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10.07.2026 à 11:01

3I/Atlas, une comète venue d’une autre étoile qui ne ressemble à rien de connu dans le Système solaire

Matthew Hopkins, Postdoctoral Fellow, University of Canterbury
Vieille de près de 12 milliards d’années, la comète interstellaire 3I/Atlas est le plus ancien visiteur jamais observé dans notre Système solaire. Son extraordinaire composition chimique éclaire les premiers temps de la Voie lactée.
Texte intégral (1829 mots)
Une image de 3I/Atlas prise par le télescope spatial Hubble montre le cocon de poussière en forme de goutte qui s'échappe de son noyau solide et glacé. NASA, ESA, David Jewitt (UCLA); Image Processing: Joseph DePasquale (STScI)

Troisième objet interstellaire jamais détecté, 3I/Atlas ne ressemble à aucune comète du Système solaire. Sa composition et son âge exceptionnel en font un précieux témoin de la jeunesse de notre galaxie.


Des astronomes viennent de révéler de nouveaux détails sur la composition et l’âge d’une comète de passage, née autour d’une étoile lointaine. Ils concluent de leurs travaux que la composition de 3I/Atlas est radicalement différente de celle de tous les objets connus de notre Système solaire.

Trois études, publiées récemment et ici, apportent ainsi un nouvel éclairage sur les origines de cette comète hors du commun. 3I/Atlas semble s’être formée dans un environnement très froid, il y a environ 12 milliards d’années.

La comète est un objet interstellaire (interstellar object, ou ISO), c’est-à-dire un astéroïde ou une comète provenant de l’extérieur du Système solaire. Il s’agit du troisième objet de ce type jamais identifié, après 1I/ʻOumuamua et 2I/Borisov. Elle a été découverte il y a presque exactement un an, alors qu’elle arrivait de l’espace interstellaire sur une trajectoire traversant le Système solaire interne avant de s’en éloigner de nouveau.

Ces origines lointaines rendent les objets interstellaires particulièrement fascinants pour les astronomes, car ils constituent des fragments matériels d’autres systèmes planétaires, apportés jusqu’à nous par les courants gravitationnels de la galaxie et que nous pouvons étudier sans quitter le confort de notre propre Système solaire.

En tant que comète, 3I/Atlas contenait des glaces qui se sont sublimées, c’est-à-dire qu’elles sont passées directement de l’état solide à l’état gazeux. En se réchauffant sous l’effet du Soleil, ces gaz se sont échappés de la comète, donnant naissance à une spectaculaire chevelure (ou coma), l’enveloppe lumineuse qui entoure son noyau, ainsi qu’à une longue queue.

Une comète ne possède pas de source de lumière propre. La poussière présente dans sa chevelure réfléchit la lumière du Soleil, tandis que ses composés volatils (des substances qui se vaporisent ou se subliment facilement) émettent une fluorescence.

Mais il ne s’agit pas d’un simple spectacle lumineux : chaque molécule fluorescente laisse une empreinte spectrale dans la lumière qui parvient jusqu’à nos télescopes. Ces signatures permettent d’identifier les composés chimiques présents dans la comète.

Pour les révéler, les astronomes décomposent la lumière en ses différentes longueurs d’onde grâce à une technique appelée spectroscopie. Ils peuvent ainsi déterminer la composition chimique de la comète.

Un cocktail chimique inédit

Les observations ont révélé que 3I/Atlas renferme un mélange d’eau, de dioxyde et de monoxyde de carbone, de méthane, de cyanures, de sulfures, ainsi que d’atomes de fer et de nickel à l’état libre. Pris séparément, ces composés n’ont rien d’inhabituel : ils sont régulièrement détectés dans les comètes de notre propre Système solaire. En revanche, leurs proportions diffèrent nettement dans 3I/Atlas. Sa forte teneur en dioxyde de carbone (CO2) et sa faible abondance en ammoniac (NH3) trahissent son origine extérieure au Système solaire.

Les molécules constituées d’atomes appartenant à différents isotopes (des variantes d’un même élément chimique) présentent également des signatures spectrales légèrement différentes. Grâce à l’éclat de 3I/Atlas et à la puissance des plus grands télescopes, les astronomes ont pu distinguer ces signatures et mesurer les rapports isotopiques de la comète.

L’une des nouvelles études, publiée dans Nature, s’appuie sur les signatures spectrales de l’eau et du dioxyde de carbone mesurées par le télescope spatial James Webb pour déterminer le rapport entre les deux principaux isotopes du carbone, le 12C et le 13C, présents dans 3I/Atlas, ainsi que son rapport deutérium/hydrogène (D/H), le deutérium étant une forme lourde de l’hydrogène.

Ces résultats sont particulièrement enthousiasmants, car les rapports isotopiques d’un objet interstellaire comme 3I/Atlas sont censés refléter ceux du disque protoplanétaire dans lequel il s’est formé. Ils permettent donc de reconstituer avec une grande précision les conditions de sa formation, ainsi que les caractéristiques de l’étoile autour de laquelle il est né.

L’eau de 3I/Atlas présente un rapport deutérium/hydrogène (D/H) d’environ 1 %, soit une valeur nettement supérieure à celle mesurée dans toutes les comètes connues du Système solaire.

De telles concentrations en deutérium ne se rencontrent que dans des environnements extrêmement froids, où la température est inférieure à 30 kelvins (-243 °C). Dans ces conditions, les atomes d’hydrogène « ordinaires » sont progressivement remplacés par des atomes de deutérium, plus lourds, dans la glace d’eau qui recouvre de minuscules grains de poussière. Avec le temps, ces grains glacés s’agglomèrent pour former des comètes.

Une voyageuse venue des premiers âges de la galaxie

Le rapport 12C/13C de 3I/Atlas est lui aussi exceptionnel, bien supérieur à toutes les valeurs mesurées dans le Système solaire. Ce rapport isotopique fonctionne comme une véritable horloge cosmique. Au début de l’histoire de l’Univers, la première génération d’étoiles produisait un carbone très riche en 12C par rapport au 13C. Puis, au fil des cycles de naissance et de mort des étoiles, ce rapport a progressivement diminué. Si 3I/Atlas présente une valeur aussi élevée, c’est qu’elle s’est formée très tôt dans l’histoire de la Voie lactée, il y a environ 12 milliards d’années.

Des études menées peu après sa découverte avaient déjà suggéré que 3I/Atlas était probablement âgée d’au moins 7 milliards d’années, d’après sa vitesse. Son ancienneté est donc désormais étayée par plusieurs indices indépendants.

Si le ciel nocturne, au-delà des confins du Système solaire, peut sembler immuable, l’Univers comme notre galaxie évoluent bel et bien, à l’échelle de milliards d’années.

NEO Surveyor
La future mission NEO Surveyor de la NASA devrait permettre de découvrir d’autres objets interstellaires. NASA

Lorsque 3I/Atlas s’est formée, l’Univers était encore dans sa prime jeunesse et la Voie lactée était encore en train de se construire, au gré de violentes collisions et fusions avec d’autres galaxies.

Si l’étoile autour de laquelle 3I/Atlas s’est formée avait une masse comparable à celle du Soleil, elle a probablement déjà achevé son existence. Les objets interstellaires qu’elle a éjectés peu après sa naissance, comme 3I/Atlas, lui ont ainsi survécu.

Au cours des dix prochaines années, de nouveaux télescopes de pointe dédiés à la découverte d’objets célestes, comme le NEO Surveyor de la NASA et l’observatoire Vera C. Rubin, au Chili, devraient multiplier par dix le nombre d’objets interstellaires connus. Cette moisson offrira aux astronomes une véritable archive fossile de l’évolution des systèmes planétaires tout au long de l’histoire de la Voie lactée.

The Conversation

Matthew Hopkins a reçu une bourse Elaine P. Snowden Fellow à l'université de Canterbury, en Nouvelle-Zélande.

10.07.2026 à 11:00

Les algues ne sont pas des plantes… et six autres faits surprenants sur la flore aquatique

Alexander Bowles, Glasstone Research Fellow, Plant Science, University of Oxford
Des herbiers marins aux minuscules lentilles d’eau, les plantes aquatiques figurent parmi les organismes les plus innovants de la planète. Sept découvertes pour explorer cet univers méconnu.
Texte intégral (2750 mots)
L'utriculaire est une plante carnivore aquatique rare. Maximillian cabinet/Shutterstock

Des plantes sans racines, d’autres carnivores, certaines capables de fleurir sous l’eau… Les plantes aquatiques ont développé des adaptations spectaculaires qui défient notre vision du monde végétal.


À l’abri des regards, sous la surface des eaux, se déploie un monde végétal d’une étonnante inventivité et parmi les plus importants sur le plan écologique.

Comme je le souligne dans une publication récente, les plantes aquatiques ont développé une extraordinaire diversité d’adaptations pour vivre sous l’eau. Certaines fleurissent sous la surface, d’autres capturent des animaux grâce à d’ingénieux pièges. Voici sept faits qui montrent à quel point ces organismes remarquables bousculent nos idées reçues sur ce qu’est une plante et sur les stratégies qu’elle déploie pour survivre.

1. Les plantes n’en finissent pas de retourner à l’eau

Quand on pense aux plantes, on imagine spontanément les forêts, les prairies ou les champs. Pourtant, au cours de leur histoire évolutive, les plantes sont retournées à de nombreuses reprises dans le milieu aquatique, là même où elles sont apparues. Il y a environ 500 millions d’années, elles ont conquis les terres émergées. Depuis, nombre d’entre elles ont fait le chemin inverse. Les scientifiques estiment que le mode de vie aquatique est apparu indépendamment plus de 100 fois au sein de différents groupes de plantes.

Les nénuphars font flotter leurs feuilles à la surface, les lentilles d’eau dérivent librement et les herbiers marins vivent entièrement immergés dans l’océan. Certains de ces groupes sont retournés à l’eau il y a plus de 100 millions d’années. Cette réapparition répétée des plantes aquatiques constitue l’un des exemples les plus spectaculaires de l’évolution convergente dans la nature.

2. Les plantes qui n’en sont pas

Parmi les organismes les plus visibles sous la surface de l’eau figurent les algues. Elles réalisent la photosynthèse et ressemblent souvent à des plantes sous-marines. Pourtant, malgré les apparences, les algues ne sont pas de véritables plantes.

Des algues
Les algues ne sont pas des plantes. divedog/Shutterstock

Les algues marines appartiennent en réalité à plusieurs lignées d’algues distinctes dans l’arbre du vivant. Les laminaires géantes, qui forment de véritables forêts sous-marines, sont des algues brunes. Le nori et la dulse sont des algues rouges, tandis que la laitue de mer appartient aux algues vertes.

Contrairement aux plantes, elles ne possèdent ni véritables racines, ni tiges, ni feuilles, et ne produisent ni fleurs ni graines. Leur ressemblance avec les plantes rappelle toutefois que l’évolution peut conduire à des formes très similaires chez des organismes pourtant très éloignés, lorsqu’ils sont confrontés aux mêmes contraintes environnementales.

3. Des plantes qui vivent dans les profondeurs

Les plantes ont besoin de lumière pour réaliser la photosynthèse, ce qui les cantonne généralement aux milieux terrestres ou aux eaux peu profondes. Pourtant, certaines mousses aquatiques survivent à des profondeurs étonnantes. La faucillette courbée (Drepanocladus aduncus) a ainsi été observée à 140 mètres sous la surface dans les eaux exceptionnellement limpides de Crater Lake, dans l’État américain de l’Oregon. Il s’agit de la plante aquatique connue poussant aussi sur terre qui vit à la plus grande profondeur, environ la hauteur de la cathédrale de Strasbourg.

Des mousses de grande profondeur ont également été recensées dans des lacs de Nouvelle-Zélande, d’Antarctique et d’autres régions. Elles prospèrent dans des environnements si profonds qu’ils sont presque totalement privés de lumière et où très peu d’animaux peuvent survivre.

4. Des plantes sans racines

Les racines sont l’une des caractéristiques emblématiques des plantes. Elles les ancrent dans le sol et y puisent l’eau ainsi que les nutriments. Pourtant, de nombreuses plantes aquatiques ont considérablement réduit leur système racinaire, et certaines semblent même avoir complètement perdu leurs racines.

La Wolffia est aussi surnommée le « caviar vert » en raison de ses qualités nutritionnelles. Suphap Donwun/Shutterstock

La vie sous l’eau change les règles du jeu. L’eau et les nutriments dissous entourent directement la plante, rendant les vastes systèmes racinaires beaucoup moins utiles que sur terre. De nombreuses espèces aquatiques absorbent ainsi les nutriments directement par leurs feuilles et leurs tiges.

Les lentilles d’eau en offrent l’un des exemples les plus extrêmes. Certaines espèces ne possèdent qu’une seule racine, contrairement à des parentes comme la grande lentille d’eau, qui en développe plusieurs. Quant aux espèces du genre Wolffia – les plus petites plantes à fleurs du monde –, elles n’ont plus aucune racine et flottent librement à la surface de l’eau. Un individu mesure à peine un millimètre de long et ses fleurs ne dépassent pas 0,3 millimètre.

5. Des plantes carnivores sous l’eau

Toutes les plantes aquatiques ne se contentent pas de la lumière du Soleil et des nutriments dissous dans l’eau. Certaines complètent leur alimentation en capturant et en digérant de petits animaux.

Les exemples les plus spectaculaires sont les utriculaires (Utricularia), un groupe de plantes aquatiques dépourvues de racines que l’on trouve dans les eaux douces du monde entier. Leurs feuilles se sont transformées en minuscules pièges en forme de vessie qui créent un vide en expulsant l’eau contenue dans leur cavité.

Les utriculaires sont un véritable cauchemar pour les minuscules animaux. JIANG TIANMU/Shutterstock

Lorsqu’un minuscule animal effleure les poils sensitifs situés à l’entrée du piège, une trappe s’ouvre brusquement et la proie est aspirée en moins d’une milliseconde. Les pièges des utriculaires figurent ainsi parmi les mouvements les plus rapides du règne végétal. S’ils capturent le plus souvent de petits invertébrés aquatiques, il leur arrive aussi de piéger des larves de poissons et des têtards.

Ce mode de vie carnivore permet aux utriculaires de prospérer dans des eaux pauvres en nutriments, où la plupart des autres plantes peinent à survivre.

6. Une pollinisation portée par les courants

Quand on pense à la pollinisation des plantes, on imagine volontiers des abeilles butinant de fleur en fleur par une belle journée ensoleillée. Mais sous l’eau, la pollinisation devient beaucoup plus compliquée. Au lieu de compter sur les insectes ou le vent, de nombreuses plantes aquatiques, comme les herbiers marins, utilisent directement les courants pour transporter leur pollen jusqu’à sa destination.

Sur terre, les plantes attirent leurs pollinisateurs en diffusant des parfums dans l’air. Sous l’eau, en revanche, ces signaux volatils sont inefficaces. Cette contrainte a conduit à un changement évolutif : les plantes entièrement aquatiques, comme les herbiers marins, ont perdu les gènes responsables de la production de ces composés odorants. Ne procurant plus d’avantage, ils ont progressivement disparu au cours de l’évolution.

7. Les herbiers marins et les mangroves, de puissants puits de carbone

Les herbiers marins et les mangroves capturent et stockent le carbone dans leurs tissus ainsi que dans les sédiments qui les entourent, ce qui les classe parmi les puits de carbone naturels les plus efficaces de la planète. Ensemble, ils emmagasinent ce que les scientifiques appellent le « carbone bleu » : le carbone piégé dans les écosystèmes côtiers, où il peut rester stocké pendant des siècles, voire des millénaires.

Les mangroves stockent des quantités de carbone insoupçonnées. Ethan Daniels/Shutterstock

À l’échelle mondiale, ces écosystèmes – herbiers marins et mangroves – stockent 11,5 milliards de tonnes de carbone. Les mangroves représentent à elles seules le plus grand réservoir de carbone bleu, avec 6,5 milliards de tonnes.

Qu’elles capturent leurs proies en quelques fractions de milliseconde, poussent dans une quasi-obscurité ou stockent du carbone pendant des siècles, les plantes aquatiques témoignent de l’extraordinaire capacité du vivant à s’adapter.

The Conversation

Alexander Bowles a reçu une bourse « Glasstone Fellowship » à l'Université d'Oxford.

10.07.2026 à 10:59

La « malédiction » du « Titanic » et la vie oubliée de la fille du capitaine

Caroline Cauchi, Reader in Creative Writing, University of Hull
Après le naufrage du « Titanic », Helen Melville Smith hérite d’une identité publique qu’elle n’a pas choisie. Son parcours montre comment les récits historiques peuvent enfermer des vies complexes dans des histoires de fatalité.
Texte intégral (1532 mots)

Réduite pendant des décennies au rôle de « fille du capitaine du Titanic », Helen Melville Smith fut aussi une pionnière de l’aviation, une passionnée d’automobile et une femme qui refusa de se laisser définir par le deuil. Son histoire révèle les angles morts de notre mémoire collective.


Un paquebot réputé insubmersible, un iceberg et une catastrophe entrée dans la culture populaire : le naufrage du Titanic est l’un des événements les plus souvent racontés de l’histoire moderne. Mais cette familiarité a un prix. À force d’être répétés, les récits simplifient ce qui s’est réellement passé et réduisent les personnes qui l’ont vécu à une histoire trop schématique.

Les récits du naufrage du Titanic se concentrent souvent sur le drame lui-même, en oubliant ce qui s’est passé ensuite. Bien après la catastrophe, celle-ci a continué de marquer profondément de nombreuses vies, y compris celles de personnes qui n’étaient même pas à bord du navire.

L’une d’elles est Helen Melville Smith, la fille du capitaine Edward Smith, qui commandait le paquebot lors de son voyage inaugural. En menant les recherches pour mon nouveau roman, Daughter of the Titanic (non traduit), j’ai été de plus en plus frappée non par l’ampleur de la catastrophe elle-même, mais par les vies silencieusement façonnées par ses conséquences. Melville avait 14 ans lorsque son père disparut avec le navire, en avril 1912. Du jour au lendemain, elle hérita non seulement d’un deuil intime, mais aussi d’une identité publique qu’elle n’avait pas choisie : celle de « la fille du capitaine », à jamais associée à une tragédie dont elle n’avait pas été témoin, mais à laquelle elle ne pouvait échapper.

La suite de son existence est souvent racontée sous l’angle de la fatalité. Au cours des décennies suivantes, son mari mourut dans un accident, sa mère fut tuée dans un accident de la route, son fils trouva la mort pendant la Seconde Guerre mondiale et sa fille succomba à la poliomyélite.

Pris ensemble, ces événements peuvent facilement être interprétés comme une prétendue « malédiction du Titanic ». Aussi récemment qu’en juillet 2025, un article du Daily Mail revenait sur la vie de Melville en suivant cette logique, présentant des drames sans lien entre eux comme les chapitres d’un destin inexorable.

Les travaux en psychologie et les recherches sur la construction narrative du sens montrent depuis longtemps que les êtres humains sont naturellement enclins à rechercher des motifs et des liens, en particulier après des événements traumatiques. Comme l’a montré le psychologue Jerome Bruner, nous donnons du sens à notre expérience en la transformant en récit, en organisant les événements dans une histoire qui leur confère une cohérence. Lorsque plusieurs tragédies surviennent, nous avons tendance à les relier pour en faire une suite porteuse de sens.

Le Titanic renforce encore cette tendance. Parce que la catastrophe occupe une place si importante dans la mémoire collective, elle exerce une sorte de gravité narrative. Les vies qui lui sont liées sont happées dans son orbite, interprétées à travers son prisme et réduites à de simples prolongements de son histoire. Le naufrage est ainsi devenu, à bien des égards, un mythe moderne : un événement historique transformé en récit symbolique, à travers lequel on interprète des existences bien postérieures.

Pourtant, Melville ne se résume pas à la catastrophe. Elle apprit à piloter des avions à une époque où l’aviation en était encore à ses débuts et demeurait particulièrement dangereuse. Elle conduisait des voitures de sport, fréquentait les milieux mondains et artistiques, et conserva une certaine notoriété qui nuance l’image d’une vie entièrement écrasée par le drame. Les photographies prises plus tard la montrent élégante, sûre d’elle et pleinement engagée dans la vie publique, malgré les épreuves qu’elle avait traversées.

À l’époque, l’aviation et l’automobile étaient associées à la modernité, au glamour et au goût du risque. L’enthousiasme de Melville pour ces deux passions laisse entrevoir une femme attirée par l’expérience plutôt que par le repli sur soi. Il se dessine ainsi le portrait non seulement d’une fille, d’une épouse et d’une mère endeuillée, mais aussi d’une femme restée curieuse, socialement active et déterminée à vivre pleinement.

Les récits publics cherchent souvent à figer les individus dans un rôle, en particulier lorsqu’ils sont liés à un grand événement historique. Pourtant, les personnes concernées continuent de façonner leur existence d’une manière qui déborde ces récits. L’histoire de Melville n’est donc pas seulement celle d’une succession de pertes. C’est aussi celle d’une négociation permanente entre l’expérience intime et les attentes du public, entre une identité héritée et la volonté de tracer sa propre voie.

La vie après la catastrophe

La vie de Melville met aussi en lumière un problème plus général dans notre manière de raconter l’histoire. Les catastrophes ne s’achèvent pas lorsque la crise immédiate prend fin. Elles continuent longtemps à façonner les représentations, les réputations, les identités et les interprétations, parfois sur plusieurs générations. Pourtant, les récits populaires privilégient presque toujours le moment de l’impact plutôt que ses conséquences. Le Titanic est sans cesse reconstruit comme un spectacle (le naufrage, l’héroïsme, les défaillances) tandis que les effets plus discrets et durables passent au second plan.

En privilégiant l’événement plutôt que ce qui lui succède, nous réduisons l’histoire à une succession de moments spectaculaires, au lieu de la considérer comme un processus qui se prolonge dans le temps. La vie de Melville offre un contrepoint à cette vision en déplaçant le regard de la catastrophe elle-même vers ses effets persistants. Pourquoi sommes-nous si enclins à voir, dans une succession de drames, les signes du destin, d’une malédiction ou d’une fatalité ? Et que se passe-t-il lorsque ces schémas narratifs sont plaqués sur des vies bien réelles ?

Dans le cas de Melville Smith, l’idée d’une « malédiction du Titanic » impose une cohérence là où il n’y en a peut-être aucune, condensant des décennies d’existence en un récit unique, simple à comprendre. Ce faisant, elle en vient à présenter le simple fait d’avoir survécu comme une forme de malheur.

Ce processus n’a rien de neutre. Les historiens, les journalistes et les romanciers – dont je fais partie – contribuent à façonner la manière dont les vies sont retenues par la mémoire collective et, parfois, réduites à un récit simplificateur. Cela nous confère une responsabilité éthique : résister à la tentation d’imposer des schémas narratifs qui rendent les existences plus cohérentes ou plus satisfaisantes qu’elles ne l’ont réellement été, et rester attentifs à leurs contradictions, à leur complexité et à leur réalité.

La vie de Melville résiste à ce type de conclusion toute faite. Elle est marquée par l’indépendance, la persévérance et les contradictions, autant de dimensions qui s’accordent mal avec le récit qu’on a voulu lui imposer. Prendre cette réalité au sérieux, ce n’est pas seulement redonner sa place à une figure oubliée, c’est aussi reconnaître les limites des grilles de lecture à travers lesquelles nous cherchons à la comprendre.

L’histoire du naufrage du Titanic se poursuit dans les existences qu’il a façonnées – des vies qui ne peuvent être réduites à cette seule tragédie sans perdre ce qui faisait leur profonde humanité.

The Conversation

Caroline Cauchi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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