07.04.2026 à 17:35
Moyen-Orient : comment la guerre transforme une crise régionale en urgence humanitaire majeure
Texte intégral (2326 mots)
La guerre en Iran provoque une crise humanitaire majeure, aggravant des vulnérabilités déjà existantes dans plusieurs pays. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement et la hausse des coûts rendent l’acheminement de l’aide plus difficile, tandis que les déplacements massifs, les destructions d’infrastructures et l’insécurité alimentaire s’intensifient dans toute la région. La crise a des répercussions mondiales, fragilise davantage le système humanitaire et souligne la nécessité d’une solution diplomatique plutôt que militaire.
Un mois après le début de l’attaque conjointe des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, le conflit dépasse largement le champ militaire. Il transforme une crise régionale en choc humanitaire interconnecté, perturbant l’acheminement de l’aide, les marchés alimentaires et les conditions de vie de millions de civils. Dans un contexte de contraintes d’accès persistantes et de financements limités, les opérations humanitaires sont mises à rude épreuve, tandis que les violences s’intensifient et s’étendent sur plusieurs fronts.
Des vulnérabilités structurelles déjà à l’œuvre
La région est déjà marquée par des crises prolongées, des économies fragiles et une forte dépendance aux importations. Ce que l’on observe n’est pas tant l’émergence d’une crise nouvelle, mais l’accélération de vulnérabilités existantes.
Le Yémen dépend massivement des importations alimentaires : toute hausse du coût du carburant se répercute immédiatement sur les prix. Oxfam alerte sur la situation : environ 18 millions de personnes souffrent d’insécurité alimentaire, dans un contexte où le plan humanitaire n’était financé qu’à 28 % en 2025. Dans ce contexte déjà critique, l’implication des Houthis dans le conflit pourrait contribuer à aggraver encore la situation humanitaire.
En Afghanistan, 17,4 millions de personnes sont en insécurité alimentaire aiguë, selon le Programme alimentaire mondial. Au Soudan, les violences et déplacements massifs se poursuivent, dans l’une des crises humanitaires les plus graves au monde. Les niveaux de faim atteignent, dans certaines zones, des seuils proches de la famine.
Dans ces contextes, les systèmes de santé et d’approvisionnement fonctionnent déjà sous tension. La guerre actuelle agit comme un multiplicateur de vulnérabilités. Dans des économies fortement dépendantes des importations, toute perturbation régionale peut avoir des effets immédiats sur les marchés et l’accès à l’alimentation.
L’acheminement de l’aide, cœur invisible de la crise
L’acheminement de l’aide humanitaire repose sur des chaînes logistiques complexes, dépendantes des routes commerciales, du coût de l’énergie et de la stabilité régionale. Or, ces équilibres sont aujourd’hui profondément bouleversés. Les perturbations des chaînes d’approvisionnement autour du détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ 20 % du pétrole mondial, accentuent cette hausse des prix de l’énergie, et, par ricochet, celles des denrées alimentaires. La Fédération internationale de la Croix-Rouge alerte sur la hausse des coûts du carburant, du transport et du fret, sur la fermeture de certaines voies et sur l’allongement des délais.
Les acteurs humanitaires doivent donc contourner certaines zones, recourir à des itinéraires plus longs et gérer une incertitude croissante sur les délais de livraison. Concrètement, acheminer de la nourriture, des médicaments ou du matériel de première nécessité devient plus long, plus coûteux et parfois plus risqué, ce qui oblige les organisations à arbitrer, à réduire certaines distributions ou à prioriser les situations les plus critiques.
Sur le terrain, des crises qui s’enchaînent
Les effets de la guerre se diffusent à l’échelle régionale. Des millions de personnes ont fui leur foyer en Iran et au Liban, tandis que les attaques contre les infrastructures civiles, énergétiques, sanitaires ou hydrauliques, privent des populations déjà vulnérables d’électricité, d’eau, de soins et de chauffage. Dans plus d’une douzaine de pays, les populations restent exposées à des menaces directes ou indirectes liées à l’escalade.
Les besoins augmentent très rapidement, alors même que la capacité à y répondre diminue. Derrière ces dynamiques, il y a des réalités très concrètes : des familles déplacées, des enfants déscolarisés, des patients qui n’accèdent pas aux soins, des ménages qui peinent à se nourrir.
Au Liban, la situation est particulièrement critique. Plus d’un million de personnes ont été déplacées, soit 1 habitant sur 5. Les abris sont saturés, les écoles réquisitionnées et au moins 54 centres de santé et 5 hôpitaux ont fermé.
Dans certains abris, plusieurs familles partagent une même salle, avec un accès limité à l’eau, à l’électricité et à des installations sanitaires adaptées. Les pénuries de carburant affectent également le fonctionnement des hôpitaux et des services essentiels. Selon l’UNRWA, les réfugiés palestiniens, déjà en situation de grande précarité, voient leur dépendance à l’aide s’accroître dans un contexte où son acheminement devient de plus en plus difficile.
En Iran, entre 600 000 et 1 million de ménages, soit jusqu’à 3,2 millions de personnes, ont été déplacés à l’intérieur du pays. Ces déplacements massifs désorganisent les conditions de vie et accentuent la pression sur les zones d’accueil. Les destructions d’infrastructures, notamment énergétiques, entraînent des coupures d’électricité, des difficultés d’accès à l’eau et aux soins, ainsi que des risques sanitaires accrus, liés notamment à la pollution et à la dégradation des services. Les réfugiés déjà présents, en particulier les Afghans, sont encore plus exposés.
En Syrie, l’arrivée de plus de 190 000 personnes fuyant le Liban, dont près de la moitié sont des enfants, met sous tension un système déjà fragilisé par plus d’une décennie de conflit et une reprise économique fragile. Ces crises ne s’additionnent plus : elles se renforcent. Les populations fuient autant la guerre que l’effondrement de leurs conditions de vie.
Dans les territoires palestiniens, l’accès humanitaire reste fortement contraint. À Gaza, la dépendance à un nombre très limité de points de passage, comme Kerem Shalom, rend l’acheminement de l’aide particulièrement difficile. En Cisjordanie, de nouvelles restrictions de circulation, les opérations militaires et l’intensification des violences, en particulier de la part des colons, entravent l’accès aux soins, au travail et à l’éducation, aggravant une situation déjà extrêmement fragile.
Selon l’ONG Save the children, plus de 52 millions d’enfants au Moyen-Orient voient leur scolarité perturbée tandis que l’exposition à la violence et aux déplacements répétés engendre des effets durables sur leur santé mentale.
Au-delà de la région, une crise globale des vulnérabilités
Les effets de cette escalade dépassent largement le Moyen-Orient Ce qui se dessine, c’est une crise globale des vulnérabilités humanitaires, dont les répercussions s’étendent bien au-delà des zones de conflit. Les pays en développement d’Asie et du continent africain, particulièrement dépendants des importations et déjà exposés à des chocs économiques et climatiques, risquent d’être les plus durement touchés.
À cela s’ajoutent des perturbations sur les marchés des engrais, essentiels à la production agricole, qui pourraient affecter durablement les rendements et renforcer les risques d’insécurité alimentaire dans de nombreuses régions du monde, notamment en Afrique de l’Est et dans le Sahel.
Selon le Programme alimentaire mondial, jusqu’à 45 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans l’insécurité alimentaire aiguë si l’escalade se poursuit.
Une crise du système humanitaire… et du droit international
Cette crise intervient alors que le système humanitaire est déjà sous forte tension. Les besoins augmentent, tandis que les financements diminuent, obligeant les organisations à réduire leurs activités. Le désengagement, même partiel, de certains bailleurs, notamment les États-Unis, accentue encore l’écart entre besoins et capacités de réponse.
Dans le même temps, les modalités des conflits contribuent à aggraver la situation. Les attaques contre les civils, les infrastructures et les acteurs humanitaires ainsi que les restrictions d’accès humanitaire traduisent une érosion concrète du droit international humanitaire. Ce double mouvement – raréfaction des ressources et affaiblissement des normes – produit une forme de violence structurelle, où la capacité même à protéger les populations est mise en échec.
Dans ce contexte, une approche centrée sur l’établissement de la paix apparaît essentielle. Ni l’escalade militaire ni la seule gestion humanitaire de l’urgence ne permettent de répondre durablement à la crise. Cette approche repose sur la désescalade, la protection des civils et la reconstruction de cadres politiques durables. Comme l’a rappelé le porte-parole des Nations unies, Stéphane Dujarric, « il n’existe tout simplement aucune solution militaire à ce conflit » et toutes les parties doivent privilégier les voies diplomatiques à leur disposition. Loin d’être naïve, cette orientation constitue aujourd’hui une nécessité.
Plus d’un mois après le début de l’escalade, la crise humanitaire n’est plus une conséquence indirecte du conflit : elle en constitue désormais l’un des principaux fronts.
Albane Buriel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.04.2026 à 17:33
Le masculinisme, un tremplin vers des idéologies réactionnaires
Texte intégral (2245 mots)
Le rapport annuel du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes, publié récemment, identifie une « menace masculiniste ». Mais que recouvre précisément ce phénomène ? Comment ces discours politiquement structurés peuvent-ils servir de porte d’entrée à des positions plus radicales, voire à des mouvances d’extrême droite ?
Selon l’historienne Christine Bard, le masculinisme désigne un mouvement qui prétend défendre les intérêts des hommes au sein d’une société qui serait devenue gynocentrée, soit dirigée et dominée par des femmes.
Il ne s’agit donc pas d’une simple critique du féminisme, mais d’une remise en cause de la recherche d’égalité elle-même, perçue comme une menace. Les résultats du sondage, publiés par le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE), sont sans équivoques : 60 % des hommes considèrent que les féministes ont des demandes exagérées et souhaiteraient avoir plus de pouvoir que leurs concitoyens. Ces discours se fondent sur les rhétoriques de victimisation masculines : les hommes seraient en « crise » à cause des mouvements d’émancipation des femmes – un argument que l’on retrouve dans la majorité des espaces antiféministes, en ligne comme hors-ligne.
Selon ce rapport, la montée des discours masculinistes constituerait une nouvelle forme d’antiféminisme contemporain, particulièrement prégnante sur les réseaux sociaux.
L’antiféminisme n’est pas (que) du sexisme : c’est une vision politique du monde
Alors que le sexisme valorise les comportements conformes aux rôles de genre traditionnels, la misogynie se traduit par une hostilité explicite envers les femmes qui ne respectent pas ces attentes. Elle fonctionne comme le bras répressif du patriarcat et se manifeste sous forme d’insultes, d’actions ou par toute volonté de maintenir les femmes dans une position subalterne.
L’antiféminisme, lui, politise cette hostilité : il s’agit d’un contre-mouvement politique qui s’oppose ouvertement aux avancées des droits des femmes.
Les idées antiféministes s’appuient généralement sur des arguments déterministes biologiques. Par exemple, certaines rhétoriques masculinistes recourent à un sexisme dit « bienveillant », présentant les femmes comme faibles et devant être protégées. A contrario, d’autres communautés comme les incels (contraction d’involuntary celibates, en anglais, ou célibataires involontaires) sont des hommes qui attribuent leur absence de relations sexuelles ou affectives au caractère diabolique, vénal et manipulateur des femmes.
Sur les plateformes numériques, le terme « manosphère » est utilisé comme une catégorie parapluie qui désigne une diversité d’acteurs antiféministes : les incels, les Pick-Up Artists (coachs en séduction) qui promettaient aux hommes des techniques pour conquérir les femmes, Les MGTOW (Men Going Their Own Way, hommes suivant leur propre chemin) qui veulent faire sécession des femmes, etc.
De la séduction à la haine : la radicalisation des communautés masculinistes
Actuellement, nous nous trouverions dans une néo-manosphère où les groupes qui la composaient originellement se radicalisent de plus et en plus. Une méta-analyse de 430 publications scientifiques récentes montre que, depuis la fin des années 2010, la « manosphère » a connu plusieurs transformations majeures : migration vers de nouvelles plateformes, comme TikTok et Telegram, montée en puissance d’influenceurs très visibles (manfluencers), intensification de la monétisation, et chevauchement accru avec d’autres idéologies extrémistes.
En interne, la composition des groupes a également évolué. Les communautés plus anciennes, comme les Pick-Up Artists, ont vu leur influence décliner au profit des incels. Des études quantitatives fondées sur l’analyse de forums et des plateformes Reddit et Telegram montrent que, entre 2016 et 2022, les « espaces incels » ont gagné en centralité après la fermeture de certains forums, mais aussi en virulence dans les propos exprimés (davantage d’appels à la violence, de rhétorique nihiliste et de passerelles vers des contenus d’extrême droite). La « manopshère » ne se contente donc pas de gagner des adeptes, ses discours se radicalisent également.
Le rôle central des influenceurs et des plateformes numériques
La diffusion des discours masculinistes est massive depuis la fin des années 2010 grâce à la viralisation de certains contenus numériques, comme ceux produits par l’influenceur britannique Andrew Tate qui cumulait 12 milliards de vues avant la fermeture de son compte TikTok.
En France, les influenceurs les plus populaires (comme Alex Hitchens ou Stéphane Édouard) plafonnent à 1,5 million de vues sur leurs vidéos YouTube les plus populaires. Cette massification s’inscrit aujourd’hui dans un écosystème numérique structuré par les logiques propres aux plateformes.
En 2024, une étude révélait qu’il ne fallait que 26 minutes à un utilisateur pour se voir suggérer des contenus masculinistes sur TikTok et YouTube Shorts. Cette exposition rapide n’est pas fortuite : elle résulte de systèmes algorithmiques qui favorisent les contenus générant le plus d’engagements (via les clics, partages et commentaires).
Les plus jeunes sont particulièrement concernés. Selon le baromètre du numérique 2026, 90 % des 13–17 ans utilisent régulièrement les réseaux sociaux et y passent en moyenne près de trois heures par jour. Or, le dernier rapport du HCE établit un lien entre l’usage de certaines plateformes – notamment TikTok et X – et des niveaux plus élevés de sexisme hostile. Les jeunes hommes, explicitement ciblés par ces contenus, figurent ainsi parmi les publics les plus réceptifs aux discours antiféministes.
Ressentiment et profit, les ingrédients du modèle économique masculiniste
Ces discours reposent sur des ressorts émotionnels particulièrement performants dans l’économie de l’attention : colère, ressentiment, peur du déclassement, sentiment d’injustice. Les contenus les plus polarisants, agressifs et provocateurs sont ceux qui circulent le mieux. La violence verbale n’est donc pas un excès marginal mais une ressource qui capte l’attention, renforce la visibilité des créateurs et alimente, en retour, les modèles économiques des plateformes fondés sur la collecte de données et la monétisation de l’engagement.
En affirmant que les hommes seraient en difficulté dans une société devenue hostile, certains influenceurs créent une demande à laquelle ils proposent ensuite des réponses monayables : contenus, formations, coaching. Cette dimension économique, bien que secondaire, contribue à la pérennisation et à la professionnalisation de ces discours. L’exemple le plus emblématique est celui d’Andrew Tate qui, avant son bannissement en 2022, revendiquait plus de 100 000 abonnés à sa plateforme « Hustler’s University », facturés 99 dollars par mois – un modèle susceptible de générer plusieurs millions de dollars mensuels selon les estimations relayées par la BBC.
Le masculinisme, ciment des droites radicales
Les discours masculinistes débordent largement la « manosphère ». Ils semblent constituer des portes d’entrée vers d’autres discours radicaux, comme le suprémacisme blanc, et ont été associés à des passages à l’acte, violents dans certains cas. L’attentat de Toronto en 2018, revendiqué au nom d’une « rébellion incel » ou encore la fusillade d’Isla Vista en 2014 aux États-Unis, ont mis en lumière le lien entre misogynie radicalisée et violence politique. La misogynie constitue un leitmotiv récurrent dans plusieurs manifestes extrémistes contemporains.
Les masculinistes jouent également un rôle fédérateur : en présentant le féminisme comme un adversaire commun, ils permettent à des groupes très différents (nationalistes, identitaires, conservateurs religieux ou libertariens) de se retrouver autour d’un même combat, même s’ils ne partagent pas le reste de leur programme. Le masculinisme agit ainsi comme un langage politique minimal fondé sur le ressentiment, qui facilite la formation de coalitions réactionnaires et offre à l’extrême droite un moyen d’intervenir de façon renouvelée sur des enjeux sociaux sur lesquels elle était peu convaincante (éducation, famille, sexualité, crimes sexuels, politiques d’égalité).
Lutter contre le masculinisme, un enjeu démocratique
Plutôt que de rejeter frontalement le féminisme, certains acteurs se réapproprient désormais son vocabulaire pour le retourner contre lui, à l’instar du collectif Némésis qui se revendique d’un « féminisme identitaire ». Un retournement impensable au début des années 2000, quand l’extrême droite se contentait de disqualifier les revendications féministes ; et qui illustre la capacité du masculinisme à servir de point de convergence au sein de coalitions réactionnaires hétérogènes.
La montée des discours masculinistes n’est pas un phénomène isolé, mais le symptôme d’une transformation plus large qui reconfigure les espaces politiques et numériques, en déplaçant les frontières du publiquement acceptable. Comme le souligne le rapport du HCE, le problème ne se limite pas à une question technique : il implique à la fois une meilleure régulation des plateformes, des actions de prévention et un renforcement de l’éducation au numérique.
Tristan Boursier a reçu des financements du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ).
Océane Corbin est membre du Laboratoire sur la communication et le numérique (LabCMO), ainsi que du chantier de recherche sur l'antiféminisme. Elle est financée par les fonds de recherche du Québec (FRQ).
07.04.2026 à 17:33
Qu’est-ce qu’un portefeuille européen d’identité numérique ? Quels en seront les usages, les avantages… et les risques ?
Texte intégral (2980 mots)
Le portefeuille européen d’identité numérique, ou PEIN, doit faciliter les démarches des citoyens et des résidents dans toute l’Union européenne. Comme les autres applications numériques, ces portefeuilles ne sont pas sans risques, et leur déploiement est encadré. Il devra aussi être contrôlé.
Nombre d’entre nous ont déjà entendu parler de France Identité, voire l’utilisent. Ce service offre une identité numérique nationale régalienne qui, d’ici la fin de l’année 2026, pourra être utilisée dans toute l’Union européenne – une fois qu’elle aura été mise en conformité avec le règlement européen eIDAS 2, qui établit le cadre européen relatif à une identité numérique.
Fin 2026, France Identité deviendra un portefeuille européen d’identité numérique (PEIN). Il permettra à chaque citoyen et résident européen de bénéficier d’un accès simplifié à différents services numériques en Europe, qu’ils soient étatiques (établir une procuration de vote par exemple) ou commerciaux (envoyer sa carte grise à son garagiste).
L’objectif est de lutter contre l’augmentation constante des usurpations d’identité et des cyberattaques, comme le phishing (ou hameçonnage) qui consiste à envoyer des SMS ou des mails frauduleux destinés à tromper la victime et à l’inciter à communiquer ses données personnelles et/ou bancaires.
À cette fin, le PEIN permettra à son utilisateur d’exercer un contrôle sur son identité et ses données, et d’accéder à des services numériques transfrontières publics et privés. Comme la plupart des applications numériques, l’introduction de ces portefeuilles comporte aussi des risques, notamment de vols d’identité, de fracture numérique ou d’ingérence étrangère.
À retenir
- Un portefeuille d’identité numérique pourra contenir les données d’état civil et des justificatifs électroniques (permis de conduire, carte vitale, prescription médicale, titres de transport, factures, diplômes…) afin de faciliter les procédures et les échanges d’informations au sein de l’UE.
- Les pays de l’Union européenne doivent proposer au moins un portefeuille d’identité numérique à leurs citoyens et résidents d’ici la fin de l’année 2026. Ceux-ci pourront être publics ou privés, avec des fonctionnalités comme la signature électronique gratuite.
- Avant leur mise en service à l’échelle européenne, les portefeuilles devront être certifiés par l’État membre qui les émet, ce qui devrait limiter les risques en matière de cybersécurité.
- Comme toujours, ces garanties ne peuvent être absolues : des contrôles effectifs et des sanctions dissuasives devront être mis en place. Il restera essentiel de disposer d’une alternative physique aux documents numériques afin de préserver la résilience et la souveraineté d’un État en cas de cyberattaque, mais aussi de permettre à chaque citoyen de choisir ou non d’utiliser un PEIN.
Un portefeuille, pour quelle utilisation ?
Le PEIN permettra à son utilisateur de s’identifier auprès des services publics ou privés, notamment commerciaux, dans toute l’Union européenne (UE). Un citoyen français équipé de ce portefeuille pourra ainsi interagir avec l’administration allemande au même titre qu’un citoyen allemand, sans avoir à effectuer de démarches supplémentaires.
En fonction des besoins de son ou sa titulaire, le PEIN pourra contenir des informations, dont ses données d’état civil (prénom, nom, date de naissance, lieu de naissance et nationalité) ainsi que des justificatifs électroniques (permis de conduire, carte vitale, prescription médicale, titres de transport, factures…).
L’utilisateur pourra présenter à terme ce type d’attestations à un service, par exemple envoyer à son futur employeur son diplôme et un justificatif de domicile ou présenter une prescription médicale délivrée par son médecin français dans une pharmacie belge. Ce véritable trousseau de clés numérique lui permettra de franchir les frontières en présentant ses documents électroniques (passeport, visa, voire des billets d’avion).
Le portefeuille permettra également de signer électroniquement des documents avec des signatures dites « qualifiées ». La signature, apposée notamment sur un contrat d’ouverture de compte bancaire ou de location de voiture, aura alors la même valeur juridique qu’une signature manuscrite.
Enfin, deux personnes pourront interagir via leurs portefeuilles respectifs. Alice en voyage en Italie pourra ainsi transmettre sa procuration de vote électronique à Florian.
Un portefeuille, pour qui et pour quand ?
Tous les citoyens et les résidents de l’UE pourront disposer d’un PEIN qui ne sera pas obligatoire, l’ambition de la Commission européenne étant d’équiper 80 % des personnes d’ici à 2030.
2026 est une année charnière, car chaque État membre devra émettre au moins un PEIN d’ici la fin de l’année. Pour cela, le portefeuille devra fournir des fonctionnalités obligatoires (attestations électroniques simples et qualifiées, signatures qualifiées, génération de pseudonymes…), être certifié par chaque État membre conformément aux exigences fixées et figurer sur une liste européenne publique. Le fournisseur de PEIN sera libre de proposer des services additionnels, comme le paiement, l’horodatage ou l’archivage de documents.
Fin 2027, toutes les entreprises et administrations qui exigent une authentification forte du client, comme les banques et la Sécurité sociale, devront accepter qu’une personne prouve son identité au moyen d’un PEIN.
Comment utilisera-t-on un portefeuille ?
Le PEIN prend principalement la forme d’une application mobile téléchargée sur un smartphone. Il fonctionne en ligne et hors ligne (sans connexion).
Si l’on se base sur l’exemple de France Identité, il faut disposer d’une carte d’identité à puce contenant les données d’identification et d’un smartphone compatible NFC sous Android 11 ou iOS 16.6 minimum, et définir un code à six chiffres. L’utilisateur dispose alors d’un niveau de sécurité faible, qui permet de consulter des services comme Impots.gouv.fr, Ameli.fr ou son compte retraite.
Pour obtenir le niveau de sécurité élevé, le titulaire du PEIN doit se rendre en mairie pour une vérification en face-à-face. Cette vérification est indispensable pour les démarches en ligne les plus sensibles, auparavant uniquement réalisables en présentiel, comme l’établissement d’une procuration de vote ou une demande d’aide sociale.
Une ouverture à un marché privé des portefeuilles européens d’identité numérique
Dans les années à venir, il est possible que des États membres émettent des portefeuilles fournis par des acteurs privés.
C’est déjà le cas de la Belgique qui devrait notifier auprès de la Commission européenne le PEIN MyGov.be, qui permet déjà aux citoyens belges d’accéder en ligne à leurs documents administratifs, ainsi que le PEIN Itsme, fourni par un consortium d’acteurs privés.
Un portefeuille, à quel prix ?
La question de la gratuité constitue un point important. La délivrance et l’utilisation du portefeuille sont ainsi gratuites pour un individu. En ce qui concerne les signatures électroniques qualifiées à des fins non professionnelles, elles seront aussi gratuites, chaque État membre étant libre de décider des modalités. Par exemple, la Pologne offre cinq signatures gratuites par mois et par citoyen.
L’utilisation des signatures électroniques à des fins professionnelles pourra être payante. En Belgique, le fournisseur privé du portefeuille Itsme facture 4,95 euros hors TVA par signature qualifiée.
Un portefeuille, pour quels avantages ?
Le PEIN est conçu comme une réponse aux nombreuses usurpations d’identité et au phishing (hameçonnage en français). Il doit permettre aux fournisseurs de services de lutter contre la fraude et les fausses déclarations, notamment concernant l’âge minimum requis pour accéder à des sites pornographiques ou de jeux en ligne. Les démarches qui nécessitent aujourd’hui d’envoyer la photocopie de sa carte d’identité et de son permis de conduire pour louer une voiture pourront être entièrement numérisées.
Un autre avantage, conditionné par la mise en œuvre de moyens techniques adaptés, est le contrôle accru de l’utilisateur sur le traitement de ses données personnelles) : il pourra librement choisir et utiliser des pseudonymes et les utiliser, si l’authentification forte n’est pas requise. Grâce à un tableau de bord obligatoire, il pourra visualiser l’historique des données transmises, demander l’effacement de ses données, et signaler les demandes de données suspectes à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) – ce qui renforcera l’efficacité des contrôles. Il pourra également sélectionner les données qui figureront ou non dans un justificatif à présenter à un tiers, protégeant ainsi sa vie privée.
Le portefeuille devrait aussi intégrer des technologies de protection de la vie privée. Par exemple, un mineur pourra prouver à un réseau social qu’il a moins de 15 ans et une personne majeure qu’elle a plus de 18 ans, sans avoir à fournir ses nom, prénom et date de naissance, grâce à des technologies de preuve à divulgation nulle de connaissance (ou ZKP, pour Zero-Knowledge Proof en anglais).
De plus, seuls les fournisseurs de services publics et privés inscrits sur une liste publique pourront interagir avec les PEIN. Ces « parties utilisatrices » devront notamment indiquer les données qu’elles demanderont. Les fournisseurs d’attestations et de signatures qualifiées devront, quant à eux, obtenir une qualification préalable (délivrée en France par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information, ou Anssi) et figureront eux aussi sur une liste publique. C’est donc un véritable écosystème des identités numériques qui se met en place.
Selon certaines estimations, au moins une quarantaine de portefeuilles devraient participer à ce nouveau marché, qui, malgré les discours rassurants de la Commission européenne, n’en présente pas moins un certain nombre de risques.
Quels sont les risques d’un marché des identités numériques ?
Du côté de l’utilisateur, le premier risque est d’être contraint en pratique d’utiliser un PEIN conçu comme un véritable sésame numérique pour accéder à de nombreux services publics et privés. Cette situation pourrait conduire à laisser de côté une partie de la population qui ne pourra pas, faute d’argent ou de compétences, disposer d’un PEIN pour accéder aux services fournis.
Un autre risque concerne la vie privée des utilisateurs, car il est à craindre que le portefeuille numérique n’augmente la quantité de données personnelles collectées à leur insu. En effet, si nous avons insisté sur l’avantage que représente la lutte contre la collecte abusive de données (grâce à la possibilité de générer des pseudonymes), encore faut-il que le portefeuille soit mis en œuvre dans le respect du règlement général sur la protection des données (RGPD). Il faut donc s’assurer, par exemple, qu’un fournisseur de portefeuille n’insère pas de numéro unique à chaque transaction, ce qui permettrait de tracer l’utilisateur malgré toutes les précautions prises pour ne pas révéler son identité et ses données.
Pour contrer cette menace, le droit de l’UE impose que les portefeuilles soient certifiés avant leurs notifications à la Commission européenne et leurs mises sur le marché. Cette certification apportera donc certaines garanties qui ne seront pas absolues, comme l’ont démontré plusieurs événements par le passé, par exemple l’affaire PEGASUS en 2021 et celle des cartes ID électroniques en Estonie en 2017.
De fait, les cyberattaquants pourront chercher à voler non seulement l’identité d’une personne, mais aussi les données associées à son identité. Certaines d’entre elles, comme les noms, les prénoms et les diplômes, seront de haute qualité, car leur authenticité aura été vérifiée auprès de sources authentiques, comme le registre d’état civil.
Du côté des États de l’UE, le PEIN questionne leur souveraineté, car ceux-ci sont les seuls aujourd’hui à pouvoir établir l’identité d’une personne avec un niveau de fiabilité élevé.
La fourniture des PEIN par des entreprises privées non européennes augmente les risques d’ingérence étrangère qui sont loin de constituer une simple hypothèse. Par exemple, Nicolas Guillou, juge français à la Cour pénale internationale, est placé sous le coup de sanctions états-uniennes depuis août 2025. Comme Thierry Breton, ancien commissaire européen, il est interdit de séjour aux États-Unis, en raison de son implication dans le dossier du mandat d’arrêt visant le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Il est privé d’accès aux services numériques états-uniens, d’Airbnb à Amazon. Sa carte Visa lui a même été retirée.
Pour éviter ce type de sanctions, le projet européen APTITUDE travaille à l’intégration dans le PEIN d’une solution de paiement souverain fourni par WERO.
Ce qu'il reste à faire : des choix à opérer, des audits, des alternatives
Le PEIN pourrait être un formidable outil du quotidien. Cependant, de nombreux choix restent encore à opérer, en particulier en matière d’implémentation, d’enrôlement, de révocation et de cybersécurité pour lutter efficacement contre les usurpations d’identités. Pour tenir la promesse d’un monde numérique plus sûr, des contrôles effectifs (comme des audits des fournisseurs de PEIN) et des sanctions dissuasives à l’encontre des acteurs (européens et non européens) devront être mis en place.
Pour autant, il reste essentiel de disposer d’une alternative physique aux documents numériques. Le maintien de documents physiques permettra non seulement de préserver la résilience et la souveraineté d’un État en cas de cyberattaque, mais aussi à chaque citoyen de choisir ou non d’utiliser un PEIN.
Les projets Traceability for trusted multi-scale data and fight against information leak in daily practices and artificial intelligence systems in healthcare – TracIA et More on the adoption of a healthy Mediterranean diet – MoreMedDiet sont soutenus par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.
Maryline Laurent a reçu des financements de la Fondation Mines-Télécom, de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR) et de plusieurs partenaires industriels tels que EDF et Orange.
Claire Levallois-Barth a reçu des financements de la Fondation Mines-Télécom. Les partenaires de la Chaire VP-IP qu'elle coordonne sont BNPP, IN Groupe, France Titres, Orange.
07.04.2026 à 15:07
Why Europe can still face a gas crisis without a gas shortage
Texte intégral (1598 mots)
Gas prices in Europe have risen again following disruptions to LNG supply chains linked to tensions in the Middle East.
This comes as the European Union enters the final phase of its plan to phase out Russian gas. The scale of the physical disruption is limited when compared with the loss of Russian pipeline flows in 2021 and 2022, yet the price response has been disproportionately large.
This contrast points to a change in how risk is transmitted in the European gas system. In moving away from Russian gas, the EU has reduced exposure to physical supply interruption, but it has not removed exposure to price shocks.
The disruption of Russian gas supplies in 2021 and 2022 exposed risks associated with dependence on a single supplier and on inflexible pipeline infrastructure.
The EU response set out first in the REPowerEU Plan and then developed further in the 2025 roadmap, rests on two pillars: lower gas demand and supply diversification – principally through pivoting toward LNG. This has strengthened the resilience of physical gas supply, but arguably left the EU more exposed to price volatility in global markets.
Russian gas imports declined sharply after the 2022 energy crisis, with Russia’s share of EU gas demand falling from 39% in 2021 to 12% in 2023. In 2024, the EU still imported around 52 billion cubic metres of Russian gas, which reflects both the scale of the transformation and the difficulty of fully eliminating such a large supplier. As a result, the framework for completing the phaseout has become more stringent, with a binding phased prohibition on imports of Russian pipeline gas and LNG by November 2027.
The Commission’s updated implementation guidance, issued after the 2026 Middle East disruption, also clarifies that the phaseout now has to be managed under conditions of tight LNG supply and intensified competition for cargoes.
This point matters because the present system differs from the one that existed before 2022. Less than 10% of EU gas supply is linked to flows through the Strait of Hormuz, yet TTF prices have risen to around €60/MWh, more than double pre-crisis levels. By contrast, the Russian energy crisis involved the loss or threatened loss of around 45% of EU consumption, but average prices between the period spanning October 1 2021 – October 31 2023 were around €90/MWh, roughly triple pre-crisis levels. The difference suggests that price responses are not proportional to the scale of physical disruption.
What’s the outlook for EU energy independence?
It remains to be seen whether the Middle East crisis will be as extreme or as long as the Russian energy crisis, but this simple comparison suggests that in a global LNG market, relatively modest supply risks can produce large price effects even when aggregate supply remains sufficient. In this sense, diversification has reduced bilateral dependence and risks of acute physical disruptions without eliminating price exposure.
EU issues simplified gas rules ahead of the Russian ban
The Commission’s March 2026 guidance on implementing REPowerEU reflects this shift. It advises Member States to minimise administrative barriers to non-Russian LNG imports and accelerate authorisation procedures to avoid worsening price pressures in a period of tight supply. The same document acknowledges that the effective closure of the Strait of Hormuz has created significant shortages on the world LNG market and intense competition for cargoes. Those adjustments do not change the direction of the Russian phaseout. They show, rather, that even in a more diversified system, disruptions continue to be felt through prices instead of physical shortfall.
The timing of the current disruption is also relevant. The EU is entering its annual storage filling season, with storage levels currently at five-year lows and operators required to reach 90% capacity ahead of winter.
These obligations increase demand for spot cargoes (on-demand shipping) and strengthen the bargaining position of global suppliers. This does not imply a risk of physical shortage, but it will likely amplify price effects.
On March 26, EU lawmakers approved the EU-US trade Turnberry trade deal while attaching a set of conditions to the agreement, after previously deeming it “unbalanced.” The EU’s weak bargaining position is further evident in the context of its binding trade agreement to purchase $750 billion worth of US energy by 2028.
With Middle Eastern energy supplies shown to be vulnerable to disruption, the EU is increasingly reliant on the US. In turn, the US is using this position to seek more favourable trade conditions in other sectors.
At the same time, it has pushed for changes to EU Methane Regulations and the Corporate Sustainability Due Diligence Directive, arguing that compliance costs will affect export competitiveness.
This places pressure on the EU to reconcile its environmental and social objectives with the price and security of its energy supply.
The phaseout of Russian gas has altered the shape rather than the existence of vulnerability in the European gas system.
Exposure to a single supplier has been reduced, and the resilience of physical supply has improved. At the same time, reliance on global LNG markets has left the EU exposed to concentrated supply, transport disruptions, and market speculation.
Renewables to power EU independence
The central question is no longer only how to replace Russian gas, but how a system increasingly organised around global LNG markets transmits shocks into European prices and, through them, into industrial competitiveness, inflation, and the wider economy.
At the heart of the original REPowerEU plan was the long-term mission to transform Europe’s energy system to one based on clean, competitive, and secure local renewables.
Four years later, the 2026 Middle East energy crisis has only strengthened the case for the legitimacy and urgency of this pathway.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
07.04.2026 à 12:10
Le vrai du faux du chômage : quatre idées reçues qui brouillent le débat public
Texte intégral (1926 mots)

L’Insee a récemment publié les chiffres du chômage et estime que les « chômeurs » représentent 7,9 % de la population active. Vous avez certainement déjà lu ou entendu ce genre d’annonce. Mais savez-vous vraiment ce que cela signifie ? En effet, derrière les chiffres et les formules choc, le chômage est un phénomène complexe. Pour mieux le comprendre, déconstruisons quatre croyances répandues.
Les statistiques s’appuient le plus souvent sur la définition du chômage énoncée par le Bureau international du travail (BIT). Une personne est au chômage si elle a 15 ans ou plus et répond à trois conditions :
elle n’a pas occupé d’emploi durant une semaine de référence ;
elle est disponible pour occuper un emploi dans les deux semaines ;
elle a cherché activement un emploi pendant les quatre dernières semaines, ou bien en a trouvé un qui commence dans moins de trois mois.
Cette définition permet de comparer les pays sur une statistique standardisée. Par exemple, en France (hors Mayotte), il y a environ 2 500 000 personnes au chômage.
Cependant, dès que l’un de ces critères manque, la personne n’est pas au chômage. Par exemple, une personne qui aurait travaillé une dizaine d’heures dans la semaine pour garder des enfants et qui ne sait pas si elle sera rappelée la semaine suivante n’est – techniquement – pas au chômage, alors qu’elle peut se vivre et être vue comme telle.
Plutôt que de s’appuyer sur une définition restrictive, France Travail compte les personnes inscrites à l’organisme : les demandeurs et demandeuses d’emploi. Au quatrième trimestre 2025, en France hors Mayotte, 7 556 600 personnes sont inscrites à France Travail. Il y a une différence avec le nombre de personnes au chômage, car les demandeurs et demandeuses d’emploi ne sont pas forcément au chômage (et inversement). En effet, 2 404 900 demandeurs d’emploi ont un emploi, mais doivent quand même en chercher un.
Les personnes inscrites à France Travail ne sont donc pas forcément au chômage. Certaines ont déjà un emploi et sont inscrites pour chercher un meilleur emploi ou pour compléter leurs revenus par des allocations chômage.
Une personne sur trois inscrites à France Travail a déjà un emploi
Première conséquence : une personne inscrite à France travail sur trois a déjà un emploi. Ces emplois sont surtout des temps partiels subis. Trois personnes en CDD/intérim sur quatre ne l’ont pas choisi ; et une personne en CDI à temps partiel sur deux souhaite réaliser plus d’heures.
Pourquoi ont-elles accepté ces emplois ? Une raison tient peut-être au fait qu’il n’y a pas d’emplois pour tout le monde, car seuls 441 300 emplois sont estimés « vacants » (c’est-à-dire un poste qui est créé ou bien qui est déjà occupé, mais qui va bientôt se libérer et un recrutement est en cours).
Il y a donc une emploi vacant pour cinq ou six personnes au chômage ; et un emploi vacant pour 13 demandeurs d’emploi qui doivent en chercher un.
La seule logique comptable ne suffit pas. Il faudrait aussi regarder si les personnes ont les compétences pour occuper ces emplois, habitent où ces emplois sont, ou veulent occuper ces emplois. Comprenez-moi bien : je ne dis pas qu’il n’y a pas d’emplois, je dis qu’il n’y en a pas pour tout le monde.
En moyenne, 1 058 euros net mensuels d’indemnisation
Le chômage ne dépend pas uniquement des personnes sans emploi, mais aussi de la société et de la conjoncture économique. Autrement dit, c’est un risque social normal, tellement normal qu’au moins une personne sur deux a vécu le chômage à 50 ans. En France, les personnes doivent s’assurer contre ce risque en contractant une assurance-chômage obligatoire, prélevée sur leur salaire super brut, pour leur apporter une sécurité financière et psychologique.
Pour recevoir une allocation, une personne doit :
avoir eu un emploi pendant au moins 6 mois sur les 24 derniers mois ;
avoir perdu son emploi involontairement, par exemple être licenciée ou en fin de contrat ;
rechercher activement un emploi.
Seules quatre personnes inscrites à France Travail sur dix reçoivent une allocation chômage, en moyenne de 1 058 euros net par mois. C’est peu, comparé au salaire minimum, qui est de 1 443 euros net par mois, auquel peut s’ajouter une prime d’activité, pour une personne seule de 150 € à 200 € par mois.
En répartition, 6 allocataires sur 100 reçoivent plus de 2 000 euros net par mois, alors que 60 Français sur 100 gagnent plus de 2 000 euros net par mois.
En conséquence, l’Insee estime qu’une personne au chômage sur trois est en situation de « pauvreté monétaire ». Cela signifie que l’assurance chômage est un amortisseur précieux pour payer ses dépenses contraintes (loyer, nourriture, école…), mais qu’elle est loin d’être ultra généreuse dans sa couverture et son montant. Si l’on se compare aux autres pays d’Europe, l’indemnisation française est même légèrement inférieure à la moyenne.
Neuf demandeurs d’emploi sur dix cherchent un emploi
Malgré le fait qu’il n’y ait pas d’emploi pour tout le monde, les personnes sans emploi sont très majoritairement en recherche active. En 2016, Pôle Emploi (rebaptisé France Travail en 2024) a contrôlé au hasard la recherche d’emploi de 45 870 demandeurs et demandeuses d’emploi.
Sur 100 personnes contrôlées, 88 cherchaient activement un emploi et 12 étaient radiées.
France Travail a reproduit l’exercice en 2023, en réalisant 136 084 contrôles aléatoires, et a trouvé des statistiques comparables. La conclusion : même s’il n’y a pas d’emploi pour tout le monde, les personnes inscrites à France Travail cherchent très majoritairement activement un emploi.
En miroir, ces chiffres signifient qu’une personne sur dix ne cherche pas vraiment un emploi, alors qu’elle le devrait. Ce qui m’amène à vous parler de la fraude aux allocations chômage.
De 390 000 à 690 000 personnes ne demandent pas leurs allocations chômage
Début 2026, Jean-Pierre Farandou, ministre du travail et des solidarités, mettait en avant l’idée que les personnes au chômage frauderaient et déclarait souhaiter suspendre les allocations chômage en cas de « suspicion sérieuse de fraude ».
Le ministre annonce alors que le montant des fraudes détectées était, en 2025, de 146 millions d’euros. En comparaison, en 2024 (les chiffres de 2025 ne sont pas encore sortis), l’Unédic a dépensé 36 617 657 070 d’euros (36 milliards d’euros) d’indemnisations.
Cela signifie que la fraude représente 0,40 % du total des allocations.
À l’opposé, environ une personne sur trois avec des droits à l’assurance-chômage ne les a pas demandés.
Cela représente de 390 000 à 690 000 personnes qui ont cotisé, mais qui ne demandent pas leurs allocations.
Il est difficile de savoir la somme que cela représente, mais il est sûr que cela représente un montant bien supérieur aux fraudes.
Pourquoi déconstruire ces idées reçues
La France connaît des élections importantes en 2026 et en 2027. Il est donc important de déconstruire les idées reçues du chômage, pour un débat démocratique éclairé.
Les politiques de l’emploi récemment menées ont réduit le chômage, mais elles ont aussi créé du sous-emploi à temps partiel, en horaires décalés, en apprentissage, ou de micro-entrepreneurs, qui ne permettent pas de sortir de la pauvreté.
Entre 2014 et 2025, le taux d’emploi a augmenté et le taux de pauvreté monétaire aussi. En conséquence, le problème du chômage n’est pas les chômeurs, mais la création d’emplois de qualité, accessibles et à temps plein, qui ouvrent des droits et des protections sociales.
Il faut donc passer de l’objectif du « plein emploi » à l’objectif du « bon emploi », car « le travail paie plus que l’assistance » mais que « travailler ne garantit pas la sortie de la pauvreté. » Poser ces sujets ne tranche pas les désaccords politiques, mais permet de les formuler à partir du réel.
Charly Marie a reçu des financements de l'ANRT pour sa thèse de doctorat, réalisée en contrat CIFRE avec Pôle emploi / France Travail. Charly Marie a travaillé quatre ans pour Pôle emploi / France Travail, ne travaille plus pour France Travail, et intervient régulièrement pour des structures accompagnant les personnes au chômage.
07.04.2026 à 11:16
Endométriose : une maladie longtemps ignorée malgré des symptômes décrits depuis l’Antiquité
Texte intégral (2152 mots)

Douleurs pelviennes intenses, règles très douloureuses, infertilité… ces symptômes liés à l’endométriose figuraient déjà dans les textes médicaux dès l’Antiquité. Pourtant cette maladie qui touche 10 % des femmes en âge de procréer est longtemps restée ignorée. En cause : la longue histoire des représentations médicales et sociales de la douleur féminine.
Avoir très mal pendant ses règles. Être épuisée en permanence. Souffrir lors des rapports sexuels ou présenter des troubles digestifs inexpliqués. Pour des millions de femmes, ces symptômes font partie du quotidien. Pourtant, ils restent encore trop souvent minimisés, voire considérés comme « normaux ». Derrière ces douleurs, se cache parfois une maladie fréquente, mais longtemps ignorée : l’endométriose.
On estime aujourd’hui que l’endométriose concerne environ une femme sur dix en âge de procréer dans le monde, soit près de 190 millions de femmes. En France, cela représenterait environ deux millions de personnes. Le délai moyen entre l’apparition des premiers symptômes et le diagnostic reste estimé entre sept et dix ans dans de nombreux pays.
Pour comprendre ce retard, il faut revenir sur la longue histoire des représentations médicales et sociales de la douleur féminine.
Une souffrance connue depuis l’Antiquité
Contrairement à une idée répandue, l’endométriose n’est pas une maladie récente. Si son identification en tant qu’entité médicale distincte est relativement moderne, des descriptions de symptômes compatibles – douleurs pelviennes intenses, règles très douloureuses, infertilité – figurent déjà dans les textes médicaux de l’Antiquité.
Les premières références apparaissent dans des papyrus médicaux égyptiens datant d’environ 1855 avant notre ère. Dans la Grèce antique, les écrits du Corpus hippocratique, attribués à Hippocrate (Vᵉ–IVᵉ siècle av. n. è.), décrivent des troubles gynécologiques marqués par des douleurs menstruelles sévères, des saignements anormaux et des difficultés à concevoir.
Ces symptômes étaient alors interprétés à travers la théorie de l’« utérus errant », selon laquelle un utérus supposé mobile serait à l’origine de troubles physiques et psychiques. Si cette explication était erronée, elle témoigne néanmoins d’un constat ancien : la souffrance des femmes était observée, mais comprise à travers des cadres philosophiques et culturels, en l’absence de connaissances biologiques.
L’« hystérie », ou la confusion entre symptômes corporels et représentations du féminin
Au fil des siècles, cette lecture s’est prolongée. Les douleurs gynécologiques ont été largement perçues comme une fatalité féminine, et souvent interprétées comme l’expression d’un déséquilibre moral ou psychologique.
Le terme d’« hystérie », dérivé du grec hystera (« utérus »), s’inscrit dans cette histoire longue, marquée par une confusion persistante entre symptômes corporels et représentations sociales du féminin. Cette approche a durablement influencé la manière dont les plaintes des femmes ont été prises en compte et explorées sur le plan médical.
De la suspicion à la reconnaissance médicale
Un tournant s’opère à la fin du XIXe siècle. Dans les années 1860, le pathologiste Karl von Rokitansky décrit, lors d’examens anatomopathologiques, des lésions contenant un tissu glandulaire ressemblant à la muqueuse utérine, localisé en dehors de la cavité utérine. Ces observations constituent la première description morphologique de ce qui sera plus tard identifié comme l’endométriose.
Au début du XXe siècle, le gynécologue américain John A. Sampson franchit une étape supplémentaire. Entre 1921 et 1927, il introduit le terme d’« endométriose » et propose une première conceptualisation de la maladie comme entité clinique distincte.
Il avance l’hypothèse des menstruations rétrogrades, suggérant un reflux de cellules endométriales vers la cavité abdominale. Bien que cette hypothèse demeure aujourd’hui l’un des cadres explicatifs majeurs, elle ne permet pas à elle seule de rendre compte de l’ensemble des formes et des localisations de la maladie.
Ces travaux posent les bases de la compréhension moderne de l’endométriose. Pourtant, ils ne s’accompagnent pas immédiatement d’une amélioration de la prise en charge. Pendant une grande partie du XXe siècle, la maladie reste perçue comme peu sévère, tandis que les douleurs menstruelles continuent d’être largement banalisées.
Une maladie chronique longtemps invisibilisée
Longtemps appréhendée essentiellement sous l’angle anatomopathologique, l’endométriose a progressivement été reconnue, au fil des dernières décennies, comme une maladie chronique associée à des phénomènes inflammatoires. Cette évolution des connaissances a permis de mieux comprendre l’ampleur de ses manifestations cliniques : douleurs sévères, fatigue persistante, troubles digestifs et urinaires, altération importante de la qualité de vie et, parfois, infertilité.
Malgré ces avancées, l’errance diagnostique demeure importante. Elle s’explique à la fois par la grande hétérogénéité des symptômes et par la persistance de représentations sociales autour des règles et de la douleur féminine.
De nombreuses études montrent que les patientes rapportent avoir longtemps entendu que leurs douleurs étaient « normales » ou attribuées au stress ou à l’anxiété, contribuant ainsi à retarder l’accès au diagnostic et à une prise en charge adaptée.
Une histoire toujours en cours
Au cours des deux dernières décennies, la prise en charge de l’endométriose a connu une évolution notable. Les progrès de l’imagerie médicale, notamment de l’IRM et de l’échographie spécialisée, ont permis d’améliorer le diagnostic des formes complexes, tandis que les stratégies thérapeutiques se sont diversifiées, avec une attention croissante portée à la qualité de vie.
En France, cette évolution s’est accompagnée d’une reconnaissance institutionnelle accrue, en particulier avec la mise en place, en 2022, de la Stratégie nationale de lutte contre l’endométriose qui vise à améliorer le diagnostic précoce, structurer les parcours de soins, renforcer la formation des professionnels de santé et soutenir la recherche.
Si ces avancées ont profondément transformé la compréhension et la prise en charge de la maladie, de nombreux défis persistent. Les recherches actuelles s’attachent notamment à mieux comprendre les trajectoires douloureuses précoces et à intervenir plus en amont, avec l’objectif de dépasser une logique strictement curative pour envisager, à terme, des stratégies de prévention.
Un projet de recherche sur les règles douloureuses dès l’adolescence
Dans cette perspective, le projet de recherche PRECURSOR, qui sera prochainement lancé en France, s’intéresse aux règles très douloureuses dès l’adolescence.
Son objectif est d’évaluer si une prise en charge précoce associant plusieurs approches pourrait permettre de prévenir l’apparition de douleurs pelviennes chroniques et, à plus long terme, réduire le risque de développer une endométriose. Des adolescentes concernées par des douleurs menstruelles sévères seront prochainement invitées à participer à cette étude.
À lire aussi : Endométriose chez les adolescentes : une prise en charge précoce est nécessaire
L’histoire de l’endométriose éclaire ainsi les enjeux persistants, pour les systèmes de santé, de l’identification et de la prise en charge des douleurs féminines, qui demeurent un sujet central de santé publique.
Nadjib Mohamed Mokraoui a reçu des financements de Fondation pour la Recherche Médicale; Fondation Apicil; Fondation pour la Recherche sur l'Endométriose; Association Endofrance