19.10.2026 à 16:08
Le pouvoir sans contre-pouvoirs est vulnérable aux insurrections : ce que Montesquieu nous apprend sur l’érosion démocratique
Texte intégral (1588 mots)
L’ESSENTIEL
L’érosion démocratique ne commence pas par la suppression des élections, mais par la fragilisation des institutions qui limitent le pouvoir politique.
Cette intuition, formulée par Montesquieu au XVIIIᵉ siècle, permet de mieux cerner les mécanismes à l’œuvre aujourd’hui.
Pour Montesquieu, sans corps intermédiaires, il ne reste que la « volonté momentanée et capricieuse d’un seul », vulnérable aux insurrections.
Les régimes contemporains peuvent-ils devenir moins démocratiques tout en conservant formellement des élections, des parlements, des tribunaux et une Constitution ? La question peut sembler paradoxale. Elle est pourtant au cœur des analyses contemporaines de l’« érosion démocratique » (Nancy Bermeo, David Waldner et Ellen Lust). Celle-ci ne désigne pas la disparition brutale de la démocratie et sa transformation en autocratie électorale. Elle reflète un processus plus insidieux : l’affaiblissement progressif des institutions qui permettent de contrôler le pouvoir et de contester ses décisions.
Afin de comprendre ce phénomène, il n’est pas inutile de revenir à un auteur qui n’était pourtant pas démocrate au sens contemporain du terme : Montesquieu. Dans l’Esprit des lois, publié en 1748, il développe une théorie de la modération politique qui repose sur une idée fondamentale : pour éviter l’abus, le pouvoir doit se heurter au pouvoir.
« Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser »
La célèbre formule de Montesquieu est souvent associée à la séparation des pouvoirs : il faut organiser les institutions de telle sorte que le pouvoir, qu’il vienne du prince ou du peuple, rencontre des limites effectives.
Dans la monarchie française, qu’il analyse dans l’Esprit des lois, cette fonction est assurée par ce qu’il nomme les « pouvoirs intermédiaires, subordonnés et dépendants ». La noblesse, le clergé, les villes et les corps politiques constituent autant d’instances qui s’interposent entre le prince et les sujets. Même là où le prince demeure la « source du pouvoir politique et civil », son pouvoir ne doit pas s’exercer sans médiation. Montesquieu ne réclame ni suffrage universel ni abolition des privilèges. Ce qui l’intéresse est la fonction d’instances statutairement autonomes, capables de limiter le pouvoir absolu.
Plutôt que de privilégier l’exhortation à la vertu, Montesquieu place donc les « pouvoirs intermédiaires » au cœur de sa théorie pyramidale de la monarchie : ici comme ailleurs, seul le pouvoir peut arrêter le pouvoir. Parce que tout homme qui a du pouvoir tend à en abuser, il convient de prévoir des résistances à l’extension indéfinie de la puissance royale. Ainsi s’explique l’utilité des institutions capables de s’opposer à la volonté de l’exécutif, c’est-à-dire au bon plaisir du roi : la volonté de mettre un frein à la tendance absolutiste justifie une distribution des pouvoirs enracinée au sein d’une structure sociale différenciée.
Les corps intermédiaires constituent de la sorte une fonction vitale dans l’équilibre de l’État moderne. Car dans le régime despotique, le pouvoir reste personnel, non institutionnalisé, non distribué entre forces politico-sociales concurrentes. L’absence d’espace public interdit toute solution négociée des conflits, qui ne peuvent trouver d’issue que dans la révolution ou dans l’usurpation.
A contrario, les parlements des régimes non despotiques jouent un rôle fondamental : ils ne se contentent pas de limiter la volonté royale en l’inscrivant dans la tradition des autres volontés législatrices ; ils sont utiles du point de vue même de la conservation du pouvoir : une puissance éclairée et tempérée doit être plus stable. Les pouvoirs intermédiaires éclairent à la fois le prince et le peuple ; faisant figure de « rempart », ils atténuent les risques de fronde et confortent la loyauté des citoyens. L’argument de l’intérêt éclairé est adressé au prince, tout au long de l’Esprit des lois, contre la tentation despotique : accroître son pouvoir ne sert qu’à le rendre moins sûr.
L’érosion démocratique comme érosion des médiations
Aussi datée puisse-t-elle paraître, l’analyse de Montesquieu éclaire les phénomènes de dé-démocratisation dont sont victimes les États, en Europe, aux Amériques et un peu partout dans le monde. Certes, les démocraties contemporaines ne sont évidemment plus des monarchies reposant sur une société d’ordres. Mais les régimes démocratiques ont, eux aussi, besoin d’institutions et de corps susceptibles d’interposer une distance entre ceux qui gouvernent et ceux qui obéissent : parlements, juridictions indépendantes, collectivités territoriales, autorités autonomes, médias, syndicats, associations, universités ou autres organisations de la société civile. Ces institutions n’ont pas toutes la même fonction et ne sont pas toutes des « pouvoirs intermédiaires » au sens précis de Montesquieu. Mais elles assument, dans des contextes différents, une fonction comparable en empêchant que la puissance politique se concentre et s’exerce de manière arbitraire.
Disciple de Montesquieu, Tocqueville a notamment montré à quel point le « dogme de la souveraineté du peuple » devait s’accompagner, dans les siècles démocratiques, de la puissance des associations qui ancrent la décentralisation. Pour que les individus ne sombrent pas dans la servitude, il est indispensable qu’ils puissent trouver dans les associations politiques et civiles, autant que dans la liberté de la presse, l’occasion de contrer la tyrannie de la majorité. Analogue aux aristocrates de l’Ancien Régime, les associations jouent le rôle des pouvoirs intermédiaires là où règne l’égalité des conditions.
À l’aune de ces analyses, l’érosion démocratique peut alors être comprise comme l’exténuation progressive des médiations qui limitent le pouvoir et animent les délibérations dans l’espace public. Un gouvernement peut être élu démocratiquement et, une fois au pouvoir, réduire l’autonomie du Parlement, affaiblir l’indépendance de la justice, monopoliser les nominations administratives, restreindre l’autonomie des collectivités, délégitimer les médias critiques, porter atteinte à la liberté académique ou exercer une pression croissante sur les associations. Dans cet esprit, les institutions ne disparaissent pas nécessairement ; entravées ou mises au pas, elles perdent leur indépendance, s’exténuent, s’autocensurent et cessent progressivement de jouer leur fonction de frein.
Retrouver les « canaux » et les digues
Aussi faut-il reconnaître l’importance cruciale des corps intermédiaires, comme les syndicats, les universités, les associations d’usagers, les organisations non gouvernementales environnementales, etc. S’ils peuvent ralentir l’action du politique, compliquer ses décisions, l’obliger à négocier et à écouter, au lieu de simplement vouloir, ces pouvoirs servent également de rempart contre la colère des citoyens. Le ralentissement associé à la délibération démocratique n’est pas un dysfonctionnement de ce régime, mais l’une des conditions de sa stabilité. Les contre-pouvoirs ne doivent pas apparaître comme de simples obstacles à l’efficacité de l’action publique : un parlement qui contrôle, un juge qui censure, une collectivité qui résiste, un média qui enquête, un universitaire qui critique, une association qui conteste ne sont pas seulement des obstacles, mais de véritables adjuvants, qui bloquent les tentations despotiques.
Sans doute les « canaux » invoqués par Montesquieu ont-ils changé de forme. Les corps intermédiaires de l’Ancien Régime ont laissé place à des institutions démocratiques et à des contre-pouvoirs divers, vecteurs dans le meilleur des cas de liberté, d’égalité et de fraternité. Mais leur fonction fondamentale demeure : empêcher que la puissance politique ne coule directement d’une volonté vers l’obéissance.
En France, il revient à la IIIᵉ République d’avoir instauré la liberté associative par la loi du 1er juillet 1901, « sans autorisation ni déclaration préalable », après avoir proclamé la liberté syndicale en 1884, alors que les empires de Napoléon Ier et de Napoléon III l’avaient malmenée et que Vichy s’y attaquera sans merci.
L’érosion démocratique commence précisément lorsque ces canaux s’embolisent, lorsque les digues cèdent et lorsque le pouvoir n’a plus face à lui que des individus isolés. Alors, selon la formule de Montesquieu, il ne reste bientôt plus que la « volonté momentanée et capricieuse d’un seul », vulnérable aux insurrections.
Céline Spector est membre du Conseil scientifique de l'UEF France (Union des fédéralistes européens). Elle a reçu des financements pour des projets de recherche à Sorbonne Université au titre de l'Initiative Europe.
19.10.2026 à 16:07
Une loi suffira-t-elle contre les violences sexistes et sexuelles ?
Texte intégral (1839 mots)
L’ESSENTIEL
Le 13 octobre, l’Assemblée nationale a voté une loi « intégrale » pour lutter contre les violences sexuelles et sexistes (VSS) faites aux femmes et aux enfants.
La loi, essentiellement répressive, propose des pistes intéressantes pour la prévention des violences et l’accompagnement des victimes. Mais la création d’un nouveau juge pourrait désorganiser les juridictions.
Aucune garantie de financement n’est prévue à ce stade. Or, des recrutements de magistrats et de policiers sont indispensables pour progresser contre les VSS.
Le 13 octobre 2026, l’Assemblée nationale a adopté à une très large majorité la proposition de loi ambitionnant d’apporter « une réponse intégrale au phénomène des violences sexuelles et sexistes contre les femmes et les enfants ». Mise à l’ordre du jour et examinée en réaction à la médiatisation de la tragédie du viol et du meurtre d’une adolescente dans le Gers, cette nouvelle loi est elle vraiment de nature à modifier significativement la prise en compte par les pouvoirs publics de ces formes de violence particulièrement graves mais aussi particulièrement ancrées dans la société ? La question se pose d’autant plus que, depuis plus de quarante-cinq ans et suivant un rythme toujours plus soutenu, le législateur n’a cessé d’adopter de nouveaux textes répressifs supposés endiguer le phénomène.
Se voulant particulièrement complète et ambitieuse, la loi dite « intégrale » est présentée par ses promoteurs comme de nature à enfin changer la donne. Pourtant, l’analyse rigoureuse de ses dispositions montre qu’elle s’inscrit globalement dans le sillage de ses prédécesseuses, ne modifiant qu’à la marge l’économie générale de l’action des pouvoirs publics face aux violences sexuelles et sexistes. Certes, cette proposition de loi comporte plusieurs dispositions visant à généraliser et rendre obligatoire, dans l’espace éducatif et dans le monde du travail, des dispositifs de sensibilisation, de prévention et de détection des violences sexuelles et sexistes. Il s’agit là d’une évolution notable, qui semble vouloir faire du « dépistage » précoce de ce type de faits une priorité de l’action publique. De la même façon, la proposition prévoit de mettre en place un véritable parcours de soins pour les personnes victimes.
Il n’en demeure pas moins que les deux tiers du texte sont relatifs à des mesures répressives, qu’il s’agisse de la création de nouvelles infractions, de l’aggravation des sanctions encourues ou de la modification de la procédure pénale applicable. Or la persistance de l’hégémonie de l’approche pénale ne laisse pas d’interroger : accroître sans fin l’arsenal répressif, n’est-ce pas anticiper la persistance du phénomène qu’on prétend endiguer ? L’opinion suivant laquelle une telle surenchère aurait un effet dissuasif ne résiste en effet pas une seconde à l’analyse. Aucune étude scientifique n’a jamais objectivé le moindre lien entre sévérité de la sanction et passage à l’acte, et il suffit pour s’en convaincre de constater que l’aggravation continue de la répression qu’on observe depuis au moins la loi n° 89-487 du 10 juillet 1989 « relative à la prévention des mauvais traitements à l’égard des mineurs et à la protection de l’enfance » n’a manifestement eu aucun effet sur le caractère systémique de ces violences. Pire, on observe que la multiplication des infractions et le développement d’un véritable productivisme répressif au sein des juridictions est de nature à affecter leur capacité à traiter comme il se doit les affaires les plus graves.
Par ailleurs, la proposition de loi « intégrale » semble méconnaître la façon dont sont aujourd’hui traitées ce type de violences au sein des juridictions et, plus grave, les dispositifs existant pour assurer une véritable protection aux victimes. En présentant comme une solution évidente la création d’un « juge des violences sexuelles et intrafamiliales » au sein de chaque tribunal judiciaire, le législateur oublie que ces juridictions comptent d’ores et déjà, et de longue date, des magistrats spécialisés dans ce type de contentieux. Des magistrats auxquels il a d’ailleurs imposé tout récemment une obligation de formation spécifique en la matière. Des juges civils qui, parallèlement à l’accroissement considérable de la répression pénale, tentent d’offrir une protection concrète et effective aux personnes victimes.
Il s’agit d’abord du juge aux affaires familiales. Parce qu’il est appelé à statuer sur l’ensemble des conflits personnels qui peuvent naître au sein du couple ou de la famille, ce magistrat est en première ligne pour intervenir en cas de suspicion de violences, sans avoir à attendre une hypothétique plainte pénale. Plutôt que de concurrencer son office par l’intervention d’un nouveau juge spécialisé au champ de compétence mal défini, pourquoi ne pas tout simplement renforcer les prérogatives du juge aux affaires familiales ? En 2010, s’inspirant du modèle espagnol, le législateur a introduit en droit français le mécanisme de l’ordonnance de protection, permettant au juge aux affaires familiales de prescrire dans l’urgence un certain nombre de mesures provisoires visant à faire cesser les violences ou à éviter leur répétition (interdiction d’entrer en contact, injonction de quitter le domicile familial…). Si la proposition de loi « intégrale » prévoit d’étendre encore le nombre de mesures pouvant être prononcées, des évolutions sont encore nécessaires pour lui permettre d’intervenir en amont de la survenue des violences, dès lors qu’un danger est suffisamment objectivé. Au-delà, la justice familiale a surtout besoin de moyens pour intervenir dans des délais raisonnables et pour que ses décisions soient effectivement appliquées.
Le constat est le même pour l’autre juge spécialisé dans le traitement des violences qu’est le juge des enfants. Depuis 1958, ce magistrat est chargé de prendre les mesures de protection qui s’imposent (suivi éducatif, placement…) pour mettre fin à tout « danger » menaçant « la santé, la sécurité ou la moralité d’un mineur non émancipé ». Un danger pouvant se caractériser par des violences mais aussi par des comportements susceptibles d’y conduire (alcoolisme, conflit aigu au sein du couple parental…). Contrairement aux autorités répressives, le juge des enfants peut ainsi intervenir avant même la commission des faits les plus graves. Son action est donc potentiellement, et de loin, la plus efficace qui puisse être menée pour lutter contre la maltraitance infantile. Si elle est aujourd’hui entravée, ce n’est pas en raison d’un obstacle juridique, mais là encore d’une pénurie généralisée de moyens frappant les juridictions et plus encore les services éducatifs.
Renforcer la lutte contre les violences suppose ainsi, d’abord et avant tout, le renforcement des moyens qui lui sont affectés. Pourtant, la proposition de loi « intégrale » n’est assortie d’aucune étude d’impact permettant de chiffrer les ressources budgétaires supplémentaires qu’impliquent les réformes proposées. Et ce alors même que le budget de la justice française demeure [inférieur à la médiane européenne], que la police judiciaire est en crise et que les enquêteurs croulent sous les procédures et que la psychiatrie et plus encore la pédopsychiatrie sont en déshérence.
Le Parlement ne dispose aujourd’hui d’aucune garantie que les moyens nécessaires seront effectivement débloqués. Certes, le texte comporte l’objectif d’affecter à la lutte contre les violences sexuelles et sexistes 3 milliards d’euros par an. Mais en dehors de l’examen de la loi de finances, toute proposition de loi instituant de nouvelles dépenses à la charge de l’État est inconstitutionnelle. Et le gouvernement, seul habilité à proposer une telle programmation budgétaire, ne s’est engagé qu’à évaluer les besoins. Le risque est donc grand d’assister à l’adoption de dispositifs inapplicables faute de moyen et qui, ajoutant à la charge de travail de personnels déjà exsangues, entravent encore un peu plus leurs capacités d’action. La seule façon d’éviter un tel scénario est de subordonner l’entrée en vigueur des nouvelles dispositions à l’octroi préalable des moyens nécessaires – ce que le texte ne prévoit pas.
Au final, laissant le répressif au cœur de l’action des pouvoirs publics et prenant le risque d’une réforme sans moyens supplémentaires, la proposition de loi « intégrale » échoue à s’émanciper vraiment d’une forme de pensée magique où la simple promulgation d’un nouveau texte – et en particulier d’une loi pénale – est réputée suffire, au moins partiellement, à mettre fin au phénomène réprouvé. Elle échoue également à poser les jalons d’une véritable justice de protection, dont le besoin n’a pourtant jamais été aussi criant.
Vincent Sizaire est magistrat.
19.10.2026 à 16:06
À Okinawa, deux quotidiens locaux au cœur de la contestation de la présence des bases américaines
Texte intégral (2799 mots)
L’ESSENTIEL
À Okinawa, au Japon, les deux grands quotidiens locaux se distinguent des médias nationaux par leur couverture critique de la présence militaire états-unienne.
La presse locale contribue aux mobilisations contre les bases militaires, en fédérant des revendications diverses et en faisant émerger une conscience collective propre à l’archipel.
Les deux journaux entretiennent une mémoire singulière de la guerre, qui relie les violences de l’armée impériale japonaise à celles des militaires américains et contraste avec le récit national dominant.
Alors que la présence américaine dans l’archipel japonais s’est peu à peu effacée de l’espace public à partir des années 1960, l’archipel d’Okinawa, dont la rétrocession aux autorités japonaises ne date que de 1972, se trouve dans une situation particulière. Son territoire accueille près de 70 % des bases stationnées au Japon, ainsi que leurs 30 000 soldats.
Cette région où vivent environ 1,2 % des quelque 123 millions de Japonais, périphérique du point de vue de Tokyo, mais centrale dans l’espace stratégique est-asiatique, a récemment été au cœur de deux événements importants : l’élection, en septembre dernier, d’un conservateur soutenu par la première ministre Takaichi Sanae au poste de gouverneur du département ; et l’arrestation, au début du mois d’octobre, d’un militaire américain stationné dans l’une des nombreuses bases de l’île principale, soupçonné du meurtre d’une habitante de la région.
Ces deux événements illustrent les tensions entre les objectifs stratégiques du gouvernement japonais et les préoccupations de la population locale. Ils mettent également en lumière les différences de traitement de l’actualité entre les médias nationaux, principalement basés à Tokyo, et la presse d’Okinawa. Ces divergences, qui font depuis longtemps l’objet de débats, interrogent la place accordée aux préoccupations des habitants de l’archipel dans l’espace médiatique japonais. Pour mieux les comprendre, il convient de revenir sur l’histoire et les particularités de la presse locale.
Une histoire singulière
Avec le département de Fukushima, Okinawa est l’un des deux seuls départements japonais à être couvert par deux quotidiens.
L’apparition de la presse écrite à Okinawa est indissociable de l’histoire des relations entre cette région périphérique et le pouvoir central japonais. En effet, avant son rattachement à l’empire japonais en 1879, le royaume des Ryūkyū restait un territoire indépendant du reste de l’archipel. Il était proche du fief japonais de Satsuma, tout en continuant de payer un tribut à la Chine des Qing.
La fondation du Ryūkyū Shinpō remonte à 1893, à une époque où la presse est envisagée comme un instrument d’intégration du nouveau département à l’ensemble national.
Le second grand quotidien local, l’Okinawa Times, est fondé en 1948. Il présente ainsi la particularité d’être né après la Seconde Guerre mondiale, contrairement à la plupart des grands journaux japonais contemporains, dont les origines remontent à l’avant-guerre. Aujourd’hui, à l’instar de son aîné, le Ryūkyū Shinpō, l’Okinawa Times défend une ligne éditoriale pacifiste et critique à l’égard de la présence militaire américaine dans l’archipel. Depuis sa création, le journal s’est notamment illustré par de nombreux scoops révélant les conséquences néfastes des activités militaires sur la population locale.
Quand le fossé se creuse entre médias locaux et nationaux
Jusqu’au milieu des années 1960, la presse locale fait l’objet d’une censure stricte de la part de l’administration militaire américaine. Selon Gushiken Katsuya, ancien journaliste de la chaîne de télévision locale Ryūkyū Asahi Broadcasting, cette expérience reste profondément ancrée dans la mémoire collective des journalistes d’Okinawa. Leur situation contraste avec celle des médias de Tokyo, libérés plus tôt de cette contrainte avec la fin de la censure institutionnelle imposée par les forces d’occupation.
Aujourd’hui, les deux grands quotidiens du département, bien que concurrents dans leur couverture de l’actualité locale, partagent une même ligne éditoriale critique à l’égard de la présence militaire américaine et accordent une place centrale à la surveillance des activités des bases. La couverture régulière des nuisances subies par la population, en particulier des violences commises par des militaires américains, fait ainsi partie intégrante de la culture journalistique d’Okinawa.
L’éloignement géographique des bases américaines et leur concentration à Okinawa constituent l’une des explications des différences de traitement de l’actualité entre la presse locale et les médias nationaux. Des événements qui font la une des journaux d’Okinawa ne figurent parfois qu’en troisième ou quatrième position dans les journaux télévisés nationaux, quand ils ne sont pas tout simplement ignorés. Du côté des médias de Tokyo, la disparition progressive des bases américaines du Japon métropolitain a contribué à faire de la présence militaire américaine un sujet plus lointain.
La distance géographique n’explique toutefois pas tout. Gushiken Katsuya souligne notamment que, au cours des années 2010, les tensions croissantes entre le gouvernement d’Abe Shinzō et les médias libéraux ont conduit certains de ceux-ci à accorder davantage d’attention aux revendications des habitants d’Okinawa. Pour autant, alors que les difficultés quotidiennes engendrées par la présence des bases militaires font partie de l’actualité régulièrement couverte par les médias locaux, les grands médias nationaux tendent à ne s’intéresser à la situation des habitants qu’à l’occasion d’événements particulièrement marquants, tels que des accidents ou des actes de violence ayant fait des victimes.
La presse locale, moteur des mobilisations « anti-base »
La presse d’Okinawa ne se contente pas d’informer la population sur les problèmes posés par les bases américaines. Le politiste Yamakoshi Shūzō s’est intéressé au rôle que jouent les deux grands quotidiens locaux dans le mouvement social d’opposition aux bases militaires depuis les années 1970. Il rappelle que le sentiment d’opposition aux bases a connu d’importantes variations au fil du temps et que les intérêts de la population sont loin d’être homogènes. Lorsque survient une affaire particulièrement grave comme le meurtre d’un habitant d’Okinawa par un militaire américain, la presse locale joue alors un rôle important dans la mobilisation d’une large partie de la population.
Le chercheur met en évidence ce phénomène à partir du cas du viol par trois GI’s d’une fillette de 12 ans en 1995, événement à l’origine du plus important mouvement de contestation qu’ait connu l’île depuis sa rétrocession au Japon en 1972. Son analyse montre comment les éditoriaux publiés par les deux quotidiens évoluent progressivement, passant de la dénonciation du crime commis par les militaires américains à une critique plus générale de la présence militaire américaine à Okinawa, puis à une remise en question des relations entre le Japon et les États-Unis, pour finalement déboucher sur une réflexion plus large sur les relations historiques entre Okinawa et le Japon.
En agrégeant des revendications diverses, l’Okinawa Times et le Ryūkyū Shinpō jouent un rôle central dans l’émergence d’une conscience collective fondée sur le sentiment d’un destin commun partagé par l’ensemble des habitants d’Okinawa. Ils contribuent à la construction d’un « nous », en donnant une expression commune aux préoccupations d’une population aux intérêts pourtant hétérogènes. C’est en ce sens que les deux quotidiens ne se contentent donc pas de rendre compte de la contestation, mais participent activement à sa construction.
Le rôle de la presse dans la transmission de la mémoire de la guerre
Au-delà de la partie visible des réactions médiatique aux diverses formes de violence qui touchent régulièrement Okinawa, le rôle de la presse est également celui de vecteur de transmission de la mémoire de la guerre. Ōishi Yutaka, professeur à l’Université de Keiō, s’est intéressé aux différences de traitement de la mémoire qui persistent aujourd’hui entre la presse nationale et les quotidiens d’Okinawa, en partant du cas des commémorations du « jour du souvenir » (irei no hi) organisé le 23 juin de chaque année depuis 1965.
Contrairement au 15 août, célébré au Japon métropolitain comme une date marquant la scission entre la guerre et l’après-guerre, le 23 juin, jour de commémoration de la bataille d’Okinawa, ne symbolise pas une rupture aussi nette. D’une part, parce qu’Okinawa est restée sous occupation américaine bien plus longtemps que le reste du Japon, mais aussi parce que la présence des bases militaires américaines s’inscrit dans la continuité de celle de l’armée impériale japonaise, stationnée sur l’île jusqu’à l’été 1945.
À travers leurs séries d’articles et leurs éditoriaux, l’Okinawa Times et le Ryūkyū Shinpō rappellent les liens qui unissent la bataille d’Okinawa, les violences commises par l’armée japonaise pendant la guerre et celles perpétrées par les militaires américains après 1945. Ils soulignent également la contradiction entre les principes pacifistes inscrits dans la Constitution japonaise de 1946 et le poids de la présence militaire américaine supporté par Okinawa, qui contribue à rendre possible le maintien de ces principes à l’échelle nationale.
Ce travail de mémoire contraste avec le récit historique dominant dans les médias nationaux. Dans ces derniers, la guerre est principalement présentée comme un événement du passé dont le Japon aurait été la victime, notamment à travers la place centrale accordée aux bombardements atomiques dans les commémorations. La question des bases américaines est, quant à elle, essentiellement abordée sous l’angle de la sécurité nationale. À Okinawa, en revanche, la distinction entre la guerre et l’après-guerre est beaucoup moins nette : l’archipel apparaît comme une double victime, à la fois des États-Unis et du Japon. Selon le politiste, ces divergences se sont accentuées au fil du temps, donnant lieu à deux trajectoires mémorielles qui n’ont cessé de s’éloigner.
La singularité de la presse d’Okinawa ne tient donc pas seulement à sa couverture de la présence militaire américaine. En participant aux mobilisations collectives et à la transmission d’une mémoire historique propre à l’archipel, les deux grands quotidiens locaux contribuent à faire entendre les préoccupations d’une population dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec les priorités nationales.
César Castellvi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.