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« Gabon. Dans les coulisses d'une transition. Une Constitution sur mesure pour le “président-roi” Oligui Nguema », Nedra Cherif, 29 avril 2026
Série (3/4) Il y a un an, avec la tenue de ses dernières élections et, quelques mois plus tard, la mise en place de ses nouvelles institutions, Libreville a définitivement tourné la page d'une transition de plus de deux ans, initiée par le coup de force du 30 août 2023. Dans ce troisième épisode, nous analysons la préparation de la nouvelle Constitution jusqu'à son adoption par référendum, le 16 novembre 2024.
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30.04.2026 à 06:00
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il revient sur les élections municipales qui ont eu lieu le dimanche 26 avril 2026 en Palestine, et notamment à Deir El-Balah, dans la bande de Gaza. Mardi 28 avril 2026. Samedi, et pour la première fois depuis plus de 20 ans, des élections municipales ont eu lieu en Palestine, non seulement en Cisjordanie, mais aussi à Gaza. Le tout sous l'égide de l'Autorité palestinienne de Ramallah. Certes, c'est le Hamas qui exerce (…)
- Dossiers et séries / Palestine, Bande de Gaza, Hamas, Élections locales, Témoignage , Focus, Gaza 2023-2025
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il revient sur les élections municipales qui ont eu lieu le dimanche 26 avril 2026 en Palestine, et notamment à Deir El-Balah, dans la bande de Gaza.
Mardi 28 avril 2026.
Samedi, et pour la première fois depuis plus de 20 ans, des élections municipales ont eu lieu en Palestine, non seulement en Cisjordanie, mais aussi à Gaza. Le tout sous l'égide de l'Autorité palestinienne de Ramallah. Certes, c'est le Hamas qui exerce le pouvoir dans la bande de Gaza, ou ce qu'il en reste ; mais il a accepté la tenue de ces élections au nom de l'unité palestinienne.
Le parti a toutefois tenu à éviter toute ambiguïté en déployant sa police — y compris, pour la première fois, la police féminine — pour la protection des bureaux de vote. Toutes et tous arboraient pour l'occasion des uniformes flambant neufs, un défi à l'armée israélienne. Mais leur présence a pu avoir un effet dissuasif sur la participation aux élections. Les Gazaouis savent que l'armée israélienne vise régulièrement ces policiers, et ils ont pu craindre de mourir avec eux.
Comment tenir des élections locales dans un territoire où la grande majorité des habitants ne sont plus chez eux, où ils vivent sous des tentes dans un espace de plus en plus étroit, avec la « ligne jaune » israélienne qui avance petit à petit, les cantonnant maintenant sur environ 30 % de l'enclave ?
Finalement, le scrutin n'a pu avoir lieu que dans la seule localité où les gens sont restés sur place depuis le début de la guerre malgré les bombardements : la ville de Deir El-Balah, au centre de la bande de Gaza. Un choix forcé par la guerre israélienne. Les villes de Beit Hanoun et de Beit Lahya, qui se retrouvent aujourd'hui derrière la ligne jaune, n'existent plus. Pareil pour Rafah. Jabaliyah, dans le nord, est à moitié détruite, ainsi que la moitié de la ville de Gaza et de Khan Younès. Seuls 70 000 électeurs étaient inscrits, alors que la bande de Gaza compte 2,3 millions d'habitants. Moi qui habite Gaza-ville, où j'ai pu rentrer après avoir été déplacé plusieurs fois dans le sud, je n'ai pas pu voter, car beaucoup d'autres habitants de la ville sont toujours dispersés sous des tentes de fortune.
Ni le Hamas, ni le Fatah, ni aucune autre faction n'étaient représentés officiellement. La règle instaurée par Mahmoud Abbas — l'obligation pour les candidats de signer la charte de l'OLP —, empêchait le Hamas de se présenter à visage découvert. Le Fatah, quant à lui, était bien conscient de la lassitude de la population face aux organisations politiques. Les quatre listes concourant pour les quinze sièges du conseil municipal se disaient donc « indépendantes » et affirmaient vouloir améliorer la vie quotidienne. Mais à Gaza, tout le monde se connaît, et chacun savait que des personnalités proches du Hamas figuraient sur l'une des listes. Et plusieurs élus de deux des autres listes ont aussitôt affirmé leur allégeance à Mahmoud Abbas après les résultats.
Nombre des candidats appartenaient aux « grandes familles », comme on dit. En l'absence de vie politique organisée, le facteur tribal joue toujours un rôle important. Jusqu'ici, les maires étaient nommés, et toujours issus de ces familles de Gazaouis « de souche », alors que ces derniers ne représentent que 25 % de la population de la bande, les 75 % restants étant constitués de réfugiés de 1948 et de 1967. Après sa prise du pouvoir en 2007, le Hamas a poursuivi cette tradition, nommant directement les maires, en prenant soin de faire la part belle aux grandes familles, dont il connaît l'emprise sur la société. Quand on n'a pas d'autre choix, on cherche le soutien de son clan.
Les réfugiés, eux, étaient gérés par l'UNRWA, l'agence de l'ONU qui leur est dédiée. Elle s'occupait de tout dans les camps, constitués à l'origine de tentes, devenus des agglomérations de bâtiments précaires. L'UNRWA gérait les infrastructures, les canalisations, l'éducation dans ses écoles qui accueillaient des dizaines de milliers d'enfants. Elles sont aujourd'hui pour la plupart détruites, et l'agence onusienne est empêchée par Israël de poursuivre son travail dans toute la bande de Gaza.
Ce scrutin symbolique avait pourtant valeur de test démocratique. Comment allaient voter ces Gazaouis après le 7 octobre 2023 et le génocide qui s'en est ensuivi ? Quel score pour le Hamas ? Le résultat ne répond pas clairement à ces questions. Il illustre la complexité de la situation politique gazaouie, aggravée par la guerre. Un chiffre témoigne pourtant du désarroi des habitants de Deir el-Balah : la participation n'a été que de 22,7 %, contre 53,4 % en Cisjordanie. Il témoigne certainement du rejet des factions politico-militaires par des Gazaouis à bout de souffle. Et aussi du quotidien des Gazaouis, occupés à plein temps à chercher de l'eau et de la nourriture, ou à travailler. Car Deir el-Balah est devenue le cœur économique de la bande de Gaza, le seul lieu où l'on peut trouver un emploi.
Il y a aussi le sentiment qu'une élection ne changera rien, car c'est Israël qui détient tous les pouvoirs sur Gaza, y compris le pouvoir de vie et de mort. Il faut aussi rappeler qu'il y a d'habitude une campagne électorale, des panneaux qui présentent les candidats, qui expliquent ce qu'est une élection et qui incitent à aller voter. Ce n'était pas le cas cette fois, sans les factions. Or, les moins de quarante ans n'ont jamais connu une élection. Mes amis, ou Sabah, ma femme, m'ont posé beaucoup de questions : comment ça se passe, un vote ? Qui est élu ? À quoi ça sert ?
Il y a un camp de réfugiés à Deir El-Balah. Ses habitants avaient le droit de voter, et de présenter des candidats. L'un d'entre eux a obtenu le plus grand nombre de voix, toutes listes confondues : Ahmad Bouhhissi, 32 ans, de la liste Al-Nahda (« La Renaissance »). Le conseil municipal devait donc, logiquement, élire non seulement un trentenaire, mais qui en plus n'était pas un « Gazaoui de souche », deux ruptures majeures dans la tradition non écrite de la bande de Gaza.
Mais la tradition a fini par l'emporter. Ahmed Bouhhissi ne sera pas maire de Deir El-Balah. Les élus appartenant aux grandes familles se sont coalisés pour élire une personnalité tribale, Khalil Abou Samra, chef de la deuxième grande famille de la ville. Les élus membres du Fatah et du Hamas ont aussi voté pour lui, renforçant le pouvoir des clans, dont ils reconnaissent ainsi le poids politique. Il y a un surnom en arabe pour les élections : « le mariage de la démocratie ». À Deir-el-Balah, le mariage s'est terminé par un enterrement.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
30.04.2026 à 06:00
La ville frontalière du nord de la Jordanie a vécu pendant des décennies au rythme du commerce transfrontalier avec la Syrie voisine. Avec le début de la guerre civile syrienne en 2011 et la fermeture de la frontière qui s'en est suivie, cette prospérité s'est effondrée. Depuis la chute du régime Assad en décembre 2024, ses habitants attendent la réouverture de son poste-frontière et espèrent une renaissance économique. C'est l'histoire d'Al-Ramtha qui, à l'époque de la souveraineté (…)
- Dossiers et séries / Syrie, Jordanie, Conflit syrien, Frontières, Commerce international
La ville frontalière du nord de la Jordanie a vécu pendant des décennies au rythme du commerce transfrontalier avec la Syrie voisine. Avec le début de la guerre civile syrienne en 2011 et la fermeture de la frontière qui s'en est suivie, cette prospérité s'est effondrée. Depuis la chute du régime Assad en décembre 2024, ses habitants attendent la réouverture de son poste-frontière et espèrent une renaissance économique.
C'est l'histoire d'Al-Ramtha qui, à l'époque de la souveraineté ottomane, s'endormit un soir dans le sandjak (division administrative) de Hauran — dans ce qui est aujourd'hui la Syrie — pour se réveiller le lendemain dans celui d'Ajloun, l'actuelle Jordanie.1. À la suite de l'attribution des mandats internationaux, un nouveau tracé des frontières venait de la placer tout au nord de la Jordanie, en face de la ville de Deraa située désormais pour sa part à l'extrême sud de la Syrie2.
Les nouvelles démarcations n'ont pas empêché les habitants de continuer à se déplacer entre les deux territoires pour commercer, comme ils le faisaient depuis l'époque des chevaux. Une activité transfrontalière qui a marqué durablement l'économie de la ville et fait la différence avec les autres cités de Jordanie… jusqu'en 2011, lorsque survient un changement de situation radical : la guerre éclate en Syrie et les frontières sont fermées.

Dans la plaine du Hauran, deux kilomètres seulement séparent Al-Ramtha de Deraa. Abou Al-Abd Qannou, né à Al-Ramtha en 1960, connaît la zone comme sa poche. Enfant, il voyait passer les voyageurs et les commerçants, qui acheminaient les marchandises à dos de mulet, à dos d'âne ou à pied, tandis que les articles de valeur étaient transportés par des caravanes de chevaux.
Les habitants avaient alors l'habitude de se rendre d'un pays à l'autre sans transiter par le poste-frontière et le bureau de douane d'Al-Ramtha, mis en place en 19213. Ils échappaient ainsi aux directives adoptées en 1930 qui faisaient obligation aux voyageurs et aux commerçants de communiquer aux douanes renseignements personnels et factures4. À l'époque, « les frontières étaient ouvertes et les gens ne passaient pas forcément par le poste-frontière. La frontière était ouverte tout du long, alors on traversait tranquillement la plaine, et l'on arrivait. C'était aussi simple que cela », se souvient Abou Al-Abd.


Durant des décennies, le poste Al-Ramtha-Deraa est resté le seul passage entre la Jordanie et la Syrie. Y transitaient ceux qui se rendaient en Syrie, et de là au Liban et en Turquie, ceux qui venaient en Jordanie, et ceux qui ne faisaient qu'y passer comme les pèlerins en chemin pour La Mecque. Les habitants exerçaient des métiers en lien avec cette position frontalière, tels que chauffeurs de camion et conducteurs de taxis sur la route de la Syrie et de Beyrouth.
Peu à peu, des transitaires ont ouvert des agences et des bureaux de change sont apparus, tandis qu'on a vu se multiplier les boutiques d'articles d'importation et de produits destinés aux pèlerins. C'est ainsi qu'en 1957, le père de Abou Al-Abd Qannou a ouvert une échoppe avec un capital de 150 dinars (actuellement 180 euros), gagnés en travaillant dans les magasins d'Al-Khalil (Hébron) et d'Irbid. Par la suite, il a étendu son activité et fait travailler ses fils avec lui. Grâce au chiffre d'affaires d'1 million de dinars par an (actuellement, 1,2 million d'euros) réalisé tout au long des années 1980, il a fait l'acquisition de terres, d'immeubles et de divers commerces.
L'activité économique de la ville a été impactée par tous les soubresauts de la vie politique et économique syrienne, notamment lors de la grave crise des années 1980. La chute des recettes du pétrole provoquée par l'effondrement des cours mondiaux, la dévaluation de la monnaie et la hausse de l'inflation ont eu des répercussions néfastes sur la production syrienne. Les transporteurs voisins ont alors afflué à Al-Ramtha, d'où ils emportaient appareils électriques, produits ménagers et denrées alimentaires. Abou Al-Abd est bien placé pour en témoigner :
En tant que représentant des plus grandes sociétés d'importation d'Amman, comme Wahbe Tamari et la Société [commerciale] palestinienne, je peux vous assurer que les Syriens étaient nombreux à venir à Al-Ramtha pour se procurer la marchandise, et que [la plupart] des produits partaient en Syrie.
La famille Qannou a ainsi vendu aussi bien des articles ménagers que des denrées alimentaires telles que sucre, riz, thé, beurre de conserve… « Tout, absolument tout entrait en Syrie, même les billes », assure Abou Al-Abd. Selon lui, il suffit d'ailleurs de regarder la façon dont sont placés les magasins, qui se concentrent sur le côté droit de la route reliant Al-Ramtha et Deraa, pour comprendre que la clientèle ciblée était alors composée de gens quittant le territoire jordanien pour la Syrie.
À la fin de cette décennie 1980, on a assisté à une transformation de l'économie syrienne. La libéralisation du marché devait permettre au pays de disposer d'une devise forte5. Les investissements étaient désormais ouverts aux capitaux privés et, à partir de 1990, les recettes de la production industrielle ont augmenté. L'économie d'Al-Ramtha a été directement impactée : le mouvement s'est inversé, et les produits syriens ont commencé à inonder la ville.
Les chauffeurs de taxi jordaniens opérant sur la ligne Jordanie-Syrie-Beyrouth apportaient désormais dans leurs coffres denrées alimentaires et vêtements destinés à la revente en magasin. Considérés comme des achats personnels et introduits en petites quantités, ces articles échappaient aux taxes douanières. Ils étaient très demandés en raison de leur bonne qualité et de leur prix, inférieur à celui des produits locaux ou importés. Les commerçants d'Al-Ramtha préféraient avoir recours aux taxis qu'aux camions pour deux raisons : d'une part, la marchandise transportée par camion, arrivant en plus grande quantité, était soumise à une forte taxation ; et d'autre part, la livraison par taxis, dont la flotte se composait alors de quelque 1 200 véhicules — jordaniens et syriens —, était plus rapide.

C'est à cette époque que le jeune Hussein Al-Bashabsheh, qui venait d'achever son service militaire, a commencé à travailler pour le compte d'un parent. Chaque jour, il convoyait des voyageurs se rendant à Deraa ou à Damas. Il rentrait à Al-Ramtha le coffre rempli de produits syriens. Le véhicule était ensuite remis à un autre conducteur qui refaisait le même parcours, la frontière restant ouverte toute la journée.
Pour les avoir si souvent empruntées, Hussein connaît bien les rues de Syrie, et il peut recenser tous les trous et les bosses de la route Deraa-Al-Ramtha. Tous les deux mois environ, il devait renouveler son passeport, rempli de tampons. Ces déplacements quotidiens, qui duraient parfois moins de trois heures, étaient sa source de revenus. « Deraa, c'était vraiment du gâteau, on partait, on ramassait l'argent et on revenait », soupire-t-il.
À l'époque, la fonction publique ne l'intéressait pas davantage que les autres transporteurs, car le commerce leur assurait un revenu bien supérieur à un salaire de fonctionnaire. Au bout de deux ans, il s'est acheté un taxi et, comme nombre de ses collègues, il préférait transporter des marchandises plutôt que des passagers. Il raconte : « J'ai pris une Dodge américaine modèle 1977. La plupart des gens avaient de grosses voitures pour le transport, comme des Chevrolet Caprice et des jeeps, avec huit cylindres. »



Dans le centre-ville, où les conducteurs venaient décharger la marchandise, les boutiques étaient regroupées sur trois souks : celui des « marins » des vêtements, celui des « marins » des denrées alimentaires et celui des « marins » du tabac, tous produits provenant de Deraa. Si l'origine du mot « marins » (bihhara) demeure obscure, son emploi s'est généralisé aux chauffeurs transfrontaliers après s'être appliqué, dans les années 1980, aux conducteurs syriens transportant des marchandises en provenance de Jordanie.
Les commerçants d'Al-Ramtha étaient en contact direct avec les fabricants syriens dont ils importaient les produits. La marchandise était transportée par camion depuis les zones industrielles de Damas et Alep, puis déchargée sur les aires de Deraa. De là, les taxis jordaniens la faisaient transiter par le poste-frontière où ils s'acquittaient des taxes, avant de l'acheminer jusque sur les trois marchés, les frais de transport et de douane étant à la charge des commerçants.
Ce mode de transport permettait d'échapper aux fortes taxes imposées sur les produits entrant par camion, puisque la marchandise apportée par les « marins » était soit comptabilisée parmi les biens des passagers, soit soumise à une faible imposition du fait qu'elle entrait en quantité réduite.
Les produits étaient essentiellement de trois sortes : vêtements et textile, aliments transformés, fruits et légumes. Le trajet d'une frontière à l'autre se faisait rapidement, et la marchandise arrivée sur l'aire de Deraa à 6 heures du matin était parfois mise en vente à Al-Ramtha avant midi. Les bouchers de Deraa abattaient ainsi les bêtes le matin et la viande arrivait fraîche à Al-Ramtha sans même avoir été réfrigérée, assure Hussein Al-Bashabsheh.
La prospérité continue des trois souks a entraîné une amélioration du niveau de vie général, et le commerce a permis à bien des jeunes de disposer d'un revenu. Parmi eux, des fonctionnaires comme Hassan Al-Khoubb, qui a quitté le ministère de l'alimentation en 1995 pour se lancer, à 25 ans, avec un capital de 5 000 dinars (environ 6 000 euros, selon le taux de change actuel).

Pour commencer son activité, il s'est adressé à une usine d'Alep, qui lui a confié la marchandise à vendre. Il s'agissait là d'une formule courante, qui permettait aux commerçants de ne payer les produits à leurs fournisseurs syriens qu'une fois la vente effectuée. L'affaire de Hassan a si bien marché qu'il a ensuite loué trois entrepôts d'une superficie de 30 à 40 mètres carrés chacun, tout en conservant sa boutique au souk des vêtements pour y proposer sa marchandise.
Ainsi, « la roue de la fortune » continuait de tourner et les acteurs de ce commerce, chacun à son niveau, réinvestissaient immédiatement les recettes. C'est ainsi que les grands magasins spécialisés dans la vente d'articles syriens se sont multipliés, de même que les entrepôts servant à stocker les marchandises. Les commerçants d'Al-Ramtha n'étaient pas seuls dans la place, il y avait également ceux des autres gouvernorats comme Irbid, Karak et Tafila.
Les boutiques ouvraient leurs portes dès sept heures du matin et ne fermaient pas avant minuit, surtout en période estivale. Il arrivait fréquemment que les commerçants soient réveillés tôt le matin par des collègues venus d'autres villes, et ils devaient même parfois travailler le vendredi — jour de fermeture — pour approvisionner ceux d'Amman qui ne pouvaient venir à Al-Ramtha que ce jour-là.
Sur le plan commercial, Al-Ramtha avait des allures de ville syrienne, les transactions se faisant essentiellement avec le territoire voisin en raison de la forte demande. « Je n'ai jamais travaillé avec des Jordaniens, j'importais tout de Syrie », assure Al-Khoubb, qui ajoute : « On comptait sur Dieu et sur la Syrie. »
En période de fêtes ou durant le mois de Ramadan, des voitures arrivaient de partout avec à leur bord des familles entières, tandis qu'en fin de mois, lorsque la paye était tombée, les cars déversaient des groupes de femmes venues de loin pour faire des provisions.

Il y avait aussi la contrebande de cigarettes, dissimulées dans les taxis pour être vendues à la sauvette sur les marchés de Al-Ramtha. Et les histoires de douaniers pourchassant les trafiquants sur les grandes routes entre gouvernorats… Le tabac était introduit en petites quantités (une à trois cartouches), caché parmi les bagages ou dissimulé sur ceux qui l'achetaient pour leur propre compte afin de le revendre à Al-Ramtha. Étant donné la facilité de circulation entre les deux pays et les multiples allées et venues des transporteurs et des particuliers, le tabac de contrebande abondait dans les commerces de la ville. Toutefois, les « marins » ne tenaient pas à risquer leur réputation avec un trafic qui pouvait leur valoir des saisies et des amendes, dont la sévérité était variable. Ils préféraient donc généralement s'acquitter des taxes, y compris sur les cartouches de cigarettes, dont le nombre autorisé allait d'une à sept selon la règlementation du moment.
Jusqu'en 2011, cet âge d'or d'Al-Ramtha a ainsi apporté une prospérité sociale et économique certaine à sa population. Al-Bashabsheh s'est marié, a construit une maison en pierre sur la route de la Syrie et changé plusieurs fois de voiture. De son côté, Hassan Al-Khoubb s'est retrouvé à la tête d'une fortune d'un quart de million de dinars (actuellement 301 000 d'euros) et n'a pas eu à souffrir de l'ouverture du poste-frontière de Jaber, dans le gouvernorat d'Al-Mafraq.
Une prospérité qui a aussi laissé des traces dans la culture populaire, comme en témoignent les chansons que les femmes d'Al-Ramtha fredonnaient à l'adresse des routiers.

Depuis le début des années 2000, la valeur des importations en provenance de Syrie n'a cessé de croître, année après année, pour atteindre son apogée en 2011. Lorsque la guerre a éclaté en Syrie, Damas a fermé ses frontières une première fois en avril 2011, les rouvrant brièvement pour les refermer ensuite, jusqu'à aujourd'hui. Seul le poste-frontière Jaber-Nassib, situé à 22 kilomètres à l'est d'Al-Ramtha, ouvre et ferme en fonction de la situation sécuritaire de l'autre côté de la frontière.
La chute des importations, qui sont passées d'un quart de milliards de dinars en 2011 (actuellement 301 millions d'euros) à 31 millions de dinars (actuellement 37 millions d'euros) en 2019, est venue donner un coup d'arrêt à l'activité des transporteurs. Dans les boutiques d'Al-Ramtha, les marchandises se sont faites rares, les commerçants des autres régions ont cessé de fréquenter la ville, et les clients ont déserté les marchés. Le magasin de la famille Qannou a fermé ses portes en 2011, après cinquante ans d'existence. Tandis que son frère ouvrait un café, Abou Al-Abd s'est reconverti dans le commerce de légumes avant de partir chercher fortune en Russie. Les boutiques se sont vidées petit à petit. Hassan Al-Khoubb a essuyé des pertes estimées à 250 000 dinars (actuellement 301 000 euros), tandis qu'Islam Al-Makhadmeh, propriétaire du plus grand magasin de produits de nettoyage, a dû se débarrasser de ses cinq entrepôts et ne garder qu'un seul de ses douze employés pour l'aider à tenir sa boutique de café.
Sur la route menant à la frontière, seules subsistent les vitrines des bureaux de change. Le marché d'Al-Ramtha n'est plus fréquenté que par les habitants, et les boutiques de vêtements ferment désormais leurs portes dès la tombée du jour. Cinq ans après la fermeture des frontières, le nombre des magasins enregistrés auprès de la chambre de commerce d'Al-Ramtha est passé de 5 000 à 1 500.
Les taxis ont alors pris la direction de l'Arabie saoudite. Hussein Al-Bashabsheh a acheté un nouveau véhicule et tenté de faire du commerce avec les guedida — équivalents saoudiens des « marins » — mais leurs articles se sont avérés trop onéreux pour le marché jordanien.
De leur côté, les grands hommes d'affaires se sont tournés vers la Chine, mais les délais de livraison trop longs et la concurrence des autres commerçants de Jordanie n'ont pas permis de compenser les pertes infligées par la fermeture des frontières.
En 2018, certains pays arabes ont amorcé un changement de politique envers la Syrie. Les Émirats arabes unis, Bahreïn et la Jordanie ont ainsi rétabli leurs relations diplomatiques et économiques avec Damas, et le poste-frontière de Jaber-Nassib a réouvert, mais pas celui d'Al-Ramtha-Deraa.
Al-Bashabsheh a repris son activité vers Deraa dans l'espoir de transporter à nouveau des marchandises, mais, dès 2019, Amman a interdit l'importation de 194 produits syriens, alors même que certains articles étaient déjà devenus rares, la guerre ayant détruit les infrastructures industrielles. L'habillement, qui était auparavant l'un des principaux secteurs d'exportation vers la Jordanie, a particulièrement souffert.


Le poste-frontière de Jaber-Nassib — le seul actuellement ouvert entre la Jordanie et la Syrie — voit désormais passer des poids lourds en provenance des pays du Golfe, des cars transportant des touristes jordaniens, et aussi quelques taxis se rendant en Syrie. Dans Al-Ramtha, les taxis qui font le trajet vers la Syrie sont souvent à l'arrêt, car les chauffeurs doivent attendre leur tour pour circuler, une fois obtenue l'autorisation délivrée par une plateforme électronique. C'est pourquoi nombre de leurs collègues préfèrent travailler sur l'axe Jordanie-Arabie saoudite.
Aux trois souks, où les « marins » déchargeaient jadis tant de marchandises, les boutiques sont si souvent fermées qu'on a parfois l'impression qu'elles n'ont jamais ouvert. Il faut demander son chemin à plusieurs reprises, car les jeunes ne savent pas où se trouvent ces marchés. Lorsqu'on y arrive enfin, Hassan Al-Khoubb est sur le point de baisser le rideau, car la journée se termine. Ses contacts à Amman parlent de la réouverture prochaine du passage Al-Ramtha-Deraa, assure-t-il. Un discours récurrent depuis la chute de l'ancien régime syrien en décembre 2024.

Depuis la fermeture des frontières, les quelques boutiques qui subsistent fonctionnent par intermittence, comme partout ailleurs dans le pays, ouvrant quelques jours par mois avant de retomber dans le marasme. Pourtant, les commerçants s'accrochent à leur vieux marché, persuadés que la réouverture des frontières n'est qu'une question de temps. C'est ce qu'espèrent également des transporteurs comme Abou Chadi Al-Bashabsheh, qui vient d'acheter un taxi pour que son fils reprenne la route de la Syrie.
Tout le monde ici en parle. Mais qu'en est-il vraiment ? Un quelconque responsable en aurait-il fait la promesse, ou bien est-ce là simplement l'expression d'un vœu : celui de reprendre un commerce transfrontalier aussi ancien que lucratif ?
1La région d'Al-Ramtha était rattachée tantôt à Ajloun, tantôt au Hauran. En 1851, Al-Ramtha est passée du sandjak d'Ajloun-Wadi Al-Challala à celui du Hauran qui dépendait de la vilayet (province) d'Al-Cham.
2La nahiye (division administrative) d'Al-Ramtha est restée dépendante du Hauran et du mandat français jusqu'au 15 janvier 1921, date à laquelle les puissances mandataires française et britannique se sont entendues pour la rattacher à la kaza (juridiction) d'Ajloun. Une direction a alors été créée, avec Nasser Al-Fouwaz à sa tête et Al-Ramtha pour centre.
3Islam Khaled Al-Fakhri, Al-Ramtha wa liwa'ouha, takhir wa hadhara : ma la taarfouhou aan Al-Ramtha, p.94 (« Al-Ramtha et son district, histoire et civilisation : ce que vous ne savez pas sur Al-Ramtha »).
4Instructions publiées au Journal officiel n° 282, 1er novembre 1930, et au Journal officiel n° 256, 1er avril 1930.
5Une nouvelle loi sur l'investissement a été publiée au début des années 1990 pour encourager l'investissement privé syrien et étranger, notamment dans les secteurs industriels monopole d'État.