14.10.2026 à 11:58
Et si les éléments indispensables au développement de la vie étaient présents sur Terre depuis bien plus longtemps qu’on ne le pensait ?
Texte intégral (911 mots)
L’ESSENTIEL
Depuis les années 1970, on pensait que la Terre avait connu un épisode d’apport tardif de matériel par l’intermédiaire des météorites : la théorie du « vernis tardif ».
Une nouvelle étude vient remettre en cause cette théorie.
Ce résultat permet une nouvelle vision de l’accrétion de la Terre, de la Lune et des autres planètes telluriques du système solaire.
La Terre s’est formée il y a 4,5 milliards d’années, par une succession de collisions entre des météorites. Il a été proposé dans les années 1970 que la Terre ait connu un épisode d’apport tardif de matériel par l’intermédiaire des météorites (aussi appelé « vernis tardif » ou late veneer, en anglais) à la fin de sa formation.
En effet, les scientifiques avaient alors observé que le manteau terrestre présentait des teneurs en certains éléments (les éléments hautement sidérophiles, avec une forte affinité pour le fer, tels que l’or et le platine) qui ne semblaient pouvoir être expliquées que par une arrivée tardive de météorites, une fois la planète refroidie. Cet apport de matériel afin d’expliquer les abondances en éléments hautement sidérophile du manteau terrestre a été utilisé afin de proposer que les éléments indispensables au développement de la vie tels que le carbone et l’hydrogène aient été apportés au même moment. Cette hypothèse permettait donc de résoudre deux des grandes questions de la géochimie simultanément.
Notre étude, publiée dans Science Advances, propose un autre scénario dans lequel les conditions extrêmes qui régnaient lors de la formation de la Terre permettent d’expliquer les teneurs en éléments hautement sidérophiles du manteau, sans avoir recours à un apport tardif massif de matériel. Si le vernis tardif n’a pas lieu, ou n’est pas aussi abondant que proposé précédemment, il devient difficile d’expliquer l’arrivée sur Terre des ingrédients nécessaires au développement de la vie par ce biais. Ainsi, notre étude propose, par extension, que ceux-ci aient été présents sur Terre dès le début de la formation de notre planète.
Dans cette étude, nous avons recréé au laboratoire les conditions de pressions et de températures extrêmes de la différenciation terrestre, qui sont de l’ordre de plusieurs centaines de milliers de fois la pression atmosphérique et plusieurs milliers de degrés Celsius. En effet, lors de sa formation, notre planète était couverte d’un océan magmatique d’une profondeur de plus de 1 500 kilomètres au sein duquel les éléments chimiques se sont séparés en fonction de leurs affinités pour le métal ou le magma. C’est ainsi que se sont formés les deux principaux réservoirs terrestres que sont le noyau métallique et le manteau silicaté. Cette différenciation noyau-manteau, qui a duré plusieurs dizaines de millions d’années, est fondamentale dans l’histoire de la Terre, car une fois achevée, les échanges chimiques ne sont plus possibles.
Pour reproduire les conditions de la formation terrestre, nous avons utilisé des cellules à enclumes de diamants couplées à un chauffage laser. L’analyse des échantillons synthétisés a mis en évidence le rôle prépondérant de la température sur le partage entre le noyau et le manteau des éléments hautement sidérophiles étudiés (l’or, le rhénium, le palladium, l’iridium et l’osmium). En effet, aux conditions de la formation du noyau terrestre, ces éléments sont bien moins sidérophiles, et voient leur affinité pour les silicates augmenter. En utilisant des modèles numériques de formation de la Terre, cette étude montre que les teneurs mantelliques de ces éléments peuvent être expliquées par les effets de hautes températures qui avaient lieu lors de la différenciation terrestre.
Ce résultat permet une nouvelle vision de l’accrétion de la Terre, de la Lune et des autres planètes telluriques du système solaire sans faire appel à un important vernis tardif. Il s’agit d’une avancée majeure, car le vernis tardif avait été proposé depuis plusieurs décennies comme vecteur d’éléments volatils indispensables au développement de la vie. Nous proposons donc que les éléments tels que l’eau et le carbone aient été présents très tôt dans l’histoire de la Terre, et non apportés une fois la différenciation terminée.
Ingrid Blanchard a reçu des financements de la Deutsche Forschungsgemeinschaft, de European Union’s Horizon 2020 research and innovation program
14.10.2026 à 10:57
Quand les machines apprennent à lire nos émotions, ou l’essor de l’« informatique affective »
Texte intégral (1247 mots)
Imaginez un ordinateur capable de percevoir que vous êtes fatigué, frustré ou enthousiasmé, et d’adapter son comportement en conséquence. C’est exactement ce que promet l’« informatique affective ». Ce champ de recherche désigne l’ensemble des technologies conçues pour détecter, interpréter et simuler les émotions humaines. En d’autres termes : des systèmes en mesure de capter nos états intérieurs afin de mieux interagir avec nous.
L’expression « informatique affective » est née en 1997, sous la plume de Rosalind Picard, chercheuse au MIT. Dans son ouvrage fondateur, elle pose une question simple en apparence : pourquoi les ordinateurs, si puissants pour traiter de l’information, sont-ils si maladroits face aux émotions humaines ? Picard fait le pari que des machines capables de reconnaître et d’exprimer des affects pourraient devenir de bien meilleurs partenaires pour les êtres humains.
Le mot « affective » est emprunté à la psychologie, où il désigne tout ce qui relève de l’affect, du ressenti, des états émotionnels. Accolé à « informatique », il crée une tension productive : celle d’une discipline qui cherche à mettre le calcul au service de ce qu’il y a de plus imprévisible chez l’être humain.
Comment ça fonctionne concrètement ?
Les systèmes d’informatique affective s’appuient sur plusieurs types de signaux. Le plus répandu est l’analyse des expressions faciales : des caméras capturent les micromouvements du visage, que des algorithmes traduisent en émotions supposées (joie, surprise, tristesse, colère…).
Ces catégories d’émotions « de base » ont été théorisées dès les années 1990 par le psychologue Paul Ekman, dont les travaux ont largement inspiré les systèmes actuels de reconnaissance faciale. Mais d’autres canaux sont également exploités pour analyser les émotions : le ton de la voix, le rythme cardiaque, les mouvements du corps ou encore les variations de la conductance électrique de la peau, indicateur physiologique du stress.
Ces données sont captées en temps réel à travers les capteurs intégrés à nos appareils : la caméra de l’ordinateur, le microphone du téléphone ou les capteurs physiologiques d’une montre connectée. Elles sont ensuite traitées par des modèles d’apprentissage automatique entraînés à reconnaître des configurations récurrentes associées à des états émotionnels.
Concrètement, ces modèles ont été exposés à des milliers, parfois des millions d’exemples : une position précise de sourcils correspond à de la surprise, un tremblement de voix à de l’anxiété et une accélération du rythme cardiaque à du stress. Le système apprend à associer ces configurations à une émotion, puis applique ce qu’il a appris à de nouvelles situations.
En d’autres termes, le système ne « ressent » rien : il calcule des probabilités. Il estime, à partir de signaux mesurables, que vous exprimez très probablement de la satisfaction ou que vous semblez concentré plutôt qu’ennuyé.
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Des usages déjà bien présents dans notre quotidien et des applications plus inattendues
L’informatique affective s’est glissée dans des outils que beaucoup d’entre nous utilisent au quotidien, parfois sans le savoir.
Par exemple, les plateformes de visioconférence intègrent désormais des modules capables d’analyser l’attention des participants. Certains outils de formation en ligne s’en servent pour ajuster le rythme d’un cours en fonction de l’engagement détecté chez les apprenants. Les assistants vocaux, eux, commencent à moduler leurs réponses selon le ton perçu dans la voix de l’utilisateur.
Au-delà des réunions en ligne, l’informatique affective investit des domaines plus surprenants. Dans le secteur automobile, des systèmes embarqués détectent la somnolence du conducteur à partir de l’analyse de son regard, déclenchant une alerte avant qu’un accident ne survienne (le dispositif GSR2 rend obligatoire un système de surveillance active de l’attention du conducteur dans les véhicules neufs depuis juillet 2026).
Dans le domaine culturel, des musées expérimentent des installations qui s’adaptent aux réactions émotionnelles des visiteurs. C’est le cas du musée Munch à Oslo (Norvège), qui a co-développé avec des chercheurs une expérience dans laquelle un système d’informatique affective analyse les expressions faciales des visiteurs devant les œuvres et leur remet en souvenir une carte postale visualisant leurs données émotionnelles.
Dans la santé, des outils thérapeutiques aident des patients atteints de troubles de la communication à mieux déchiffrer les signaux émotionnels de leur entourage. C’est notamment le cas pour les enfants autistes, pour lesquels des robots sociaux intégrant des technologies de reconnaissance des émotions ont été développés afin d’améliorer leurs interactions sociales.
Ce que ce terme dit de notre époque
Si l’expression « informatique affective » commence à entrer dans le langage courant, c’est parce qu’elle reflète une transformation profonde de notre rapport aux machines. Né dans les laboratoires de recherche à la fin des années 1990, le concept a longtemps circulé dans les seules sphères académiques. Pendant longtemps, le grand public considérait l’ordinateur était un outil purement logique : on lui donnait des instructions, il exécutait. Avec l’informatique affective, la machine devient un interlocuteur capable de tenir compte de notre humeur, de notre niveau de fatigue, de notre engagement.
Ce glissement dit quelque chose d’essentiel sur nos attentes vis-à-vis des technologies : nous ne voulons plus seulement qu’elles soient efficaces, nous voulons qu’elles soient attentives. L’informatique affective est le nom donné à cette ambition, celle de machines qui cherchent à s’adapter à l’humain qui se trouve en face d’elles, déplaçant une frontière que l’on croyait stable : celle qui sépare le monde du calcul du monde du ressenti.
La série « L’envers des mots » est réalisée avec le soutien de la délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture.
Charlotte De Sainte Maresville a reçu des financements de ANR dans le cadre du projet France relance 2030.
14.10.2026 à 10:33
Un « espace liminal » entre les humains et l’IA : la frontière sera-t-elle moins discernable qu’on voudrait le croire ?
Texte intégral (2021 mots)

L’ESSENTIEL
Les outils étaient jusqu’à présent bien distincts de l’être qui les utilisait.
Aujourd’hui, l’émergence des systèmes d’intelligence artificielle grand public brouille les pistes : nos souvenirs et nos décisions sont souvent intimement liés à nos traces numériques tandis que les systèmes informatiques modernes se nourrissent de nos données.
Considérer un effacement progressif de cette frontière conceptuelle permet de changer les termes des débats et des réflexions autour de l’essor de l’IA.
Il existe quelque chose d’étrangement rassurant dans la manière dont nous continuons à parler de l’intelligence artificielle. Comme si la géométrie fondamentale de cette relation avait déjà été tracée une fois pour toutes. D’un côté, les êtres humains. De l’autre, les machines.
Pourtant, les machines deviennent plus rapides, plus convaincantes, plus autonomes ; les humains s’adaptent, résistent, ou finissent peut-être par s’effacer un peu. Mais la frontière qui sépare les deux demeure remarquablement peu interrogée, comme si sa permanence allait de soi.
Et pourtant, à mesure que nous vivons avec ces systèmes, quelque chose de plus ambigu commence à apparaître.
Une interaction avec les systèmes artificiels de plus en plus internalisée
La particularité de l’intelligence artificielle contemporaine réside précisément dans son refus de rester à l’extérieur de nous-mêmes.
Les outils d’autrefois occupaient une place relativement simple dans nos existences. Un marteau prolongeait la main. Un télescope étendait la portée du regard. Un ordinateur facilitait le calcul. On les utilisait tout en restant solidement ancré dans son identité propre.
L’intelligence artificielle vient troubler cet équilibre. Peu à peu, l’interaction cesse de paraître cognitivement extérieure. La mémoire se disperse dans des archives numériques auxquelles nous revenons sans cesse. Les décisions émergent d’une négociation continue avec des algorithmes capables d’anticiper nos préférences (à l’image des systèmes de recommandation déployés sur les grandes plateformes numériques) avant même que celles-ci ne se soient entièrement formées.
Les systèmes fondés sur le dialogue argumentatif illustrent cette transformation en intégrant les réactions de l’utilisateur dans un processus itératif de justification et de révision des recommandations : la réflexion peut désormais se déployer au travers d’échanges avec des agents conversationnels. En somme, la pensée humaine emprunte de plus en plus souvent des structures artificielles avant de revenir vers nous, subtilement transformée.
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Dans le même temps, les systèmes artificiels se nourrissent d’immenses quantités de traces de l’expérience humaine. Les modèles de langage y découvrent les multiples formes d’expression des émotions et acquièrent la capacité d’en interpréter les nuances. Ils en ont appris les indices linguistiques, les nuances affectives et les contextes d’expression, jusqu’à reconnaître des états émotionnels complexes dans les interactions textuelles. Ils assimilent les traces de l’expérience humaine sans jamais relever de l’expérience humaine elle-même.
Ce qui apparaît alors est un « espace liminal » : un territoire où il n’y a ni fusion véritable ni séparation nette, mais un état intermédiaire, fluide, dans lequel les catégories qui structuraient autrefois nos interactions perdent progressivement leur évidence.
L’humain devient partiellement artificiel à travers l’externalisation graduelle de sa cognition, de sa perception et de son action. La machine, quant à elle, absorbe le langage, les mouvements, les comportements et les affects humains au fil même de l’interaction. Autour d’eux, l’environnement commence lui aussi à se transformer, acquérant une nature hybride qui lui est propre.
Aucune de ces catégories ne disparaît complètement. Mais aucune ne ressort intacte de la rencontre.
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Les technologies d’augmentation des capacités humaines : au cœur de cette ambiguïté
Une personne munie d’une prothèse adaptative est accompagnée par un dispositif qui ajuste continuellement son comportement à ses mouvements et à ses intentions. Cette logique d’adaptation s’étend aujourd’hui aux prothèses motorisées du membre inférieur, capables d’ajuster leur assistance à la dynamique de la marche.
Au-delà de la compensation d’une fonction perdue, les robots portables prolongent le corps en lui offrant de nouvelles possibilités d’action, parfois au moyen de membres supplémentaires directement contrôlés par l’utilisateur.
D’autres approches privilégient une collaboration étroite entre l’humain et des bras robotiques portés sur le corps afin d’assister l’exécution de tâches complexes.
Enfin, les systèmes cognitifs prédictifs exploitent les données produites en continu par l’utilisateur pour anticiper certains de ses états ou besoins et adapter leur fonctionnement en conséquence.
La pensée, le mouvement et la perception commencent à circuler simultanément entre des couches biologiques et artificielles. L’agentivité déborde progressivement les limites du corps pour se distribuer dans des systèmes qui anticipent, répondent et s’adaptent en retour. Et le cerveau, lentement, redéfinit ce qu’il considère comme faisant partie du corps et du soi.
Ce qui émerge n’est alors ni entièrement humain ni entièrement artificiel, mais une condition plus fluide, continuellement reconstruite à travers l’interaction avec la machine et l’environnement qui l’entoure.
Les machines transforment aussi notre environnement
La réalité virtuelle et la réalité augmentée offrent sans doute l’expression la plus visible de cette transformation de l’environnement. Dans ces univers immersifs, le corps demeure physique tandis que la perception s’ancre dans un monde généré computationnellement. La présence cesse de coïncider parfaitement avec l’espace matériel. L’environnement lui-même acquiert une qualité « liminale », suspendue quelque part entre réalité tangible et construction artificielle.
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Pourtant, une grande partie des discussions actuelles autour de l’intelligence artificielle continue de se concentrer sur l’intelligence, la conscience ou le remplacement de l’humain. Ces questions sont certes importantes, mais elles ne sont peut-être pas les plus profondes.
La transformation essentielle n’est pas dans un éventuel remplacement de l’humain
La transformation principale réside dans l’effacement progressif des frontières conceptuelles au moyen desquelles les sociétés modernes ont longtemps organisé leurs relations avec les machines et avec leur environnement.
Et c’est peut-être cela qui confère à l’intelligence artificielle contemporaine son étrange mélange de fascination et d’inquiétude. L’interaction ne modifie pas seulement nos habitudes ou nos comportements. Elle commence à déstabiliser les catégories mêmes à travers lesquelles nous avons traditionnellement compris ce que nous sommes, ce que sont nos machines et ce que sont les mondes que nous habitons.
Les collaborations futures entre psychologues, neuroscientifiques, informaticiens et artistes seront essentielles pour explorer cet espace liminal. Comprendre comment il transforme le cerveau humain, les comportements individuels et les dynamiques sociales constitue une étape nécessaire si nous souhaitons développer une intelligence artificielle conçue comme une entité de collaboration plutôt que comme une entité de compétition.
Les auteurs remercient Shotaru Oku et l’équipe d’Evision Tokyo pour leur collaboration artistique de longue date, marquée par la réalisation conjointe de spectacles et d’œuvres cinématographiques immersives, ainsi que pour les échanges qui ont enrichi les travaux présentés dans cet article.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
14.10.2026 à 10:33
Pourquoi les petits chiens vivent-ils plus longtemps que les grands ?
Texte intégral (1703 mots)

L’ESSENTIEL
Au sein de l’espèce canine, de réelles différences d'espérance de vie sont observées entre les chiens de petite et de grande race.
Un chihuahua peut souffler ses 16 bougies, alors qu’un dogue allemand ne dépasse que rarement les 10 ans.
Derrière cette simple observation se cache une véritable question scientifique d'actualité.
Le chien, lorsque l’on regarde à l’échelle intra-spécifique contredit une tendance du vivant au niveau interspecifique : celle qui veut que les espèces de grande taille aient en général une espérance de vie plus longue. L’éléphant vit ainsi des décennies, tandis que le rat, lui, n’a qu’une espérance de vie de trois ans.
Chez le chien, les individus de petites races ont tendance à vivre plus longtemps que ceux de grandes races. Ce paradoxe est au cœur de nombreuses études en gériatrie canine, alors même qu’un médicament est actuellement testé aux États-Unis pour augmenter la longévité des chiens de grande taille.
Une relation claire entre la taille et la longévité
Une étude états-unienne portant sur plus de 2 millions de chiens, suivis par leur vétérinaire au moins deux fois entre janvier 2010 et décembre 2012, a permis d’observer que l’espérance de vie des chiens de taille géante (plus de 40,9 kg) était de 11,11 ans, contre 13,38 ans pour les grandes races (entre 22,7 kg et 40,9 kg), 13,86 ans pour les races de taille moyenne (entre 9,1 kg et 22,7 kg) et 14,95 ans pour les petites races (moins de 9,1 kg), avec une survie supérieure pour les chiens croisés (14,45 ans) comparés aux chiens de race pure (14,14 ans).
Bien que la taille reste un des facteurs importants, ce n’est pas le seul à intervenir. D’autres facteurs semblent jouer un rôle, comme la brachycéphalie (le fait d’avoir un nez très court, comme chez le carlin) ou encore le sexe et le statut reproducteur (stérilisé ou non) de l’individu. Ces tendances se retrouvent dans les bases de données d’autres pays.
Des profils de maladies différents selon la taille
Des données issues du Dog Aging Project apportent des éléments de réponse à ce phénomène. La taille semble associée à la survenue de maladies cutanées, de cancers ainsi qu’à des maladies infectieuses et orthopédiques. Les chiens de grande race sont ainsi plus à risque de certaines maladies chroniques, comme les cancers, tandis que les chiens de petite race développent plutôt des maladies cardiaques ou ophtalmologiques. Une étude se focalisant sur les cancers et leur malignité a mis en évidence que cette dernière augmente globalement avec la taille.
Ces premières données suggèrent une piste : les grandes races seraient plus à risque de certaines maladies mortelles. Mais cette hypothèse ne permet pas, à elle seule, d’expliquer cette différence.
Croissance et vieillissement : des pistes biologiques
Une autre piste est également explorée : celle de la croissance rapide des grandes races. Au cours de ses premiers mois de vie, un chiot dogue allemand passe de quelques centaines de grammes à la naissance, à plus de 50 kg en deux ans. Il s’agit d’une croissance très exigeante sur le plan biologique, comparée à celle d’un chihuahua.
Pour permettre cette croissance, l’organisme active fortement des mécanismes qui stimulent la production et la multiplication des cellules. L’un des principaux acteurs de cette croissance est l’IGF-1 (Insulin-like Growth Factor 1), une molécule proche de l’insuline. Ce facteur de croissance agit comme un signal ordonnant aux cellules de croître, de se multiplier et de fabriquer davantage de protéines. Ce mécanisme a été vérifié au sein de différentes espèces, de la souris à l’humain, il a été démontré qu’une signalisation élevée de l’IGF-1 était associée à une vie plus courte. Chez les chiens, les concentrations d’IGF-1 sont plus élevées chez les grandes races que chez les petites, ce qui crée une réelle différence au sein de la même espèce, une spécificité de l’espèce canine.
Cette croissance accélérée pourrait avoir un coût à long terme : une activité cellulaire et un renouvellement des tissus plus importants pourraient augmenter les dommages cellulaires ou solliciter davantage les mécanismes de réparation de l’organisme. À terme, cela pourrait contribuer à un vieillissement plus rapide.
Cette hypothèse reste toutefois à démontrer, l’IGF-1 n’est probablement pas le seul mécanisme en jeu pour expliquer cette différence de longévité entre les petites races et les races dites « géantes ». D’autres modifications du métabolisme sont également observées. Les cellules des grands chiens présenteraient une activité glycolytique plus importante pour dégrader le glucose et produire de l’énergie. Ces modifications pourraient être liées à une plus forte sollicitation des cellules et, à long terme, contribuer au stress cellulaire et au vieillissement.
Il est aussi possible de citer le tryptophane, un acide aminé utilisé par l’organisme pour fabriquer différentes molécules, dont le métabolisme est différent entre les chiens de grande et de petite race. Or, certaines voies de transformation du tryptophane interviennent dans des processus liés au fonctionnement cellulaire, à l’immunité et à l’inflammation. Cette différence pourrait donc constituer une nouvelle piste de compréhension.
Enfin, une étude de grande ampleur portant sur près de 900 chiens a mis en lumière un nouveau mécanisme qui pourrait expliquer cette différence de longévité. Les chercheurs se sont intéressés à l’épigénétique : les modifications biochimiques qui modifient l’activité des gènes sans en changer le code génétique. Les étiquettes « méthyl », qu’ils ont investigué, empêchent les gènes d’être lus. On sait déjà qu’au cours du vieillissement ces étiquettes sont progressivement perdues. Mais les chercheurs ont montré que chez les grands chiens, ce processus était accéléré par rapport aux petits chiens : ils en perdent 35 % de plus par an. La perte des étiquettes méthyl est ici spécifique à certaines régions mobiles de l’ADN appelées transposons ou gènes sauteurs. La découverte de ces éléments avait d’ailleurs fait remporter le prix Nobel à Barbara McClintock en 1940 ! Libres de se déplacer, les gènes sauteurs induiraient alors les dommages cellulaires liés à l’âge. Les grands chiens souffriraient donc d’un vieillissement plus rapide.
Une question encore ouverte
Il reste encore beaucoup de recherches à mener pour comprendre précisément pourquoi les petits chiens vivent plus longtemps que les grands. Les chiens partagent notre environnement et une partie de notre mode de vie. Ce contexte exceptionnel est également une source d’apprentissage pour les spécialistes du vieillissement humain, ainsi que pour les vétérinaires, afin de mieux cerner les spécificités de chaque espèce et de proposer un accompagnement personnalisé à chacun de nos animaux.
Que l’on partage sa vie avec un Jack Russell terrier (petite race) ou un bouvier bernois (race géante), le rythme du vieillissement se joue en partie dans les gènes, mais aussi dans la qualité de vie offerte au fil des années : cela passe par un suivi régulier du poids, un exercice régulier et un suivi vétérinaire. Les grands chiens nous quittent trop tôt, mais comprendre pourquoi, c’est déjà commencer à réfléchir à la manière de leur offrir, à nos côtés, une vie de qualité.
Sara Hoummady a reçu des financements de la FVE (Federation of Veterinarians of Europe), a travaillé dans l'industrie pharmaceutique vétérinaire et est membre fondatrice de l'Association Française pour la Gériatrie Animale et les Soins Palliatifs.
Léna Rousseau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.10.2026 à 18:07
« Si l’élection avait lieu dimanche prochain… » : une méthodologie contestable au cœur des sondages
Texte intégral (2162 mots)
L’ESSENTIEL
La question la plus utilisée dans les sondages électoraux pose un sérieux problème méthodologique.
Elle pousse notamment les électeurs à répondre dans une immédiateté artificielle, elle force une prise de position dénaturée et ignore l’absence d’opinion.
Ce type de sondage produit des données biaisées qui influencent le débat politique et les choix des électeurs.
La présidentielle approche, et avec elle revient le rituel du baromètre des intentions de vote, pilier du commentaire politique. Des mois avant le scrutin, pour mesurer le pouls de l’opinion, la quasi-totalité des instituts recourt à la même question :
« Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? »
Cette formule consacrée est souvent présentée comme une simple commodité de recueil. Elle repose pourtant sur une expérience de pensée contrefactuelle qui brouille durablement le débat démocratique.
La sociologie de l’opinion publique documente ce problème méthodologique depuis longtemps. Le protocole de collecte, lui, continue de l’ignorer.
La fiction comme protocole de mesure
Une proposition contrefactuelle repose sur une prémisse explicitement contraire aux faits. Par définition, l’élection n’a pas lieu dimanche prochain (sauf dans la semaine du scrutin).
Ce dispositif impose un double forçage :
un forçage temporel : on demande au citoyen d’agir dans une situation d’urgence artificielle, court-circuitant le temps long de la délibération, de la campagne officielle et des débats ;
un forçage de l’offre politique : pour poser la question, l’institut doit proposer une liste fermée de personnalités. Or, les candidatures officielles ne sont validées par le Conseil constitutionnel que quelques semaines avant le scrutin. Tester des hypothèses arbitraires des mois à l’avance relève du casting médiatique : cela confère une existence statistique à des candidatures virtuelles tout en invisibilisant des alternatives émergentes.
De plus, l’analyste ne mesure pas un comportement ou une disposition réels dans le monde présent, mais le résultat d’une simulation mentale sous contrainte, aussi imaginaire que contrefactuelle. On fait alors le pari non vérifié (et le plus souvent invalidé) que la règle de décision adoptée par un individu dans ce cadre est identique à celle qu’il adoptera le jour réel du scrutin.
Ce pari n’est pas propre aux sondages électoraux.
Depuis les années 1970, l’économie expérimentale a précisément documenté, sous le nom de « biais hypothétique », l’écart systématique entre ce que des individus déclarent qu’ils feraient dans un scénario fictif et ce qu’ils font réellement une fois la situation concrète. Par exemple, lorsqu’on demande à des individus combien ils seraient prêts à payer pour un bien, les méta-analyses convergent : leur réponse surestime en moyenne de deux à trois fois le montant qu’ils déboursent réellement lorsque la situation se produit.
Rien ne garantit que le vote imaginé un jour ordinaire de campagne échappe à ce même écart entre déclaration et comportement.
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La mécanique de l’entonnoir : comment les sondages effacent le doute
Pour bien comprendre l’ampleur de cet artefact (c’est-à-dire un résultat purement artificiel fabriqué par l’outil de mesure lui-même), il faut ouvrir le capot méthodologique des notices déposées par les instituts auprès de la Commission des sondages.
Comment arrive-t-on à publier un graphique avec des barres totalisant 100 % d’opinions exprimées à des mois, voire des années, d’une élection ? Par une mécanique de triple réduction de l’échantillon.
- Le filtre de la certitude absolue : les instituts évaluent la probabilité d’aller voter, souvent sur une échelle de 1 à 10. Pour établir les intentions de vote, les instituts restreignent leur échantillon aux seules personnes répondant 10/10, c’est-à-dire celles qui se disent « certaines d’aller voter ».
C’est un tri drastique. Affirmer une certitude absolue de participation des mois avant une élection est une posture contraignante, ce qui exclut mécaniquement une grande partie du corps électoral. L’ampleur de cette première coupe a été mise en lumière devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale du 26 mars 2025. Le rapporteur a notamment confronté l’Ifop à un sondage de décembre 2024 : sur 1 101 inscrits interrogés, 814 exprimaient une intention de vote, parmi lesquels 628 seulement se déclaraient certains de se déplacer. Bien que les instituts affirment utiliser l’ensemble du panel pour observer d’autres indicateurs, c’est bien sur ce sous-échantillon final – souvent restreint à environ 60 % du panel initial – que s’appuie le calcul strict des intentions de vote.
- L’illusion de l’urgence : aux survivants de ce premier filtre, on impose le fameux forçage contrefactuel (« Si l’élection avait lieu dimanche prochain… ») assorti d’une liste arbitraire.
Ce cadre fictif exige une projection artificielle dans l’immédiateté, forçant une prise de position dénaturée. Une démarche méthodologiquement sincère consisterait, au contraire, à respecter la réalité de cette échéance lointaine : il s’agirait de demander aux électeurs pour qui ils auraient le plus de chances de voter à la date effective du scrutin, plutôt que de les forcer à simuler un vote imaginaire.
- L’invisibilisation des indécis : malgré l’urgence de cette situation fictive, une proportion significative de ces électeurs (entre 15 % et 25 %) pourtant « certains d’aller voter » refuse de choisir un nom, déclarant ne pas se prononcer (NSP) ou vouloir voter blanc.
Que fait la mécanique sondagière ? Si les instituts se défendent d’ignorer ces profils en affirmant les conserver pour analyser l’évolution générale des électorats, tous les excluent de fait lors de la publication médiatique. Comme l’exige la simulation d’un résultat électoral fondé sur les seuls suffrages exprimés, les pourcentages finaux sont systématiquement recalculés uniquement sur le noyau de ceux qui ont donné un nom, afin d’atteindre artificiellement la somme parfaite de 100 %.
Le « déchet » statistique qui était en réalité la donnée
L’argument technique souvent avancé pour justifier ce nettoyage mécanique est celui de l’ « exploitabilité ». Pour les commentateurs en quête de classements, le flou est perçu comme un bruit gênant, un résidu qu’il faut expurger. Le contrefactuel et la pratique du redressement (modifications des données brutes d’un sondage pour rendre l’échantillon plus « représentatif » de la population globale) servent de compresseurs d’indécision.
Pourtant, lorsqu’une part massive des électeurs ne sait pas quoi répondre ou attend la campagne, ce n’est pas un échec de la mesure : c’est l’état réel du système. L’indécision à huit mois du scrutin n’est pas une absence d’opinion, c’est une donnée politique fondamentale.
Le sociologue Pierre Bourdieu formulait déjà cette critique en 1973, dans son texte fondateur « L’opinion publique n’existe pas » : les instituts, en supposant que tout le monde a une opinion et que toutes les opinions se valent, produisent un artefact statistique là où il faudrait au contraire restituer les rapports de force et les degrés d’investissement réels des enquêtés. Le contrefactuel temporel décrit ici n’est jamais qu’une version actualisée et techniquement affinée de ce même mécanisme : il ne se contente plus de faire comme si toutes les opinions se valaient, il fait comme si l’absence d’opinion elle-même n’existait pas.
En éliminant cette zone de flou pour fabriquer des scores lisses, le sondage produit un artefact d’opinion. Cette présentation a des effets directs sur le jeu politique : elle fige prématurément le paysage, dicte le « vote stratégique » selon des rapports de force fictifs et transforme la campagne – censée être un espace de persuasion – en une simple vérification d’un pronostic autoentretenu.
Pour une hygiène du questionnement
Une exigence de rigueur doit s’appliquer dès la conception du protocole d’interrogation. Il faut changer les questionnaires.
La question aujourd’hui favorite des instituts de sondage, « Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? », ne devrait plus être utilisée.
Elle devrait être remplacée par une question ancrée dans le réel, une mesure scientifiquement et démocratiquement sincère, qui laisse place à l’incertitude et à la délibération :
« Dans huit mois se tiendra l’élection présidentielle. Il est possible que les personnalités suivantes se présentent, mais à ce stade, la liste n’est pas définitive. Aujourd’hui, pour laquelle auriez-vous le plus de chances de voter, ou préférez-vous attendre de connaître les candidats officiels, de découvrir leurs programmes et de voir comment la campagne évolue avant de vous prononcer ? »
Cette seconde formulation, certes plus longue, change tout le paradigme de la mesure. En explicitant le statut incertain des candidatures et la distance au scrutin, elle rappelle précisément à l’électeur ce sur quoi il se prononce. Surtout, en intégrant organiquement et explicitement les raisons rationnelles de patienter, elle ne traite plus l’indécision comme un déchet statistique qu’il faudrait cacher. Elle la valide comme une posture civique légitime.
Dans cette configuration, si, par exemple, 50 % des sondés répondent qu’ils attendent le déroulement de la campagne, la donnée publiée sera exactement celle-ci. Ce ne sera plus un « non-résultat », mais la photographie honnête d’un corps électoral en phase de réflexion.
Le respect du suffrage universel commence par le respect de sa temporalité. Un sondage ne devrait pas contraindre l’électeur à mimer le geste d’un vote fictif pour satisfaire le rythme continu de l’actualité et produire des classements prématurés. Reconnaître le droit au doute et à l’observation n’affaiblit pas la valeur de l’information statistique : cela lui redonne sa juste place et sa dignité scientifique et démocratique.
Léo Gerville-Réache ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.10.2026 à 18:06
Santé mondiale : Le multilatéralisme est en crise, mais peut-on vraiment s’en passer ?
Texte intégral (2642 mots)
L’ESSENTIEL
En réponse à la crise du multilatéralisme, il est tentant de privilégier des accords de coopération restreints, tels que des coalitions de pays ou des accords régionaux.
En santé, certaines fonctions nécessitent une participation universelle pour être efficaces ou légitimes, tandis que d’autres peuvent être organisées à l’échelle régionale ou par des coalitions plus restreintes.
La réforme du multilatéralisme ne doit pas consister à le remplacer par un « minilatéralisme », mais plutôt à adapter les architectures de coopération à la nature des enjeux.
Le multilatéralisme à vocation universelle, incarné notamment par le système des Nations unies, traverse une crise profonde. Les rivalités entre grandes puissances entravent le fonctionnement de certaines institutions multilatérales tandis que l’ordre international se fragmente progressivement en blocs concurrents. Les institutions internationales sont, par ailleurs, régulièrement critiquées pour leur lenteur et leur manque d’efficacité.
Ces critiques ne sont pas sans fondement : les institutions du système des Nations unies, pour beaucoup créées au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, peinent à s’adapter aux rapports de force du XXIᵉ siècle. Les divisions entre États paralysent souvent les processus de décision, et les organisations internationales doivent composer en permanence avec des rapports de force politiques qui réduisent leur capacité d’action.
Face à ces difficultés, des formes de coopération plus restreintes se multiplient : G7 et G20 Créé en 1975, le G7 est un forum informel qui réunit chaque année les dirigeants de sept grandes économies industrialisées et démocratiques (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon, Royaume-Uni). L’Union européenne y est associée. L’objectif est de coordonner les positions des participants sur l’économie, la sécurité et les grands enjeux mondiaux. Ses décisions ne sont pas juridiquement contraignantes.
En 1999, cette consultation a été élargie aux grandes économies émergentes pour former le G20, qui regroupe 19 pays et deux unions régionales (l’Union européenne et, depuis 2023, l’Union africaine). ,coalitions de pays partageant les mêmes intérêts, alliances à géométrie variable ou accords régionaux.
Ce « minilatéralisme » présente des avantages réels. Réunir moins de pays peut permettre de décider plus vite, d’expérimenter de nouvelles solutions et d’éviter les blocages inhérents à la recherche d’un consensus universel. Mais cette efficacité potentielle soulève aussi des questions de légitimité, d’équité et de responsabilité : qui décide, au nom de qui, et avec quelles conséquences pour ceux qui ne participent pas ?
Une plus grande agilité suffit-elle à faire de ces coalitions une alternative aux institutions universelles ? La réponse dépend moins du nombre de pays autour de la table que de la nature des fonctions à assurer, comme l’illustre l’exemple de la santé mondiale.
La santé mondiale, un cas d’école
Les travaux sur les biens publics mondiaux montrent que les contributions des différents acteurs ne se combinent pas toujours de la même manière. Cette expression désigne des biens dont personne ne peut être exclu et dont le bénéfice pour l’un ne réduit pas celui des autres, avec des effets qui dépassent les frontières nationales. Dans certains cas, une coordination étroite est essentielle : le contrôle du trafic aérien mondial, par exemple, suppose que tous les acteurs appliquent des règles et des standards compatibles.
Dans d’autres, les efforts s’additionnent. C’est largement le cas de la lutte contre le changement climatique : chaque réduction d’émissions contribue au résultat collectif. Des coalitions de grands émetteurs peuvent donc avancer plus rapidement sur certains objectifs, expérimenter des solutions ou créer des incitations pour que d’autres pays les rejoignent. C’est le principe des « clubs climatiques » – des coalitions de pays qui s’engagent sur des mesures climatiques ambitieuses et qui imposent des pénalités commerciales aux pays restés en dehors. Les recherches révèlent toutefois que ces clubs sont davantage susceptibles de compléter le cadre multilatéral que de s’y substituer.
Enfin, certains biens communs obéissent à la logique du « maillon le plus faible » : le niveau de protection de tous dépend alors de la contribution du pays le moins capable d’agir. L’universalité n’est donc pas toujours nécessaire. Mais dans certaines situations, elle cesse d’être un idéal politique ou moral : elle devient une condition d’efficacité. La surveillance des maladies infectieuses illustre particulièrement bien cette logique du « maillon le plus faible », en particulier lorsqu’il s’agit de détecter rapidement une nouvelle menace et de la signaler.
Quand la solidarité renforce la sécurité
Le contrôle de certaines maladies contagieuses est classiquement décrit comme un bien public de type « maillon le plus faible ». En effet, la sécurité collective dépend notamment de la capacité de chaque pays à détecter rapidement un nouvel agent pathogène, à signaler une flambée épidémique et à partager les informations nécessaires à la réponse. Une défaillance locale peut avoir des conséquences mondiales : si un seul pays est dépourvu de capacités de détection ou de notification, ou ne fait pas preuve de suffisamment de transparence, il fait courir aux autres un risque de crise sanitaire. La sécurité de tous dépend donc de la capacité de chacun, y compris du plus vulnérable.
Dans cette situation, aider les pays disposant des capacités de surveillance les plus faibles n’est pas seulement une exigence de solidarité, un idéal politique ou moral : c’est aussi une manière pour les pays disposant des capacités les plus solides de renforcer leur propre sécurité. Exclure les États les plus fragiles n’améliore pas l’efficacité du système. Le multilatéralisme universel n’est donc plus un choix parmi d’autres, mais la condition même de l’efficacité collective.
L’Organisation mondiale de la santé (OMS) permet à la fois d’organiser la surveillance et l’alerte internationales et de produire des normes communes indispensables à la circulation de l’information et à la coordination des réponses.
À lire aussi : Pourquoi l’Organisation mondiale de la santé est utile aux citoyens français
Le retrait des États-Unis de l’OMS offre aujourd’hui un test grandeur nature des risques liés à la fragmentation de cette architecture. La remise en cause par l’administration Trump du rôle des institutions internationales s’est accompagnée d’une préférence pour des relations directes entre États et pour la négociation d’accords bilatéraux, dans lesquels le poids politique et économique des partenaires tend à déterminer l’issue des négociations, au détriment de mécanismes de décision plus inclusifs.
Dans le domaine de la santé mondiale, un tel basculement risque d’entraîner une divergence croissante des normes sanitaires, des systèmes de surveillance et des mécanismes de réponse aux crises. Chaque puissance organiserait progressivement son propre réseau de coopération, avec le risque de voir émerger des architectures de plus en plus fragmentées et difficilement interopérables.
Si le recul est encore insuffisant pour en mesurer les conséquences à long terme, une analyse récente replace ce retrait dans une évolution plus profonde de l’ordre international dont dépend l’OMS et souligne que l’affaiblissement de celle-ci pourrait nuire aux États-Unis eux-mêmes.
Le problème dépasse largement la perte d’un important contributeur financier : il pose la question de la capacité à préserver des mécanismes universels de surveillance, d’alerte et de coordination dans un monde de plus en plus fragmenté. Face à un agent pathogène susceptible de franchir les frontières en quelques heures, aucune puissance ne peut durablement se protéger seule…
Réformer plutôt que renoncer
Ces constats ne plaident pas pour le maintien à l’identique des institutions multilatérales. Ils invitent plutôt à réserver l’universalité là où elle est indispensable, et à accepter des formes de coopération plus souples lorsqu’elles peuvent être plus efficaces.
Pour l’OMS, cela signifie préserver et renforcer les fonctions qui nécessitent la participation de tous : les mécanismes de surveillance et d’alerte prévus par le Règlement sanitaire international (RSI), ainsi que l’élaboration de normes communes.
Le RSI impose notamment aux États de développer des capacités de détection et de réponse et de notifier à l’OMS les événements susceptibles d’avoir une portée internationale ; il confie parallèlement à l’OMS une fonction mondiale d’alerte et de coordination.
Le RSI est juridiquement contraignant pour les États parties. Il leur impose notamment de développer certaines capacités de surveillance et de réponse, de notifier à l’OMS les événements susceptibles d’avoir une portée internationale et de rendre compte régulièrement de leur mise en œuvre. Son application repose toutefois principalement sur les dispositifs nationaux et sur le suivi organisé par l’OMS : le RSI ne prévoit pas de mécanisme classique de sanction en cas de non-respect.
D’autres activités, comme les achats groupés de médicaments et de vaccins, peuvent en revanche être organisées à l’échelle régionale ou par des coalitions de pays volontaires, quitte à élargir ensuite ces initiatives.
Réformer le multilatéralisme ne consiste donc pas à choisir entre universalisme et minilatéralisme, mais à les articuler en fonction des problèmes à résoudre.
Cela passe également par une participation plus effective des États aujourd’hui les moins influents, ainsi que par l’intégration plus systématique d’acteurs non étatiques, tels que collectivités territoriales, universités, secteur privé, fondations, organisations de la société civile.
Et la France et l’Europe ?
Pour la France et l’Union européenne, cette réflexion n’est pas seulement théorique. Dans un monde où les règles communes s’affaiblissent au profit des rapports de force, les puissances intermédiaires disposent de moins de leviers face aux plus grandes. La littérature montre d’ailleurs qu’elles ont traditionnellement privilégié les institutions internationales, le multilatéralisme et la construction de coalitions, qui leur permettent d’accroître leur capacité d’influence.
Le désengagement américain ouvre à cet égard un espace particulier pour l’Europe. Une analyse récente estime que l’Union européenne pourrait contribuer à préserver un ordre international fondé sur des règles et fédérer autour d’elle une coalition de pays partageant cet intérêt, tout en soulignant les limites politiques, budgétaires et militaires qui restreignent encore sa capacité de leadership.
Pour la France comme pour l’Europe, défendre le multilatéralisme ne signifie donc ni préserver à l’identique les institutions existantes ni refuser les coalitions plus restreintes. C’est un choix stratégique dans un monde où les rapports de force tendent à reprendre le pas sur les règles communes.
Le défi n’est donc pas de choisir entre multilatéralisme universel, régionalisme et coalitions restreintes. Il est de savoir les articuler – et de préserver l’universalité là où elle demeure irremplaçable.
Pour aller plus loin :
- Cet article est issu d’un travail mené dans le cadre de Santé mondiale 2030.
Marie-Paule Kieny est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.
Michel Kazatchkine est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.
Sana Kahlaoui de Courcelles est membre du groupe de réflexion Santé mondiale 2030.
13.10.2026 à 18:06
Logement : vivre seul est-il devenu la norme ?
Texte intégral (2053 mots)

L’ESSENTIEL
Vivre seul n’est plus seulement une transition, mais recouvre une diversité de situations.
La situation conjugale des personnes seules est variée, tout comme leurs profils économiques.
Cette situation peut exacerber les tensions sur le marché immobilier et invite à repenser le parc de logements.
Près de quatre logements sur dix sont aujourd’hui occupés par une personne vivant seule. Mais derrière cette configuration de plus en plus fréquente se cachent des réalités plus diverses qu’il n’y paraît. Les personnes seules ne peuvent plus être réduites à quelques figures sociales bien identifiées, comme l’étudiant en studio, le célibataire urbain dans un petit appartement ou la veuve dans une maison à la campagne.
Comme le souligne une étude menée par le bureau d’étude Intermède et l’Université Gustave Eiffel, soutenue par Leroy Merlin Source et Bouygues Immobilier, la vie en solo correspond à une variété de profils, de trajectoires, de conditions résidentielles et de territoires.
Vivre en solo : une réalité qui progresse
La vie en solo n’est plus une situation résidentielle marginale ou atypique. D’après les derniers recensements de la population par l’Insee, 39 % des résidences principales sont occupées par une seule personne. Ce chiffre a augmenté de près de 14 % entre 2016 et 2022, contre 5 % pour les logements occupés par deux personnes, alors que dans le même temps le nombre de logements de cinq personnes et plus a reculé de 4 %.
Cette évolution traduit une transformation des manières d’habiter, moins structurées par la vie en couple ou en famille, et contribue à faire évoluer la demande de logements.
Vivre seul chez soi recouvre désormais des réalités plurielles. Ce n’est plus seulement une étape avant une vie familiale ou une situation liée à un âge avancé, mais c’est une situation qui peut accompagner les mobilités professionnelles, les séparations et recompositions conjugales.
Des profils sociaux et conjugaux variés
Si la vie en solo progresse chez les 60-74 ans, elle augmente aussi fortement chez les moins de 24 ans et les 25-59 ans. Cette dernière tranche d’âge représente 43 % des personnes vivant seules, à peine 4 % de moins que les plus de 60 ans. Vivre seul est ainsi devenu une réalité courante à l’âge adulte, et notamment parmi les personnes en emploi qui représentent 43 % des personnes seules, contre 41 % pour les retraités et 16 % pour les autres inactifs, dont les étudiants.
Autre évolution notable, le nombre d’hommes vivant seuls progresse plus rapidement que celui des femmes, notamment entre 25 et 59 ans. Celles-ci restent cependant plus nombreuses, représentant 56 % des personnes seules, en raison de leur espérance de vie plus longue et du veuvage.
Vivre en solo ne signifie pas nécessairement avoir une situation économique plus défavorable. Les personnes seules ne sont pas davantage au chômage et se retrouvent dans l’ensemble de l’espace social, avec même une légère surreprésentation des cadres et des professions intermédiaires. Leur emploi est cependant plus précaire, avec davantage de CDD, de contrats d’apprentissage, d’intérim et d’emplois aidés.
La situation conjugale des personnes seules est elle aussi diverse. Près de la moitié sont célibataires tandis qu’un quart sont veuves ou veufs et un cinquième divorcées. Mais certaines personnes vivent seules tout en étant engagées dans une relation conjugale, par exemple dans le cadre de couples non cohabitants, de décohabitations partielles ou de formes de multilocalisation résidentielle. Près d’une personne seule sur dix est mariée, pacsée ou en union libre découlant, par exemple, de choix en termes de localisation professionnelle.
Inversement, être célibataire ne signifie pas toujours vivre seul : colocation ou coliving, chambre chez l’habitant ou habitat partagé, sont des situations parfois durables qui s’étendent à tous les âges de la vie. Ces situations conduisent à relativiser l’image de la vie en solo comme simple parenthèse entre deux périodes de vie en couple.
Des conditions de logement contrastées
Les personnes seules vivent dans des logements très différents. Elles occupent l’essentiel des très petits logements : près de neuf logements sur dix de moins de 30 m2 ou d’une pièce sont occupés par une personne seule. Cette réalité nourrit l’image de l’étudiant ou du jeune actif vivant en studio. Mais elle ne concerne qu’une minorité des personnes seules : 11 % seulement vivent dans moins de 30 m2, tandis que 38 % habitent dans des logements de 60 à 100 m2 et 15 % dans des logements de plus de 100 m2.
Vivre seul signifie donc également occuper un logement de grande taille, souvent un logement toujours habité après une séparation, le départ des enfants ou le décès du conjoint.
Le type de logement témoigne de la même diversité. Si la vie seule va majoritairement de pair avec l’appartement, la maison est loin d’être marginale : près de quatre personnes seules sur dix y résident, notamment les personnes veuves, divorcées ou mariées. Elles ne sont pas non plus seulement locataires. Près de la moitié sont propriétaires de leur logement (46 %), contre 36 % de locataires du parc privé et 16 % de locataires du parc social.
Entre étape transitoire et ancrage durable
Vivre seul est souvent perçu comme une situation de transition, après le départ du domicile parental, une séparation ou une mobilité professionnelle. Les données du recensement vont en partie dans ce sens : 16 % des personnes seules occupent leur logement depuis moins de deux ans, contre 10 % des personnes vivant dans un ménage de deux personnes ou plus.
Pour certaines, vivre seul correspond donc à une période de changement, parfois opéré dans l’urgence ou avec des ressources économiques limitées. Mais la vie seule peut aussi s’installer dans la durée : 20 % des personnes seules vivent dans leur logement depuis plus de trente ans.
La vie en solo peut aussi bien s’inscrire dans un petit logement loué pour quelques années que dans une maison ou un grand appartement occupé plusieurs décennies comme propriétaire. Mais les situations intermédiaires sont également nombreuses : personnes séparées qui restent dans leur logement familial, actifs occupés durablement seuls dans un logement de taille moyenne, retraités qui adaptent progressivement leur logement ou déménagent pour plus petit, actifs occupés seuls en habitat partagé ou encore couples non cohabitants qui organisent leur vie entre deux logements périodiquement ou durablement.
Dans les centres urbains, mais pas seulement
Les personnes seules vivent aussi bien dans les espaces ruraux que dans les petites villes et les grandes agglomérations. Mais elles sont particulièrement nombreuses à habiter dans les villes de plus de 200 000 habitants, davantage dans des communes centrales que dans des communes périurbaines. C’est vrai pour les moins de 24 ans, en raison des établissements d’enseignement supérieur, des emplois, des réseaux sociaux, des équipements et des aménités urbaines, mais aussi de l’offre de petits logements et du parc locatif.
Malgré tout, les couronnes périurbaines ne sont pas seulement l’espace des couples avec enfants et des maisons familiales. C’est d’ailleurs là que la croissance du nombre de personnes seules a été la plus forte ces dernières années, aussi bien parmi les 25-59 ans que les 60-74 ans. Il s’agit d’agriculteurs, d’actifs, de personnes séparées, ou encore des propriétaires de grandes maisons. Dans les espaces ruraux, les personnes seules sont plus âgées : trois sur dix ont plus de 75 ans.
Ces constats montrent que de nouvelles formes de vie en solo émergent : personnes en couple non cohabitantes, personnes âgées seules dans les centres urbains, actifs seuls dans les espaces périurbains, personnes seules dans de grands logements, etc.
Cette diversification des manières d’habiter produit une concurrence accrue pour l’accès à des petits logements encore trop peu nombreux pour la demande, notamment en ville, mais aussi dans les espaces périurbains, royaume de la maison individuelle.
Dans un marché où l’accès au logement est difficile, il ne suffit donc plus de construire davantage, mais aussi répondre à la pluralité des situations, en adaptant le parc de logements et ses modalités d’occupation. Cela suppose de faciliter l’accès à des logements abordables pour les personnes seules ne disposant que d’un revenu de référence, de permettre le maintien à domicile des personnes âgées, d’adapter les logements au vieillissement de la population, de développer des formes d’habitat partagé ou encore de réfléchir à la sous-occupation des logements devenus trop grands pour les occupants seuls.
Cet article a été co-écrit par Laurent Proulhac, chercheur au Laboratoire Ville Mobilité Transport, Université Gustave-Eiffel, et Benjamin Pradel, docteur en sociologie, co-fondateur d’Intermède, coopérative des transitions des lieux, territoires et modes de vie.
Laurent Proulhac ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.10.2026 à 18:05
Antisémitisme de Jordan Bardella : le RN stoppé dans sa tentative de séduction des juifs de France ?
Texte intégral (2316 mots)
L’ESSENTIEL
Selon une enquête de Mediapart, Jordan Bardella, président du Rassemblement national, aurait écrit de nombreux commentaires antisémites par le passé.
En France, plusieurs enquêtes montrent que le vote des juifs autodéclarés s’est déplacé vers la droite et l’extrême droite ces dernières années.
Pour ces électeurs, La France insoumise est perçu comme plus dangereux que le RN, malgré l’histoire de ce parti d’extrême droite, profondément lié à l’antisémitisme.
Le 28 septembre dernier, le journal Mediapart livre les résultats d’une enquête retentissante : Jordan Bardella, président du Rassemblement national, aurait écrit dans le passé nombre de commentaires reprenant des poncifs antisémites. L’intéressé dément fermement.
Cette polémique réactive des accusations de longue date d’antisémitisme envers le Front national, que l’évolution en Rassemblement national visait à écarter. La polémique place ainsi ce parti dans une position inconfortable, et met en péril des années d’efforts pour apparaître comme le seul véritable défenseur des juifs de France. L’un des enjeux de cette séquence est ainsi de savoir si ces propos sont de nature à remettre en cause la stratégie souvent commentée de « dédiabolisation ».
Un soutien paradoxal au Rassemblement national
Les accusations d’antisémitisme au sein de l’extrême droite sont connues des juifs de France. L’on pense évidemment aux commentaires de Jean-Marie Le Pen, condamné, entre autres, pour contestation de crimes contre l’humanité et pour des propos antisémites. Mais l’on peut aussi évoquer la présence, dans l’orbite du parti, de personnes négationnistes ou antisémites, comme le démontrent, dans leur enquête, Judith Cohen-Solal et Jonathan Hayoun (2019). Les accusations d’antisémitisme à l’encontre d’au moins une partie du personnel politique d’extrême droite n’ont jamais disparu.
Et pourtant, cela n’a pas empêché le Rassemblement national d’engranger le soutien croissant de juifs : longtemps fidèles à la gauche non communiste, ils se sont progressivement tournés, à partir des années 1980, vers la droite et l’extrême droite.
Le tableau suivant établit ce déplacement électoral :
Aucune donnée comparable n’est disponible au-delà de 2012, mais les données de terrain collectées (cf. les Juifs orthodoxes en France, Presses universitaires de Rennes, 2025) signalent que le déplacement vers la droite et l’extrême droite se poursuit. Par exemple, à Sarcelles, lors de l’élection présidentielle de 2022, dans quatre bureaux de vote à forte présence juive, le vote pour Éric Zemmour s’est étendu de plus de 28 % à plus de 39 %, contre une moyenne de 11,55 % pour la ville. Un tel survote s’observe aussi dans les quartiers de Strasbourg à forte présence juive. Ce déplacement se retrouve dans le reste de la population, mais, dans le cas d’électeurs juifs, il est paradoxal au regard de l’histoire du Rassemblement national ex-Front national.
Comprendre l’extrême droitisation électorale des juifs de France
En 2007, Nicolas Sarkozy avait capté une part importante des votes juifs et, à nouveau en 2012 : les électeurs juifs l’ont soutenu à 45 % au premier tour, contre 27 % pour la population générale (cf. tableau ci-dessus). Mais la question migratoire et les attaques terroristes ont en partie disqualifié la droite classique et alimentent des craintes, notamment en matière d’insécurité.
La répétition de meurtres antisémites a, par exemple, fortement marqué les esprits, comme l’indique cette personne interrogée :
« Depuis le meurtre d’Ilan Halimi, on a eu l’hypercacher, on a eu Toulouse, on a eu madame Halimi, Sarah Halimi, on a eu Madame Knoll, ça commencer à chiffrer, ça commence à chiffrer. Sans compter les attaques non fatales qui ont peut-être fait moins de bruit. »
Cet argument de la sécurité va de pair avec un autre argument marqué à droite, celui de la faiblesse de l’État, comme l’exprime un témoin :
« Quand une manifestation pro-palestinienne est interdite et qu’elle a quand même lieu, l’affaiblissement du pouvoir est évident. »
À ces actes antisémites, nombre de juifs ajoutent des attaques terroristes, les associant parfois à l’immigration, qui entraînerait insécurité physique et culturelle. Ainsi, le thème du « grand remplacement » pouvait s’observer sur le terrain dès avant 2022. Des observations participantes nous ont donné accès à des conversations où ce thème étant repris sans discussion.
À ces occasions, Éric Zemmour, pas encore candidat à l’élection présidentielle, bénéficiait d’un soutien non caché. Ce soutien s’observe aussi de manière quantitative, avec toutes les précautions d’usage pour une population aussi réduite : 67 % des juifs interrogés considèrent qu’« Il y a trop d’étrangers dans notre pays ». Or, cette position peut conduire à un vote pour le Rassemblement national : 93 % de ceux qui ont voté Le Pen sont d’accord avec cette proposition, dont 84 % sont tout à fait d’accord. Or, ce sujet est depuis plusieurs années l’un des principaux thèmes de prédilection du Rassemblement national, d’autant plus que Nicolas Sarkozy, qui bénéficiait d’un large soutien (cf. tableau) n’est plus candidat à partir de 2012.
Composer avec l’antisémitisme du Rassemblement national
Ce mécontentement favorise d’autant plus le Rassemblement national que Marine Le Pen se fait fort de défendre la liberté individuelle contre « l’islamisme », y compris le droit des juifs de vivre et de pratiquer librement, sans craindre pour leur sécurité. En outre, le travail de « dédiabolisation » du parti, et d’éloignement des personnes accusées d’antisémitisme l’a rendu plus acceptable pour une partie des juifs interrogés. Une personne interrogée nous a par exemple indiqué :
« Je pense qu’elles [les filles de Jean-Marie Le Pen] ont reçu une éducation fortement antisémite, mais je pense que Marine (…) s’est sortie de ça. (…) je ne pense pas que ce soit une grande motivation chez elle. »
Dans le cadre de leur raisonnement politique, les juifs semblent ainsi, pour une partie d’entre eux tout du moins, prioriser les sujets : la perception d’une menace actuelle continue de l’emporter sur toute autre considération, y compris des accusations d’antisémitisme remontant à une dizaine d’années. Et ce, d’autant plus que, sur le plan politique, c’est La France Insoumise qui est vue comme antisémite, bien plus que le Rassemblement national.
En effet, les études disponibles (cf. la Tentation antisémite : haine des juifs dans la France d’aujourd’hui, Wieviorka, 2005 ; Français comme les autres ?, Tiberj, Brouard, 2005 ; l’An prochain à Jérusalem ? Fourquet, Manternach, 2016), considèrent souvent trois foyers d’antisémitisme : l’extrême droite, l’extrême gauche et les personnes musulmanes. Or, l’on observe un décalage partiel entre les données disponibles et les perceptions des juifs.
Par exemple, le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme indique que la « proximité affichée avec le Rassemblement national et les autres partis d’extrême droite favorise les préjugés envers les juifs », alors que la proximité avec La France insoumise (LFI) n’influe pas sur l’antisémitisme.
Pourtant, ce n’est pas ce que les juifs interrogés observent : ils citent l’extrême gauche comme acteur politique responsable de l’antisémitisme, bien devant l’extrême droite : 92 % considèrent que LFI contribue à la montée de l’antisémitisme, contre 49 % pour le RN. Une controverse récente peut alimenter cette perception, lorsque Jean-Luc Mélenchon a paru, par sa prononciation, souligner la judéité de certaines personnalités.
Mais c’est de loin la question d’Israël qui est au cœur de la différence de perception de LFI et du RN. Une personne interrogée indique par exemple que :
« Dans le parti de Mélenchon, même si ce n’est pas dit officiellement (…), il y a quand même quelque chose qui [le] perturbe par rapport à [l’antisémitisme], une obsession d’Israël qu’on ne retrouve pas chez Le Pen. »
Certains reprochent à Jean-Luc Mélenchon d’avoir tardé à dénoncer l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et d’avoir condamné la contre-offensive israélienne à Gaza. Mais, plus généralement, c’est le soutien apporté à la cause palestinienne qui est vu, par certains, comme hostile aux juifs. Une personne interrogée est catégorique :
« Ayant la fâcheuse manie de faire passer leur jalousie pour les juifs avant l’amour pour leur patrie, certains de nos concitoyens non juifs, commettent la plus grave erreur historique depuis la collaboration vichyste : celle de soutenir une cause qui ne les regarde en rien, et qui finira par les perdre. La seule différence est qu’à l’époque de Vichy l’extrême droite attisait la haine ouvertement (…), alors que, aujourd’hui, c’est l’extrême gauche qui a pris le dessus par son soutien aveugle et inconditionnel à la cause palestinienne. »
Dans ce contexte, il n’est pas certain que les révélations concernant Jordan Bardella privent le Rassemblement national du vote d’électeurs juifs.
Quoi qu’il en soit, les conséquences électorales ne dépendront pas des juifs. L’on ne rappellera jamais assez, en effet, que la faible taille de la population juive de France (moins de 1 %), qui plus est en déclin (les chiffres sont rares et à manier avec grande précaution, mais des estimations indiquent que la population juive de France serait passée de 600 000 à la fin des années 1990 à environ 450 000 dans les années 2020), lui retire tout poids électoral : même un repositionnement d’ampleur des juifs de France n’aurait qu’un effet négligeable sur le résultat de l’élection présidentielle de 2027. Les juifs figurent, certes, parmi les premiers concernés par cette controverse, mais les éventuelles conséquences électorales seront décidées par le reste de la population française.
Frederic Strack a reçu des financements de l'Université Paris Panthéon-Assas pour ses études doctorales.
13.10.2026 à 18:04
ICE : une chasse à l’homme contraire au droit et très lucrative pour Trump et ses amis
Texte intégral (2824 mots)
L’ESSENTIEL
Les opérations de la police fédérale de l’immigration (ICE) se caractérisent, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, par de nombreuses arrestations brutales, qui ont causé plusieurs morts, et par de multiples atteintes aux droits des migrants.
L’administration Trump s’emploie à ne pas respecter les décisions de justice, et la Cour suprême intervient régulièrement en sa faveur.
La politique d’expulsions profite à des entreprises privées de détention, de transport et de surveillance, dont certaines entretiennent des liens financiers avec Donald Trump.
Les brutalités de la police fédérale de l’immigration (ICE) et les violations des droits des personnes ciblées par l’administration Trump sont quotidiennes. Ce 8 octobre encore, un homme a été grièvement blessé par balle dans sa voiture par des agents de l’ICE à New York.
Un documentaire de Julie Peyrard et Christophe Astruc, diffusé sur France 5 le 11 octobre, fait le point sur les diverses facettes de cette « chasse à l’homme » dénoncée par les organisations des droits humains et très lucrative pour l’entourage de Donald Trump.
La chasse aux sans-papiers au mépris du droit
Le spectateur suit les équipes de l’ICE dans leurs rafles visant des sans-papiers – opérations conduites en violation aussi bien des promesses faites par Trump pendant la campagne électorale de 2024 que du droit états-unien.
Alors que durant sa campagne, le candidat avait promis de s’en prendre aux « worst of the worst » – c’est-à-dire aux pires criminels, notamment les meurtriers, les violeurs et les membres de gangs –, les troupes de l’ICE arrêtent dans la rue, près des écoles et même dans les tribunaux (avant que ce soit interdit par la justice, en juin dernier) tout individu susceptible d’être sans papiers, y compris au moins 500 citoyens états-uniens. Les critères sont l’apparence physique ou la langue parlée, ce qui facilite les arrestations au faciès, validées par la Cour suprême en septembre 2025.
Le film donne la parole aussi bien aux responsables, notamment à Greg Bovino, nommé à la tête de l’ICE après trente ans au Service de la frontière, comme aux nouvelles recrues – manifestement choisies davantage pour leur amour des armes et leur désir de « casser du sans-papiers » (sans oublier la prime de 50 000 dollars à l’embauche) que pour leur fort désir de faire respecter la loi et de protéger la sécurité à la frontière.
Les victimes sont également interrogées. Leurs témoignages – familles séparées, individus agressés… – sont d’autant plus bouleversants que, selon des données de l’ICE analysées par le Cato Institute, près de 73 % des personnes placées en détention en 2025 n’avaient pas été condamnées pénalement, et près de la moitié n’avaient même ni condamnation ni inculpation en cours – et cela, alors qu’elles sont présentes aux États-Unis depuis parfois plus de quinze ans, qu’elles ont un travail et payent des impôts.
Le spectateur comprend aussi que l’administration fait tout son possible pour agir dans l’urgence de façon à rendre les recours compliqués, voire impossibles. Certains sont arrêtés dans le Minnesota et immédiatement « expédiés » au Texas où les recours en habeas corpus (c’est-à-dire la possibilité, pour une personne détenue, d’aller devant un juge afin de contester la légalité de sa détention) sont plus difficiles.
La grande majorité sont placés en centre de rétention sans possibilité de demander une libération sous caution. Ce qui est à l’œuvre, c’est une machine qui vise à broyer, à instiller la terreur et à inciter un maximum d’immigrés de couleur (dans un contexte marqué par les déclarations hostiles de Donald Trump à l’égard de plusieurs communautés immigrées) à quitter d’eux-mêmes le pays.
Quand l’administration Trump défie les juges
Plusieurs milliers de recours ont été formés pour contester les décrets de l’administration, les arrestations illégales et les expulsions vers des pays tiers.
À ce jour, on compte plus de 40 000 poursuites actives, dont 38 000 requêtes d’habeas corpus à l’échelle nationale. La plupart des recours sont individuels et ont abouti à plus de 4 400 décisions d’illégalité de détention rendues depuis octobre 2025 par plus de 400 juges fédéraux.
Les autres sont collectifs : ils visent les arrestations « embuscades » dans les tribunaux ou le refus systématique de libération sous caution. Ces chiffres ne prennent pas en compte l’immense arriéré des tribunaux d’immigration administratifs : plus de 3 millions de dossiers en attente avec un délai d’attente moyen de 940 jours.
En règle générale, les juridictions de première instance ont fait droit aux demandes des requérants en suspendant l’application d’un décret, en s’opposant à certaines expulsions, en ordonnant à l’administration de libérer telle ou telle personne, de ne pas faire partir les avions remplis de sans-papiers vénézuéliens vers le Salvador ou encore de cesser de pratiquer des arrestations au faciès.
Mais, souvent, l’administration a voulu court-circuiter le processus normal de la justice et a demandé à la Cour suprême d’intervenir en procédure d’urgence. C’est un mécanisme qui existe, mais qui a été peu utilisé jusqu’à l’administration Trump qui, elle, en a usé et abusé durant son premier mandat et continue durant le second.
La Cour suprême n’est aucunement obligée d’accepter ces demandes, mais elle l’a fait et est intervenue à 19 reprises dans le cadre du shadow docket pour suspendre ou annuler les ordonnances émises par les juridictions dites « inférieures ».
La Cour suprême est aussi intervenue le 25 juin 2026 pour valider l’élimination par le Département de la sécurité intérieure (DHS) du statut de protection temporaire (TPS) accordé à des centaines de milliers de Syriens et d’Haïtiens ayant dû quitter leur pays en raison des conditions très difficiles dues à la guerre ou aux ouragans. Ils sont désormais la cible de l’ICE. Dans les États où ils sont ou étaient nombreux, comme l’Ohio, les entreprises de construction, de rénovation, les services de santé, les hôpitaux, par exemple, ne peuvent plus fonctionner à pleine capacité en raison de la pénurie de main-d’œuvre.
Seules deux des décisions de la Cour sont allées à l’encontre de l’administration Trump : en décembre 2025, lorsqu’elle a interdit le déploiement de La Garde nationale pour protéger la police de l’immigration ; et en juin 2026, quand elle a jugé illégal le décret présidentiel visant à supprimer le droit du sol (jus soli) pour les enfants d’immigrés en situation irrégulière.
Lorsque la Cour n’est pas intervenue, l’administration a, en de nombreuses occasions, refusé de se conformer aux décisions de justice. Ainsi, en mars 2025, alors qu’un juge avait interdit le décollage des avions vers le Salvador, l’administration a prétendu avoir eu connaissance de l’ordonnance trop tard, alors que les avions étaient déjà partis.
Dans l’affaire Kilmar Abrego García, expulsé par erreur vers le Salvador en mars 2025 (ce que l’administration avait fini par reconnaître), une décision de justice a exigé son retour immédiat sur le sol états-unien, mais les autorités ont fait preuve d’une telle mauvaise volonté pour le faire revenir qu’une juge fédérale du Maryland a dû menacer de les sanctionner pour outrage à la cour.
Un autre juge a conclu que l’administration n’avait pas accordé aux demandeurs d’asile expulsés vers des tiers pays la légalité processuelle (due process) garantie par la Constitution en expulsant des migrants vers des pays tiers sans leur accorder un préavis suffisant ni une possibilité effective de contester leur renvoi.
Selon un rapport de l’Associated Press publié en mai 2026, l’administration Trump a désobéi aux décisions de justice dans au moins 31 affaires distinctes. À ces manquements s’ajoutent des centaines de cas individuels dans lesquels des ordonnances judiciaires n’auraient pas été respectées. La stratégie de l’administration consiste à contester les décisions de justice pour des motifs de procédure de façon à retarder leur application.
Les profits de l’industrie des expulsions
La politique de renvoi systématique des migrants est un scandale en soi en raison de la violence, de la privation des droits et des nombreux refus de l’administration de se conformer aux décisions rendues par les juges. Mais il existe un autre aspect bien mis en lumière par le film : le développement d’entreprises qui profitent de cette politique d’arrestations, de détentions massives et d’expulsions vers le pays d’origine ou vers un pays tiers.
C’est un bel exemple de la corruption généralisée qui bénéficie à plusieurs entreprises de la détention privée, du transport aérien et de la surveillance électronique ainsi qu’à leurs actionnaires. Parmi les bénéficiaires, trois acteurs du transport aérien, CSI Aviation, MVM Inc. et Aveli Airlines, ont chacun décroché des contrats de plusieurs dizaines, voire centaines de millions de dollars – 673 millions (soit 601,7 millions d’euros) pour CSI Aviation, par exemple.
Parmi les géants de la détention privée, le groupe Geo est le grand gagnant : il a engrangé 710 millions de dollars (soit 634,8 millions d’euros) de revenus liés à l’immigration. Sa filiale BI Incorporated détient le monopole de la surveillance des migrants contraints de porter un bracelet électronique.
Autre géant de la détention privée, CoreCivic est régulièrement mis en cause pour les conditions sanitaires dans ses centres. Une enquête de WIRED, publiée en juin 2025, a recensé de nombreux appels aux services d’urgence depuis des centres de détention de l’immigration gérés par CoreCivic. Les incidents signalés vont des crises médicales aux blessures, en passant par les tentatives de suicide, dans un contexte marqué par des accusations de retards de soins et de négligence médicale.
Fondée en 2003 dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001, avec l’ambition de mettre l’analyse des données au service du renseignement et de la lutte antiterroriste, Palantir Technologies est aujourd’hui un prestataire majeur de l’ICE. Ses logiciels permettent notamment de croiser des données afin d’identifier les personnes ciblées par les opérations d’arrestation et d’expulsion.
Toutes ces entreprises, ainsi que celles qui construisent le mur à la frontière du Mexique, ont pour point commun d’avoir obtenu ces contrats lucratifs parce qu’elles ont financé de façon massive les campagnes de Donald Trump. Le groupe Geo a par exemple, selon les données de la commission électorale fédérale (FEC), versé plus de 4 millions de dollars au principal superPac (MAGA Inc.) ainsi qu’à divers comités à statuts divers qui financent les frais d’avocats de Donald Trump.
Si l’on est tenté de leur accorder le bénéfice du doute et de la « coïncidence », Geo a versé un autre million de dollars juste après avoir obtenu un contrat fédéral de 529 millions de dollars pour l’ouverture d’un centre de rétention dans le Colorado. Et, pour boucler la boucle, Donald Trump est actionnaire de ces entreprises dont les bénéfices ont augmenté de façon exponentielle : selon une enquête de CREW publiée en juillet 2026, ses courtiers ont effectué 29 opérations sur les actions de ces deux entreprises depuis son retour au pouvoir, alors même que leurs résultats financiers progressaient fortement.
Un effet sur les midterms ?
De ce panorama terrible émerge néanmoins un rayon de lumière : la solidarité que l’on voit à l’œuvre à Minneapolis, quand les habitants se mobilisent pour aider les sans-papiers et patrouillent pour alerter de l’arrivée de la police de l’immigration ; mais aussi, plus largement, le fait est que dans leur majorité, les Américains sont choqués que l’on arrête leurs voisins, la nounou de leurs enfants, leur jardinier ou l’aide-soignante qui s’occupe de leurs parents.
On ne saura sans doute jamais quel aura été le poids exact de ce sentiment dans les résultats des midterms du 3 novembre prochain, mais la brutalité de l’administration, si contraire à l’image que les Américains aiment à avoir d’eux-mêmes, aura sans doute joué un rôle. Si la victoire démocrate annoncée par les sondages se matérialise, elle sera en partie due à la réaction de l’électorat contre la brutalité des troupes de l’ICE et contre la corruption de Donald Trump et de son administration.
Anne E. Deysine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.10.2026 à 18:03
Europe, Chine, États-Unis : trois manières différentes de réguler l’IA
Texte intégral (2236 mots)
L’ESSENTIEL
En matière d’IA, l’Union européenne, les États-Unis et la Chine combinent tous trois régulation, innovation et politique industrielle, malgré des approches institutionnelles distinctes.
Les trois puissances investissent dans les infrastructures, les compétences et l’industrie de l’IA, tout en cherchant à maîtriser les risques.
L’UE privilégie des obligations communes, les États-Unis des cadres de gestion des risques, et la Chine des obligations directes imposées aux fournisseurs.
Ces dernières années, les débats sur la régulation du numérique, et notamment de l’intelligence artificielle, sont souvent résumés à une opposition simple : faut-il réguler ou innover ? Une formule revient souvent pour résumer les approches de l’Union européenne (UE), des États-Unis et de la Chine : l’UE régule, les États-Unis innovent, et la Chine contrôle.
Cette formule est efficace, mais elle simplifie à l’excès. En apparence, les trois acteurs ont choisi des voies différentes. En réalité, ils font face à des dilemmes très proches : comment soutenir l’innovation tout en maîtrisant les risques sociaux liés à l’IA ? Comment développer leur propre industrie de l’IA et des infrastructures technologiques critiques, tout en pesant davantage sur les règles du jeu à l’échelle mondiale ?
La comparaison ne devrait donc pas porter seulement sur la question de savoir qui régule le plus. Il faut aussi regarder qui régule, quoi, pourquoi, et comment ces règles s’articulent avec l’industrie, les institutions et les priorités économiques de chacun.
Les trois modèles sont-ils vraiment si différents ?
Cette lecture en trois modèles n’est pas sans fondement. Au cours des vingt dernières années, les États-Unis, l’Union européenne et la Chine ont développé des traditions différentes en matière de gouvernance numérique.
Les États-Unis ont longtemps privilégié une approche relativement décentralisée et orientée vers le marché : il n’existe toujours pas de loi fédérale générale sur la protection des données personnelles, et l’encadrement des entreprises technologiques repose largement sur des outils juridiques existants, comme le droit de la concurrence ou la protection des consommateurs, mobilisés par différentes autorités de régulation.
L’Union européenne, à l’inverse, est intervenue plus tôt et de manière plus systématique sur les marchés numériques, à travers la protection des données, le droit de la concurrence et la régulation des plates-formes. Les droits fondamentaux, la protection des consommateurs et la concurrence équitable occupent une place centrale dans cette approche. Ces différences restent visibles dans la gouvernance de l’IA. L’approche américaine est généralement décrite comme plus sectorielle et fondée sur les risques, tandis que l’UE accorde davantage de place à l’éthique, à la protection des consommateurs et aux droits fondamentaux.
La Chine semble avoir suivi une autre voie. Depuis 2021, elle a adopté des règles spécifiques sur les algorithmes de recommandation, la synthèse profonde et l’IA générative, devenant ainsi l’un des premiers pays à instaurer des règles contraignantes pour certaines applications de l’IA. L’enregistrement des algorithmes, les obligations d’étiquetage des contenus générés par l’IA et les règles encadrant les systèmes de recommandation font de l’intervention de l’État l’un des traits les plus visibles de la gouvernance chinoise de l’IA.
Mais c’est précisément là que les étiquettes deviennent trompeuses : on risque de prendre la caractéristique la plus visible d’un système pour l’ensemble de sa logique. Des recherches détaillées sur l’élaboration de la réglementation chinoise de l’IA montrent que ces règles n’ont pas simplement été conçues au sommet puis appliquées telles quelles. Elles sont plutôt le résultat d’un processus progressif et itératif, auquel participent des fonctionnaires, des universitaires, des experts techniques, des journalistes et des entreprises technologiques.
Le débat public peut aussi contribuer à faire entrer certains sujets dans l’agenda réglementaire. En outre, les régulateurs chinois suivent de près les débats menés à l’étranger et en adaptent certaines idées. De la même manière, réduire l’UE au rôle de « régulateur » ou les États-Unis à celui d’« innovateur » revient à négliger d’autres objectifs présents dans leurs politiques respectives.
La formule « les États-Unis innovent, l’Union européenne régule, la Chine contrôle » peut donc constituer un bon point de départ, mais elle ne suffit pas. Elle met en lumière certains traits saillants, tout en risquant de transformer des priorités politiques en identités figées. Pour comprendre la gouvernance de l’IA aujourd’hui, il est plus utile de regarder comment chaque système combine ses institutions et ses instruments de politique publique.
De la régulation à la politique industrielle
« Plus on régule, moins on innove » : c’est l’une des idées les plus répandues dans les débats sur les politiques de l’IA. Pourtant, la relation entre régulation et innovation est loin d’être aussi simple. Anu Bradford (2024) rappelle que le succès du secteur technologique américain ne s’explique pas uniquement par un environnement réglementaire relativement souple, pas plus que la position plus fragile de l’Europe dans l’économie numérique ne peut être réduite à un excès de régulation. La profondeur des marchés de capitaux, la taille du marché, la mobilité des talents ou encore l’environnement entrepreneurial jouent eux aussi un rôle dans la capacité d’une économie à innover.
Surtout, les États-Unis, l’UE et la Chine ne choisissent pas simplement entre « régulation » et « innovation ». Tous trois cherchent activement à façonner leur industrie de l’IA, mais par des moyens différents. L’UE met en œuvre l’AI Act tout en investissant dans les infrastructures de calcul, les « AI factories » et les compétences, notamment à travers son plan d’action de 2025 pour un continent de l’IA, avec pour objectif explicite de renforcer la compétitivité européenne dans ce domaine.
Aux États-Unis, l’approche actuelle met davantage l’accent sur la réduction des obstacles réglementaires et sur l’innovation portée par le secteur privé. Mais le plan d’action américain sur l’IA de 2025 fait également des infrastructures d’IA et de la diffusion internationale des technologies et normes américains deux axes importants de l’action publique.
La Chine, de son côté, continue de renforcer les règles encadrant les algorithmes et l’IA générative, tout en lançant en 2025 l’initiative « AI Plus », destinée à accélérer l’intégration de l’IA dans la science et la technologie, l’industrie, la consommation et la gouvernance publique.
La différence ne tient donc pas au fait que certains « régulent » tandis que d’autres « innovent ». Régulation, investissement public, infrastructures, soutien industriel et stratégie internationale sont de plus en plus étroitement liés. Ce qui compte davantage, c’est la manière dont chacun combine ces instruments et arbitre entre innovation, gestion des risques et concurrence industrielle.
Des objectifs similaires, des outils différents
Dès que l’on quitte les grands slogans pour regarder les règles concrètes, les différences entre les trois approches apparaissent beaucoup plus clairement. Prenons l’exemple des modèles d’IA à usage général et de l’IA générative.
L’UE a choisi une approche relativement classique de régulation ex ante. Dans le cadre de l’AI Act, les fournisseurs de modèles d’IA à usage général doivent notamment préparer une documentation technique, mettre en place une politique en matière de droit d’auteur et publier un résumé du contenu utilisé pour l’entraînement, même si certains modèles open source bénéficient d’exemptions partielles en matière de documentation.
Les fournisseurs de modèles considérés comme présentant un risque systémique sont soumis à des obligations supplémentaires, notamment en matière d’évaluation et de réduction des risques, de signalement des incidents graves et de cybersécurité.
Les États-Unis partent d’une logique différente. Contrairement à l’UE, qui s’appuie sur une législation transversale pour imposer des obligations communes aux fournisseurs de modèles, les États-Unis continuent de s’appuyer largement sur des standards de gestion des risques et sur des instruments juridiques et réglementaires sectoriels déjà existants.
Le cadre de gestion des risques liés à l’IA élaboré par le National Institute of Standards and Technology (NIST) n’est pas juridiquement contraignant. Son profil consacré à l’IA générative vise surtout à aider les organisations à identifier les risques et à intégrer leur gestion dans la conception, le développement, l’utilisation et l’évaluation des systèmes d’IA. Autrement dit, il s’agit davantage d’indiquer comment les organisations devraient gérer les risques que d’imposer un ensemble unique d’obligations contraignantes à tous les fournisseurs de modèles d’IA à usage général.
La Chine fait davantage peser les responsabilités directement sur les fournisseurs de services d’IA destinés au grand public. Les mesures provisoires sur les services d’IA générative leur imposent notamment de traiter les contenus illicites et prévoient des obligations concernant les données d’entraînement, les informations personnelles, la propriété intellectuelle et l’étiquetage des contenus générés. Une nouvelle réglementation adoptée en 2025 est allée plus loin en instaurant des obligations de marquage explicite et implicite pour les contenus générés ou synthétiques par l’IA. Des règles antérieures sur les algorithmes de recommandation et les services de synthèse profonde avaient déjà instauré des obligations d’enregistrement ainsi que d’autres exigences pour les fournisseurs concernés.
Les différences ne se résument donc pas à une opposition entre régulation « stricte » et approche « souple ». Elles tiennent surtout au point d’entrée de la régulation et à la manière dont les responsabilités sont réparties : l’UE privilégie des obligations communes au niveau des fournisseurs de modèles ; les États-Unis s’appuient sur des cadres non contraignant de gestion des risques et sur les autorités sectorielles existantes ; la Chine impose plus directement des obligations aux fournisseurs de services algorithmiques et numériques, ainsi qu’aux contenus qu’ils diffusent.
Aux États-Unis, dans l’UE comme en Chine, les pouvoirs publics cherchent à développer leur industrie de l’IA, à maîtriser les risques technologiques et à peser sur les règles qui encadreront l’IA à l’avenir. Ce qui les distingue, ce sont surtout les trajectoires institutionnelles qu’ils empruntent et les instruments de politique publique qu’ils mobilisent.
Ce qui compte, dès lors, c’est la manière dont ces règles s’articulent avec les politiques industrielles, la structure des marchés et les institutions existantes, et comment cet ensemble façonne, au bout du compte, le développement et l’adoption de l’IA.
À mesure que l’intelligence artificielle s’intègre plus profondément dans la vie économique et sociale, la compétition pourrait ne plus se jouer seulement sur la capacité à développer les modèles les plus avancés. Elle portera aussi sur la capacité à construire un cadre de gouvernance qui soutienne le progrès technologique tout en restant socialement acceptable.
Jingyan Wu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.10.2026 à 18:02
Connaissez-vous le blé poulard ? Les leçons d’agronomie d’un blé ancien pourtant très moderne
Texte intégral (3022 mots)

L’ESSENTIEL
Le blé poulard, proche du blé dur, est une espèce de blé ancien intéressante pour sa résistance face aux ravageurs et aux mauvaises conditions climatiques et pour sa diversité génétique.
Un projet de recherche participative, mené en Occitanie en collaboration avec des agriculteurs, s’est penché sur son potentiel en agriculture biologique.
Le blé poulard présente un potentiel particulièrement prometteur dans la production de pâtes alimentaires plus digestes.
Le blé constitue aujourd’hui un élément composant central de l’alimentation humaine. C’est une des cultures de base, avec l’orge, le maïs, le colza et le tournesol. Ces cinq cultures dominent aujourd’hui notre régime alimentaire, et représentent 83 % des surfaces de grandes cultures en France.
Il existe pourtant une autre catégorie, celle des cultures mineures, négligées ou sous-utilisées. Elles occupent moins de 20 000 hectares avec des productions inférieures à 40 000 tonnes par an. Utilisées pendant des siècles pour l’alimentation humaine, elles ont progressivement été délaissées pour des raisons agronomiques, génétiques, technologiques, économiques, culturelles ou politiques.
Dans un contexte marqué par le changement climatique et la dépendance aux pesticides, ces cultures mineures connaissent un regain d’intérêt. En tant que culture de diversification, leur intégration dans les rotations permet de rompre le cycle des bioagresseurs, contribuant à une diminution de l’usage de pesticides. Par ailleurs, ces cultures sont souvent peu exigeantes en nutriments, ce qui limite les besoins en engrais.
Majoritairement constituées de populations hétérogènes, elles offrent en effet une plus grande diversité de réponses face aux environnements changeants et une meilleure résistance aux stress biotiques (maladies, ravageurs, adventices) et abiotiques (météo, conditions des sols…). Malgré des rendements plus faibles et limitants, elles peuvent être plus stables dans les milieux défavorables et plus durables et résistantes face au changement climatique.
Dans le cadre du projet DIVINFOOD, qui s’inscrit dans une démarche de recherche participative visant à promouvoir des régimes alimentaires diversifiés et sains et des systèmes agricoles durables, nous nous sommes notamment intéressés, en Occitanie, au petit épeautre et au blé poulard (Triticum turgidum L. subsp. turgidum). Ce dernier, proche du blé dur, présente un potentiel prometteur, en particulier pour la production de pâtes.
Tendre, dur ou ancien ? La grande famille du blé
Le blé dur, à cassure vitreuse (caractéristique physique décrivant l’intérieur du grain) riche en protéines, est utilisé pour les pâtes et la semoule. Au contraire, le froment (blé tendre), à cassure farineuse, est plutôt destiné au pain et aux biscuits. De nombreuses variétés existent même si seules quelques variétés de blé tendre, très proches génétiquement les unes des autres, couvrent 80 % de l’assolement annuel.
Ces blés ont connu une sélection génétique intense après la seconde guerre mondiale pour obtenir des variétés à plus haut rendement : taille réduite, meilleure résistance aux maladies et à la verse (c’est-à-dire, lorsque les cultures se trouvent couchées au sol), grains plus gros et ne tombant plus au sol, enveloppes faciles à éliminer lors du battage, ou encore l’aptitude au pétrissage mécanique.
Les blés anciens correspondent à des céréales historiquement cultivées, peu sélectionnées génétiquement et conservant une forte diversité génétique. Ils regroupent notamment l’amidonnier, le blé poulard, le blé Khorasan ou encore le petit épeautre. Ils ont été cultivés pendant plusieurs siècles avant l’essor des variétés modernes au XIXᵉ siècle.
Les variétés anciennes ou paysannes sont issues de populations dynamiques présentant une grande variabilité génétique, ce qui les rend plus résistantes. Leur abandon progressif s’explique notamment par des rendements faibles, des pailles hautes favorisant la verse, un grain vêtu impliquant un décorticage ou encore des qualités technologiques inadaptées à l’industrie agroalimentaire (gluten peu panifiable, teneur en protéines variable…).
Toutefois, leur hétérogénéité génétique leur confère des atouts essentiels dans les contextes de changement climatique ou de crise énergétique. Elles présentent une meilleure tolérance aux maladies et aux stress abiotiques et exigences faibles en intrants, justifiant leur intérêt en agriculture biologique. Leur qualité nutritionnelle, notamment leur richesse en protéines, antioxydants et minéraux, contribue également au renouvellement d’intérêt pour ces ressources, dont la valorisation constitue aujourd’hui un axe de recherche pertinent.
À lire aussi : Les céréales existaient deux millions d’années avant l’invention de l’agriculture
Le blé poulard, un blé adapté aux sols pauvres
Le blé poulard, proche du blé dur, possède un grain nu. Cultivé en Europe au début du XIXᵉ dans les régions froides et montagneuses, il est adapté aux sols pauvres et présente une bonne résistance à certaines contraintes environnementales. La dureté de son grain explique son utilisation traditionnelle en biscuiterie ou pour la fabrication de pâtes.
Ses caractéristiques rustiques sont inadaptées pour l’agriculture industrialisée et expliquent son abandon, en particulier lorsque les blés durs plus productifs semés en Afrique du Nord coloniale sont arrivés et ont sonné la fin du blé poulard en métropole.
En effet, ses longues barbes sont contraignantes pour le battage, ses pailles hautes sensibles à la verse sur les sols riches, son rendement modeste (2 à 2,5 tonnes par hectare) et sa force boulangère est faible, ce qui le rend inadapté au pétrissage mécanique.
Malgré tout, son regain d’intérêt repose aujourd’hui sur ses bonnes performances agronomiques en agriculture biologique, ses qualités nutritionnelles et sur ses potentialités de transformations en pâtes dans les filières courtes et artisanales.
À lire aussi : « Industriel » ou « paysan » : quels pains et pâtes privilégier pour les hypersensibles au gluten ?
Des pâtes et même du pain plus digestes
Les blés anciens sont souvent valorisés dans des filières artisanales associant mouture sur meule de pierre, fermentation au levain et pétrissage lent, voire manuel. Leurs propriétés technologiques diffèrent de celles des blés modernes : un réseau de gluten plus fragile produisant des pâtes moins élastiques et plus délicates à travailler mécaniquement. Certaines céréales mineures présentent toutefois des caractéristiques de digestibilité des protéines (en particulier le gluten) qui suscitent un intérêt croissant.
Pour le poulard, proche du blé dur, les produits issus des farines sont principalement des pâtes, même si certains boulangers proposent des pains 100 % poulard. Les pâtes au blé poulard sont fabriquées à base de farine fraîche, avec extrusion et séchage à basse température.
Ainsi, à la différence des filières industrielles utilisant des blés modernes, les pâtes artisanales sont souvent fabriquées avec de la farine directement – et non de la semoule – à cause d’une dureté du grain insuffisante pour donner de la semoule après écrasement, en lien avec le moindre apport d’azote en agriculture biologique. Ce process de fabrication, avec extrusion non contrôlée et séchage à température ambiante, favorise la présence de protéines plus facilement solubilisées, et donc plus digestes.
Dans le cadre du projet de recherche DIVINFOOD, un partenariat a été noué avec L’Odyssée d’engrain, une société coopérative d’intérêt collectif (Scic) réunissant des paysans et des consommateurs, avec la volonté de remettre en culture d’anciennes variétés de céréales, grâce à la fabrication de pâtes sèches locales, artisanales et biologiques.
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Une démarche qui valorise les connaissances des agriculteurs
Les paysans pratiquant l’agriculture biologique s’intéressent de plus en plus à la diversité génétique présente dans les variétés anciennes. Leurs connaissances approfondies des systèmes de culture – et notamment des variétés qui conviennent le mieux à leur terroir – sont complémentaires des compétences des chercheurs et des sélectionneurs.
Développer des modèles de collaboration entre réseaux de paysans et de chercheurs est donc un enjeu important, dans cette démarche d’innovation variétale pour l’agriculture biologique et l’agriculture à faible niveau d’intrants.
Cette démarche collaborative a été retenue dans DIVINFOOD pour évaluer les performances de différentes variétés de blé poulard avec des échanges réguliers entre parcelles agricoles et plateforme expérimentale.
Nos travaux de recherche poursuivent actuellement cette démarche participative. Celle-ci a plusieurs dimensions :
dimension agronomique et sanitaire : suivre les paysans pour évaluer et donner des préconisations. L’enjeu est d’améliorer les performances et la qualité des blés poulard produits et de contribuer à proposer une variété ou un mélange les plus adaptés ;
dimension nutritionnelle : développer une méthode d’analyse pour déterminer les profils protéiques des blés et la taille des protéines impliquées dans la formation du réseau de gluten. Autrement dit, d’identifier les profils de blés les plus adaptés pour personnes hypersensibles au gluten ;
dimension technologique : identifier les variétés les plus aptes à la transformation en pâtes alimentaires ;
dimension sensorielle : discriminer les différences de qualité organoleptique des produits finis afin d’obtenir des produits non seulement vertueux mais gustativement bons.
Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.
DIVINFOOD a été financé par le programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne dans le cadre de l’accord de subvention n°101000383
13.10.2026 à 18:02
Sciences ou entrepreneuriat ? Comment les témoignages vidéo de professionnels influencent les choix d’orientation des jeunes
Texte intégral (1836 mots)

L’ESSENTIEL
Les témoignages de professionnels et la rencontre avec des « role models » influencent les choix d’orientation des jeunes.
Mais les effets ne vont pas toujours dans le sens escompté.
Une vaste étude dans des lycées équatoriens explore ces enjeux pour les sciences et l’entrepreneuriat.
Quels moyens les lycées peuvent-ils mobiliser pour élargir les horizons professionnels des élèves lorsqu’ils doivent toucher des milliers d’adolescents, aux centres d’intérêt très différents ? Leur présenter des modèles inspirants semble être l’une des réponses possibles. Et une vaste étude publiée dans Nature Human Behaviour montre qu’effectivement, les vidéos présentant des parcours professionnels peuvent influencer les choix réels d’orientation dans l’enseignement supérieur.
Mais le résultat en est contre-intuitif : après avoir vu des vidéos présentant à la fois des scientifiques et des entrepreneurs à succès, les élèves se sont détournés des filières STEM – sciences, technologies, ingénierie et mathématiques.
Cette conclusion, issue d’une étude menée sur neuf ans dans 813 établissements en Équateur, dépasse le seul cas de ce pays. Elle concerne aussi d’autres pays en développement confrontés aux défis du capital humain, du financement de l’éducation et du déploiement des technologies d’apprentissage à grande échelle. À notre connaissance, c’est la première fois qu’un tel effet est observé.
Une expérimentation nationale intégrée à la politique scolaire
L’expérimentation faisait partie de « Showing Life Opportunities », une collaboration plus large avec le ministère équatorien de l’éducation, conçue pour promouvoir l’apprentissage des sciences et de l’entrepreneuriat. Elle a été intégrée à l’enseignement à distance pendant la pandémie, auprès d’élèves en dernière année de lycée technique. En incluant un pré-test, le programme de recherche dans son ensemble a concerné près de 35 000 élèves.
Le cœur de l’essai a porté sur 29 243 élèves dans 813 lycées. La moitié des établissements a reçu des vidéos de modèles inspirants ; l’autre moitié a regardé des contenus éducatifs classiques diffusés par la chaîne EducaTV du ministère, sur des thèmes comme l’amour ou la musique. Les élèves du premier groupe exposé ont suivi deux séances de 30 minutes, composées d’extraits d’entretiens avec dix scientifiques équatoriens et dix entrepreneurs équatoriens.
Les vidéos avaient été conçues pour dépasser le récit héroïque d’une seule réussite individuelle. Parmi les scientifiques figuraient notamment une ingénieure électricienne ayant développé un dispositif pour aider les personnes malvoyantes, une scientifique de l’environnement titulaire d’un brevet utilisant des déchets de crabe pour la remédiation environnementale, ainsi qu’une biologiste moléculaire travaillant sur le cancer. Parmi les entrepreneurs, il y avait des dirigeants d’entreprises dans le café durable, le tourisme et les vêtements créatifs pour bébés. Les modèles présentés étaient de jeunes Équatoriens, sélectionnés de manière à refléter une diversité de genre, de région et d’origine ethnique.
Un résultat contraire à l’objectif initial
L’intervention visait à informer et à inspirer les élèves, afin de les encourager à envisager des carrières dans les sciences et technologies ou dans l’entrepreneuriat à forte croissance. Mais les résultats ont dessiné d’autres perspectives.
Chez les filles entrées dans l’enseignement supérieur, l’exposition aux vidéos a réduit les inscriptions dans les filières STEM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques) de 5,0 points de pourcentage, soit une baisse de 18 % par rapport à la moyenne du groupe témoin. Elle a parallèlement augmenté les inscriptions dans les filières business de 5,7 points de pourcentage. Ces filières étaient déjà majoritairement féminines, et l’intervention a accentué cette tendance.
Chez les garçons entrés dans l’enseignement supérieur, les vidéos ont réduit les inscriptions en STEM de 4,9 points de pourcentage, soit une baisse de 7 % par rapport à la moyenne du groupe témoin. Les garçons se sont principalement réorientés vers d’autres domaines, l’étude identifiant des hausses dans l’agriculture, les sciences humaines et les arts, à partir de niveaux initiaux faibles.
Dans l’échantillon, un tiers des élèves se sont inscrits dans l’enseignement supérieur. Parmi les élèves du groupe témoin ayant poursuivi des études supérieures, 68,6 % des garçons ont choisi des filières STEM, contre 28,5 % des filles.
Ce que les élèves ont semblé comparer
Dans les vidéos, les élèves ont vu des personnes ayant réussi dans deux grands domaines, ce qui leur a permis de les comparer. Une évaluation ultérieure a demandé à 110 élèves de regarder les vidéos et de noter les modèles inspirants selon sept critères : passion, charisme, similarité perçue, renforcement des stéréotypes de genre, difficulté apparente du domaine, quantité d’informations pertinentes fournies par la vidéo et stigmatisation.
Ces dimensions aident à comprendre les effets observés. Les élèves ont perçu les modèles scientifiques comme rendant leur domaine plus difficile que l’entrepreneuriat. Ils ont également considéré la voie scientifique comme plus masculine et plus stigmatisée. Les modèles scientifiques ont aussi été moins bien notés en termes de pertinence, de passion, de charisme et de similarité avec les élèves eux-mêmes.
Nous pensons que le contraste entre les domaines a contribué à détourner les élèves de la voie perçue comme la plus difficile. Les résultats suggèrent également que l’exposition à de nombreux modèles peut conduire les élèves à comparer les points communs et les différences entre plusieurs domaines, plutôt qu’à s’identifier à une histoire individuelle particulièrement inspirante.
Par rapport aux études antérieures sur les modèles inspirants, qui portaient généralement sur la rencontre avec un seul modèle, le fait de voir plusieurs modèles a probablement amené les élèves à comparer leurs caractéristiques communes et distinctives – ce qui, au final, a pu rendre certains d’entre eux plus susceptibles de s’éloigner des STEM.
Le genre des modèles a peu modifié les résultats
L’étude a également testé l’effet de la composition genrée des modèles inspirants. En moyenne, les élèves voyaient un ensemble équilibré, mais l’assignation aléatoire faisait que certains voyaient davantage de femmes ou davantage d’hommes dans une catégorie donnée.
Les choix de filière ont peu varié en fonction de cette composition. Voir principalement des femmes scientifiques n’a pas significativement atténué l’effet principal.
Pour les décideurs publics, l’impact de l’étude tient à deux résultats qu’il faut considérer conjointement. Les modèles inspirants digitaux peuvent être diffusés à grande échelle, à faible coût et avec un taux élevé de complétion ; ils peuvent aussi modifier les comportements réels d’inscription dans l’enseignement supérieur. Mais lorsque les élèves observent plusieurs domaines successivement, leurs choix peuvent évoluer dans des directions que les responsables politiques n’avaient pas anticipées.
Notre article ne dit pas si les changements d’orientation observés ont été bénéfiques ou préjudiciables pour les élèves. Pour le savoir, il faudrait les suivre pendant plusieurs années afin de mesurer leurs revenus, leur satisfaction et leurs trajectoires sur le marché du travail. Ce que nous pouvons affirmer, c’est que ce qui est préférable pour un élève à titre individuel peut différer des priorités collectives.
L’enseignement pratique est donc clair : l’exposition fonctionne, le passage à l’échelle est possible, et la combinaison des contenus façonne la direction des choix.
L’étude a été coécrite par Igor Asanov, Thomas Åstebro, Guido Buenstorf, Bruno Crépon, Francisco P. Flores-Taipe, David McKenzie, Mona Mensmann et Mathis Schulte. Une version en anglais de l’article est à retrouver ici.
Thomas Astebro a reçu des financements: the World Bank’s Strategic Impact Evaluation Fund funding Nimble Evaluations—received by I.A., T.A., G.B., B.C., D.M. and M.M.; the funding call COVID-19 Emergency Window received by I.A., B.C., D.M., M.M., and M.S.; the Innovations for Poverty Action ‘Path-to-Scale’ award (TEM0280-X1)—recevied by I.A., T.Å., G.B., B.C., F.P.F.T., D.M., M.M., and M.S.; the Laboratory of Excellence in Economics and Decision Sciences, Ecole Nationale de la Statistique (Labex ECODEC–ENSAE) Paris, the HEC Foundation—recevied by T.Å. and B.C.; the International Center for Higher Education Research (Kassel) Innovation Fund-2018—received by I.A., G.B. and F.P.F.T.; and the Innovation Growth Lab—received by I.A.,T.Å., G.B., F.P.F.T., D.M. and M.S. M.M.’s work was funded by the Deutsche Forschungsgemeinschaft (German Research Foundation) under Germany’s Excellence Strategy—EXC 2126/1–390838866. A.-M. Noha provided excellent research assistance. The funders had no role in study design, data collection and analysis, decision to publish or preparation of the manuscript.
Mathis Schulte ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.