04.08.2026 à 16:08
Ce que l’accès aux toilettes publiques révèle des inégalités de genre dans les villes
Texte intégral (1500 mots)
L’ESSENTIEL
Dans les gares, dans les festivals ou sur les stations d’autoroutes, accéder aux toilettes relève pour les femmes de l’épreuve de patience.
Le design uniformisé des toilettes publiques cache des normes de genre qui produisent des inégalités.
Loin d’être triviale, la question des sanitaires interroge la conception des espaces urbains.
Vous souvenez-vous de la dernière fois que vous avez dû faire la queue pour aller aux toilettes ? Si plusieurs exemples vous viennent immédiatement à l’esprit, il y a de fortes chances que vous ayez été dans la file d’attente des femmes. Que ce soit dans les théâtres, les aéroports, les centres commerciaux ou les festivals, le constat est le même : les hommes entrent et sortent des toilettes sans difficulté, sans presque jamais attendre, tandis que les femmes doivent patienter dans de longues files.
Dans la plupart des bâtiments publics, l’espace réservé aux toilettes est réparti en fonction de la superficie, ce qui attribue aux hommes et aux femmes un espace à peu près égal. Bien que cela puisse paraître équitable, des études sur le genre et la conception des toilettes ont montré qu’une superficie égale ne garantit pas l’égalité de l’accès. Cette conception part du principe que les hommes et les femmes utiliseraient les toilettes de la même manière et pendant la même durée, et c’est celle qui prévaut dans la plupart des toilettes publiques.
Design uniformisé, inégalités d’accès
Les toilettes pour hommes combinent généralement des cabines et des urinoirs, qui prennent moins de place et permettent une utilisation plus rapide. Les toilettes pour femmes ne comportent que des cabines ; ainsi, même lorsque les deux types d’installations occupent la même surface, celles destinées aux hommes peuvent servir à davantage d’usagers.
Le temps joue également un rôle. Les femmes mettent généralement plus de temps car elles doivent s’asseoir plutôt que rester debout, portent souvent des vêtements plus complexes à enlever et remettre, elles peuvent avoir leurs règles, être enceintes et sont plus susceptibles de souffrir de troubles tels que l’incontinence ou des infections urinaires.
De nombreuses normes de conception reposent encore sur le modèle du « corps masculin par défaut », qui suppose une utilisation rapide des toilettes, en position debout et avec un temps de passage minimal. Lorsque les espaces sont aménagés en fonction du corps et des habitudes des hommes, les retards sont facilement imputés au comportement des femmes – qui « prendraient trop de temps » – plutôt qu’à un problème dans la conception même des toilettes.
La conséquence la plus visible de ces normes d’aménagement est la file d’attente devant les toilettes pour femmes. Mais, comme le montre ma recherche, cela peut également avoir des répercussions économiques et sanitaires. Pour les travailleurs mobiles, comme les chauffeurs de taxi, le temps passé à faire la queue est du temps perdu pour gagner leur vie.
Un coût économique
Et il ne s’agit pas seulement de la longueur de la file d’attente : le simple fait d’installer des toilettes publiques est déjà un choix d’aménagement qui a davantage de conséquences pour les femmes que pour les hommes, qui peuvent plus facilement trouver un endroit où se soulager lorsqu’ils en ont besoin.
Pour la plupart des femmes, faire la queue pour aller aux toilettes est un désagrément certes, mais qu’elles jugent mineur et intègrent dans leur quotidien sans y prêter vraiment attention. Cependant, lors de mes recherches sur les femmes chauffeurs de taxi en Espagne, j’ai réalisé que ces inégalités en matière de toilettes pouvaient avoir des conséquences plus graves.
Lorsque je leur ai demandé quels étaient les aspects frustrants de leur métier, leur première réponse n’était presque jamais la circulation, les passagers difficiles ou les longues journées de travail, mais bien les toilettes. Trouver des toilettes pendant leur service exigeait souvent une organisation minutieuse et de longues attentes, entraînant une perte de revenus, alors que leurs collègues masculins ne s’absentaient pas plus de quelques minutes pour les mêmes raisons.
Rosario, une conductrice Uber de 26 ans, a qualifié les pauses toilettes pendant son service de « drame du métier » ! Comme beaucoup d’autres conductrices ayant participé à mon étude, elle a expliqué qu’elle planifiait son itinéraire en fonction des toilettes dont elle connaissait l’emplacement. D’autres ont indiqué qu’elles évitaient de boire de l’eau pour ne pas avoir à s’arrêter « tout le temps », tandis que certaines ont établi un lien entre des infections urinaires récurrentes et le fait de « se retenir trop longtemps ».
Ces stratégies deviennent toutefois inopérantes en période de règles. Comme l’explique Juana :
« Il faut s’organiser et s’obliger à s’arrêter. Après une course, au lieu de se rendre directement à une station de taxis pour prendre un nouveau client, il faut se rendre dans une station-service pour pouvoir d’abord aller aux toilettes. »
Des normes de genre implicites
Des recherches ont depuis longtemps démontré que les toilettes publiques ne sont pas des infrastructures neutres, mais qu’elles reflètent des présupposés plus profonds quant aux corps et aux comportements considérés comme la norme. En particulier, les normes de pudeur et d’intimité impliquent que les femmes soient censées utiliser des cabines fermées, tandis que les installations destinées aux hommes privilégient la rapidité et l’efficacité grâce à des urinoirs ouverts.
Des recherches ont depuis longtemps démontré que les toilettes publiques ne sont pas des infrastructures neutres, mais qu’elles reflètent des présupposés plus profonds quant aux corps et aux comportements considérés comme la norme. En particulier, les normes de pudeur et d’intimité impliquent que les femmes soient censées utiliser des cabines fermées, tandis que les installations destinées aux hommes privilégient la rapidité et l’efficacité grâce à des urinoirs ouverts.
Il est également plus facile d’un point de vue anatomique – et souvent socialement plus accepté – pour les hommes d’uriner au bord d’une route ou ailleurs lorsqu’il n’y a pas de toilettes publiques à disposition.
Si l’intimité des femmes fait l’objet d’une attention particulière dans la conception des toilettes, il n’en va pas de même de leur temps. Les recherches consacrées à la « parité en matière de toilettes » (« toilet parity ») montrent qu’une augmentation du nombre de cabines ou la création de cabines non genrées permet de réduire considérablement les files d’attente des femmes, avec un impact minime sur celles des hommes. Des expérimentations menées lors de grands événements, notamment avec l’installation d’urinoirs conçus pour les femmes, montrent qu’une réflexion sur la capacité d’accueil des sanitaires peut pratiquement éliminer les temps d’attente.
Pour les femmes ayant participé à mon étude, la quête frustrante d’un accès à des toilettes ne relève pas seulement de l’attente, mais aussi de la dignité et du droit d’occuper l’espace urbain sur un pied d’égalité. En ce sens, les toilettes indiquent de manière discrète mais éloquente pour qui l’espace public est réellement conçu, et quelles sont les personnes dont les corps sont censés s’adapter, encore aujourd’hui.
Belen Martinez a reçu des financements de l’Economic and Social Research Council (ES/P00072X/1).
04.08.2026 à 16:07
Le pouvoir politique face aux incendies : depuis la Rome de Néron, un exercice de mise en scène ?
Texte intégral (1910 mots)

L’ESSENTIEL
Le 27 juillet 2026, Emmanuel Macron s’est rendu en Gironde pour saluer les « forces mobilisées » face au feu.
Les textes antiques, comme le récit par Tacite de l’incendie de Rome en 64 de notre ère, permettent d’éclairer les rouages de cette communication de crise du pouvoir.
S’il dispose de plus de canaux pour s’exprimer, le doute face au mythe du chef secourable ne date pas d’hier.
On croit souvent que l’Antiquité n’a rien à nous apprendre sur le présent, sinon par analogie vague ou par élégance de style. C’est oublier que certains textes anciens ont déjà pensé, avec une lucidité rarement égalée depuis, les mécanismes même de la communication du pouvoir – et qu’ils permettent, par contraste, de mieux voir ce qui se joue sous nos yeux.
Dans Mythologies (1957), Roland Barthes définit le mythe contemporain comme une parole qui transforme l’histoire en nature, le contingent en évidence. C’est ainsi qu’un geste politique – une visite, une déclaration, une image – cesse d’être perçu comme un acte parmi d’autres possibles pour devenir un signe qui « va de soi ». L’image du chef de l’État aux côtés des pompiers, dans la boue ou les cendres, n’est jamais évaluée comme une décision de communication ; elle symbolise immédiatement la sollicitude de l’État, avant même d’être jugée sur ses effets.
On l’a encore vu la semaine passée. Les mégafeux de Gironde, des Landes, du Var, du Tarn et de Corse – environ 117 000 hectares brûlés depuis le début de l’année, selon le ministre de l’intérieur, un orage de feu inédit observé en Gironde, deux sapeurs-pompiers morts au combat – ont donné lieu à un ballet bien identifiable : lundi 27 juillet, Emmanuel Macron s’est rendu au centre opérationnel de Bordeaux, a présidé une cellule interministérielle de crise et est allé à la rencontre des forces mobilisées pour leur dire le soutien de la nation.
Pendant ce temps, à Lège-Cap-Ferret, des dizaines de maisons détruites restent en zone interdite, et les habitants évacués ne peuvent toujours pas rentrer chez eux. D’où la critique, récurrente, d’un décalage entre cette mise en scène de l’engagement et le fond du problème – structurel, écologique – (et les solutions à y apporter) qui reste largement hors champ du moment médiatique.
La catastrophe change d’échelle, le pouvoir se manifeste
Ce mécanisme a un précédent presque parfait, et il ne date pas d’hier. En 64 de notre ère, un incendie ravage Rome pendant plusieurs jours. L’historien Tacite en donne, dans ses Annales (livre XV, chapitre 39), un récit qui commence par un détail de calendrier qui en dit long – voici le passage, dans une traduction personnelle :
« En ce temps-là, Néron, qui séjournait à Antium, ne revint à Rome que lorsque le feu approcha de sa propre demeure, celle par laquelle il avait relié le Palatin aux jardins de Mécène. On ne put pourtant empêcher que le Palatin, cette demeure et tout ce qui l’entourait, ne fussent dévorés. Mais, pour soulager le peuple chassé de ses maisons et errant, il ouvrit le Champ de Mars, les monuments d’Agrippa, et même ses propres jardins, et fit élever des abris provisoires pour recevoir la foule indigente ; on fit venir des vivres d’Ostie et des municipes voisins, et le prix du blé fut abaissé jusqu’à trois sesterces. »
Quelques lignes, et déjà tout y est. D’abord ce détail qu’on pourrait croire anodin : Néron ne rentre à Rome que lorsque le feu approche sa propre demeure. Tacite ne commente pas, il constate – mais il place ainsi, dès la première phrase, le moment où l’intérêt privé du prince rejoint l’intérêt public.
Macron, lui, s’est déplacé tôt, dès le lundi, avant que le feu ne touche rien qui lui appartienne en propre : la logique n’est donc pas identique. Elle obéit pourtant à la même grammaire du seuil. Il aura fallu, dans les deux cas, que la catastrophe change d’échelle pour que le pouvoir se rende visible sur zone – 117 000 hectares, un phénomène météorologique jamais observé en France, deux morts, d’un côté ; la proximité du palais, de l’autre.
Vient ensuite le secours, et il faut ici résister à la tentation du procès facile : l’aide que décrit Tacite n’a rien de fictive. Ouverture d’espaces d’accueil, hébergements provisoires, vivres acheminés d’Ostie, prix du blé plafonné – la réponse matérielle est concrète, chiffrée, documentée.
Il en va de même aujourd’hui, avec la cellule interministérielle de crise, la mobilisation nationale des pompiers, les dispositifs de relogement engagés en Gironde. Mais ce secours immédiat ne suffit pas à clore le débat, parce qu’il ne répond pas à la question posée : celle de la prévention et de l’aménagement du territoire face à un risque d’incendie structurellement aggravé par le changement climatique.
L’image de la sollicitude de l’État
Le gouvernement Lecornu lui-même qualifie cette saison d’inédite et d’exceptionnelle – une formule qui décrit un phénomène, non une politique. C’est précisément sur cet autre terrain, celui de la prévention et de l’aménagement forestier dans la durée, que se loge la critique – un terrain que ni l’aide d’urgence de Néron ni la cellule de crise de Bordeaux ne peuvent occuper.
Et puis il y a le geste lui-même, le plus tacitéen des trois mouvements. Néron va jusqu’à ouvrir ses jardins personnels ; un geste qui vaut par ce qu’il donne à voir autant que par son effet pratique. La déclaration présidentielle depuis le centre opérationnel de Bordeaux suit une économie comparable : elle s’ouvre sur une pensée pour les deux sapeurs-pompiers qui sont tombés avant le soutien de toute la nation – la parole se construit comme un rituel de deuil et de reconnaissance, filmé et retransmis, avant d’être un acte administratif.
C’est la mécanique exacte que Barthes appellera, 19 siècles après Tacite, un mythe : un signe qui circule pour lui-même, presque indépendamment de son efficacité mesurable. L’image du président au centre opérationnel signifie la sollicitude de l’État avant même qu’un seul hectare ne soit repris au feu.
On pourrait s’arrêter là et se satisfaire du parallèle. Mais Tacite ne se contente jamais de décrire un geste sans en interroger la portée, et c’est peut-être ce qui le distingue le plus nettement de Barthes. Pour ce dernier, le mythe fonctionne précisément parce qu’il efface sa propre construction : c’est ce qui fait sa puissance idéologique, sa capacité à se faire passer pour une évidence naturelle plutôt que pour un discours.
Or, Tacite ne laisse jamais le geste de Néron s’installer dans cette évidence. Le chapitre suivant enchaîne aussitôt sur la rumeur d’un Néron chantant la prise de Troie pendant que Rome brûle – rumeur que l’historien rapporte sans trancher, mais qu’il place assez près du récit du secours pour que le lecteur ne puisse plus lire l’un sans l’autre.
Tacite expose la construction du mythe impérial plutôt que de la laisser opérer : il fait, 1 900 ans avant Mythologies, un travail de démystification.
Face au geste de crise, l’expression du soupçon
Reste un écart qu’il faut se garder d’effacer. Néron gouverne sans opposition institutionnelle ni presse indépendante capable de vérifier ses actes ; la rumeur est, chez Tacite, le seul contre-pouvoir disponible – un mécanisme souterrain, diffus, invérifiable.
Aujourd’hui, la mise en doute du geste politique se fait au grand jour, immédiatement, dans la presse et sur les réseaux sociaux, avec un accès direct aux faits et aux chiffres. C’est peut-être là, plus que dans la ressemblance elle-même, que se trouve la vraie leçon : le soupçon envers le geste de crise n’est pas une invention moderne, Tacite le pratiquait déjà avec les moyens de son temps.
Ce qui a changé, ce n’est pas le mécanisme du mythe, c’est son régime de visibilité. Ce qui circulait en rumeur clandestine chez Tacite est devenu, cette semaine, un chiffre publié en direct par la préfecture, une cartographie satellite mise à jour chaque jour, des habitants de Lège-Cap-Ferret filmés devant leurs maisons détruites, une critique formulée dans l’heure sur la prévention et l’aménagement forestier.
La rumeur romaine n’avait qu’un canal, incontrôlable et invérifiable ; la contestation d’aujourd’hui en a mille, tous vérifiables – mais tout aussi impuissants à faire coïncider le temps du geste et celui du problème.
Le mythe du chef secourable ne convainc donc jamais tout à fait : le geste a beau être réel, un doute subsiste toujours sur ce qu’il dissimule ou ce qu’il évite. Et c’est sans doute là la vraie leçon de ce parallèle : ce n’est pas Néron, mais Tacite – celui qui a su regarder ce geste avec distance et en exposer les ressorts – qui reste le modèle le plus utile pour lire notre propre époque médiatique.
Je suis juste chercheur associé à l'Université de Lille, comme indiqué dans mon profil sur The Conversation.
03.08.2026 à 16:05
Redessiner le monde pour mieux le comprendre : le pouvoir politique des contre-cartes
Texte intégral (2981 mots)

Les cartes ne se contentent pas de représenter le monde : elles contribuent à le façonner. Longtemps utilisées pour asseoir le pouvoir politique, économique ou colonial, elles peuvent aussi, en réintroduisant les informations omises et en croisant des données rarement associées, révéler les inégalités, les exclusions et les rapports de force invisibles qui structurent nos territoires.
À travers l’histoire, les cartes ont été des outils précieux pour les puissants, leur permettant d’affirmer leur emprise sur des territoires et des marchés. Les responsables politiques engagent des batailles de redécoupage électoral à l’échelle nationale afin de garantir le contrôle de leur camp, affaiblissant ainsi le pouvoir des électeurs. Les postures géopolitiques de l’administration Trump à propos du Groenland s’inscrivent dans une longue histoire de l’impérialisme appuyé par les cartes. Et dans la Rome antique, la table de Peutinger représentait une vision immense de l’Empire en plaçant Rome au centre du monde.
Mais les cartes peuvent aussi raconter des histoires cachées sur la politique et le pouvoir, permettant aux populations de se réapproprier leurs espaces et leur avenir. C’est notamment le cas des contre-cartes – c’est-à-dire des cartes qui remettent en question les présupposés existants – en élargissant les récits dominants sur un lieu pour y intégrer des points de vue jusque-là exclus.
Comme urbaniste, architecte, cartographe et chercheuse en politique de l’espace, j’ai pu constater de quelle manière les cartes façonnent les espaces urbains et les récits que l’on construit à leur sujet. J’ai également vu comment elles peuvent remettre en question ces récits et faire émerger d’autres significations d’un lieu, portées par les habitants et les travailleurs qui l’occupent au quotidien.
Bien plus que de simples outils numériques d’orientation, les cartes sont des instruments stratégiques de construction du monde. Elles montrent que certaines idées ou frontières que l’on croit immuables peuvent en réalité être rendues flexibles. Chacun peut créer une carte et, parce qu’elles sont des outils de narration spatiale, les possibilités qu’elles révèlent sur les lieux sont pratiquement infinies.
Qui fabrique les cartes ?
Le géographe Mark Monmonier est célèbre pour avoir expliqué comment mentir avec les cartes. Il soulignait que les producteurs de cartes disposant d’un pouvoir important, qu’il s’agisse des gouvernements ou des entreprises, recourent à une sélection des informations afin de promouvoir des objectifs particuliers ou de diffuser une image de marque.
Les cartes routières de Shell Oil des années 1950 constituent un exemple révélateur de l’utilisation des cartes comme outil marketing. Arborant un grand logo en couverture et la rose des vents aux couleurs de Shell à l’intérieur, ces cartes étaient distribuées gratuitement dans les stations-service à travers le pays. Elles faisaient la promotion de la marque tout en facilitant les déplacements en automobile grâce à la représentation des routes et des principaux points de repère. Au verso figuraient également des tableaux de kilométrage permettant aux automobilistes de planifier leurs arrêts pour faire le plein. En revanche, ces cartes passaient sous silence les réseaux de transport concurrents, comme les lignes d’autobus.
Les institutions publiques et les organismes nés de partenariats public-privé utilisent également des cartes pour promouvoir certains agendas politiques. Ainsi les cartes de redlining (une pratique consistant à exclure certains quartiers de l’accès au crédit immobilier) de la Home Owners’ Loan Corporation des années 1930 montrent de manière particulièrement explicite comment les pouvoirs publics et le secteur immobilier se sont servis des cartes pour exclure certaines communautés. Réalisées pour la quasi-totalité des grandes villes américaines, elles identifiaient comme risqués pour les prêteurs les quartiers où vivaient les Afro-Américains, les excluant de fait de l’accès à la propriété.
Aujourd’hui encore, les opérations de redécoupage électoral partisan menées dans des États, comme le Texas ou la Floride, permettent de voir comment les cartes sont utilisées pour contrôler l’accès aux leviers de la démocratie. Ces redécoupages ont été réalisés en dehors du calendrier habituel du recensement afin de maximiser les chances d’obtenir davantage de sièges au Congrès lors des élections de 2026.
Recartographier les coulisses
Si les cartes servent à écarter systématiquement les quartiers minoritaires des marchés immobiliers, alors le fait de recartographier ces systèmes permet de mettre au jour les mécanismes par lesquels les pouvoirs publics et les acteurs privés organisent cette exclusion, ainsi que les bénéficiaires de celle-ci.
Dans mon livre, Radical Atlas of Ferguson, USA, je propose une nouvelle cartographie de cette ville américaine afin de montrer ce qui se joue en coulisses dans la planification régionale et municipale. Cette approche révèle pourquoi des inégalités aussi marquées continuent d’y perdurer.
La banlieue de Ferguson, située dans le nord du comté de St. Louis, s’est retrouvée sous les projecteurs en 2014 lorsqu’un policier blanc a abattu Michael Brown Jr, un adolescent noir non armé. La mobilisation suscitée par cette injustice a contribué à donner un nouvel élan au mouvement Black Lives Matter.
Dans les cartes réunies dans ce livre, j’ai superposé de nouveaux récits afin de mettre en lumière le contexte politique et économique complexe qui sous-tend la situation de Ferguson. Ainsi, l’historien Walter Johnson souligne que plusieurs grandes entreprises figurant au classement Fortune 500 sont implantées à quelques pâtés de maisons seulement de l’endroit où Michael Brown a été tué. Alors que ces entreprises bénéficient d’importantes exonérations fiscales et d’aides publiques destinées à soutenir leur développement immobilier, les dépenses municipales consacrées à des besoins essentiels, comme les écoles publiques ou les trottoirs, demeurent insuffisamment financées. En mettant en évidence ces différentes dimensions du territoire, les cartes peuvent révéler qui influence réellement la vision des urbanistes et des responsables politiques.
La recartographie aide les décideurs à mieux prendre conscience des biais présents dans les données qu’ils utilisent pour évaluer les quartiers et produire les cartes municipales. Les cartes présentant des données de criminalité apparemment objectives, par exemple, tendent souvent à renforcer les représentations du risque associées aux quartiers minoritaires. Mais lorsque les délits contre les biens recensés dans le nord du comté de St. Louis, où vit une majorité de résidents noirs, sont mis en regard des fraudes hypothécaires commises par des acteurs de la finance lors de la crise de 2008 – un jeu de données généralement absent des catalogues municipaux –, il apparaît clairement que cette zone a été spécifiquement ciblée par les prêteurs spécialisés dans les crédits hypothécaires (subprimes). Élargir la manière dont nous évaluons les données et leurs sources permet ainsi de déplacer l’attention vers les forces sous-jacentes qui produisent ces statistiques.
Le remapping (ou recartographie) permet également de croiser des couches d’information qui semblent, à première vue, sans rapport, afin de faire émerger de nouvelles connexions spatiales. Pourquoi, par exemple, la participation électorale est-elle si faible dans le quartier où Michael Brown a été tué ? Une carte combinant la répartition raciale de la population et l’emplacement des bureaux de vote révèle non seulement l’absence de bureau de vote dans le quartier majoritairement afro-américain, mais aussi l’existence de barrières physiques, notamment une voie ferrée surélevée et un corridor fluvial, qui compliquent l’accès des habitants à l’hôtel de ville et aux autres bureaux de vote.
Des cartes au service du public
À mesure que les détenteurs du pouvoir continuent de politiser les cartes, la pratique du remapping peut servir l’intérêt général en rendant ces systèmes de pouvoir plus visibles pour tous. Les contre-cartes ont inspiré de nombreux militants à réintroduire dans les récits dominants des informations qui en avaient été exclues.
Le cartographe Andrew Middleton m’a ainsi fait découvrir un exemple parlant : une relecture pétrofuturiste des cartes routières de Shell Oil. Ces contre-cartes représentent les routes figurant sur les cartes de Shell comme étant submergées en fonction des projections d’élévation du niveau de la mer liées au changement climatique – un phénomène principalement causé par la combustion des énergies fossiles produites par des entreprises telles que Shell.
Les cartes sont des représentations géographiques à échelle réduite, conçues pour être lisibles et utiles. Elles sont comprises par des personnes de tous âges. Elles communiquent visuellement au-delà des langues et sont faciles à transporter. Lorsque les cartes et les contre-cartes mettent au jour et superposent des relations autrement invisibles qui façonnent un lieu, elles contribuent à faire émerger de nouvelles formes de mémoire collective et proposent des conceptions plus riches et plus significatives de l’autorité publique.
Patty Heyda ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.