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15.10.2026 à 10:56

Entre lumière et ténèbres, comment la profondeur et l’alternance jour nuit organisent la vie dans l’océan

Laureline Dalaut, Post-doctorante en écologie marine, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Les proies reviennent en surface la nuit pour se nourrir, souvent au risque d’être mangées par leurs prédateurs. Une organisation fragile que le changement climatique chamboule.
Texte intégral (1767 mots)

L’ESSENTIEL

  • La profondeur façonne les conditions de vie dans l’océan. De la surface aux abysses, il existe plusieurs étages, auxquels se sont adaptées toutes sortes d’espèces.

  • Mais la profondeur influence aussi les relations entre prédateurs et proies : ces dernières reviennent en surface la nuit pour se nourrir de plancton, souvent au risque d’être elles-mêmes mangées.

  • Le changement climatique menace désormais cet équilibre fragile, en dégradant les habitats des espèces et en modifiant leurs comportements alimentaires.


Dans l’océan, des organismes remontent chaque nuit des profondeurs pour se nourrir en surface. Ce phénomène, loin d’être exceptionnel, concerne des millions d’animaux marins, qui effectuent ce voyage quotidiennement.

Pour comprendre le fonctionnement des écosystèmes marins, il faut donc cesser d’imaginer l’océan comme une simple étendue horizontale : c’est aussi un monde vertical, organisé par la lumière, la température, l’oxygène et la disponibilité de la nourriture, autant de conditions essentielles à leur survie.

Cette organisation verticale a une conséquence importante : elle structure les interactions entre les espèces. Ainsi, deux espèces peuvent vivre la plupart du temps à des profondeurs différentes, mais se retrouver dans le même environnement quelques heures par jour, le temps que l’une puisse manger l’autre.

Les migrations verticales modifient ainsi non seulement la position des individus, mais aussi les possibilités de rencontre entre prédateurs et proies, influençant toute la chaîne alimentaire. Connaître uniquement la répartition horizontale des espèces ne suffit donc pas : il faut également savoir à quelle profondeur et à quel moment elles se trouvent.

Mes travaux de thèse, consacrés à l’étude de ces écosystèmes, ont récemment abouti à la publication d’un article de recherche.

L’océan, du premier au dernier étage

Commençons par décrire l’organisation de l’océan en étages.

  • Les 200 premiers mètres de profondeur constituent la zone éclairée, appelée « zone épipélagique ». La lumière y permet notamment la production primaire, c’est-à-dire la production de matière organique par photosynthèse, alimentant ainsi une grande partie des réseaux trophiques marins, soit l’ensemble des chaînes alimentaires entre les êtres vivants d’un écosystème.

  • Sous la zone épipélagique, on retrouve la zone mésopélagique, parfois appelée « zone crépusculaire », qui peut atteindre environ 1 000 mètres de profondeur. La lumière y devient progressivement plus faible jusqu’à presque disparaître.

  • Plus bas se situent ensuite les zones bathypélagique (de 1 000 à 4 000 mètres de profondeur), abyssopélagique (4 000 à 6 000 mètres) puis hadopélagique (au-delà de 6 000 mètres, pour les fosses océaniques les plus profondes).

Mais la lumière n’est pas le seul facteur à considérablement varier avec la profondeur. C’est également le cas de la température, de la disponibilité en oxygène et des ressources en nourriture.

Ces différences créent des habitats distincts au sein d’un même océan. Ainsi, deux espèces présentes dans la même zone géographique peuvent vivre dans des mondes très différents, simplement parce qu’elles n’occupent pas la même profondeur.


À lire aussi : À plus de 1 000 mètres sous l’eau, des observatoires pour étudier la richesse de l’océan profond


La surface, une zone de nourrissage à haut risque

La nourriture est généralement plus abondante dans les eaux proches de la surface. C’est là que se concentre une grande partie du plancton, qui constitue la base de la chaîne alimentaire.

Toutefois, cette zone éclairée expose fortement les proies à leurs prédateurs, qui chassent à vue. Pour une proie, rester près de la surface permet donc de se nourrir, mais fait courir aussi davantage le risque d’être mangée.

Descendre dans les profondeurs peut alors constituer une stratégie de survie, en permettant de se cacher des prédateurs grâce à l’obscurité. Cette stratégie implique toutefois de se déplacer sur plusieurs centaines de mètres, là où les ressources alimentaires sont moins abondantes. Choisir la profondeur adéquate devient ainsi un compromis permanent entre se nourrir et se protéger des prédateurs.

Ce compromis explique l’un des phénomènes les plus spectaculaires de l’océan : les migrations verticales quotidiennes, durant lesquelles des organismes marins remontent à la surface au crépuscule pour se nourrir, puis retournent se réfugier en profondeur au lever du jour.

Un gigantesque ascenseur biologique

Ces déplacements concernent non seulement le zooplancton (qui se nourrit de phytoplancton), mais aussi des poissons, comme plusieurs espèces de la famille des poissons-lanternes. À l’inverse, certains prédateurs vivant principalement près de la surface peuvent plonger plusieurs centaines de mètres dans les profondeurs pendant la journée pour y rechercher leurs proies, comme le cachalot ou l’espadon.

Pour autant, toutes les espèces ne changent pas forcément de couche de profondeur au cours de leur vie. Certaines espèces vivent uniquement dans les eaux de surface. C’est notamment le cas des sardines. D’autres vivent au contraire en permanence dans les eaux profondes, comme le cyclothone.

(a) Poissons-lanternes Myctophum Punctatum, (b) Espadon épé Xiphias gladius, (c) Cyclothone Microdon var. Pallida, (d) Sardine pilchard. Illustrations issues (a,c) des Résultats des campagnes scientifiques accomplies sur son yacht (1889-1949) par Albert Iᵉʳ, prince souverain de Monaco, (b) du Règne animal (1836), de Georges Cuvier, (d) de The Natural History of British Fishes (1802), d’Edward Donovan. Fourni par l'auteur

L’ensemble forme une véritable circulation biologique entre la surface et les profondeurs, où chaque espèce possède sa propre stratégie. Ce phénomène est si important qu’il constitue l’une des plus grandes migrations animales quotidiennes de la planète.


À lire aussi : Vaut-il mieux manger de petits poissons ou de grands poissons ?


L’ombre du changement climatique

Cette question prend une importance particulière dans un contexte de changement climatique. En effet, ce phénomène ne modifie pas uniquement la température de surface des océans, il peut également affecter la structure verticale de la colonne d’eau, la disponibilité en oxygène et la production biologique.

Il en résulte des modifications des habitats et du comportement des organismes marins. Les changements de profondeur que cela pourrait entraîner chez les organismes peuvent ainsi modifier la chaîne alimentaire et bouleverser entièrement les écosystèmes.

Finale régionale Occitanie-Est « Ma thèse en 180 secondes », édition 2025, Laureline Dalaut.

Pour anticiper la réponse des écosystèmes marins au changement climatique, il faut donc apprendre à regarder l’océan non plus seulement comme une carte, mais comme un monde en trois dimensions, afin de mieux comprendre comment la faune marine s’y déplace et interagit.

Or, la dimension verticale reste difficile à observer. Si les satellites permettent de mieux comprendre la surface de l’océan, les campagnes océanographiques et les instruments autonomes permettent d’explorer les profondeurs. Ces dernières données sont toutefois encore très localisées, et les profondeurs restent largement méconnues.


À lire aussi : Marie Tharp, la cartographe qui a changé la face des fonds marins


The Conversation

Laureline Dalaut ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

15.10.2026 à 08:12

Menopause is a biological transition that’s become a lucrative consumer business

Jennifer Takhar, Associate Professor of Consumer Culture, SKEMA Business School
Anna Schneider-Kamp, Associate Professor, SDU Business School, University of Southern Denmark
While menopause media coverage helps to bust taboos, it also fosters a lucrative, social media and business-driven market that takes advantage of woman’s need for support.
Texte intégral (2085 mots)

KEY TAKEAWAYS

  • Increasing media attention on menopause is helping to mitigate taboos and promote support for women going through the change.

  • Food supplements, books, coaching… menopause is also becoming a lucrative market driven by actors who are influencing the way the menopausal transition is perceived.

  • Social media, a space where women share their experiences and offer advice, is amplifying this phenomenon.


Long relegated to the private sphere,Menopause is now the focus of unprecedented attention both in the media and commercially with a market value of 535 billion euros (600 billion US dollars). The amount of books, podcasts, documentaries, digital applications, food supplements and coaching programs is multiplying to support women in this stage of life. What was once a taboo subject has become a booming economic sector.

This evolution constitutes an important step forward: people are talking more about menopause, it is better understood and is gradually being recognised as a public health issue. But this visibility is also accompanied by bold marketing. As the topic enters the public arena, it also becomes a niche market opportunity.

This transformation raises a question at the heart of the analysis in All Change! Marketing and Consuming the Menopause Transition: does it genuinely meet women’s needs, or does it help create a new market built on their concerns, symptoms and desire for wellbeing?

Commercialisation that shapes perceptions of menopause

The book conceptualises the emergence of menopause as a consumer market in its own right. This niche market is characterised by growing “climacteric market awareness” and by the gradual transformation of menopause into a space for commercial gain, bodily intervention and self-optimisation. (Note of the editor: The philosopher Gloria Origgi explains that “climacteric” may derive from the Greek word “klimax”, meaning step or rung. At least since the time of Pythagoras, the term referred to one of the “critical ages of life” marked by vulnerability.)

Extending this perspective, a study shows that “menopause markets” (menomarkets) do not merely respond to pre-existing needs: they actively help shape how menopause is understood, experienced and managed, particularly by influencing what is defined as a menopausal problem and which forms of knowledge, care and consumption are regarded as appropriate.

Taken together, these perspectives invite us to understand commodification not merely as the commercial expansion of menopause-related products and services, but as a process through which markets help produce the meanings, needs and subjectivities associated with menopause.

A rapidly expanding new market

Economic interest in menopause is partly explained by demographic changes. Women are living longer and now spend several decades in the postmenopausal stage. According to some estimates, more than one billion women worldwide will be menopausal by 2030.

In response to this reality, companies have identified a long-neglected consumer segment.

Today, the menopause industry includes dietary supplements, cosmetics, clothing designed to alleviate the discomfort of hot flushes, tracking apps and wellness retreats, even though many of these products or supposed “solutions” have not been shown to be effective.

It is important not to conflate these products with menopausal hormone therapy. This treatment is available by prescription and administered under the supervision of a gynaecologist. Long controversial, in France, as in many other countries, it is strictly regulated.

This increase is changing how menopause is represented. It is no longer portrayed simply as a phase of ageing, but as a period requiring specific solutions, support and products. Brands present it as a challenge to be managed via appropriate consumer choices.

The rise of the ‘responsible consumer’

At the heart of this evolution is the emerging figure of the “responsible consumer”. Women are encouraged to take an active role in their health by seeking information, monitoring their symptoms and choosing products supposedly intended to improve their quality of life.

This approach reflects a broader trend: personal responsibility for our individual health. Everyone is encouraged to take charge of their wellbeing through appropriate behaviours and informed choices. If we apply this logic to menopause, this makes women the managers of their hormonal transition. They are urged to seek information, change their eating habits, increase their physical activity or invest in solutions presented as innovative.

This emphasis on responsibility can foster autonomy and a better understanding of the body. However, it also carries risks: by focusing on individual choices, it tends to shift attention away from collective responsibilities and towards personal ones.

The role of the media and social networks

Menopause owes much of its current visibility to the media and social networks. Public figures, journalists and healthcare professionals have helped bring the issue out in the open.

In the United Kingdom, documentaries by Kate Muir featuring Davina McCall have played an important role.

By giving a voice to women experiencing sometimes debilitating symptoms, they have raised public awareness of a reality that had long been overlooked. Similar action in France includes a 2024 opinion piece signed by several political and cultural figures. A parliamentary report was even submitted to the French government in 2025.

Social networks have amplified this movement. Thousands of women use them to share their experiences, exchange advice and recommend solutions, thereby helping to reduce the sense of isolation associated with menopause.

Discussion spaces and communities centred on menopause are developing across social networks. They are organised around hashtags such as #Midlifewomen, #PerimenopauseProblems, #Breakthemenopausetaboo and #MyHormonesAreDrunk, among others.

However, these spaces have also become prime channels for marketing strategies. Influencers, coaches and companies promote their products there to a receptive audience. The boundary between information, personal testimony and advertising can therefore become difficult to distinguish.

A need for support that fuels commerce

Raising awareness of menopause responds to a genuine need for information. Yet it has also created favourable conditions for rapid commercial expansion.

Many companies now offer products aimed at menopausal women. Some address genuine needs and are supported by solid scientific evidence; others rely mainly on promises of wellbeing or marketing claims that are difficult to verify.

This situation has given rise to the notion of a “menopause industrial complex”: a network of economic actors seeking to profit from this growing market. The problem is not the existence of commercial solutions; some innovations can improve women’s quality of life. The central issue is the scientific validity of the claims being made.

When products are presented as capable of relieving symptoms without sufficient evidence,the risk of misinformation increases. The growth of the dietary supplement market illustrates the increasing commodification of menopause. Even though evidence of effectiveness remains limited, a study identified no fewer than 201 products on the UK market in 2026, with widely varying formulations and prices.

Vulnerable consumers exploited by marketing

Women experiencing menopause may be particularly vulnerable. Sleep problems, anxiety, hormonal changes or difficulties at work can lead them to actively seek solutions.

This vulnerability can be exploited by certain marketing strategies. When symptoms are difficult, a promise of rapid or natural relief may appear particularly attractive. Incidentally not all women have the same ability to assess the claims presented to them. Medical knowledge, access to care and financial resources vary greatly between individuals.

Social inequalities therefore play a major role. Women with higher incomes have greater access to specialist medical consultations or expensive products, whereas those with fewer resources face more barriers to obtaining appropriate care.

Why regulation is necessary

It is important to highlight the more absurd forms of commodification. In the United Kingdom, for example, some advertisements go so far as promoting chocolates that supposedly relieve menopause symptoms.

As the menopause market expands, regulation is becoming essential. Consumers must be able to distinguish information grounded in scientific evidence from purely commercial claims.

Health authorities have an important role to play in monitoring the claims made by companies. Healthcare professionals also bear significant responsibility for helping women make informed decisions without relying solely on commercial messaging.

Beyond the market

The challenge, therefore, is to strike a balance between innovation, information and consumer protection. Menopause deserves to be addressed as an issue of health, equality and social justice, not merely as a market to be conquered.

Ultimately, breaking the silence around menopause represents major progress.

However, care must be taken to ensure that this visibility benefits women themselves above all, rather than serving commercial interests alone.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

14.10.2026 à 17:28

Comment les travaux des Nobel d’économie 2026 ont transformé notre façon de lutter contre les crises

Conor O'Kane, Senior Lecturer in Economics, Bournemouth University
Le prix Nobel d’économie 2026 récompense Robert Hall et Michael Woodford pour leurs travaux sur les anticipations économiques. Leurs recherches ont transformé les politiques des banques centrales même si leur efficacité continue de faire débat.
Texte intégral (1842 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le prix Nobel d’économie 2026 récompense Robert Hall et Michael Woodford pour leurs travaux sur la stabilisation des économies.

  • Leurs modèles montrent comment les anticipations des ménages et des entreprises influencent la consommation et l’inflation.

  • Leurs recherches ont transformé la communication des banques centrales, mais l’efficacité de cette approche reste débattue.


L’Académie royale des sciences de Suède a décerné cette année le prix Nobel d’économie aux Américains Robert E. Hall et Michael Woodford. Ils sont récompensés pour avoir développé des modèles macroéconomiques qui ont contribué à réduire la durée et la gravité des périodes de récession économique.

Selon l’Académie, leurs travaux de modélisation macroéconomique ont fourni aux responsables des politiques économiques de nouveaux outils pour atténuer les fluctuations de l’activité économique. Ils ont ainsi permis non seulement de limiter la gravité des récessions, mais aussi de tempérer les effets potentiellement néfastes des périodes de forte croissance.

Les économies connaissent des cycles alternant périodes de récession et de croissance, et les économistes cherchent depuis longtemps à en atténuer les fluctuations. Il y a plus d’un siècle, l’économiste britannique John Maynard Keynes a élaboré une approche de la gestion de l’économie qui allait prendre le nom de keynésianisme.

Auparavant, la doctrine classique du « laissez-faire » dominait. Selon cette conception, en période de récession, les marchés finiraient par retrouver spontanément leur équilibre et l’économie repartirait. Toute tentative des pouvoirs publics d’intervenir directement dans l’économie serait inefficace, voire risquerait d’aggraver la situation.

Keynes s’opposait à cette vision classique. Selon lui, les économies pouvaient s’enfermer dans une spirale descendante, aggravant les récessions jusqu’à provoquer de véritables dépressions économiques. Il estimait au contraire que les gouvernements pouvaient agir sur les leviers de la politique monétaire (en ajustant les taux d’intérêt) et de la politique budgétaire (en réduisant les impôts et les dépenses publiques) pour améliorer la situation économique.

Au lendemain du krach de Wall Street de 1929, les États-Unis étaient plongés dans une profonde dépression économique. Franklin D. Roosevelt remporta une victoire écrasante à l’élection présidentielle de 1932. Sa politique économique, baptisée « New Deal », était proche des préconisations de Keynes. L’économie américaine se redressa et, après la Seconde Guerre mondiale, la pensée keynésienne allait dominer les politiques économiques de nombreux pays développés.

Mais les chocs pétroliers des années 1970 ont tout bouleversé. L’approche keynésienne s’est révélée inefficace face à la faiblesse de la croissance, à la flambée de l’inflation et au chômage élevé. Ronald Reagan et Margaret Thatcher ont remporté les élections aux États-Unis et au Royaume-Uni en promettant de réduire le rôle de l’État dans l’économie, notamment par des baisses d’impôts, des privatisations et une déréglementation. Le keynésianisme devait se réinventer.

Les décisions des consommateurs et des entreprises

Hall et Woodford se sont inscrits dans le courant des « nouveaux keynésiens », apparu dans les années 1980. Leur approche consistait à élaborer des modèles prenant en compte les décisions de millions d'individus et d'entreprises, plutôt que de s'intéresser uniquement aux grandes variables macroéconomiques comme la production, l'inflation, la consommation et le chômage.

Robert Hall, de l'université Stanford, en Californie, est un spécialiste de la théorie de la consommation. Selon son « hypothèse de la marche aléatoire », les décisions des ménages en matière de consommation et d'épargne sont directement influencées par leurs anticipations concernant leurs revenus futurs et l'évolution de la conjoncture économique. Autrement dit, elles ne dépendent pas uniquement de leur situation financière du moment. La consommation représentant environ 70 % du PIB des économies avancées, ces travaux ont constitué une avancée importante.

Infographie montrant une personne qui dépense davantage après avoir obtenu une promotion et réduit ses dépenses lorsqu’elle n’en obtient pas.
Infographie montrant une personne qui dépense davantage après avoir obtenu une promotion et réduit ses dépenses lorsqu’elle n’en obtient pas. Hall soutenait qu’il était impossible de prévoir les dépenses futures d’une personne. © Johan Jarnestad/The Royal Swedish Academy of Sciences, CC BY-NC-ND

Michael Woodford, de l’université Columbia à New York, est un spécialiste de la macroéconomie de l’offre, notamment du rôle des anticipations dans la fixation des prix et l’inflation. Dans son ouvrage publié en 2003, Interest and Prices: Foundations of a Theory of Monetary Policy, il a démontré qu’une banque centrale pouvait influencer l’activité économique en agissant sur les anticipations du public concernant l’évolution future des taux d’intérêt.

Jusque dans les années 1990, les banques centrales menaient leur politique dans une relative opacité, et leurs décisions pouvaient parfois prendre les marchés par surprise. Les travaux de Hall et Woodford ont contribué à changer cette situation. Au lendemain de la crise financière mondiale de 2008, les banques centrales de la plupart des grandes économies avancées ont adopté une approche appelée « forward guidance », ou « indications prospectives ».

Cette politique a conduit les gouverneurs des banques centrales à faire preuve d’une plus grande transparence sur leurs intentions en matière de politique monétaire. Les annonces de politique monétaire prospective présentent une évaluation claire des perspectives économiques et de leurs conséquences possibles sur l’inflation. Elles précisent également comment les banques centrales pourraient adapter leur politique en fonction de ces prévisions.

Partisans et détracteurs

Comme la plupart des approches de politique économique, les indications prospectives ont leurs partisans et leurs détracteurs. Des travaux de la Banque centrale européenne montrent qu’une communication claire des banques centrales réduit la volatilité des taux d’intérêt à court terme. Certains éléments suggèrent également qu’après la crise financière de 2008, les anticipations d’une inflation durablement faible ont contribué à maintenir les taux d’intérêt à un niveau bas. Cela a probablement stimulé la consommation et l’investissement, favorisant ainsi la reprise économique.

Les détracteurs de cette approche estiment toutefois que les indications prospectives n’ont aucun effet sur les taux d’intérêt à long terme et que leur influence sur les taux à court terme reste sujette à débat. Ils considèrent également que le fait de communiquer à l’avance sur l’évolution attendue des taux d’intérêt peut nuire à la crédibilité des banques centrales. Ce serait notamment le cas si celles-ci devaient modifier leur politique pour faire face à un choc économique imprévu.

Les conflits au Moyen-Orient et en Ukraine illustrent cette difficulté. En provoquant une hausse des prix de l’énergie et des anticipations d’inflation, ils contraignent les banques centrales à revoir leurs perspectives. Les indications prospectives de nombreux banquiers centraux laissent désormais entrevoir une inflation plus élevée et, peut-être, la nécessité de relever les taux d’intérêt.

Tout emprunteur qui doit renégocier son crédit immobilier à taux fixe, souvent à des conditions moins avantageuses, peut sans doute légitimement douter de la capacité des banques centrales à faire baisser les taux d’intérêt à court terme. Cela ne remet toutefois pas en cause le caractère révolutionnaire des travaux de Hall et Woodford. Mais les économies sont des systèmes complexes et difficiles à maîtriser, et les débats sur les politiques des banques centrales sont loin d’être clos.

The Conversation

Conor O'Kane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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