13.10.2026 à 18:06
Laurent Proulhac, Géographe, Laboratoire Ville Mobilité Transport, Université Gustave Eiffel

L’ESSENTIEL
Vivre seul n’est plus seulement une transition, mais recouvre une diversité de situations.
La situation conjugale des personnes seules est variée, tout comme leurs profils économiques.
Cette situation peut exacerber les tensions sur le marché immobilier et invite à repenser le parc de logements.
Près de quatre logements sur dix sont aujourd’hui occupés par une personne vivant seule. Mais derrière cette configuration de plus en plus fréquente se cachent des réalités plus diverses qu’il n’y paraît. Les personnes seules ne peuvent plus être réduites à quelques figures sociales bien identifiées, comme l’étudiant en studio, le célibataire urbain dans un petit appartement ou la veuve dans une maison à la campagne.
Comme le souligne une étude menée par le bureau d’étude Intermède et l’Université Gustave Eiffel, soutenue par Leroy Merlin Source et Bouygues Immobilier, la vie en solo correspond à une variété de profils, de trajectoires, de conditions résidentielles et de territoires.
La vie en solo n’est plus une situation résidentielle marginale ou atypique. D’après les derniers recensements de la population par l’Insee, 39 % des résidences principales sont occupées par une seule personne. Ce chiffre a augmenté de près de 14 % entre 2016 et 2022, contre 5 % pour les logements occupés par deux personnes, alors que dans le même temps le nombre de logements de cinq personnes et plus a reculé de 4 %.
Cette évolution traduit une transformation des manières d’habiter, moins structurées par la vie en couple ou en famille, et contribue à faire évoluer la demande de logements.
Vivre seul chez soi recouvre désormais des réalités plurielles. Ce n’est plus seulement une étape avant une vie familiale ou une situation liée à un âge avancé, mais c’est une situation qui peut accompagner les mobilités professionnelles, les séparations et recompositions conjugales.
Si la vie en solo progresse chez les 60-74 ans, elle augmente aussi fortement chez les moins de 24 ans et les 25-59 ans. Cette dernière tranche d’âge représente 43 % des personnes vivant seules, à peine 4 % de moins que les plus de 60 ans. Vivre seul est ainsi devenu une réalité courante à l’âge adulte, et notamment parmi les personnes en emploi qui représentent 43 % des personnes seules, contre 41 % pour les retraités et 16 % pour les autres inactifs, dont les étudiants.
Autre évolution notable, le nombre d’hommes vivant seuls progresse plus rapidement que celui des femmes, notamment entre 25 et 59 ans. Celles-ci restent cependant plus nombreuses, représentant 56 % des personnes seules, en raison de leur espérance de vie plus longue et du veuvage.
Vivre en solo ne signifie pas nécessairement avoir une situation économique plus défavorable. Les personnes seules ne sont pas davantage au chômage et se retrouvent dans l’ensemble de l’espace social, avec même une légère surreprésentation des cadres et des professions intermédiaires. Leur emploi est cependant plus précaire, avec davantage de CDD, de contrats d’apprentissage, d’intérim et d’emplois aidés.
La situation conjugale des personnes seules est elle aussi diverse. Près de la moitié sont célibataires tandis qu’un quart sont veuves ou veufs et un cinquième divorcées. Mais certaines personnes vivent seules tout en étant engagées dans une relation conjugale, par exemple dans le cadre de couples non cohabitants, de décohabitations partielles ou de formes de multilocalisation résidentielle. Près d’une personne seule sur dix est mariée, pacsée ou en union libre découlant, par exemple, de choix en termes de localisation professionnelle.
Inversement, être célibataire ne signifie pas toujours vivre seul : colocation ou coliving, chambre chez l’habitant ou habitat partagé, sont des situations parfois durables qui s’étendent à tous les âges de la vie. Ces situations conduisent à relativiser l’image de la vie en solo comme simple parenthèse entre deux périodes de vie en couple.
Les personnes seules vivent dans des logements très différents. Elles occupent l’essentiel des très petits logements : près de neuf logements sur dix de moins de 30 m2 ou d’une pièce sont occupés par une personne seule. Cette réalité nourrit l’image de l’étudiant ou du jeune actif vivant en studio. Mais elle ne concerne qu’une minorité des personnes seules : 11 % seulement vivent dans moins de 30 m2, tandis que 38 % habitent dans des logements de 60 à 100 m2 et 15 % dans des logements de plus de 100 m2.
Vivre seul signifie donc également occuper un logement de grande taille, souvent un logement toujours habité après une séparation, le départ des enfants ou le décès du conjoint.
Le type de logement témoigne de la même diversité. Si la vie seule va majoritairement de pair avec l’appartement, la maison est loin d’être marginale : près de quatre personnes seules sur dix y résident, notamment les personnes veuves, divorcées ou mariées. Elles ne sont pas non plus seulement locataires. Près de la moitié sont propriétaires de leur logement (46 %), contre 36 % de locataires du parc privé et 16 % de locataires du parc social.
Vivre seul est souvent perçu comme une situation de transition, après le départ du domicile parental, une séparation ou une mobilité professionnelle. Les données du recensement vont en partie dans ce sens : 16 % des personnes seules occupent leur logement depuis moins de deux ans, contre 10 % des personnes vivant dans un ménage de deux personnes ou plus.
Pour certaines, vivre seul correspond donc à une période de changement, parfois opéré dans l’urgence ou avec des ressources économiques limitées. Mais la vie seule peut aussi s’installer dans la durée : 20 % des personnes seules vivent dans leur logement depuis plus de trente ans.
La vie en solo peut aussi bien s’inscrire dans un petit logement loué pour quelques années que dans une maison ou un grand appartement occupé plusieurs décennies comme propriétaire. Mais les situations intermédiaires sont également nombreuses : personnes séparées qui restent dans leur logement familial, actifs occupés durablement seuls dans un logement de taille moyenne, retraités qui adaptent progressivement leur logement ou déménagent pour plus petit, actifs occupés seuls en habitat partagé ou encore couples non cohabitants qui organisent leur vie entre deux logements périodiquement ou durablement.
Les personnes seules vivent aussi bien dans les espaces ruraux que dans les petites villes et les grandes agglomérations. Mais elles sont particulièrement nombreuses à habiter dans les villes de plus de 200 000 habitants, davantage dans des communes centrales que dans des communes périurbaines. C’est vrai pour les moins de 24 ans, en raison des établissements d’enseignement supérieur, des emplois, des réseaux sociaux, des équipements et des aménités urbaines, mais aussi de l’offre de petits logements et du parc locatif.
Malgré tout, les couronnes périurbaines ne sont pas seulement l’espace des couples avec enfants et des maisons familiales. C’est d’ailleurs là que la croissance du nombre de personnes seules a été la plus forte ces dernières années, aussi bien parmi les 25-59 ans que les 60-74 ans. Il s’agit d’agriculteurs, d’actifs, de personnes séparées, ou encore des propriétaires de grandes maisons. Dans les espaces ruraux, les personnes seules sont plus âgées : trois sur dix ont plus de 75 ans.
Ces constats montrent que de nouvelles formes de vie en solo émergent : personnes en couple non cohabitantes, personnes âgées seules dans les centres urbains, actifs seuls dans les espaces périurbains, personnes seules dans de grands logements, etc.
Cette diversification des manières d’habiter produit une concurrence accrue pour l’accès à des petits logements encore trop peu nombreux pour la demande, notamment en ville, mais aussi dans les espaces périurbains, royaume de la maison individuelle.
Dans un marché où l’accès au logement est difficile, il ne suffit donc plus de construire davantage, mais aussi répondre à la pluralité des situations, en adaptant le parc de logements et ses modalités d’occupation. Cela suppose de faciliter l’accès à des logements abordables pour les personnes seules ne disposant que d’un revenu de référence, de permettre le maintien à domicile des personnes âgées, d’adapter les logements au vieillissement de la population, de développer des formes d’habitat partagé ou encore de réfléchir à la sous-occupation des logements devenus trop grands pour les occupants seuls.
Cet article a été co-écrit par Laurent Proulhac, chercheur au Laboratoire Ville Mobilité Transport, Université Gustave-Eiffel, et Benjamin Pradel, docteur en sociologie, co-fondateur d’Intermède, coopérative des transitions des lieux, territoires et modes de vie.
Laurent Proulhac ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.10.2026 à 18:05
Frédéric Strack, chercheur en sciences politiques, Sciences Po; Université de Sherbrooke
L’ESSENTIEL
Selon une enquête de Mediapart, Jordan Bardella, président du Rassemblement national, aurait écrit de nombreux commentaires antisémites par le passé.
En France, plusieurs enquêtes montrent que le vote des juifs autodéclarés s’est déplacé vers la droite et l’extrême droite ces dernières années.
Pour ces électeurs, La France insoumise est perçu comme plus dangereux que le RN, malgré l’histoire de ce parti d’extrême droite, profondément lié à l’antisémitisme.
Le 28 septembre dernier, le journal Mediapart livre les résultats d’une enquête retentissante : Jordan Bardella, président du Rassemblement national, aurait écrit dans le passé nombre de commentaires reprenant des poncifs antisémites. L’intéressé dément fermement.
Cette polémique réactive des accusations de longue date d’antisémitisme envers le Front national, que l’évolution en Rassemblement national visait à écarter. La polémique place ainsi ce parti dans une position inconfortable, et met en péril des années d’efforts pour apparaître comme le seul véritable défenseur des juifs de France. L’un des enjeux de cette séquence est ainsi de savoir si ces propos sont de nature à remettre en cause la stratégie souvent commentée de « dédiabolisation ».
Les accusations d’antisémitisme au sein de l’extrême droite sont connues des juifs de France. L’on pense évidemment aux commentaires de Jean-Marie Le Pen, condamné, entre autres, pour contestation de crimes contre l’humanité et pour des propos antisémites. Mais l’on peut aussi évoquer la présence, dans l’orbite du parti, de personnes négationnistes ou antisémites, comme le démontrent, dans leur enquête, Judith Cohen-Solal et Jonathan Hayoun (2019). Les accusations d’antisémitisme à l’encontre d’au moins une partie du personnel politique d’extrême droite n’ont jamais disparu.
Et pourtant, cela n’a pas empêché le Rassemblement national d’engranger le soutien croissant de juifs : longtemps fidèles à la gauche non communiste, ils se sont progressivement tournés, à partir des années 1980, vers la droite et l’extrême droite.
Le tableau suivant établit ce déplacement électoral :
Aucune donnée comparable n’est disponible au-delà de 2012, mais les données de terrain collectées (cf. les Juifs orthodoxes en France, Presses universitaires de Rennes, 2025) signalent que le déplacement vers la droite et l’extrême droite se poursuit. Par exemple, à Sarcelles, lors de l’élection présidentielle de 2022, dans quatre bureaux de vote à forte présence juive, le vote pour Éric Zemmour s’est étendu de plus de 28 % à plus de 39 %, contre une moyenne de 11,55 % pour la ville. Un tel survote s’observe aussi dans les quartiers de Strasbourg à forte présence juive. Ce déplacement se retrouve dans le reste de la population, mais, dans le cas d’électeurs juifs, il est paradoxal au regard de l’histoire du Rassemblement national ex-Front national.
En 2007, Nicolas Sarkozy avait capté une part importante des votes juifs et, à nouveau en 2012 : les électeurs juifs l’ont soutenu à 45 % au premier tour, contre 27 % pour la population générale (cf. tableau ci-dessus). Mais la question migratoire et les attaques terroristes ont en partie disqualifié la droite classique et alimentent des craintes, notamment en matière d’insécurité.
La répétition de meurtres antisémites a, par exemple, fortement marqué les esprits, comme l’indique cette personne interrogée :
« Depuis le meurtre d’Ilan Halimi, on a eu l’hypercacher, on a eu Toulouse, on a eu madame Halimi, Sarah Halimi, on a eu Madame Knoll, ça commencer à chiffrer, ça commence à chiffrer. Sans compter les attaques non fatales qui ont peut-être fait moins de bruit. »
Cet argument de la sécurité va de pair avec un autre argument marqué à droite, celui de la faiblesse de l’État, comme l’exprime un témoin :
« Quand une manifestation pro-palestinienne est interdite et qu’elle a quand même lieu, l’affaiblissement du pouvoir est évident. »
À ces actes antisémites, nombre de juifs ajoutent des attaques terroristes, les associant parfois à l’immigration, qui entraînerait insécurité physique et culturelle. Ainsi, le thème du « grand remplacement » pouvait s’observer sur le terrain dès avant 2022. Des observations participantes nous ont donné accès à des conversations où ce thème étant repris sans discussion.
À ces occasions, Éric Zemmour, pas encore candidat à l’élection présidentielle, bénéficiait d’un soutien non caché. Ce soutien s’observe aussi de manière quantitative, avec toutes les précautions d’usage pour une population aussi réduite : 67 % des juifs interrogés considèrent qu’« Il y a trop d’étrangers dans notre pays ». Or, cette position peut conduire à un vote pour le Rassemblement national : 93 % de ceux qui ont voté Le Pen sont d’accord avec cette proposition, dont 84 % sont tout à fait d’accord. Or, ce sujet est depuis plusieurs années l’un des principaux thèmes de prédilection du Rassemblement national, d’autant plus que Nicolas Sarkozy, qui bénéficiait d’un large soutien (cf. tableau) n’est plus candidat à partir de 2012.
Ce mécontentement favorise d’autant plus le Rassemblement national que Marine Le Pen se fait fort de défendre la liberté individuelle contre « l’islamisme », y compris le droit des juifs de vivre et de pratiquer librement, sans craindre pour leur sécurité. En outre, le travail de « dédiabolisation » du parti, et d’éloignement des personnes accusées d’antisémitisme l’a rendu plus acceptable pour une partie des juifs interrogés. Une personne interrogée nous a par exemple indiqué :
« Je pense qu’elles [les filles de Jean-Marie Le Pen] ont reçu une éducation fortement antisémite, mais je pense que Marine (…) s’est sortie de ça. (…) je ne pense pas que ce soit une grande motivation chez elle. »
Dans le cadre de leur raisonnement politique, les juifs semblent ainsi, pour une partie d’entre eux tout du moins, prioriser les sujets : la perception d’une menace actuelle continue de l’emporter sur toute autre considération, y compris des accusations d’antisémitisme remontant à une dizaine d’années. Et ce, d’autant plus que, sur le plan politique, c’est La France Insoumise qui est vue comme antisémite, bien plus que le Rassemblement national.
En effet, les études disponibles (cf. la Tentation antisémite : haine des juifs dans la France d’aujourd’hui, Wieviorka, 2005 ; Français comme les autres ?, Tiberj, Brouard, 2005 ; l’An prochain à Jérusalem ? Fourquet, Manternach, 2016), considèrent souvent trois foyers d’antisémitisme : l’extrême droite, l’extrême gauche et les personnes musulmanes. Or, l’on observe un décalage partiel entre les données disponibles et les perceptions des juifs.
Par exemple, le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme indique que la « proximité affichée avec le Rassemblement national et les autres partis d’extrême droite favorise les préjugés envers les juifs », alors que la proximité avec La France insoumise (LFI) n’influe pas sur l’antisémitisme.
Pourtant, ce n’est pas ce que les juifs interrogés observent : ils citent l’extrême gauche comme acteur politique responsable de l’antisémitisme, bien devant l’extrême droite : 92 % considèrent que LFI contribue à la montée de l’antisémitisme, contre 49 % pour le RN. Une controverse récente peut alimenter cette perception, lorsque Jean-Luc Mélenchon a paru, par sa prononciation, souligner la judéité de certaines personnalités.
Mais c’est de loin la question d’Israël qui est au cœur de la différence de perception de LFI et du RN. Une personne interrogée indique par exemple que :
« Dans le parti de Mélenchon, même si ce n’est pas dit officiellement (…), il y a quand même quelque chose qui [le] perturbe par rapport à [l’antisémitisme], une obsession d’Israël qu’on ne retrouve pas chez Le Pen. »
Certains reprochent à Jean-Luc Mélenchon d’avoir tardé à dénoncer l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et d’avoir condamné la contre-offensive israélienne à Gaza. Mais, plus généralement, c’est le soutien apporté à la cause palestinienne qui est vu, par certains, comme hostile aux juifs. Une personne interrogée est catégorique :
« Ayant la fâcheuse manie de faire passer leur jalousie pour les juifs avant l’amour pour leur patrie, certains de nos concitoyens non juifs, commettent la plus grave erreur historique depuis la collaboration vichyste : celle de soutenir une cause qui ne les regarde en rien, et qui finira par les perdre. La seule différence est qu’à l’époque de Vichy l’extrême droite attisait la haine ouvertement (…), alors que, aujourd’hui, c’est l’extrême gauche qui a pris le dessus par son soutien aveugle et inconditionnel à la cause palestinienne. »
Dans ce contexte, il n’est pas certain que les révélations concernant Jordan Bardella privent le Rassemblement national du vote d’électeurs juifs.
Quoi qu’il en soit, les conséquences électorales ne dépendront pas des juifs. L’on ne rappellera jamais assez, en effet, que la faible taille de la population juive de France (moins de 1 %), qui plus est en déclin (les chiffres sont rares et à manier avec grande précaution, mais des estimations indiquent que la population juive de France serait passée de 600 000 à la fin des années 1990 à environ 450 000 dans les années 2020), lui retire tout poids électoral : même un repositionnement d’ampleur des juifs de France n’aurait qu’un effet négligeable sur le résultat de l’élection présidentielle de 2027. Les juifs figurent, certes, parmi les premiers concernés par cette controverse, mais les éventuelles conséquences électorales seront décidées par le reste de la population française.
Frederic Strack a reçu des financements de l'Université Paris Panthéon-Assas pour ses études doctorales.
13.10.2026 à 18:04
Anne E. Deysine, Professeur émérite juriste et américaniste, spécialiste des États-Unis, questions politiques, sociales et juridiques (Cour suprême), Université Paris Nanterre
L’ESSENTIEL
Les opérations de la police fédérale de l’immigration (ICE) se caractérisent, depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, par de nombreuses arrestations brutales, qui ont causé plusieurs morts, et par de multiples atteintes aux droits des migrants.
L’administration Trump s’emploie à ne pas respecter les décisions de justice, et la Cour suprême intervient régulièrement en sa faveur.
La politique d’expulsions profite à des entreprises privées de détention, de transport et de surveillance, dont certaines entretiennent des liens financiers avec Donald Trump.
Les brutalités de la police fédérale de l’immigration (ICE) et les violations des droits des personnes ciblées par l’administration Trump sont quotidiennes. Ce 8 octobre encore, un homme a été grièvement blessé par balle dans sa voiture par des agents de l’ICE à New York.
Un documentaire de Julie Peyrard et Christophe Astruc, diffusé sur France 5 le 11 octobre, fait le point sur les diverses facettes de cette « chasse à l’homme » dénoncée par les organisations des droits humains et très lucrative pour l’entourage de Donald Trump.
Le spectateur suit les équipes de l’ICE dans leurs rafles visant des sans-papiers – opérations conduites en violation aussi bien des promesses faites par Trump pendant la campagne électorale de 2024 que du droit états-unien.
Alors que durant sa campagne, le candidat avait promis de s’en prendre aux « worst of the worst » – c’est-à-dire aux pires criminels, notamment les meurtriers, les violeurs et les membres de gangs –, les troupes de l’ICE arrêtent dans la rue, près des écoles et même dans les tribunaux (avant que ce soit interdit par la justice, en juin dernier) tout individu susceptible d’être sans papiers, y compris au moins 500 citoyens états-uniens. Les critères sont l’apparence physique ou la langue parlée, ce qui facilite les arrestations au faciès, validées par la Cour suprême en septembre 2025.
Le film donne la parole aussi bien aux responsables, notamment à Greg Bovino, nommé à la tête de l’ICE après trente ans au Service de la frontière, comme aux nouvelles recrues – manifestement choisies davantage pour leur amour des armes et leur désir de « casser du sans-papiers » (sans oublier la prime de 50 000 dollars à l’embauche) que pour leur fort désir de faire respecter la loi et de protéger la sécurité à la frontière.
Les victimes sont également interrogées. Leurs témoignages – familles séparées, individus agressés… – sont d’autant plus bouleversants que, selon des données de l’ICE analysées par le Cato Institute, près de 73 % des personnes placées en détention en 2025 n’avaient pas été condamnées pénalement, et près de la moitié n’avaient même ni condamnation ni inculpation en cours – et cela, alors qu’elles sont présentes aux États-Unis depuis parfois plus de quinze ans, qu’elles ont un travail et payent des impôts.
Le spectateur comprend aussi que l’administration fait tout son possible pour agir dans l’urgence de façon à rendre les recours compliqués, voire impossibles. Certains sont arrêtés dans le Minnesota et immédiatement « expédiés » au Texas où les recours en habeas corpus (c’est-à-dire la possibilité, pour une personne détenue, d’aller devant un juge afin de contester la légalité de sa détention) sont plus difficiles.
La grande majorité sont placés en centre de rétention sans possibilité de demander une libération sous caution. Ce qui est à l’œuvre, c’est une machine qui vise à broyer, à instiller la terreur et à inciter un maximum d’immigrés de couleur (dans un contexte marqué par les déclarations hostiles de Donald Trump à l’égard de plusieurs communautés immigrées) à quitter d’eux-mêmes le pays.
Plusieurs milliers de recours ont été formés pour contester les décrets de l’administration, les arrestations illégales et les expulsions vers des pays tiers.
À ce jour, on compte plus de 40 000 poursuites actives, dont 38 000 requêtes d’habeas corpus à l’échelle nationale. La plupart des recours sont individuels et ont abouti à plus de 4 400 décisions d’illégalité de détention rendues depuis octobre 2025 par plus de 400 juges fédéraux.
Les autres sont collectifs : ils visent les arrestations « embuscades » dans les tribunaux ou le refus systématique de libération sous caution. Ces chiffres ne prennent pas en compte l’immense arriéré des tribunaux d’immigration administratifs : plus de 3 millions de dossiers en attente avec un délai d’attente moyen de 940 jours.
En règle générale, les juridictions de première instance ont fait droit aux demandes des requérants en suspendant l’application d’un décret, en s’opposant à certaines expulsions, en ordonnant à l’administration de libérer telle ou telle personne, de ne pas faire partir les avions remplis de sans-papiers vénézuéliens vers le Salvador ou encore de cesser de pratiquer des arrestations au faciès.
Mais, souvent, l’administration a voulu court-circuiter le processus normal de la justice et a demandé à la Cour suprême d’intervenir en procédure d’urgence. C’est un mécanisme qui existe, mais qui a été peu utilisé jusqu’à l’administration Trump qui, elle, en a usé et abusé durant son premier mandat et continue durant le second.
La Cour suprême n’est aucunement obligée d’accepter ces demandes, mais elle l’a fait et est intervenue à 19 reprises dans le cadre du shadow docket pour suspendre ou annuler les ordonnances émises par les juridictions dites « inférieures ».
La Cour suprême est aussi intervenue le 25 juin 2026 pour valider l’élimination par le Département de la sécurité intérieure (DHS) du statut de protection temporaire (TPS) accordé à des centaines de milliers de Syriens et d’Haïtiens ayant dû quitter leur pays en raison des conditions très difficiles dues à la guerre ou aux ouragans. Ils sont désormais la cible de l’ICE. Dans les États où ils sont ou étaient nombreux, comme l’Ohio, les entreprises de construction, de rénovation, les services de santé, les hôpitaux, par exemple, ne peuvent plus fonctionner à pleine capacité en raison de la pénurie de main-d’œuvre.
Seules deux des décisions de la Cour sont allées à l’encontre de l’administration Trump : en décembre 2025, lorsqu’elle a interdit le déploiement de La Garde nationale pour protéger la police de l’immigration ; et en juin 2026, quand elle a jugé illégal le décret présidentiel visant à supprimer le droit du sol (jus soli) pour les enfants d’immigrés en situation irrégulière.
Lorsque la Cour n’est pas intervenue, l’administration a, en de nombreuses occasions, refusé de se conformer aux décisions de justice. Ainsi, en mars 2025, alors qu’un juge avait interdit le décollage des avions vers le Salvador, l’administration a prétendu avoir eu connaissance de l’ordonnance trop tard, alors que les avions étaient déjà partis.
Dans l’affaire Kilmar Abrego García, expulsé par erreur vers le Salvador en mars 2025 (ce que l’administration avait fini par reconnaître), une décision de justice a exigé son retour immédiat sur le sol états-unien, mais les autorités ont fait preuve d’une telle mauvaise volonté pour le faire revenir qu’une juge fédérale du Maryland a dû menacer de les sanctionner pour outrage à la cour.
Un autre juge a conclu que l’administration n’avait pas accordé aux demandeurs d’asile expulsés vers des tiers pays la légalité processuelle (due process) garantie par la Constitution en expulsant des migrants vers des pays tiers sans leur accorder un préavis suffisant ni une possibilité effective de contester leur renvoi.
Selon un rapport de l’Associated Press publié en mai 2026, l’administration Trump a désobéi aux décisions de justice dans au moins 31 affaires distinctes. À ces manquements s’ajoutent des centaines de cas individuels dans lesquels des ordonnances judiciaires n’auraient pas été respectées. La stratégie de l’administration consiste à contester les décisions de justice pour des motifs de procédure de façon à retarder leur application.
La politique de renvoi systématique des migrants est un scandale en soi en raison de la violence, de la privation des droits et des nombreux refus de l’administration de se conformer aux décisions rendues par les juges. Mais il existe un autre aspect bien mis en lumière par le film : le développement d’entreprises qui profitent de cette politique d’arrestations, de détentions massives et d’expulsions vers le pays d’origine ou vers un pays tiers.
C’est un bel exemple de la corruption généralisée qui bénéficie à plusieurs entreprises de la détention privée, du transport aérien et de la surveillance électronique ainsi qu’à leurs actionnaires. Parmi les bénéficiaires, trois acteurs du transport aérien, CSI Aviation, MVM Inc. et Aveli Airlines, ont chacun décroché des contrats de plusieurs dizaines, voire centaines de millions de dollars – 673 millions (soit 601,7 millions d’euros) pour CSI Aviation, par exemple.
Parmi les géants de la détention privée, le groupe Geo est le grand gagnant : il a engrangé 710 millions de dollars (soit 634,8 millions d’euros) de revenus liés à l’immigration. Sa filiale BI Incorporated détient le monopole de la surveillance des migrants contraints de porter un bracelet électronique.
Autre géant de la détention privée, CoreCivic est régulièrement mis en cause pour les conditions sanitaires dans ses centres. Une enquête de WIRED, publiée en juin 2025, a recensé de nombreux appels aux services d’urgence depuis des centres de détention de l’immigration gérés par CoreCivic. Les incidents signalés vont des crises médicales aux blessures, en passant par les tentatives de suicide, dans un contexte marqué par des accusations de retards de soins et de négligence médicale.
Fondée en 2003 dans le sillage des attentats du 11 septembre 2001, avec l’ambition de mettre l’analyse des données au service du renseignement et de la lutte antiterroriste, Palantir Technologies est aujourd’hui un prestataire majeur de l’ICE. Ses logiciels permettent notamment de croiser des données afin d’identifier les personnes ciblées par les opérations d’arrestation et d’expulsion.
Toutes ces entreprises, ainsi que celles qui construisent le mur à la frontière du Mexique, ont pour point commun d’avoir obtenu ces contrats lucratifs parce qu’elles ont financé de façon massive les campagnes de Donald Trump. Le groupe Geo a par exemple, selon les données de la commission électorale fédérale (FEC), versé plus de 4 millions de dollars au principal superPac (MAGA Inc.) ainsi qu’à divers comités à statuts divers qui financent les frais d’avocats de Donald Trump.
Si l’on est tenté de leur accorder le bénéfice du doute et de la « coïncidence », Geo a versé un autre million de dollars juste après avoir obtenu un contrat fédéral de 529 millions de dollars pour l’ouverture d’un centre de rétention dans le Colorado. Et, pour boucler la boucle, Donald Trump est actionnaire de ces entreprises dont les bénéfices ont augmenté de façon exponentielle : selon une enquête de CREW publiée en juillet 2026, ses courtiers ont effectué 29 opérations sur les actions de ces deux entreprises depuis son retour au pouvoir, alors même que leurs résultats financiers progressaient fortement.
De ce panorama terrible émerge néanmoins un rayon de lumière : la solidarité que l’on voit à l’œuvre à Minneapolis, quand les habitants se mobilisent pour aider les sans-papiers et patrouillent pour alerter de l’arrivée de la police de l’immigration ; mais aussi, plus largement, le fait est que dans leur majorité, les Américains sont choqués que l’on arrête leurs voisins, la nounou de leurs enfants, leur jardinier ou l’aide-soignante qui s’occupe de leurs parents.
On ne saura sans doute jamais quel aura été le poids exact de ce sentiment dans les résultats des midterms du 3 novembre prochain, mais la brutalité de l’administration, si contraire à l’image que les Américains aiment à avoir d’eux-mêmes, aura sans doute joué un rôle. Si la victoire démocrate annoncée par les sondages se matérialise, elle sera en partie due à la réaction de l’électorat contre la brutalité des troupes de l’ICE et contre la corruption de Donald Trump et de son administration.
Anne E. Deysine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.