radio utilisées. Au niveau national, les autorités se concentrent surtout sur la sécurité des lancements, la limitation des impacts environnementaux sur Terre et la responsabilité en cas d’accident.
Ce que ces réglementations ne prennent pas en compte, en revanche, c’est l’effet qu’auraient des centaines de milliers de satellites lumineux sur le ciel nocturne – pour la recherche scientifique, la navigation, les transmissions et cérémonies autochtones…
Ces effets ne relèvent ni des atteintes environnementales « classiques », ni de simples questions d’ingénierie. Ce sont des impacts culturels qui échappent largement aux cadres de régulation actuels. C’est pourquoi le monde aurait besoin d’une évaluation de l’impact sur les « ciels nocturnes », comme le proposent les juristes spécialisés en droit spatial Gregory Radisic et Natalie Gillespie.
L’objectif serait de mettre en place une méthode systématique pour identifier, documenter et réellement prendre en compte l’ensemble des effets d’une constellation de satellites avant son déploiement.
Comment fonctionnerait une telle évaluation ?
La première étape consisterait à recueillir des données auprès de l’ensemble des parties prenantes. Astronomes – amateurs comme professionnels –, scientifiques de l’atmosphère, chercheurs en environnement, spécialistes des questions culturelles, communautés concernées et acteurs industriels apporteraient chacun leur point de vue.
Ensuite, il serait essentiel de modéliser les effets cumulés des satellites. Les évaluations devraient analyser comment ces constellations modifieront la visibilité du ciel nocturne et la luminosité du ciel, la congestion orbitale et le risque de victimes au sol.
Troisièmement, il faudrait définir des critères clairs pour déterminer dans quels cas la préservation d’un ciel dégagé est essentielle – pour la recherche scientifique, la navigation, l’enseignement, les pratiques culturelles ou encore le patrimoine commun de l’humanité.
Quatrièmement, l’évaluation devrait prévoir des mesures d’atténuation : réduction de la luminosité des satellites, modification des orbites ou ajustement du déploiement afin d’en limiter les dommages. Elle pourrait aussi inclure des incitations à utiliser le moins de satellites possible pour un projet donné.
Enfin, les conclusions devraient être transparentes, pouvoir faire l’objet d’un examen indépendant et être directement prises en compte dans les décisions d’autorisation et les politiques publiques.
Ce n’est pas un outil de veto
Cette évaluation de l’impact sur les ciels nocturnes ne vise pas à bloquer le développement spatial. Elle permet plutôt de clarifier les arbitrages et d’améliorer la prise de décision. Elle peut conduire à privilégier dès la des satellites réduisant la luminosité et les interférences visuelles, à choisir des configurations orbitales limitant l’impact culturel, à des consultations plus précoces et plus approfondies, ainsi qu’à une meilleure prise en compte des dimensions culturelles lorsque les dommages ne peuvent être évités.
Surtout, elle garantit que les communautés concernées par les constellations de satellites ne découvrent pas leur existence une fois les autorisations déjà accordées – lorsque des points lumineux commencent à traverser leur ciel.
La question n’est plus de savoir si le ciel nocturne va changer : il est déjà en train de changer. Le moment est venu pour les gouvernements et les institutions internationales de mettre en place des règles équitables, avant que ces transformations ne deviennent irréversibles.
Gregory Radisic est affilié à l’International Institute of Space Law ainsi qu’à l’Institute on Space Law and Ethics de l’organisation For All Moonkind Inc.
Samantha Lawler reçoit des financements du Natural Sciences and Engineering Research Council of Canada. Elle est également fellow de l’Outer Space Institute.
01.04.2026 à 11:14
Décoloniser notre rapport aux animaux pour inventer un nouveau rapport au monde
Texte intégral (3503 mots)
L’humain s’est placé au-dessus de toutes les autres espèces animales. Comment changer notre relation avec elles pour sortir d’une logique de domination et aller vers des formes de coexistence et de coopération ?
Chaque année, des milliards d’animaux sont élevés, transportés et abattus pour répondre aux besoins alimentaires, scientifiques ou industriels des sociétés humaines. Cette utilisation intensive du vivant pose une double question. Elle est d’abord éthique, car elle implique la souffrance et la mise à mort d’êtres vivants sensibles. Elle est aussi environnementale et sanitaire : la déforestation pour l’élevage intensif, la pollution conséquente et la proximité accrue entre espèces favorisent les déséquilibres écologiques et l’émergence de maladies.
Le concept de One Health (une seule santé) et la crise du Covid-19 rappellent que la santé humaine dépend étroitement de celle des animaux et des écosystèmes. Ces crises ne sont pas indépendantes. Elles révèlent un même rapport au vivant, fondé sur l’exploitation et la mise à distance physique et émotionnelle. Comprendre ce rapport est une condition nécessaire pour le transformer.
Une domination héritée : spécisme et colonisation
Les recherches en éthologie ont profondément renouvelé notre regard sur les animaux. De nombreuses espèces manifestent des émotions, des capacités d’apprentissage, des formes de coopération et des relations sociales complexes. Chez certains primates, mais aussi chez des éléphants, des corvidés ou des cétacés, on observe des comportements qui suggèrent des formes de conscience, d’empathie, de culture et de deuil.
Pourquoi, malgré ces connaissances, continuons-nous à exploiter les animaux à grande échelle ? Une partie de la réponse tient à notre héritage culturel. Les sociétés occidentales modernes se sont construites sur une séparation entre l’humain et le reste du vivant, associée à une hiérarchisation qui place l’homme au sommet.
Le concept de « spécisme », inventé par Richard Ryder en 1970, désigne cette discrimination fondée sur l’espèce. Il conduit à considérer que les intérêts des humains priment systématiquement sur ceux des autres êtres qui souffrent tout autant. Dans sa structure, ce mécanisme n’est pas sans analogie avec le racisme ou le sexisme : il repose sur une différence érigée en critère de domination.
Le spécisme décrit cependant avant tout une attitude morale, un biais cognitif et éthique dans la manière dont nous évaluons les intérêts des différentes espèces. La notion de « colonisation animale », que je développe dans Décoloniser notre rapport aux animaux (Odile Jacob, 2026), cherche à aller plus loin en désignant les structures concrètes qui organisent et perpétuent cette domination.
Là où le spécisme interroge les représentations, la colonisation animale pointe les dispositifs institutionnels, économiques et culturels qui les rendent opératoires : les animaux sont appropriés, contrôlés, transformés en ressources économiques et symboliques. Le droit les protège partiellement en tant qu’êtres vivants sensibles, tout en les maintenant dans le régime des biens. L’économie en fait des marchandises et tend à invisibiliser les violences qui leur sont infligées. Ces dimensions se renforcent mutuellement et stabilisent un système de domination qui dépasse la seule question des représentations pour s’incarner dans des pratiques, des lois et des rapports de pouvoir.
D’autres ontologies du vivant
Cette manière de penser n’est pourtant pas universelle. De nombreuses sociétés non occidentales, comme les Achuar d’Amazonie, les aborigènes d’Australie ou les Japonais, envisagent les relations entre humains et non-humains autrement. Plutôt que de séparer radicalement les êtres, elles insistent sur les continuités, les interdépendances et les relations.
Les travaux de l’anthropologie, en particulier de Philippe Descola (les Lances du crépuscule, 1993) ou de Bruno Latour (Enquête sur les modes d’existence, 2012), ont ainsi montré l’existence de différentes « ontologies », c’est-à-dire des manières de définir et de se représenter ce qui existe et comment les êtres sont liés. Ces sociétés ou ethnies sont, par exemple, animistes et attribuent aux animaux une intériorité – autrement dit une vie intérieure faite d’intentions, d’émotions, de perceptions et de subjectivité propre, comparable à celle que nous reconnaissons aux humains – ou les considèrent comme des partenaires inscrits dans des réseaux de relations.
Sans idéaliser ces perspectives, elles offrent des ressources pour sortir d’une vision strictement utilitariste du vivant. Elles invitent à penser une coexistence fondée non sur la domination, mais sur la réciprocité et l’attention aux interdépendances.
Transformer nos pratiques quotidiennes
Décoloniser notre rapport aux animaux suppose d’abord de transformer nos pratiques les plus ordinaires. L’alimentation constitue un levier central : réduire la consommation de produits animaux permet de limiter à la fois la souffrance animale et l’impact environnemental.
Au-delà, il s’agit de repenser la manière dont nous partageons les espaces. L’urbanisation a longtemps exclu les autres espèces. Une approche « zooinclusive » développée par la chercheuse Émilie Dardenne propose au contraire d’intégrer leurs besoins dans la conception des villes : favoriser la présence d’oiseaux, d’insectes ou de petits mammifères, aménager des continuités écologiques ou encore adapter les bâtiments pour accueillir d’autres formes de vie.
Cette approche trouve déjà des traductions concrètes. Certaines villes européennes, comme Vienne, Bruxelles ou Londres, ont ainsi intégré des nichoirs et des gîtes à chauves-souris dans les façades de bâtiments rénovés. D’autres ont aménagé des passages fauniques sous les axes routiers pour permettre les déplacements des mammifères sauvages, ou encore maintenu des toitures végétalisées favorisant la biodiversité des pollinisateurs. À Singapour, la politique des « corridors verts » cherche explicitement à reconnecter des fragments d’habitats naturels au sein du tissu urbain. En France, la trame verte et bleue, inscrite dans la législation depuis le Grenelle de l’environnement, constitue une tentative institutionnelle d’intégrer ces continuités écologiques à l’échelle du territoire.
Ces transformations ne relèvent pas seulement de choix individuels, mais aussi de décisions collectives en matière d’aménagement et de politiques publiques.
Repenser la conservation de la faune sauvage
La protection des animaux sauvages s’inscrit souvent dans une logique de gestion : il s’agit de réguler, contrôler, parfois éliminer certaines populations jugées problématiques. Les carnivores sont particulièrement visés. En France, le loup cristallise les tensions entre éleveurs et défenseurs de la nature depuis son retour naturel dans les Alpes dans les années 1990. En Afrique, le lion fait l’objet de conflits similaires : lorsqu’il s’attaque au bétail des communautés rurales, il est perçu comme une menace directe pour la survie économique des familles, ce qui conduit à des empoisonnements ou des abattages, parfois tolérés voire encouragés par les autorités locales.
Les grands herbivores ne sont pas épargnés : en Afrique australe et orientale, les éléphants, dont les populations se sont reconstituées dans certaines zones protégées, provoquent des destructions massives de cultures, écrasent des habitations, tuent des êtres humains. Ces conflits humains-éléphants poussent des communautés à réclamer des abattages, voire à tolérer le braconnage comme seule réponse à une menace perçue comme existentielle. Le braconnage lui-même, souvent présenté uniquement sous l’angle criminel, s’alimente parfois de cette exaspération locale, même s’il est également structuré par des réseaux internationaux aux enjeux économiques considérables. Cette approche gestionnaire prolonge, sous d’autres formes, une relation de domination du vivant, ce que l’historien Guillaume Blanc nomme un nouveau colonialisme vert : des décisions prises depuis l’extérieur, au nom de la nature, sans tenir compte des réalités vécues par les populations locales.
Décoloniser la conservation consiste à reconnaître davantage l’autonomie des animaux, leur « souveraineté sauvage », comme la définissent les philosophes Donaldson et Kymlicka, et à respecter leurs habitats. Cela implique de passer d’une logique de contrôle à une logique de coexistence, en cherchant des formes de médiation entre les intérêts humains et non humains. Des initiatives de terrain, comme le projet Cibel dans la forêt du bassin du Congo, montrent qu’il est possible de concilier activités humaines et présence de la faune sauvage, à condition d’accepter la complexité de ces relations.
Décoloniser les sciences
La science elle-même n’échappe pas à ces enjeux. Les animaux y sont souvent considérés comme des objets d’étude ou des modèles expérimentaux. Intégrer leur « agentivité animale », c’est-à-dire leur capacité à agir et à influencer les situations, conduit à repenser les protocoles de recherche vers une coopération humain – non humain plutôt que vers des sacrifices animaux.
En primatologie, par exemple, certaines approches cherchent à limiter les contraintes imposées aux animaux et à mieux prendre en compte leurs comportements spontanés. Lancée par l’éthologue Tetsuro Matsuzawa, cette approche d’observation participante est une collaboration humanimale. Plus largement, le développement de méthodes alternatives permet de réduire le recours à l’expérimentation animale. Décoloniser les sciences ne signifie pas renoncer à la recherche, mais en interroger les présupposés et les finalités des utilisations animales.
L’expérimentation animale constitue un point de tension majeur. Si certains travaux sont justifiés par des enjeux de santé, d’autres apparaissent plus discutables au regard des souffrances infligées. Des outils comme le « cube de Bateson » proposent d’évaluer les recherches en fonction de leurs bénéfices attendus, de leur probabilité de réussite et des dommages causés aux animaux. Mais dans la pratique, la réflexion éthique reste souvent limitée. Décoloniser l’expérimentation suppose de renforcer ces exigences, de développer des alternatives et de questionner la légitimité même de certaines recherches.
Vers une coexistence
Décoloniser notre rapport aux animaux, c’est finalement transformer en profondeur notre manière d’habiter le monde. Il ne s’agit pas de supprimer toute relation avec eux, mais de sortir d’une logique de domination pour aller vers des formes de coexistence et de coopération, ce qui est nommé le « capital animal ». Les animaux ne sont plus de simples matériaux pour manger ou se vêtir, mais sont des aides sociales, des passeurs culturels (ils nous transmettent des informations sur notre environnement) et des managers écosystémiques (ils nous aident à gérer nos écosystèmes).
Ce changement est à la fois éthique, écologique et politique. Il implique de reconnaître que les humains ne sont pas extérieurs au vivant, mais en font partie. Dans un contexte de crises multiples, repenser nos relations avec les autres espèces apparaît non comme un luxe, mais comme une nécessité pour la survie de tous dont l’humanité.
Cédric Sueur est l'auteur de l'ouvrage « Décoloniser notre rapport aux animaux » publié aux Editions Odile Jacob dont l'article fait mention.