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Observatoire critique des médias né du mouvement social de 1995

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29.10.2026 à 07:39

Juliette Alonzo
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Média d'information ou auxiliaire de police ?

- Mouvement des lycéens (2026) /
Texte intégral (1895 mots)

« Registre guerrier, images choc, micros-trottoirs à répétition et invisibilisation des manifestants » : dans un précédent article, nous analysions la couverture de la mobilisation du 17 octobre par La Provence. Autre grand quotidien régional, même constat : dans les pages du Dauphiné Libéré, le projecteur est braqué sur « le chaos ». Un traitement qui ne fait pas l'unanimité en interne.

Dans son billet du 21 octobre, le rédacteur en chef adjoint du Dauphiné Libéré, Frédéric Aïli, a le cœur lourd :

Frédéric Aïli : On aurait aimé parler d'autre chose, des vacances de la Toussaint par exemple […], de la pluie, du beau temps, d'une éclaircie, d'un coin de ciel bleu, bref, de légèreté. D'autre chose pour ne plus seulement commenter les violences du 17 octobre. Impossible. À l'image des magasins éventrés, des bâtiments incendiés, la plaie va mettre du temps à cicatriser. La France est touchée, blessée […].

« Impossible »… ou impensable du point de vue d'un rédacteur en chef ? Comme la plupart de ses confrères et consœurs, le cadre du quotidien régional fait passer un choix éditorial pour une fatalité.

Ce 21 octobre, « les émeutes » du 17 octobre à Grenoble font la Une du Dauphiné Libéré pour la quatrième fois d'affilée… et resteront en couverture toute la fin de semaine, jusqu'au samedi suivant. Selon la CGT, 22 000 personnes défilaient dans les rues le 17 octobre : « La manifestation a rassemblé lycéens, étudiants, syndicats et gilets jaunes », rapporte un reportage d'Ici Isère, tous réunis « pour demander plus de moyens pour l'éducation nationale mais aussi plus de justice sociale ». Mais les lecteurs du Dauphiné Libéré n'y ont vu littéralement que du feu : en une semaine, les manifestants et leurs revendications ne figureront nulle part à la Une, ni en gros titre, ni en photo. À bien lire le quotidien, le 17 octobre est et restera ce « samedi noir » (Une du 23/10) où « Grenoble [a] bascul[é] en plein chaos » (Une du 18/10).

« Un désastre à ciel ouvert »

Entre le samedi 17 et le vendredi 23 octobre, une cinquantaine d'articles ont été consacrés à la journée du 17 octobre dans l'édition « Grenoble » du Dauphiné Libéré. À l'instar des grands médias nationaux, le journal local place donc les dégradations au centre de l'attention, et sa rédaction… au chevet des commerçants. Bilans des « pillages », témoignages à foison d'habitants sous « le choc » et de petits commerçants, dévaluation de la note de la France sur les marchés, « qui va payer la facture ? », etc. : différents angles sont déployés dans différentes rubriques au service d'un seul et même cadrage, lequel domine la production du Dauphiné Libéré. Florilège d'articles parus entre le 18 et le 24 octobre :

À l'image des titres hyperboliques – « Le centre-ville de Grenoble est devenu un désastre à ciel ouvert » (18/10) – ou normalisant de facto la loi de la jungle – « "S'il y en a un qui rentre, je lui coupe la main" : face aux casseurs, la tentation de se défendre soi-même » (24/10) –, le lexique utilisé pour parler des bâtiments dégradés donne le ton.

Média d'information ou auxiliaire de police ?

Dès le 18 octobre, la rédaction du quotidien avait du reste appelé « les victimes » à témoigner dans ses pages. Mais pas n'importe lesquelles : alors que localement, le journal se garde d'évoquer les blessures des manifestants liées au dit « maintien de l'ordre », il sur-sollicite les « victime[s] [des] pillages et dégradations matérielles » : « Au lendemain de cette journée du 17 octobre chaotique, quel est votre sentiment ? La colère ? L'amertume ? L'écœurement ? L'insécurité ? La peur ? » Et de l'appel à témoins, on passe « naturellement » à l'appel à délation dans l'édition du 22 octobre, Le Dauphiné libéré n'hésitant pas à sortir définitivement de son rôle de média d'information pour se faire auxiliaire de police :

Depuis dimanche, les services de police sont destinataires de nombreux témoignages mais également de photos et de vidéos de particuliers montrant les exactions commises le samedi 17 octobre. Pour faciliter la collecte de ces éléments qui contribuent à l'avancée des enquêtes et à l'identification des auteurs, une adresse fonctionnelle a été ouverte par la direction départementale de la police nationale de l'Isère. Il s'agit de : […]

Ainsi le cadrage du Dauphiné Libéré définit-il donc clairement ce qu'est « la-violence », quelles en sont les victimes légitimes – les biens matériels et la police –, mais également les responsables, de « casseurs » et « pilleurs » en militants de « l'ultra-gauche », laquelle est qualifiée de « détonateur » des « émeutes à Grenoble » dans un titre du 20 octobre. Normalisé, le journalisme de préfecture se traduit par un soutien palpable aux forces de l'ordre dans les pages du journal local – leur état allant jusqu'à faire la Une de l'édition du 21 octobre –, tandis que les mesures répressives et autoritaristes sont la plupart du temps légitimées via des comptes rendus platement descriptifs et dépolitisés, notamment sous la plume de la cheffe de rubrique « Faits divers / Justice » du quotidien.

Informer ou contribuer à rétablir l'ordre ? Le journal semble avoir choisi son cap, qu'indiquait clairement le journaliste Stéphane Pulze dans son billet du 23 octobre, à la veille de l'acte II :

Stéphane Pulze : Transports suspendus, couvre-feu élargi, manifestations interdites ! À la veille de la mobilisation du 24 octobre, qui fait redouter un climat insurrectionnel un peu partout en France tant la colère gronde, le gouvernement a décidé de prendre les devants, musclant sa réponse face à d'éventuels débordements. Difficile de lui en tenir rigueur, lui qui a semblé dépassé par les événements samedi dernier, à l'image des forces de l'ordre bousculées dans de nombreuses villes sous tension.

La répression ? Adoubée. Le mépris des libertés publiques ? Légitimé.

« Une expertise journalistique »

Ce traitement caricatural a beau avoir suscité des débats en interne, les journalistes que nous avons sollicités ont bien souvent tendance à euphémiser les biais, quand la ligne éditoriale n'est pas plus simplement revendiquée…

La déléguée syndicale SNJ du Dauphiné Libéré ne cache pas le « parti pris » à l'œuvre, « avec des images sensationnelles et une mise en avant du chaos et des dégâts... Au niveau du syndicat, il y a quelques remarques sur Grenoble de collègues qui disent que le traitement est un peu déséquilibré. Ils se demandent : "Est-ce qu'on n'en fait pas trop ?" » « Un peu » seulement ? Au lendemain du 17 octobre, sur neuf pages consacrées à la mobilisation dans le journal, seulement une et demie était consacrée aux revendications des manifestants. « Est-ce que le journal utilise le sensationnalisme pour faire du clic […] ? C'est possible », ajoute-t-elle timidement.

« On était dans le rush de la journée, c'était pas les meilleures conditions pour avoir un peu de recul », concède Stephan*, mobilisé ce jour-là. Sur les cinq journalistes sur place, il a été le seul, « par la force des choses », à couvrir les cortèges « traditionnels », ses collègues ayant tous fini par couvrir « les affrontements » et « les débordements ». « Même moi, à un moment, j'ai fait un crochet pour aller voir », rapporte-t-il. Une disproportion largement assumée par d'autres. Pour Bruno* par exemple, un autre journaliste présent sur le terrain, « l'actu, c'était ça samedi à Grenoble : les pilleurs, les casseurs, l'ultra-gauche, les lycéens et les manifestants qui viennent rejoindre [les débordements] après la manif. [...] C'est pas une impression, c'est une expertise journalistique. »

Autre exemple d'« expertise journalistique » ? Le journalisme de préfecture et, plus généralement, le relais des paroles institutionnelles, avec une rapidité parfois douteuse. « Le dimanche après-midi, un collègue apprend qu'il y aurait eu un tir à balle réelle sur un fourgon de police », rapporte par exemple un journaliste ; un papier est alors instantanément publié sur le site du Dauphiné Libéré. Et de poursuivre : « Mais comme ça vient de source syndicale côté police, je suis pas sûr qu'il ait cherché beaucoup plus, comme une photo du fourgon par exemple, etc. J'ai l'impression qu'il y a moins de précautions que si c'était avec d'autres sources. » Une problématique inhérente au métier de fait-diversier, comme le reconnaît, un poil trop magnanime, le même rédacteur : « Je ne leur jette pas la pierre non plus, parce que si tu te brouilles avec des sources, le lendemain tu peux avoir un accès fermé à des infos. »

Le journalisme KO ? Dans les rédactions, les dissensions existent. Mais le rapport de forces est difficile à mener, poursuit-il : « On a l'impression que ces sujets-là sont un peu chasse gardée des collègues qui font les faits divers et, par défaut, ce sont des sujets qui leur sont confiés. Comme on est une rédaction assez jeune, avec des CDD ou des personnes en poste depuis pas longtemps, on n'a pas forcément envie de s'opposer frontalement aux collègues qui sont en poste depuis longtemps. » Quant aux chefferies, rédactions en chef et direction du journal, il ne fallait pas compter sur elles pour jouer les garde-fous contre le traitement partiel et sensationnaliste de l'information : dans la presse locale, le maintien de l'ordre a encore de beaux jours devant lui.

Juliette Alonzo

28.10.2026 à 09:34

Jadd Hilal
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Un texte de l'écrivain Jadd Hilal.

- 2023-... : Israël-Palestine, le 7 octobre et après /
Texte intégral (1239 mots)

Nous publions, sous forme de tribune [1], un texte de l'écrivain franco-libano-palestinien Jadd Hilal.

Il est gênant de constater, aujourd'hui comme hier, que la question palestinienne n'est pas saisie par tous à la même vitesse. D'un côté, nous, Palestiniens, sentons bien qu'une reconnaissance est attendue de notre part, maintenant que nous ne sommes enfin plus les seuls à évoquer l'horreur sur nos territoires. Maintenant que des artistes, des footballeurs, des stars, nous portent leur soutien. De l'autre, ceux qui détournaient hier le regard s'emparent de la cause palestinienne avec un succès si déroutant qu'on se sent quelque part comme Cassandre. On a prédit le piège dans le cheval de Troie mais personne ne nous a écoutés. Et maintenant on écoute, seulement on ne nous écoute pas nous, on écoute d'autres dire ce qu'on disait. Et on applaudit. 

Qu'on nous comprenne bien : personne ne refuse le soutien. Mais il existe une manière d'être soutenu qui ressemble à une dépossession. Quand la solidarité s'exprime à notre place, elle nous laisse entendre que notre voix seule ne suffisait pas ; qu'il fallait un relais, un visage connu, une caution venue d'ailleurs pour que l'on consente enfin à tendre l'oreille. Nous voilà devenus les bénéficiaires d'un combat qui est pourtant le nôtre, invités à remercier là où nous aurions voulu être lus. Le paradoxe est là : nous nous réjouissons que les mots circulent, tout en constatant qu'ils semblent devoir changer de porte-voix pour être entendus. Il ne s'agit pas de revendiquer un monopole sur la souffrance ou sur son interprétation, mais de rappeler qu'une solidarité digne de ce nom devrait élargir l'espace de notre parole, non s'y substituer. Ce n'est pas récent, bien sûr. Combien de Palestiniens ont prononcé le mot « génocide » avant qu'on ne l'emploie aujourd'hui ? Combien ont évoqué bien avant cela l'apartheid, la colonisation, la Nakba ? Combien ont répété et répété ces termes des années durant pour les entendre n'exister que très récemment dans le discours public en France ? Edward Said le formulait dès 1984 : les Palestiniens se voient refuser la permission de raconter. Quarante ans plus tard, la permission semble accordée, mais à des conditions qui n'ont pas changé : que le récit passe par une bouche jugée plus fiable parce que plus lointaine, moins concernée. La distance serait un gage d'objectivité, la proximité un biais. Au témoin, on réserve le soupçon ; à celui qui n'a rien vu, l'autorité. Ce qui était vrai hier l'est plus encore aujourd'hui : l'information circule et pourtant, la parole palestinienne demeure frappée d'un discrédit persistant. Il y a quelque chose qui porte à croire davantage, à laisser moins de place à quelqu'un de là-bas plutôt qu'à quelqu'un d'ici. Comme si venir de l'endroit dont on parle était devenu la preuve la plus manifeste que l'on ne sait pas en parler. Être concerné ne signifie pourtant pas être incapable de penser, de décrire ou d'analyser.

Nous, les Palestiniens, avons vécu et continuons de vivre une censure à plusieurs étages. D'abord, par la place qu'on nous a donnée. Souvent occasionnelle. Il faut un temps fort sur la Palestine pour que nous soyons regroupés, étriqués dans un article ou autour d'un plateau. Notre présence devient alors liée à l'urgence, comme si nous n'avions rien à dire entre deux images de destruction, comme si nos analyses et nos vies ordinaires n'existaient pas hors de la séquence dramatique. Souvent, aussi, relative. Il s'agit de se tenir à un devoir de neutralité lorsqu'un Palestinien est rendu visible. On lui oppose quelqu'un du « camp » opposé, en commettant à cet égard une erreur double : confondre l'angle politique et l'angle humanitaire (qui est pour la mort de dizaines de milliers d'enfants ?) et oblitérer les rapports de pouvoir : la parole d'un Palestinien vaut-elle réellement autant, en France, que la parole d'un autre ? La symétrie du dispositif donne l'apparence de l'équilibre, mais ne garantit pas l'équité des conditions de parole. La contradiction est nécessaire ; l'effacement ne l'est pas.

Aujourd'hui, une nouvelle censure a libre cours : on veut bien entendre nos mots, mais on ne veut pas nous entendre nous. Cette mise à l'écart des personnes, malgré l'acceptation de leurs idées, est encore à l'œuvre dans bien des rédactions, des milieux artistiques et politiques. Nous voyons régulièrement la preuve de notre inexistence dans l'estime accordée à ceux qui disent la même chose que nous sans être nous. La couverture de certains grands médias ainsi récemment accordée à Delphine Horvilleur, et plus précisément autour de son point de vue sur Gaza, pose une question qui dépasse sa personne. Pourquoi ce récit en particulier devient-il un événement médiatique quand la parole de Palestiniens, pourtant premiers concernés, et décrivant depuis longtemps la réalité de leur territoire, peine encore à bénéficier d'une reconnaissance comparable ? Poser cette question, du reste, vise moins à blâmer les médias en question qu'à encourager une forme d'autocritique, salutaire et nécessaire, pour espérer tout progrès dans le traitement de la question palestinienne.

Nous, les Palestiniens, faisons face en somme à ce sentiment que tout le monde connaît et que nous éprouvons quant à nous chaque jour : la frustration. Celle que chacun a déjà ressentie une fois dans sa vie, en demandant ou en se demandant : « Mais, n'est-ce pas exactement ce que je viens de dire ? ». Celle de Cassandre, donc. Mais cette frustration ne concerne pas seulement ceux qui la vivent : elle révèle une dérive plus générale, qui devrait alarmer tous ceux qui ont en partage le souci d'informer. Veut-on réellement, enseignant, journaliste, que l'information importe moins que la personne qui la donne ? N'est-ce pas la mort de l'information elle-même ? Le début de l'opinion ? N'est-ce pas, au fond, la fin de l'histoire qu'on raconte, et le début de celle qu'on se raconte ?

Jadd Hilal

L'illustration qui accompagne ce texte est l'œuvre du dessinateur palestinien Mohammad Sabaaneh. Dans sa version originale (ici il est coupé), ce dessin faisait la couverture du Médiacritiques n°49 (janv.-mars 2024).


[1] Les articles publiés sous forme de « tribune » n'engagent pas collectivement l'association Acrimed.

27.10.2026 à 08:49

Jérémie Younes
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Questions sur un silence.

- Mouvement des lycéens (2026)
Texte intégral (2849 mots)

Questions sur un silence.

Samedi 17 octobre, un manifestant est mort à Paris, non loin de la place de la République. L'information est annoncée le dimanche matin par la préfecture de police de Paris et plusieurs journaux se fendent aussitôt d'une brève ou de quelques lignes dans leur « live » (ou dans leur compte rendu de la journée) : Le Monde, Libération, TF1, et même CNews (18/10). Dans sa communication initiale, la préfecture parle d'un « malaise » ou d'un « arrêt cardiorespiratoire ». « Selon nos informations, il s'agit d'un manifestant qui a été victime d'un malaise boulevard Magenta. […] On ignore son âge et les circonstances exactes de ce malaise », écrit Le Parisien. « L'homme mort a fait un malaise boulevard Magenta qui ne serait pas imputable à des violences […] », évacue Matthieu Suc dans Mediapart le même jour.

Puis, c'est le silence. Faut-il y voir un gage de prudence le « temps de l'enquête » ? Ou fait-on face à un cas banal de suivisme et d'alignement sur la communication préfectorale ? Dans un deuxième temps, la quasi-totalité des médias choisissent en tout cas d'évacuer cette mort des bilans de la journée. L'information disparaît des radars.

Mise sous l'éteignoir

Nous sommes le dimanche 18 octobre, et BFM-TV est en édition spéciale sur les événements de la veille. En boucle, les présentateurs rappellent le nombre de blessés côté police, diffusent les images de l'incendie de la mairie de Limoges, ou de l'intrusion dans la mairie de Marseille. Pas la moindre trace du manifestant décédé à Paris. Pas même une mention ou une simple phrase dans le bandeau déroulant « Alerte info », qui recèle pourtant des informations de bien moindre importance. La cécité est volontaire : on trouve sur le site de BFM-TV une brève équivalente à celle qu'on lisait dans Le Monde. Mais en plateau, c'est l'omerta. Ou pire, lorsque Nicolas Domenach va plus vite que la musique en se fendant de ce commentaire, alors que la mort d'une personne est avérée en dépit de circonstances encore floues : « Si, ce que je ne souhaite surtout pas, il y avait un mort, là… chacun craint et redoute que ça se produise. »

La scène se répète à l'identique sur LCI (18/10). Comme sur BFM-TV, les événements de la veille sont le sujet unique de la journée, mais on observe le même silence sur la mort de Christophe M. Et comme sur BFM-TV, un éditorialiste de plateau pérore. Ici, c'est Alain Bauer : « Il y a un objectif qui est "pas de tués, pas de blessés" chez les manifestants. Chez les manifestants. Depuis le syndrome Malik Oussekine […], on accepte la casse, mais on n'accepte pas la mort. »

Le lendemain matin, lundi 19 octobre, le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez est de retour dans la matinale de France Inter (pour la deuxième fois en moins de quinze jours) : Benjamin Duhamel ne lui adresse aucune question sur le sujet. Mieux encore : un peu plus tard dans la journée, à l'issue d'une cellule de crise interministérielle, dans un point presse tenu devant la quasi-totalité de l'audiovisuel français, le Premier ministre Sébastien Lecornu déclare : « Il n'y a pas eu de personnes tuées, et c'est un miracle. C'est un miracle que le bilan ne soit pas plus lourd. » Aucun journaliste ne songe à questionner cette affirmation.

Dans les six journaux télévisés de TF1 et de France 2 des 17 et 18 octobre que nous avons minutés, on ne trouve qu'une seule et unique mention du manifestant décédé : 11 secondes dans le 13h de France 2 (18/10). Même cuisine dans les journaux de France Inter : aucune mention dans les journaux de 8h des lundi 19 et mardi 20 octobre, pourtant largement consacrés aux événements du 17. Bref, un non-sujet médiatique.

Le 20 octobre, une dépêche AFP tombe enfin : « Mobilisation à Paris : enquêtes ouvertes sur les causes de la mort de deux hommes samedi et lundi » (Le Monde) [1]. Le chapô fait son possible pour ne pas souligner le caractère explosif d'une telle information : « Les deux enquêtes "ont été ouvertes sur ces deux décès survenus sur la voie publique sans qu'aucune responsabilité d'un tiers ne soit suspectée à ce stade", a fait savoir la Préfecture de police de Paris. »

Le temps de l'enquête ?

Après quatre jours de silence presque total, des premiers éléments sont publiés. C'est le service « Checknews » de Libération qui dégaine : « Mort d'un manifestant le 17 octobre à Paris : la famille de Christophe M. envisage de porter plainte pour "violences volontaires" » (22/10). « C'est le mort du 17 octobre. Celui sur lequel les autorités communiquent au compte-goutte et à reculons. » Le flou entretenu autour de sa mort n'était pas réservé qu'aux lecteurs de presse : « Quatre jours après sa mort, on n'a toujours aucune information », explique l'avocat de sa famille à Libération. Dans son papier, le quotidien rapporte le témoignage de Lucas B., un manifestant présent sur place : « J'ai vu quelqu'un d'allongé, avec deux ou trois médics qui essayaient de faire un massage cardiaque. J'ai couru pour aller chercher des secours, et des pompiers sont arrivés. […] C'était le chaos tout autour. » Plus tard dans la journée, le même avocat, Youri Krassoulia, accusera dans Loopsider : « [Les autorités] veulent éviter qu'une autopsie donne le résultat qui est que : Christophe est mort à cause de gaz lacrymogène. »

Quelles que soient les causes véritables de la mort de Christophe M., un constat s'impose : ces premières informations et déclarations n'ont pas d'impact majeur sur la médiatisation de l'affaire, qui continue d'être royalement ignorée.

Pire : au lendemain de la parution de l'article de Libération, le 23 octobre, Laurent Nuñez présente le « dispositif de sécurité du samedi 24 octobre 2026 » devant un parterre de journalistes. Cinq questions sur les six qui lui sont adressées [2] portent sur les manifestations passées et à venir. Aucune ne mentionne les révélations de Libération ; aucun journaliste ne cherche à éclaircir les zones d'ombre pointées par le quotidien.

Le même jour, dans « Les Matins » de France Culture, on entendait le secrétaire général du Syndicat des commissaires de la Police nationale, Frédéric Lauze, se réjouir d'un « miracle » : « Moi, je dis, c'est un miracle presque au sens religieux du terme de la part d'un agnostique, qu'il n'y ait pas eu de mort. » Si le commissaire général de la police nationale évoquait à l'évidence le contexte des « pillages », la journaliste n'a pas jugé bon de signaler l'article de Libération aux auditeurs, ni de mentionner que ce dernier imposait a minima davantage de prudence dans ce registre. Elle ne le fit pas davantage quinze minutes plus tard, lorsque le même interlocuteur déclara : « Mais vous savez qu'on a de la chance ! Vous avez beaucoup de gens qui ont pas envie de se laisser piller […] le commerce de leur vie. Le jour où on va avoir un drame, et on va avoir… moi j'en suis persuadé, et je tiens pas de discours anxiogène mais j'en suis persuadé. C'est miraculeux. Il y a eu mille policiers [blessés, NDLR]. » Réaction de la journaliste ? « Vous l'avez déjà dit et je voudrais qu'on avance. »

« Circulez ! » : telle semblait être également la doctrine en vigueur la veille sur BFM-TV (22/10). Huit heures après la parution de l'article de Libération, l'ancien directeur général de la Police nationale, Frédéric Péchenard, était l'invité de Sonia Mabrouk. Et l'on assistait à cet échange :

- Frédéric Péchenard : La police française est une police qui a une seule idée en tête lors du maintien de l'ordre, c'est : pas de mort, zéro mort.

- Sonia Mabrouk : Le syndrome Malik Oussekine…

- Frédéric Péchenard : […] Vous avez dit le nom, mais la dernière fois qu'un jeune homme est mort lors d'une manifestation à Paris, je dis bien à Paris hein, avec la police parisienne, tout le monde se souvient de son nom, c'est Malik Oussekine. C'était en 1986, il y a quarante ans.

- Sonia Mabrouk : Et depuis, la main de l'État tremble quand il s'agit de donner des ordres et des consignes claires aux forces de l'ordre ?

[…]

- Frédéric Péchenard : La règle absolue, c'est : il faut pas qu'on ait de mort sur les manifestations. Voilà. Et en ce sens, dans le raté et le chaos du week-end dernier, on peut quand même se féliciter d'une chose, c'est qu'on n'a pas eu de mort. Et je vais vous dire, j'espère que ça va continuer, parce que quand on voit…

- Sonia Mabrouk : Vous avez l'air inquiet.

- Frédéric Péchenard : Oui, je suis inquiet parce que quand on voit la violence de certains black blocs, encouragée par une partie minoritaire […] de la classe politique, on voit bien qu'ils cherchent l'affrontement, ils cherchent les blessés, ils cherchent le chaos, il y a un moment où il y a un risque qu'il y ait des morts. Voilà. Et ça, ça serait… on changerait de catégorie, ça serait un drame.

- Sonia Mabrouk : On changerait de catégorie.

- Frédéric Péchenard : […] La France est un pays où on ne tue pas en maintien de l'ordre. Alors on va me dire : « Si, si, y a machin ». Oui OK… Y'en a deux ou trois. Et c'est regrettable. Et d'ailleurs on les connaît, d'ailleurs on les suit. Et je pense qu'il faut vraiment rendre hommage aux policiers qui en prennent parfois plein la figure, qui font attention, et qui ont toujours une riposte graduée. Voilà. Il n'y a pas de mort. Et il faut absolument que ça continue.

Fin de la discussion.

Chacun admirera la puissance du « contre-pouvoir », incarné ici par Sonia Mabrouk : non contente de passer outrageusement les plats en ne relevant aucune des outrances proférées par son interlocuteur, l'intervieweuse trouve le moyen de balayer sous le tapis les informations révélées le matin-même par Libération, tout en déplorant la prétendue « mollesse » de l'État au terme d'une semaine d'accélération autoritaire et répressive [3].

Insistons-y : si l'on ne peut attendre de la présentatrice ni d'aucun de ses confrères et consœurs qu'ils dissertent sur un événement dont ils ne connaissent pas les tenants et les aboutissants – et donc encore moins qu'ils en imputent la responsabilité à tel ou tel acteur –, on ne peut que déplorer le fait qu'ils ne cherchent pas à tempérer ce que leurs interlocuteurs assènent en revanche comme des certitudes, en dépit des (quelques) informations existantes.

Rebelote le surlendemain (24/10), sur la même chaîne, avec l'éditorialiste Dominique Rizet, porte-parole perpétuel des « forces de l'ordre » : « Pour l'instant, pour l'instant, il y a des drames, il y a des malheurs, il y a des forces de l'ordre blessés, 1 000, y a des manifestants blessés, y en a qui ont été blessés gravement, en ramassant des grenades ou autrement… pour l'instant, pour l'instant, il n'y a pas de mort. » Là encore : l'avocat de la famille s'exprimait la veille dans L'Humanité (23/10) en relayant de nombreux questionnements et en regrettant que « pour l'instant, on n'a pas énormément d'information, on est laissé dans le silence et dans le flou par les autorités judiciaires », mais Dominique Rizet semble, lui, avoir tranché… et classé l'affaire sans suite.

On continue avec Benjamin Duhamel face à Mathilde Panot dans l'émission « Franc-Jeu » (France 2 et France Inter, 25/10). Alors que la députée insoumise évoque la mort de Christophe M., le journaliste se montre étonné, comme s'il ignorait tout de cet événement : « Vous parlez de qui, là ? La semaine dernière, là ? », lâche-t-il, les yeux écarquillés. Avant de balayer le propos de la responsable politique d'un revers de main : « Il y a des enquêtes qui sont en cours, et je crois qu'il n'y a aucun lien avéré avec le maintien de l'ordre euh… pour l'instant. » Se prenant pour un auxiliaire de police, le journaliste va jusqu'à s'interdire de penser : un manifestant est mort, « des enquêtes sont en cours » selon ses propres dires, mais Duhamel ne voit pas de contradiction dans le fait de se ranger préventivement du côté de la préfecture. En d'autres termes, ce que l'intervieweur fait passer pour un attachement aux faits est en réalité le signe… d'un arbitrage éditorial.

Autant d'exemples qui permettent d'opérer une distinction : s'agissant de Christophe M., certains médias ont choisi de prendre le temps pour enquêter – ce qui est louable ; d'autres ont choisi d'office de fermer les yeux ou de suivre la communication préfectorale – ce qui est tristement banal. Mais le résultat à l'antenne est impitoyable : un manifestant est mort… et personne n'en parle.

Jérémie Younes


[1] Nous avons fait le choix, à ce stade, de concentrer notre critique sur le traitement de la mort de Christophe M., ignorant encore tout des circonstances et de l'identité du second homme, mort à Chatelet dans la nuit du 18 au 19 octobre. Notons tout de même que l'absence totale d'information sur cette seconde mort, une semaine après qu'elle est survenue, est une information en soi.

[2] Par des professionnels de BFM-TV, France2/Franceinfo, CNews, Le Parisien… et Boulevard Voltaire – au passage, l'accréditation par le gouvernement de l'une des vitrines les plus actives de la fachosphère laisse pantois.

[3] « Jamais il n'y a eu en France autant d'interpellés et autant de déférés qu'en cette semaine, relevait par exemple Romain Boulet, avocat et coprésident de l'Adap (Association des avocats pénalistes). C'est sans doute la semaine la plus répressive de l'histoire de la cinquième République. » (France Inter, 23/10)

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