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26.04.2026 à 19:25

Des décennies de complaisance envers l’Iran des mollahs

Vincent Laloy
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En France, droite et gauche ont rivalisé de pusillanimité face au régime criminel et assassin.

<p>Cet article Des décennies de complaisance envers l’Iran des mollahs a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (7791 mots)

S’il est d’usage que nos dirigeants s’emploient à ne pas envenimer les rapports avec les autres puissances, aussi répréhensibles soient-elles, fallait-il faire montre de tant de prudence voire de complaisance envers l’État iranien issu de la révolution islamique, dont chacun sait qu’il a soutenu voire fomenté le terrorisme ? Droite et gauche – celle-ci se prétendant inflexible sur les droits de l’homme – ont rivalisé de pusillanimité face au régime criminel et assassin qui exécute ses victimes, y compris des jeunes filles. Un utile rappel des positions françaises.

Bienveillance avec Khomeiny

S’il paraissait plus ou moins légitime d’accorder l’asile politique à l’ayatollah Khomeiny, l’ennemi le plus acharné du shah d’Iran, auquel le président Giscard d’Estaing manifesta, au temps de son règne, sa sympathie pour son « immense tâche de rénovation », cela impliquait-il l’acceptation de son action à partir de sa résidence de Neauphle-le-Château et l’infrastructure nécessaire à la diffusion de sa propagande fanatique ? Il appert même que la valise diplomatique servit de boîte aux lettres pour répandre des centaines de cassettes à destination de son pays… Certes, son action aurait reçu l’aval du shah d’Iran en personne45. Mais Louis de Guiringaud, ministre des Affaires étrangères, avait auparavant négocié avec les Algériens, dans le plus grand secret, sur la question d’accepter de recevoir Khomeiny. Le chef de l’État, l’apprenant, fit échouer l’opération. La France avait-elle quelque chose à gagner en recevant le père du terrorisme ? Gabriel Robin, le très souverainiste conseiller diplomatique de l’Élysée, le révéla à l’un de ses interlocuteurs : « Nous allons sortir et remplacer les Américains à Téhéran. » On peut rappeler aussi que l’avènement de Khomeiny suscita l’enthousiasme des Jean-Paul Sartre et autres Michel Foucault, toujours prompts à verser dans l’erreur ; ce dernier ne qualifiait-il pas le sanguinaire ayatollah de « saint homme exilé à Paris » ?

Pour son retour en Iran, en février 1979, Air France affecte à l’ayatollah un Boeing spécial. Au sommet franco-américain de Pointe-à-Pitre, le président s’efforce de persuader que Khomeiny s’emploiera à instaurer une transition démocratique, respectueuse des libertés : il lâche le shah en même temps que les Américains avant que son protégé Khomeiny n’instaure la dictature islamique, qui sévit toujours aujourd’hui46.

En janvier 1980, au carnaval de Nice, une caricature représentant ledit Khomeiny en cracheur de flammes est retirée à la suite de pressions d’étudiants iraniens, sur la recommandation expresse du Quai d’Orsay.

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Caricature retirée à Nice en 1980 // France 3, capture d’écran

La prise en otage des diplomates de l’ambassade américaine à Téhéran le 4 novembre 1979 provoque une réaction des autorités françaises, mais dix-sept jours plus tard, soit pratiquement en même temps qu’en Irak et en Tunisie. Et encore, le pouvoir giscardien se sentit obligé de faire preuve de compréhension : « Quelle que soit l’émotion ressentie par le peuple iranien, aucun motif ne saurait justifier » une telle prise d’otages47.

Olivier Stirn, secrétaire d’État, peut alors se féliciter que l’Iran n’ait pas mis en cause, ces douze derniers mois, l’attitude de la France48. Était-ce vraiment le problème ? Un conseil des ministres se croit obligé d’en rajouter quand son porte-parole déclare que la France « a reconnu, dès l’origine, les réalités de la révolution iranienne », tout en apportant, c’était bien le moins, son appui à la libération des otages49. Le président lui-même, alors que ceux-ci étaient loin d’être libérés, envoya un message chaleureux au nouveau et éphémère président, Bani Sadr50. Naguère, le président français aurait conseillé au shah d’infléchir les méthodes de sa police politique, la Savak de triste mémoire51. Aurait-il eu le courage de donner les mêmes conseils concernant le KGB à M. Brejnev ?

Les Anglais se décident à appliquer des sanctions économiques contre l’Iran, ce qui déclenche une déclaration pour le moins vive du chef du Quai d’Orsay : « C’est un exemple fâcheux », déclare le ministre qui daigne déplorer quand même le maintien en détention des Américains de l’ambassade. « Ces décisions [de boycott], poursuit-il, ne visent ni le peuple iranien qui est un ami de toujours du peuple français, ni la révolution iranienne, car le peuple iranien, comme les autres, a le droit de choisir librement son destin. Nous n’entendons exercer aucune pression sur l’Iran52. » En somme, le chef du Quai d’Orsay annonce que, quoi que fasse l’État terroriste, même s’il en vient à tuer les otages, par exemple, la France ne bougera pas. N’était-ce pas un encouragement à prolonger indéfiniment leur détention ? Lorsque la tentative américaine de libération des otages se conclut, en avril 1980, par un fiasco, le président affirme enfin sa solidarité avec l’Amérique ; il faut relever, note La Croix du 29 avril 1980, que c’est la première fois que la France réagit ainsi !

Au lendemain de leur libération après plus de quatorze mois de détention, contre dix milliards de dollars53, la France se déclare disposée « comme elle l’a toujours déclaré, à développer avec l’Iran des relations répondant aux intérêts des deux pays ». Les pays de ce qui s’appelait encore la Communauté économique européenne, en levant au même moment les sanctions, contribuent à une espèce de banalisation de l’anormal : un État prend en otage des dizaines de diplomates ; dès lors qu’il les relâche, personne ne lui en tiendra plus rigueur. L’oubli sera total, le pardon immédiat, surtout s’il produit du pétrole. Plus un État viole les règles de droit international, plus les Occidentaux, conduits par la France, ont tendance à lui faire du plat.

Le parti socialiste soutient la prise d’otages

On comprend qu’après l’élection de M. Mitterrand, Radio Téhéran, lors d’une émission diffusée le 28 août 1981, regrette l’ère giscardienne :« Au moins observait-il de la modération dans son opposition à l’Iran54. » On ne saurait utiliser meilleur euphémisme.

Et pourtant, la dictature islamique des mollahs n’avait pas eu à se plaindre du parti socialiste : organisant à Téhéran, en juin 1980, une conférence internationale sur « les ingérences américaines », le futur Premier ministre et pas encore député Lionel Jospin, alors que les otages sont encore détenus, violation flagrante du droit international, n’hésite pas à conduire la délégation du parti, accompagné de Didier Motchane, l’obligé de Chevènement, du parti communiste et de la CGT, de Roger Garaudy, futur négationniste, du magistrat d’extrême gauche Louis Joinet et de Joë Nordmann, l’avocat stalinien ; la Ligue des droits de l’homme, d’ordinaire si complaisante pour les coupables dès lors qu’ils se placent à gauche, eut plus de dignité, refusant de s’associer à cette imposture de l’État terroriste55.

Il est vrai que le bureau exécutif du parti socialiste saluait, le 14 février 1979, la victoire de la Révolution islamique, « mouvement populaire d’une ampleur exceptionnelle dans l’histoire contemporaine56 ». De son côté, L’Humanité du 3 décembre suivant s’indignait que fussent placardées à New York des affiches hostiles à l’ayatollah.

N’est-ce pas le Premier ministre d’Israël, Rabin, qui mettait en garde dès le début de 1975 les pays occidentaux ? Il déclarait au Figaro du 8 janvier : « L’histoire nous a enseigné que personne n’a jamais mis fin au chantage d’un pays totalitaire par l’apaisement. Les Soviétiques appuient actuellement les cheiks, les émirs, les rois arabes pour étrangler l’Europe et détruire ses structures sociales et économiques, en les affaiblissant de manière beaucoup plus efficace et subtile que par une attaque frontale du communisme. On devrait plus y réfléchir en Occident. » Rabin annonce Poutine…

Une gauche toujours plus accommodante

Voilà qu’en 1982, en plein Paris, des commandos couverts par le statut diplomatique font pendant plusieurs semaines la chasse aux étudiants hostiles au régime de Téhéran. Ils envoient leurs victimes à l’hôpital, mais la police du ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, a reçu l’ordre de relâcher les coupables si d’aventure ils sont interpellés57.

En février suivant, Defferre interdit, une nouvelle fois, une manifestation que voulaient organiser les Moudjahidines du peuple contre la dictature sanguinaire de Téhéran, « pour éviter tout trouble de l’ordre public ». La France s’habitue, sans mot dire, à l’effroyable répression intégriste. Au mois d’octobre 1985, l’Iran exécute 120 prisonniers politiques sans soulever la moindre protestation. Alors que l’on sait que c’est l’Iran terroriste qui est à l’origine des attentats de 1985 et 1986, provoquant 14 morts et 303 blessés, le pouvoir socialiste n’ose en parler.

Amnesty international révèle qu’une « commission de mort » a secrètement châtié, en 1988, 2 500 prisonniers politiques en cours de « la plus horrible vague d’exécutions politiques depuis le début des années 198058 ».

La France va-t-elle, comme en 1985 avec l’Afrique du Sud, dénoncer les contrats en cours ? Non et non. Au moment où redoublent les exécutions sommaires de 1988, c’est-à-dire sans jugement, elle lève officiellement l’embargo, imposé en août 1987, sur le pétrole iranien59.

Mieux encore, Peugeot a signé avec l’Iran un double accord de coopération industrielle qui pourrait atteindre 8 à 10 milliards sur dix ans. Et Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères, entreprend, début 1989, un voyage officiel à Téhéran ; la répression y est telle qu’une quarantaine d’écrivains et universitaires iraniens en exil demandent instamment à M. Mitterrand « d’apporter un soutien actif aux droits de l’homme en rompant le silence sur la répression politique et le massacre de milliers de prisonniers politiques » ; ils espèrent que les droits de l’homme « ne seront pas sacrifiés au profit des intérêts politiques et économiques de la France60 ». Un rapport de la commission des droits de l’homme de l’ONU confirme les inquiétudes des intellectuels et d’Amnesty international puisque plus de 1 000 personnes ont été exécutées au cours des six derniers mois de 1988, après une parodie de procès qui « dure quelques minutes et finit avant que les accusés ne réalisent ce qui se passe61 ».

Le parti socialiste ne peut rester silencieux et se déclare « indigné ». Il demande à M. Dumas de réagir. Dumas réagit, avec un cynisme tranquille : « Je viens en Iran avec l’espoir de relancer notre coopération », confie-t-il au journal Teheran Times. « La France, ajoute-t-il, est disposée à examiner de manière favorable les mesures d’accompagnement financier des projets iraniens62. »

Les contacts politiques sont donc intensifiés ; l’homologue de M. Dumas est officiellement invité en France et le président du Parlement, M. Rasfsandjani, convie M. Fabius à Téhéran. À la fin de l’année 1988, la France lève officiellement son embargo sur le pétrole iranien.

Les droits de l’homme, que Téhéran foule aux pieds sans ménagement ? Le Monde du 9 février 1989 note, sur le ton de la confidence, que M. Dumas y a « fait allusion », ce qui aurait déclenché l’irritation de ses hôtes.

Lorsque la tête de Salman Rushdie est mise à prix par l’Iran, pour 3 millions de dollars, le ministre français réagit tardivement, déclarant que la France est « choquée » par cet appel au meurtre63 ; il en profite – était-ce le moment ? – pour se désolidariser de ses partenaires occidentaux, en annonçant fièrement que, malgré les circonstances, il serait quand même allé en Iran.

Conscient que sa prise de position est par trop complaisante, la France finit par suspendre le retour à Téhéran de son ambassadeur, M. Graeff, arabophile de grande obédience. Quand, quelques semaines plus tard, il regagne son poste malgré l’annonce, M. Dumas, qui donne l’air de vouloir se faire pardonner, indique que ce retour « allait de soi » et qu’il « était clair que ce rappel était temporaire[21]64 ». Il fallait montrer aux Iraniens qu’on ne leur en voulait pas trop. Et dans cette noble manœuvre diplomatique, l’éditorialiste du Figaro, Jacques Jacquet-Francillon déplore que « la France a eu à cœur d’être en-tête du peloton : une fois de plus ».

M. Dumas s’en va répéter avec insistance, le 20 février 1989, au micro de Jean-Pierre Elkabbach, qu’il retournerait en Iran malgré l’affaire Rushdie, car « il faut sans cesse y parler des droits de l’homme », et qu’il est nécessaire d’y être « présent » le jour où le pays évoluera vers plus de démocratie65. Le collègue néerlandais de M. Dumas adopta, lui, une attitude plus digne, en annulant le déplacement prévu dans la capitale iranienne.

Pour faire bonne mesure, le ministre de l’Intérieur, M. Joxe, laisse un millier de fanatiques manifester contre Rushdie dans les rues de Paris et se réjouit que cette manifestation soit restée « calme66 ». S’il s’était agi d’un regroupement contre Téhéran, Joxe, fidèle de la CGT, l’aurait vraisemblablement interdit pour atteinte à l’ordre public, selon la terminologie en vigueur place Beauvau.

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François Mitterand et Roland Dumas, 1989 // europa.eu

De gauche à droite, excusons l’Iran

À part M. Fabius qui ose qualifier Khomeiny d’« assassin », toute la classe politique fait montre du sens de la dignité dont elle est capable… Qu’on en juge : de M. Giscard d’Estaing qui regrette qu’« il n’y ait pas eu l’expression d’une considération pour les traditions et les convictions des autres » à M. Chirac qui renvoie dos à dos les auteurs d’appel au meurtre et Rushdie pour lequel « il n’a aucune estime ni pour les gens qui utilisent le blasphème pour se faire de l’argent », en passant par Roger Fauroux, ministre rocardien de l’Industrie, qui qualifie cette affaire de « péripétie » ou Philippe Séguin qui réprouve le livre de Salman Rushdie.

Alain Finkielkraut relève, lui, le débat : « Cette pseudo-équité, dénonce-t-il, qui consiste à mettre sur le même plan le persécuté et le fanatique déshonore à jamais ceux qui s’en rendent coupables. C’est au nom de ce principe-là qu’on était antidreyfusard en 1896 et c’est sur un tel ressort psychologique que Goebbels a fondé son art de la propagande. »

La vraie question de nos relations avec l’Iran est posée par le colonel Hassan Aghili, qui considère que l’Occident ne doit pas commettre la faute morale d’avoir aidé les ayatollahs terroristes et sanguinaires à durer. Qu’il y ait acceptation passive ou complicité active, il y a transgression morale et contradiction politique. Le monde civilisé n’a pas à collaborer avec des gouvernements qui ont envoyé des enfants de moins de 7 ans sur des champs de mines : « Nous souhaitons, exhorte le colonel Aghili, que les grandes puissances cessent de poursuivre des négociations avec ceux-là mêmes qui organisèrent les prises d’otages, qui firent de l’Iran la base du terrorisme international67. »

M. Rocard, Premier ministre, justifie le voyage de son ministre des Affaires étrangères d’une façon qu’on appréciera ; les propos de l’hôte de Matignon sont une insulte aux règles de la géométrie car ils démontrent qu’on peut être à la fois plat et creux. Il dit percevoir un processus de reprise de contrôle de la révolution iranienne sur elle-même, un souci de respectabilité un peu plus grand que par le passé : « Le sens de la pente, espère-t-il, est plutôt ascendant, même si nous ne sommes pas au sommet en matière des droits de l’homme68. » M. Rocard a prononcé le terme « respectabilité ».

Imagine-t-on un instant M. Jean-Bernard Raimond, titulaire du Quai d’Orsay de 1986 à 1988, en voyage officiel à Pretoria, où il aurait signé des contrats après que le régime eut exécuté, au terme d’un simulacre de jugement, des milliers de citoyens noirs ?

En septembre 1989 en Iran sont pendus ou fusillés un médecin, un enseignant, deux prétendues prostituées et un chauffeur d’autocar pour « trafic de drogue ou guerre avec Dieu ». En réalité, le médecin et l’enseignant étaient favorables aux Moudjahidines. On ne trouve pas une ligne dans la presse occidentale à ce sujet jusqu’à ce que ces exécutions soient révélées par un lecteur du Monde, qui souligne que l’on fait du commerce avec l’Iran et qu’officiellement on n’en fait pas avec l’Afrique du Sud69.

Lorsque le président du Parlement iranien, M. Rafsandjani, appelle au meurtre de Français, Britanniques et Américains, la réaction de la France – et des Européens – fut tardive autant que molle. Un mois après cette incitation, que son auteur prétendit n’avoir pas faite, M. Dumas, au décès de Khomeiny, présente de nouvelles offres de service à l’Iran qui doit, espère-t-il, regagner « la place publique à laquelle il a droit dans la communauté internationale. La France souhaite que la contribution de cette grande nation qu’est l’Iran à la vie internationale se fasse constructive, pacifique et conforme aux normes qui régissent les relations entre les nations70. »

Au mois de septembre 1989 est envoyé à Téhéran le nouveau secrétaire général du Quai d’Orsay, le socialiste François Scheer ; celui-ci en revient enchanté : son séjour a marqué un « tournant » dans les relations entre la France et la République islamique. M. Dumas pousse le zèle en élevant à la dignité d’ambassadeur de France le terne Christian Graeff, anti-américain viscéral, adulateur de Kadhafi71, en poste à Téhéran : c’est, dans l’histoire, le premier représentant de la France en Iran à se la voir décernée alors qu’elle revenait aux titulaires de grands postes, usage constamment transgressé par le pouvoir socialiste, qui songe plus à récompenser des copains ou coquins qu’à valoriser des diplomates confirmés ; il faut dire que la droite avait déjà ouvert une brèche dans le système en l’accordant à notre représentant au Tchad, l’inexistant M. Dallier.

Au même moment, un DC 10 de la compagnie UTA est détruit en vol par un attentat terroriste dû aux Libyens. Un peu plus tôt, M. Nabih Berri, membre de l’Internationale socialiste, annonçait que tout navire français s’approchant du littoral libanais s’exposait à de possibles bombardements. Courageusement, la France laisse ses bateaux au large.

Au procès de Fouad Saleh, le substitut insiste sur le fait que les attentats pour lesquels il était inculpé ont été commandités par le Hezbollah, « dont les liens avec l’Iran, précisait le magistrat, ne sont un secret pour personne ».

Le plus singulier, c’est la subvention de 400 000 F versée au journal intégriste La voix de l’Islam par le Fonds d’action sociale. Dans le même temps, Roland Dumas, s’oppose, au début de février 1990, à la présence à TF1 de Chapour Bakhtiar afin d’éviter des mouvements d’humeur de Téhéran.

Au printemps 1991, M. Dumas s’envole de nouveau pour Téhéran où il prétend que « la place Tiananmen n’est pas à Téhéran72 », méconnaissant le rapport d’Amnesty International, publié quelques mois plus tôt, qui fait état de « très graves violations des droits les plus fondamentaux de l’homme », avec l’exécution de plus de 5 000 personnes au cours des dernières années. La situation est si préoccupante que le Parlement européen publie dans Le Monde du 10 mai 1991 un placard où il dénonce cette situation, rappelant que la presse iranienne a révélé 637 exécutions officielles en 1990 et déjà 300 dans les trois premiers mois de 1991. Imagine-t-on la réaction de M. Dumas si de tels chiffres concernaient le Chili de Pinochet…

Le 6 août 1991, M. Chapour Bakhtiar, ancien Premier ministre du shah, est retrouvé poignardé à Suresnes, malgré la protection policière dont il bénéficie ; cet assassinat, commandité par l’Iran, n’est découvert que deux jours plus tard. Paris le passe par pertes et profits puisque M. Dumas rencontre, peu de temps après, son homologue iranien. M. Bakhtiar avait déjà été la cible d’un attentat manqué, dont l’auteur, Anis Naccache, d’abord condamné à la perpétuité, avait été gracié par M. Mitterrand et avait regagné l’Iran.

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Chapour Bakhtiar et ses enfants, vers les années 1970

Toujours plus avec Téhéran

Les opposants au régime exécutés après un simulacre de jugement, Salman Rushdie dont la tête est mise à prix par les ayatollahs, le sort de Bakhtiar, tout cela n’empêche pas le ministère des Affaires étrangères de M. Dumas d’inciter les éditeurs français à participer à la foire du livre de Téhéran, qui se déroule au printemps 1992, dans un pays où la peine de mort est prononcée contre la liberté d’écrire. Des intellectuels iraniens ont pourtant déclaré que « toute tolérance envers le déni systématique des droits de l’homme en Iran ne pourra qu’encourager l’exportation des méthodes terroristes et liberticides de la République islamique ». France édition, organisme de promotion internationale du livre français, s’est plié aux exigences de l’Iran, en expurgeant les livres – dont ceux de Salman Rushdie – ne correspondant pas aux « normes islamiques ». Avec l’aval, sans discussion, du Quai d’Orsay de MM. Dumas et Scheer.

De 1993 à 1994, sous le gouvernement Balladur, M. Pasqua étant titulaire de l’Intérieur, la France va démontrer combien elle redoute l’Iran. Invoquant l’« intérêt national », le gouvernement refuse d’extrader vers la Suisse – où ils ne risquaient pourtant pas grand-chose – deux ressortissants iraniens auxquels il est fait grief d’avoir trempé dans la liquidation, en 1990, du frère d’un des dirigeants des Moudjahidines du peuple. Dans son éditorial du 1er janvier 1994, Le Monde juge que notre pays « s’est déconsidéré », ajoutant que « donner le sentiment de céder devant la menace du terrorisme n’est certainement pas le meilleur moyen de le combattre ». Paris violait la convention européenne du 13 décembre 1957 et celle du 27 janvier 1977 sur la répression du terrorisme.

Michel Rocard a le beau rôle, une fois dans l’opposition, de dénoncer cette attitude qu’il compare à un marché : « Libérez nos exécuteurs et vous n’aurez pas d’attentats chez vous. Ce marché, dont nos amis soupçonnent la France, déplore l’ancien chef de gouvernement, n’est pas seulement indigne, il est aussi inefficace. Pactiser avec le terrorisme, c’est toujours faire un marché de dupes. […] Quand notre diplomatie se couche, c’est l’image de la France qui a du mal à s’en relever73. »

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Le président iranien Mohammad Hatami reçu à Paris par Jacques Chirac en octobre 1999, lors de la première visite de haut niveau depuis la révolution islamique // INA, capture d’écran

On comprend que MM. Chirac, Jospin et Védrine se retrouvent à l’unisson pour recevoir, à l’automne 1999, le président iranien, M. Khatami – après avoir accueilli le numéro un chinois –, qui, il est vrai, s’était déjà rendu en Italie avant de rejoindre l’Allemagne. Les Moudjahidines du peuple tentent de manifester au Trocadéro ; mal leur en prend, ils sont brutalement dispersés par la police de M. Chevènement. Les Verts manifestent leur hostilité à cette visite et le parti socialiste, par la voix timide et effacée de M. Hollande, juge qu’« il faut mettre à profit ces visites, justement pour faire entendre la voix des opprimés et des populations massacrées », ce qui ne les fera pas ressusciter !

Beaucoup plus tard, en 2007, le président Chirac affirme – un comble – qu’il n’est pas « tellement dangereux que l’Iran ait une bombe nucléaire74 ». À la mi-octobre 2008, « un somptueux cocktail dînatoire », selon les termes de L’Express du 23 octobre, se tient à la résidence de l’ambassadeur d’Iran, où se pressent MM. Le Pen et Dumas, qui croisent notamment Didier Julia, député RPR.

Un colloque est organisé, le 23 novembre 2009, par la fondation Res publica de M. Chevènement, « Où va l’Iran ? ». Pour les sieurs Hennekinne, diplomate, le duc Aymeri de Montesquiou, sénateur pro-russe du Gers, et autres, c’est surtout l’État d’Israël le coupable… En revanche, le cofondateur du Syndicat de la magistrature, autant dire un magistrat pas vraiment marqué à droite, François Colcombet, dénonce ce « pays où on exécute le plus de personnes, on viole les jeunes vierges avant de les tuer parce que la charia dit qu’on ne peut tuer des vierges, et on ne réagit pas ». Il soutient par ailleurs les Moudjahidines du peuple. Aussitôt, Chevènement, qui condamne une éventuelle frappe israélienne qualifiée par avance de « désastreuse », considère que ces propos n’engagent que leur auteur. L’ex-ministre de l’Intérieur se contrefiche de l’exécution, due au régime des mollahs, de quelque 120 000 prisonniers politiques, selon la porte-parole de Maryam Radjavi, présidente du Conseil national de la résistance iranienne75, laquelle est même emprisonnée en France et presque aussitôt remise en liberté, sur décision de la cour d’appel de Paris, au début juillet 2003, Galouzeau de Villepin officiant au Quai d’Orsay. La pendaison de jeunes filles, dont la plus jeune, de 16 ans, était accusée d’adultère, indiffère tout autant à Chevènement.

Le président Hollande est sur la même ligne accommodante pour ne pas dire soumise lorsqu’il reçoit le président iranien Rohani, fin janvier 2016. Est conclu un protocole d’accord pour l’acquisition de 118 Airbus d’un montant de 25 milliards de dollars. Total s’engage à acquérir entre 150 000 et 200 000 barils par jour. PSA vise à produire 200 000 modèles par an. Les droits de l’homme ? Le chef de l’État proclame, timidement, presque gêné aux entournures, son « attachement ». Le 23 janvier 2024, l’éphémère titulaire du Quai d’Orsay, Séjourné, réserve un accueil chaleureux à son homologue iranien, au siège de la mission diplomatique française à New York, juste après la pendaison d’un manifestant, Mohammad Ghobadlou. De son côté, la poutinophile Natacha Polony dénonçait « l’obsession anti-iranienne » du Pentagone.

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Le président iranien Hassan Rohani reçu à l’Elysée par François Hollande en janvier 2016 // BFMTV, capture d’écran

L’alliance France insoumise-parti communiste

Lorsque en juin 2025, Israël bombarde l’Iran, on retrouve la coalition France insoumise-parti communiste pour dénoncer l’attaque contre les mollahs. On voit un sénateur communiste de Paris (élu grâce à Anne Hidalgo), Ian Brossat, petit-fils d’un agent du KGB, mettre en parallèle « des ministres de Nétanyahou, des ultra-orthodoxes qui ne réservent pas aux femmes un meilleur sort que les mollahs iraniens » !

Le soulèvement de janvier 2026, réprimé par des dizaines de milliers de morts, dont nombre avec des balles tirées dans les yeux, ne provoque pratiquement pas de réaction de la France insoumise. Pas une manifestation alors que le moindre mort palestinien entraîne de nombreux manifestants, souvent incontrôlables, dans les rues. On voit même une Manon Aubry, versant dans le sophisme, estimer qu’il convient de « ne pas jeter l’opprobre sur l’ensemble des musulmans du monde entier ». Et, d’après l’oracle Mélenchon, reprenant le narratif des mollahs, cette révolte de tout un peuple est dû au Mossad, « qui cherche à exaspérer les tensions » ! Laurence Rossignol, sénatrice socialiste, ne peut s’empêcher de dénoncer l’absence de référence, chez les insoumis, à la dictature islamiste.

La militante décoloniale Houria Bouteldja va jusqu’à accuser le « bloc occidental » d’être à l’origine des malheurs du peuple iranien, comparant Trump à Khamenei. Elle est rejointe par Emmanuel Todd, qui tombe tout aussi bas : « L’Iran est un pays […] qui a un tempérament assez pluraliste mais dont la trajectoire est sans cesse déviée vers l’autoritarisme par les agressions américaines et occidentales76. » Le même déclarait, en août 2025, qu’Amérique et Israël étaient plus dangereux que l’Iran !

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Distribution de drapeaux iraniens au rassemblement pro-palestinien à Paris, le 14 juin 2025, en soutien au régime des mollahs // Quotidien, TMC, capture d’écran

C’est le reporter Emmanuel Razavi, d’origine iranienne, qui, devant la commission compétente de l’Assemblée nationale en charge des réseaux terroristes, n’hésite pas, le 28 octobre 2025, à révéler que des députés LFI, tels les Panot, Portes, Soudais, Delogu, Rima Hassan, ont entretenu des relations avec Salah Hamouri, du FPLP, organisation considérée comme terroriste par l’Europe. « J’ai également raconté, précise-t-il, comment la 13e section du parti communiste avait accueilli à Paris des agents d’influence iraniens dans ses locaux, de 2013 à 2018. »

Dans Franc-tireur du 14 janvier 2026, Tristane Banon s’indigne que la France continue de délivrer des visas à l’oligarchie iranienne, qui déverse ses millions à Paris ou à Saint-Tropez. Comment en effet ne pas s’en préoccuper ? Les princes qui nous gouvernent seraient inspirés de méditer le rapport de France 2050, dû à Gilles Platret, maire de Chalon-sur-Saône, sur l’entrisme iranien en France, véhiculé, en particulier, par la France insoumise et le parti communiste.

<p>Cet article Des décennies de complaisance envers l’Iran des mollahs a été publié par desk russie.</p>

26.04.2026 à 19:24

Vasyl Stus, « fou d’attente, d’éclairs, de magie »

Christophe Solioz
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Lecture de Vasyl Stus, Palimpsestes, traduit de l’ukrainien par Georges Nivat, Lausanne, Noir sur Blanc, 2026.

<p>Cet article Vasyl Stus, « fou d’attente, d’éclairs, de magie » a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (2039 mots)

Lecture de Vasyl Stus, Palimpsestes, traduit de l’ukrainien par Georges Nivat, Lausanne, Noir sur Blanc, 2026, 604 p.

Ce monde autour, qui me foudroie – c’est toi, Kolyma !
Ravins et gouffres, monts et taupinières.
Deviens fou ! Fou d’attente, d’éclairs, de magie,
Magie de sorcier, ou crise de rage.

Poète rebelle, symbole de la résistance ukrainienne, Vasyl Stus (1938-1985) sort enfin de l’ombre. Dans les années soixante, il participe à la révolution culturelle ukrainienne et se fait remarquer en 1965 lors de la première à Kyïv du film culte Les Ombres des ancêtres oubliés (Sergueï Paradjanov, 196577)– adaptation au cinéma de la nouvelle éponyme de l’écrivain ukrainien Mykhaïlo Kotsioubynsky (1864-1913). Après sa thèse consacrée aux Sources du caractère affectif de l’œuvre littéraire (1963), son engagement va lui interdire toute carrière académique.

Entre les convocations par le Comité pour la sécurité de l’État (KGB), il vivote comme ouvrier, pompier ou chauffagiste, et il écrit. En janvier 1972, ses écrits sont confisqués et il est condamné à cinq ans de bagne en Sibérie et trois ans d’exil. À son retour d’exil en 1979, il retrouve son statut d’ouvrier dans une fonderie et rejoint le Groupe d’Helsinki pour la défense des droits de l’homme. Il est à nouveau arrêté en mai 1980, condamné cette fois-ci à 10 ans de prison et 5 ans d’exil. En 1985, des suites d’une grève de la faim comme ultime protestation, il décède au Perm-36, célèbre camp dans l’Oural abritant des prisonniers politiques. « Mort de poésie, comme Ossip Mandelstam », souligne Georges Nivat dans son introduction « Quand la résistance au tyran faisait d’un poète ukrainien un poète européen : Vasyl Stus ».

En 2025, on lui décerne le titre posthume de Héros de l’Ukraine. Depuis, Stus est chanté, « jazzifié », porté à la scène, joué dans des films qui lui sont consacrés, enseigné dans les écoles, note Georges Nivat. Pas sûr que cela facilite la compréhension d’un poète exigeant. Un poème dédié à Ivan Svitlytchny (1929-1992), poète, philologue ukrainien, dissident et ami intime de Vasyl Stus, met sur la voie :

Cent billots pour toi, toi Œil-en-Cœur,
Cent billots, bûchers, et Golgotha –
Et tous les revers s’en vont à reculons,
Et ton seuil toujours est le plus haut,
Le monde s’égayant en menus pas
D’archi-catastrophes à venir.
Et que sont nos vieilles plaies
Face à tes Cent-Douleurs invisibles ?
Les vents sont assemblés dans le champ
Et toi, tu es livré à leur bon gré.
Pour toi ils jouent sur leur basse
Un kazatchok de folles démences.
Et leur cri éraillé s’agrandit
Comme souche arrachée en étoiles.
En mini-carrés – tel est le monde.
Dans ton cœur s’enfoncent les vantaux.
Le tonnerre, comme un chiffon de brume,
Collecte sa taxe journalière.
Et d’une coupe à l’autre – ça court,
Un pleur à l’autre – sans fin chuchote.
Ukraine, à jamais perdue, Ukraine !
Et toi, bestiau châtré, fainéant,
Où donc as-tu laissé, et pourquoi,
Tes traces qui ne mènent à rien ?
La terre est ceinte de barbelés,
Barbelés embrassant la planète,
Le destin cosaque est tout enclos,
Comme une chèvre, dans son fortin.
Cent jours pendus, larrons au gibet –
Voilà ton hymne, voilà ton tropaire !
Déjà la lune en démence danse
Parmi les nuées ultramarines.
De mon regard, je cherche en louchant
L’étoile des mages au fin fond.
Je lui crie, la hèle, et la supplie,
Mais tout est vain, je tourne en rond,
Efface mes propres traces.
Apparais donc en céleste hauteur !
Et resplendis dans le terrestre abîme !
C’est parmi les gens, et pas les arbres
Que va le chemin de tes clameurs.
La tour de télé de tous ses feux brille –
Éclats et rubis de mes douleurs.
Et déjà je ne m’appartiens plus,
Corbeaux, vautours sont là qui m’entourent.
Ton esprit hésite, épié jour-nuit
Par une cohorte d’amulettes.
Ta douleur vivra multi annos,
Dans ce troupeau de maux et périls.
À présent les immensités s’ouvrent,
Eh bien, franchis-le donc, cet abîme…
Ô mes prisons enfuies, enfuies où ?
Vois, le Pays est là, tout au bout*.

Révolté, en permanence insurgé, Stus reste intrinsèquement captif de la poésie, en permanence assiégé par le trio Rilke, Pasternak et Goethe. Un extrait du recueil Le Temps de créer, un poème écrit en prison et daté du 26 janvier 1972, en donne la mesure :

Plus jamais ne t’entendre, te voir,
Ô, le noir violon !
Mais viennent les vers, viennent, viennent,
Comme sang hors du gosier
Odeur de rue des murs,
À demi oubliée,
Odeur de menthe ! Du bien ?
Dieu lui-même, le cruel,
M’en souhaita, en me donnant
Ce don maudit : versifier !
À mon risque. En quel but ?
Pas le moindre but en vue.
Pendant que l’âme se baignait
Dans ce torrent joueur,
Imprudemment tu abandonnais
Les bons principes épistolaires :
Tous ces points, virgules, et tirets,
Le diable même en perd la tête.
De quoi avoir arrêt cardiaque,
Et la conscience en chicane.
L’âme éclairée par le bien
T’ordonne : livre-toi au feu !
Au don reçu tu as cédé
Le simple droit de choisir
Ton chemin. Car ce n’est pas lui,
C’est toi, l’esclave. Pas histrion,
Haveur de mine. Sous la dalle
Du talent – captif à jamais.

solioz couv

L’édition française de Palimpsestes est le fruit d’une révolte, celle de Georges Nivat – le célèbre traducteur de Soljenitsyne et titulaire de la chaire de russe de l’Université de Genève jusqu’à sa retraite en 2020. Ébranlé par l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, il apprend l’ukrainien auprès de Oles Ilchenko – écrivain originaire de Kyïv et vivant à Genève – et découvre Vasyl Stus qu’il se met à traduire. Publié aux éditions Noir sur Blanc, préférées à Fayard, maison rachetée par Bolloré, le recueil rassemble l’essentiel de la poésie de Stus (Tourbillon, Arbres d’hiver, Joyeux cimetières, Le temps de créer / Dichtenszeit, Palimpsestes I et Palimpsestes II) ainsi qu’un choix de textes en prose, dont son cahier du camp et des lettres à sa famille et aux amis. Au terme du livre, l’envoi du traducteur restitue l’émotion d’une rencontre et l’importance de lire aujourd’hui Stus :

Vasyl, tu naquis quatre ans après moi, tu mourus il y a un demi-siècle. Et je suis encore là pour t’écouter, et tenter de faire entendre le tragique de tes vers dans la langue d’Agrippa ­d’Aubigné, l’universel de ta poésie dans celle de Hugo, l’infernal grotesque et divin de tes Palimpsestes dans celle de Rimbaud. Ta voix prophétique m’immerge dans un volcan que nul ne verra s’éteindre, car ta voix vient du présent éternel des poètes. Mais surtout, ta voix qui semble venir directement d’outre-tombe, provoque en moi un frisson jamais ressenti. Tu es la rumeur et l’appel d’un pays martyrisé mais mystérieusement bienheureux. Que tes mots guérissent l’Europe, et passent de génération en génération ! Que redevienne ce pays béni la nouvelle Hellade qu’il a été. 

Dans son Livre de l’Europe (2026), Peter Sloterdijk place une série de marque-pages dans une sélection de « livres susceptibles d’être lus séparément les uns des autres, mais se recomposant en un sur-livre – un document qui par nature n’a pas de conclusion78 ». Aux livres retenus par le philosophe allemand pour prendre la mesure d’un « continent sans qualités » vient s’ajouter comme une évidence Palimpsestes de Vasyl Stus, qui n’a jamais oublié son pays, son peuple :

Ô mon peuple, à toi j’irai, reviendrai,
Quand, par la mort, je ramènerai à vie
Ma face douloureuse mais jamais maligne,
Et, comme un fils, tomberai face à terre,
Et plongeant mes yeux probes en tes yeux probes,
De probes pleurs j’inonderai ma face.

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26.04.2026 à 19:24

Ukraine : Phénix, ou le projet d’une autonomie humanitaire

Antoine Laurent
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À la croisée du kibboutz, du camp de hippies et du phalanstère, ce centre d'accueil repose sur un fonctionnement participatif et vise à s’affranchir des supports financiers extérieurs.

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Texte intégral (6033 mots)

Situé dans l’oblast de Lviv, le centre Phénix, géré par l’association Volunteer Action, propose un accueil temporaire aux déplacés internes fuyant les combats. À la croisée du kibboutz, du camp de hippies et du phalanstère, il repose sur un fonctionnement participatif et vise à s’affranchir des supports financiers extérieurs. Un projet original destiné, selon son fondateur, à devenir un modèle humanitaire reproductible.

Tous les frais sont couverts, un hôpital offrant des consultations gratuites se trouve à proximité, le lieu est accessible en bus et les animaux – de basse-cour y compris – sont les bienvenus. En plus des 3 000 mètres carrés qu’offre l’édifice qu’il occupe, le refuge qui a ouvert ses portes en août 2025, dispose d’un bâtiment agricole et de quelques parcelles de terrain.  C’est ce qu’explique avec entrain Jay Rivera durant la visite, un volontaire américain à l’origine de sa création, avant de s’arrêter devant la reproduction pixelisée d’une toile du peintre polonais Aleksander Raczyński, affichée au détour d’un couloir. Casque à plumets, sabre au côté, entouré d’une foule d’officiers et d’enfants, l’empereur François-Joseph Ier s’avance au milieu de la foule. En arrière-plan, on distingue d’imposants bâtiments de style néo-gothique. Nous sommes en 1880 et le monarque visite l’un des plus grands établissements de bienfaisance d’Europe : l’orphelinat et hospice de Drohobytch, fondé sur volonté testamentaire d’un richissime comte polonais.

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Aleksander Raczyński (1822-1889), L’empereur chez les orphelins et indigents à Drohowyż, huile sur toile, 1880. Musée national de Cracovie (Pologne) // Wikimedia Commons

Ces bâtiments, précise Jay, sont précisément ceux qu’occupe aujourd’hui le Phénix, à l’ouverture duquel il travaille depuis bientôt trois ans et qui accueille pour l’heure une quarantaine de déplacés (souvent appelés « réfugiés » dans le langage courant). Pris d’intérêt pour la vocation initialement philanthropique du lieu dont leur projet semblait se faire l’écho, le volontaire américain et sa compagne, Alina Kozik, volontaire elle aussi, ont mené leurs recherches pour finalement découvrir que l’institution de ce mystérieux aristocrate, jadis située dans l’une des provinces les plus septentrionales de l’Autriche-Hongrie, était organisée autour d’une notion fondamentale : l’autonomie. Autonomie financière de l’institution, dotée de plusieurs milliers d’hectares de bois et de terre agricole ; autonomie des orphelins, auxquels une éducation élémentaire et une formation professionnelle étaient dispensées tout au long de leur séjour.

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Le bâtiment qui accueille le centre Phénix. Photo fournie par l’institution.

Soutien financier en berne, besoins d’accueil de long terme

Si l’histoire du lieu passionne autant notre interlocuteur c’est que, dans un contexte bien différent, l’autonomie de son refuge et de ses habitants est précisément ce qui le préoccupe ; car en Ukraine, la baisse progressive de l’attention internationale, face à l’installation du conflit dans la durée, s’accompagne d’une difficulté croissante à lever des fonds pour les associations de volontaires.

Or, analyse Jay, le fonctionnement des centres d’accueil pour déplacés classique les rend totalement dépendants des apports financiers extérieurs, dans la mesure où l’acquisition des ressources nécessaires à leur fonctionnement repose quasiment intégralement sur une dépense d’argent et l’exécution des tâches quotidiennes par le travail, salarié ou bénévole, de personnes extérieures. De son point de vue, cette organisation n’est pas compatible avec un fonctionnement de long terme. « Les gens finissent par s’installer et ne pensent plus à aller de l’avant, illustre-t-il. Et les centres d’accueil se remplissent. Et ensuite, que fait-on ? On se retrouve avec une structure dévoreuse de ressources, alors même que les dons diminuent et que le soutien des gouvernements baisse. »  

Aux yeux du volontaire, la situation est préoccupante, dans la mesure où les besoins d’accueil des déplacés internes demeurent d’actualité. Depuis un an et demi, à l’exception du mois dernier, l’armée russe continue de progresser, engendrant de nouveaux déplacements de population. En outre, la prudence voudrait selon lui que l’on conserve une solide capacité d’accueil dans les régions frontalières de l’Ukraine, afin de pouvoir faire face à une potentielle nouvelle vague de départs. « En octobre 2022, la Russie a mené la première vague d’attaques de grande ampleur sur l’ensemble du territoire ukrainien […]. Ça a provoqué un énorme afflux de réfugiés », rappelle-t-il, et de préciser que certains d’entre eux ont dû passer la nuit dehors. Notre interlocuteur, il le souligne, parle d’expérience. Entre avril 2022 et juillet 2024, il a contribué au fonctionnement et à la création de différentes structures d’accueil gérées par des volontaires à Przemyśl, en Pologne.

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Jay Rivera dans l’une des chambres communes aménagées au profit des déplacés (les familles reçoivent chacune une chambre ou davantage si nécessaire). Centre d’accueil Phénix. 09/04/2026. Photo : Antoine Laurent.

Quand bien même « la guerre devait finir demain, raisonne Jay, il y aurait encore énormément de personnes déplacées. Beaucoup tenteront de retourner en Ukraine sans avoir nulle part où aller. Nous continuerons donc notre activité même après la fin de la guerre. » La fin de la guerre… Ce qu’anticipe notre interlocuteur, c’est qu’elle s’accompagnera probablement d’une baisse encore plus marquée des donations et subventions au profit des projets humanitaires en Ukraine. Aussi, chercher à financer un projet de long terme en se reposant sur des financements extérieurs n’est « tout simplement pas viable, développe celui qui, il y a quelques années encore, occupait le poste de responsable de comptes dans une agence de communication américaine.Donc lorsque nous avons conçu le Phénix, la première question était : comment créer quelque chose qui soit financièrement viable ? C’est ça l’élément clé. » Jay a donc travaillé à identifier les principaux coûts de fonctionnement de son futur refuge, afin de trouver une manière de réduire chacun d’eux au minimum et de parvenir à « une forme d’autosuffisance ».

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 Un groupe d’enfants s’amuse dans le couloir qui dessert chambres et cuisine. Centre d’accueil Phénix. 09/04/2026. Photo : Antoine Laurent.

Sobriété financière

Ainsi, précise-t-il, au Phénix, « nous avons fait creuser notre puits, donc on ne paye plus les factures pour l’eau […]. Nous avons des cochons. Une truie est actuellement gestante, et nous prévoyons d’abattre un autre cochon, ce qui nous fournira de la viande […]. Ensuite, il y a aussi des poules, qui fournissent des œufs. » Par ailleurs, poursuit notre interlocuteur, enthousiaste, « nous avons fait venir un boulanger qui a appris aux résidents à faire du pain. Ainsi, nous produisons notre propre pain chaque jour, ce qui revient à environ un quart du prix de la même quantité de pain achetée en magasin. » La leçon a porté ses fruits et les résidents semblent pleinement tirer parti de la grande cuisine commune où se poursuit l’interview : le pain, tout juste défourné, est excellent.

Concernant le coût de l’électricité et la garantie de l’approvisionnement du refuge, la solution, indique Jay, est en cours d’élaboration. Il y a quelques mois, il est parvenu à nouer un partenariat avec une entreprise américaine rencontrée lors d’une conférence internationale dédiée à la reconstruction de l’Ukraine. L’entreprise, précise notre hôte « a accepté d’offrir des éoliennes permettant une capacité de production électrique de 300 kilowatts continus. » Reste à décider de la manière dont cette énergie, par nature intermittente, devra être utilisée.

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Une petite fille dessine un cœur avec ses mains. Centre d’accueil Phénix. 09/04/2026. Photo : Antoine Laurent.

« Ensuite, poursuit Jay, momentanément interrompu par le son strident d’une vidéo qu’un petit garçon, assis à quelques tables de là, vient de lancer sur un téléphone, il y a le chauffage. Le chauffage, cet hiver, ça nous a tués. Ça nous a coûté 2 500 $ par mois », précise-t-il en guise d’introduction. À voir les quatre mètres de hauteur sous plafond des espaces communs de ce bâtiment dépourvu d’isolation thermique, le chiffre paraît presque modeste. Surtout après un hiver aussi rigoureux.  « Vous savez ce que c’est que le minage de Bitcoin, n’est-ce pas ? », reprend le fondateur, avec un sourire en coin, avant d’indiquer que les serveurs informatiques nécessaires à la production de crypto-monnaie produisent une grande quantité de chaleur.

Cette chaleur « est généralement perçue comme un déchet » ; mais en Ukraine, indique-t-il, il existe des entreprises spécialisées dans l’installation de systèmes de chauffe-eau fonctionnant grâce à la récupération de cette chaleur, laquelle pourraient ainsi alimenter les radiateurs du refuge. Le projet paraît aussi complexe qu’intriguant. Jay s’explique : en plus de réaliser des économies, l’objectif serait de créer une source de revenus stable pour le centre d’accueil, ce que permettrait la location d’une partie de l’espace disponible à une entreprise, ou le lancement d’une activité de production de crypto-monnaie dont les bénéfices seraient reversés au refuge.

Les tâches quotidiennes : rythme et thérapie

On l’aura deviné, l’autonomie tant souhaitée par notre hôte et ses camarades passe aussi par la mobilisation des résidents eux-mêmes. « La cuisine, le ménage… toutes ces tâches doivent être accomplies chaque jour. Donc, chaque mois, nous demandons à nos résidents “Ok, qui veut faire quoi ? Faites équipe, formez un groupe, établissez un planning et accomplissez les tâches” »,explique-t-il, désignant du doigt le planning affiché sur la porte du grand frigo de la cuisine.

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La préparation d’un repas par les résidents dans la cuisine commune. 09/04/2026. Photo : Antoine Laurent.

Cette demande de participation à la gestion quotidienne du refuge, reprend Jay, après une caresse à son chien, venu avec lui des États-Unis et qui ne le lâche pas d’une semelle, ne s’explique pas uniquement par des considérations financières. « Je ne sais pas si vous connaissez les programmes en douze étapes », poursuit-il ; avant de préciser qu’il s’agit du mode de fonctionnement des groupes d’entraide tels que ceux des Alcooliques anonymes et que c’est de ce modèle dont il s’inspire. « La force première de ces groupes de rétablissement, explique-t-il, c’est qu’on se retrouve dans un groupe de gens qui sont exactement dans la même situation que soi. » Une socialisation qui pousse instinctivement les participants à créer « des structures de soutien [mutuel]. » Ainsi, ajoute-t-il, les résidents « s’apportent une forme de thérapie les uns aux autres, sans même s’en rendre compte. Et ils créent de nouveaux liens. Au lieu d’avoir évacué uniquement avec leur famille, ils avancent désormais en groupe », précise Jay, avant d’ajouter avoir déjà mis en pratique ce fonctionnement avec succès dans l’un des refuges de Pologne qu’il a contribué à mettre en place.

Dans les refuges classiques, commente-t-il, « les résidents, qu’est-ce qui leur [reste] à faire pendant la journée ? Rester assis ? Broyer du noir ? Déprimer ? feint-il d’interroger. Il faut que les gens s’impliquent ; et faire en sorte qu’ils gardent un rythme [de vie] qui soit proche de celui qu’ils avaient auparavant, mais suffisamment différent [c’est-à-dire avec suffisamment de temps libre, NDLR] pour qu’ils puissent demeurer ouverts aux opportunités qui se présenteront à eux. » Jay est intimement convaincu de l’efficacité de la méthode dont il s’inspire. « De mon côté, confie-t-il, je suis un alcoolique en voie de guérison. Je suis sobre depuis quatre ans, bientôt cinq. Ce [type de] groupe de soutien m’a sauvé la vie. »

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Le réfectoire et la cuisine commune. Centre d’accueil Phénix. 09/04/2026. Photo : Antoine Laurent.

Si la socialisation est importante pour les adultes, elle l’est aussi pour la vingtaine d’enfants qui vivent au Phénix, que leur domiciliation dans des zones proches du front a privés d’échanges avec leurs semblables pendant parfois des mois. Ateliers jardinage, activités de plein air, cours d’anglais, Alina, Jay et les autres volontaires font de leur mieux pour pousser les enfants à l’interaction, encourageant par ailleurs les parents à organiser eux-mêmes des activités ; et les volontaires tentent de proposer une séance de cinéma chaque semaine – « c’est la raison pour laquelle nous avons une machine à popcorn », conclut Jay, en désignant le curieux ustensile, installé dans un coin de la cuisine.

Les résidents s’expriment

Invités à s’exprimer sur le mode de fonctionnement participatif du Phénix, aucun des trois résidents que nous interrogeons ne trouve motif à se plaindre. Absorbés dans leurs pensées suite à une évacuation difficile et par conséquent peu expansifs, ils semblent néanmoins satisfaits de leurs conditions d’accueil. « Nous avons été accueillis chaleureusement, nous sommes tous devenus très proches […], précise Natalia, 33 ans, originaire de l’oblast de Dnipropetrovsk. J’appréhendais la manière dont nous devrions nous intégrer ici, poursuit-elle,parce que [ça impliquait de] vivre avec des inconnus […]. Mais le fait que d’autres personnes aient vécu des choses similaires et soient très solidaires, malgré leurs propres difficultés – car c’est difficile pour tout le monde – fait que nous nous soutenons mutuellement et formons comme une famille. »  

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De gauche à droite, Leonid, Miroslava, 8 ans et Natalia. Leonid, du fait de problèmes de santé, n’est plus déployé sur le front et reçoit donc la solde de base des militaires ukrainiens ; un revenu insuffisant pour louer un logement, ce qui permettrait à la famille de se réunir plus souvent. Centre d’accueil Phénix. 09/04/2026. Photo : Antoine Laurent.

Natalia est arrivée il y a deux mois et demi en compagnie de trois de ses quatre enfants, âgés de huit, trois et un ans, de son père et de sa belle-sœur. Sa mère, quant à elle, a succombé à ses blessures suite à un bombardement. Le front se rapprochant dangereusement de son village, l’administration a annoncé l’évacuation obligatoire des familles avec enfants. Visiblement anxieuse, elle raconte son histoire la tête appuyée contre ses mains jointes, s’exprimant parfois les yeux fermés. Le fonctionnement participatif du lieu semble par ailleurs avoir conquis son mari, Leonid, engagé volontaire de 42 ans venu rendre visite à sa famille au cours de l’une de ses rares permissions. « J’ai l’habitude, c’est un peu comme à l’armée », commente-t-il, amusé. Naguère employé agricole, il a traversé tout le pays pour se rendre au refuge. « L’entraide, c’est crucial. C’est pour ça que je contribue moi aussi. Par exemple, quand il y a des choses à charger, à déplacer […]. Aujourd’hui, j’ai aussi aidé à récurer », ajoute-t-il, jovial, malgré sa fatigue visible.

À écouter Natalia et Leonid, on comprend que le futur demeure incertain. Si les moyens de la famille le leur permettent, peut-être Natalia et les enfants retourneront-ils plus à l’est, afin de se rapprocher de Leonid. Dans le cas contraire, cette femme discrète réfléchit à la manière de scolariser ses enfants en présentiel dans une école de la région. Même constat pour Oleksandr et Ioulia, originaires de Houliaïpolié (oblast de Zaporijjia) qui ont accompagné Natalia durant son interview. « Notre maison nous manque », précise Oleksandr. « On verra quand la guerre finira, ajoute Ioulia. On n’a plus nulle part où rentrer. Bien sûr nous avons des terrains, mais quel usage en faire [sans maison] ? »  Arrivés il y a deux mois, nos deux interlocuteurs ont repris certaines de leurs anciennes habitudes : Ioulia s’occupe de leurs quatre enfants ; et Oleksandr a retrouvé un emploi dans l’agriculture. Sur son temps libre, ajoute Natalia, il conduit à destination les résidents qui n’ont pas le permis de conduire, à bord de l’un des véhicules du refuge. « Même la nuit, pour amener les enfants à l’hôpital par exemple », précise-t-elle de sa petite voix.

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De gauche à droite : Serhiy, 14 ans, Ioulia et Oleksandr sont arrivés au refuge il y a deux mois. En 2022, la famille est restée bloquée un mois durant sous les bombardements, avant de pouvoir être évacués vers Zaporijjia à bord d’un bus scolaire. « Nous avons eu de la chance d’avoir un puits pour accéder à l’eau potable, ainsi que de la farine, ce qui nous a permis de préparer du pain rudimentaire », précise Oleksandr de sa voix grave. Centre d’accueil Phénix. 09/04/2026. Photo : Antoine Laurent.

Des projets et des travaux

Ces premiers signes sont encourageants ; et du courage, pour mener à bien le projet Phénix, il en faut, car l’ancien orphelinat semble avoir été laissé à l’abandon pendant des décennies. Aménagement des 12 chambres communes destinées aux résidents, réfection du système électrique et de la plomberie, aménagement de la cuisine, installation de caméras de surveillance… Les chantiers que Jay et Alina sont parvenus à superviser en amont de l’ouverture du refuge sont déjà nombreux ; et les travaux ne sont pas terminés : des vastes sanitaires sont en construction, afin qu’hommes et femmes, y compris en situation de handicap, puissent bénéficier d’espaces séparés. En attendant, précise Jay, « nous avons des horaires de douche différents pour les hommes et les femmes. »

Dans les mois à venir, ajoute-t-il, le deuxième étage du bâtiment accueillera des vétérans accompagnés de leurs familles, soit une trentaine de personnes en tout. Le projet, mené en partenariat avec deux centres hospitaliers de Lviv, consiste à aider les blessés de guerre et leurs familles à réapprendre à vivre ensemble, après parfois des années de séparation – en s’inspirant des mêmes méthodes qui sous-tendent le fonctionnement du refuge actuel. À cette fin, sept appartements sont en cours d’aménagement. L’étape suivante : garantir l’accès aux différents étages pour les personnes à mobilité réduite. Encore un chantier conséquent ; d’autant que le bâtiment est classé monument historique.

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Le bâtiment agricole, destiné à être rénové, permet d’accueillir chiens, chats, poules, chèvres et cochons – un argument des plus humanitaires car, en dépit des risques, de nombreux civils vivant à proximité du front refusent de quitter leur domicile sans leurs animaux, que les équipes d’évacuation n’acceptent que rarement. Oblast de Lviv. 09/04/2026. Photo : Antoine Laurent.
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Thierry Willems dans le local qu’il a aménagé au refuge. L’atelier, comme beaucoup de rangements, est fait maison. Le volontaire bruxellois quittera le refuge à l’été pour lancer son propre projet d’accompagnement des vétérans ukrainiens, dans une ferme de la région. Thierry, désormais en couple avec une Ukrainienne, n’envisage pas de retour en Belgique. Centre d’accueil Phénix. 09/04/2026. Photo : Antoine Laurent.
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Le troisième étage du bâtiment du Phénix, qui accueillera bientôt d’anciens combattants et leur famille, est aujourd’hui en cours d’aménagement. Centre d’accueil Phénix. 09/04/2026. Photo : Antoine Laurent.

Enfin bien sûr, il y a les travaux de maintenance et les petits aménagements, comme le rappelle Thierry Willems – alias Captain Sunflower –, un volontaire francophone de la périphérie bruxelloise qui a rejoint le projet en juin 2025. Construire un auvent à proximité de l’entrée, des clôtures pour la petite ferme du refuge, un chenil… rien ne semble l’effrayer. D’autant que, là encore, les résidents lui prêtent souvent main forte : « On fait tout ensemble », résume cet ancien militaire spécialiste de l’antiterrorisme. Grâce à son réseau personnel et aux contacts de Jay, Thierry dispose des outils nécessaires et s’est aménagé un atelier. Interrogé sur son chantier le plus compliqué, il répond avec ce sourire taquin qu’arborent souvent les militaires. « Cet hiver, avec -25° C, le château, il a eu froid. Et les tuyaux aussi », indique-t-il, avant d’expliquer que l’eau captée dans le puits du refuge est envoyée dans un réservoir, lui-même situé au dernier étage de l’une des tours de l’aile qu’occupe le centre.

Avec de telles températures, poursuit-t-il, les canalisations acheminant l’eau depuis la citerne à travers les greniers ont commencé à geler. « Et donc, on a dû installer des systèmes […]. [Avec d’autres volontaires,] on a mis une résistance tout autour des tuyaux et puis on a isolé. Et on a fait ça par moins 13 et moins 18 », explique-t-il, avant de nous conduire dans les combles, où l’installation serpente sur une cinquantaine de mètres. « C’est un intérieur relatif », commente-t-il, en désignant les lucarnes béantes. Aussi, en attendant la réfection de la toiture, Thierry et ses coéquipiers ont-ils dû travailler dans 30 cm de neige. « Et donc couché là-dedans avec le fer à souder pour faire les connexions […]. Je mettais mes mains autour du fer à souder, pendant qu’il chauffait. Et puis après ça, je lâchais, Je faisais mes deux soudures […] je remettais les gants [et] j’avançais d’un mètre ou deux », résume-t-il, encore ému par cette expérience invraisemblable.

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