17.03.2026 à 06:00
Pris en étau entre Téhéran et Washington, le grand voisin irakien révèle ses fractures internes. Des milices pro‑iraniennes lancent drones et roquettes contre la présence militaire étatsunienne, entraînant des ripostes contre leurs positions. Parallèlement, la République islamique s'en prend aux groupes kurdes iraniens exilés, soupçonnés de préparer une action armée dans le Kurdistan oriental. Reportage. Depuis le 28 février, date du début de l'offensive israélo-étatsunienne contre (…)
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Pris en étau entre Téhéran et Washington, le grand voisin irakien révèle ses fractures internes. Des milices pro‑iraniennes lancent drones et roquettes contre la présence militaire étatsunienne, entraînant des ripostes contre leurs positions. Parallèlement, la République islamique s'en prend aux groupes kurdes iraniens exilés, soupçonnés de préparer une action armée dans le Kurdistan oriental. Reportage.
Depuis le 28 février, date du début de l'offensive israélo-étatsunienne contre l'Iran, plus de 300 drones et missiles ont touché la région autonome du Kurdistan irakien, dont 247 uniquement sur la province d'Erbil. Les bombardements ont fait au moins six morts et 35 blessés civils et militaires parmi les peshmergas — les combattants kurdes — et les forces de sécurité, dont des soldats français engagés dans une mission de formation et de soutien. Chaque jour, les téléphones vibrent sous une pluie de notifications : « Attaque de drones », « Tu as entendu le boum ? », « Ça a frappé près de chez toi ? ». Rien n'est à l'abri des frappes ou de leurs retombées. Initialement centrées autour de l'aéroport d'Erbil, où se trouvent les bases militaires étatsuniennes, ainsi que sur les camps des groupes armés kurdes iraniens, les attaques se sont étendues aux infrastructures civiles, hôtels et quartiers résidentiels fréquentés par des étrangers, comme l'hôtel Arjaan Rotana, qui abrite souvent Étatsuniens et diplomates étrangers. Diyar*, qui habite à proximité, est lucide : « Chacun de nos repas peut être le dernier ».
À Ankawa, le quartier chrétien voisin de l'aéroport, la peur est plus intense que lors des crises précédentes. L'électricité, désormais dépendante des générateurs après la fermeture préventive des centrales susceptibles d'être prises pour cible, et la hausse des prix des produits importés, affectés par les perturbations dans le détroit d'Ormuz, accentuent le sentiment d'insécurité. Youssef Al-Shaya, jeune assyro-chaldéen, confie : « Ces derniers jours ont été les plus stressants de ma vie. On essaie de maintenir une routine normale, mais tout le monde a peur, personne ne sait ce qui va se passer. Le plus inquiétant, c'est que les attaques sont maintenant complètement aléatoires. »
Chaque soir, le quartier vibre au son des sirènes anti-aériennes. Certains lieux chers aux habitants n'ont pas été épargnés, à l'image de l'Église chaldéenne Saint Pierre Saint Paul et du complexe résidentiel affilié à l'archidiocèse chaldéen d'Erbil, dont la chapelle porte encore fièrement sa croix au milieu du chaos. La famille d'Aso* avait fui vers Ourmia, en Iran, après les violentes campagnes de Saddam Hussein contre les Kurdes dans les années 1970 et jusqu'au début des années 1980, avant de revenir en Irak. Il lâche : « L'air ici est chargé de poudre à canon et de désespoir. »
Aux abords de la citadelle, un drone s'est écrasé sur le toit d'une maison habitée par des réfugiés syriens. Le jeune fils a été brûlé lorsque sa couverture a pris feu. Trop effrayée pour remonter à l'étage, la famille reste désormais au salon du rez-de-chaussée. D'autres habitants fuient vers des zones jugées plus sûres, comme le cousin de Youssef parti à Kirkouk, à une centaine de kilomètres au sud d'Erbil, ou vers la Turquie. « Nous devons accepter d'être pris dans une guerre qui n'est pas la nôtre », ajoute-t-il.
Plus à l'ouest, dans la plaine de Ninive, la présence du Hachd Al-Chaabi, une coalition de milices chiites pro-iraniennes soutenues par Téhéran, créées dans le cadre de la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI) et intégrées à l'armée irakienne, rend la zone très instable. Depuis leurs positions, des drones visent Erbil et ses environs, y compris l'aéroport où sont stationnées des forces étatsuniennes. En riposte, les frappes du 4 mars, probablement israéliennes, ont touché les bases des divisions 30 et 13 du Hachd, à Bartella et Shekhan, près de Mossoul. Les habitants, marqués par les violences passées de l'OEI et les déplacements successifs des minorités chrétiennes, shabaks et yézidis, vivent dans l'angoisse. « J'ai peur qu'un missile tombe sur notre maison », confie Elias*, chrétien originaire de Qaraqosh (Bakhdida), la voix étouffée par les pleurs de son enfant.
À Bagdad, le gouvernement irakien et les partis chiites doivent composer avec une situation délicate : la ville est coincée entre l'influence iranienne et sa dépendance économique et militaire aux États-Unis, qui contrôlent l'accès aux revenus pétroliers et peuvent imposer sanctions et restrictions.
Autour de la Zone verte1 et de l'aéroport international, de petites manifestations pro-Iran ont d'abord émergé après l'annonce de la mort du Guide suprême Ali Khamenei. Pas plus de 200 à 300 personnes, et quelques heures à peine. Les participants, armés de bâtons, de cocktails Molotov, et de quelques armes à feu, brandissaient drapeaux et portraits de leurs chefs, scandant des slogans en faveur de l'« axe de la résistance ». Certains se sont aventurés jusqu'au périmètre ultra-sécurisé de l'ambassade étatsunienne, lançant pierres et projectiles. Cependant, leur exposition est restée limitée, car ils sont conscients qu'un geste trop visible pourrait provoquer des frappes étatsuniennes ou israéliennes et mettre en danger leurs réseaux économiques et politiques. De nombreux affiliés suivent les milices davantage par nécessité matérielle que par conviction idéologique.
Mais la tension est montée d'un cran ces derniers jours, alors que les environs de l'aéroport et de la prison d'Al-Karkh, qui héberge des détenus jihadistes à haut risque, ont été visés par des bombardements répétés de factions pro-iraniennes. Ces attaques ont été suivies de ripostes multiples, dont l'une a frappé la maison d'Abou Ali Al‑Amiri dans le quartier d'Arasat, entraînant la mort du leader de la milice chiite Kataeb Hezbollah et le risque de nouvelles représailles. Le gouvernement autonome du Kurdistan a condamné ces attaques de milices pro-iraniennes, critiquant l'inaction du gouvernement fédéral pour désarmer les groupes armés et protéger les partenaires internationaux.
Mahmoud*, chiite résidant à Al-Yarmouk, au sud-ouest de la capitale, confie son anxiété : « Ici, critiquer Téhéran ou exprimer une opinion différente peut coûter cher. » Il raconte que certains sont interpellés par la police pour des publications sur les réseaux sociaux célébrant la mort de l'Ayatollah, exposés en ligne et humiliés publiquement.
Pour les factions kurdes iraniennes établies au Kurdistan irakien, la période actuelle constitue une occasion rare de mobilisation. Les attaques et pressions militaires contre les Kurdes du Rojava, au nord-est de la Syrie, rappellent la vulnérabilité des communautés kurdes dans toute la région. Pour la première fois, plusieurs partis kurdes d'opposition se sont rassemblés au sein de la Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien (CPFIK). Cette alliance réunit Komala, le parti kurde iranien historique, scindé en trois branches, avec deux de ses factions, aux côtés des partis majeurs du Rojhelat2, dont le Parti démocratique du Kurdistan d'Iran (PDKI), le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK) et l'Organisation de lutte du Kurdistan d'Iran (Khabat).

L'alliance, officialisée le 22 février, marque un tournant symbolique salué tant par les Kurdes d'Irak que par les Kurdes iraniens réfugiés dans le pays après des décennies de désaccords et rivalités internes. Dans la soirée du mardi 3 mars, alors que des frappes sur la colline de Riaaya, à Suleymaniyeh, à 200 km d'Erbil, interrompaient brutalement notre échange, Kako Aliyar, membre du bureau politique de la branche Komala dirigée par Abdullah Mohtadi3 est revenu sur la mise à l'écart temporaire du parti après son soutien à Reza Pahlavi, fils aîné du dernier chah d'Iran, lors des manifestations pour Mahsa Amini. Ce choix avait suscité une vague de critiques au sein des autres partis kurdes du Rojhelat, Pahlavi étant perçu comme le symbole d'un courant monarchiste, centralisateur et répressif vis-à-vis des Kurdes. Selon Aliyar, ce rapprochement avait été envisagé dans un contexte exceptionnel et Komala s'en est depuis distancié. Pahlavi, de son côté, a récemment dénoncé l'alliance kurde comme une menace à l'intégrité territoriale de l'Iran et a évoqué un possible rôle de l'armée contre ce qu'il qualifie de « mouvements séparatistes ».
Au-delà de ce soutien et d'autres désaccords relatifs au rôle des Peshmergas et à la gouvernance éventuelle pendant la transition au Rojhelat, tous les partis kurdes majeurs sont désormais rassemblés au sein de l'alliance, à l'exception de la branche Komala — Organisation du Parti communiste d'Iran (Komala CPI). Dastan*, Kurde originaire de Qandil, bastion du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), aujourd'hui à Erbil, ne cache pas son excitation : « Enfin les partis se sont unis pour le Kurdistan ! »
Au début de l'offensive, les bombardements américano-israéliens visaient principalement la capitale. Ceux contre les centres de décision à Téhéran ont provoqué la mort du guide suprême Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs hauts responsables militaires et du renseignement, dont Hossein Jabal Amelian (Corps des Gardiens de la révolution islamique, IRGC), Mohammad Chirazi (chef du bureau militaire du Guide suprême), Ali Chamkhani (conseiller du Guide) et Amir Nasirzadeh (ministre de la défense). Progressivement, les attaques se sont étendues au Rojhelat (Kurdistan iranien), un développement que les partis kurdes n'ont pas critiqué, malgré l'impact sur la population civile. Cette absence de réaction s'explique par leur volonté de profiter indirectement de la désorganisation des forces iraniennes, tout en évitant de compromettre de futures négociations ou alliances avec des alliés potentiels comme les États-Unis et Israël.
Plus d'une centaine de bases et de postes-frontières ont été touchés, principalement dans des villes kurdes stratégiques qui concentrent les structures administratives et sécuritaires de l'État iranien dans l'ouest du pays, ainsi que les axes menant au Kurdistan irakien, comme Sanandaj, Kermanshah, Ourmia, Marivan ou Saqqez. À Marivan, par exemple, les bombardements ont provoqué l'évacuation des forces de sécurité — bases militaires CGRI, postes de police et installations de renseignement — et la fuite des détenus de la prison centrale de la ville, qu'il s'agisse de prisonniers politiques ou de droit commun4. Selon nos sources sur place, partout dans la région, les forces iraniennes ont été contraintes de reléguer leurs postes fixes à des positions temporaires, souvent dans des villages ou des mosquées au pied des montagnes.
Ces attaques visent à affaiblir le contrôle de l'État sur cette zone historiquement marquée par la dissidence kurde, à neutraliser les postes de commandement et les lignes logistiques susceptibles de soutenir les unités loyalistes, et à réduire l'influence des forces de sécurité et des Gardiens de la révolution sur la population locale.
Cette dynamique relance le débat sur un éventuel soutien étatsunien aux partis kurdes, après l'appel médiatisé du président Donald Trump à Massoud Barzani, à la tête du Parti démocratique du Kurdistan irakien (PDK), et à Bafel Talabani, leader de l'Union patriotique du Kurdistan (PUK). Ce geste, accueilli avec enthousiasme par les Kurdes en Irak, est perçu par beaucoup comme une opportunité stratégique inédite depuis plusieurs décennies. « Ce n'est pas tout noir ou tout blanc. Les États-Unis et Israël sont l'ennemi des autres, mais pas le nôtre. C'est notre seule option », résume Dastan, un militant kurde.
Durant notre conversation, Amir Karimi, co-commandant du PJAK, émanation du PKK, le parti kurde historique en Turquie, insiste sur la nécessité de garanties concrètes avant tout soutien extérieur. « Nous avons une mémoire des trahisons passées », rappelle-t-il. Dans les années 1970, les Kurdes d'Irak, soutenus par les États‑Unis et l'Iran du Shah contre Saddam Hussein, furent abandonnés après les accords d'Alger de 1975, conduisant à une répression conduite par l'armée irakienne5. Ce fut à nouveau le cas en 1991, après que les États-Unis ont obligé Saddam Hussein à se retirer du Koweït et encouragé les Kurdes à se rebeller contre Bagdad. Abandonnés, ils furent durement réprimés, à nouveau, par le pouvoir central.
Les Kurdes de Syrie ont également mis en garde leurs homologues iraniens contre toute alliance avec les États-Unis, à l'aune des dernières évolutions dans le nord-est de la Syrie. En janvier 2026, l'armée syrienne régulière a repris la majorité de leurs territoires dans une offensive éclair. L'opération a eu des conséquences sur l'ensemble de la communauté kurde, combattants et civils, notamment sur les militantes des Unités de protection du peuple (YPG), qui avaient joué un rôle décisif à Kobané en 2014 contre l'OEI. L'abandon progressif des Étatsuniens qui ont transféré la mission de lutter contre l'OEI à Ahmed Al-Charaa les a laissés vulnérables, contraints de se replier ou de se rallier à l'armée syrienne pour survivre. Cette expérience dramatique nourrit aujourd'hui leur crainte que les Kurdes iraniens ne subissent le même sort.
Karimi souligne aussi que même un appui logistique ou aérien des États-Unis ne suffirait pas à inverser l'asymétrie du rapport de force. Les partis kurdes, armés principalement de fusils d'assaut légers de type AK47, dépourvus d'artillerie lourde et de systèmes de défense aérienne, restent limités militairement et ne pourraient soutenir un affrontement prolongé contre l'armée iranienne, forte d'environ 610 000 militaires actifs, répartis entre l'armée régulière et les Gardiens de la révolution, auxquels s'ajoutent des centaines de milliers de réservistes mobilisables en cas de conflit majeur. Un autre militant résume ce constat : « Si nous agissons maintenant, nous serons anéantis. »
Pour Amir Karimi, les Kurdes doivent agir sur trois fronts : affaiblir le régime iranien, soutenir un soulèvement populaire à l'intérieur du pays et anticiper ce qui viendra après son effondrement. « La guerre sera longue et l'Iran n'est pas faible. Pour que le soulèvement réussisse, il faut s'attaquer au cœur du système militaire et sécuritaire qui opprime le peuple », explique-t-il.
Au centre de cette stratégie, l'organisation locale reste déterminante : coordination des comités civils, préparation des populations et maintien des réseaux déjà implantés. « Les bombardements aériens seuls ne suffisent pas. Ce qui compte, c'est l'unité et l'organisation. Nos forces ne dépendent pas seulement d'un soutien extérieur », insiste Karimi. Il souligne également que la chute du régime ne garantit rien, et qu'il faudra ensuite construire un système pluraliste et démocratique. Quoi qu'il advienne dans les prochains jours, la guerre accélère la recomposition d'un Proche-Orient fracturé. Pour les Kurdes iraniens, elle a déjà produit un effet politique majeur avec l'émergence d'une unité longtemps improbable.
1La zone verte, enclave au cœur de Bagdad instituée en avril 2003, après la fin de la guerre d'Irak, abrite le siège du gouvernement irakien, du Parlement, de l'ambassade des États-Unis et d'autres institutions internationales, comme les Nations unies.
2Nom kurde donné au Kurdistan iranien. La région est aussi peuplée d'autres communautés : les Azéris, la plus importante minorité ethnique d'Iran (environ 16 à 25 % de la population du pays), qui sont minoritaires dans cette zone, ainsi que des groupes plus petits comme les Assyriens, les Arméniens et les yézidis, qui eux aussi font face à des limitations de leurs droits culturels et politiques dans le contexte d'un pouvoir centralisé à Téhéran.
3Le parti Komala s'organise en trois branches : le Parti communiste Komala, historiquement le plus important et héritier politique de Sanandaj — aujourd'hui dirigé par Mohtadi ; le Parti Komala Zahmatkeshan, centré sur les droits des travailleurs ; et le Parti Komala Shorshgeran, axé sur l'action politique et militaire.
4« Plus de 125 cibles frappées au Rojhilat », Kurdistan au féminin, 5 mars 2026.
5Les accords d'Alger du 6 mars 1975 sont un traité signé entre l'Irak et l'Iran concernant la démarcation de la frontière sur la rivière Chatt Al-Arab. L'autre point clé des accords était l'arrêt du soutien iranien aux Kurdes luttant contre le régime irakien.
16.03.2026 à 14:00
Hommage à Marina Da Silva au Théâtre de la Ville de Paris Les amies de Marina Da Silva (1958–2026), journaliste engagée, circassienne aérienne et féministe, ont organisé une soirée hommage le 9 mars 2026 au Théâtre de la Ville de Paris. La soirée a mis en lumière les multiples facettes de sa personnalité et de ses engagements. D'abord sur le terrain de la solidarité internationale, notamment avec les peuples palestinien et libanais. Passionnée de théâtre, elle a créé des (…)
- Magazine / Liban, Palestine, France, Médias, Vidéo, Théâtre , Émancipation des femmes, Portrait
Les amies de Marina Da Silva (1958–2026), journaliste engagée, circassienne aérienne et féministe, ont organisé une soirée hommage le 9 mars 2026 au Théâtre de la Ville de Paris.
La soirée a mis en lumière les multiples facettes de sa personnalité et de ses engagements. D'abord sur le terrain de la solidarité internationale, notamment avec les peuples palestinien et libanais. Passionnée de théâtre, elle a créé des liens entre des troupes au Proche-Orient, en France et au Portugal, dont elle était originaire. En un mot, elle a joué le rôle souvent modeste de passeuse entre les personnes, les institutions, les idées, résistant aux vents mauvais du repliement, de la haine de l'autre, du fascisme.
16.03.2026 à 06:00
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars (…)
- Dossiers et séries / Palestine, Bande de Gaza, Espagne, Témoignage , Cinéma, Focus, Gaza 2023-2025, Guerre Iran - Israël - États-Unis 2026
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Vendredi 13 mars 2026.
En ce moment je reçois beaucoup d'appels d'amis, surtout de Gaza, qui me disent : « Comment on peut remercier l'Espagne ? Toi qui connais des journalistes et des diplomates, tu peux leur transmettre nos félicitations ? »
Les Gazaouis qui ont entre 20 et 25 ans, qui n'ont vécu que des guerres et des massacres, n'ont jamais pu quitter Gaza. Pourtant, l'Espagne est très présente pour eux. Ils s'en sentent proches à travers le foot et les séries télé. Ici, comme dans une grande partie du monde arabe, les amateurs de football se divisent entre les deux grands clubs espagnols, le Barça (le FC Barcelone) ou le Real (le Real Madrid) : chacun a ses supporters. Ils suivent avec ferveur les matches sur Internet, ou se rassemblent dans les rares cafés qui restent, quand c'est encore possible. Quant aux séries, les jeunes de Gaza ont été accros à La Casa de Papel, cette production espagnole mondialement célèbre qui raconte les aventures d'une bande de braqueurs audacieux.
Pour eux, avant la classe politique, le soutien de l'Espagne est d'abord incarné par les acteurs et les sportifs. « Pep » Guardiola, ancien joueur du Barça devenu au Royaume-Uni entraîneur de Manchester City, est devenu un héros à Gaza depuis qu'il dénonce les massacres à Gaza dans des réunions publiques ou des concerts, parfois un keffieh sur les épaules. Pareil pour des acteurs de La Casa de papel, qui sont passés du statut de star à celui de héros quand ils ont pris la parole pour défendre la Palestine. Il y a eu Pedro Alonso, que les Gazaouis connaissent sous le nom de Berlin, son pseudo dans la série (tous les personnages se sont donnés des noms de villes). Il avait entre autres participé à l'initiative Voix de Gaza, pour laquelle il a lu, en juin 2024, un extrait de mon Journal de bord de Gaza, écrit quand j'étais déplacé à Rafah, et traduit en espagnol.
Vous n'imaginez pas à quel point les Gazaouis ont été touchés. Alba Flores, autre star de La Casa de papel, que les Gazaouis connaissent sous son nom de guerre « Nairobi », nous a aussi émus quand elle est apparue avec un pin's marqué « Free Palestine » à la cérémonie des Goya le 28 février 2026, qui est la cérémonie la plus importante du cinéma espagnol. En 2024, elle avait aussi dénoncé les morts à Gaza, toujours à la soirée des Goya, et conclu son discours sur scène en disant « Paix pour la Palestine ». Cette année, après avoir reçu un nouveau prix, elle a conclu en disant : « Vive la Palestine libre ! » D'autres acteurs espagnols ont fait de même, comme Javier Bardem ou Penélope Cruz.
Et puis il y a eu les dirigeants politiques. Le premier ministre Pedro Sánchez est devenu très populaire ici depuis qu'il a prononcé clairement le mot « génocide ». Tous les Gazaouis savent que Sánchez a approuvé les manifestations contre la participation de l'équipe d'Israël dans le tour cycliste d'Espagne, car c'était une « mobilisation pour une cause juste ». Ils ont appris avec joie la suppression d'un contrat d'achat d'armes à Israël, et dernièrement l'annonce de la fin des fonctions de l'ambassadrice d'Espagne à Tel-Aviv, ainsi que le refus de Madrid de laisser les États-Unis utiliser ses deux bases dans le sud de l'Espagne, héritées d'un accord signé sous Franco, pour leur guerre avec Israël contre l'Iran. Sans oublier le soutien à la Cour pénale internationale qui a lancé un mandat d'arrêt contre Nétanyhou, ni les 150 millions d'euros d'aide humanitaire aux Palestiniens pour 2026.
Les habitants de Gaza ont également découvert que les Espagnols avaient un roi et non un président, quand Felipe VI a dénoncé, en septembre 2025, à la télévision publique, « la souffrance indicible de centaines de milliers d'innocents et la totale dévastation de Gaza ». Ils suivent les manifestations régulières de la population.
Cette alliance d'artistes, de citoyens et de dirigeants en notre faveur touche profondément les Palestiniens. Ici, tout le monde est étonné et fier de cette voix venue d'Europe qui dit les choses clairement, qui soutient le droit international. Une grande différence avec d'autres pays où les acteurs qui parlent de Gaza sont boycottés par le milieu du cinéma, comme Blanche Gardin en France, et où les journalistes qui parlent de la souffrance des Palestiniens sont accusés d'antisémitisme. Il y a ceux qui ont peur, et ceux qui n'ont pas peur, comme les Espagnols. Il y a ceux qui veulent voir de leurs propres yeux, et ceux dont les yeux sont aveuglés.
Je répète ce proverbe palestinien : on ne peut pas cacher le soleil avec un tamis. C'est pareil pour la justice. La justice est claire, elle brille. C'est tellement fort qu'on ne peut pas la cacher avec les mensonges des médias, des diplomates ou des politiciens, ni avec la propagande qui falsifie l'histoire et qui inverse les rôles entre le bourreau et la victime. C'est pour cela que les Palestiniens saluent le peuple espagnol, ses artistes, ses sportifs, ses politiques, qui n'ont pas peur des menaces de Donald Trump, ni d'être accusés d'antisémitisme.
Merci à l'Espagne du fond du cœur. Je le dis au nom de tous ces amis qui m'ont demandé faire passer ce message : ¡gracia a todos !