14.08.2026 à 13:06
Qui se cachait derrière les lettres signées « Jack l’Éventreur » ?
Texte intégral (3166 mots)

L’ESSENTIEL
La signature du tueur en série Jack l’Éventreur est présente sur de nombreuses lettres envoyées à la police londonienne à la fin du XIXᵉ siècle.
Rien ne permet d’attribuer avec certitude ces lettres à une même personne, et de nombreux faux auraient été produits.
Comment a évolué l’approche de la police scientifique dans l'analyse des courriers revendiquant des crimes ?
Le 27 septembre 1888, une lettre rédigée à l’encre rouge parvient aux bureaux de la Central News Agency de Londres. Signée « Votre dévoué, Jack l’Éventreur », elle tourne en dérision les efforts des enquêteurs chargés d’élucider les meurtres commis dans l’East End londonien.
Son auteur revendique implicitement les crimes et laisse entendre que d’autres suivront. Cette correspondance constitue la première apparition connue du pseudonyme appelé à devenir l’un des noms les plus célèbres de l’histoire criminelle :
« Cher patron,
J’entends sans cesse que la police m’a attrapé, mais ils ne m’auront pas de sitôt. J’ai ri quand ils ont fait leurs intéressants en déclarant être sur la bonne piste. Cette histoire sur le tablier de cuir n’est qu’une vaste blague. J’en ai après les putes et je n’arrêterai pas de les éventrer jusqu’à ce qu’on me boucle. Du beau travail, mon dernier boulot. Je n’ai même pas laissé à la fille le temps de couiner. Comment penseraient-ils m’attraper maintenant ?
J’adore mon travail et je veux recommencer. Vous entendrez bientôt parler de moi et de mes amusants petits jeux. J’ai gardé un peu du liquide rouge dans une bouteille de bière au gingembre lors de mon dernier boulot afin de pouvoir écrire avec, mais c’est devenu épais comme de la colle et je ne peux pas l’utiliser. L’encre rouge fera l’affaire, je pense. Ha. Ha. Au prochain travail, je trancherai les oreilles de la dame et les enverrai aux officiers de police, histoire de m’amuser un peu. Gardez cette lettre sous le coude jusqu’à ce que je travaille un peu plus, après sortez-la. Mon couteau est si beau et si bien aiguisé que j’ai envie de l’utiliser tout de suite, si l’occasion se présente. Bonne chance.
Votre dévoué,
Jack l’Éventreur
Ne m’en voulez pas d’utiliser un surnom.P.-S. Je n’ai pas réussi à poster ça avant de m’être débarrassé de toute l’encre rouge sur les mains. Vraiment pas de chance. Ils disent que je suis un docteur maintenant. Ha ha »
Initialement considérée comme un canular, la lettre acquiert une crédibilité nouvelle après la découverte du corps de Catherine Eddowes, le 30 septembre 1888. Quelques semaines plus tard, George Lusk, président du Whitechapel Vigilance Committee, reçoit un colis contenant la moitié d’un rein humain accompagnée d’une lettre connue sous le nom de « From Hell ».
Voici sa traduction (reproduisant les fautes d’orthographe en anglais) :
« De l’enfer
M. LuskMonsieur,
Je vous ai envoyé la moitié du
Rin que j’ai pris d’une femmes
consarvé pour vous lautre pertie
je l’ai frite et mangée c’était très bont Je
pourrais vous envoyer le couto ensanglanté qui
l’a pris si seulement vous attandez un peut plusse
longtemps.signé
Attrapez-moi quand
vous Pourrez
M’sieur Lusk. »
En raison de la présence de l’organe et de sa possible concordance avec les mutilations observées sur la victime, cette correspondance demeure l’une des rares dont l’authenticité a été sérieusement envisagée.
Le 3 octobre 1888, Scotland Yard diffuse largement des reproductions de la lettre « Dear Boss » dans l’espoir qu’un citoyen puisse reconnaître l’écriture de son auteur. La médiatisation de l’affaire produit toutefois un effet inattendu. Après la diffusion de la lettre, plusieurs centaines de courriers sont adressés à la police et à la presse. Au total, près de 350 lettres attribuées à Jack l’Éventreur seront recensées, bien que seules quelques-unes aient été considérées comme potentiellement authentiques.
Réalité de terrain : comparaison d’écriture dans les enquêtes
La comparaison d’écritures ne doit pas être confondue avec la graphologie « dans sa nature, ses objectifs et ses moyens », indiquent les services de l'unité nationale de police judiciaire. La comparaison d’écritures consiste à rechercher si plusieurs documents ont été rédigés par une même personne en étudiant les caractéristiques graphiques observables.
Le principe repose sur le constat que chacun apprend initialement un même modèle d’écriture, mais s’en éloigne progressivement au fil du temps. Les habitudes personnelles conduisent à simplifier certains gestes graphiques ou, au contraire, à les enrichir. L’expert recherche alors ces particularités individuelles : manière d’attaquer une lettre, de relier deux caractères, l’orientation des traits, le rythme graphique ou encore occupation de l’espace sur la page.
L’idée selon laquelle les écritures du XIXᵉ siècle étaient plus homogènes n’est pas sans fondement. À l’époque où les lettres de Jack l’Éventreur ont été écrites, les modèles scolaires étaient alors davantage standardisés et la pratique de l’écriture concernait une part plus restreinte de la population. Pour autant, il n’existe ni « belle » ni « mauvaise » écriture : seules comptent les habitudes graphiques développées par chaque scripteur. Celles-ci évoluent sous l’effet du vieillissement, d’éventuelles pathologies, des conditions de rédaction ou encore de l’instrument utilisé.
L’expertise documentaire ne se limite pas à l’écriture manuscrite. À une époque où de nombreuses revendications criminelles ou terroristes étaient rédigées à la machine à écrire, les pionniers de la discipline, comme Philippe Guichard, ont réalisé un important travail de recensement des différents modèles et de leurs défauts mécaniques. Ces imperfections pouvaient alors constituer de véritables signatures techniques permettant de rapprocher plusieurs documents.
La discipline s’est progressivement professionnalisée. Des formations universitaires ont vu le jour et les méthodes d’expertise font l’objet de travaux d’harmonisation au niveau européen, notamment sous l’impulsion du réseau European Network of Forensic Science Institutes (ENFSI). Malgré cela, les experts demeurent particulièrement prudents dans leurs conclusions. Comme disait déjà Edmond Locard, fondateur du laboratoire de police scientifique de Lyon, en 1920 :
« L’expertise des documents écrits est sans aucun doute la partie la plus difficile de la technique policière. »
De nos jours, les lettres écrites sous le pseudonyme de Jack l’Éventreur auraient vraisemblablement été traitées par les services spécialisés de la police scientifique, notamment du pôle national Documents-Écritures (au sein du service national de police scientifique, SNPS).
Ces experts interviennent sur de nombreux supports : lettres anonymes, courriers de menaces, testaments, chèques, documents dactylographiés ou documents sécurisés. Leur mission ne consiste pas seulement à comparer des écritures. Ils peuvent également analyser l’authenticité d’un document, identifier l’origine d’un matériel d’impression, révéler des mentions effacées ou altérées et effectuer des rapprochements entre plusieurs dossiers.
Psychologie du pseudonyme
Si les lettres écrites sous le pseudonyme de « Jack l’Éventreur » constituent une forme historique de communication dissimulée, les espaces numériques offrent aujourd’hui de nouvelles possibilités d’expression sous couvert de faux profils ou de pseudonymes.
Les plateformes en ligne sont ainsi devenues le support de nombreux comportements agressifs, menaçants ou discriminatoires. Ceux-ci illustrent la persistance de mécanismes psychologiques déjà observables dans les courriers historiques : expression d’une hostilité à distance, réduction de la responsabilité perçue et absence de confrontation directe avec le destinataire du message.
Le mécanisme d’« anonymat dissociatif » permet ainsi à certaines personnes de compartimenter leurs comportements en ligne de leur identité habituelle. Les actes réalisés sous un nom d’emprunt réduisent le sentiment de responsabilité personnelle et peuvent favoriser l’expression de conduites qui demeureraient inhibées dans des interactions directes.
Dans cette perspective devenir Jack l’Éventreur, le temps d’une lettre seulement, permettait d’explorer une part sombre de soi-même, une position de toute-puissance ou de transgression. L’acte d’écriture offrirait ainsi un cadre où certaines tendances agressives et fantasmes habituellement réprimés pourraient s’exprimer.
Les fausses déclarations sous le pseudonyme de « Jack l’Éventreur » complexifient surtout le travail des enquêtes criminelles. Tel que mentionné par Cassell (1999) :
« Prouver l’innocence d’une personne peut s’avérer tout aussi difficile que de prouver sa culpabilité. »
Plusieurs travaux ont montré que ces revendications mensongères peuvent être motivées par la recherche d’attention, le besoin de reconnaissance ou l’identification à une figure criminelle médiatisée.
Le phénomène de pseudologia fantastica est, quant à lui, un comportement caractérisé par une tendance chronique à produire des récits fictifs élaborés dans lesquels le sujet occupe une position centrale. Le cas du criminel Henry Lee Lucas illustre cette difficulté : il revendiqua plusieurs centaines d’homicides dont une grande partie se révéla matériellement impossible à lui attribuer.
Mais certains criminels, comme Dennis Rader, ont réellement entretenu une correspondance avec la police sous un pseudonyme. En signant « BTK » (pour « Bind, Torture, Kill » ; en français, « Attache, torture, tue »), ce tueur en série au profil sadique prolongeait ainsi symboliquement ses crimes, tout en nourrissant son besoin de domination et de contrôle sur les enquêteurs.
Favoriser la vente de journaux
Aujourd’hui, l’authenticité de nombreuses lettres attribuées à Jack l’Éventreur demeure contestée. Deux journalistes travaillant pour la presse londonienne auraient reconnu avoir participé à la rédaction de certains courriers. Leur motivation était de maintenir l’intérêt du public pour l’affaire, alimenter la couverture médiatique et favoriser les ventes de journaux.
L’utilisation d’un pseudonyme de criminel peut ainsi également constituer un outil permettant d’obtenir de la notoriété, de l’attention médiatique, de l’influence sociale ou un gain économique.
Cette réflexion conserve une résonance contemporaine. Dans les affaires criminelles fortement médiatisées, la recherche d’informations inédites, de témoignages exclusifs ou de révélations susceptibles de susciter l’intérêt du public peut parfois contribuer à brouiller la frontière entre l’enquête, les spéculations et la fascination autour de la figure du meurtrier.
L’histoire des lettres de Jack l’Éventreur apparaît non seulement comme un objet criminologique, mais également comme un phénomène social participant à la construction du mythe collectif autour du criminel.
Article écrit en collaboration avec Philippe Guichard, adjoint au sous-directeur de la lutte contre la criminalité organisée et la délinquance spécialisée (DNPJ).
Magalie Sabot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
14.08.2026 à 10:27
Les métiers de la transition écologique restent encore peu attractifs, avec de bas salaires et de mauvaises conditions de travail
Texte intégral (2071 mots)
La qualité des emplois liés aux activités utiles pour la transition écologique pose question. Que ce soit pour les jeunes débutants ou les actifs en reconversion, s’engager dans ces emplois est-il alors un bon choix ?
L’impréparation pour affronter les récents épisodes caniculaires en France a révélé le manque d’anticipation pour adapter la société française au changement climatique. Un autre impensé : anticiper les transformations du travail liées à la bifurcation écologique.
En 2024, le secrétariat général à la Planification écologique publie un document présentant la stratégie emplois et compétences dans le cadre du plan France nation verte. Les enjeux sont de taille : sur une création nette d’emploi à horizon 2030 estimée à 150 000 emplois, les reconfigurations des secteurs d’activité conduiraient à la destruction de 250 000 emplois et à la création de 400 000 emplois.
Les besoins en formation concerneraient environ trois millions de personnes dans les secteurs désignés comme prioritaires : agriculture, bâtiment, industrie, énergie ou transports. Du côté des recruteurs, les besoins sont liés à l’adaptation de méthodes de travail et de compétences dans les secteurs et métiers les plus émetteurs de gaz à effet de serre. L’introduction de nouvelles normes environnementales modifie les pratiques professionnelles qui, de facto, demande des ajustements dans les façons de faire.
Alors, dans quelle mesure ces transformations nécessaires sont-elles connues, reconnues et valorisées par les employeurs et les salariés ?
Plusieurs travaux de recherche que nous menons avec le centre d’études et de recherches sur les qualifications (Céreq) apportent des réponses à cette question.
Bas salaires et mauvaises conditions d’emploi
Au regard de ces projections d’emploi issues d’exercices de prospective mis à mal par le récent backslash écologique, il convient de considérer d’abord les emplois déjà existants, contribuant à prendre en compte les enjeux environnementaux.
Ces emplois dits « verts » sont peu nombreux – 1,4 % de la population en emploi ; certains sont identifiés comme étant des métiers en tension de mauvaise qualité en raison de bas salaires et de mauvaises conditions d’emploi et de salaire. C’est le cas notamment de certains ouvriers du bâtiment et travaux publics (BTP).
L’autre partie des emplois liés à la transition écologique restent des emplois qualifiés et stables, mais n’en sont pas moins pénalisés financièrement. À ces inégalités en matière de qualité d’emploi s’ajoutent des conditions d’exercice du travail souvent plus difficiles, les emplois de l’économie verte étant plus exposés aux différents facteurs de pénibilité que sont les contraintes physiques, un environnement agressif ou encore des rythmes de travail atypiques
Part des ouvriers deux fois plus élevée
Dans une deuxième approche, nous avons observé comment les nouvelles générations entrent dans ces emplois nécessaires à la transformation écologique.
Les travaux menés à partir des enquêtes Génération du Céreq mettent en évidence la place restreinte des métiers liés à la transition écologique dans l’insertion des jeunes. Au sein de ces emplois, la part des ouvriers est deux fois plus élevée que pour l’ensemble des jeunes de la même génération en emploi.
Étant plus diplômés que leurs aînés sur le marché du travail, les débutants ont accès pour un tiers d’entre eux à des emplois de cadre dans les métiers verts. Si les sortants d’une formation à l’environnement connaissent en apparence des trajectoires favorisées, ce bonus ne fonctionne pas de façon systématique.
Les étudiants sortants de formations environnementales ne sont pas privilégiés dans l’accès aux métiers dits verts. Les conditions d’insertion des diplômés de niveau bac + 5 de ces filières sont même moins favorables que celles des diplômés de même niveau issus d’autres filières. Deux tiers d’entre eux connaissent un accès rapide à l’emploi stable, contre seulement une petite moitié des sortants des filières dites « développement durable ».
Choix éthique
L’attractivité des formations au développement durable résulte principalement d’un choix éthique. La mobilisation croissante d’une partie de la population étudiante autour des enjeux environnementaux se reflète également dans les prises de parole et les appels des étudiants de grandes écoles comme Agro ParisTech, HEC, Polytechnique ou encore Sciences Po Paris.
Elle ne constitue pour autant pas une tendance dominante. Plus encore pour cette élite estudiantine, se mettre en conformité avec les représentations dominantes d’un « bon emploi » peut entrer en conflit avec un engagement affirmé au sujet de l’écologie.
Au regard des critères habituels de la qualité de l’emploi, travailler pour la transition écologique ne signifierait pas s’insérer dans des emplois de qualité. Sur des dimensions plus subjectives, travailler en tenant compte des enjeux environnementaux apparaît porteur de plus de sens et parfois d’enrichissement des tâches au travail.
Marchandisation des activités de recyclage
La dimension éthique du travail est-elle suffisante pour contribuer à une transition écologique juste ?
C’est ce que d’autres travaux de recherche sont allés questionner dans le secteur, ancien mais porteur, du réemploi et recyclage, remis au goût du jour avec le développement des ressourceries. Pionnière pour innover dans le domaine de l’écologie si l’on pense par exemple aux premières activités des chiffonniers d’Emmaüs, les structures d’insertion de l’économie sociale et solidaire se distinguent par leur volonté de préserver les ressources en créant des emplois, alliant ainsi finalité sociale et écologique.
Dans ces entreprises, les emplois sont de faible qualité et mal rémunérés. Plus encore, la tendance est à la dégradation du travail dans un contexte de marchandisation croissante des activités de recyclage à travers la mise en place de filières de responsabilité des producteurs (filières REP).
À lire aussi : Recyclage : les entreprises sociales et solidaires face à un marché de plus en plus concurrentiel
Les acteurs historiques du réemploi sont relégués en position de sous-traitance sur les segments les moins rentables et les plus coûteux en main-d’œuvre.
Ce glissement pour les organisations de l’économie sociale et solidaire est synonyme de dévalorisation du travail : intensification, pénibilité et perte de sens sont vécus par les salariés de ces structures. Cette tendance s’inscrit dans le cadre d’une économie circulaire étroitement liée au paradigme de la croissance verte, le nouveau régime de croissance analysé par Hélène Tordjman en 2022. Sous couvert d’assimiler les enjeux écologiques, il reproduit finalement des mécanismes capitalistes contraires à une réelle bifurcation écologique et sociale.
Valoriser le travail pour accélerer la transition
Alors que les acteurs institutionnels de l’emploi et de la formation se mobilisent pour accélérer la prise en compte des enjeux environnementaux dans les politiques de formation, la transition écologique des emplois dépend avant tout d’une planification en faveur d’une véritable bifurcation écologique, et d’une réelle valorisation du travail humain.
Au regard de la place du travail dans nos vies, faire de nécessité vertu pour travailler mieux à un monde plus habitable, est sans aucun doute la meilleure piste pour rendre la transition écologique désirable.
Nathalie Moncel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.08.2026 à 14:19
À l’ère des canicules, l’avenir du télétravail passe-t-il par des espaces de coworking pour échapper aux passoires thermiques ?
Texte intégral (2026 mots)
L’ESSENTIEL
La succession d’épisodes caniculaires depuis le mois de mai 2026 a de nouveau braqué les projecteurs sur le télétravail. Ces derniers mois pourtant, plusieurs chefs d’entreprise avaient souhaité réduire la voilure dans ce domaine.
La dimension durable du changement climatique nécessite une vraie réflexion sur les conditions de travail en période de chaleur extrême. Les espaces de coworking doivent être intégrés à cette réflexion.
Ces espaces pourraient être repensés, en offrant notamment des espaces plus frais et une implantation dans tous les territoires.
Au moment où la France subit les conséquences du dérèglement climatique avec des canicules à répétition, et cinq ans après l’accord relatif à la mise en œuvre du télétravail dans la fonction publique, la question d’une nouvelle organisation du travail, et en particulier du télétravail, se pose avec acuité.
Les deux crises que nous avons vécues au cours de la décennie 2020, la crise sanitaire et la crise caniculaire, l’une épisodique et l’autre appelée à se répéter désormais, ont révélé un dénominateur commun. Elles ont mis en évidence la nécessité de repenser les conditions de travail : mobilités, horaires et cadres
– dans l’entreprise, en extérieur, en télétravail.
Or, face à ces phénomènes extrêmes, on ne semble encore pouvoir répondre qu’avec des solutions d’immédiateté, voire avec des injonctions ou conseils, parfois pour le moins dérisoires : baisser les stores, boire davantage d’eau, utiliser des bureaux moins exposés au soleil, commander des ventilateurs en urgence, etc.
Un climat qui n’existe plus
Ces réponses sont révélatrices d’une société qui « a été pensée pour un climat qui n’existe plus ». Adopter une politique proactive dans l’organisation du travail exigerait, au contraire, une anticipation aux répercussions multiples et interdépendantes, service public et secteur privé compris.
Dans cette perspective d’anticipation, le télétravail est naturellement concerné. Lors des canicules cet été, sous la menace des risques climatiques pour la santé, certaines entreprises ont facilité le télétravail des personnels effectuant des tâches « télétravaillables ».
À lire aussi : Et si on apprenait à télétravailler plutôt que d’y renoncer
D’autres employeurs disposant de locaux climatisés se voyaient paradoxalement confrontés à un afflux soudain de leurs salariés sur leur site (parmi eux beaucoup de jeunes salariés habitants dans de petits appartements) – une difficulté inattendue pour des entreprises ayant réduit leurs surfaces de bureaux après la crise Covid-19 en misant sur le télétravail et des flex offices (autrement dit un nombre de postes de travail disponibles sur site inférieur au nombre de salariés). Autant de réactions ponctuelles, non coordonnées, révélant une absence de stratégie.
La naissance du télétravail
Rappelons que le télétravail issu de l’économie du numérique se développait lentement avant la crise sanitaire Covid-19 dans un élan en lien avec un nouveau rapport au travail, exprimant par exemple une aspiration à se consacrer davantage à une vie de famille ou à cultiver du temps pour soi.
Le télétravail était à ce titre un jalon important d’une évolution sociétale. Sa traduction en pratiques de travail nouvelles dépassait la définition légale du télétravail proprement dit (travail salarié effectué à distance en dehors des locaux physiques de l’employeur). Il concernait aussi des catégories de travailleurs indépendants (non salariés) – des startuppers, des freelances ou des « nomades » du numérique – dont les relations de travail avec d’autres professionnels s’appuyaient sur des communications électroniques à distance.
Un groupe cible pour les tiers-lieux expérimentant de nouvelles réponses aux défis posés par les mutations de la société.
Ces espaces offraient la possibilité de :
sortir de l’isolement du « bureau à la maison »,
mieux séparer ou concilier sphère de travail et sphère privée,
fréquenter d’autres individus dans des situations similaires,
ou encore bénéficier d’un cadre propice aux sociabilités.
Autant de mutations pouvant devenir positivement décisives à l’avenir pour moderniser et assurer la productivité des entreprises.
Impacts sur la productivité du travail
Le rôle positif du télétravail s’était déjà avéré lors de la crise Covid-19 quand les entreprises habituées au télétravail s’en sortaient mieux, avec une productivité plus élevée. Cela aurait dû également fonctionner lors des dernières canicules, avec des entreprises continuant très majoritairement à accorder une place importante au télétravail de leurs cadres.
Mais le facteur « bouilloire thermique » bouscula ce scénario. Le télétravail sortit fragilisé en raison des logements rendus inhabitables en temps de canicule et impropres à y exercer le télétravail.
Afin de ne pas renoncer à une productivité sensible aux pics de chaleur, l’adaptation du télétravail aux conséquences du réchauffement climatique semble donc s’imposer. Selon une étude de l’OCDE, les chaleurs extrêmes sont responsables d’une réduction de la productivité : dix jours au-dessus de 35 °C réduisent la productivité des entreprises d’environ 0,3 %.
En attendant de voir le parc immobilier adapté aux canicules : où donc alors télétravailler si ce n’est pas chez soi ?
Indispensables espaces de « coworking » ?
Autrement dit, dans ce contexte, le télétravail ne pourrait-il pas se « téléporter » à l’avenir dans un tiers-lieu qui ne sera plus le tiers-lieu d’origine « alternatif et expérimental » (le gouvernement ayant par ailleurs arrêté récemment son dispositif de soutien) ? L’avenir de ces espaces pourrait ressembler bel et bien à un espace de coworking (ECW) stricto sensu. Soit un lieu climatisé, clairement identifié, accessible et inclusif, offrant des conditions de sécurité et santé conformes au Code du travail et aux réglementations en vigueur.
La répartition géographique existante de ces espaces en France a émergé au cours des deux dernières décennies de façon relativement désordonnée sur tout le territoire. Les ECW se sont multipliés grâce au soutien public et grâce à divers financements, sans pour autant éviter des disparités régionales et une concentration relative de ces équipements dans les zones les plus densément peuplées.
Si certains ECW situés dans des centres urbains affirment avoir des locaux climatisés, ils ne sont cependant pas toujours en mesure de pouvoir garantir des conditions de travail à température agréable. Ainsi, choisir le bon ECW avec ce critère de température à Paris et en Île-de-France n’est pas évident. Cela s’avère encore plus difficile ailleurs, hors Hexagone et dans des endroits éloignés, où les ECW sont rares, et souvent surchauffés en période caniculaire. Cela touche même des endroits réputés pour leur climat rude et froid.
L’exemple d’un espace de coworking à Brest, où un patron a dû mettre l’ensemble des équipes du bâtiment en télétravail pendant la canicule (les températures extrêmes n’y permettant pas de travailler convenablement), est parlant à cet égard.
Des mentalités à changer rapidement
Outre l’équipement en climatisation, les mentalités des dirigeants d’entreprise par rapport aux lieux d’exercice possibles du télétravail doivent évoluer également, pour pouvoir développer le télétravail dans les espaces de coworking. Selon une étude, les DRH et les dirigeants d’entreprise n’acceptent guère l’idée que le télétravail puisse s’exercer en dehors du domicile principal du salarié (une large majorité – 82 % d’eux – n’autorisant le télétravail qu’au domicile principal).
Ces conditions réunies, l’ensemble des ECW existants pourrait servir de base à un maillage des lieux identifiés pour le télétravail, connecté à l’évolution générale de notre économie, et plus précisément celle du numérique, et correspondant à l’évolution sociétale citée plus haut.
Le public et le privé pourraient être amenés à travailler ensemble pour structurer et organiser ces équipements, non seulement adaptés aux canicules à venir, mais encore pour pérenniser le télétravail en l’organisant dans une nouvelle géographie urbaine où l’espace de coworking se substituerait au home office à domicile, à portée de main de tous, même ceux habitant dans des lieux éloignés. Le réchauffement climatique dans ce domaine comme dans tous les autres est une question de politique publique, on n’imagine pas la voir disparaître l’hiver prochain.
Pour en savoir plus, vous retrouverez en suivant ce lien une conférence sur la révolution du coworking, organisée à l’Université Rennes 2, en 2024.
Gerhard Krauss a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).